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Full text of "Le Correspondant"

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PTy  IM»  ^ 


Ifearbart  Collège  l/brarg 

KROM   THE   FUND  OF 

OHARLES    MINOT 

(Oten  •(  1S*S). 


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RE  CUEIL     PÉRIODIQUE 

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PARIS,  DÉPARTEMENTS  ET  ÉTRANGER 
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NOUVELLE    SÉRIE 
TOME  CENT  TREIZIÈME.  -  CENT  QUARANTE-NEUVIÈME  DE  U  COLLECTION 


j  \ 


3.    — 
».    — 

54.   — 

71.   — 
108.   — 

1Î3.  — 
151.  — 

m.  - 
m.  — 
m.  - 


1»>    I^lVRAlftOIV.    ^     lO    OCTOBRE  ISSY 

1.  HÀLPLAQOET  ET  DENAIN.  —  fin M^*  DE  VOQUé,  i%  l'Intltot, 

n.  NAPOLÉON  ET  SES  DÉTRACTEURS,  par  le  prince 

IVapoléon C"  A.  DE  PONTMARTIN. 

m.  LES    INVALIDATIONS    EN    ANGLETERRE    ET    EN 

FRANCE LÉON  L0R0I8,  liriU. 

•     IV.  MÉMOIRES  DU  COMTE  \i^  VILLËLE K  DELORME. 

V,    PERDU,    ^    RÉCIT    DB    LA    VIE    DB    PROVINCE    DANS    LA 

Nouvelle-Angleterre,  par  Sarah  O.  JeweU....  TH.  BENTZON. 

VI.  NOS  ÉCOLES  MILITAIRES.  —  SAINT-CYR.  —  II...  A.  DE  QANNIER8. 
Vil.  LES    CURÉS   DE  CAMPAGNE   AU    XVIII-    SIÈCLE, 

I>' APRÈS  DES  DOCUMENTS    INÉDITS.   —  FIN GEORGES  BEAURAIN. 

rm.   REVCE  DES  SCIENCES HENRI  DE  PARVILLE. 

IX,  CHRONIQUE  POLITIQUE AUGUSTE  BOUCHER. 

X.  BULLETIN  BIBLIOGRAPHIQUE. 


^   PARIS 

BXJFIEAUX     DU     CORRESPONDANT 

29,   RUE  DE  TOURNON,   29 


1887 


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LE  CORRESPONDANT 

RELIGION,  PHILOSOPHIE,  HISTOIRE,  POLITIQUE,  LIHÉRATURE,  SCIENCES,  0EAUX-ART8 

lit  Correspondant  parall  le  10  elle  25  de  chaqae  mois,  par  livraison  de  12  feuilles. 

PRIX  DE  L'ABONNEMENT  : 

PÂBIS,    DÉPABTEMENTS    ET    ÉTRANGER 

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Toat  ce  qui  concerne  la  Rédaction  da  Correspondant  doit  être  adressé  francck  M.  LdonLAVBDAW, 
directeur  do  Recueil.  —  Tout  ce  qui  concerne  rAdministration  du  CotTCspondant  doit  6tre  adressé 
franco  à  M.  Julea  GsavAis,  gérant,  aux  Bureaux  de  la  Revue,  rue  de  Tournon,  29. 

ON    SOUSCRIT 

h  I^arls,    aux    Bureaux   du  Correspondant,   rae    de   Toarnon,   99 

U  UPIOSUCIIO!!  n  U  TUDOCnOS  DES  TUTIDX  DD  CORIESPOlDm  SOSI  UntOlTIS 

I1B8  MÂNUSGRrrS  MON  INSéaiS  MB  SONT  PAS  RBNDU5 


Abus  prions  instamment  nos  abonnés  lorsquHls  désireront  un  changement 
D^ADRESSEy  de  faire  accompagner  leur  demande  d*une  bande  imprimée,  cinq  jom^s 
au  moins  avant  le  10  et  le  25  de  chaque  mois.  —  Ce  délai  est  absolument  hèqes- 
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CHEMIN  DE  FER  D'ORLÉANS 


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ElK.GURaiOIVS  en  Touralne,  uux  cliAteauz  des  Bords  de  1a 
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Paris,  Orléans,  Blois,  Amboise,  Tours,  Ghenonceaux  et  retour  à  Tours,  Loches  et 
retour  à  Tours,  Langeais,  Saumur,  Angers,  Nantes,  Saint-Nazaire,  Le  Croisic, 
Guérande  et  retour  à  Paris  (vîà  Blois  ou  Vendôme). 

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2«  classe.  45  îr. 

Paris,  Orléans,  Blois,  Amboise,  Tours,  Ghenonceaux,  et  retour  à  Tours,  Loches^ 
et  retour  à  Tours,  Langeais,  et  retour  à  Paris  (via  Blois  ou  Vendôme). 


Ces  billets  sont  délivrés  toute  Tannée  :  à  Paris,  à  la  gare  d'Austerlitz  et  aux 
bureaux  succursales  de  la  compagnie  et  à  toutes  les  gares  et  stations  du  réseaa 
d'Orléans,  situées  sur  ritlnéraire  à  parcourir,  pourvu  que  la  demande  en  soit  faite  aa 
moins  trois  jours  à  l*avance. 

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CORRESPONDANT 

RECUEIL  PÉRIODIQUE 


RELIGION  —  PHILOSOPHIE  —  POLITIQUE 

—  SCIENCES  — 

LITTÉRATURE  —  REAUX-ARTS 


TOME  CENT  QUARANTE-NEUVIEME 

DB  LA  ooLLionoir 
fVOVTBIXB    SÉRIE.    —    TOMB  CEIST   TaElZlÈME 


PARIS 

BUREAUX    DU    CORRESPONDANT 

29y    RUB     DB    TOURNONf    29 
1887 


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^^yyiSfxyyUyO     .Zi.j^^^'-s.cL' 


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MALPLAQUET  ET  DENAIN' 


u 


L'année  1712,  qui  vit  la  fin  des  longs  revers  de  la  France,  débuta 
sous  les  plus  fâcheux  auspices.  Menacé  dans  sa  capitale,  réduit  aux 
expédients  financiers,  exposé  aux  humiliantes  propositions  de 
Fennemi,  Louis  XIV  se  vit  encore  frappé  dans  ses  plus  chères 
affections,  dans  l'espoir  de  sa  race  et  de  sa  dynastie.  Il  semble  que 
la  Providence  ait  voulu  Tatteindre  dans  toutes  les  grandeurs  dont  il 
avait  tiré  vanité,  dans  toutes  les  faveurs  dont  il  avait  abusé,  et 
qu'avant  de  récompenser  sa  résignation  et  sa  fermeté,  elle  ait  voulu 
les  soumettre  à  une  dernière  et  cruelle  épreuve.  On  sait  avec  quelle 
grandeur  d'âme  il  la  supporta.  On  n*a  pas  oublié  la  mémorable 
scène  de  ses  adieux  à  Yillars.  Le  vieux  roi  accablé,  non  abattu  ;  le 
dirétien  humiliant  son  orgueil  repentant  et  courbant  sa  tête  sous  le 
cbâtiment  d'en  haut  ;  le  souversûn  redressant  la  sienne  sous  l'insulte 
faite  â  sa  couronne  et  raidissant  toutes  ses  énergies  dans  un  suprême 
et  patriotique  effort.  «  Dieu  me  punit,  dit-il  à  Vîllars,  je  Tsû  bien 
mérité,  m^  suspendons  nos  douleurs  sur  les  malheurs  domestiques 
et  voyons  ce  qui  peut  se  faire  pour  prévenir  ceux  de  l'État  »  Il 
remet  alors  à  Yillars  le  commandement  suprême  et  les  destinées  de 
la  France,  lui  exprime  toute  sa  confiance  en  sa  valeur,  mais,  éclairé 
par  les  dures  leçons  de  l'expérience,  il  prévoit  l'éventualité  d'une 
défaite;  il  demande  â  Villars  ce  qu'il  lui  conseillerait  de  faire  de  sa 
personne  si  sa  dernière  armée  était  battue,  et  la  route  de  Paris 
ouverte  â  Tennemî.  Le  maréchal  dominé  par  l'émotion,  par  l'em- 
barras, gardait  le  silence...  «  Eu  attendant  que  vous  me  disiez  votre 
pensée,  reprend  le  roi,  je  vous  apprendrai  la  mienne.. .  je  connais  la 
Somme,  elle  est  difficile  à  passer;  il  y  a  des  places  :  je  compterais 
me  rendre  à  Péronoe  ou  à  Saint-Queatin,  y  ramasser  tout  ce  que 

*  Voy.  le  Correspondant  du  25  septembre  1887. 

l'*  UTKAISOlf.  10  OGTOBaB  1887.  1 


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4  MALPIAQUET  ET  DENAIN 

j'aurais  de  troupes,  faire  un  dernier  effort  avec  vous  et  périr 
ensemble  ou  sauver  l'État,  car  je  ne  consentirais  jamais  à  laisser 
Fennemi  approcher  de  ma  capitale,  »  —  «  Les  partis  les  plus  glorieux 
sont  souvent  les  plus  sages,  répond  Villars,  je  n  en  vois  pas  de  plus 
noble  que  celui  auquel  Votre  Majesté  est  disposée,  mais  j'espère 
que  Dieu  nous  fera  la  grâce  de  n'avoir  pas  à  cradndre  de  telles 
extrémités.  »  Quelques  jours  après,  encore  sous  Témotion  de  cette 
scène  et  des  responsabilités  qu'elle  lui  révélait,  il  se  rendait  à 
l'armée.  Il  en  reprit  le  commandement  le  20  avril. 

Presque  au  même  moment  le  prince  Eugène  revenait  de  Londres, 
ayant  complètement  échoué  dans  sa  tentative  pour  arrêter  le  mou- 
vement pacifique  qui  entraînait  la  nation  anglaise  :  il  se  fixait  à 
Bruxelles  pour  y  activer  la  reprise  des  hostilités. 

La  retraite  de  Marlborough  et  le  revirement  de  la  politique 
anglaise  mettaient  Villars  directement  aux  prises  avec  Eugène. 
Eûtre  ces  deux  hommes  va  se  jouer  la  dernière  partie  du  long 
conflit  qui  depuis  dix  ans  ensanglantait  l'Europe.  Souvent  déjà  ils 
s'étaient  rencontrés,  dans  la  paix  et  dans  la  guerre  :  ils  avaient 
appris  à  se  connaître,  à  s'estimer  mutuellement  à  leur  juste  valeur. 
Leurs  premières  relations  dataient  de  1687,  de  la  campagne  de 
Hongrie  :  ils  avaient  combattu  le  Turc  côte  à  côte,  fourni  ensemble 
la  brillante  charge  de  Mohacz  :  Eugène  avait  alors  vingt-quatre  ans  : 
mais  l'œil  compétent  de  Villars  avait  deviné  en  lui  le  capitaine  *. 

Les  guerres  qui  suivirent  ne  les  avaient  pas  mis  en  face  l'un  de 
Tautre,  et  lorsqu'ils  se  retrouvèrent  à  Vienne  en  1698,  ils  se  retrou- 
vèrent avec  plsdsir  :  une  sorte  d'intimité  s'établit  entre  eux,  sans 
doute  par  l'aifinité  des  contraires  :  ils  n'avaient  rien  de  commun,  si 
ce  n'est  l'amour  de  la  guerre  et  les  audaces  du  champ  de  bat^lle. 
Eugène,  aux  brillantes  qualités  militaires  qu'il  tenait  de  la  maison 
de  Savoie,  ajoutait  une  distinction  de  manières,  puisée  dans  les 
élégances  de  l'hôtel  de  Soissons,  une  fioesse  réservée  et  non  sans 
calcul,  qui  semblait  provenir  des  origines  italiennes  de  sa  famille 
maternelle.  Son  regard  pénétrant  avait  discerné  les  défauts  de  Vil- 
lars ;  en  attendant  l'occasion  de  les  mettre  à  profit,  il  s'en  amusait  : 
il  goûtait  cette  nature  vive,  personnelle,  transparente,  cette  gaieté 
communicative,  ces  saillies  originales;  il  recherchait  volontiers  la 
compagnie  du  ministre  de  France,  alors  que  la  cour  l'évitait,  jouait 
gros  jeu  avec  lui;  Villars,  très  sensible  aux  attentions  d'un  prince 
iTanssi  bonne  maison,  et  qui  perdait  si  galamment  son  argent,  ne 

•  €  H  a  beaucoup  de  courage,  écrivait-il  alors,  plus  de  bon  sens  que 
d'emity  assez  d'étude,  cherchant  fort  à  se  rendre  bon  officier  et  très 
camiiie  cBe  le  devenir  un  jour.  H  a  de  la  gloire,  de  Tambition  et  tous  les 
^tiiHiiAi  d'un  homme  de  dévotion.  » 


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MÂLPLAQUET  ET  BENAIN  5 

douta  jamais  des  sentiments  qu'il  avait  cru  lui  inspirer  :  il  ainudt 
sincèrement  Eugène  et  se  croyait  payé  de  retour  :  il  se  plaisait  & 
asssQuler  leurs  deux  carrières  :  c<  Vos  ennemis  sont  à  Yiennei  les 
miens  à  Versailles,  lui  dit-il  en  le  quittant  en  1701  ;  je  suis  persuadé 
que  vous  me  souhaitez  toutes  sortes  de  bonheurs,  comme  de  mon  côté 
je  vous  désire  toutes  les  prospérités  qui  ne  seraient  pas  contraires 
aux  intérêts  du  roi  ».  La  guerre  n'avait  pas  altéré  ces  sentiments  : 
elle  n'avait  pas  fait  à  la  vanité  du  capitaine  de  ces  blessures  qui  ne 
guérissent  pas  :  Villars  n'était  ni  à  Blindheim,  ni  à  Turin,  ni  à 
fiamillies  :  à  Halplaquet,  l'honneur  avait  été  également  partagé 
entre  les  deux  adversaires  :  Villars  était  resté  convaincu  que,  sans  la 
blessure  qui  l'avait  éloigné  du  champ  de  bataille,  il  aurait  fini  par 
remporter  la  victoire  et  Eugène  avait  la  bonne  grâce  de  ne  pas  le 
contredire.  La  campagne  qui  allait  s'ouvrir,  en  renversant  les  rôles, 
ne  devait  pas  brouiller  les  acteurs  :  et  après  dix-huit  mois  d'une 
lutte  où  l'un  n'eut  que  des  succès,  où  l'autre  n'éprouva  pas  d'humi- 
liation directe,  ils  purent  se  retrouver  à  la  table  du  même  congrès, 
discuter  et  signer  ensemble  l'mstrument  diplomatique  qui  rendait  la 
paix  à  TEurope,  qui  réconciUdt  leurs  souverains  et  scellait  leur 
mutuelle  amitié. 

Au  oiois  de  mai  1712,  tous  deux,  en  abordant  le  terrain,  avaient 
le  sentiment  du  dénouement  prochain.  Ils  comprenaient  que  le  pre- 
mier choc  fixerait  l'issue  définitive  de  cette  longue  guerre.  Le 
moment  dédsif  était  arrivé.  De  part  et  d'autre  il  fallait  une  bataille 
gagnée  :  à  F  Autriche,  pour  retenir  ses  alliés  et  frapper  le  coup  qui 
aurait  couronné  toutes  ses  victoires  :  à  la  France,  pour  triompher 
des  dernières  hésitations  de  l'Angleterre  et  faire  aboutir  les  négo- 
ciations d'Utrecht.  Pour  l'Autriche,  les  instants  étaient  précieux,  et 
Eugène  était  décidé  à  brusquer  les  opérations.  Louis  XIV,  au  con- 
traire, qui  négociait  secrètement  la  neutralité  de  l'armée  anglaise, 
avait  intérêt  à  temporiser,  et  Villars  devait  éviter  le  combat  jusqu'à 
nouvel  ordre. 

Rappelons  brièvement  la  situation  des  belligérants. 

Des  trois  lignes  de  forteresses  qui  défendaient  la  frontière  fran- 
çaise, l'ennemi  occupait  les  deux  premières,  celle  de  Lille-Tournay- 
Mons  et  celle  de  Aire-Béthune-Douai-Bouchaîo.  Valenciennes, 
Maubeuge  et  Namur,  il  est  vrai,  avaient  encore  des  garnisons  fran- 
çaises, mais  ces  garnisons,  isolées,  relativement  faibles,  ne  pouvaient 
en  rien  gêner  ses  opérations.  Le  quartier  général  du  prince  Eugène 
était  à  Tournay. 

L'armée  française  était  cantonnée  sur  la  ligne  Arras-Cambrai- 
Landrecies,  le  gros  autour  de  Cambrai,  où  se  trouvait  le  quartier 
général  de  Villars.  Cette  ligne  était  toute  artificielle  ;  aucun  cours 


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<;  3fALFLA{)UIT  ET  DERàlN 

d'eau,  aucune  Buite  de  hauteurs  n'eo  assurait  la  solidité.  Dans 
teute  la  Fégion  nord-est  de  la  France,  on  ne  le  sait  que  trop,  les 
BÎyiëres  ont  une  direction  perpendiculaire  à  la  frontière  «t  offrent  à 
rinvasioo  des  routes  toutes  traoées.  Parmi  ces  chemins  naturds, 
les  vallées  de  l'Escaut  et  de  la  Sambre  se  font  renapqu^  par  des 
fitcilités  particulières  :  elles  aboutissent  toutes  deux  au  même 
plateau,  d*où  la  vallée  de  TOise  descend  à  sou  tour  et  conduit 
directement  à  Paris  une  armée  victorieuse.  Cette  route  est  celle  que 
choisit  Eugène  et  qu'il  résolut  de  s'ouvrir  jusqu'à  la  capitale  de  la 
France  ^  :  mais,  suivant  la  tactique  du  temps,  il  ne  voulut  s'avancer 
qu'à  pas  comptés,  en  déblayant  la  route  des  forteresses  qui  l'obs- 
tnuaient  encore,  en  assurant  par  de  solides  ouvrages  ses  communi- 
cations et  ses  approvisionnements.  Il  résolut  donc  d'assiéger  le 
Quesnoy,  puis  Lanadrecies.  Valenciennes  empêchant  ses  convois  de 
remonter  jusqu'à  Bouobain  le  cours  de  l'Escaut,  il  tourna  et 
masqua  cette  place  par  tout  un  système  de  communications  forti- 
fiées. Marcbi^anes  sur  la  Scarpe  fut  choisi  comme  dépôt  ^néral  : 
des  balandffesj  graBdes  embarcations  de  mer,  parties  d'Anvers,  y 
oonduisaieiH  sans  obstacles  les  grains,  les  munitions,  les  grosses 
pièces  de  siège,  tout  le  matériel  nécessaire.  L'ancien  camp  que  Villars 
^vait  fait  à  Denain  fut  agrandi,  complété,  puis  relié  à  Marcfaiennes 
par  deux  lignes  d'épaulements  entre  lesquelles  les  convois  purent 
cbculer  sans  avoir  rien  à  craindre  ni  de  la  garnison  de  Valenciennes, 
m  des  coureurs  français.  A  Denain,  sous  la  protection  du  camp 
fetranché,  deux  ponts  traversaient  les  eaux  profondes  et  les  bords 
marécageux  de  l'Escaut  :  sur  la  rive  droite  du  fleuve,  une  nouvelle 
ligne  allait  rejoindre  et  suivre  la  petite  rivière  de  TËcaillon  dont  la 
vallée  menait  directement  au  Quesnoy  et  à  Landrecies. 

Parallèlement  à  l'Écaillon  une  autre  petite  rivière,  la  Selle,  se  jetant 
dans  l'Escaut  presqu'en  face  de  Denain,  offrait  une  seconde  ligrre  de 
protection  :  ces  deux  cours  d'eau  n'ont  que  quelques  mètres  de 
largeur,  mais  leurs  eaux  sont  profondes,  encaissées,  et  ne  peuvent 

*  La  pensée  d*Bugène  ressort  bien  clairement  de  sa  correspondance, 
oonaervée  aux  archives  de  Vienne  :  il  insiste  pour  une  action  prompte  et 
vigoureuse»  de  nature  à  déjouer  Les  projets  des  Anglais  :  il  se  croit  sur  de 
battre  Villars  :  après  la  prise  du  Quesnoy  et  de  Landrecies  «  rien  n'em- 
pêchera plus  de  pénétrer  au  coeur  du  royaume  »  (in  das  Herz  dièses  Kôni' 
greiches  einzudringen ,  Eugène  à  Sinzendorf,  2  juillet  1712).  Quelques  jours 
iq)rè8  il  emt>ie  un  projet  en  français  où  se  lisent  les  lignes  suivantes  : 
«  Si  on  a,  comme  il  n'en  faut  pas  douter»  le  bonheur  de  bien  battre  les 
Français,  on  peut,  pendant  quelque  temps,  détruire  la  plus  grande  partie 
de  la  France,  marchant  jusques  à  Paris,  et  hiverner  ensuite  sans  aucun 
risque  derrière  la  Sambre,  entre  Maubeuge  et  Ijandrecies.  »  On  voit  à  quel 
Ranger  la  France  a  échappé  par  la  victoire  de  Denain. 


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MÀLFLÂQCET  ET  BENÂiN  7 

être  traversées  que  sur  des  ponts.  Lears  vallées,  ccmmae  celle  de 
YEscaut,  sont  d'ailleurs  peu  profondes  et  ne  creusent  dans  la  grande 
l^atne  de  Flandre  que  des  dépressions  insignifiantes  :  paitout  le 
pays  est  ouvert,  uniforme,  les  reliefs  arrondis,  tes  pentes  adoucies; 
la  vue  s'étend  an  k>in;  nul  terrain  n'est  plus  propre  aux  évolutions 
des  années,  mais  nul  aussi  ne  se  prête  moins  aux  surprises  et  aux 
mouvements  dissimulés.  Vers  Landrecies  seulement,  le  terrain  se 
relève,  les  reliefs  s'accentuent  un  peu,  et  une  grande  forêt,  la  forêt 
de  HorniaU  couvre  la  place  en  venant  du  Quesnoy. 

Eugène  employa  le  mds  de  mai  à  faire  tous  ces  préparatîfe. 

Villars,  de  son  côté,  ne  restait  pas  inactif;  avec  sa  vivacité  ordi- 
naire, il  visitait  tous  les  postes,  étudiait  les  positions,  tenait  tout 
le  monde  en  éveil;  son  activité  épistolaire  n'était  pas  moins  grande 
et  elle  n'était  pas  sans  inconvénients  :  chaque  jour,  il  écrivait  au 
Toi,  à  Voysin,  des  dépêches  interminables  où  toutes  les  éventua- 
lités, tous  les  plans,  tous  les  systèmes  étaient  prévus,  analysés, 
discutés,  avec  la  nûnutie  d'une  discussion  géométrique.  Dans  son 
désir  de  ne  rien  laisser  au  hasard,  de  pousser  la  prévoyance  et 
l'attention  à  ses  dernières  limites,  il  dépassait  la  mesure,  manquant 
de  méthode  dans  l'exposition,  entremêlant  ses  descriptions  tech- 
niques de  boutades  et  de  saillies,  il  soumettait  à  de  fatigantes 
épreuves  l'attention  et  la  patience  de  ses  correspondants  :  la  vue 
claire  des  choses  se  perdait  un  peu  dans  ce  dédale  d'arguments 
contradictoires,  et  la  faculté  d'action  s'émoussait  au  contact  pro- 
longé des  objections  accumulées.  Voysin,  qui  avait  la  direction  plus 
nette  et  la  plume  plus  vive  que  Chamillard,  laissait  quelquefois 
percer  son  impatience.  Dn  jour  que  Villars,  prenant  trop  à  la  lettre 
les  instructions  prudentes  du  roi,  proposait  de  prendre  sur  la 
Sensée,  et  autour  d^Arras,  une  position  défensive,  Voysin  lui  écrivit 
le  17  mai  S  non  sans  malice,  que  dans  cette  situation  excentrique^ 
«  la  sûreté  serait  plus  grande  d'éviter  tout  combat,  n'étant  pas  pos- 
sible aux  ennemis  de  venir  l'y  chercher  »,  et  il  ajoutait  :  «  Quoique  la 
conjoncture  présente  ne  demande  pas  qu'on  cherche  à  engager  de 
grandes  actions,  il  ne  faut  pas  néanmoins  les  éviter  au  point  d'en 
donner  des  marques  publiques  et  de  laisser  faire  aux  ennemis  tout 
ce  qu'ils  voudraient...  s'ils  vous  fournissent  une  belle  occasion  de 
prendre  vos  avantages  sur  eux,  vous  savez  que  le  roi  vous  a  laissé 
toute  Tiberté  d*en  profiter.  » 

J'ai  cherché  ces  occasions-là  dans  l'empire,  écrivait  Villars  de  son 
côté  *,  quand  j'y  ai  été;  très  aise  quand  je  les  ai  trouvées,  très  fâché 


*  Peiet,  Mémoins^  militaires,  etc.,  XI,  p.  447. 
a  Ibid,,  p.  445^. 


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«  mâlpuquet  et  denaln 

quand  je  les  ai  manquées,  et  j'aimerais  mieux,  pour  le  service  du  roi, 
donner  une  bataille  entre  Mons  et  Bruxelles,  qu'entre  Bapaume  et 
Péronne.  Je  vous  dirai  sur  cela,  monsieur,  qu'il  y  a  des  gens  dans  les 
armées  qui  écrivent  volontiers  qu'il  n'y  a  rien  à  craindre,  que  l'on 
donne  des  desseins  chimériques  aux  ennemis.  Il  arrive  quelquefois  à 
ces  mêmes  gens,  si  libres  dans  leur  taille,  quand  ils  ne  répondent  de 
rien,  que  dès  que  l'affaire  roule  sur  eux  et  que  l'ennemi  parait,  la 
tète  leur  tourne  et  qu'ils  disent  pour  tous  ordres  à  ceux  qui  sont  aux 
leurs  :  a  Faites,  vous  autres,  comme  vous  voudrez.  »  U  y  en  a  d'au- 
tres qui,  pour  tout  prévoir,  ne  diminuent  point  le  mal,  veulent  être 
préparés  sur  tout,  au  hasard  de  donner  quelqu'inquiétude  à  leur 
maître  et  fatiguent  le  ministre  de  plusieurs  réflexions  importantes  : 
leur  vivacité  sur  ce  qui  leur  manque  pourrait  porter  à  croire  en  eux 
trop  de  circonspection,  mais  Ton  a  vu  toujours  ces  mêmes  gens, 
fermes  et  tranquilles  dans  les  plus  grandes  actions,  y  donnant  les 
ordres  très  nettement,  rassurant  tout  le  monde  par  un  air  gai  et 
serein,  former  et  exécuter  heureusement  lés  projets  les  plus  hardis  et 
les  plus  dirSciles...  Voilà,  monsieur,  des  portraits  assez  fidèles. 

Ces  extraits  peuvent  donner  une  idée  du  caractère  de  la  corres- 
pondance qui  s'échangeait  entre  Villars  et  la  cour,  et  des  digres- 
sions qui  en  entravaient  la  clarté.  Pourtant,  la  lumière  se  fit  peu  à 
peu  dans  les  esprits  et  l'accord  dans  les  volontés;  on  finit  par 
reconnaître  que,  selon  toutes  les  probabilités,  Eugène  remontait  la 
rive  droite  de  l'Escaut  pour  marcher  à  l'Oise  :  il  fut  convenu  que 
Villars  le  suivrait  par  la  rive  gauche,  prêt  à  le  combattre  aussitôt 
que  les  circonstances  tactiques  et  politiques  le  permettraient. 

Le  26  mai  Eugène  passa  l'Escaut  sur  huit  ponts,  et,  laissant,  dans 
le  camp  de  Denain,  treize  bataillons  hollandais  et  trente  escadrons, 
sous  les  ordres  du  comte  d'Albermarle  *,  vint  se  mettre  en  bataille 
sur  la  Selle,  la  droite  à  Neuville  sur  l'Escaut,  la  gauche  à  Villiers. 
n  entraînait  avec  lui  l'armée  anglaise  :  le  duc  d'Ormond  qui  la 
commandait,  depuis  la  disgrâce  de  Marlborough,  se  trouvait  dans 
un  cruel  embarras;  tenu  par  Bolingbroke  au  courant  de  ses  secrètes 
négociations  avec  Torcy,  il  ne  voulait  ni  les  dévoiler  en  refusant  de 
marcher,  ni  les  compromettre  en  prenant  part  à  une  attaque  contre 
l'armée  française  ;  honnête  homme  et  plus  soldat  que  diplomate,  il 
dissimulait  mal  ses  scrupules  sous  des  prétextes  insuffisants.  Eugène 
eut  bientôt  deviné  le  secret  de  son  hésitation  :  il  n'en  devint  que 
plus  pressant,  plus  désireux  d'engager,  malgré  lui  et  par  la  force 
d'un  fait  accompli,  son  allié  suspect.  Ormond  avait  subi  l'ascendant 

*  C'était  aussi  un  Hollandais,  du  nom  de  Van  Keppel,  qui  avait  suivi 
Guillaume  d'Orange  en  Angleterre  et  y  avait  reçu  un  titre  anglais. 


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MÀLPLÂQUËT  £T  DENÂl^T  9 

de  cette  volonté  supérieure  :  îl  avait  marché  le  26  à  son  rang  dans 
l'ordre  de  bataille.  Le  27  il  participa  par  quelques  escadrons  aux 
reconnaissances  de  cavalerie;  mais  le  28,  il  ne  put  éviter  un  éclat. 
Eugène,  continuant  son  mouvement  en  avant,  se  trouvait  à  la  hau- 
teur de  Cambrai  et  de  Solesmes.  Villars,  de  son  côté,  s'était  déployé 
le  long  de  F  Escaut,  entre  Cambrai  et  le  Catelet;  ses  positions 
n'étaient  pas  naturellement  très  bonnes,  et  il  n'avait  pas  cru  devoir 
les  fortifier.  Eugène  jugea  l'occasion  favorable  à  une  attaque  :  il 
vint  trouver  Ormond  avec  les  députés  hollandais  et  lui  proposa  de 
se  porter  rapidement  sur  la  gauche  de  Villars  et  de  la  tourner  en 
passant  entre  les  sources  de  l'Escaut  et  de  la  Somme;  attaqué  en 
flanc  et  à  revers  par  des  forces  supérieures,  n'ayant  pas,  croyait-il, 
le  temps  de  faire  un  changement  de  front,  Villars  serait  certaine- 
ment battu  :  il  fallait  marcher  sans  délai.  Mis  au  pied  du  mur, 
Ormond  se  troubla,  laissa  échapper  une  partie  de  la  vérité  et  pria 
les  chefs  alliés  de  suspendre  toute  opération  offensive  jusqu'à  ce 
qu'il  eût  reçu  de  Londres  des  lettres  qu'il  attendait  de  jour  en  jour. 
A  cette  demande,  Eugène  et  le  député  Vegelin  ne  purent  retenir 
leur  indignation  :  une  scène  assez  vive  s'en  suivit;  Eugène  alla  jus- 
qu'à accuser  Ormond  de  connivence  avec  l'ennemi.  «  Un  chef  aussi 
vigilant  que  Villars  »,  dit-il,  n'aurait  pas  laissé  son  armée  sans 
protection,  dans  d'aussi  mauvaises  positions,  s'il  n'avait  su  qu'il  ne 
serait  pas  attaqué  K  Onnond  ne  savait  que  répondre,  il  affirma 
pourtant  qu'aucun  engagement  ne  liait  son  gouvernement  au  roi  de 
France  et,  pour  preuve  à  l'appui,  il  se  déclara  prêt  à  soutenir 
l'armée  alliée,  si  elle  était  attaquée.  Dès  le  lendemsûn,  il  appuya 
son  dire  en  envoyant  au-devant  d'une  reconnaissance  française  un 
détachement  qui  ramenait  quatre-vingts  prisonniers. 

Ormond  ne  pouvait  pas  avouer  qu'une  correspondance  s'était 
établie  entre  Villars  et  lui  ;  elle  avait  pour  prétexte  un  échange  de 
prisonniers;  mais,  dans  le  fond,  elle  répondait  aux  négociations  pen- 
dantes. Dès  le  25  mai  Villars  écrivait  ^  :  «  Je  ne  pouvais  recevoir  de 
plus  agréable  nouvelle  que  celle  qui  m'apprend  que  nous  ne  sommes 
plus  ennemis  »  ;  et  Ormond  lui  répondait  le  lendemain,  au  moment 
de  passer  l'Escaut  :  «  Vous  n'avez  rien  à  appréhender  de  notre 
marche,  au  moins  je  puis  répondre  pour  l'armée  de  la  reine  que 
j'ai  l'honneur  de  commander.  » 

Villars  pouvait  donc  se  croire  à  l'abri  d'une  attaque  et  négliger 
ses  précautions  habituelles.  Mais  il  n'était  pas  libre  lui-même  d'at- 
taquer :  les  instructions  du  roi,  aussi  bien  que  les  avis  secrets 

*  Ormond  à  Boiingbroke,  29  mai  1712. 

'  Cette  lettre,  ainsi  que  la  suivante,  se  trouve  dans  les  papiers  d'Ormond. 


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10  fMLPLAQUBT  ET  DENAIN 

d'Ormond  lui  interdisaieirt  toute  offensive  *.  Cette  situation  bizarre 
était  toute  à  Tavautage  des  alliéfi  ;  elle  les  obligeait  à  renoncer  à  une 
bataille  dont  le  résultat,  à  tout  prendre,  était  fort  douteux  et  leur 
assurait,  pour  le  siège  des  places  qu'ils  convoitaient,  une  sécurité 
absolue.  Eugène  se  hâta  de  profiter  de  ces  circonstances  favorables. 
Abandonnant  toute  idée  de  combat,  il  ?e  porta  vers  le  Quesnoy,  qui 
fut  investi  sans  obstacle  le  8  juin.  Ormond  ne  fournit  à  Tannée 
d'investissement  aucun  contingent  de  troupes  à  la  solde  de  l'An- 
gleterre *,  mais  il  s  établit,  avec  tout  son  corps^  à  Cateau-Cambrésis, 
entre  Villars  et  les  assiégeants,  couvrant  entièrement  leurs  opéra- 
tions. Mis  ainsi  à  l'abri  de  tout  danger,  Eugène  poussa  activement 
ses  approches  ;  en  même  temps  il  ne  négligea  rien  pour  ruiner  les 
ressources  matérielles  et  morales  de  son  adversaire  :  des  partis  de 
cavalerie  menés  avec  une  extrême  vigueur,  parcoururent  la  Picardie, 
la  Champagne,  brûlant  les  récoltes,  rançonnant  les  habitants,  inter- 
ceptant les  convois,  semant  la  terreur  jusqu'aux  portes  de  Paris. 

L'inaction  de  Villars  en  face  de  cette  activité  menaçante  était 
faite  pour  étonner  ceux  qui  en  ignoraient  les  motife.  A  la  cour,  à 
l'armée,  des  propos  désobligeants  circulèrent  :  Saint-Simon  les 
recueillait  avec  un  malveillant  empressement.  Villars  commençait 
à  souffrir  lui-même  de  l'attitude  qui  lui  était  imposée  ;  il  chercha 
à  en  sortir  et  sonda  Ormond  sur  ses  inteatians,  il  lui  écrivit  le 
10  juin  qu'  «  ayant  des  mesures  à  prendre  pour  faire  agir  l'armée 
du  roi  »,  il  le  priait  de  lui  faire  connaître  «  ses  positions  »  et  de 
lui  «  expliquer  à  quoi  il  pouvali;  s'en  tenir  ))•  La  réponse  d'Ormond 
fut  ambJguë.  Villars  insista  : 

Je  suis  très  aise  d'apprendre,  écrivait-il  le  11  juin,  que  vous  n'avez 
pas  donné  un  seul  homme  des  troupes  qui  sont  à  la  solde  de  la  reine, 
tous  les  avis  nous  confirmant  que  Tinvestiture  du  Quesnoy  était  com- 
posée de  troupes  également  prises  sur  les  deux  armées;  mais,  mon- 
sieur, je  dois  vous  demander  encore  un  éclaircissement  :  si  toutes  les 
troupes  qui  sont  à  vos  ordres  ne  s'opposeront  pas  aux  entreprises  que 
l'armée  du  roi  tentera  certainement  sur  celle  du  prince  Eugène,  si 
elle  veut  continuer  le  siège  du  Quesnoy;  je  n'attends  que  la  réponse, 

<  St-John  écrivait  le  28  mai  à  Torcy  :  a  En  cas  que  le  prince  Eugène  et 
les  députés  des  Etats,  ce  qui  n'est  pas  fort  vraÎBemblable,  s'opiniàtreraient 
à  vouloir  assiéger  quelque  place,  quoiqiie  l'armée  de  la  reine  n'y  con- 
courrait pas,  le  duc  d'Ormond  doit  alors  prier  le  M.  le  maréchal  de  Villars 
de  ne  rien  entreprendre  contre  eux,  et  de  ne  pas  l'obliger  par  là  à  entrer 
en  action.  » 

2  II  ne  put  pourtant  pas  refuser  la  coopération  de  sept  bataillons  et  de 
neuf  escadrons  qui,  quoique  placés  sous  son  commandement  étaient  à  la 
solde  de  la  Hollande.  (Ormond  à  St-John,  8  juin  1712.) 


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hâlplaquet  et  denâlx  t\ 

qffie  je  vea»  supplie  de  vouloir  bietn  me  donner  positive  aur  cda,  pour 
me  jneltre  en  mouvement.  Yons  comprendrez  aisément,  monsieur,  cpse 
le  roi  vejani  Tarmée  da  prinee  Eugène  entreprendre  un  si^  et 
saehaat  que  celle  qui  est  à  vos  ordres  ne  doit  agir  directement  ni 
indîrectcflient  contre  celle  que  j'ai  l'honneur  de  commiander,  me  sau- 
rait très  mauvais  gré  de  demeurer  dans  l'inaction.  Je  vous  supplie, 
JûOflsieur,  que  la  réponse  dont  vous  voudrez  bien  m'honorer  sur  cela, 
ne  me  laisse  aucun  doute. 

Ormood  répondit  le  lendemain  de  manière  à  dissiper  tous  les 
doutes* 

...  J'ose  bien  espérer,  monsieur,  que  vous  continuerez,  dans  les 
mêmes  conditions^  d'en  attendre  le  résultat  (des  négociations)  et  que, 
nonobstant  la  mine  qu'on  fasse  de  vouloir  pousser  le  siège  du  Quesnoy, 
vous  éviterez,  de  votre  côté,  tonte  occasion  de  m' obliger  d'user  dé  la 
force,  soil  pour  me  défendre,  soit  pour  assister  M.  le  prince  Elugène, 
ce  que  je  ne  saurais  nC empêcher  de  faire  en  cas  quil  fût  attaqué, 

La  réponse  était  aussi  claire  que  possible  et  ne  permettait  pas 
à  Villars  d'agir  :  il  renonça  à  toute  attaque»  avec  l'assentiment  de 
la  cour.  «  Le  roi,  lui  écrivît  Voysin  le  13,  approuve  fort  que 
vous  preniez  le  parti  de  ne  point  faire  marcher  son  armée,  jusqu'à 
ce  qu'on  soit  mieux  éclairé  de  ce  qui  s'est  fait  en  Angleterre.  » 

De  ce  côté  aussi  la  lumière  ne  tarda  pas  à  se  faire  :  lés  négo- 
ciations menées  par  Torcy  avec  une  grande  activité,  avec  une 
remarquable  intelligence  de  l'intérêt  présent  de  la  France  et  de 
la  situation  des  partis  en  Angleterre,  aboutirent  bientôt  à  une 
entente.  Moyennant  la  promesse  d'une  renonciation  formelle  de 
Philippe  V  à  la  couronne  dé  France,  et  la  remise  temporaire  de 
Ihinkerque  entre  les  mains  des  Anglais,  une  suspension  d'armes  dfe 
deux  mois  était  stipulée.  L'armistice  devait  être  employé  à  négocier 
la  paix  générale  sur  des  bases  déjà  presque  convenues,  et  devait  être 
prolongé  au-delà  de  deux  mnis,  si  ceîa  était  nécessaire.  Cet  arran- 
gement*, signé  le  17  juin  par  Bolîngbroke  à  WMtehall^  par  Torcy 
Je  5Î2,  à  Marly,  fut  adressé  le  jour  même  à  Vîllars,  afin  qu'il'  en 
réglât  avec  Ormond  l'exécution  immédiate.  Ormond  se  renxfit  te 
25  au  matin  an  quartier  général'  des  alliés  et  s'efforça  d'amener 
Eugène,  ainsi  que  les  députés  hollandais,  à  lever  le  siège  du 
Quesnoy,  les  menaçant,  en  cas  de  refus,  dé  se  retirer  avec  toute 
Va^mée  qu'il  commandait*.  Il  fut  assez  mal  reçu  et  assez  surpris 

*  Voy.  le  texte  dans  Pelet,  X,  p»  469: 

*  Ormond  à  Ylllars,  25  juin  1712, 


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12  MâLPLâQUET  et  DENAIN  ^ 

du  peu  d'effet  de  sa  menace  :  il  eût  Texplication  de  cet  échec 
lorsque,  de  retour  à  Cateau-Cambresis,  ayant  communiqué  à  ses 
chefs  de  corps  auxiliaires  les  ordres  de  la  reine,  il  les  trouva  très 
peu  disposés  à  lui  obéir.  Eugène  avait  agi  sur  eux,  sur  leurs  gou- 
vernements, il  avait  parlé  à  leurs  passions,  à  leurs  intérêts,  à  leur 
honneur  militaire.  Ormond  comprit  qu'il  serait  abandohné  par  eux 
et  ne  réussirait  à  détacher  de  l'armée  alliée  que  le  corps  anglais 
proprement  dit,  c'est-à-dire  à  peine  douze  mille  hommes  :  il  eut  la 
loyauté  d'en  prévenir  immédiatement  Villars,  tout  en  lui  demandant 
de  lui  remettre  Dunkerque  *.  Villars,  qui  trouvait  que  douze  mille 
hommes  de  moins  à  combattre  ne  valaient  pas  l'abandon  d'une 
place  aussi  importante,  éluda  habilement  la  question  et  s'empressa 
de  prévenir  la  cour.  Voysin  approuva  fort  sa  réserve  ;  il  trouvait 
lui  aussi  que  le  marché  était  tout  à  l'avantage  d'Eugène  et  s'em- 
pressa de  retirer  Tordre  de  livraison  de  Dunkerque*.  Tout  sembla 
remis  en  question.  Torcy  écrivit  à  Bolingbroke  que  Dunkerque  avait 
été  cédé  comme  gage  d'une  suspension  d'armes  générale,  que  le 
roi,  par  amour  pour  la  paix,  voulait  bien  restreindre  l'armistice  à 
l'armée  anglaise,  mais  qu'il  s'attendait  à  ce  que  toute  l'armée  aux 
ordres  du  duc  d'Ormond  se  retirât  de  la  lutte.  Bolingbroke,  qui 
lui  aussi  tenait  essentiellement  à  la  paix,  fit  la  seule  chose  qui  fût 
en  son  pouvoir,  il  promit  de  faire  auprès  des  alliés  une  démarche 
impérative,  et  s'ils  refusaient,  de  se  séparer  publiquement  d'eux, 
de  leur  supprimer  tous  les  subsides  de  l'Angleterre  et  de  faire  une 
paix  séparée  avec  la  France  : 

La  reine,  écrivit-il  à  Torcy  le  30  juin,  qui  jusques  icy  a  gardé  des 
mesures  avec  ses  alliés,  poussée  par  eux  à  des  extrémités  comme 
celle-ci,  se  croira  justifiée  devant  Dieu  et  les  hommes  en  continuant 
les  négociations  ou  à  Utrecht  ou  ailleurs,  sans  se  soucier  s'ils  y  con- 
courent ou  non.  Ainsi,  monsieur,  vous  devez  compter,  et  j'ai  ordre  de 
vous  promettre,  au  nom  de  Sa  Majesté,  que  si  le  roi  très  chrétien 
mette  la  ville,  citadelle  et  forts  de  Dunkerque  entre  les  mains  de  la 
reine,  quoique  toutes  les  troupes  étrangères  ou  une  partie  de  ces 
troupes  refusent  d'obéir  aux  ordres  du  duc  d'Ormonde,  et  de  se  retirer 
avec  lui,  Sa  Majesté  ne  balancera  plus  à  conclure  la  paix  particulière, 
laissant  aux  autres  puissances  un  terme  dans  lequel  elles  pourront  se 
soumettre  aux  conditions  du  plan  dont  la  reine  conviendra  avec  Sa 
Majesté  très  chrétienne.  Voici,  monsieur,  la  paix  entre  les  mains  du 
roi. 

*  Cette  lettre  et  la  réponse  de  Villars  ont  été  publiées  par  Pelet,  XI,  176. 
2  Voysin  à  Villars,  27  juin  1712.  Pelet,  XI,  478. 


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ïâLPUQOET  et  DENâIN  13 

Louis  XIV  avait  trop  de  sens  politique  pour  hésiter  :  à  ses  yeux 
la  question  était  plus  diplomatique  que  tactique  :  rompre  la  grande 
alliance,  briser  cette  .chaîne  de  fer  qui  depuis  dix  ans  étreignait 
la  France,  semer  la  division  dans  Tarmée  ennemie  et  jeter  le  dé- 
sarroi dans  l'Europe  entière,  étaient  des  résultats  qu'il  ne  croyait 
pas  acheter  trop  cher  par  le  sacrifice  momentané  d'une  place  isolée. 
Torcy  adressa  le  5  juillet  à  Londres  le  consentement  absolu  du  roi; 
en  même  temps  il  invita  Villars  à  remettre  Dunkerque  à  Ormond, 
contre  la  déclaration  de  l'armistice  et  le  retrait  des  troupes  an- 
glaises. Quand  cet  ordre  arriva  au  camp  de  Noyelles,  le  Quesnoy 
venait  de  capituler.  On  s'attendait  à  une  plus  longue  résistance  : 
M.  de  Labadie,  qui  commandait  la  place,  était  un  oilicier  de  mérite 
que  secondait  un  brigadier  de  valeur,  M.  de  Damas.  Mais  pou- 
vût-on  lui  demander  une  bien  grande  persévérance  à  se  défendre, 
lorsqu'on  apportait  si  peu  d'empressement  à  le  soutenir  :  en  voyant 
l'inaction,  inexplicable  pour  lui,  de  l'armée  de  secours,  il  put  croire 
que  la  cour  était  résignée  ou  indifférente  à  la  chute  du  Quesnoy  : 
pour  le  détromper,  on  le  mit  à  la  Bastille. 

La  déclaration  de  l'armistice  était  subordonnée  à  l'occupation  de 
Dunkerque.  Ormond  prenant  ses  instructions  à  la  lettre,  refusa 
de  proclamer  la  suspension  d'armes  avant  que  la  ville  ne  fût 
remise  aux  autorités  anglaises  :  Villars,  de  son  côté,  ne  voulait  livrer 
la  place  qu'à  bon  escient  :  pour  concilier  ces  responsabilités, 
échanger  les  correspondances  et  accomplir  les  formalités  néces- 
saires, il  fallut  encore  une  dizaine  de  jours;  dix  jours  d'une  cruelle 
inaction  pour  Villars,  d'une  fébrile  activité  pour  Eugène.  Le  prince 
eut  le  temps  de  concentrer  ses  moyens  d'action  pour  le  siège  de 
Landrecies,  tout  en  continuant  son  habile  propagande  auprès  des 
troupes  allemandes  auxiliaires  et  de  leurs  gouvernements  :  aux 
menaces  anglaises  il  répondait  par  des  promesses,  s'engageant  au 
nom  de  l'empereur  à  payer  la  solde  refusée  par  l'Angleterre,  faisant 
luire  aux  yeux  de  tous  l'espérance  de  succès  que  la  chute  rapide 
du  Quesnoy  et  la  mollesse  apparente  de  Villars  semblaient  pro- 
mettre faciles.  Enfin  le  15  juillet  nu  soir  il  donna  Vordre  de  marche 
pour  le  lendemain,  et  le  fit  publier  dans  tous  les  campements  :  le 
16j  à  quatre  heures  du  matin,  il  était  à  la  droite  de  l'armée  atten- 
dant l'effet  de  ses  démarches  :  il  eut  la  satisfaction  de  voir  toutes 
les  troupes  auxiliaires  venir  se  ranger  à  leur  place  de  bataille  :  Prus- 
siens, Hanovriens,  Saxons,  Danois,  enlevés  par  le  prince  d'Auhalt 
et  le  duc  de  Wurtemberg  abandonnèrent  successivement  Ormond 
et  se  mirent  sous  son  commanflement  ;  tout  s'ébranla  dans  la  direc- 
tion de  Landrecies.  Le  général  anglais  ne  put  retenir  auprès  de  lui, 
outre  ses  troupes  nationales,  qu'un  bataillon  et  quatre  escadrons  de 


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n  ÏÀLPUQUET  ET  D8NÂIN 

Holstein  et  le  petit  régiment  liégeois  de  Walef-dragons.  Un  peu 
mortifié  de  cet  abandon,  il  se  porta  le  lendemain  à  Avesnes-le-Sec, 
où  il  publia  la  suspension  d'armes  et  prit  tristement  le  chemin  du 
Nord  :  les  portes  de  toutes  les  villes  gardées  par  les  Hollandais  se 
fermèrent  devant  lui  :  il  ne  put  s'arrêter  qu'à  Gand  où  se  trouvait 
une  garnison  anglaise.  En  même  temps  le  général  Hill  venu  direc- 
tement d'Angleterre  avec  un  petit  corps  de  troupes  débarquait  à 
Dunkerque  et  s'y  établissait. 

Villars  retrouvait  enfin  sa  liberté  d'action,  le  terrain  était  déblayé 
devant  lui  de  tous  les  obstacles  que  la  politique  et  la  diplomatie  y 
avaient  accumulés  :  il  n'avait  plus  à  résoudre  qu'une  question  miii* 
taire,  il  n'avait  plus  qu'un  seul  objectif,  joindre  l'ennemi  et  le  com- 
battre. Depuis  quinze  jours,  dans  l'inaction  forcée  des  camps,  toutes 
les  solutions  de  ce  problème  avaient  été  longuement  discutées  entre 
l'armée  et  la  cour  :  trop  longuement  même,  car  l'abondance  des 
avis  avait  fmi  par  produire  la  confusion,  et  la  multiplicité  des  objecr 
tions,  l'hésitation  ;  seul  le  roi  avait  conservé  une  remarquable  net- 
teté de  vues  et  montrait  une  décision  qui  éclate  dans  ses  dépêches, 
dans  celles  de  son  actif  interprète  Voysin  :  il  avait  deviné  les  pro- 
jets d^Eugène  sur  Landrecies  et,  dès  le  lendemain  de  la  chute  da 
Quesnoy,  il  ordonnait  à  Villars  de  défendre  à  tout  prix  la  dernière 
place  qui  séparât  encore  l'ennemi  de  la  vallée  de  l'Oise.  De  tous  les 
systèmes  discutés  par  Villars,  il  n'en  avait  retenu  qu'un,  celui  que 
le  maréchal  avait  d'ailleurs  proposé  en  première  ligne,  et  qui  con- 
sistait à  marcher  sur  la  Selle  et  à  offrir  la  batdlle  à  l'ennemi  :  il 
l'approuvait  <c  comme  étant  la  démarche  la  plus  honorable  et  la 
plus  hardie  ».  Mais,  écrivait  Voysin  de  sa  part,  le  6  juillet,  a  il 
ne  suiTit  pas  de  faire  une  démonstration  qui  marque  l'envie  de  com- 
battre »,  il  faut  combattre  et  plutôt  «  risquer  l'événement  d'un 
combat  que  de  souffrir  que  l'ennemi  se  rende  maître  de  Landrecies  ». 
Villars  avait  donc  Tordre,  au  premier  mouvement  d'Eugène  vers 
Landrecies,  de  ne  pas  se  contenter  de  se  mettre  dans  la  plaine, 
derrière  la  Selle,  où  il  était  douteux  qu'Eugène  vînt  le  chercher, 
mais  de  passer  cette  rivière  près  de  sa  source,  et  d'aborder  résolu- 
ment l'ennemi  pendant^sa  marche  :  le  terrain  serait  plus  coupé,  plus 
couvert,  moins  propre  aux  manœuvres  de  la  cavalerie,  mais  cela 
même  était  un  avantage,  la  cavalerie  alliée  étant  notoirement  supé- 
rieure à  la  cavalerie  française,  tandis  que  l'infanterie  d'Eugène 
était  diminuée  de  tous  les  bataillons  occupés  à  garder  les  longues 
lignes  qui  protégeaient  ses  communications  du  Quesnoy  à  Mar- 
chiennes. 

L'éloignement  de  Marchiennes  était  le  côté  défectueux  des  com- 
binaisons d'Eugène;  la  grande  distance  qui  séparait  l'armée  de  siège 


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MÂLPLÀQUET  ET  DBNADi  15 

de  son  dépôt  était  un  embarras  et  un  danger;  ce  point  faible  n'avait 
point  échappé  à  la  perspicacité  de  Tétat-major  français  :  couper 
cette  ligne,  isoler  rennemi  de  ses  ressources,  c'était  le  moyœ  le 
plus  sûr  d'arrêter  sa  marche.  Voysin  aurait  voulu  qu'on  tentât 
cette  opération  avec  un  détachement  ;  dès  le  1*'  juillet,  il  la  recom- 
mandait à  l'étude  de  Villars.  Mais  tant  que  l'armée  alliée  était 
massée  entre  le  Quesnoy  et  Valenciennes,  l'attaque  des  lignes  était 
ateolument  impossible  :  posté  sur  les  hauteurs  de  Quérénaing,  à 
ô  kilomètres  à  peine  de  Denain,  en  un  point  d'où  il  découvrait  tout 
le  pays,  Eugène  pouvait  suivre  le  mouvement  de  l'armée  française 
et  porter  dans  ses  retranchements  des  forces  assez  nombreuses  pour 
y  défier  tous  les  assauts.  L'opération  était  impraticable.  Villars  la 
jagea  telle;  un  conseil  de  guerre,  réuni  le  3  juillet,  la  repoussa  à 
l'unanimité  :  Voysin  se  résigna  et  l'attaque  par  la  haute  Selle 
:ht  décidée.  Sur  ce  point,  les  ordres  du  roi  étaient  formels  :  il  les 
confirma  le  10  juillet;  la  susprasion  d'armes  avec  les  Anglais  n'était 
pas  encore  officiellement  déclarée,  mais  cette  considération  n'arrê- 
tait pas  le  roL  Au  premier  mouvement  d'Eugène  sur  Landrecies, 
ViUars  avait  ordre  d'inviter  Ormond  à  s'écarter  de  sa  route,  si  le 
général  anglais  refusait  de  s'éloigner,  Villars  devait  passer  outre,  et 
CTgager  le  combat,  a  au  hasard  que  les  Anglais  y  fussent  mêlés  », 
plutôt  que  de  laisser  échapper  une  occasion  que  le  roi  considérsôt 
comme  suprême  et  décisive  ^ . 

Il  semble  donc  que  le  16  juillet  dans  la  journée,  en  apprenant 
d'Ormond  qu'Eugène  marchait  sur  Landrecies  et  que  lui-même 
sféloigneraût  le  lendemain,  Villars  n'eût  qu'une  seule  chose  à  faire, 
exécuter  les  ordres  du  roi  et  aborder  l'ennemi  pendant  sa  marche 
de  flanc.  11  hésita  pourtant.  Fût-ce  irrésolution,  effet  d'une  per- 
plexité, à  tout  prendre,  assez  naturelle?  Fût-ce  intuition  soudaine 
d'un  meilleur  parti  à  prendre  et  qui  fut  pris  quelques  jours  plus 
tard.  La  lumière  ne  se  fera  jamais  complètement  sur  les  sentiments 
qui  agitèrent  l'esprit  mobile  du  maréchal,  au  moment  de  jouer  sur 
une  dernière  carte  les  destinées  de  son  pays  qu'il  aimait,  et  sa 
réputation  de  capitaine,  à  laquelle  il  tenait  démesurément.  Saint- 
Simon  a  cru  à  un  moment  de  défaillance  et  l'a  qualifié  avec  sa 
sévérité  habituelle.  Pour  nous,  qui  savons  faire  la  part  des  fai- 
blesse humaines  et  qui  n'ignorons  pas  de  quel  poids,  dans  les 
guerres  malheureuses,  pèse  sur  les  caractères  les  mieux  tronpés, 
la  responsabilité  du  commandement  suprême,  nous  suspendrons 
notre  jugement;  nous  laisserons  parler  les  faits  eux-mêmes,  et  nous 
ne  croirons  pas  avoir  diminué  les  droits  de  Villars  à  la  reconnais- 

»  Le  roi  à  Villars.  Marly,  10  juillet  1712.  Pelet,  XI,  492. 


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16  IIÀLPIÂQUET  ET  DENÂIN 

sance  de  Thistoire,  s'il  résulte  de  notre  exposé  sincère,  que,  pour 
sauver  la  France,  il  dut,  non  seulement  triompher  de  difficultés 
exceptionnelles,  battre  un  ennemi  redoutable,  mais  commencer  par 
se  ^ainc^e  lui-même. 

Le  18  donc,  au  lieu  de  se  porter  résolument  en  avant,  comme  le 
lui  commandaient  les  ordres  du  roi  et  la  raison  stratégique,  Villars 
convoqua  un  conseil  de  guerre.  Montesquiou,  Puj  ségur,  Albergotti, 
Geoffreville  et  d'autres  officiers  généraux  *  y  assistaient;  il  essaya 
de  faire  approuver  par  eux  son  projet  de  marche  sur  la  basse  Selle; 
il  avait  l'espoir  d'y  attirer  l'ennemi  à  un  «  combat  de  plaine  où  », 
disait-il,  «  la  valeur  de  la  nation  peut  avoir  la  première  part.  »  Le 
conseil  fut  unanime  à  repousser  ce  projet;  tous  les  officiers  présents 
offrirent  de  signer  de  leur  nom  leur  opinion.  Ils  furent  également 
tous  d'avis  qu'il  fallait  secourir  Landrecies  au  plus  tôt,  et  pour  cela 
se  porter  sans  tarder  sur  la  Sambre,  en  tournant  la  Selle  par  sa 
source.  C'était  aussi,  nous  le  savons,  le  plan  recommandé  par  le 
roi  :  Villars  ne  pouvait  faire  autrement  que  de  se  soumettre,  il  le 
lit  de  bonne  grâce.  11  fut  convenu  qu'on  marcherait  le  lendemain. 
En  rendant  compte  au  ministre  de  cette  séance,  Villars  disait  qu'il 
avait  eu  le  regret  de  constater  dans  l'armée  certains  symptômes  de 
faiblesse  ;  mais,  se  hâtait-il  d'ajouter,  «  au  premier  coup  de  canon 
tiré,  tout  le  monde  retrouvera  son  ancienne  valeur.  » 

Le  lendemain  19,  tout  s'ébranla,  l'Escaut  fut  passé  entre  Crève- 
cœur  et  le  Catelet;  mais  on  fit  très  peu  de  chemin,  il  semblait  que 
Villars  s'avançât  avec  répugnance  dans  une  direction  qu'il  n'avait 
pas  choisie.  Le  20,  Tétape  fut  plus  sérieuse,  les  troupes  marchaient 
avec  entrain,  elles  sortaient  avec  joie  de  leur  longue  inaction,  et 
l'ardeur  renaissait  avec  le  mouvement.  Villars  s'arrêta  à  Cateau- 
Cambrésis  et  déploya  son  armée  le  long  de  la  Selle,  avec  l'espoir 
qu'Eugène  viendrait  l'y  attaquer;  il  l'attendit  toute  la  journée  du  21, 
se  contentant  d'envoyer  dans  toutes  Içs  directions  de  nombreux 
partis  de  cavalerie;  lui-même  alla  de  sa  personne  reconnaître  les 
positions  de  l'ennemi.  Il  constata  que  son  adversaire  avait  active- 
ment employé  les  inexplicables  délais  qu'il  lui  avait  laissés.  Eugène 
avait  partagé  son  armée  en  deux  corps  :  l'un  tenait  Landrecies 
investi  et  s'entourait  d'une  ligne  de  circonvallation  déjà  presque 
achevée;  l'autre,  placé  sous  son  commandement  immédiat,  couvrait 
les  opérations  du  sièçe  dans  des  positions  très  bien  choisies; 
déployée  le  long  de  l'Ecaillon,  elle  avait  sa  droite  à  Bermerain,  sa 


^  Parmi  eux  sa  trouvait  le  marquis  de  Silly,  le  correspondant  secret  de 
Voysin,  qui  envoya  au  ministre  un  compte-rendu  de  la  séance,  lequel  se 
trouve  au  Dépôt  de  la  guerro,  vol.  2380,  n^  15. 


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MàLPLâQUET  £T  DENAm  17 

gauche  à  la  Sambre,  la  forêt  de  Mormal  derrière.  On  travaillait 
acliyement  à  un  retranchement  destiné  à  fermer  le  passage  entre 
la  source  de  l'Écaillon  et  la  Sambre.  11  était  évident  qu  Eugène  était 
décidé  à  attendre  l'attaque  des  Français  et  à  ne  pas  se  laisser 
distraire  de  son  objectif,  la  prise  de  Landrecîes.  Villars  comprit 
qu'il  arrivait  trop  tard,  et  qu'il  ne  pouvait,  sans  de  grandes  diffi- 
cultés, enlever  les  positions  retranchées  de  l'ennemi;  il  prévînt  la 
conr  des  obstacles  qu'il  rencontrait,  et  demanda  de  nouveaux  ordres. 
En  attendant  le  retour  de  son  courrier,  il  chercha,  dit-il  *  «  à 
défaut  d'une  bataille  dans  un  pays  ouvert,  une  occasion  qui  fût 
aussi  nuisible  aux  ennemis  qu'une  bataille  ».  Sa  pensée  fut  ainsi 
ramenée  aux  lignes  de  Marchiennes,  que  son  instinct  militaire  lui 
désignait  comme  le  véritable  point  d'attaque.  Tant  que  l'ennemi 
san'eillait  ces  lignes  avec  toute  son  armée,  on  ne  pouvait  sérieuse- 
ment songer  à  les  forcer;  mais  maintenant  qu'en  se  rapprochant 
de  la  Sambre,  il  s'était  éloigné  de  Denam,  n'éiîdt-ce  pas  là  qu'il 
fallait  frapper  le  coup  décisif?  Villars  se  le  demandait  avec  une 
intensité  d'attention  croissante.  La  veille  même  il  avait  reçu  du  roi 
une  lettre  qui  indiquait  les  mêmes  préoccupations  :  «  Ma  première 
pensée,  écrivait  Louis  XIV  2,  avait  été  dans  l'éloignement  où  se 
trouve  Landrecies  de  toutes  les  autres  places  d'où  les  ennemis 
peuvent  livrer  leurs  munitions  et  convois,  tC interrompre  leur  corn- 
mtmication  en  faisant  attaquer  les  lignes  de  Marchiennes^  ce  qui 
les  mettrait  dans  l'impossibilité  de  continuer  le  siège.  Mais  comme 
il  m'a  paru  que  vous  ne  jugiez  pas  cette  entreprise  sur  les  lignes 
de  Marchiennes  praticable,  je  m'en  remets  à  votre  sentiment  et  je 
ne  puis  que  vous  confirmer  mes  précédents  ordres  que  je  vous  ai 
donnés  pour  empêcher  le  siège  de  cette  place.  »  Le  même  jour 
Voysin  écrivait  au  comte  de  Broglie  :  «  S'il  était  possible  dans  ce 
grand  éloignement  (de  Landrecies  à  Marchiennes),  d'attaquer  les 
lignes  de  Denain  pour  couper  la  communication,  ce  moyen  paraîtrait 
le  plus  assuré  et  le  moins  hasardeux,  pour  les  obliger  à  lever  le 
siège,  et  vous  feriez  bien  d'écrire  vous-même  à  M.  le  maréchal  de 
Villars.  »  Ainsi  la  véritable  pensée  du  roi  était  l'attaque  de  Denain 
et,  en  insistant  sur  la  marche  vers  Landrecies,  il  croyait  se  conformer 
au  sentiment  de  Villars;  celui-ci  de  son  côté  n'exécutait  que  par 
obéissance  une  opération  qu'il  jugeait  très  dangereuse;  curieux 
exemple  des  malentendus  qui  peuvent  se  produire  par  l'abus  de  la 
correspondance  et  l'interversion  des  rôles.  Le  rôle  du  ministre  est 
de  préparer  l'instrument  de  guerre,  non  de  le  manier.  Sa  fonction 

*  Villars  au  duc  d'Ormond,  25  juillet  1712. 

*  Le  roi  à  Villars.  FoAtainebleau,  17  juillet.  D.  G.,  2580,  n^  5.  ' 

10  ocTOBBE  1887.  2  • 


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18  MàLPLâQUET  et  DENADr 

est  de  bien  choisir  les  chefs,  non  de  les  diriger;  le  devoir  des  chefs 
est  de  commander  effeciivement  et  de  savoir  prendre  la  responsabi- 
lité de  leurs  mouvements.  Villars  en  sollicitant  chaque  jour  des 
ordres,  en  affectant,  dans  sa  fatigante  correspondance,  une  excessive 
défiance  de  lui-même,  avait  obligé  le  ministre  à  sortir  de  sa  réserve, 
à  dicter  les  opérations  de  détail;  on  en  voit  les  inconvénients. 
Heureusement,  sous  la  pression  de  circonstances  impérieuses,  la 
lumière  se  fit  dans  T esprit  de  Villars,  son  instinct  d'homme  de 
guerre  se  réveilla  et  lui  inspira  les  habiles  manœuvres  qui  devaient 
assurer  le  succès.  Le  roi  d'ailleurs  n'entendait  pas  entraver  son 
initiative;  tout  en  insistant  avec  énergie  pour  une  action  vigoureuse 
et  prompte  il  lui  écrivait  *  :  «  C'est  à  vous  à  déterminer  et  le  temps 
et  le  lieu  de  l'action  et  à  prendre  tous  les  meilleurs  arrangements 
pour  y  réussir.  »  Le  21,  autorisé  par  ces  paroles  et  par  les  regrets 
mêmes  du  roi,  Villars  se  décida  à  faire  attaquer  Denain  par  un 
détachement  de  son  armée,  l'opération  fut  fixée  au  22;  MM.  de 
Broglie  et  de  Vieuxpont  furent  chargés  de  la  diriger.  Le  prince  de 
Tingry ,  qui  commandait  dans  Valenciennes,  eut  l'ordre  de  sortir  avec 
la  garnison  de  la  place  et  d'aborder  à  revers  les  Hgnes  ennemies, 
tandis  que  les  deux  généraux  les  attaqueraient  de  front. 

J'ai  été  voir,  écrivit  Villars  le  21  au  soir,  comment  nous  pourrions 
attaquer  le  camp  de  Denain,  à  quoi  Ton  n'a  pu  songer  que  dans  le 
temps  que  nous  éloignions  Tarmée  ennemie  de  l'Escaut,  car,  lors- 
qu'elle y  avait  sa  droite,  on  ne  pouvait  le  tenter  avec  aucune  appa- 
rence de  succès.  Je  compte  donc  faire  demain  toutes  les  démarches 
qui  pourront  persuader  l'ennemi  que  je  veux  passer  la  Sambre,  et  je 
tâcherai  d'exécuter  le  projet  de  Denain,  qui  serait  d'une  grande  utilité. 
S'il  ne  réussit  pas,  nous  irons  par  la  gauche;  je  suis  assez  bon  servi- 
teur du  roi,  pour  garder  la  bataille  pour  le  dernier.  Elles  sont,  comme 
vous  le  savez,  dans  la  main  de  Dieu,  et  de  celle-ci  dépend  le  salut  ou 
la  perte  de  l'État;  je  serais  un  mauvais  Français  et  un  mauvais  servi- 
teur, si  je  ne  faisais  pas  les  réflexions  convenables. 

Cependant  l'inaction  de  Villars  avait  éveillé  l'attention  vigilante 
du  prince  Eugène;  il  était  informé,  en  outre,  que  la  garnison  de 
Valenciennes  avait  pris  les  armes;  il  conçut  quelque  soupçon  et 
pour  parer  à  toutes  les  éventualités,  il  fit  rapidement  reprendre  à 
la  droite  de  son  année,  les  anciennes  positions  de  Quérénaing. 
Le  22,  au  matin,  une  partie  de  ces  troupes,  jointe  à  des  détache- 
ments du  camp  de  Denain,  se  porta  sous  les  murs  même  de  Valen- 
ciennes et  fit  un  grand  fourragé.  Devant  ce  déploiement  de  forces, 

<  Le  roi  à  Villars.  Fontaiaebleau,  21  juillet  1712.  D.  G. 


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MALPLAOUET  ET  DENAIN  19 

Tingiy  ne  crut  pas  pouvoir  sortir  de  la  place  ;  Broglie,  averti  à  temps, 
renonça  à  l'attaque.  «  Ces  deux  massieurs  ont  jugé  l'entreprise 
impossible,  écrivît  le  soir  même  Villars  à  Voysin  :  j'en  suis  très 
fiché,  mws  quand  ceux-là  refusent,  je  n'irai  pas  offrir  la  commission 
à  d'autres.  Cette  affaire  ne  pouvant  s'exécuter,  j'ai  marché  à  la 
Sambre.  » 

On  peut  aisément  se  figurer  les  impressions  de  la  cour  en  rece- 
vant coup  sur  coup  ces  dépêches  contradictoires  :  le  20,  hésitation 
â  attaquer  sur  la  gauche  et  demande  de  nouveaux  ordres;  le  21, 
annonce  du  projet  sur  Denain;  le  22,  abandon  de  ce  projet,  et 
reprise  des  vues  sur  la  Sambre.  A  la  première  de  ces  lettres,  le  roi 
répondit  par  un  blâme  contenu  et  attristé.  «  Les  ennemis  ne  man- 
queront pas  de  profiter  du  temps  que  vous  leur  donnez,  la  chose 
demande  une  détermination  plus  prompte...  Vous  pourriez  prendre 
YOtre  parti  sur  mes  précédentes  lettres,  sans  demander  de  nouveaux 
ordres...  Je  ne  crois  pas  pouvoir  mieux  m'expliquer  que  j'ai  fait 
par  mes  lettres  précédentes.  Mon  intention  n'est  pas  de  vous  engager 
à  faire  ce  qui  est  impossible;  mais  tout  ce  qu'il  est  possible  d'entre- 
prendre pour  secourir  Landrecies  et  empêcher  que  les  ennemis  se 
rendent  nôtres  de  cette  place,  vous  devez  le  faire  *  ».  La  réponse 
à  la  seconde  dépêche  de  Villars  indique  un  mécontentement  crois- 
sant et  blâme  formellement  la  reprise  du  pi-ojet  sur  Denain.  C'est 
Voysin  qui  fut  chargé  d'exprimer  le  sentiment  du  roi  sous  une 
forme  confidentielle  et  amicale  ^  :  il  représenta  au  maréchal  la  grave 
responsabilité  qu'il  assumait  en  différant  l'attaque  et  eiposant  Lan- 
drecies à  être  pris  faute  de  secours.  «  Je  souhaite  fort  que  votre 
dessein  sur  le  camp  de  Denain  réussisse  promptenaent,  mais  si  cela 
manquait,  vous  auriez  peut-être  grand  regret  dans  la  suite...  et  si 
après  toutes  les  réflexions  que  vous  faites,  Landrecies  se  trouvait 
pris,  il  semble  que  vous  en  prenez  sur  vous  f  événement  et  les 
suites.  »  Cette  fois,  le  reproche  tombait  à  faux  ;  quand  il  arriva  à  sa 
destination,  Villars  était  maître  de  Denain.  Sortant  enfin  d'une 
attitude  qui  avait  trop  duré,  il  avait  su  prendre  sur  lui  Tévénement, 
et  la  victoire  avait  justifié  son  initiative. 

Comment  ce  revirement  subit  s'opéra-t-il,  comment  ce  projet 
sur  Denain,  rejeté  d'abord  par  Villars,  adopté  ensuite  et  aban- 
donné par  lui  le  même  jour,  fut-il  repris  de  nouveau  et  victorieuse- 
ment exécuté?  Les  ennemis  de  Villars,  en  tête  desquels  ou  ne 
s'étonnera  pas  de  trouver  Saint-Simon  3,  attribuèrent  ce  change- 

^  Le  roi  à  Villars.  Fontainebleau,  21  juillet  1712.  Pclot,  XI,  71. 
*  Voy.  le  texte  complet  de  la  lettre  dans  Pelet,  IX,  p.  74. 
'  On  connait  le  procédé  invariable  de  Saint-Simon,  qui  consiste  à  dire 
que  toutes  les  batailles  gagnées  par  Villars  auraient  été  évitées  ou  perdues 


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20  MALPUQUET  ET  DENAIN 

ment  à  Tintervention  du  maréchal  de  Montesquieu,  qui  aurait 
triomphé  des  hésitations  de  Villars  et  l'aurait  décidé  à  attaquer  les 
lignes.  Le  lieutenant  général  de  Vault,  le  grave  et  consciencieux 
auteur  du  grand  travail  historique  publié  par  Pelet,  incline  vers  la 
même  opinion  ;  il  base  surtout  son  sentiment  sur  le  silence  gardé 

sans  rinterventioa  d*un  de  ses  subordonnés.  A  Friediingen,  Magnac;  à 
Hochstaedt,  Dusson;  à  Denain,  Montesquieu.  Ce  dernier,  voyant  les 
hésitations  de  Villars,  aurait  écrit  à  la  cour  pour  proposer  l'attaque  de 
Denain,  aurait  reçu  du  roi  l'approbation  de  son  projet  et  Tordre  secret  de 
l'exécuter,  m^me  malgré  Villars  :  ainsi  aurait-il  fait,  entraînant  son  chef 
inerte,  qui  suivant  la  queue  de  la  colonne,  ne  serait  arrivé  à  Denain  que 
longtemps  après  la  victoire  gagnée.  Tout  ce  roman  s'évanouit  devant  les 
pièces  officielles.  La  correspondance  de  Montesquieu  avec  Voysin  est  au 
Dépôt  de  la  guerre;  on  n'y  découvre  pas  trace  de  la  mission  qui  lui  aurait 
été  donnée;  bien  plus,  il  résulte  des  documents  analysés  ci-dessus  que 
Montesquieu,  au  conseil  du  3  juillet,  se  prononça  contre  Texpédition  de 
Denain;  à  celui  du  18,  il  insista  pour  la  marche  sur  Landrecies,  et  que  le 
21,  la  cour,  loin  de  donner  Tordre  de  marcher  sur  Denain,  blâma  formel- 
lement Villars  d'avoir  repris  un  projet  qu'elle  avait  conseillé,  il  est  vrai, 
mais  qu'elle  avait  positivement  abandonné.  Il  n'y  a  au  Dépôt  de  la  guerre 
qu'une  lettre  du  roi  à  Montesquieu  du  27  juillet,  le  félicitant  simplement 
de  la  part  qu'il  avait  eue  «  dans  le  projet  et  dans  l'exécution  »  et  remar- 
quant qu'il  ne  lui  a  «  rien  dit  du  détail  de  Taction  »  ;  une  lettre  de  Voysiu 
du  môme  jour,  félicitant  Montesquieu  «  du  concert  avec  lequel  il  a  agi 
avec  le  maréchal  de  Villars  o,  et  enfin  une  réponse  très  courte  de  Montes- 
quieu, du  29,  dans  laquelle  il  mentionne  la  peine  qu'il  a  eue  à  faire 
exécuter  une  marche  «  qui  n'était  du  goût  de  personne  dans  l'armée  ». 
(Voy.  ces  pièces  dans  Pelet,  XI,  503  et  suiv.)  Ce  n'est  que  douze  ans 
après,  à  l'occasion  de  sa  nomination  comme  chevalier  de  Tordre,  que 
Montesquieu  rédigea,  avec  ses  souvenirs,  une  relation  de  la  bataille  assez 
malveillante  pour  Villars.  (Pelet^  XI,  539.)  Il  y  reconnaît  néanmoins 
qu'il  passa  TEscaut  avec  lui  et  l'attendit  peur  attaquer  le  retranchement 
du  camp.  Il  prétend  qu'entre  le  passage  de  TEscaut  et  l'assaut,  Villars 
pensa  à  se  retrancher,  idée  tellement  absurde  qu'elle  n'est  pas  admissible  : 
il  prétend  enfin,  que  l'armée  étant  encore  près  de  Cambrai,  c'est-à-dira 
vraisemblablement  dans  les  premiers  jours  de  Juillet,  il  propesa  à  Villars 
d'aller  attaquer  Denain  en  passant  la  Sensée  au  bac  d'Aubencheul  par  une 
marche  secrète  et  que  Villars  ne  goûta  pas  cet  avis.  Si  ce  projet  fut  proposé, 
ce  qui  est  fort  douteux  (puisque  le  3  juillet  Montesquieu  se  prononçait 
publiquement  contre  une  opération  analogue),  Villars  eut  bien  raison  do 
le  rejeter  :  il  était  impraticable;  la  marche  d'une  armée  entre  Bouchaia 
et  Douai  occupées  par  Tennemi  ne  pouvait  pas  être  secrète  pour  les  garni- 
sons de  ces  villes;  elle  ne  pouvait  davantage  être  dérobée  à  Eugène,  campe 
entre  Valenciennes  et  le  Quesnoy  avec  toute  son  armée.  Le  corps  français 
engagé  dans  le  quadrilatère  Bouchaiu,  Douai,  Marchiennes,  Denain,  avec 
Tennemi  maître  des  ponts  de  l'Escaut  sur  son  flanc,  était  exposé,  en  cas 
d'échec,  à  un  désastre  irréparable.  N'oublions  pas  eniiu  que  Saint-Simea 
lui-même  a  infirmé  le  témoignage  de  Montesquiou  en  nous  disant 
(VII,  110)  qu'il  avait  le  goût  de  Tintrigue,  des  voies  détournées  et  des 
instruments  subalternes. 


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MALPLAOUET  ET  DEMAIN  21 

par  VUIars  après  l'action  et  TabscDce  au  Dépôt  de  la  guerre  de  tout 
rapport  adressé  par  lui  sur  la  bataille  du  24  :  cet  argument  s'écroule 
devant  ce  fait,  que  nous  avons  retrouvé  en  Angleterre  dans  les 
papiers  d'Ormond  la  relation  même  du  maréchal;  écrite  quelques 
heures  après  la  victoire,  elle  a  tous  les  caractères  de  la  sincérité*  : 
il  en  ressort  que  Villars,  n'ayant  pas  réussi  le  18  et  le  19  à  amener 
l'eooeml  à  un  combat  dans  les  plaines  de  la  basse  Selle,  ne  se 
soucia  jamais  de  l'aborder  dans  ses  positions  retranchées  devant 
Landrecies  et  que  toutes  les  démonstrations  qu'il  fit  du  côté  de 
cette  place  n'eurent  d'autre  but  que  d'y  attirer  l'ennemi  et  de 
l'amener  à  dégarnir  le  point  qu'il  avait  résolu  d'attaquer.  Nous 
retrouvons  dans  cette  conception  stratégique  la  manœuvre  favorite 
de  Villars,  et  la  marque  de  son  empreinte  :  c'est  la  manœuvre 
de  Friedlingen  et  de  StoUhofen,  celle  qui  avait  assuré  la  prise  de 
Kehl  et  devait  assurer  celle  de  Landau  :  à  savoir  une  série  de 
mouvements  trompant  l'ennemi,  puis,  au  moment  favorable,  une 
contre-marche  rapide  portant  toutes  les  forces  concentrées  sur  le 
point  secrètement  choisi,  enfin  une  attaque  si  brusquement  et  si 
vigoureusement  menée,  que  la  position  était  enlevée  avant  que 
l'ennemi,  revenu  de  son  erreur,  ait  eu  le  temps  de  la  réparer.  Le 
plan  est  bien  de  Villars  :  qu'il  ait  hésité,  mis  longtemps  à  le 
discerner,  à  l'adopter,  paru  faiblir  avant  de  l'exécuter,  soit  I  Tout 
homme  a  ses  imperfections  et  nous  n'avons  jamais  dissimulé  celles 
de  Villars  :  que  dans  ces  heures  d'angoisse  solitaire  et  d'intimes 
perplexités,  il  ait  été  bien  conseillé  et  utilement  soutenu  par  Mon- 
tesquiou,  nous  l'admettons  sans  peine.  Montesquiou  avait  de 
réelles  qualités  militaires;  dégagé  des  responsabilités  du  comman- 
dement en  chef,  il  avait  l'esprit  plus  libre  et  la  décision  plus  facile. 
Villars  le  consultait  dans  toutes  les  circonstances  importantes,  tous 
ses  mouvements  étaient  concertés  avec  lui  :  il  reconnut  loyalement  - 
la  part  qui  lui  revenait  dans  la  conception  et  l'exécution  de  l'opé- 
ration sur  Denain;  mais  de  même  que  vaincu  il  eût  seul  porté  la 
responsabilité  de  la  défaite,  vainqueur,  il  a  droit  à  la  meilleure  part 
de  gloire. 

Le  22  juillet,  nous  l'avons  déjà  dit,  Villars  était  à  Cateau-Cam- 
brésis.  C'est  là  que,  vers  midi,  il  reçut  les  rapports  de  Broglie,  lui 
annonçant  qu'il  renonçait  à  attaquer  Denain.  11  lui  fut  alors 
démontré  que  l'opération  sur  ce  camp,  telle  qu'elle  était  comprise 
dans  le  cabinet  du  roi,  c'est-à-dire  une  diversion  exécutée  par  un 
détachement,  était  impossible.  Pour  prendre  Denain,  il  fallait  en 

*  Nous  Tavons  imprimée  à  la  suite  du  tome  lU  des  Mémoires  de  Villars. 
»  Villars  au  roi,  24  juillet.  Villars  à  Voysin,  29  juillet.  (Pelet,  XI,  496,  50G.) 


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J 


22  MALPUQOET  ET  DENAIN 

écarter  Tennemi  et  y  employer  toute  rarmée.  Qu'on  donnât  suite 
au  projet  ainsi  modifié,  ou  que  l'on  se  décidât  à  essayer  de  débloquer 
<lirectement  Landrecies,  il  fallait  se  porter  sur  la  Sambre.  C'est  ce 
que  fit  Villars;  dans  l'après-midi  il  passa  la  Selle>  et  laissant  sa 
gauche  au  Cateau,  il  s'établit  avec  sa  drcrite  au  petit  village  de 
Mazingbien,  sur  la  Sambre.  Informé  de  ce  mouvement,  Eugène, 
sans  quitter  son  quartier  général  de  Bermerain,  rapprocha  aussi  sa 
gauche  de  la  Sambre  et  garnit  de  troupes  et  d'artillerie  le  retran- 
chement à  peine  achevé  qui  joignait  cette  rivière  à  la  source  de 
l'Ecaillon.  L'attaquer  dans  ces  positions  était  fort  difiTicile;  le  seul 
moyen  d'aborder  l'ennemi  avec  quelques  chances  de  soccès  était 
de  passer  la  Sambre,  de  tâcher  d'empêcher  Eugène  de  la  passer  à 
son  tour,  et  d'attaquer  la  circonvallation  de  la  rive  droite.  Alber- 
gotti  et  Geoffreville,  qui  avaient  été  reconnaître  le  terrain,  déclaraient 
l'opération  praticable.  Villars  l'adopta  en  apparence.  Dès  le  23  au 
matin  les  colonnes  se  massèrent  sur  les  bords  de  la  rivière;  on 
commença  ostensiblement  des  ponts  au  Catillon  et  près  de  l'abbaye 
de  Fémy,  le  bruit  se  répandit  dans  le  camp  que  la  bataille  était 
proche  et  y  excita  tous  les  esprits.  Cependant  la  pensée  de  Villars 
était  ailleurs  et  son  parti  était  pris.  Une  fois  bien  ^ddé,  il  n'hé^te 
plus  :  l'homme  d'action  se  réveille,  il  se  retrouve  avec  ses  qualités 
d'activité,  de  décision,  de  prévoyance.  Enfermé  avec  Montesquioia 
et  ses  cinq  officiers  d'état-major*  Contades,  Puységur,  Beaujeu, 
Monteviel  et  Bongars,  il  combine  avec  eux  tous  les  détails  de  la 
journée  du  lendemain.  L'opération  est  des  plus  délicates  qui  se 
puisse  tenter.  Il  faut  faire  devant  l'ennemi,  et  à  son  insu,  une 
marche  de  flanc  de  huit  à  neuf  lieues,  passer  une  rivière  et  enlever 
des  retranchements  bien  défendus,  avant  que  l'ennemi  ait  eu  le 
temps  de  venir  prendre  l'assaillant  en  queue.  La  première  condi- 
tion du  succès  est  le  secret  le  plus  absolu;  pour  tromper  l'ennemi, 
il  convient  d'abord  de  tromper  les  siens  :  «  Toutes  les  ruses  petites 
ou  grandes  2  »  sont  bonnes  et  ne  sont  pas  négligées.  Aucun  des 
chefs  de  corps  n'est  prévenu  ;  tous  croient  à  une  attaque  sur  Lan- 
drecies  et  s'y  préparent  :  Albergotti  vient  môme  la  discuter  avec 
Villars;  il  la  trouve  très  hasardée,  il  croit  de  son  devoir  d'en 
signaler  à  son  chef  les  dangers  :  a  Allez  vous  reposer  quelques 
heures,  M.  d' Albergotti,  se  contente  de  lui  dire  Villars,  à  trois  heures 
du  matin  vous  saurez  si  les  retranchements  de  l'ennemi  sont  aussi 
bons  que  vous  le  croyez.  » 
On  travaille  bruyamment  aux  ponts  sur  la  Sambre,  des  escouades 

<  Oa  les  appelait  alors  officiers  du  détail, 
^  Mémoires  de  Villars,  lit. 


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MALPUQUET  ET  DEMAIN  23 

ouvrent  des  passages  pour  rartillerie  dans  les  bois  de  Fémy,  sur  la 
rive  droite,  d'autres  coupent  des  fascines  pour  combler  le  fossé 
de  la  ârconvallation,  tous  les  travaux  s'exécutent  avec  entrain 
et  ardeur.  Poussant  la  prévoyance  plus  loin,  Villars  n'envoie  pas 
de  courrier  à  Versailles;  il  a  mandé  la  veille  au  roi  qu'il  renon- 
çait provisoirement  à  l'entreprise  sur  Denain,  il  le  laisse  dans  l'in- 
quiétude ^  que  lui  cause  cette  nouvelle  évolution;  s'il  écrit,  ce  sont 
des  billets  destinés  à  tromper  l'ennemi  *.  Vers  midi,  il  envoie  tous 
ses  hussards  battre  la  plaine  entre  l'Escaut  et  la  Selle  jusqu'à  la 
hauteur  de  Bouchain,  aGn  qu'aucun  coureur  ennemi  ne  puisse  passer 
d'une  rivière  à  l'autre  et  surprendre  le  mouvement  qui  se  prépare. 

Eugène  avait  été  informé  des  dispositions  prises  sur  la  Sambre  ; 
tout  semblait  lui  démontrer  que  l'intention  de  son  adversaire  était 
de  débloquer  Landrecies;  mais  la  longue  inaction  de  Villars  lui 
faisait  douter  de  son  audace  :  il  ne  quitta  pas  son  quartier  général 
de  Bermerain.  Néanmoins  il  prit,  à  tout  événement,  ses  dispositions 
de  combat,  serrant  sa  gauche  sur  la  place,  rappelant  à  lui  le  corps 
de  droite,  sauf  six  bataillons  qui  furent  laissés  dans  les  lignes 
de  Thiant,  sur  la  rive  droite  de  l'Escaut. 

Cependant  le  jour  tombait  :  le  moment  d'agir  était  venu  ;  les 
officiers  de  détail  vont  porter  les  ordres  de  marche  à  tous  les  chefs 
de  corps.  Ceux-ci  croient  à  une  erreur  et  protestent,  mais  les  ordres 
ëtaieot  formels,  on  obéit;  les  soldats,  voyant  qu'on  leur  fait  tourner 
le  dos  à  l'ennemi,  croient  à  une  nouvelle  défaillance;  des  murmures 
se  font  entendre;  Montesquiou,  qui  préside  lui-même  à  l'exécution 
des  détails,  est  obligé  d'insister.  A  l'entrée  de  la  nuit,  tout  s'ébranle 
sâon  l'ordre  convenu.  En  tête  marche  Vieuxpont  avec  trente 
bataillons^  une  brigade  d'artillerie  et  les  équipages  de  pont.  Broglie 
le  suit  avec  sa  cavalerie  :  il  a  pour  mission  de  surveiller  la  colonne 
et  d'empêcher  qu'aucun  hooune  ne  s'en  détache.  Albergotti  vient 
ensuite  avec  vingt  bataillons  et  quarante  escadrons.  Coigny  effectue, 
avec  sa  cavalerie,  une  démonstration  sur  la  rive  droite  de  la 
Sambre,  en  face  de  Landrecies  ;  puis,  aussitôt  la  nuit  close,  il  repasse 
sans  bruit  la  rivière  et  fait  l'arrière-garde  de  l'armée.  On  marche 
toute  la  nuit  sans  obstacle,  parallèlement  à  l'Escaut  et  à  la  Selle, 

^  Le  roi  attend  votre  courrier  :  ce  ne  sera  pas  sans  quelque  espèce 
dHnquiétude.  Voysin  à  Villars,  23  juillet.  D.  G. 

*I)c  ce  nombre  est  un  billet  écrit  à  M.  de  Saint-Frémoat  et  dont 
l'original  est  au  Dépôt  de  la  guerre.  Saint-Frimont  commandait  la  place 
de  Maubeuge  et  n'était  pas  sous  les  ordres  directs  de  Villars.  Villars 
lai  annonce  qu'il  va  passer  la  Sambre  :  s'il  avait  réellement  eu  cette 
intention,  il  eût  commis  une  grave  imprudence  en  la  consignant  sans 
motif  dans  une  lettre  insignifiante  qui  avait  toutes  les  chances  d'être  inter- 
ceptée par  les  coureurs  ennemis. 


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24  MALPLAQCET  ET  DEXAIN 

dans  la  plaine  qui  sépare  ces  deux  cours  d'eau.  Au  point  du  jour, 
c'est-à-dire  vers  quatre  heures  du  matin,  les  têtes  de  colonnes 
atteignent  TEscaut,  près  du  moulin  de  Neuville  :  les  soldats  sont 
fatigués  de  cette  longue  marche  dans  les  ténèbres  ;  les  chevaux  qui 
traînaient  les  lourds  équipages  de  pont,  exténués  et  de  qualité 
médiocre,  n'ont  pu  suivre  :  il  se  produit  un  temps  d'arrêt  qui  amène 
un  moment  d'hésitation  :  on  parle  de  camper  sur  place  et  de  se 
retrancher.  Montesquiou  combat  cette  idée  absurde;  Villars,  accouru 
dans  sa  chaise  de  poste,  occupe  gaiement  le  temps  en  faisant 
manger  aux  troupes  une  bouchée.  Cependant  les  pontons  ont  rejoint; 
on  procède  fiévreusement  à  la  construction  de  trois  ponts.  Il  est 
sept  heures  du  matin  :  les  éclaireurs  ennemis  commencent  à  paraître 
de  l'autre  côté  de  l'Escaut.  Il  n'y  a  pas  un  instant  à  perdre,  il  y  va 
du  salut  de  l'armée  et  de  la  France. 

Vers  le  même  moment,  Eugène,  prévenu  du  mouvement  de  Vil- 
lars, s'est  rapidement  porté  à  cheval,  avec  quelques  officiers,  sur 
une  hauteur  d'où  il  pût  découvrir  l'armée  française.  Parmi  les 
aides  de  camp  qui  l'accompagnent  se  trouve  le  jeune  Maurice  de 
Saxe,  le  futur  vainqueur  de  Fontenoy,  alors  âgé  de  dix-sept  ans, 
volontaire  au  semce  de  l'empereur;  il  nous  a  laissé  un  récit  de 
cette  chevauchée  matinale  ^  Eugène  voit  des  régiments  français 
massés  dans  le  coude  de  l'Escaut  :  il  ne  leur  suppose  pas  l'intention 
de  passer  la  rivière  ni  la  hardiesse  d'attaquer  ses  retranchements  ; 
Villars  n'a  plus  de  ces  audaces.  «  Allons  dîner  »,  dit-il  à  son  escorte. 
S'il  avait  compris  ou  mieux  jugé  son  adversaire,  il  pouvait  lui 
créer  les  plus  sérieuses  difficultés;  il  avait  le  temps  de  ramasser 
une  force  suffisante  et  d'atteindre  l'armée  française  à  cheval  sur 
l'Escaut,  c'est-à-dire  dans  la  position  la  plus  dangereuse  de  toutes. 
((  Elle  était  perdue,  »  écrit  le  maréchal  de  Saxe.  La  confiance 
injurieuse  d'Eugèùe  la  sauva  :  il  devait  payer  cher  ce  mouve- 
ment de  dédain.  A  peine  était-il  à  table  qu'un  courrier  d'Alber- 
marie  vint  lui  annoncer  que  les  Français  avaient  passé  l'Escaut  et 
faisaient  mine  de  l'attaquer.  Il  était  dix  ou  onze  heures  :  Eugène 
saule  à  cheval  et  court  à  bride  abattue  vers  Denain  en  donnant  à 
ses  troupes  l'ordre  de  se  former  et  de  le  suivre.  Mais  il  était  trop 
tard  :  l'occasion  était  perdue. 

Villars,  aussitôt  ses  trois  ponts  achevés,  avait  fait  passer  Broglie 
et  sa  cavalerie.  Celui-ci  ramenait  sans  peine  quelques  patrouilles 
ennemies,  se  portait  au  galop  à  Escaudain,  à  travers  la  plaine  unie, 
y  abordait  la  double  ligne  qui  menait  de  Marchiennes  à  Denain,  ce 
chemin  fortifié  que  l'ennemi,  dans  sa  confiance  dédaigneuse,  appe- 

*  Rêveries  du  maréchal  de  Saxe,  liv.  II,  ch.  v. 


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MALPLAQDBT  ET  DENAIN  25 

lât  déjà  a  le  grand  chemin  de  Paris  »  ;  il  franchissait  avec  ses 
chevaux  Tépaulement  dégarni  de  troupes,  trouvait  un  convoi  de 
pain  qui  cheminait  vers  Denaîn  sous  la  protection  de  deux  batail- 
lons, tombait  sur  l'escorte,  la  dispersait,  s'emparait  des  voitures, 
et,  s'ëtablissant  solidement  en  travers  de  la  route,  coupait  la  com- 
munication avec  Marchiennes.  Pendant  ce  temps,  le  corps  de 
\ieuxpont  a  passé  l'Escaut  à  son  tour.  Villars  a  défilé  en  tète  de 
la  brigade  de  Navarre;  il  est  à  cheval;  il  a  mis  son  buffle  des 
jours  de  bataille,  celui  «  qui  lui  porte  bonheur  )).  Son  entrain  se 
communique  aux  soldats,  qui  traversent  gaiement,  dans  la  boue 
jusqu'aux  genoux,  les  marais  qui  bordent  le  fleuve.  Les  colonnes  se 
forment  dans  la  plaine,  la  traversent  sans  obstacle,  pénètrent  à  la 
suite  de  Broglie,  près  d'Escandain,  entre  les  lignes  fortifiées.  Lais- 
sant Hontesquiou  les  disposer  pour  l'attaque  à  mesure  qu'elles 
arriveront,  Villars  retourne  aux  ponts;  le  défilé  des  troupes  est  trop 
lent  à  son  gré.  Il  s'attend  à  voir  paraître  Eugène  par  la  Selle  et 
tomber  sur  son  arrière-garde;  crainte  de  surprise,  il  la  fait  mettre 
en  bataille,  appuyée  aux  lignes  que  l'ennemi  a  faites  Tannée  précé- 
dente autour  de  Bouchain.  Les  troupes  attendent  ainsi  leur  tour  de 
passer  l'Escaut. 

Ces  précautions  étaient  inutiles.  Eugène  n'a  pas  pris  au  sérieux 
l'opération  de  Villars  et  n'a  pas  fait  le  mouvement  qui  aurait  pu 
A  gravement  la  compromettre.  Arrivé  seul  de  sa  personne  à 
Penain,  vers  midi,  il  a  vu  les  têtes  de  colonnes  françaises  en  marche 
et  compris  sa  faute.  11  s'est  hâté  de  faire  sortir  du  camp  la  cava- 
lerie, désormais  inutile,  ainsi  que  les  bagages  en  danger,  et  d'y 
faire  entrer  les  six  bataillons  qui  gardaient  les  lignes  de  Thiant  ;  puis, 
recommandant  à  Albermarle  de  tenir  jusqu'à  la  dernière  extrémité, 
il  est  retourné  au  galop  au-devant  de  ses  troupes  presser  leur 
marche. 

Tout  l'avenir  de  la  journée  dépend  de  la  célérité  :  la  victoire 
sera  au  premier  qui  atteindra  les  ponts  qui  joignent  le  camp  de 
Denadn  à  la  rive  droite  de  l'Escaut.  Bientôt  les  colonnes  autrichiennes 
apparaissent  sur  les  hauteurs  de  Quérénaing  :  il  leur  faut  moins  de 
deux  heures  pour  arriver.  Montesquieu  les  voit;  il  n'a  encore  dis- 
posé pour  l'attaque  que  trente-trois  bataillons;  il  veut  les  lancer  en 
avant  sans  attendre  Villars  et  le  reste  de  Tarmée.  Contades,  le  fidèle 
major  général  de  Villars,  le  supplie  de  ne  pas  faire  à  son  chef  l'in- 
jure et  le  chagrin  d'attaquer  sans  lui  ;  Montesquiou  attend  ;  Villars, 
prévenu,  accourt  avec  Albergotti;  on  décide  l'assaut  immédiat; 
Albergotti  demande  à  faire  des  fascines  pour  combler  le  fossé  du 
camp  :  a  Croyez-vous,  lui  répond  Villars  en  montrant  l'armée  d'Eu- 
gène, que  ces  messieurs  nous  en  donnent  le  temps?  Les  fascines 


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26  MALH.AOUBT  ET  DENAIN 

seront  les  corps  des  premiers  de  nos  gens  qui  tomberont  dans  le 
fossé.  »  Et  il  donne  l'ordre  de  marche. 

Les  trente-trois  bataillons  sont  disposés  en  onze  colonnes;  chaque 
colonne  de  trois  bataillons  déployés,  précédés  des  grenadiers  et 
piquets  qui  forment  comme  une  quatrième  ligne;  dans  l'intervalle 
des  colonnes  sont  les  petites  pièces  de  campagne  qui  tirent  tout 
en  marchant.  A  la  droite  des  lignes  sont  les  deux  maréchaux  de 
France,  à  la  gauche,  Albergotti.  Les  officiers  généraux  sont  dis- 
tribués dans  les  colonnes,  les  colonels  marchent  en  tète  de  leurs 
régiments.  Ce  sont,  outre  ceux  que  nous  avons  déjà  nommés,  le 
prince  d'Isenghien,  le  prince  Charles  de  Lorraine,  le  marquis  de 
Mouchy,  le  duc  de  Mortemart,  MM.  de  Dreux,  de  Nangis,  de  Tour- 
ville,  qui  fut  tué,  de  Meuse,  qui  fut  blessé,  Brendlé,  Rosel,  La  Vallière 
et  tant  d'autres,  l'élite  de  l'armée  et  de  la  noblesse  françaises. 
Ainsi  que  l'a  prédit  Villars,  le  premier  coup  de  caoon  a  disâpé 
toutes  les  hésitations  des  derniers  jours.  L'infanterie,  vigoureuse- 
ment menée,  voyant  clairement  le  but  et  sentant  la  gravité  des 
circonstances,  a  retrouvé  ses  incomparables  qualités  offensives.  Elle 
marche  en  ordre  admirable,  comme  à  la  parade,  l'arme  au  bras  sans 
tirer  un  coup  de  fusil  :  son  canon  seul  envoie  de  temps  à  autre 
d'inoffensîves  volées.  L'artillerie  du  camp  répond,  au  contraire,  par 
de  meurtrières  déchai*ges;  les  boulets,  puis  la  mitraille  font,  dans 
les  rangs,  de  sanglantes  trouées.  Arrivées  à  portée  de  mousquet, 
les  colonnes  sont  accueillies  par  le  feu  le  plus  vif:  elles  continuent, 
sans  broncher,  leur  marche  ferme  et  silencieuse;  à  vingt  pas,  le  feu 
redouble;  plus  de  quinze  cents  hommes  déjà  jonchent  la  terre.  Deux 
bataillons  seulement  hésitent  et  a  font  un  coude  »  ;  les  trente  autres, 
poussés  en  avant  par  l'ivresse  communicative  de  la  charge,  descen- 
dent dans  le  fossé,  toujours  l'arme  au  bras,  et  escaladent  le  retran- 
chement palissade.  Les  Hollandais,  stupéfaits,  dominés  par  l'ascendant 
moral  de  cette  fière  attitude,  n'attendent  pas  le  choc;  ils  reculent. 
Le  torrent  humain  bondit  par-dessus  l'épaulement  et  déborde  de 
toutes  parts;  fusillés  à  bout  portant,  poursuivis  la  baïonnette  dans 
les  reins,  les- Hollandais  tourbillonnent;  ils  courent  à  l'Escaut;  le 
pont  de  Denain  s'écroule  sous  la  masse  accumulée  des  premiers 
fuyards;  il  n'y  a  plus  d'issue;  tout  est  tué  ou  pris.  Le  comte  d'Al- 
bermarle  a  essayé  en  vain  de  tenir  avec  un  petit  groupe  d'hommes 
déterminés  dans  les  cours  de  l'abbaye  :  il  est  cerné  et  obligé  de  se 
rendre;  il  remet  son  épée  à  Villars  lui-même,  ainsi  que  le  prince 
d'Holstein,  le  prince  d'Anhalt  et  plusieurs  officiers  généraux. 

Eugène,  arrivé  sur  la  rive  droite  de  TEscaut  avec  ses  premières 
colonnes,  ne  peut  qu'assister  impuissant  au  désastre.  Le  pont  de 
Prouvy  n'a  pas  été  coupé  :  il  y  court;  mais  Tingry,  sorti  de  Valea- 


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MÀin^OUET  ET  DENàlN  27 

dénués  avec  sa  garnison,  Toccupe  en  force.  Eugène  engage  à 
travers  le  fleove  une  fusillade  sans  effet;  rinfaaterie  française  à 
Tabri  derrière  les  retranchetnauts  conquis,  y  répond  yictorieuse- 
meot;  après  avoir  inntilemeat  fait  tuer  sept  ou  huit  cents  hoannes, 
Eugène  renonce  à  passer  le  fleuve,  et  mordant  ses  gants  de  dépit, 
donne  Vordre  de  la  retraite. 

Tel  fat  le  combat  de  Denain  :  combat  justement  célèbre,  parce 
que  ses  conséquences  dépassèrent  de  beaucoup  les  résultats  immé- 
diats de  la  joarnée;  un  camp  retranché  enlevé  d'assaut,  dix-sept 
bataillons  ennemis  détruits,  beaucoup  de  canons  pris,  des  troph^s 
nûlitaires,  c'étaient  certainement  des  avantages  sérieux  et  glorieu- 
sement acquis,  mais  ils  laissaient  intacte  l'armée  d'Eugène,  dont  la 
isaaae  prindpale  n'avait  été  entamée  ni  dans  son  organisation  ni 
dans  son  prestige  et  restait  redoutable.  A  ne  juger  que  les  appa- 
rences extérieures  des  choses,  il  semblait  que  le  coup  ne  fût  pas 
décisif  et  qu'Eugène  pût,  par  un  effort  énergique,  en  réparer  les 
effets.  Mais  on  sait  le  rôle  des  causes  morales  dans  les  péripéties  de 
la  guerre  ;  la  confiance  en  soi  et  dans  les  instruments  dont  on  dis- 
pose, cet  élément  primordial  du  succès,  a  changé  de  camp  :  dans 
rarmée  française,  si  pronpte  à  renaître,  elle  réveille  toutes  les 
qualités  de  la  nation;  Villars  lui-même,  qui  a  toutes  les  aptitudes, 
bonnes  ou  mauvaises,  de  la  race,  retrouve  l'activité,  la  décision, 
les  inspirations  qui  paraissaient  sommeiller;  les  coups  se  succèdent, 
rapides,  pressés,  frappés  au  bon  endroit;  dès  le  soir  même  de  la 
bataille,  Broglie  a  couru  avec  sa  cavalerie  investir  Marchiennes; 
maïs  la  place  est  forte,  entourée  de  marais,  il  faut  un  siège  en 
r^\e.  Villars,  voulant  reconnaître  la  part  qui  revient  à  Montesquiou 
dans  le  grand  succès  de  la  veille,  le  charge  de  le  conduire;  en  six 
jours  de  tranchée,  la  place  est  forcée,  sa  garnison  prisonnière  de 
guerre,  cent  quarante  balaodres  chargés  de  vivres  et  de  munitions, 
soLumte  pièces  de  canon,  le  matériel  de  siège,  toutes  les  ressources 
accumulées  à  grands  frais  par  Tennemi,  sont  pris  ou  noyés  dans  la 
Scarpe.  Eugène  lève  le  siège  de  Landrecies  et,  abandonnant  sa 
grosse  artillerie,  remonte  da  côté  de  Mons.  Saint- Amanl,  Douai, 
le  Q  jesnoy,  Bouchain,  sont  repris  coup  sur  coup,  sous  ses  yeux, 
sans  qu'il  tente  aucun  mouvement  pour  sauver  ces  conquêtes  chè- 
rement achetées;  c'est  à  son  tour  d'hésiter  et  de  regarder  faire. 
Paralysé  par  les  Hollandais  découragés,  sans  argent  pour  maintenir 
la  ûdélité  des  troupes  auxiliaires,  il  abandonne  la  campagne.  A 
Utrecht,  les  plénipotentiaires  français  ont  relevé  la  tête,  la  paix  se 
signe  avec  la  Hollande  et  la  Savoie  :  la  France  a  retrouvé  sa  fron- 
tière du  nord.  L'Autriche  n'accepte  pas  l'échec,  elle  n'a  pas  renoncé 
à  entamer  la  frontière  du  Rhin  et  à  garder  colle  des  Pyrénées;  elle 


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n  VàLPLâQUET  et  DENAIN 

veut  continuer  la  guerre,  mais  l'impulsion  partie  de  Denain  se 
continuera  aussi.  Villars,  Tannée  suivante,  dans  une  dernière  et 
brillante  campagne,  prendra  Landau  et  Fribourg,  devant  Eugène 
paralysé  et  impuissant;  il  assurera  à  la  France  ses  frontières  néces- 
saires et  effacera  la  trace  de  neuf  années  de  revers. 

Une  seule  journée  a  amené  ces  grands  résultats  :  c'est  son  titre 
à  l'attention  de  l'histoire,  la  juste  cause  de  la  notoriété  et  de 
la  gloire  qu'elle  a  attachées  au  nom  de  Villars.  Mais  ce  serait 
n'envisager  les  choses  que  d'un  seul  côté  et  manquer  à  la  jus- 
tice, que  de  ne  pas  associer  à  cette  gloire  tous  les  éléments 
qui  ont  concouru  au  succès.  Mis  à  la  tète  de  troupes  vaincues  et 
dénuées  de  tout,  en  face  de  deux  adversaires  redoutables,  Villars  a 
su,  en  trois  années  d'efforts,  luttant  contre  des  difficultés  inouïes, 
triomphant  de  ses  propres  défauts,  résister  d'abord  avec  honneur, 
puis  vaincre  avec  gloire  ;  mais  cette  armée,  dont  il  a  su  mettre  en 
œuvre  les  qualités  assoupies,  qu'elle  n'était  pas  sa  valeur!  Cette 
cavalerie  qui  disputait  si  brillamment  l'effroyable  champ  de  bataille 
de  Malplaquet,  cette  infanterie  qui  le  quittait  en  si  bon  ordre,  et 
qui,  trois  ans  plus  tard,  enlevait,  l'arme  au  bras,  les  retranche- 
ments de  Denain,  c'étaient  les  régiments  que  le  patient  génie  de 
Louvois  avait  créés,  où  le  sentiment  militaire,  l'esprit  de  sacriGce, 
la  fierté  du  métier,  la  cohésion  des  soldats  et  des  officiers,  étaient 
poussés  à  un  point  qui  ne  fut  jamais  dépassé  ;  et,  au  sommet  de 
celte  forte  organisation,  comme  le  cœur  faisant  vibrer  tous  ces 
cœurs,  inspirant  et  résumant  toutes  les  énergies  de  la  patrie, 
Louis  XIV.  Fort  de  son  pouvoir  incontesté,  appuyé  sur  un  peuple 
fidèle,  plus  grand  dans  l'adversité  que  dans  la  prospérité,  espérant 
contre  toute  espérance,  il  soutient  les  courages,  dirige  la  résistance, 
veille  à  tout  ;  quand  le  chef  d'armée  devenu  modeste,  hésite,  dis- 
cute, il  presse,  réfute  les  objections,  montre  l'occasion  favorable, 
désigne  le  point  à  frapper,  exige  le  combat  et  impose  la  victoire.  Si 
la  France  envaiiie,  menacée  dan3  son  existence,  a  retrouvé  ses 
frontières  et  son  honneur,  sachons  le  reconnaître,  c'est  qu'elle  avait 
une  armée,  un  capitaine  et  un  roi. 

VoGûÉ. 


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NAPOLÉON  ET  SES  DÉTRACTEURS 

PAR  LE  PRINCE  NAPOLÉON  » 


Les  détracteurs  de  Napoléon  Bonaparte  ont  fait  fausse  route 
dans  ces  derniers  temps.  C'est  à  grands  traits,  par  les  grandes 
lignes,  d'après  le  mal  qu'il  a  fait  et  qu'il  a  légué,  qu'on  doit  le 
juger  et,  au  besoin,  le  condamner,  et  non  pas  par  les  petits  côtés 
qu'exploitent  les  commérages  de  salons,  la  chronique  des  frondeurs, 
les  médisances  des  mécontents  et  les  passions  de  parti.  Le  journa- 
lisme peut  avoir  ses  reporters  en  un  temps  où  mieux  vaut  être 
bien  informé  que  bien  inspiré  ;  l'Histoire  n'en  a  pas.  Elle  étudie  de 
haut  la  vie  des  hommes  célèbres,  leurs  actes  publics,  ce  qui,  dans 
leur  physionomie  et  leur  caractère,  explique  leur  influence  sur  leur 
pays  et  leur  temps.  Elle  croirait  déchoir,  si  elle  regardait,  par  le 
trou  de  la  serrure,  leur  chambre  à  coucher  ou  leur  cabinet  de  toi- 
lette. Ceux  qui,  sous  prétexte  de  rapetisser  Bonaparte,  s'athar- 
nent  à  le  déchiqueter,  ont  tort  de  négliger  deux  détails  de  quelque 
importance;  le  premier,  c'est  que  sa  mémoire  est  punie  par  où  il  a 
péché,  et  que  le  silence  imposé,  sous  l'empire,  à  tous  les  organes 
honorables  et  avouables  de  la  publicité  dut  nécessairement  multi- 
pUer  les  anecdotes  apocryphes,  les  nouvelles  à  la  msdn,  les  gazettes 
clandestines,  et  créer  à  la  curiosité  ou  à  la  malice  des  contempo- 
rains un  soupirail,  pour  suppléer  aux  portes  et  aux  fenêtres;  le 
second,  c'est  que,  faudrait-il  croire  à  toutes  les  calomnies  accu- 
mulées contre  la  vie  privée  de  Bonaparte,  contre  Bonaparte  en 
pantoufles  et  en  famille,  il  serait  encore  moins  vicieux  que  César, 
lequel  fait  pourtant,  à  sa  date,  une  assez  bonne  figure.  «  César,  a 
dit  Chateaubriand,  l'homme  le  plus  complet  de  l'histoire,  puisqu'il 
réunit  le  triple  génie  du  politique,  de  l'écrivain  et  du  guerrier.  » 
Ces  paroles  sont  de  1825.  A  cette  époque,  on  ne  s'était  pas  encore 
demandé  si,  par  hasard,  chez  le  captif  de  Sainte-Hélène,  l'écrivain 
ne  serait  pas  presque  l'égal  du  législateur  et  de  l'homme  de  guerre. 

*  Calmann  Lévy. 


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30  NAPOLÉON  ET  SES  DÉTRACTEURS 

Quoi  qu'il  en  soit,  ces  éplucheurs  de  lauriers,  que  le  prince  Napo- 
léon appelle  spirituellement  les  déboulonneurs  de  la  Colonne^  ont 
fait  beau  jeu  à  l'avocat  contre  les  accusateurs.  Si  son  prodigieux 
ciieot  doit  être  définitivement  condamné,  que  ce  soit  devant  lea 
grandes  assises  de  l'humanité,  avec  la  conscience  publique  pour 
réquisitoire,  et  non  pas  en  police  correctionnelle,  entre  un  étudiant 
qui  aurait  insulté  un  sergent  de  ville  et  un  ivrogne  qui  aurait  battu 
sa  femme. 

Avant  d'aborder  ce  que  le  plaidoyer  a  de  révoltant  pour  les 
royalistes  et  de  contraire  à  la  vérité  historique,  passons  rapidement 
en  revue  les  écrits  auxquels  réplique  le  prince  Napoléon.  M.  Taine 
d'abord  :  sa  longue  et  laborieuse  étude  sur  Napoléon  est  indigne 
de  son  talent.  On  a  peine  à  reconnaître  l'éminent  auteur  des 
Origines  de  la  France  eonle^nporaine^  dans  ces  procédés  de  dissec- 
tion à  l'aide  d'instruments  de  chirurgie  qui  ne  sont  pas  même 
de  t>onne  trempe.  Si  vaste  que  soit  l'amphithéâtre,  le  cadavre 
est  trop  grand  pour  y  tenir.  —  «  M.  Taine,  dit  le  prince  Napoléon, 
est  un  entomologiste.  La  nature  l'avait  créé  pour  classer  et  décrire 
des  collections  épinglées.  »  11  y  a  du  vrai  dans  cette  appréciation 
excessive.  L'esprit  de  système,  chez  M.  Taine,  cesse  d'être  une 
méthode  pour  devenir  un  tic.  Même  au  point  de  vue  purement 
littéraire,  rien  de  plus  pénible  pour  le  lecteur  que  ces  perpétuels 
renvois,  qui  coupent  la  page  en  deux  parties  égales;  l'une  pour  le 
texte  original,  l'autre  pour  les  documents  à  consulter.  Maintenant, 
quelsf  sont,  généralement,  ces  documents,  —  je  ne  dis  pas  ces 
autorités^  —  qu'invoque  M.  Taine? 

Le  plus  sérieux  de  tous,  se  rencontre  dans  les  Mémoires  du 
prince  de  Mettemich.  Mais,  si  le  prince  de  Metternkh  fut  un  per- 
sonnage éminent,  n'est-il  pas  un  juge  ou  un  témoin  quelque  peu 
suspect?  Pour  les  hommes  d'État,  qui,  pendant  les  quinze  premières 
années  du  siècle,  dirigèrent  la  politique  des  grandes  puissances 
européennes,  Bonaparte  devait  être  un  effroyable  cauchemar.  Sans 
cesse,  à  coup  de  victoires,  il  humiliait  leur  patriotisme,  déchirait 
leurs  programmes,  bouleversait  leurs  plans.  11  jetait  son  arithmé- 
tique à  travers  leurs  calculs,  l'imprévu  à  travers  leurs  prévisions, 
l'invraisemblable  à  travers  leurs  vraisemblances.  Ses  conquêtes  et 
les  annexions  qui  en  résultaient,  avaient  pour  effet,  en  accroissant 
démesurément  la  France,  d'amincir  en  proportion  les  autres  em- 
pires et,  par  conséquent,  de  diminuer  l'importance  des  oûnistres 
comme  des  souverains.  Bonaparte  tenait  les  chancelleries  dans  ses 
mains,  et  se  faisait  si  com plaisamment  un  jeu  de  les  aplatir,  qu'on 
pouvait  le  soupçonner  de  rêver  la  monarchie  universelle.  Dès  lors, 
quoi  d'étonnant  si  les  hommes  d'État  dont  je  parle  le  prirent  de 


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NAPOLÉON  ET  SES  DATRACTEURS  3t 

plas  efi  plus  en  haine,  et  si  cette  haine  s'exhala  plus  tard  en  accusa- 
tk>DS  injustes  et  en  calomnies?  Chacun  d'eux  y  apporta  son  caractère 
pardcalier  :  Pozzo  di  Borgo,  ses  rancunes  héréditaires  et  ses  animo- 
sités  de  famille;  M.  de  Metternich,  le  sentiment  d'une  mission  qui 
flattait  son  orgueil;  il  se  croyait  prédestiné  à  soutenir  le  vieux  monde ^ 
que  Bonaparte  ne  se  lassait  pas  de  décrocher.  A  ses  yeux,  —  et  ce 
n'est  pas  ie  livre  du  prince  Napoléon  qui  lui  donnerait  un  démenti,  — 
son  liMTQÎdable  antagoniste  personnifiait  la  révolution;  la  révolution 
transformée,  assouplie,  domptée,  servile  sous  ce  nouvel  aspect  de 
despotisme,  mais  vivace  et  prête  à  reparaître  plus  tard  avec  tous 
ses  éléments  de  désordre,  de  rébellion,  de  destruction  et  d'anarchie  ; 
la  rëvoludon  d'autant  plus  intimement  liée  à  son  maître,  d'autant 
pins  pressée  de  lui  lécher  les  mains,  que,  en  la  ramassant  agoni- 
sante dans  la  boue  du  Directoire  et  dans  le  sang  de  la  Terreur,  il 
l'avait  sauvée  au  moment  où,  de  guerre  lasse,  elle  allait  se  livrer 
i  la  royauté. 

Après  le  prince  de  Metternich,  nous  n'avons  plus  qu'à  descendre. 
Ce  qu'on  peut  faire,  dire  ou  écrire  de  plus  charitable  en  faveur  de 
ïabbé  de  Pradt,  c'est  refuser  de  le  prendre  au  sérieux.  VAumâ- 
mer  du  dieu  Mars^  ainsi  qu'il  se  qualifiait  lui-même,  eut  à  peine 
mérité  d'être  aumônier  d'un  corps  de  garde  de  soldats  du  train. 
Guêpe  du  coche  impérial,  courtisan  greffé  sur  émigré,  il  y  avait  en 
lui  du  faiseur,  de  l'intrigant,  du  hâbleur  et  du  libelliste;  souvent  il 
èdiappait  à  l'odieux  par  le  ridicule.  11  écrivit  avec  aplomb  :  «  L'em- 
pereur a  été  surpris  laissant,  du  plus  profond  d'une  noire  rêverie, 
échapper  ces  paroles  mémorables  :    «  Uq  homme  de  moins,  et 
«  j'étais  maître  du  monde.  »  Quel  est  donc  cet  homme  qui,  partici- 
pant en  quelque  sorte  du  pouvoir  de  la  divinité,  a  pu  dire  à  ce 
moment  :  Non  emiplius  ibis  ? — Cet  homme,  c^était  moi  I  »  L'homme, 
âîroDS-iions  à  notre  tour,  cpii  a  pu  écrire  une  pareille  énornEnté, 
est  jugé  et  classé;  je  m'étonne  également  que  le  prince  Napoléon 
ait  cru  devoir  réfuter  un  pareil  témoignage,  et  que  M.  Taine  ait 
eru  pouv(»r  l'invoquer.  Cette  vanité  phénoménale,  cette  habitude 
de  jactance,  cette  incroyable  satisfaction  de  soi-même,  fusaient  de 
raÛ>é  de  Pradt  un  fort  mauvais  diplomate  ;  car,  lorsqu'on  est  trop 
content  de  soi,  on  offre  à  autrui  une  prise  trop  facile;  l'on  n'a 
que  bien  peu  de  chance  de  réussir  à  déguiser  ou  à  taire  sa  pensée, 
lorsqu'il  sofi&t  d'un  compliment  ou  d'une  flatterie  pour  amener  à  la 
trahir.  La  méfiance  est  une  des  plus  essentielles  vertus  diploma- 
tiques; et  comment  pourrait  se  méfier  celui  qui  a  trop  de  confiance 
en  sa  propre  sagacité?  On  le  trompe  par  cela  même  qu'il  lui 
aenible  impos^Ie  d'être  trompé.  L'abbé  de  Pradt,  dans  son  am- 
bassade en  Pologne,  entassa  indiscrétions  sur  maladresses;  il  com- 


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32  NAPOLÉON  IT  SES  DÉTRACTEURS 

pliqua  de  mauvais  vouloir  son  incapacité  présomptueuse  ;  il  échoua; 
son  échec  le  mit  en  disgrâce,  et  sa  disgrâce  en  fit  un  ennemi  de 
l'empereur.  Il  n'y  a  rien  là  que  de  logique,  et  le  discrédit  du  per- 
sonnage achève  d'invalider  ses  diatribes. 

J'ai  lu,  dans  le  temps,  les  Mémoires  de  Miot  de  Mélito;  je  croîs 
même  en  avoir  rendu  compte.  Le  prince  Napoléon  nous  fait  remar- 
quer que  ces  Mémoires  posthumes  furent  publiés  longtemps  après 
la  mort  de  l'auteur,  par  son  beau-fils,  M.  de  Fleischmann,  général 
allemand,  très  hostile  à  Bonaparte.  S'ils  renferment,  surtout  à 
propos  du  meurtre  du  duc  d'Enghien,  quelques  détails  accablants 
pour  le  meurtrier,  ils  ne  font  ni  aimer  ni  estimer  Miot,  dont 
l'impiété  grossière  déborde  à  chaque  page  de  son  livre.  Bourrienne 
est  pire  encore.  On  ne  peut  que  mépriser  les  palinodies  d'un  secré- 
taire intime,  qui,  comblé  des  bontés  de  son  maître,  initié  à  quel- 
ques-uns de  ses  secrets  d'intérieur,  le  vole  impudemment,  est  pris 
la  main  dans  le  sac,  congédié  comme  un  valet  infidèle,  et  se  venge 
dans  des  Mémoires  gorgés  de  fiel,  où  quelques  vérités  s'entremê- 
lent de  beaucoup  de  mensonges.  C'est  l'éternelle  histoire  des 
femmes  de  chambre,  confidentes  de  leur  maîtresse,  profitant  de  ses 
confidences  pour  faire  tripler  leurs  gages  et  se  faire  donner  robes 
et  chapeaux,  et,  le  jour  où  on  les  chasse  parce  qu'elles  ont  comblé 
la  mesure,  s'acharnant  à  flétrir  la  réputation  de  celle  dont  elles 
exploitaient  la  confiance. 

Femme  de  chambre  indiscrète  ou  vindicative  !  Ces  mots  furent 
prononcés  lorsque  parurent  les  Mémoires  de  M"'  de  Rémusat. 
La  situation  de  cette  femme  d'esprit  était  fort  délicate.  En  1802, 
à  l'époque  de  U  refonte,  M.  et  M"'  de  Rémusat  étaient  fort  pauvres. 
Un  coup  de  baguette  du  magicien,  encore  premier  consul,  bientôt 
empereur,  fit  du  mari  un  fonctionnaire  quelconque,  attaché  à  la 
maison  consulaire,  de  la  femme  une  dame  pour  accompagner,  plus 
tard  dame  du  palais.  C'était  la  fortune  et  la  pleine  lumière  succé- 
dant à  la  gêne  et  à  l'obscurité.  Que  se  passa-t-il  dans  l'imagination 
fort  éveillée  de  cette  femme  de  vingt-deux  ans,  beaucoup  plus 
jeune  que  son  époux,  qui  ne  ressemblait  guère  à  un  héros  de 
roman?  Le  prince  Napoléon  aurait  mieux  fait,  selon  nous,  dans 
l'intérêt  même  de  sa  cause,  de  s'abstenir  de  toute  allusion  à  une 
légende  très  peu  authentique,  d'après  laquelle  M"**  de  Rémusat, 
fascinée,  éblouie,  comme  presque  toutes  ses  contemporaines,  par 
la  gloire  du  Premier  consul,  aurait  rêvé  d'être  sa  Montespan.  Quand 
on  se  plaint  des  cancans  d'antichambre,  (le  ïï^ot  est  de  lui),  il  rie 
faut  pas  être  cancanier.  Egérie,  oui;  Montespan,  non.  La  note 
juste  se  trouve  dans  ces  quelques  lignes  :  «  La  plupart  de  mes 
compagnes  étaient  plus  belles  que  moi...  Il  semblait  que  nous 


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NAPOLÉON  ET  SES  DÉTRACTEURS  33 

cassions  fait  tacitement  cette  sorte  de  pacte,  qu'elles  cbarmement 
les  yeux  du  Premier  consul,  quand  nous  serions  en  sa  présence,  et 
moi  je  me  chargerais  de  plaire  à  son  esprit.  » 

Rien  de  plus  difficile  que  de  pénétrer,  à  l'aide  d'inductions  et  de 
conjectures,  dans  la  vie  intime  de  Napoléon  Bonaparte  et  ses 
secrets  amoureux.  Pour  qu'un  souverain  ait  une  maîtresse  en  titre, 
U  faut  que  sa  grandeur  l'attache  au  rivage,  et  c'est  l'effet  contraire 
que  produisait  la  grandeur  du  héros  des  campagnes  d'Italie  et 
d'^ypte.  Sa  gloire  était  trop  remuante  pour  lui  permettre  de  se 
fixer  sur  un  jeune  visage,  de  faire  d'un  caprice  une  passion  et 
d'une  passion  un  lien.  La  nature  même  de  son  génie  excluait  ces 
délicatesses  de  sentiment,  ces  tendresses  de  cœur,  ces  effusions 
où  une  âme  se  livre  tout  entière;  menue  monnaie  blanche  de 
l'amour  qui  n'a  pais  toujours  l'occasion  de  se  solder  en  Ungots.  II 
n'était  donc  pas  tout  à  fait  déraisonnable  de  se  figurer  que  le  jeune 
conquérant  alternerait  entre  des  fantaisies  sans  conséquence  qui  le 
distrairaient  de  la  maturité  de  Joséphine  et  seraient  uniquement 
déterminées  par  les  agréments  extérieurs,  et  une  affection  plus 
calme  où  il  se  reposerait  de  ses  fatigues  en  s'appliquant  à  n'avoir 
que  de  l'esprit.  M""  de  Rémusat,  spirituelle,  sérieuse,  presque 
savante,  finement  enjouée  à  ses  heures,  modèle  de  la  causerie  de 
salon,  ambitieuse  surtout  pour  son  fils,  put,  sans  invrsdsemblance, 
prétendre  à  ce  rôle  tempéré,  où  pas  n'était  besoin  de  jouer  les 
gnmdes  coquettes  pour  être  jeune  première.  Son  illusion  dura  peu. 
La  situation  de  M.  de  Rémusat  et  la  sienne  à  la  cour  du  nouvel 
empereur  s'effacèrent  de  plus  en  plus  :  «  Je  finis,  dit-elle,  par 
souffrir  de  mes  espérances  trompées,  de  mes  affections  déçues,  des 
erreurs  de  quelques-uns  de  mes  calculs.  »  En  outre,  le  voyage  à 
Boulogne,  les  longues  causeries  en  tête  à  tête,  les  commentaires 
malicieux  qui  suivirent,  alarmèrent  la  jalousie  de  la  pauvre  José- 
phine, dont  les  soupçons  pouvaient  se  comparer  à  des  papillons 
qui  voltigent,  ne  sachant  où  se  poser.  Les  liadsons  purement  spiri- 
tuelles sont  charmantes;  mais  elles  ont  cet  inconvénient,  que,  dès 
que  l'innocence  en  devient  suspecte,  elles  sont  plus  vite  sacrifiées 
par  le  principal  intéressé  ;  ce  qui,  entre  parenthèses,  est  bien  humi- 
liant pour  l'esprit. 

On  comprend  que,  dans  de  semblables  conditions  et  avec  de  tels 
antécédents,  les  Mémoires  de  M"*  de  Rémusat  portent  tous  les 
caractères  de  la  plus  évidente  partialité.  Même  dans  les  circons- 
tances ordinaires,  les  femmes  sont  rarement  impartiales,  parce  que 
la  sensibilité  xïQ  l'est  pas.  Il  y  a  toujours,  à  côté^  un  détail  inaperçu, 
un  motif  de  préférence,  une  impression  nerveuse,  qui  trouble  le 
jugement.  Qu'est-ce  donc,  lorsque  tout  se  ressent  d'une  vive 

10  OCTOBBB  1887.  3 


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34  NAPOLÉON  ET  SES  DÉIRÂGIEDRS 

blessure,  rambition  maternelle,  la  vanité  féminina»  les  intérêts  de 
fortune,  et  lorsque,  l'idole  tombée,  chaque  page  hostile  devient 
une  lettre  de  crédit  auprès  du  nouveau  gouvernement?  Ce  que  Ton 
comprend  moins,  c'est  que,  dans  une  famille  où  tout  le  monde  a  ou 
avait  de  l'esprit,  on  idt  exposé  M°^  de  Rémusat,  par  une  publica- 
tbn  imprudente,  à  un  parallèle  inévitable  entre  ses  Lettres  et  ses 
Mémoires;  ses  Lettres^  écrites  an  jour  le  jour^  pendant  la  période 
d'illusion,  d'enthousiasme  et  d'espérance,  et  ses  Mémoires  rédigés 
après  coup,  sous  l'influence  d'importuns  souvenirs,  de  déceptions 
et  de  rancunes;  ses  Lettres  où  l'on  rencontre  des  pages  telles  que 
celle-ci  :  «  Quel  empire,  mon  ami,  que  cette  étendue  de  pays 
jusqu'i  Anvers!  Quel  homme  que  celui  qui  peut  le  contenir  d'une 
seule  maini  Combien  l'histoire  nous  en  offre  peu  de  modèles!... 
Voilà  de  quoi  causer  la  surprise  et  l'admiration;  voilà  de  quoi 
réchauffer  des  imaginations  généreuses,  et  je  sens  que  je  ne  suis 
pas  encore  vieillie  pour  cette  sorte  d'exaltation...  Ajoutez  à  tout 
cela  une  suite  d'actions  nobles  et  généreuses,  des  mots  toujours 
bien  placés,  pleins  de  grandeur  et  de  bonté,  tant  que  le  cœur  jouit 
aussi  de  cette  gloire  et  qu'il  peut  la  joindre  à  tout  l'orgudl  national 
qu'elle  nous  inspire.. «  Le  coeur  se  serre  quand  on  mesure  la  terrible 
distance  où  il  est  de  nous  en  ce  moment.  Dieu  l'accompagne  I  voilà 
ma  prière  ordinaire,  —  et  nous  le  conserve^!...  w  —  et  les  Mémoires 
où  on  se  heurte  à  des  phrases  telles  que  celles-ci  :  «  Rien  n'est  si 
rabaissé  que  son  âme;  nulle  générosité,  point  de  vraie  grandeur; 
je  ne  l'ai  jamais  vu  comprendre  ni  admirer  une  belle  action.  Tous 
les  moyens  de  gouverner  les  hommes  ont  été  pris  par  Ronaparte 
parmi  ceux  qui  tendent  à  les  rabaisser...  Il  y  a,  dans  Ronaparte, 
une  certaine  mauvsdse  nature  innée  qui  a  particulièrement  le  goût 
du  mal,  dans  les  grande-s  choses  comme  dans  les  petites...  Il  n'y 
avait  pas  une  femme  qui  ne  fût  charmée  de  le  voh:  s'éloigner  de  la 
place  où  elle  était.  »  Etc.,  etc.  —  N'allons  pas  plus  loin;  les  aigles 
n'ont  pas  affaire  avec  les  pies-grièches. 

Le  prince  Napoléon  s'est  donné  le  plaisir  de  poursuivre  et  de 
prolonger  ce  parallèle.  C'était  de  bonne  guerre,  et  ceci  nous  amène 
à  faire  dans  son  livre  une  distinction  essentielle.  II  a  raison  contre 
les  textes  qu'il  réfute;  il  a  tort  contre  lui-même  :  Expliquons-nous. 

Si  le  prince  Napoléon  s'était  borné  à  contredire,  à  confondre  tout 
ce  qui,  chez  les  détracteurs  de  son  oncle,  accuse  la  haine,  le 
ressentiment,  la  mauvaise  foi,  sa  cause  serait  presque  gagnée,  et, 
tout  au  plus,  pourrions-nous  regretter  qu'elle  fût  gagnée  pa^  un 
avocat  aussi  peu  sympathique. 

Mais  il  a  commis  deux  fautes  qui  renversent  tout  l'échaEsuidage 
de  ses  raisonnements,  de  ses  réfutations  et  de  ses  répliques.  Re- 


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IAF0£tO2l  BT  SBS  ItTRÂfiTIURS  S5 

prochant  à  ses  antagonistes  d'avoir  tout  sacrifié  à  lenr  ptssidn 
haineose,  il  s'est  montré  hii-mème  encore  pins  haineux  à  l'yard 
ifantres  adrersaires  plus  recommandables,  plus  respectables  que 
i'abbé  de  Pradt,  Hiot  et  Bourrienne.  Ayant  i  soutenir  la  réputation 
d'homme  d* esprit  que  lui  a  faite  son  entourage,  et  que  nous  n'arons 
jamais  eu  occasion  de  vérifier,  il  nous  a  exhibé  un  Bonaparte 
sentimental,  pleurnicheur,  un  Bonaparte  en  sucre  et  en  pâte 
tendre,  tel  qn'aursûent  pu  le  représenter,  en  182/i,  un  Béranga* 
de  pacotille,  et,  en  18M,  un  mélodrame  de  la  Porte-Saint^Martin  ; 
et,  comme  si  ce  n'était  pas  assez  de  cet  énorme  contre-sens,  un 
Bona4>arte  à  la  fois  héroïque  et  paotique. 

Gomment  un  prince  si  intelbgent,  que  S^te-Beuve,  dans  sa 
correspondance  avec  la  princesse  Mathilde,  a  qualifié,  sans  rire, 
d'aigle  et  de  lion  (I),  ne  s'est-il  pas  dit  que,  du  moment  que  les 
haines  d'autrui  deveimient  son  principal  argument,  il  devait  &ire 
taire  les  siennes,  sous  peine  de  ne  plus  rencontrer  que  des  incré- 
dules? Or  nous  lisons  dès  les  premières  lignes  :  «c  De  181  &  à  1830, 
tout  a  été  mis  en  œuvre  pour  salir  la  mémoire  du  chef  de  la  Grande 
Année,  du  défenseur  de  la  grande  nation.  La  passion  sincère  et 
la  passion  vénale  ont  rivalisé  de  zèle;  la  littérature  officielle  s'est 
jointe  à  la  littérature  des  pamphlets.  )>  En  vérité,  il  faoEt  croire, 
en  ce  cas,  que  cette  mémoire  fut  bien  difficile  à  salir,  ou  que  nés 
souvenirs  nous  servent  bien  mal.  Dès  Tannée  1817,  Béranger 
pindarisâût  librement  et  pubhquemrat  en  l'honneur  du  glorieux 
vaincu  de  Waterloo,  et,  parmi  ses  chansons,  ce  ne  sont  pas  celles- 
là  qui  furent  poursuivies .  Le  Mémorial  de  Sainte-Hélène  et  surtout 
le  recueil  intitulé  Victoires  et  Conqttêtes^  circidaient  partout,  et 
âisaient  les  délices  des  bourgeois  conmie  des  guerriers.  Casimir 
Delavigne  obtenait  des  succès  de  vogue  i  l'aide  de  ses  Messe- 
TiienneSj  oh^  bien  différent  du  prince  Napoléou,  il  ne  reprochait  à 
Bonaparte  que  d'avoir,  étant  fils  de  la  liberté,  immolé  sa  mère.  Le 
Constitaiionel^  à  peine  fondée  recrutait  des  milliers  d'abonnés  en 
amalgamant  le  jeune  libéralisme  et  le  vieux  bonapartisme.  A  la 
tribune  de  la  Chambre  des  députés,  le  général  Foy  avait  toute 
Bberté  pour  exalter,  dans  sa  phraséologie  sonore,  Arcole  et  Marengo, 
Ansterlitz  et  léna.  Lamartine  et  Victor  Hugo,  alors  ardemmoat 
royalistes,  s'inspiraient,  dans  des  strophes  immortelles,  cte  la  gloire 
impériale.  L'un,  après  avoir  foudroyé  le  meurtrier  du  duc  d'En- 
gÛen,  se  ravissût  en  finissant,  et  demandait,  si,  chez  les  honmies 
de  cette  taille,  le  génie  n'était  pas  une  vertu;  l'autre  se  livrait  sans 
réserve,  et  le  futur  auteur  des  Châtiments  célébrait,  dans  ses 
premiers  accès  de  lyrisme.  Napoléon,  le  soleil  dont  il  était  le 
Memnon.  Un  peu  plus  tard,  mais  toujours  sous  la  Restauration» 


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36  NAPOLÉON  ET  SES  DÊTRiGTEURS 

il  adressait  à  la  Colonne,  —  sans  perdre  un  centime  de  sa  pension, 
—  une  première  bouffée  de  poétique  colère  contre  l'ambassadeur 
d'Autriche,  qui  refusa  un  moment  à  nos  maréchaux  les  titres  gagnés 
sur  les  champs  de  bataille.  Dans  les  cabinets  de  lecture,  — je  puis 
l'attester  de  visu,  —  on  s'arrachait  les  Mémoires,  quelquefois 
apocryphes,  souvent  stupides,  qui  donnaient  des  détails  sur  la 
cour  impériale,  et  sur  la  vie,  la  physionomie,  les  habitudes,  les 
costumes  de  l'Empereur.  Ces  Mémoires,  fort  peu  littéraires,  étaient 
aussi  à  la  mode  que  les  romans  de  Walter  Scott.  En  1823,  l'ouvrage 
de  Philippe  de  Ségur,  —  Histoire  de  Napoléon  et  de  la  Grande 
Armée,  —  produisit  une  sensation  extraordinsdre,  eut  presque 
autant  d'éditions*  qu'un  chef-d'œuvre  de  M.  Zola  ;  mais,  comme 
l'admiration  s'y  tempérait  de  quelques  critiques,  l^auteur  se  battit 
en  duel  avec  un  autre  général,  plus  spécialement  atteint  de  chau- 
vinisme. En  1826,  dans  une  exposition  publique  au  profit  des 
Grecs,  où  je  rencontrai  plusieurs  personnages  officiels,  —  le  comte 
Auguste  de  Forbin,  M.  de  Chabrol,  M.  Cailleux,  le  duc  Sosthènes 
de  la  Rochefoucauld-Doudeauville,  —  nous  comptâmes,  nous  autres 
collégiens  plus  ou  moins  libéraux,  c'est-à-dire  plus  ou  moins  bona- 
partistes, une  cmquantaine  de  tableaux,  qui,  s'ils  ne  reproduisaient 
pas  positivement  la  figure  du  grand  homme,  se  rapportaient  tous  à 
ses  victoires,  aux  épisodes  de  ses  guerres,  et  surtout  aux  regrets  que 
l'épopée  légendaire  devait  naturellement  laisser  aux  malheureux 
Français,  condamnés  à  un  jeûne  de  gloire,  médiocrement  adouci  par 
la  prospérité  de  l'industrie,  de  l'agriculture  et  des  finances,  par  les 
charmes  de  la  paixi  la  certitude  du  lendemain  et  le  triste  plaisir  de 
cpnserver  auprès  de  soi  fils,  frères  et  maris,  au  lieu  de  les  offrir 
en  holocauste  au  gigantesque  consommateur  de  la  chair  à  canon. 

Cette  maudite  Restauration  était  si  impitoyable  que,  lorsqu'on 
apprit  aux  Tuileries  la  mort  de  Napoléon  Bonaparte,  Louis  XVIII, 
celui  de  tous  nos  princes  qui  avait  le  plus  souffert  du  fait  du 
Premier  consul,  dit  au  général  Rapp,  qui  se  détoumsdt  pour 
pleurer  :  «  Rapp,  ne  cachez  pas  vos  larmes;  elles  vous  honorent, 
et  votre  reconnaissance  envers  celui  qui  n'est  plus  m'assure  de 
votre  dévouement.  »  Il  est  vrsd  que  Louis  XVIII  était  un  sceptique 
au  cœur  sec,  tandis  que  Napoléon  Bonaparte,  comme  chacun  sait, 
étsdt  un  prodige  de  sensibilité. 

Poursuivons  :  «  En  1814,  nous  dit  le  prmce  Napoléon,  quelques 
émigrés,  épave  de  nos  révolutions  et  de  nos  guerres,  enfin  victo- 
rieux après  tant  de  défaites,  acclament  les  envahisseurs  qu'ils 
appelaient  depuis  vingt-cinq  ans.  Ils  veulent  fêter  la  présence  de 
l'étranger  en  jetant  bas  l'image  du  défenseur  de  la  France.  Leur 
.corde  infâme  se  brise.  » 


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KAPOLÈON  £T  SES  DÉTRACTEURS  3^ 

Grand  Dieu  I  tant  de  fiel  entre-t-il  dans  Técritoire  princîère  d'oà 
sortent  tant  de  récriminations  spécieuses  contre  le  fiel  de  H.  Taine 
€t  de  M"*  de  Rémusat,  de  Miot  et  de  Bourrienne,  du  prince  de 
Jfettemich  et  de  Tabbé  de  Pradt  I 

Singnlier  raisonneur!  étrange  citoyen! 

Quoi!  tu  veux  qu'on  t'épargne  et  tu  n'épargnes  rien!... 

Qoelqnes  éoiigrés  !  Biais  c'était  la  France  entière,  depuis  Cha- 
teaubriand jusqu'à  Gamot,  depuis  les  plus  humbles  paysans  de  nos 
campagnes  à  demi  désertes,  tout  étonnés  de  n'être  pas  morts, 
jusqu'aux  généraux,  aux  maréchaux  de  l'empire,  qui,  brisés  de 
iatigue,  de  plus  en  plus  effrayés  de  ce  vertige  de  conquête  qui 
avait  fini  par  lasser  la  fortune  et  où  s'éclipsaient  à  la  fois  le 
génie  de  Bonaparte  et  son  étoile,  préféraient  désormais  le  repos 
sans  gloire  à  la  gloire  sans  repos.  Un  cri  de  délivrance  s'échappait 
de  tontes  les  poitrines.  Il  semblait  à  tous  que,  après  un  immense 
étouffement,  les  poumons  dilatés  aspiraient  une  vivifiante  gorgée 
d'air  libre  et  pur.  Cette  vieille  et  écœurante  fiction  des  Bourbons 
ramenés  par  les  baïonnettes  étrangères,  des  Bourbons  rentrés 
dans  les  fourgons  de  l'étranger,  elle  n'existait  pas  alors.  On  l'in- 
yenta  lorsque,  grâce  aux  Bourbons,  on  ne  souffrit  plus  et  on  n'eut 
plus  peur.  Ils  ne  furent  pas  ramenés  par  les  armées  ennemies, 
mais  par  l'honmie  fatal  dont  les  folies  avaient  attiré  ces  armées 
jusqu'aux  barrières  de  Paris  et  au  cœur  de  la  France.  Us  ne  furent 
pas  ramenés  par  Alexandre,  Wellington,  Schwarzenberg  et  Blûcher* 
mais  par  la  nécessité  que  quelqu'un  s'interposât  entre  nos  vain- 
queurs et  notre  pays,  que  ce  quelqu'un  ne  fût  ni  Blûcher,  ni 
Alexandre,  ni  Schwarzenberg,  ni  Wellington,  et  que  des  mains 
françaises,  héritières,  non  pas  de  quinze  ans,  mais  de  quinze  siècles 
de  gloire,  fussent  appelées  â  cicatriser  les  plaies  saignantes  de  la 
France.  Seuls,  les  Bourbons  pouvaient  faire  ce  qu'ils  firent,  réparer 
ce  qu'ils  réparèrent,  pacifier  ce  qu'ils  apaisèrent.  Seuls,  ils  pou- 
vaient avoir  le  privilège  de  transfigurer,  de  nationaliser  nos 
dé&ites,  de  façon  à  permettre  aux  générations  futures  de  se  de- 
mander û  ces  désastres  marquaient  dans  notre  histoire  une  date 
néfaste  ou  une  date  heureuse.  Seuls  enfin,  ils  étdent  en  mesure  de 
nous  indenmiser  de  ce  que  nous  perdions,  si  tant  est  que  ce  soit 
perdre  que  de  payer  par  le  sacrifice  d'une  ruineuse  et  Sanglante 
chimère  la  possession  des  véritables  biens.  Il  faut  croire  qu'ils  s'y 
entendaient;  car,  malgré  les  complots,  les  perfidies  ou  les  fureurs 
de  l'opposition,  la  guerre  incessante  des  journaux,  des  satires  et 
des  quolibets,  ils  donnèrent  à  la  France  quinze  années  dont  le 
souvenir  nous  est  rendu  plus  amer  par  nos  humiliations  et  nos 


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^  KAPOLËON  ET  8BS  D£TRAGT£URS 

misères  actuelles.  Quand  ils  tombèrent,  renversés  par  une  cofnspi- 
ration  de  journalistes  et  d'avocats,  le  budget,  déjà  bien  débonnaire, 
allait  encore  être  adouci;  l'impôt  du  sang,  déjà  bien  léger,  allait 
encore  être  allégé.  On  allait  nous  restituer  cette  rive  du  Rhin  à 
laquelle  nous  ne  pouvons  songer  aujourd'hui  sans  frémir  de  dou- 
leur et  de  rage.  L'accroissement  continuel  de  la  fortune  publique 
secondé,  dans  le  gouvernement,  par  une  sage  économie  et  une 
admirable  probité,  enrichissait  à  la  fois  l'État  et  les  particuliers. 
L'incomparable  génie  financier  de  M.  de  Villèle  rassurât  les  acqué- 
reurs de  biens  nationaux,  coupait  court  à  une  situation  fausse, 
accordait  aux  émigrés  une  satisfaction  légitime,  rétablissait  l'équi- 
libre dans  la  propriété  foncière  et  en  augmentait  la  valeur  d'un 
tiers  dans  l'espace  d'une  année.  Enfin,  comme  si  les  Bourbons 
avaient  tenu  à  nous  rendre  par  surcroît  ce  qu'on  les  accusait  de 
nous  avoir  pris,  la  conquête  d'Alger,  si  glorieuse,  si  expédidve,  si 
bien  menée,  si  indifférente  aux  colères  britanniques  et  aux  traîtrises 
du  journalisme  français,  ouvrait  de  nouveaux  horizons,  préparait 
une  pépinière  de  soldats,  d'officiers  et  de  généraux  ;  plus  féconde, 
à  elle  seule,  que  les  stériles  conquêtes  du  premier  Empire  et  les 
victoires  funestes  du  second. 

A  ces  quinze  ans,  ajoutez  les  dix-huit  ans  de  la  monarchie  de 
Juillet  qui,  à  distance,  semblent  les  continuer  au  lieu  de  les  dé- 
mentir. C'est  à  peu  près  la  même  durée  que  celle  des  deux  Empires, 
y  compris  le  Consulat.  Eh  bien,  dites-nous  de  quel  côté  sont  les 
bienfaits,  de  quel  côté  les  maléfices;  dans  quelle  période  du  siècle 
un  gouvernement  si  régulier,  si  sage,  si  économe,  si  paternel,  que, 
même  en  tombant,  il  laisse  la  France  intacte,  riche,  honorée,  prête 
à  se  reprendre  à  une  vie  nouvelle;  dans  quelle  phase  un  gouver- 
nement si  désordonné,  si  excessif  et  finalement  si  fou,  que  sa  chute 
est  accompagnée  de  calamités  épouvantables,  que  sa  ruine  se  com- 
plique de  celle  du  pays  et  que  l'on  ne  sait  pas  si,  dans  cet  horrible 
désastre,  il  représente  la  cause  ou  l'effet.  Les  deux  Empires  ont 
fatalement  fini  de  même,  par  l'invasion;  mais,  la  première  fois, 
l'immense  malheur  a  été  réparable,  parce  que  les  Bourbons  étaient 
là;  au  bout  de  quelques  années,  les  blessures  étaient  guéries.  La 
seconde  fois,  le  malheur  s'est  aggravé  de  catastrophes  plus  dou- 
loureuses encore  qui  ont  envenimé  et  enveniment  les  plaies  :  c'est 
que  les  Bourbons  n'y  étaient  plus.  M.  de  Bonald  a  eu  bien  raîsoa 
de  dire  :  «  Quand  Dieu  veut  châtier  la  France,  il  éloigne  les' 
Bourbons,  comme  le  père  de  famille,  quand  il  veut  châtier  ses 
enfants,  éloigne  la  mère.  »  Ah!  si  les  peuples  sont  ingrats,  s'ils 
sont  injustes,  que  ce  soit  pour  nous  un  motif,  un  devoir  de  redou- 
bler de  justice  et  de  gratitude  l 


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NAPOLÉON  JBT  SES  DÊTRiGTEUAS  39 

Le  prince  Napoléon  a  le  triste  courage  d'assimiler  à  l'abominable 
aime  de  Guataye  Conrbet,  odieosement  grotesque,  ivre  d'atbéisme, 
de  communalisme  et  d'orgueil,  renié  énergiquement  par  les  artistes 
les  plus  républicains,  déboulonnant  la  Colonne  au  milieu  des  rica- 
nements de  nos  vainqueurs,  la  très  fâcheuse  et  très  coupable  ten- 
tative de  161&,  où  une  poignée  d'énergumënes  avaient  à  leur  tête 
le  sieur  Maubreuil,  aventurier  de  la  pire  espèce,  célèbre  par  ses 
absurdes  incartades  et  le  légendaire  soufflet  appliqué  à  la  joue 
impassible  de  M.  de  Talleyrand;  un  de  ces  hommes  que  tous  les 
partis  ont  le  droit  de  récuser,  parce  qu'ils  les  déshonoreraient  tous. 
Il  est  yrai  que  le  courage  n'a  pas  manqué,  —  cette  fois,  —  au 
prince  Napoléon.  Nous  lisons  dans  sa  courte  préface  :  «  De  la 
retraite  où  j'écris  ces  lignes,  je  vois  les  montagnes  de  cette  Savoie 
que  j'ai  contribué  i  donner  à  mon  pays.  »  Gomment?  Est-ce  l'épée 
à  la  main?  Est-ce  en  se  dévouant  i  faire  le  bonheur  d'une  princesse 
de  Savoie?  Dans  tous  les  cas,  nous  ne  lui  conseillerions  pas  de  s'en 
vanter.  Parler  de  cette  médiocre  et  problématique  adjonction  à  des 
gens  à  qui  l'on  a  fut  perdre  les  admirables  provinces  de  l'Est, 
c'est  exactement  comme  si  on  disait  à  un  passant  :  «  Je  vous  prends 
votre  montre,  mais  je  vous  offre  un  cigare.  »  Or  qui  pourrait 
douter  du  iataJ  enchaînement  qui  relie  Solfériuo  à  Sadowa,  Sadowa 
à  Sedan,  Sedan  au  traité  de  Francfort? 

La  baine  du  prince  Napoléon  contre  les  Bourbons  de  la  branche 
aînée  est  instinctive,  collective  et,  comme  on  dit  dans  les  rédts 
d'incendies,  sans  accidents  de  personnes.  C'est  le  sentiment  d'ua 
révolutionnaire  à  outrance,  flatteur  de  démagogie,  passionnément 
hostile  à  h  religion,  à  l'Église,  à  la  cour  de  Rome,  détestant,  chez 
1^  Bourbons,  tout  ce  qui  lui  manque  pour  leur  ressembler.  Sa 
haine  contre  les  princes  d'Orléans  est  plus  personnelle  et,  par 
conséipienty  plus  aiguë.  Peut-être,  lui,  si  prudent  en  d'autres  cir- 
constances, a-t-il  commis  une  légère  imprudence  en  nous  donnant 
envie  de  nous  rappeler  certain  épisode  où  il  justifia  assez  mal  les 
éj^thëtes  léonines  décernées  par  Sainte-Beuve  au  frère  de  la  prin- 
cesse Mathilde.  —  «  Le  souvenir  de  Napoléon,  nous  dit-il,  a  fait  la. 
révolution  de  Juillet  (?){;  arrivée  au  trône  par  une  usurpation  du 
P^l^nent,  la  branche  cadette  des  Bourbons,  après  avoir  égale- 
ment violé  le  droit  monarchique  et  le  droit  populaire,  voulut  s'a- 
briter derrière  les  traditions  de  l'Empire.  Incapable  de  les  com- 
prendre, elle  sut  les  exploiter » 

Autant  de  mots,  autant  d'erreurs  (soyons  poli);  la  révolution 
de  Juillet,  que  je  n'ai  pas  envie  de  glorifier,  —  au  contraire  I  —  fut 
eaentiellement  boiu'geoise.  Or  si  j'accolais  l'épithète  de  bourgeoîâ 
^  souvenir  de  Napoléon  Bonaparte,  son  digne  neveu  ae  fâcherait,, 


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10  NAPOLÉON  ET  SES  DÉTRACTEURS 

J'étais  à  Paris,  un  peu  partout,  dans  les  rues,  dans  le  jardin  du 
Luxembourg,  sous  les  galeries  de  FOdéon,  sous  le  balcon  du  Palais- 
Royal.  Le  bonapartisme  ne  concourut  à  cette  révolution  en  habit 
noir  que  par  l'odieux  appoint  qu'il  avait  apporté,  pendant  la 
comédie  de  quinze  ans,  aux  passions  libérales.  S'il  y  avait  été 
pour  tout,  les  tètes  chaudes  auraient  proclamé  le  duc  de  Reichstadt, 
et  personne  n'en  eut  l'idée.  Quant  à  l'exploitation  des  souvenirs^ 
—  et  non  pas  des  traditions^  —  de  l'Empire,  alors  même  que  Louis- 
Philippe  et  ses  ministres  auraient  voulu  l'omettre  ou  s'y  opposer, 
ils  auraient  eu  la  main  forcée  par  l'imagination  populaire,  par  la 
badauderie  parisienne,  enchantée  de  voir  sur  ses  théâtres  la  redin- 
gote grise,  le  petit  chapeau,  la  prise  de  tabac  à  même  de  la  poche 
du  gilet  et  de  contempler,  au  musée  du  Luxembourg,  la  bataille 
d'Aboukir  et  la  bataille  d'Eylau.  Aux  yeux  du  roi  et  des  hommes 
d'État  de  cette  époque,  ces  exhibitions  purement  théâtrales  et  pitto- 
resques ne  pouvaient  avoir  d'autre  conséquence  que  de  restituer 
à  la  France  la  jouissance  publique,  quasi  officielle,  d'une  gloire 
qui  avait  coûté  bien  cher  et  qui  ne  pouvait  se  faire  pardonner  qu'en 
renonçant  à  toute  récidive.  La  nouvelle  monarchie  employait  et  ne 
put  pas  ne  pas  employer  les  serviteurs  de  l'Empire  qui  n'étaient  pas 
encore  tout  à  fait  sous  la  remise;  mais,  parmi  eux,  vous  n'en  auriez 
pas  trouvé  un  seul  qui  rêvât  autre  chose  que  le  retour  des  cendres 
de  Napoléon,  se  croyant  sûr,  hélas  !  que  ces  cendres  héroïques  ne 
recèleraient  plus  le  moindre  feu.  Tel  était  le  sentiment  du  maréchal 
Soult  comme  du  général  Gérard,  du  duc  de  Trévise  comme  de 
H.  de  Montalivet,  de  Bugeaud  comme  de  Lobau.  Le  duc  de  Reich- 
stadt,  conGsqué  par  M.  de  Metternich,  mourait  de  langueur  & 
Vienne,  au  printemps  de  l'année  1832;  et  plus  tard,  convenons-en, 
tes  deux  sottes  équipées  de  Strasbourg  et  de  Boulogne  semblaient 
fedtes,  dans  toute  l'acception  du  mot,  pour  empailler  la  gloire  des 
Aigles  de  la  Grande  Armée. 

«  La  constitution  de  18&8,  nous  dit  plus  loin  le  prince  Napoléon, 
donna  au  peuple  le  droit  de  nommer  son  chef,  et  le  premier  acte  du 
peuple  fut  de  confier  le  pouvoir  à  un  Napoléon.  » 

Ce  n'est  pas  ce  qu'il  eût  fait  de  mieux,  répondrai-je,  et  la  suite 
ne  l'a  que  trop  prouvé.  Mais  est-ce  bien  sûr?  L'élection  du 
10  décembre  1848  fat  à  la  fois  sincère,  spontanée,  improvisée  et 
excessivement  complexe.  Comment  expliquer  que,  en  avril,  le  suf- 
frage universel,  si  cher  au  prince  Napoléon,  eût  élu  une  Assemblée 
mi-partie  de  républicains  et  de  royalistes,  et  que,  au  mois  de 
décembre  de  la  même  année,  ce  suffrage  ait  nommé,  à  une  majorité 
énorme,  le  prince  Louis  Bonaparte,  qui,  si  ce  vote  avait  été  confié 
à  cette  même  Assemblée,  n'y  aurait  pas  obtenu  trente  voix?  Je  me 


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NAPOLÉON  ET  SES  DÉTRACTEURS  44 

souviens  d'un  passage  bien  spirituel  de  la  correspondance  de 
M"*  Swetchine.  Elle  écrivait  avec  un  bon  sens  prophétique  :  «  Je  * 
n'augore  rien  de  bon  de  ce  vote;  il  me  fait  songer  à  un  homme 
atteint  de  strabisme,  qui  regarderait  à  droite  et  à  gauche,  ne  pou- 
vant r^[arder  droit  devant  lui.  Il  est  négatif  plutôt  qu'aflirmatif. 
Il  indique  ce  que  la  France  ne  veut  pas  (la  république),  et  non  ce 
qu'elle  veut.  Que  peut-on  espérer  d'un  vote  où  se  rencontrent,  avec 
les  bonapartistes,  toutes  les  nuances  du  parti  monarchique,  bon 
nombre  de  républicains,  et  tous  les  socialistes?  »  —  Rien  de  plus 
juste.  Le  général  Cavaignac,  candidat  de  l'Assemblée,  avait,  aux 
journées  de  juin,  sauvé  Paris  et  peut-être  la  France.  Mais  on  ne  lui 
pardonnait  pas  ses  opinions  républicaines  et  sa  profession  de  foi  en 
l'honneur  du  vote  régicide  de  son  père.  On  pardonnait  encore  moins 
au  pauvre  Lamartine,  le  cygne  émissaire  de  la  république  de 
Février,  destiné  à  voir  ses  torts  dépassés  par  ses  expiations.  La 
chute  des  princes  d'Orléans,  [quoique  bien  imméritée,  était  trop 
récente  pour  que  l'on  pût  songer  au  duc  d'Aumale  ou  au  prince  de 
Joinville;  d'ailleurs,  légalement  proscrits,  ils  se  seraient  diminués 
en  acceptant  la  présidence  d'une  république,  qui  n'existait  que  parce 
que  leur  père  ne  régnait  plus.  Nommerai-je  le  comte  de  Chambord? 
Ce  sendt  manquer  de  respect  à  cette  auguste  mémoire.  Pour  nous,  le 
duc  de  Bordeaux  ne  pouvait  plus  s'appeler  que  Henri  V. 

On  le  voit,  ce  fut,  pour  ainsi  dire,  de  cette  quantité  d'affluents 
négatifs  que  se  composa,  dans  les  urnes  du  10  décembre,  le  débor- 
dement de  5  ou  6  millions  de  suffrages.  Je  retrouve  dans  mes  sou- 
venirs deux  détails  minuscules,  msôs  significatifs.  Je  représentais  à 
cette  époque,  au  conseil  général  du  Gard,  un  chef-lieu  de  canton, 
comptant  environ  1200  électeurs.  Quand  je  partis  le  15  novembre, 
le  prince  Louis-Bonaparte  n'avîdt  pour  lui  que  deux  braves  culottes 
de  peau.  Le  10  décembre,  il  eut  935  voix,  contre  6  à  Lamartine, 
53  au  général  Cavaignac  et  28  à  Ledru-Rollin.  Lorsque  j'arrivai  à 
Paris,  où  je  collaborais  à  Y  Opinion  publique ,  journal  d'avant-garde, 
légitimiste,  je  trouvai  mes  collaborateurs  et  amis  décidés  à  tout 
plutôt  qu'à  voter  pour  le  prince  Louis.  Ce  mot  d'ordre  persista 
jusqu'au  9.  Le  10  au  matin,  le  nom  du  prince  brillait  en  tête  de 
notre  première  page.  Ce  fut  une  traînée  de  poudre;  d'une  poudre 
qui,  DMJheureusement,  devait,  vingt  ans  plus  tard,  servir  à  charger 
les  fusils  prussiens.  Quant  aux  autres  plébicistes,  gros  de  millions^ 
qui  suivirent  le  coup  d'État,  —  sans  excepter  celui  du  8  mai  1870, 
deux  mois  avant  la  guerre,  quatre  mois  avant  la  déchéance,  —  toute 
leur  valeur  consista  à  prouver  le  zèle  des  préfets,  la  dodlité  des 
maires  et  la  platitude  des  populations. 

Encore  un  mot  sur  la  Restauration  de  1814,  que  le  prince  Napo- 


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42  NAPOLÉON  ET  SES  DÉTRACTEURS 

léon  traite  avec  tant  de  mépris  et  de  sans  façon.  Quelques  émigrés! 
quelques  épaves  !  quelques  revenants,  doublés  de  caricatures!  Trois 
ou  quatre  bouchées  du  Charivari  ou  du  Figaro  d'alors  !  Je  viens  de 
lire  les  365  numéros  du  Journal  des  Débats  de  1814.  Les  Bertin 
étaient  royalistes,  mais  sans  fanatisme,  ainsi  qu'ils  le  prouvèrent 
plus  tard.  D'ailleurs,  même  en  faisant  la  part  de  l'exagération,  de 
l'exaltation  du  sentiment  monarchique,  surexcité  par  une  longue 
attente,  de  cruelles  souffrances  et  une  succession  de  coups  de 
foudre,  nous  disons  hardiment  :  «  On  n'invente  pas  ces  choses-là. 
Ce  n'est  pas  la  majorité  de  la  nation  qui  s'abandonne  à  des  trans- 
ports enthousiastes  ;  c'est  la  nation  tout  entière.  Ce  n'est  pas  sur  lea 
figures  nobiliaires  des  marquis  et  des  duchesses  du  faubourg  Saint- 
Germain  que  rayonne  l'allégresse;  c'est  sur  les  visages  populaires. 
Ce  n'est  pas  le  groupe  des  écrivains  royalistes,  —  les  Chateaubriand, 
les  Bonald,  les  Michaud,  les  Nodier,  —  qui  accapare  le  privilège 
d'exprimer  le  sentiment  universel.  Camot  envoie  une  adhésion 
chaleureuse  et  signe  le  comte  Carnot,  chevalier  de  Saint-Louis. 
V Esprit  (^usurpation  et  de  conquête,  de  Benjamin  Constant,  fait 
écho  à  la  terrible  brochure  de  Buonaparte  et  les  Bourbons^  de  M.  de 
Chateaubriand.  M"'  de  Staël  publie  un  ouvrage  parsemé  d*alli>- 
sions  transparentes  :  Portrait  d'Attila^  avec  cette  épigraphe  :  «  II 
n'a  vécu  que  pour  tromper  ;  il  n'a  trompé  que  pour  régner  ;  il  n'a 
régné  que  pour  détruire.  »  —  Les  théâtres  regorgent  de  spectateurs, 
qui  ne  sont  pas  tous,  j'imagine,  des  éclopés  de  Coblentz  ou  des 
invalides  de  l'armée  de  Condé.  Chaque  théâtre  a  son  à-propos^  salué 
par  des  bravos  frénétiques  et  des  acclamations  unanimes.  Le  spec- 
tacle devient  plus  grandiose  et  plus  émouvant  lorsque  le  Théâtre- 
Français  joue  Athatie,  Héraclius^  la  Partie  de  chasse  de  Henri  /F, 
le  Retour  d^ Ulysse  (du  Lys),  et  que  Louis  XVIII  occupe  la  loge 
royale  avec  Madame,  duchesse  d'Angoulême.  Et  l'Opéra  I  Œdipe  à 
Colone!,.  Écoutez:  «  Le  public  avait  les  yeux  fixés  sur  l'Antigone 
française,  quand  Derivis  a  chanté  ces  beaux  vers  : 

Elle  m'a  prodigué  sa  tendresse  et  ses  soins; 

Son  zèle  dans  mes  maux  m'a  fait  trouver  des  oharmes  ; 

Elle  les  partageait,  elle  essuyait  mes  larmes...,  etc.,  etc. 

«  Mais  c'était  au  roi  qu'il  appartenait  de  donner  à  cette  juste 
application  toute  la  solennité  qu'elle  pouvait  recevoir.  Madame  était 
debout  :  le  roi  s'est  levé  devant  elle;  il  a  applaudi  à  plusieurs 
reprises,  en  attachant  sur  l'auguste  orpheline  un  regard  tendre  et 
inefl'able  qui  s'est  éteint  dans  quelques  douces  larmes.  Les  cris 
de  Vive  le  roil  vive  Madame!  retentissaient  dans  toutes  les  parties 
de  la  saJle,  Il  ne  s'apaisaient  que  pour  recommencer  avec  plus  de 


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KAFOLiOIf  ET  SES  DÉTRAGTEUES  .43 

force;  on  les  entendait  encore,  à  demi  étouffés  par  les  pleurs  d'at- 
teudnssemeut»  de  reconnaissance  et  de  joie...  » 

Tonte  la  page  est  de  ce  ton.  Qui  a  signé  ces  lignes  ardentes? 
MartûnvUle?  Saint-Victor?  le  comte  O'Maliony  ?  Duvicquet?  un  des 
zelanti  du  parti  royaliste?  Non  ;  Charles  Nodier,  un  fantaisiste  char- 
mant, trop  sfûrituel  pour  être  fanatique. 

Si  l'on  nous  reprochait  d'abuser  ici  de  l'attendriss^nent,  du 
sentimentalisme  monarchique,  nous  répondrions  :  A  qui  la  faute? 
Le  prince  Napoléon  a  fût  pleurer  son  oncle,  sans  s'inquiéter  de 
savoir  s'il  ne  risquait  pas  de  nous  faire  songer  au  crocodile,  quand 
nous  ne  voulions  nous  souvenir  que  du  lion.  Soyons  sincère  et 
restons  dans  la  mesure.  S'il  s'agit  de  victoires,  de  conquêtes,  de 
trophées,  de  tout  ce  qui  ne  fsdt  pleurer  que  les  mères,  nous  nous 
inclinerons.  Mais,  sur  un  autre  terrain,  sur  le  terrain  arrosé  de 
larmes,  est-ce  que  le  sttnt  lacrymse  rerum^  traduit  en  français,  ne 
s'applique  pas  mieux  à  la  captivité  du  Temple,  au  martyre  de 
Louis  XVI,  de  Marie- Antoinette,  de  Madame  Elisabeth,  à  cette 
reine  forcée  de  raccommoder  elle-même  sa  dernière  robe  noire  et 
traînée  au  supplice  dans  le  tombereau  du  crime,  au  sublime  tes- 
tament de  l'auguste  victime  du  21  janvier,  au  jeune  Louis  XVII, 
livré,  pendant  sa  lente  agonie,  à  tous  les  raffinements  de  cruauté 
de  ses  bourreaux  et  de  ses  geôliers,  à  l'héroïque  orpheline,  si 
simple  dans  sa  grandeur,  si  résignée  dans  ses  souffrances,  parta* 
géant  sa  vie  entre  la  charité  et  le  pardon,  priant  pour  ses  persécu- 
teurs, profitant  de  sa  tardive  délivrance  pour  venir  retrouver  le  vieux 
roi  sans  asile,  presque  sans  pain,  traqué  de  royaume  en  royaume, 
et  dont  elle  devient  la  consolatrice  et  l'appui,  qu'aux  déchirements 
(sic)  du  divorce  avec  l'impératrice  Joséphine,  à  la  grossesse  de 
Marie-Louise,  à  la  naissance  et  aux  premières  dents  du  roi  de 
Rome?  Le  prince  Napoléon  est  impitoyable  pour  les  objets  de  notre 
culte;  il  écrit  avec  une  invraisemblance  qui  va  jusqu'à  l'absurde, 
quand  on  songe  à  ces  terribles  dates  de  1791  et  1792  :  «  Pas  un 
nK>t  (sous  la  plume  de  M.  Taine)  de  l'appel  de  la  royauté  à  l'inter- 
vention étrangère,  des  lettres  de  la  reine,  assistant  aux  conseils 
pour  pouvoir  transmettre  aux  généraux  autrichiens  l'indication 
des  mouvements  de  nos  armées.  »  (?)  —  Le  prince  Napoléon,  quoi 
qu'on  en  ait  dit,  n'a  peur  de  rien.  Il  ne  craint  ni  le  péril  ni  les  repré- 
sailles. Que  penserait-il  pourtant,  si  nous  opposions  à  ses  calomnies 
contre  notre  reine  tout  ce  que  la  médisance  a  raconté  au  sujet  de 
certaines  princesses  de  sa  maison?  Il  a  écrit  avec  un  courage  digne 
d'une  meilleure  cause  :  «  Un  des  plus  vifs  souvenirs  de  ma  jeunesse 
est  le  récit,  fait  par  mon  père,  de  l'arrivée  de  notre  famille  dans 
une  pauvre  maison  des  allées  de  Meilhan,  sans  ressources,  sans 


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14  NAPOLÉON  ET  SES  DÉTRACTEURS 

appui,  dans  une  misère  profonde.  Ces  proscrits,  victimes  de  leur 
amour  pour  la  France,  n'avaient  pour  guide  que  leur  mère...  » 
Que  penserait-il  s'il  connaissait  sur  ce  point  délicat  la  légende 
marseillaise,  dont  je  n'ai  jamais  cru  un  mot?  Mais,  que  voulez-vous? 
tes  sœurs  de  Napoléon  était  si  pauvres...  et  si  jolies!... 

Dans  l'entraînement  universel  dont  nous  parlions  tout  à  l'heure, 
tes  généraux  ne  restaient  pas  en  arrière.  Je  n'ai  pas  besoin  de 
mentionner  Oudinot,  Victor,  Macdonald  :  cela  va  sans  dire.  Le 
malheureux  et  coupable  Ney  fut  très  sincère  en  1814,  quand  il  se 
rangea  passionnément  sous  le  drapeau  de  la  royauté;  cœur  héroïque, 
tête  faible,  il  ne  prévoyait  pas  l'étourdissement  et  la  fascination 
du  retour  de  l'île  d'Elbe.  Royaliste  par  raison,  il  redevint  bona- 
partiste par  hallucination.  Mais  Augereau,  le  rude  soldat  républi- 
cain, l'homme  du  18  fructidor!  —  «  Le  24  avril,  à  midi,  nous 
dit  un  historien  consciencieux  et  véridique,  on  rencontra  près  de 
Valence  le  maréchal  Augereau.  Napoléon  et  le  maréchal  descen- 
dkent  de  voiture  et  allèrent  au-devant  l'un  de  l'autre;  ils  s'embras- 
sèrent; mais,  tandis  que  le  premier  ôta  son  chapeau,  le  second  resta 
la  tête  couverte...  Il  tutoya  l'empereur  en  lui  reprochant  X ambition 
insatiable  à  laquelle  il  avait  sacrifié  la  France...  Augereau,  les 
mains  derrière  le  dos,  le  laissa  partir  sans  même  porter  la  msûn  à  sa 
casquette  de  voyage,  et  quand  l'empereur  fut  monté  en  voiture, 
il  lui  fit  pour  tout  adieu  un  geste  équivoque...  »  Avouons  que,  si 
vraiment,  comme  l'assure  le  prince  Napoléon,  Bonaparte  s'était 
assimilé  la  révolution  et  la  république,  il  dut  regretter,  ce  jour-là, 
que  ses  chers  républicains  fussent  si  mal  élevés. 

Le  prince  Napoléon  proteste  contre  cette  phrase  cruelle  de 
M.  Taine  :  «  Napoléon  Bonaparte  est  lâche  en  Provence.  Quand  il 
se  rend  à  l'île  d'Elbe,  il  a  peur,  et  ne  songe  pas  à  s'en  cacher.  » 

Le  prince  ajoute  :  «  Je  ne  crois  pas  devoir  discuter  la  lâcheté 
de  Napoléon  (il  y  aurait  là,  en  effet,  de  quoi  le  mettre  hors  de  lui- 
même)  je  me  borne  à  signaler  l'autorité  sur  laquelle  M.  Taine 
s'appuie  :  c'est  la  Nouvelle  relation  de  fitinéraire  de  Napoléon  de 
Fontainebleau  à  File  d'Elbe^  par  le  comte  Waldbûrg-Truchsets, 
commissaire  nommé  par  le  roi  de  Prusse!...  Je  n'ajoute  rien.  » 

•Soit!  récusons  le  commissaire  nommé  par  le  roi  de  Prusse;  mais 
l'historien  que  j'ai  déjà  cité  ajoute  que  Napoléon  fit  appeler  le 
sous-préfet  d'Aix.  Ce  sous-préfet  était  l'excellent  M.  du  Peloux, 
ami  de  ma  famille,  lié  avec  les  Tascher  de  la  Pagerie,  le  plus 
modeste  et  le  moins  partial  des  hommes,  plus  favorable  qu'hostile 
à  la  cause  bonapartiste.  Quarante  ans  après,  en  1854,  au  début 
du  second  Empire,  répondant  à  mes  questions,  il  me  raconta  en 
détail  ce  triste  épisode.  «  Napoléon,  me  disait-il,  était  pâle,  trem- 


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NAPOLÉON  ET  SES  DÉTRiCTEORS  tf 

blant,  presque  livide.  A  un  quart  de  lieue  d'Orgon,  il  crut  nécessaire 
à  sa  sûreté  de  prendre  un  déguisement.  Il  se  revêtit  d'une  mauvaise 
redingote  bleue,  se  couvrit  la  tète  d'un  chapeau  rond  avec  une 
cocarde  blanche...  Puis  il  eut  l'idée  de  revêtir  l'uniforme  autrichien 
du  général  Kolher,  et,  pour  dérouter  les  soupçons,  il  sollicita  de  ses 
compagnons  de  route  des  marques  de  familiarité.  Il  demanda  au 
cocher  du  général  Kolher  de  fumer  et  au  général  de  chanter  et  de 
siffler  dans  la  voiture...  »  A  quoi  bon  continuer?  Ce  que  M.  du 
Peloux  ne  disait  pas,  c'est  que  ce  fut  grâce  à  son  admirable  énerve 
que  l'empereur  put  échapper  aux  furies  vengeresses  et  implacables 
d'Orgon,  de  Lambesc  et  de  Saint-Canat. 

Ici  nous  plaiderions  volontiers  les  circonstances  atténuantes.  Si, 
pendant  ce  navrant  itinérmre,  le  vainqueur  d'Arcole,  de  Blarengo 
et  d'Austerlitz,  éprouva  quelque  défaillance,  qui  pourrait  s'en 
étonner?  Sa  santé,  si  nous  en  croyons  le  général  Philippe  de  Ségur 
et  d'autres  témoins  indiscutables,  était,  depuis  1812,  sujette  à  des 
crises  étranges  qui  expliqueraient  ses  alternatives  de  vigueur  et 
d'abattement.  Sa  peau  cesssdt  de  fonctionner,  son  sang  cessait  de 
circuler;  une  agitation  nerveuse  s'emparait  de  tous  ses  organes* 
C'était  comme  une  interruption  de  la  vie  normale  au  profit  d'une 
fièvre  entremêlée  d'évanouissements,  de  syncopes,  de  somnolences 
et  de  visions.  Après  avoir  retrouvé  tout  son  génie  dans  la]  prodi- 
gieuse campagne  de  France,  il  venait  de  traverser  des  épreuves 
eûroyables.  Les  adieux  de  Fontainebleau,  les  sanglots  de  ses  vété- 
rans, l'embrassade  du  général  Petit,  toutes  ces  images  d'un  passé 
de  gloire  à  januûs  perdu  l'avsdent  disposé  à  cet  état  de  l'âme  où 
se  détendent  tous  les  ressorts  de  la  volonté.  L'homme  le  plus 
brave  est  toujours  obligé  de  se  forcer  un  peu  pour  rester  impertur- 
bable, pour  opposer  cette  bravoure  aux  situations  les  plus  diverses. 
Napoléon  avait  affronté  sans  pâlir  de  glorieux  périls,  en  harmonie 
avec  son  ambition,  son  orgueil  et  sa  grandeur.  Cette  fois  le  danger 
était  ignoble,  pire  que  le  poignard  de  Ravaillac,  pire  que  la  machine 
infernale;  il  se  personnifiait  sous  les  traits  de  femmes  du  peuple, 
affolées,  enragées,  prêtes  à  le  déchirer  sans  merci,  aussi  furieuses 
et  moins  poétiques  que  les  Bacchantes  qui  déchirèrent  Orphée.  Le 
prince  Napoléon  nous  dit  :  «  Atteint  plus  encore  dans  son  patrio- 
tisme que  dans  sa  personne,  l'empereur  fut,  il  est  vrai,  douloureu- 
sement affecté  par  le  déchaînement  de  ces  odieuses  passions.  »  C'est 
I)ossible,  mais  c'est  inutile;  sur  ce  chef  d'accusation,  la  cause  est 
entendue. 

11  en  est  d'autres  où  le  plaidoyer  du  prince  Napoléon  se  brisera 
contre  l'évidence,  contre  l'histoire,  contre  le  témoignage  de  tous 
les  contemporains.  L'ambition  est   presque  une   vertu    quand 


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46  NÀFOLfiON  ET  SfiS  DiTRiGTBDRS 

rhomme  qui  a  conscience  de  sa  force  subordonne  ou  du  moins 
associe  cette  ambition  aux  iotârèts,  à  la  grandeur,  au  salut  de  sa 
patrie.  Est-ce  ainsi  que  l'a  comprise  et  pratiqué  Bonaparte?  Se 
sacrifimt*il  à  la  France  lorsque,  en  haine  de  la  monarchie  qui  lui  eût 
barré  le  chemin,  il  envoyait  Augerean,  déjà  nommée  accomplir  le 
crime  de  fructidor  pour  lui  préparer  les  voies,  au  risque  de  replonger 
son  pays  dans  le  gouffre  d'une  nouvelle  Terreur,  organisée  par  les 
jacobins?  Se  sacrifiait-il  à  la  France,  lorsque,  après  une  paix  con- 
clue, il  cherchait  aussitôt  un  prétexte  pour  la  rompre,  procéda  à 
des  levées  en  masse,  et,  finalement,  verser  à  flots  le  plus  pur  et  le 
plus  noble  sang  de  la  France  en  des  guerres  insensées?  Se  sacrifiait- 
il,  au  milieu  des  épouvantables  désastres  de  la  campagne  de  Russie, 
lorsque  les  orpbdines,  les  veuves  et  les  mères  des  milliers  d'officiers 
et  de  soldats  morts  de  froid  et  de  faim,  ensevelis  sous  la  neige, 
destinés  à  n'avoir  d'égaux  en  souffrance  que  les  victimes  de  Jules 
Favre  et  de  Gambetta,  purent  lire  le  fameux  29''  bulletin,  que  je  n'ai 
pas  sous  les  yeux,  mais  qui  pouvait  se  résumer  ainsi  :  «  La  Grande 
Armée  a  péri;  mais  ce  qui  doit  consoler  les  Français,  c'est  que 
l'empereur  n'a  jamais  joui  d'une  meilleure  santé  »  ?  Préférût-il  la 
France  à  son  égoïsme,  à  sou  ambition,  à  son  orgueil,  lorsque, 
la  sachant  paisible  et  prête  i  cicatriser  ses  blessures  sous  une  monar- 
chie tutélaire^  il  s'échappait  de  l'île  d'£lbe  et  débarquait  au  golfe 
Jouan,  sûr,  —  même  en  adoptant  la  chance  la  plus  favorable,  le 
gain  de  la  première  bataille,  —  que  l'Europe,  encore  sous  les  armées, 
n'en  démordrait  pas,  qu'il  allait  exposer  sa  patrie  à  une  seconde 
invasion,  plus  horrible,  plus  exigeante,  plus  destructive  que  celle 
de  181&,  et  que,  dans  cette  lutte  dont  le  dénouement  n'était  que 
trop  facile  à  prévoir,  la  France  épuisée,  meurtrie,  agonisante,  aurait 
encore  à  tirer  de  ses  veines  taries  les  dernières  gouttes  de  son  sang? 
J'ai  déjà  dit  un  mot,  d'après  le  prince  Napoléon,  de  la  sensibilité 
du  grand  empereur,  de  sa  faculté  lacrymatoire.  Son  neveu  nous  dit  : 
«  Il  pleura  au  chevçt  de  Lannes,  son  ami  mourant.  Il  pleura  en 
apprenant  la  capitulation  de  Baylen;  il  pleura  en  se  séparant  de 
Joséphine.  »  Le  panégyriste  aurait  pu  ajouter  que  Gros,  dans  son 
admirable  tableau  de  la  bataille  d'Eylau  (presque  aussi  perdue  que 
gagnée)  nous  avait  montré  l'empereur,  contemplant,  les  larmes  aux 
yeux  et  les  yeux  levés  au  ciel,  l'effrayant  champ  de  bataille,  jonché 
de  cadavres,  qui,  vingt-quatre  heures  auparavant,  auraient  eu  le 
droit  de  lui  dire  :  «  Cœsm%  morituri  te  salutant!  »  Cette  sensibilité, 
purement  physique  et  nerveuse,  ne  signifie  rien,  quand  elle  ne  prend 
pas  sa  source  dans  les  profondeurs  de  l'âme,  quand  elle  ne  s'explique 
pas  par  la  délicatesse  de  l'esprit  et  du  cœur.  Chez  Napoléon  Bona- 
parte, cette  délicatesse  brillait  par  son  absence.  Il  l'abandonnait  aux 


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juimiasi  BT  SES  DferRAcrfiDRS  ti 

boomes  ordmaires.  Ses  brutalités  inyolontaîres  on  voulues,  qui 
iâisaîent  peut-être  partie  de  son  programoie  impératif  et  de  son 
goût  d'intimidation,  se  combinaient  chez  lui  avec  un  vice  d'éducation 
première  :  «  Je  n'ai  jamais  pu  faire  de  lui  un  homme  bien  élevé  », 
disait  fit)idanent  le  prince  de  Talleyrand  après  une  scène  violente 
o&  h  mahre  l'avût  traité  comme  le  dernier  des  valets.  Ses  colères 
étaient  à  la  fois  olympiennes  et  grossières.  Elles  tenaient  tout 
ensemble  de  Jupiter  tonnant  et  du  rustre.  Ses  caresses  laisaaâent 
preœentir  la  griffe  sous  le  vetours.  U  tirait  l'oreille  jusqu'au  sang, 
pour  ne  pas  en  perdre  l'habitude. 

Rouvrons  les  Mémoires  de  Chateaubrismd,  afin  de  mettre  le 
génie  en  présence  du  génie.  Dans  ces  Mémoires^  si  beaux  quand 
ils  ne  scmt  pas  offensifs,  l'illustre  écrivain  tient,  à  propos  de  Bona-- 
parte,  un  tout  autre  langage  que  dans  Buonaparte  et  les  Bourbons.^ 
U  est  atteint  de  la  contagion  de  sa  grandeur.  Il  entend,  le 
20  mars  180A,  un  homme  et  une  femme  crier  :  «  Jugement  de  la 
commission  militaire  qui  condamne  à  la  peine  de  mort  le  nomjué 
Louis-An toine-Henri  de  Bourbon.  » 

Le  nommé!...  La  haine  du  cabinet  de  Berlin,  ajoute  Chateau- 
briand, sortit  de  cette  origine.  Quelques  jours  après,  le  prince 
Louis  de  Prusse  écrivait  à  ftP*  de  Staël  en  commençant  son 
billet  par  ces  mots  :  «  Le  nommé  Louis  de  Prusse  fait  demander  & 
madame  de  Staël,  etc.,  etc.  »  Louis  de  Prusse I  €k)mment  écrire  ce 
nom  sans  un  serrement  de  cœur,  sans  rappeler  quelle  fut  l'attitude 
de  Napoléon  à  l'égard  de  la  reine  Louise  et  quelles  effroyables 
représailles  elle  préparait  à  l'avenir?  C'est  surtout  vis-à-vis  la  fai- 
blesse et  le  malheur  que  lui  manquaient  ces  délicatesses  dont 
nous  parlions  tout  à  l'heure.  Que  serait-ce  si  nous  rappelions  les 
souffi^nces  et  la  captivité  du  pape  Pie  VII,  ce  modèle  de  sainteté, 
de  résignation  et  de  douceur?  Le  prince  Napoléon,  qui  se  devrait  à 
lui-même,  à  ses  amis  et  à  ses  anciens  convives  du  Vendredi-Saint, 
d'être  complètement  indifférent  en  matière  de  religion,  vante 
chaleureusement  le  Concordat.  Il  a  raison  ;  mais  que  devenait  la 
pensée  conciliante  et  réparatrice  qui  avait  dicté  le  Concordat^ 
lorsque  l'empereur  opprimait  le  chef  de  l'Église,  lorsqu'il  lui  faisait 
subir  les  plus  cruelles  tortures,  l'emprisonnait  à  Fontainebleau, 
créait  un  schisme  et  ne  trouvait  de  place  dans  Rome  que  pour  k 
trône  d'un  enfant?  Si  l'empire  avait  duré  quelques  années  de  plus, 
ce  schisme  serait  devenu  la  reli^on  de  l'État.  C'est  que  ce  maître 
es  diespotisme  ne  pouvait  supporter,  même  dans  les  consciences  ^ 
les  âmes,  une  autorité  indépendante  de  la  sienne.  La  tiare  lui 
faisait  ombrage,  comme  les  antiques  couronnes  dont  il  avait  coiffé 
ses  frères,  incapables  d'ajuster  leurs  têtes  à  cette  royale  coiffure. 


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4s  KiPOLÉON  ET  SES  DÉTRACTEURS 

Il  lui  fallait  une  Église  dont  il  eût  été  le  dieu,  un  pape  qu'il  eût 
gouverné  à  sa  guise,  des  évêques  et  des  prêtres  que  rien  n'aurait 
distingués  des  popes  de  l'Église  russe.  Qu'on  me  permette  de  céder 
encore  une  fois  à  ma  manie  et  d'évoquer  ici  un  de  mes  souvenirs 
de  jeunesse.  Pendant  mes  années  de  droit,  —  de  1831  à  1834*,  — 
j'allais  souvent  au  musée  du  Luxembourg,  où  étaient  exposés  les 
tableaux  de  Gros,  et  d'où  l'on  n'avait  pas  encore  enlevé  le  portrait 
de  Pie  VII,  par  David.  Louis  David  avait  été  ré^cide  et  terroriste  ; 
mais  c'était  un  grand  artiste,et  ce  portrait  m'a  toujours  paru  un  des 
chefs-d'œuvre  de  la  peinture  moderne.  J'étais  saisi  par  le  contraste 
de  ces  batailles  où  le  sang  rougissait  la  neige,  où  les  morts  et  les 
blessés,  aux  visages  cadavériques  ou  contractés  par  la  douleur, 
s'amoncelaient  [au  premier  plan,  scènes  terribles  dominées  par  la 
figure  un  peu  théâtrale  de  Bonaparte,  avec  le  pâle  visage  de  Pie  VII, 
où  se  révélait  une  ineffable  expression  de  tristesse,  tempérée  par 
la  sérénité  du  chrétien,  du  pontife,  qui  sait  que  son  royaume  n'est 
pas  de  ce  monde,  mais  que  les  divines  espérances  consolent  des 
angoisses  d'ici-bas.  Ma  jeune  imagination  trouvait  dans  ce  contraste 
un  symbole.  Ce  pape  infirme,  désarmé,  isolé  dans  ce  cadre  comme 
dans  le  monde,  n'ayant  d'autre  défense  que  son  droit,  sa  foi,  sa 
faiblesse  et  sa  bonté,  ce  pape,  qui  n'avait  fait  de  mal  à  personne, 
persécuté  dans  son  innocence  et  son  malheur,  représentait  à  mes 
yeux  une  puissance  invisible,  idéale,  supérieure,  destinée  à  prendre 
un  jour  sa  revanche  contre  l'énorme  puissance  qui  l'opprimait  en 
donnant  asile  à  la  famille  de  son  oppresseur,  mise  au  ban  de  toutes 
les  chancelleries  européennes. 

Bonaparte  ne  voulait  de  la  religion  que  comme  moyen  de  gou- 
vernement. Il  ne  comprenait  pas  la  vraie  piété  sur  laquelle  il 
marchait  comme  sa  botte  aurait  marché  sur  une  sensitive.  Or  la 
piété  est  la  plus  exquise^des  délicatesses  de  l'âme,  celle  qui  a  Dieu 
pour  objet.  C'est  pour  cela  que,  même  dans  les  classes  les  plus 
inférieures,  il  est  bien  rare  de  rencontrer  la  grossièreté  chez  une 
personne  sincèrement  pieuse.  C'est  pour  cela  que  les  femmes  s'y 
entendent  mieux  que  nous.  Les  femmes,  ai-je  dit?  Napoléon  a-t-il 
su  se  faire  aimer  d'elles  Je  ne  le  crois  pas.  On  chante  dans  je  ne 
sais  quel  opéra-comique  :  «  La  pitié  n'est  pas  de  l'amour  I  >» 
L'admiration,  non  plus,  n'est  pas  de  l'amour.  —  «  On  assure  que 
la  duchesse,  votre  mère,  ne  m'aime  pas,  disait  l'empereur  au 
comte  Louis  de  Narbonne.  —  Sire,  elle  n'en  est  encore  qu'à  l'admi- 
ration »,  répondait  le  fin  courtisan.  L'admiration  dont  il  s'agit  ici 
n'est  pas,  bien  entendu,  celle  d'une  vieille  duchesse.  Bonaparte  a 
pu  et  dû  inspirer  l'enthousiasme,  une  exaltation  sur  laquelle  il 
était  facile  de  se  tromper,  mais  qui  restait  toute  dans  la  tête.  Il  y 


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AAPOliœi  R  SES  DÊTRACTEUBS  U 

uvait  deux  raisons  pour  qu*U  ne  fût  pas  aimé  dans  la  vérûii':: 

accpptioû  du  mot.  Il  apportât  dans  ses  relations  arec  les  f«=^  ^ 

wn  sentiment  dominateor,  et  elles  devinaient  qvTû  les 

ou  du  moins  qa*il  les  rédoîsait  à  Il^onneur  denfanter  et 

les  conscrits  de  l'avenir,  ce  qui  est  d*une  excdlente 

De  suffit  pas  aux  femmes  sentimentales.  Bonaparte  s*est  fu  or 

telle  part  dans  l'histoire,  qu'il  n'en  reste  plus  pour  le  roaor. 

Bonaparte  sentimental,  n'en  déplaise  au  prince  NapûriiL*  ^i 
invraisemblable.  Bonaparte  pacifique  l'est  encore  pSos.  Le  pr:i:r 
Napoléon  a  toujours  passé  pour  un  homme  d'esprit,  «  sxr-.:-j' 
pour  le  contraire  d'un  homme  naïf.  Son  livre,  je  me  ici?-  àt    r 
jeconnaitre,  est  écrit  d'un  bon  style,  simple,  net,  correcu  ^«ïir 
aossi  loin  de  la  sédieresse  voulue  de  M.  Taine  que  des  scrrAirr^ 
de  l'école  nouvelle  et  de  l'emphase  à  laquelle  poank  awsneîn  a^ 
laisser  entraîner  un  défenseur  de  la  gloire  impériale  <  à  la  trtna^îi^ 
fut  parfois  emphatique.  Les  hommes  d'esprit  oe  doirei-t  pa»  mir- 
jours  se  figurer  qu'ils  ont  affaire  à  des  imbéciles.  Le  piûce  Xior- 
Jéon  écrit  avec  sang-froid  :  «  Voilà  donc  cette  gigaptesqae  a=Li'.- 
tien,  cette  soif  de  la  domination,  cette  passion  sanguinaire!  Li 
paix,  il  l'offre,  il  la  demande^  dès  qu'il  a  vaincu.  La  paix  esa  1S05. 
la  paix  en  1807,  la  paix  en  1809,  la  paix  en  1812,  la  paix  en  1815, 
qui  donc  la  désire,  sinon  lui?  »  Mais  d'abord,  répondrai-je,  plus 
vous  alignerez  de  traités  de  paix,  plus  nous  aurons  le  droit  de 
sons  rappeler  le  nombre  effrayant  des  guerres  que  ces  traités 
terminaient...  provisoirement.  Les  enfants  n'ont  jamais  plus  de 
plaliûr  à  se  rouler  dans  le  ruisseau  ou  dans  la  poussière  que 
lorsgn'on  vient  de  leur  mettre  une  jaquette  neuve.  On  dirait  vrai- 
ment que  Napoléon  Bonaparte  n'a  conclu,  accepté  ou  proposé  tant 
de  paix  que  pour  avoir  le  plsûsir  de  les  rompre.  Voyons  1  La  guerre 
d'Espagne!  si  maladroite  à  la  fois  et  si  coupable,  parsemée  de  tant 
de  violcnices,  d'iniqtdtés,  de  pillages,  de  sacrilèges,  si  attentatoire 
au  droit  des  nations,  si  justement  signalée  par  l'histoire  comme 
réaniasant  toutes   les   conditions  désirables  pour  inaugurer  le 
déclin  de  la  fortune  impériale.  En  1809,  Cambacérès,  le  plus  clair- 
voyant des  politiques  groupés  autour  de  l'empereur,  émettait  le 
vœu  qu'il  épousât  une  princesse  russe  plutôt  qu'une  archiduchesse 
d'Autriche,  parce  que,  disait-il,  connaissant  bien  son  maître,  nous 
aurons  inévitablement  la  guerre  avec  le  souverain  dont  nous  n'au- 
rons pas  épousé  la  fille  ou  la  sœur,  et  la  guerre  avec  l'Autriche 
m'effiajenut  moins  qu'avec  la  Russie.  »  Hélas!  l'événement  dépassa 
ses  prévisions  sinistres.  Arrêtons-nous  un  moment  à  cette  année 
1810,  qui,  au  dehors  et  officiellement,  sembla  marquer  l'apogée  de 
ïemjnre,  tandis  que  les  termites  rongeaient  déjà  les  pieds  d'argile 
^0  ocTonM  1887.  4 


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bO  KAPOLÊON  ET  SES  DÉTRACTEURS 

du  colosse.  L'Angleterre,  à  bout  de  ressources,  TEspagne  et  l'Italîê 
sous  le  sceptre  de  rois  improvisés  et  délégués  par  l'empereur, 
TaUiance  avec  l'Autriche,  la  Prusse  ayant  encore  à  cicatriser  les 
blessures  d'Iéna,  la  Russie  tenfie  en  respect  par  le  lointain,  par  le 
voisinage  de  la  Pologne,  par  le  prestige  de  Napoléon,  auquel 
Alexandre  lui-même  n'avait  pas  échappé...  Pour  qu'une  guerre 
sortît  de  cette  situation,  il  fallait  que  Bonaparte  fût  la  guerre 
incamée!  «Tomber,  nous  dit  le  prince  Napoléon,  d'un  trône  comme 
le  sien  à  la  principauté  de  l'île  d'Elbe,  quelle  chute  pour  Napo- 
léon! Pourtant  il  eût  accepté  le  sacrifice;  il  aurait  vécu  là,  si  on 
l'y  eût  laissé  vivre  et  si  le  cri  de  la  France  n'était  pas  venu 
retentir  sur  son  rocher.  A  cet  appel  passionné^  il  répond  avec  sa 
décision  ordinaire.  »  Le  cri  de  la  France!  Appel  passionné!... 
Ahî  c'est  trop  fort!  Et  où  était-elle,  cette  France?  Était-ce  la 
France  des  campagnes,  forcée  d'interrompre  le  sillon  commencé  et 
de  compter  le  peu  d'hommes  valides  qui  lui  restaient  encore,  en  se 
disant  que  bientôt  il  ne  lui  en  resterait  plus  !  Était-ce  la  France  des 
grandes  villes?  Biais  Marseille,  Bordeaux,  Lyon,  Toulouse,  n'étaient 
pas  encore  résignées  à  subir  cet  épilogue  de  l'Empire,  quand  fini- 
rent les  (^lent-Jours  !  Le  cri  passionné  de  la  France?  Alors,  pour- 
quoi Bonaparte,  débarquant  sur  une  plage  déserte,  eut-il  soin 
d'éviter  les  lieux  habités,  de  suivre  des  sentiers  de  traverse  dans 
les  montagnes  des  Basses  et  des  Hautes-Alpes?  Pourquoi  ne  conv- 
mença-t-il  à  respirer  et  à  espérer  que  lorsqu'il  aperçut  les  premiers 
uniformes,  c'est-à-dire  la  France  militaire  se  cUsposant,  une  der- 
nière fois,  à  étoufl^er  le  vœu,  le  cri  de  la  France  rurale,  industrielle, 
bourgeoise,  travailleuse,  populaire?  Je  ne  crains  pas  de  me  ti-omper 
en  affirmant  que,  à  cette  date  fatale,  sur  trente  millions  de  Français, 
il  n'y  en  avait  pas  cinq  cent  mille  qui  désfarassent  le  retour  de 
l'Empereur,  et  pas  deux  millions  pour  qui  ce  retour  ne  fût  un  sujet 
de  douleur,  d'angoisse  et  d'épouvante.  Ce  fut  un  complot,  une 
explosion  militaire,  ou  plutôt  encore  une  apparition  extraordinœdre 
qui  donna  le  vertige  aux  survivants  de  nos  grandes  guerres,  dépaysés 
dans  la  paix.  Ce  fut  aussi  une  ébullition  de  vanité,  chez  les  maré- 
chales et  les  duchesses  ,de  l'Empire,  offusquées  des  airs  de  supé- 
riorité des  grandes  dames  d'ancien  régime  et  furieuses  de  se  sentir 
moins  bien  élevées  que  les  la  Rochefoucauld  et  les  Montmorency. 
Le  prince  Napoléon  ajoute  :  «  Il  ne  poursuit  plus  le  rétablissement 
de  l'ancien  empire.  11  sent  qu'il  faut  à  la  nation  des  libertés  et  un 
régime  plus  large.  Il  se  plie  aux  événements;  sa  bonne  foi  est 
entière.  Qui  appelle-t-il  dans  ses  conseils?  Benjamin  Constant,  â 
qui  il  confie  la  rédaction  de  l'acte  additionnel.  »  Benjamin  Cons- 
tant, que  les  plaisantins  de  l'époque  appelèrent  Benjamin  incons- 


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NAPOLEON  ST  SES  DJ^TRiGTEURS  51 

tant!  Uaoteur  de  V Esprit  (Ttisurpation  eu  de  conquête j  qui  n'ayaît 
pas  un  an  de  datel  Benjamin  Constant,  déconsidéré  déjà,  et  que 
cette  incroyable  palinodie  acheva  de  discréditer  I  Benjamin  Cons- 
la&t,  dont,  à  ce  moment,  un  sourire  de  W"  Récamier  aurait  fait 
ad  libitum^  un  ultra^  un  bonapartiste,  un  jacobin,  un  catholique, 
an  ][Nn^estant,  un  mahométan  ou  un  juif! 

Pttsonne  ne  prit  au  sérieux  cet  aae  additionnel  et  ces  velléités 
de  lijbéralisme.  Si  Napoléon  avait  gagné  la  bataille  de  Waterloo,  il 
serait  infaillibl^nent  revenu  à  ses  intincts  de  despote,  de  même 
que  Napoléon  III,  dont  l'Empire  libéral  s'effondrait  déjà  de  toutes 
parts,  serait  revenu  à  la  constitution  de  1852,  si  la  guerre  de  1870 
avût  Uen  tourné.  Ceci  me  ramène  à  la  question  qui,  selon  moi, 
domine  ce  débat.  A  quoi  bon  discuter  sur  le  plus  ou  moins  de 
sentiments  pacifiques  de  Napoléon  Bonaparte?  La  guerre,  une 
goerre  permanente,  sans  un  et  sans  frein,  était  la  condition  même 
de  sa  destinée,  de  sa  puissance,  de  sa  grandeur,  de  son  génie. 
La  guerre  foudroya  son  empire  :  la  paix  l'aurait  tué,  et,  si  un  vieux 
proverbe  a  pu  dire  :  «  Tout  est  bien,  qui  finit  bien  »,  —  la  guerre 
à  perpétuité  est  condamnée  à  prouver  tôt  ou  tard  que  tout  est  mal, 
qui  iuût  mal.  Napoléon  III  était  arrivé  à  cinquante  ans  sans  faire  la 
gaerre.  U  n'^  avait  ni  le  tempérament,  ni  la  vocation,  ni  le  talent. 
U  avsut  dit,  sincèrement  peut-être  :  «  L'empire,  c'est  la  paix!  »  — 
Et  cependant  il  a  suffi  qu'il  s'appelât  Bonaparte,  qu'il  fût  le  neveu 
du  grand  empereur,  qu'il  dût  sa  couronne  au  prestige  de  son  nom, 
qu'il  recueillit  les  traditions  ou  mît  en  pratique  les  Idées  yiapoléo- 
mennes^  pour  que  la  guerre,  cause  de  son  avènement,  devînt  la 
nëceasîlé  de  son  r^e,  déterminât  sa  chute,  et  qu'il  se  trouvât  un 
jour  dans  l'alternative  ou  de  mourir  de  langueur  en  donnant  à  la 
France  les  libertés  propres  à  le  renverser,  ou  de  périr  de  mort 
via/ente  en  risquant  son  dernier  enjeu  sur  une  mauvaise  carte.  Et 
quelles  guerres!  La  guerre  de  Crimée,  au  moins  inutile,  entreprise 
au  profit  des  Anglais,  où  le  climat,  le  choléra  et  les  maladies  déci- 
nièreot  ceux  qu'épargna  l'artillerie  de  Totdeben,  et  où  nous  nous 
aliénâmes  les  sympathies  de  la  Russie,  notre  meilleure,  notre  plus 
sûieaUiëe;  la  guerre  d'Italie,  coupable,  impie,  plus  funeste  dans 
ses  stériles  victoires  que  d'autres  guerres  dans  leurs  défaites;  abou« 
tissant  à  nous  faire  tomber  dans  le  piège  de  l'insidieux  Cavour  et 
nous  créant,  pour  les  heures  d'adversité,  d'une  part  un  levain  de  ran- 
cunes, de  l'autre  un  ferment  d'ingratitudes;  la  guerre  du  Mexique*, 
inseosée,  ruineuse,  tragique,  hérissée  de  sombres  présages,  noyée 
dans  le  sang  de  Maximilien;  la  guerre  de  1870,  qu'il  était  si  facile 
d'énttt  et  où  se  révéla,  dans  toute  son  horreur,  la  prédestination 
ttipoJéooîeune,  suite  des  u>éës  du  même  nom.  S'il  plaisait  à  la 


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52  NiPOLÉON  ET  SES  DÉTRACTEURS 

France  d'essayer  d'une  troisième  expérience,  plus  ça  changer^dt, 
plus  ce  serait  la  même  chose.  Des  causes  analogues  produiraient 
des  effets  semblables.  Ce  troisième  empire  achèverait  notre  ruine... 
Mais  que  dis-je?  je  me  trompe;  grâce  à  la  troisième  République, 
conséquence  du  second  empire,  il  n'aurait  plus  rien  à  ruiner. 

En  1848,  on  nous  disait  à  satiété  :  «  Au  moins,  ne  confondez  pas 
le  prince  Louis  Bonaparte  avec  son  frère,  affilié  aux  sociétés 
secrètes,  mort  dans  l'insurrection  de  la  Romagne.  »  Et,  onze  ans 
après.  Napoléon  III  déclarait  la  guerre  à  l'Autriche,  sous  la  pression 
du  carbonarisme  italien! 

Le  chapitre  intitulé  Correspondance  de  Napoléon  /•'  contient 
un  détail  assez  curieux.  Le  prince  Napoléon,  président  de  la  com- 
mission, fit  éliminer  Prosper  Mérimée;  à  titre  d'athée?  Pas  préci- 
sément; c'eût  été  tirer  sur  les  siens.  «  Mérimée,  nous  dit-il,  était 
un  sceptique  (!)  et  un  cynique.  Il  aimait  à  se  moquer  de  tout, 
surtout  de  Napoléon  P'.  »  Je  ne  m'en  étais  jamais  aperçu.  Mérimée, 
rencontrant  dans  la  Correspondance  une  lettre  quelque  peu  gau- 
loise, voulait  absolument  qu'on  la  publiât.  La  pudeur  du  prince 
Napoléon  ne  pouvait  y  consentir.  Il  exigea  la  démission  de  l'auteur 
de  Colomba.  Voyez  pourtant  ce  que  c'est  qu'un  esprit  tourné  à  la 
malveillance  I  Je  croirais  plutôt  que  le  prince,  qui  détestait  l'Impé- 
ratrice, —  laquelle  le  lui  rendait  bien,  —  se  sentait  mal  â  l'aise  à 
côté  de  Mérimée,  qu'il  savait  fort  avant  dans  l'intimité  de  la  belle 
souveraine,  et  qui  s'intitulait  lui-même  le  Bouffon  de  t Impératrice. 
Qui  ne  connaît  le  joli  mot  de  celle-ci  au  jeune  prince  impérial,  qui 
lui  demandait  la  différence  entre  un  malheur  et  un  accident  :  «  Mon 
enfant,  je  vais  te  l'expliquer  :  un  accident,  ce  serait,  par  exemple, 
si  le  cousin  Napoléon  tombait  dans  un  puits  ;  un  malheur,  c'est  si 
on  l'en  retirait  »? 

Il  existe  un  point  sur  lequel  nous  sommes  parfaitement  d'accord 
avec  le  défenseur  ou  le  panégyriste  de  Napoléon  I",  Il  ne  néglige 
rien  pour  nous  prouver  ou  nous  rappeler  que  le  trait  dominant  de 
son  oncle  fut  le  génie  révolutionnaire,  qui,  grâce  â  lui,  se  trans- 
forma sans  abdiquer;  que  sa  principale  gloire  est  d'avoir,  avant, 
pendant  et  après  le  Consulat,  refoulé  la  monarchie,  qui  allait  revenir, 
telle  que  la  voulaient  Malouet,  Mallet  du  Pan,  Monnier,  etc.;  que 
l'homme  du  18  Brumaire  fut  moins  le  réparateur,  le  dompteur  du 
jacobinisme,  rétablissant  le  principe  d'autorité,  assurant  l'ordre, 
relevant  les  autels,  reconstituant  les  hiérarchies  sociales,  que  la 
Révolution  faite  homme.  Elle  lui  permit  de  l'avilir  en  la  personne 
des  républicains  de  la  Convention  et  de  la  Terreur,  de  la  repétrir  à 
sa  guise,  de  remplacer  les  échafauds  par  les  champs  de  bataille, 
d'être,  en  un  mot,  un  inflexible  despote,  pourvu  qu'il  la  protégeât 


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KAFOLÉOll  ET  SES  DÉnULCTEURS  53 

contre  île  retour  de  la  royauté,  que  Ton  devinât  le  bonnet  rouge 
sons  le  diadème,  et  la  carmagnole  sous  le  manteau  impérial;  pourvu 
qull  lui  ladssât  la  chance  de  renaître  un  jour,  non  pas,  grand  Dieu! 
au  profit  de  la  liberté,  qu'elle  n'aima  pas  plus  que  lui,  mais  au 
profit  de  la  démocratie,  en  attendant  pire.  Oui,  nous  sommes  d'ac- 
cord; mais  alors  le  mot  de  M"""  de  Staél,  qui  nous  avait  si  fort  ré- 
Yoltés  —  Robespierre  à  cheval  I  —  ne  serait  plus  aussi  ntonstrueux  ; 
il  ne  s'agit  que  de  grandir  le  cheval  et  d'atténuer  Robespierre. 
Il  y  a  là  de  quoi  faire  réfléchir  les  hommes  qui,  dans  le  parti 
bonapartiste,  représentent  la  Droite,  avec  tous  ses  attributs  les 
plus  précieux;  dévouement  à  la  religion,  rappel  des  congrégations 
religieuse,  guerre  aux  ruineuses  folies  de  la  laïcisation,  revanche 
de  la  morale  et  de  la  décence  publiques  odieusement  outragées  en 
politique  et  en  littérature,  assainissement  de  la  société,  menacée 
de  tomber  en  putréfaction;  relations  respectueuses  et  cordiales 
avec  la  cour  de  Rome,  etc.,  etc.  En  admettant  que  le  prince  Victor 
soit  à  l'état  de  rupture  complète  avec  son  père,  —  ce  qui,  par 
parenthèses,  ne  serait  bien  honorable  ni  pour  l'un  ni  pour  l'autre,  — 
Û  y  aurait  toujours  la  fatalité  du  nom,  la  tyrannie  des  souvenirs, 
ta  complicité  révoludonnaire,  les  corrosifs  démocratiques  ;  il  y  aurait 
toujours  ces  deux  faits  accablants  :  l"*  que  les  idées  napoléoniennes, 
ruminées  de  1815  à  1851,  et  appliquées  de  1851  à  1870,  nous  ont 
coûté  20  milliards,  ont  abouti  à  la  troisième  invasion,  aux  incen- 
dies et  aux  massacres  de  la  Commune,  aux  ignominies  de  la  troi- 
sième république,  à  la  mutilation  de  la  France,  à  l'apothéose  de 
Gambetta,  acclamé  de  son  vivant  et  déifié  après  sa  mort,  pour  avoir 
aggravé  des  trois  quarts  les  pertes  de  nos  armées,  les  souffrances 
de  nos  soldats,  les  horreurs  de  l'invasion,  les  frais  de  la  guerre  et 
les  exigences  de  la  Prusse;  2*  que,  dans  le  livre  du  prince  Napoléon, 
toat  ce  qui  est  vrai,  incontestable,  est  justement  ce  qui  rétablit  la 
communauté,  la  responsabilité,  l'assimilation,  l'identité,  entre 
Bonaparte  et  la  Révolution,  tout  ce  qui  le  représente  comme  le 
sauveur  de  la  Révolution  plus  encore  que  de  la  société.  Pour  nous, 
nous  n'avons  jamsds  été  plus  aCtrmis  dans  nos  principes  monar- 
chiques et  dans  nos  sentiments  royalistes  qu'après  avoir  lu  ce 
rolume  dont  l'auteur  prouve  avec  talent  qu'un  bonapartiste,  quoi 
qu'il  fasse,  ne  peut  être  qu'un  révolutionnahre. 

30  septembre.  Armand  de  Pontmartin. 

P.  S.  —  Cet  article  était  écrit  au  moment  où  je  reçois  le  premier 
volume  des  Mémoires  de  M.  de  Villèle.  J'y  trouve,  notamment  au 
sujet  du  retour  de  l'île  d'Elbe,  des  pages  admirables  et  accablantes 
pour  le  crime  de  l'oncle  et  le  plaidoyer  du  neveu. 


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LES  INVALIDATIONS 

EN  ANGLETERRE  ET  EN  FRANCE 


I 

L'opmion  et  la  presse  se  sont  occupées,  plus  d*uDe  fois,  notam* 
ment  au  début  des  dernières  législatures,  de  la  question  de  la  véri^ 
fication  des  pouvoirs  des  membres  du  Parlement. 

Tous  les  esprits  impartiaux  et  sensés,  étrangers  aux  intrigues 
des  politiciens,  ont  été  frappés  de  Tagitation  et  de  la  stérilité  des 
séances  consacrées  aux  élections  contestées  ;  ils  ont  été  sdnsi  ame* 
nés  à  se  demander  s'il  était  réellement  indispensable  au  régime 
parlementaire,  que  les  assemblées  législatives  décidassent  de  la 
validité  des  pouvoirs  de  leurs  membres.  Ce  droit,  légitime  sans 
doute  et  qui  n*est  pas  sans  avantage,  tant  qu'il  reste  pratiqué  avec 
sincérité,  ne  dégénëre-t-il  pas  en  abus  odieux  lorsqu'une  majorité 
tyrannique  et  sans  conscience  le  transforme  en  machine  de  guerre 
destinée  à  écraser  la  minorité? 

Ne  semble-t-il  pas  plus  conforme  à  l'équité  de  confier  ce  soin  à 
un  pouvoir  placé  en  dehors  ou,  du  moins,  à  côté  des  agitations 
politiques  et  dont  le  verdict  aussi  impartial  que  peuvent  l'être  les 
décisions  humaines,  ne  froisserait  pas  le  sentiment  de  la  justice  et 
rehausserait  même  le  prestige  d'un  mandat  soustrait  dès  lors  aux 
complaisances  comme  aux  rancunes  des  coteries  parlementaires? 

Une  telle  pensée,  insphrée  par  le  gros  bon  sens  auquel  il  répugne 
de  voir  le  même  tribunal  juge  et  partie,  ne  semble  pas  sans  séduc- 
tion  pour  les  adeptes,  hélas  I  de  plus  en  plus  rares,  de  la  justice  et 
du  vrai  libéralisme  :  beaucoup  trouveront  que  c'est  parfait  eE 
théorie;  mais  dans  la  pratique,  s'écriera-t-on,  n'est-ce  pas  le 
renoncement  à  l'une  des  prérogatives  essentielles  des  assemblées 
politiques,  la  restriction  du  droit  parlementaire? 

Nous  nous  proposons  de  répondre  à  cette  objection  en  indiquant 
comment  le  Parlement  britannique,  assurément  aussi  soucieux  de 


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LES  mYALIDÀTIONS  EK  ANGLETERRE  ET  EN  FRANGE         55 

ses  droits,  aussi  jaloux  de  ses  privilèges  qu'aucun  autre,  est  arrivé 
pea  â  peu  à  reconnaître  qu'il  y  avait  avantage  à  abandonner  à  des 
juges  pris  hors  de  son  sein,  la  vérification  des  pouvoirs  de  ses 
membres.  La  Cbambre  des  communes  a-t-elle  été  diminuée  par  le 
fait  de  cet  abandon?  La  grandeur  de  son  rôle,  son  prestige  dans  le 
inonde  entier  en  ont-ils  été  affaiblis?  N'est-elle  plus  en  état  de  sou- 
teolr  la  comparaison  avec  les  Parlements  des  autres  pays,  arec 
notre  Sénat  et  notre  Cbambre  des  députés  par  exemple?  C'est  ce 
que  chacun  a  le  droit  d'apprécier. 


Il 


L'Ulster  peut  être  considéré  comme  le  boulevard  du  protestan- 
tisme en  Irlande,  et  la  ville  de  Londonderry  ou  Derry  est  à  juste 
titre  réputée  la  place  forte  du  protestantisme  dans  rÛlster. 

Lorsque  Jacques  I"  entreprit,  au  commencement  du  dix-septième 
sîèele,  la.  piœiiation  de  FUlster,  il  donna  aux  douze  grandes  corpo- 
rations de  Londres,  le  comté  et  la  ville  de  Derry  qui  faisaient  partie 
des  terres  confisquées  sur  les  comtes  de  Tyrone,  de  Tyrconnel  et 
leurs  aQlés;  elles  y  envoyèrent  immédiatement  des  colons  qui 
prirent  possesâon  des  meilleures  terres  et  repoussèrent  les  Irlandais 
dans  les  marais,  dans  les  terrains  sablonneux  et  stériles  ;  la  ville  de 
Derry  fut  fortifiée  avec  soin  et  repeuplée  exclusivement  d'Anglais. 
Les  indigènes  n'avaient  pas  le  droit  d'habiter  dans  l'enceinte  des 
Tilles  fortifiées;  pour  mieux  affirmer  leur  domination,  les  corpo- 
rations de  Londres  firent  prendre,  au  comté  et  à  la  ville,  le  nom  de 
Londonderry,  qu'ils  ont  gardé  jusqu'à  ce  jour  et  qui  figure  dans  le 
titre  d'une  grande  famille  irlandaise  :  Castlereagh,  qui  représenta 
l'Angleterre  au  congrès  de  Vienne  en  1815,  appartenait  à  cette 
famille;  le  marquis  de  Londonderry  est  actuellement  vice-roi  dlr- 
lande. 

Les  nationalistes  n'ont  jamsus  accepté  cette  addition  d'origine 
étrangère  et  disent  toujours  «  Derry  » . 

En  1641,  lors  de  la  grande  insurrection  dans  laquelle  la  plupart 
dès  colons  anglais  établis  dans  l'Ulster  furent  massacrés,  Derry, 
grâce  à  sa  situation  sur  les  bords  du  lac  Fayle,  grâce  à  ses  fortifi- 
cations, put  donner  asile  à  un  grand  nombre  de  fugitifs  et  résister 
à  tous  les  eflForts  de  sir  Phelin  0*Neil. 

PJos  tard,  en  1688,  elle  ferma  ses  portes  à  la  garnison  de  troupes 
cadtholiques  que  le  vice-roi  Robert  Talbot,  comte  de  Tyrconnel, 
voulait  y  faire  entrer  au  nom  de  Jacques  II,  et  elle  proclama  Marie 
et  Guillaume  IlL 


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5S  LES  INYÂLIDATIOxNS  EN  ANGLETERRE  ET  EN  FRANGE 

Plus  de  trente  mille  protestants,  craignant  le  renouvellement  des 
scènes  sanglantes  de  1641,  vinrent  se  réfugier  dans  les  murs  de 
Perry,  qui  soutint  un  siège  de  cent  cinq  jours,  dirigé  d* abord  par 
Hamilton,  puis  par  de  Rosen;  malgré  la  présence  de  Jacques  II, 
qui  était  venu  lui-même  presser  les  opérations,  l'armée  royale  ne 
put  triompher  de  la  résistance  des  habitants,  et  dut  se  retirer 
lorsque  Kirke  eut  réussi  à  faire  pénétrer  dans  la  ville  trois  navires 
chargés  de  vivres. 

Ces  souvenirs  ont  rendu  Derry  chère  aux  protestants,  aux  loya- 
listes, aux  orangistes,  qui  la  considèrent  presque  comme  une  ville 
sainte;  ils  y  célèbrent  tous  leurs  grands  anniversaires  avec  éclat. 

Mais,  en  raison  du  développement  beaucoup  plus  considérable  de 
la  population  catholique,  il  s'est  produit  ce  fait  très  curieux,  déjà 
signalé  par  Mgr  Perraud,  dans  ses  belles  études  sur  l'Irlande,  que 
Derry,  bientôt  partagée  également  entre  protestants  et  catholiques, 
en  est  arrivée  à  compter  un  nombre  beaucoup  plus  considérable  de 
ces  derniers. 

Cependant,  jusqu'en  1886,  les  protestants  étaient  restés  maîtres 
du  collège  électoral  de  la  ville;  la  dernière  réforme  avait  sans 
doute,  en  élargissant  la  base  du  suffrage,  diminué  leur  majorité, 
mais  ils  avaient  encore  réussi  en  1885,  à  faire  élire  un  conservateur, 
M.  Charles  E.  Lewis,  qui  avait  battu  de  29  voix  sur  3619  votants, 
M.  Justin  Mac-Carthy,  l'un  des  membres  les  plus  distingués  du  parti 
du  Home  Rule. 

M.  Charles  E.  Lewis  représente  Derry  depuis  plusieurs  années  ; 
il  est  né  à  Wokefield  (Yorkshire)  en  1825,  et  a  exercé  la  profes- 
sion de  solicitor. 

Quant  à  M.  Mac-Carthy,  c'est  une  figure  assez  intéressante  pour 
que  nous  entrions  dans  quelques  détails  à  son  sujet. 

Né  à  Cork,  en  1830,  d'une  bonne  famille,  il  reçut  une  instruction 
solide;  à  dix-sept  ans,  il  écrivait  et  traduisait  le  latin,  lisait  le  grec 
couramment.  Attiré  vers  le  journalisme,  il  entra,  en  1847,  au 
Cork  Examiner  comme  reporter;  ce  fut  en  cette  qualité  qu'il  eut 
à  rendre  compte  du  procès  d'un  des  chefs  de  la  jeune  Irlande, 
Smith  O'Brien.  Pendant  ses  loisirs,  il  s'occupait  de  littérature  et 
d'histoire  et  devint  bientôt  membre  de  la  société  historique  de  Cork, 
fondée  par  des  patriotes  zélés  pour  développer  l'étude  des  tradi- 
tions irlandaises  :  il  y  eut  comme  collègue  sir  John  Pope  Hennessy, 
qui  occupait  dernièrement  les  fonctions  de  gouverneur  de  l'île 
Maurice,  dont  la  révocation  brutale  a  fait  quelque  bruit. 

Avec  la  fougue  et  l'ardeur  de  la  jeunesse,  Mac-Carthy  avait 
embrassé  les  doctrines  de  John  Mitchell  qui,  dans  son  journal, 
Y  United  Irishman^  prêchait  alors  le  recours  aux  armes  et  l'insur- 


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LES  INVALIDATIONS  £N  ANGLETERRE  ET  EN  FRANGE  57 

recûon;  il  passa  même,  un  jour,  de  la  théorie  à  la  pratique  et 
attaqua,  avec  quelques  amis,  —  c'était  en  1848,  —  un  poste  de 
police  à  Coppoquin. 

La  tentative  échoua  misérablement;  les  jeunes  conspirateurs 
eurent  \a  chance  de  ne  pas  être  arrêtés,  et  ils  ne  renouvelèrent  pas 
leur  folle  équipée. 

En  1851,  Mac-Carthy  vint  chercher  fortune  à  Londres,  ses  dé- 
marches restèrent  infructueuses,  et  il  fut  heureux  de  retrouver  sa 
place  de  reporter,  à  Cork.  L'année  suivante,  il  entra,  avec  le  même 
emploi,  au  Northern  Times^  le  premier  journal  anglais  de  province 
qui  ait  paru  quotidiennement,  et  qui  venait  d*être  fondé  à  Liverpool. 

Ses  études  ne  se  ralentirent  pas  dans  sa  nouvelle  résidence  ;  il 
apprit  seul  le  français,  Titalien  et  l'allemand;  il  fit  en  public  des 
lectures  sur  des  sujets  littéraires  et  prit  place  enfin  parmi  les  rédac- 
teurs du  Northern  Times;  il  collaborait  encore  à  ce  journal,  lors  de 
sa  disparition,  en  1860. 

Blac-Carthy  revint  encore  à  Londres,  non  plus  seul  cette  fois, 
car  il  avait  épousé,  à  Liverpool,  en  1855,  une  femme  sdmable  et 
dévouée,  miss  Charlotte  Almann;  la  fortune  du  jeune  ménage,  à 
son  arrivée  dans  la  grande  ville,  ne  dépassait  pas  10  livres  sterling. 

Cette  fois,  le  jeune  journaliste  réussit  et  il  fut  engagé,  comme 
reporter  parlementaire,  par  le  Moming  Star^  dont  M.  Bright  était 
TuD  des  principaux  actionnaires.  Plusieurs  recueils  littéraires,  entre 
antres  la  Westminster  Meview^  reçurent  en  outre  sa  collaboration. 
Ses  essais  attirèrent  l'attention  de  John  Stuart  Mill  qui  désira  le 
connaître  et  \e  protégea  d'une  manière  chaleureuse  et  efficace. 

En  1865,  îl  devenait  le  rédacteur  en  chef  du  Moming  Star^  dans 
lequel  il  déiendit  avec  éclat  et  persévérance  la  cause  irlandaise  ;  ses 
preimers  romans  datent  également  de  cette  époque. 

Trois  ans  après,  H.  Bright,  avec  lequel  il  s'était  intimement  lié, 
ayant  vendu  sa  part  de  propriété  dans  le  Moming  Star^  Mac-Carthy 
donna  sa  démission  de  rédacteur  en  chef;  il  put  alors  accepter  les 
oGDres  qu'il  avait  reçues  d'aller  faire  des  lectures  en  Amérique.  Son 
succès  fut  très  vif,  très  fructueux,  si  bien  que  ce  fut  seulement 
en  1871  qu'il  rentra  définitivement  à  Londres,  où  il  devint  presque 
aussitôt  le  principal  rédacteur  parlementaire  du  Daily  News.  Il 
accomplit,  avec  autant  de  zèle  que  de  talent,  la  tâche  difficile  et 
fatigante  qu'il  avait  assumée;  il  n'en  trouva  pas  moins  le  temps 
d'écrire  une  Histoire  contemporaine  {History  ofour  owntimes)  dont 
les  deux  premiers  volumes  parurent  en  1878  et  obtinrent  un  succès 
prodigieux  en  Angleterre  et  en  Amérique. 

Aux  élections  de  1880,  Mac-Carthy  fut  élu  membre  du  Parlement 
pour  le  comté  de  Longford  (Irlande);  il  fut  des  plus  ardents  parmi 


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58  LES  INYALIDÂTIONS  EN  ANGLETERRE  ET  EN  FRANGE 

ceax  des  Home-rulers  qui  se  décidèrent  alors  à  confier  à  M.  Parnell 
la  direction  de  leur  parti  dont  le  clief,  depuis  la  mort  d'Isaac  Butt, 
était  un  banquier  protestant,  M.  Shaw,  membre  du  Parlement  pour 
le  comté  de  Cork. 

C'est  à  cette  époque,  au  moment  même  où  il  obtenait  enfin  la 
récompense  de  ses  efforts  et  de  ses  travaux,  qu'il  perdit  la  com- 
pagne de  ses  années  de  lutte  et  d'épreuves;  elle  mourut  d'une 
maladie  de  langueur,  lui  laissant  deux  enfants,  un  fils  et  une  fille. 

Mac-Cartby  a  pris  rapidement  une  place  considérable  à  la  Chambre 
des  communes  :  instruit  et  travailleur,  il  parle  avec  beaucoup  de 
clarté  et  de  précision,  souvent  même  avec  éloquence;  sans  un  débit 
défectueux,  il  sendt  un  des  meilleurs  orateurs  du  Parlemeat  :  il  est 
vice-président  du  groupe  des  Home-rulers. 

Tel  est  l'adversaire  redoutable  que  l'on  avait  opposé  à  M.  Lewis 
et  dont  il  avait  eu  tant  de  peine  à  triompher. 

Lorsque  M.  Gladstone  eut  prononcé  la  dissolution  du  Parlement, 
après  l'échec  de  ses  projets  en  faveur  de  l'Irlande,  les  deux  con* 
currents  se  trouvèrent  de  nouveau  en  présence  et,  cette  fois  encore, 
M.  Lewis  l'emporta,  à  trois  voix  de  majorité  seulement. 

M.  MacCarthy  ne  s'avoua  pas  vaincu,  et  il;  adressa  à  la  Chambre 
des  communes,  suivant  les  formes  ordinaires,  une  pétition  par 
laquelle  il  demandait  l'invalidation  de  M.  Lewis  pour  fauits  de  cor- 
ruption et  manœuvres  illégales. 

Comment  allait  être  jugée  une  telle  protestation,  émanant  d'un 
membre  de  la  petite  phalange  irlandaise,  qui  avait  successivement 
combattu  et  entravé  l'adoiinistration  des  cabinets  conservateurs  ou 
libéraux  et  s'était  ainsi  attiré  l'aversion  des  deux  grands  partis  tour 
à  tour  en  possession  de  la  majorité  dans  la  Chambre  des  communes? 
C'est  ce  que  nous  allons  examiner. 

Voici  comment  s'effectuaient  les  vérificatioas  des  pouvoirs  jus- 
qu'en 1868  :  au  début  de  chaque  législature,  le  speaker  de  la 
Chambre  des  communes  nommait  un  comité  général  composé  de 
six  membres  astreints  à  la  formalité  du  serment;  ce  comité  dressait 
la  liste  des  protestations  contre  les  élections  et  choisissait,  dans 
toute  la  Chambre,  six,  huit,  dix  ou  douze  membres  appelés  à  pré- 
luder les  commissions  chargées  de  l'examen  de  ces  protestations. 

Les  autres  membres  de  la  Chambre  étaient  répartis  ^n  cinq 
tableaux  portant  chacun  un  numéro  tiré  au  sort;  le  comité  général 
prenait,  pour  la  formation  de  chaque  commission  spéciale,  éx 
membres  sur  le  premier  tableau,  et  ces  six  membres,  à  leur  tour, 
choisissaient  leur  président  parmi  ceux  de  leurs  collègues  qui  avaient 
été  désignés,  comme  nous  venons  de  le  voir,  pour  remplir  un  tel 
oifice«  La  commission,  ainsi  constituée,  prêtait  serment  à  la  taUe 


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tes  INVAUDATIOIIB  ER  AJIGLETERKK  ET  IN  FRAlfGE  59 

de  la  Chambre  des  communes  et  procédait  ensuite  à  Texamen  des 
pétitions,  entendant  des  témoins  sous  la  foi  du  serment,  ce  que 
n'aonûtpu  faire  constitutionnellement  la  Chambre  elle-même,  rece^ 
Tant  les  explications  des  parties  qui  pouvaient  prendre  et  prenaient 
toujours  des  avocats,  dont  un  certain  nombre  avaient  la  spécialité 
de  ces  sortes  d'affaires. 

La  commission  statuait  ensuite  et  soumettait  sa  décision  à  la 
Chambre  des  communes,  qui  la  sanctionnsdt  sans  la  discuter.  L^ 
eombinaisons  assez  angulières  et  compliquées  prescrites  pour  là 
formation  de  la  commission  avaient  pour  objet  d'assurer  l'impars- 
âalitë  du  jugement;  néanmoins,  ce  but  était  loin  d'être  atteint. 

Un  avocat  anglais  d'une  grande  réputation,  le  serjeant  Ballan- 
t;neS  qui  avait  plaidé  devant  les  comités  du  Parlement,  dit,  en 
^et,  dans  ses  souvenirs  ^  ;  «  Beaucoup  de  gens  supposaient  que 
trop  souvent  les  décisions  des  comités  dépendaient  moins  des  faits 
que  de  la  composition  du  tribunal,  et  c'est  certainement  ce  qui  est 
arrivé  pendant  les  dernières  années  ;  si  un  membre,  cédant  à  l'inspi- 
ration de  sa  conscience,  votait  contre  son  parti,  il  était  presque  con- 
sidéré comme  un  traître.  » 

Depuis  longtemps  déjà  de  vives  réclamations  s'étûent  élevées 
contre  ce  mode  de  vérification  des  pouvoirs;  l'opinion  publique 
ae  prononçait  en  faveur  d'une  réforme  qui  mit  le  droit  et  la  justice 
au-dessus  des  querelles  des  partis  et  des  agitations  parlementaires. 

On  proposa  donc  d^enlever  à  la  Chambre  des  communes  le  droit 
dé  vérifier  tes  pouvoirs  de  ses  membres;  on  se  heurta  tout  d'abord 
à  une  opipoaltion  très  énergique  ;  les  adverssdres  de  cette  innovation 
déclarèrent  que  c'était  un  des  privilèges  les  plus  précieux  de  la 
Chambre,  destiné  à  assurer  sa  complète  indépendance  et  qu'elle  ne 
devait  s'en  dessaisir  à  aucun  prix. 

Les  partissms  d'une  réforme  répondaient  que  la  compétence  et 
Hmpaulialité  du  tribunal  étaient  plus  importants  qu'un  principe 
consititutionnel  dont  la  valeur  se  trouvait  singulièrement  réduite  par 
le  changement  profond  qui  s'était  opéré  au  profit  des  communes 
dans  la  balsmce  des  pouvoirs  publics. 

HxL  1867,  un  comité  fut  chargé  d'examiner  la  question,  et  Tannée 
suivante  il  déposa  un  rapport  dont  les  conclusions  tendaient  à 
ce  que,  dans  Favenir,  les  pétitions  en  matière  d'élection  fussent 
portées  devant  un  juge  unique  pris  parmi  les  magistrats  des  cours 
supérieures  de  Westminster,  qui  trancherait  à  la  fois  les  questions 
de  forme  et  de  fond,  déclareradt  s'il  y  avait  eu  corruption  et  attri-^ 
buerait  &  qui  de  droit  le  siège  contesté. 

'  Mort  récemment. 

*  Sdmt  expériences  of  a  Barristers's  Hfe. 


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€0  LES  INYÂLIDÂTiONS  SN  ANGLETERRE  ET  EN  FRANGE 

Ce  projet  fut  favorablement  accueilli  par  le  public  et  par  la 
Chambre  des  communes  elle-même  :  mais  il  rencontra  une  opposition 
très  vive  d'un  côté  tout  à  fait  inattendu.  Les  juges  des  cours  supé- 
rieures le  condamnèrent  à  l'unanimité  et  refusèrent  d'accepter  une 
juridiction  incompatible,  dans  leur  pensée,  avec  leurs  fonctions  judi- 
ciaires et  qui,  en  livrant  à  la  suspicion  leur  impartialité,  était  de 
nature  à  diminuer  leur  autorité  morale.  Le  lord  chief  justice^  sir 
Alexander  Cockbum,  écrivit  une  lettre  dans  ce  sens  au  lord  chan- 
celier, et  le  gouvernement  crut  devoir  abandonner  le  projet  et  le 
remplacer  par  un  autre  consistant  à  créer  une  cour  spéciale. 

La  Chambre  des  communes  persista  à  penser  qu'elle  ne  pouvait 
se  dessaisir  d'un  droit  aussi  considérable  sinon  au  profit  de  la  pre- 
mière autorité  judiciaire  du  royaume  et,  après  un  Certadn  noinbre 
d'incidents  qu'il  serait  trop  long  de  rapporter  ici,  elle  vota  une  loi 
portant  que  les  protestations  contre  les  élections  seraient  soumises 
à  un  juge  désigné  d'après  un  roulement  établi  entre  les  trois  cours 
supérieures  de  Westminster  pour  la  Grande-Bretagne  et  celle  de 
Dublin  pour  l'Irlande. 

La  loi  de  1868  a  été  appliquée  sans  changement  jusqu'en  1879  et 
a  donné  d'excellents  résultats.  Nous  n'oserions  pas  soutenir  que  les 
décisions  des  juges  aient  toujours  été  absolument  irréprochables,  ce 
serait  reconnaître  à  ces  magistrats  une  infaillibilité  à  laquelle  ils 
sont  eux-mêmes  loin  de  prétendre  :  on  peut,  toutefois  assurer  d'une 
façon  générale  qu'ils  ont  fait  preuve  d'une  grande  impartialité  et 
que  leurs  arrêts  ont  le  plus  souvent  donné  satisfaction  au  public 
exempt  de  parti  pris. 

C'est  ce  que  démontra  une  enquête  faite  en  1875  sur  l'application 
de  la  loi;  le  rapport  concluait  simplement  à  ce  que  les  pétitions 
fussent  examinées  par  deux  juges  au  lieu  d'un  seul.  Cette  légère 
modification  fut  réalisée  par  une  loi  de  1879  (15  août). 

L'accord  entre  les  deux  juges  est  indispensable  pour  que  l'élec- 
tion contestée  soit  annulée  :  s'il  y  a  divergence  entre  eux,  la  pro- 
testation devient  caduque  par  cela  seul,  et  le  résultat  de  l'élection 
reste  tel  qu'il  a  été  proclamé  par  le  retuming  of/icer  ou  commissaire 
de  l'élection  et  communiqué  par  celui-ci  au  prudent  de  la  Chambre 
des  communes.  11  n'y  a  pas  encore  eu,  du  reste,  depuis  l'application 
de  la  loi  de  1879,  d'exemple  de  désaccord  entre  les  deux  juges. 

Il  ne  faut  pas  oublier,  d'ailleurs,  que  la  loi  de  1868  visait  égale- 
ment un  autre  point,  la  répression  des  fraudes  et  de  la  corruption 
en  matière  électorale;  elle  avait  eu  peu  d'efficacité  sous  ce  rapport 
et,  en  1883,  elle  fut  complétée  par  diverses  dispositions  plus 
sévères  qui  furent  très  vivement  combattues,  notamment  par 
M.  Ch.  Lewis,  le  concurrent  heureux  de  M.  Mac-Carthy. 


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LES  UYTâUDâTIONS  EN  ANGLETERRE  ET  EN  FRANGE  6t 

Conformément  à  la  nouvelle  législation  de  1868  et  1879,  la  péti- 
tion de  M.  BlaoCarthy  fut  donc  renvoyéet  par  le  speaker  de  la 
Chambre  des  communes,  à  la  cour  de  Dublin,  qui  désigna  pour 
l'examiner  les  juges  [O^Brien  et  Murphy.  Le  20  octobre  1886,  ils 
vinrent  Siéger  à  Derry,  dans  la  crown-courtj  accompagnés  par  le 
maure  de  la  ville. 

H.  Mao-Carthy  était  représenté  par  un  avocat  des  plus  distingués 
the  Mac-Dermot,  c(mseil  de  la  reine,  assité  par  MM.  D.  B.  Sullivan 
et  Fealy. 

Ce  dernier  est  un  desfmembres  les  plus  distingués  du  Parlement, 
où  il  est  entré  sous  les  auspices  de  M.  Parnell  :  bon  orateur,  tra- 
vailleur infatigable,  sa  compétence  dans  les  questions  d'affaires  est 
incontestée.  M.  Healy  en  a  donné  des  preuves  dans  la  discussion  du 
Land  act  pour  l'Irlande,  en  faisant  adopter  notamment  une  clause 
qui  a  pris  son  nom{et]en  vertu  de  laquelle  aucune  augmentation  de 
loyer  ne  pourrait  être  exigée  en  raison  des  améliorations  apportées 
sur  le  fond  par  le  tenancier.  Cette  disposition,  dont  les  fermiers  ont 
tiré  un  grand  profit,  le  rendit  très  populaire,  si  bien  |qu'en  1883 
il  réassit  à  se  faire  élire  à  Monoghan,  en  plein  Ulster,  ce  qui  sem- 
blait impossible.  En  1885,  il  a  été  nommé  dans  la  circonscription 
sud  du  comté  de  Derry. 

Les  avocats  de  M.  Lewis  étaient  le  serjeant  Peter  O'Brien, 
MM.  William  Mac  Langblin,  conseil  de  la  reine,  John  Ross  et  Mac- 
Corkell. 

L'attomey  général  était  M.  French.  The  Mac-Dermot,  après 
quelques  incidents  de  procédure  soulevés  par  les  avocats  de 
H.  Lewis  et  résolus  contre  eux,  exposa  les  faits  de  la  cause  en  don- 
nant lecture  de  la  pétition  de  M.  Mac-Gartby  ;  il  fit  remarquer  que 
la  majorité  obtenue  par  M.  Lewis  avait  décru  à  chaque  élection  et 
que  la  question^était  de  savoir  si  elle  n'avait  pas  complètement  dis- 
paru au  demier|Scrutin. 

a  En  effet,  disait-il,  six  mineurs,  plusieurs  francs-bourgeois 
(freemen)  n'ayant  pas  leur  résidence  à  Derry,  ont  pris  part  au  scrutin  « 
et  ont  voté  pour  M.  Lewis;  en  outre,  des  bulletins  ont  été  annulés  à 
tort,  et  enfin  plusieurs  électeurs  ont  été  corrompus  par  les  agents 
de  M.  Lewis.  » 

The  Mac-Dermot  faisait  remarquer  qu'il  y  avait  lieu  de  sus- 
pecter à  bon  droit  les  résultats  coostatés  pai*  les  autorités  locales 
de  Derry,  attendu  qu'elles  avaient  commencé  par  attribuer  103  voix 
de  majorité  au  candidat  conservateur  et  avaient  dû  reconnaître 
ensuite  qu'elles  avaient  compté  à  son  profit  50  bulletins  portant 
le  nom  de  M.  Mac-Cartby. 

Des  témoins  furent  entendus;  ils  subirent,  selon  l'usage,  un  inter- 


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62  LES  IKVÂLIDiTIOi^S  EN  ANaLETËlRB  ET  EN  FRANCE 

rogatoire  et  un  contre-interrogatoire  ;  leurs  dépositions  établirent 
tout  d'abord  que  cinq  mineurs  avaient  effectivement  pris  part  au 
scrutin. 

En  France,  suivant  une  jurisprudence  assez  singulière  de  la 
Chambre  des  députés,  cinq  voix  auraient  été  retranchées  à  chaque 
candidat,  ce  qui  les  aurait  laissés  exactement  dans  la  même  situar- 
tion  qu'auparavant;  d'après  une  autre  jurisprudence  plus  ancienne 
et  plus  explicable,  on  aurait  retranché  cinq  voix  à  M.  Lewis,  mais 
sans  que  M.  Mac-Carthy  pût  en  profiter  pour  prétendre  être  élu» 
Cela  tient  à  ce  que  le  vote  est  absolument  secret  en  France  et 
qu'il  est  de  toute  impossibilité  de  savoir  comment  tel  ou  tel  électeur 
a  voté. 

En  Angleterre,  le  vote  est  bien  secret  également;  msus,  en  cas 
d'enquête,  le  secret  peut  être  divulgué  et  voici  comment  :  les  buU^ 
tins  de  vote  sont  remis  aux  électeurs  le  jour  même  du  scrutin  par  le 
retuming  officer;  ils  sont  détachés  par  lui  d'un  registre  à  souche, 
et  portent  imprimés  dans  une  colonne  les  noms  de  tous  les  candidats 
avec  un  espace  blanc  devant  chacun  d'eux;  au  verso  figure  le 
numéro  de  l'électeur  sur  la  liste  électorale. 

Lorsqu'un  électeur  se  présente  pour  voter,  le  returrdng  officer 
timbre  son  bulletin  avant  de  le  lui  remettre  et  inscrit  au  registre  à 
souche,  sur  le  talon  du  bulletin,  le  numéro  de  Félecteur  :  celui-ci  se 
rend  alors  dans  l'un  des  compartiments  disposés  dans  la  salle  de 
vote;  il  y  trouve  un  crayon  avec  lequel  il  fait  une  croix  devaût  le 
nom  du  candidat  pour  lequel  il  veut  voter  ;  puis  il  plie  son  billet  et 
vient  le  déposer  dans  l'urne. 

On  s'explique  alors  que,  le  registre  et  les  bulletins  étant  conservés, 
un  simple  rapprochement  suffise  pour  qu'il  soit  facile  de  constater  le 
candidat  pour  lequel  a  voté  tel  ou  tel  électeur.  Sur  l'ordre  des 
juges,  la  production  du  registre  et  des  bulletins  relatifs  à  l'élection 
de  Derry  fut  faite  par  le  bureau  de  l'Échiquier  d'Irlande  {Hanaper 
office)^  qui  a  la  garde  de  ces  documents,  et  il  futr  econnu  que  les 
*  cinq  mineurs  avaient  tous  voté  pour  M.  Lewis. 

Ce  premier  résultat  donnait  donc  à  M.  Mac-Carthy  une  majorité 
de  2  voix,  1879  contre  1877. 

La  question  des  non-résidents  qui  avaient  pris  part  au  scrutin 
fut  tranchée  conformément  aux  conclusions  des  conseils  de  M.  Lewis, 
et  leur  vote  fut  déclaré  valable. 

Quant  aux  13  bulletins  annnulés  par  le  retuminç  officer^  les 
juges  en  réservèrent  im  pour  l'examiner  à  loisir,  ils  en  attribuèrent 
un  à  H.  Lewis  et  maintinrent  l'annulation  des  11  autres. 

M.  Mac-Carthy  n'avait  donc  plus  qu'une  majorité  d*une  voix. 

Le  fait  de  corruption  restait  à  examiner;  dans  Taudknce  du  ven« 


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LES  INYÀUDÂIlOfiS  EN  ANGLETERRE  ET  EN  FRANCE  63 

dredi  22  octobre,  un  certain  Robert  Neely  vint  déposer  qu'il  avidt 
reçu  de  Mac-DOToaot,  l'un  des  agents  de  M.  Lewis,  une  lettre 
amteoaat  un  mandat  de  4  livres  sterling,  qu'une  fois  ce  mandat  en 
sa  possession,  il  avait  fait  le  voyage  de  New-Manls  en  Ecosse,  où  il 
habitait  à  l'époque  de  l'élection,  pour  venir  jusqu'à  Derry  voter  en 
faveur  de  M.  Lewis. 

Ce  n'est  pas  sans  difficulté  que  le  témoin  avait  fini  par  confesser 
la  vérité,  et  il  avait  fallu  pour  lui  arracher  ses  aveux  toute  l'insis- 
tance et  toute  l'habileté  de  M.  Healy. 

A  l'ouverture  de  l'audience  du  samedi,  le  serjearU  O'Brien  vint 
déclarer  en  son  nom  et  au  nom  de  ses  collègues  qu'ils  abandonnaient 
l'ailaire,  attendu  qu'ils  regardaient  comme  prouvé  qu'un  acte  de 
Qorroption  avmt  été  commis  sur  im  électeur  par  un  agent  officiel  de 
H.  Lewis. 

Tout  d'abord,  on  fut  surpris  de  cette  décision  :  elle  était  pourtant 
très  compréhensible.  M.  Lewis  ne  pouvait  plus  espérer  qu'il  lui 
semi  attribué  de  nouveaux  suffrages;  il  était  certain,  au  contraire, 
que  les  juges  lui  retrancheraient  la  voix  de  Robert  Neely  et  celle  de 
Mac  Dermot,  ce  qui  assurerait  à  M.  Mac-Gartby  une  majorité  de 

En  continuant  la  lutte,  il  s'exposait  à  un  grand  danger;  il  pouvait, 
en  effet,  être  liû-même  reconnu  coupable  de  corruption  et  perdre, 
par  suite,  ses  droits  à  l'éligibilité  pendant  sept  ans.  Or  il  n'entendait 
nullement  renoncer  à  entrer  à  la  Chambre  des  communes,  et  la 
preuve,  c'est  qu  il  a  été  récemment  élu  dans  la  circonscription  de 
North  Autrin  et  qu'il  a  formellement  refusé  de  céder  sa  place  à 
M.  Goschen. 

Le  juge  O'Brien  déclara  quQ  son  collègue  et  lui  avsdent  besoin 
de  réfléchir  avant  de  rendre  leur  jugement;  il  demanda  en  même 
temps  aux  habitants  du  Derry  de  ne  se  livrer  à  aucune  démons- 
tcation  de  nature  à  troubler  la  paix  publique. 

Le  jugement  fut  rendu  le  lundi  suivant  :  il  établissait  que,  par 
suite  de  la  vérification  opérée,  la  majorité  se  trouvait  transférée  de 
H.  Lewis  à  M.  Justin  Mac^Carthy  et  déclarait,  en  conséquence,  ce 
dernier  valablement  élu.  Ce  jugement  fut  transmis  au  speaker  de 
la  Oiandure  d^  communes,  qui  n'eut  qu'à  le  faire  enregistrer  dans 
les  arciiives. 

Le  résultat  du  procès  fut  accueilli  avec  enthousiasme  par  les 
catholiques  de  Derry  ;  ils  illuminèrent  leurs  maisons  dans  la  soirée 
du  lundi,  tirèrent  force  fusées  et  suspendirent,  dans  les  rues  de 
^&ars  quartiers,  des  lampes  avec  des  verr^  de  couleur;  grâce  à  ces 
illuminations,  leurs  danses  durèrent  jusqu'au  jour  et,  si  leur  joie 
fit  bruyante,  elle  n'eut  rien  d'agressif,  et  l'ordre  ne  fut  pas  troublé. 


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64         LES  INVALIDATIONS  EN  ANGLETERRE  ET  EN  FRANCE 

Quelques  jours  plus  tard,  les  mêmes  avocats,  the  Mac-Dermot, 
Sullivan  et  Healy  allaient  à  Belfast  défendre,  devant  le  baron  Dowse 
et  le  même  juge  0*Brien,  la  cause  de  M.  Sexton,  nommé  dans  la 
circonscription  de  West-Belfast  et  dont  l'élection  était  contestée  par 
son  concurrent  malheureux,  M.  Haslett;  la  cour  se  prononça  en 
faveur  de  M.  Sexton. 

N'est-il  pas  permis  de  se  demander  si,  en  France,  soit  à  la 
Chambre  des  députés,  soit  au  Sénat,  les  choses  n'aursdent  pas 
tourné  différemment? 

Une  expérience  déjà  trop  longue  ne  nous  autorise-t-elle  pas  à 
croire  que  si  des  membres  appartenant  à  la  minorité  de  ces  assem- 
blées se  fussent  trouvés  dans  la  situation  de  MM.  Mac-Carthy  et 
Sexton,  ils  eussent  été  celui-ci  invalidé  et  celui-là  débouté  de.  sa 
demande? 

Examinons  d'abord  le  cas  offrant  le  plus  d'analogie  avec  ce  qui  se 
passe  chez  nos  voisins,  c'est-à-dire  celui  où  une  enquête  est 
ordonnée  :  comparons,  par  exemple,  l'enquête  à  laquelle  se  sont 
livrés  les  juges  O'Brien  et  Murphy  à  celle  que  cinq  sénateurs  ont 
faite,  il  y  a  deux  ans,  dans  le  Finistère,  en  laissant  au  lecteur  le 
soin  de  décider  de  quel  côté  du  détroit  se  trouve  la  recherche 
sérieuse,  impartiale  de  la  vérité. 

Il  est  bien  entendu  que  nous  ne  faisons  point  de  personnalités  ; 
nous  étudions  deux  méthodes. 

En  Angleterre,  les  juges  siègent  en  audience  publique;  les  parties 
intéressées  sont  présentes,  assistant  soit  personnellement,  soit  par 
représentation,  à  l'audition  des  témoins;  elles  les  interrogent, 
discutent  leurs  dépositions,  font  entendre  d'autres  témoins,  si  elles 
le  jugent  à  propos.  En  un  mot,  la  cause  est  instruite  publiquement 
et  contradictoirement  par  des  juges  qui  sont  supposés  n'appartenir 
à  aucun  parti  politique. 

Dans  le  Finistère,  nous  avons  vu  cinq  sénateurs,  tous  républi- 
csdns,  procéder  à  une  enquête  secrète  sur  l'élection  de  quatre  col- 
lègues, tous  conservateurs,  qui  n'ont  jamais  été  admis  à  assister  à 
l'audition  des  témoins  et  qui  n'ont  pas  même  pu  avoir  connaissance 
de  leurs  dépositions  pendant  le  séjour  de  la  commission  d'enquête 
en  Bretagne;  et  quand,  postérieurement,  ils  ont  apporté  au  Sénat 
des  certificats  démontrant  la  fausseté  des  allégations  dirigées  contre 
eux,  (c  des  certificats  ne  valent  pas  des  témoins  » ,  leur  a-t-on  répondu. 

Dans  tout  cela,  où.  est  la  justice?  où  est  la  garantie  pour  les 
élections  contestées  et  soumises  à  l'enquête?  où  trouve-t-on  l'impar- 
tialité et  le  vrai  libéralisme?  Est-ce  dans  notre  démocratie  républi* 
cdne  ou  dans  la  monarchique  Angleterre? 

En  France,  à  direvrai,  les  en  quêtes  électorales,  dont  la  première 


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LES  LNVALIDATIONS  EN  ANGLETERRE  ET  EN  FRANCE  65 

ne  remonte  pas  au-delà  de  1842  ^  ne  sont  pas  ordonnées  pour 
éclairer  le  Sénat  ou  la  Chambre  :  sauf  de  bien  rares  exceptions^ 
leur  but  est  uniquement  politique.  Aussi,  la  plupart  du  temps,  les 
membres  dont  l'élection  est  contestée,  préfèrent-ils  l'invalidation 
pure  et  simple,  immédiate,  à  l'appareil  de  l'enquête.  Ils  savent  que 
oeUe-cin'a  d'autre  objet  que  d'intimider  leurs  partisans,  de  préparer 
de  longue  main  l'élection  de  leurs  concurrents,  lorsque  les  chances 
de  ceux-ci  ne  paraissent  pas  suffisantes  dans  le  cas  d'une  prompte 
inralidation. 

Si  quelques  esprits  naïfs  ont  pu  croire  à  l'impartialité  de  l'enquête 
prescrite  dans  l'exemple  que  nous  venons  de  citer,  l'aveu  dépouillé 
d'artifice  du  principal  organe  républicain  du  Finistère  a  dû  dissiper 
leurs  honnêtes  illusions.  «  Tous  les  républicains  sérieux  du  dépar- 
tement, dit  ce  journal  2,  ont  vu  dans  l'enquête  sénatoriale  At  précieux 
moyens  de  combat  mis  à  la  disposition  de  notre  parti,  non  seule- 
ment pour  cette  élection,  mais  pour  celles  qui  Cont  suivie  ou  la 
suivront.  » 

H  s'agissait  peu,  on  le  voit,  de  se  faire  une  opinion  impartiale  sur 
l'élection  :  ce  qu'on  poursuivait,  c'était  avec  la  revanche  des  can- 
didats battus,  l'anéantissement  pour  l'avenir  du  parti  monarchique, 
tout  en  profitant  de  l'occasion  pour  infliger  une  leçon  au  clergé 
breton  dont  la  docilité  ne  paraissait  pas  suffisante. 

Au  bout  de  six  à  sept  mois  de  comparutions  et  d'interrogatoires, 
de  manœuvres  et  d'intimidations,  les  électeurs  sénatoriaux  du  Finis- 
tère, avec  une  énergie  dont  on  ne  saurait  trop  les  louer,  ont  affirmé 
de  nouveau  leur  volonté  par  la  réélection  des  mêmes  candidats. 
Pour  cette  fois  du  moins  et  grâce  au  caractère  persévérant  de  la 
race  biietonne,  les  précieux  moyens  de  combat  ont  fait  long  feu. 

Lorsqu'il  n'y  a  pas  enquête,  les  procédés  sont  plus  expéditifs  : 
on  se  préoccupe,  tout  d'abord,  dans  le  bureau  chargé  de  l'examen 
de  Télection  et,  plus  encore,  dans  la  Chambre  elle-même  lorsqu'elle 
statue  sur  le  rapport  du  bureau,  de  savoir  quelle  est  l'opinion  du 
député  contesté  :  fait-il  partie  de  la  majorité,  il  ne  court  aucun 
risque,  sa  validation  est  certaine.  S'il  appartient  à  la  minorité,  une 
seconde  question  se  pose  :  Y  a-t-il  espoir  d'empêcher  sa  réélection? 
Si  cette  question  est  résolue  affirmativement,  l'invalidation  est  sûre  ; 
àans  le  cas  contraire,  la  majorité  hésite  et  généralement  se  résigne 
à  la  validation  ;  quelquefois  cependant  la  passion  l'emporte  et  lui  fait 
invalider  des  députés  dont  la  réélection  n'est  pas  douteuse  pour  peu 

*  Enquête  ordonnée  le  9  août  1842  sur  la  proposition  de  M.  Odiloa 
Barrot,  sur  les  élections  de  MM.  Pauwels,  Floret  et  Allier,  élus  à  Langres^ 
Carpentras  et  Embrun. 

^  Le  Finistère,  numéro  du  22  décembre  1886. 

10  OGTOBBB  1887.  5 


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66  LES  INVAUDATIONS  M  iNGLETEREK  ET  £N  FRANGE 

surtout  que  le  concurrent  battu  soit  tenté  de  recommencer  La  lutte. 

Est-il  un  seul  député  républicain  qui  ose  soutenir  sérieusement 
que  la  politique  ne  joue  pas  le  principal  rôle  dans  le  jugement  rendu 
sur  les  élections  contestées? 

Lorsqu'à  F  Assemblée  nationale»  la  majorité  conservatrice  invalida 
des  députés  républicains,  -^  elle  usa  pourtant  de  sa  force  avec  uoe 
modération  que  les  Chambres  n'ont  guère  imitée  depuis  1876,  —  les 
politiques  de  gauche  et  leurs  journ^iix  ne  criaient><ils  pas  à  l'injus- 
tice, au  scandale? 

Devenu  majorité,  le  parti  républicain  voit  eu  cela,  comme  sur 
maints  autres  points,  les  choses  d'un  autre  œil;  avec  sa  merveilleuse 
aptitude  à  appliquer  sa  maxime  :  a  Débarrassons-nous  de  ce  qui  nous 
gène  »,  tout  en  invoquant  les  grands  principes,  il  érige  la  pratique 
jusqu'alors  fort  rare  *  des  invalidations  en  système  destiné  à  corriger 
les  erreurs  du  corps  électoral. 

Qui  ne  se  souvient  des  interminables  discussions  de  vérifications 
de  pouvoirs  des  Chambres  de  1876,  1877,  1881?  Nous  ne  voulons 
pas  parler  de  la  Chambre  actuelle  qui  n'appartient  pas  encore  à 
l'histoire. 

*  Sous  la  moûarchie  de  Juillet,  la  Chambre  des  députés  de  1839  prononça 
cmq  invalidations;  la  Chambre  de  1846,  six  invalidations  sur  459  membres  : 
tous  les  députés  invalidés  par  ces  deux  Chambres,  MM.  de  Luynes,  Desha- 
meux,  de  Girardin,  Mexnadier,  d'Houdetot,  Convers,  Drault,  Haller-CIa- 
parède.  Portails,  Sieyès,  sauf  un  seul  M.  Drouillard,  furent  réélus. 

L'Assemblée  constituante  de  1848,  qui  comptait  900  membres,  fit  sept 
invalidations  et  ordonna  quatre  enquêtes,  dont  deux  précédèrent  les  inva- 
lidations  de  MM.  Laissai  et  Gent  comprises  dans  le  chiffre  de  celles-ci. 

L'Assemblée  nationale  de  1849,  comptant  804  membres,  fit  sept  invali- 
dations, dont  six  dans  le  même  département  de  Saône»et-Loire  ;  elle  rejeta 
toutes  les  demandes  d' enquête. 

8ou3  rSmpire,  le  Corps  Législatif  de  18S7  prononiga  les  invalijdations  de 
MM.  de  Gambacérès,  Dabeaux,  Pissard,  Bartholoni  et  de  la  Ferrière  :  les 
quatre  premiers  furent  réélus. 

Le  Corps  législatif  de  1863  invalida  MM.  Boi telle,  de  Bulach,  Pelletan, 
Bourcier  de  Villers,  Bravay  et  Isaac  Péreire,  après  avoir  fait  une  enquête 
«ur  les  élections  des  deux  derniers  dans  le  Gard  et  les  Pyrénées-Orientales. 

Le  Corps  législatif  de  1869  invalida  MM.  Gourgaud,  Marion,  Isaac 
Péreire»  Rouxin  et  de  Sainte-Hermine,  il  ordonna  trois  enquêtes. 

L'Assemblée  nationale,  composée  de  753  membres,  prononça,  à  la  cons- 
titution de  la  Chambre,  quatre  invalidations,  celles  de  MM.  Chaix,  Marc- 
Dufraiese,  Mestreau  et  Lamarte.  A  la  suite  d'élections  partielles  six  inva- 
lidations, celles  de  MM.  Laget,  Lambert,  Jacques  Deregnaucourt,  Turigny 
et  de  Bourgoing  :  elle  ordonna  deux  enquêtes,  une  dans  la  Nièvre,  sur 
rélection  de  ce  dernier,  et  une  autre  dans  Vaucluse,  à  laquelle  il  a**  pas  été 
donné  suite,  les  députés  de  ce  département  ayant  donné  leur  dômissioo. 

La  Chambre  des  députés  de  1876  prononça  dix-neuf  invalidations  et 
quatre  enquêtes. 


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LES  INYÀLIOATIONS  EN  ANGLITIRRB  IT  Ef  IBÀNCK  67 

A-t-OD  calculé  le  nombre  d'heures,  la  quantité  de  séances  absor- 
bées par  les  vérifications  de  pouvoirs  des  députés  élus  le  lA  oc- 
tobre 1877?  Les  363  se  complaisaient  à  cette  triste  besogne  beau- 
coup plus  longue  naturellement  avec  le  scrutin  uninominal,  puisque 
Sélection  de  chaque  député  donnait  lieu  à  un  rapport  particulier, 
à  une  discussion  spéciale  :  sous  l'empire  du  scrutin  de  liste,  au 
coQlraîre,  un  seul  et  unique  rapport  comprend  la  députatiou  entière 
d'un  même  département. 

Réunie  dans  les  premiers  jours  de  novembre  1877,  la  Chambre 
terminait  à  peine  au  mois  de  juin  1878  ses  exécutions,  qui  s'élevè- 
rent à  près  de  cent  et  qui  occupèrent  plus  de  la  moitié  des  séances 
pendant  près  de  huit  mois!  Malheur  au  député  élu  contre  un 
des  363!  Le  chiffre  de  la  majorité  était-il  minime,  il  suffisait  d'un 
<ïéplacement  de  quelques  voix  pour  que  son  concurrent  fût  élu.  Sa 
majorité  était-elle  considérable  S  les  gardiens  intègres  et  vigilants 
<ie  la  sincérité  et  de  la  moralité  du  suffrage  universel  y  voyaient 
une  preuve  manifeste  de  la  pression  administrative.  Dans  l'un  et 
Fautre  cas,  les  députés  conservateurs  étaient  renvoyés  à  leurs 
électeurs,  car  il  était  assurément  malaisé  d'échapper  à  ce  dilemme. 

Ijn  système  semblable  pratiqué  à  outrance  ne  ressuscite-t-il  pas, 
en  vérité, un  nouveau  genre  d'élections  à  deux  degrés?  Pour  nombre 
de  députés,  condamnés  à  une  série  d'invalidations,  la  première 
épreuve  devant  le  suffrage  universel  est  peu  de  chose  à  côté  de  la 
comparution  devant  un  juge  que  la  passion  politique  seule  anime. 

Aucune  atteinte  plus  rude  n'a  été  portée  à  la  considération  du 
régime  par\ementaire  que  l'usage  fait  par  les  majorités  républi- 
caines des  dernières  Chambres  du  droit  de  vérification  des  pouvoirs. 
Les  motifs  qui,  en  outre  de  la  passion,  ont  servi  de  mobile  à  leurs 
décisions  ont  été  souvent  si  mesquins,  parfois  si  inavouables,  que 
l'autorité  même  du  juge  souverain  a  été  profondément  entamée.  La 
Chambre  des  députés  examine-t-elle  avec  conscience  la  régularité 
des  élections,  le  public  ne  croit  plus  à  son  impartialité  :  il  y  a 
désormais  cx)mme  un  cas  de  suspicion  légitime. 

Les  deux  Assemblées  parlementaires  agiraient  donc  sagement  en 
»  déchargeant  d'une  tâche  qu'elles  ne  peuvent  accomplir  dans  des 
amditions  d'impartialité  et  d'équité  suffisantes,  pour  suivre  l'exemple 
que  leur  a  donné  la  Chambre  des  communes  en  Angleterre. 

«  A  quoi  bon,  disait  un  membre  de  la  Chambre  des  communes, 
par  la  vérification  des  pouvoirs,  recommencer  dans  la  Chambre, 
Fagitatton  électorale?  A  quoi  bon  échanger,  comme  premier  salut, 

*  Plusieurs  conservateurs  qui  avaient  réuni  de  4  à  6000  voix  de  majorité, 
comme  M.  Tinay  dans  la  Haute-Loire  entre  autres,  chiffre  énorme  au 
scratin  d'arrondissement,  ont  été  invalidés. 


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-es  LES  INVALIDATIONS  EN  ANGLETERRE  ET  EN  FRANCE 

«ntre  les  membres  qui  arrivent,  des  accusations  véhémentes  et 
inaugurer  des  débats  d'affaires  par  des  débats  de  passions?  La  Iw 
électorale,  comme  toutes  les  lois,  doit  être  appliquée  par  les  tribu- 
naux; la  grande  majorité  des  élections  étant  incontestée,  cela  suffit 
pour  que  la  Chambre  se  constitue  et  se  mette  au  travail  sans  délai; 
elle  y  gagne  de  la  concorde  et  du  temps  '•  » 

Il  y  a,  d'ailleurs,  un  précédent  dans  notre  propre  pays;  aux  termes 
de  la  loi  de  1871,  les  conseils  généraux  vérifiaient  eux-mêmes  les 
élections  de  leurs  membres  :  bien  que  la  politique  soit  supposée  ne 
pas  entrer  dans  les  assemblées  départementales,  on  sait  qu'elle  n'est 
pas  étrangère  à  leurs  décisions.  Aussi,  les  abus  signalés  plus  haut 
^'y  produisirent  et  entraînèrent  des  réclamations  si  vives,  que  TAa- 
.semblée  nationale  fut  saisie  d'une  proposition  tendant  à  transférer 
au  Conseil  d'État  le  jugement  sur  les  élections  départementales 
contestées. 

On  cita,  lors  de  la  discussion  de  cette  proposition,  des  exemples 
frappants  de  partialité  et  d'injustice,  mais  ce  fut  M.  Limperani, 
député  de  la  Corse,  aujourd'hui  conseiller  à  la  Cour  de  Paris,  qui 
eut  l'honneur  de  décider  l'adoption  de  la  loi. 

Et  cependant  il  était  monté  à  la  tribune  pour  la  combattre  comme 
absolument  inutile  :  «  On  peut  très  bien  s'arranger  avec  la  loi 
actuelle,  disait-il  ;  tenez,  en  Corse,  les  bonapartistes  et  les  républi- 
cains se  partagent  à  peu  près  par  moitié  le  conseil  général,  et  cepen- 
dant nous  n'avons  jamais  de  querelle  au  sujet  des  élections  contes- 
tées; nous  sommes  convenus  que  nous  les  validerions  toutes  sans 
exception  et  sans  même  examiner  les  faits  allégués  par  les  protesta- 
taires. » 

Cette  argumentation  singulière  eut  l'effet  diamétralement  opposé 
à  celui  que  M.  Limperani  poursuivait,  et  la  loi  fut  votée  le  31  juil- 
let 1874. 

Depuis  cette  époque,  toutes  les  protestations  contre  les  élections 
au  Conseil  général  ont  été  jugées  par  le  Conseil  d'État.  Ce  grand 
corps  est  entièrement  à  la  nomination  du  gouvernement,  il  est  exclu- 
sivement composé  de  fonctionnaires  dévoués  au  pouvoir.  Néanmoins, 
par  ce  seul  fait  qu'il  est  un  tribunal,  ses  décisions  sont  plus  accep- 
tables et  plus  équitables;  aussi,  les  plaintes  contre  ses  verdicts  sont 
devenues  moins  nombreuses  et  moins  vives  que  sous  l'ancienne 
législation. 

Le  Conseil  d'État,  il  faut  lui  rendre  cette  justice,  écarte  générale- 
ment, en  cette  matière,  les  raisons  politiques  et  juge  surtout  d'après 
les  faits.  Récemment,  il  a,  en  invalidant  une  élection  dans  la  Nièvre, 

*  Les  usages  du  Parlement  anglais,  par  M.  Maurel-Dupeyré,  chef  des  secré* 
taires-rédacteurs,  1870. 


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LES  iHTAUDATIOlfS  IN  ANGLETERRE  ET  EN  FRANCK  69 

eûlevé  aux  républicains  la  majorité  dans  le  Conseil  général  de  ce 
département.  Croit-on  que  la  majorité  républicaine  de  cette  assemblée 
aorait  assez  respecté  le  droit  et  l'équité  pour  prononcer  une  invali- 
dation dans  de  semblables  conditions  et  se  suicider  dnsi  de  ses 
propres  mains?  Personne  ne  le  supposera. 

Nous  savons  fort  bien  que,  dans  la  plupart  des  pays  soumis  au 
régime  parlementaire,  chaque  Chambre  législative  a  le  droit  exclusif 
de  vérifier  les  élections  de  ses  membres;  l'exemple  de  TAngleterre, 
qtal  est  le  pays  par  excellence  du  parlementarisme,  n'en  semble  pas 
moins  décisif. 

Ce  n'est  pas  le  seul  pays,  d'ailleurs,  ob  les  Chambres  aient 
renoncé  à  ce  privilège. 

En  Suède,  le  citoyen  qui  proteste  contre  l'élection  d'un  membre 
de  l'une  ou  l'autre  Chambre  réclame  un  extrait  du  procès-verbal 
de  l'élection  et  doit,  dans  le  délai  maximum  d'un  mois,  s'il  s'agit 
de  la  première  Chambre,  dans  le  délai  de  huit  jours,  s'il  s'agit  de  la 
seconde,  remettre  au  gouvernement  provincial  un  appel  adres.^  au 
roi.  Par  un  arrêté  rendu  public,  le  gouvernement  provincial  fixe  un 
délai  rapproché  au  cours  duquel  les  intéressés  sont  invités  à  lui 
fournir  des  explications  au  sujet  de  l'appel  en  question.  Le  dossier 
de  l'affaire  est  ensuite  adressé  au  roi,  qui  le  soumet  à  l'examen  de 
la  cour  suprême  et  statue  ensuite  sur  l'élection  d'après  Tavis  de  cette 
cour. 

En  Hongrie,  la  loi  électorale  du  26  novembre  1874  dispose,  dans 
son  article  89,  que  les  élections  contestées  seront  jugées  par  la 
cour  royale. 

En  Portugal,  la  loi  du  21  mai  1884  décide  que,  d'une  façon 
générale,  la  Chambre  vérifiera  les  pouvoirs  de  ses  membres  :  mais 
elle  ajoute  que  le  jugement  d'une  élection  contestée  dans  les  assem- 
blées primaires  ou  dans  les  commissions  de  dépouillement  sera 
déféré,  si  quinze  députés  le  réclament,  à  un  tribunal  spécial  composé 
du  président  du  tribunal  suprême  de  justice,  de  trois  membres  de 
ce  même  tribunal,  désignés  par  le  sort  et  de  trois  juges  de  la  Cour 
d'appel  de  Lisbonne  également  tirés  au  sort.  Les  séances  de  ce  tri- 
bunal de  vérification  des  pouvoirs  sont  publiques  ;  il  entend  des 
témoins,  ordonne  des  enquêtes,  s'il  y  a  lieu  :  les  parties  intéres- 
sées peuvent  assister  aux  débats  et  recourir  au  ministère  d'avocats. 
Les  décisions  du  tribunal  sont  souveraines. 

Au  Canada,  l'acte  du  26  mai  1874,  qui  ne  contient  pas  moins  de 
67  articles,  règle  la  procédure  en  matière  d'élections  contestées  et 
décide  que  les  protestations  seront  jugées  par  la  Cour  suprême  de  la 
province  où  a  eu  lieu  l'élection. 

Enfin,  l'État  de  Pennsylvanie,  dans  sa  nouvelle  constitution. 


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70  U»  IKTAUDiTIONS  EfC  ANGLETERRE  ET  EN  FRANGE 

ratifiée  par  un  plébiscite  du  2&  décembre  1873,  a  déféré  aux  tri- 
bunaux le  jugement  de  toutes  les  élections  contestées. 

Dans  les  autres  pays,  il  est  vrai,  le  parlement  reste  souverain  juge 
de  la  validation  des  pouvoirs  de  ses  membres;  mais  l'exercice  de 
ce  droit  est  généralement  accompagné  de  garanties  destinées  à  sau- 
vegarder les  minorités. 

En  Italie,  par  exemple,  une  commission  spéciale  ou  junta,  com- 
posée de  neuf  membres,  est  nommée,  dès  la  réunion  d*une  nouvelle 
Chambre,  à  T effet  d'examiner  les  élections  contestées  pendant  toute 
la  durée  de  la  législature.  Les  sommités  de  tous  les  partis^  minorité 
comme  majorité,  sont  désignées,  d'un  commun  accord,  pour  faire 
partie  de  cette  commission  dont  les  décisions  empreintes  de  l'im- 
partialité la  plus  absolue  sont  toujours  ratifiées  par  la  Chambre. 

On  voit  que  le  système  sur  lequel  nous  appelons  l'attention  de» 
esprits  pénétrés  des  idées  de  justice,  soucieux  de  la  dignité  du  Par- 
lement, fait  peu  à  peu  son  chemin  et  nous  inclinons  à  croire  qu'un 
jour  viendra  où  il  sera  adopté  dans  tous  les  pays  soumis  au  régime 
parlementaire. 

En  ce  qui  concerne  la  France,  il  est  évident  qu'un  pouvoir  aussi 
important,  aussi  considérable  ne  pourrait  être  confié  qu'à  la  Cour 
de  cassation  :  le  tribunal  suprême  aurait  seul  l'autorité  et  l'impar-- 
tialité  nécessaires  pour  remplir  une  aussi  haute  mission.  Les  éleo^ 
tions  au  Parlement  étant  avant  tout  politiques,  le  Conseil  d'État, 
corps  politique,  ne  semble  pas  compétent,  malgré  les  précédents 
tirés  des  Conseils  généraux  pour  les  juger  en  toute  impartialité. 

On  objectera  que  cette  réforme  touche  à  la  Constitution  et  néces* 
siteralt  par  suite  la  réunion  du  Congrès.  D'accord  :  cet  événement 
devant  se  produire  dans  un  avenir  plus  ou  moins  rapproché,  la 
question  pourrait  être  étudiée  préalablement  dans  chacune  des  deuK 
Chambres  et  faire  l'objet  de  propositions  qui  seraient  soumise  au 
Congrès  lors  de  sa  prochaine  réunion.  Le  pays,  honnête  et  impartial* 
plus  soucieux  de  voir  le  Parlement  se  consacrer  aux  discussionsr 
dWaires  que  perdre  son  temps  en  débats  stériles  et  irritants,  petl 
enclin  à  maintenir  les  prérogatives  ou  privilèges  de  ses  mem*- 
bres,  qui  lui  semblent  parfois  exagéré»,  î^plaudirait,  sans  aucAin 
doute,  à  une  semblable  réforme;  elle  vaut  tout  au  moins  la  peine 
d'être  sérieusement  examii>ée.  Il  n'est  pas  conforme  au  bon  sens  et 
à  la  logique  qu'elle  soit  écartée  péremptoirement  sous  le  prétexte 
qu'elle  touche  à  la  Constitution  :  l'oeuvre  de  M.  Wallon  n'est  pas 
parfaite  assurément,  même  pour  les  partisans  de  la  forme  républi- 
caine; qu'elle  sœt  au  moins  perfectible  pour  le  temps  pendant  lequel 
nous  devons  encore  la  subir, 

Léon  Loaoïs. 


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MÉMOIRES 


DU 


COMTE  DE  VILLÈLE 


La  lanuUe  du  comte  de  ViUèle  se  dispose  à  publier  les  Mémoires 
laÎBsés  par  l'illustre  mioiâtre  de  la  Restauration;  ils  formeroBt 
quatre  volumes  qui  parattroat  par  intervalles  d'ici  à  deux  années, 
et  dont  le  premier  sera  mis  en  vente  le  mois  prochain  K  Une  com«- 
muBÎcation  bienveillante  nous  permet  d'en  placer  dès  aujourd'hui 
les  principaux  passages  sous  les  yeux  de  nos  lecteurs.  C'est  le  récit 
de  la  jeunesse  de  M.  de  Villële,  le  tableau  mouvementé  de  ses 
années  d'exil  à  l'Ile  Bourbon  et  enûn  l'esquisse  de  ses  débuts  dans 
la  carrière  politique  à  h  Chambre  de  1815.  Partout,  dans  ces  cu- 
rieuses pages  d'histoire,  Thomme  d*État  se  retrouve,  avec  sou 
caractère  intègre,  ses  principes  inflexibles,  sa  haute  raison,  ety 
qu'il  raconte  des  anecdotes,  trace  des  portraits  ou  formule  des 
jog^meuta,  î\  est  impossible  de  n'être  pas  saisi  de  l'accent  de  con- 
^ction  profonde  ett  de  fiëre  sincérité  qui  anime  sa  parole. 


L'auteur  commence  par  se  justifier,  dans  une  courte  préface, 
d'écrire  des  Mémoires.  —  Il  m'a  toujours  paru,  dit-il,  qu'il  était  très 
difficile  aux  historiens  éloignés  des  faits  qu'ils  racontent  d'arriver  i, 
une  rigoureuse  exactitude  ;  aussi  «  suis-je  convaincu  que,  lorsqu'il 
existe  des  Mémoires  écrits  par  les  contemporains,  ou  mieux  encore 
par  les  hommes  qui  ont  été  mêlés  aux  événements,  la  lecture  de 
ces  Mémoires  est  préférable  à  celle  de  l'histoire  elle-même,  surtout 
quand  les  documents  de  ce  genre,  sur  une  même  époque,  nous 
Tiennent  d'écrivains  placés  dans  des  situations  différentes  et  appar- 
tenant à  des  opinions  opposées.  En  un  mot,  quand  je  le  puis,  j'aime 
mieux  faire  moi-même  l'histoire  que  de  la  recevoir  toute  faite.  » 

'  Librairie  académique  DHler.  —  Emile  Peniii,'[successeur. 


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72  MÉUOIRES  DU  COMTE  DE  YILLÈLE 

Il  ajoute  :  «  Quoi  qu'il  en  soit  de  mon  opinioD  sur  l'utilité  des 
Mémoires,  ou  me  permettra  du  moins  de  penser  avec  Montaigne 
que  c*€st  toujours  plaisir  de  voir  les  choses  écrites  par  ceux  qui 
ont  essayé  comme  il  les  faut  conduire. 

«  J*ai  été  mis  par  les  circoustances  en  position  de  faire  cet  essai  ; 
je  crois  pouvoir  être  utile  en  rendant  compte  de  ce  que  j'ai  vu,  su 
ou  fait  dans  le  cours  de  ma  vie  politique.  A  défaut  d'utilité,  je  m'es- 
timerai encore  heureux  de  faire  plaisir  à  ceux  qui  me  liront;  ils 
peuvent  compter  sur  ma  véracité. 

c(  Quelques  motifs  plus  sérieux  encore  me  portent  à  entreprendre 
ce  travail.  J'ai  servi  des  princes  malheureux  et  qui  seront  proba- 
blement mal  jugés  dans  l'avenir,  comme  ils  l'ont  été  depuis  leur 
chute.  Je  suis  du  nombre  de  ceux  qui  les  ont  vus  de  près  à  toute 
heure  et  en  toute  occasion,  qui  ont  connu  leurs  dispositions  cons- 
tantes, leurs  pensées  les  plus  intimes  et  leurs  vues  les  plus  secrètes. 
Abandonner  leur  mémoire  à  la  discrétion  de  leurs  ennemis  et  des 
nombreux  détracteurs  du  malheur,  ce  serait  manquer  aux  devoirs 
que  m'imposent  la  justice  et  la  reconnaissance.  J'ai  moi-même  des 
enfants  pour  lesquels  la  réputation  de  leur  père  est  un  bien  pré- 
cieux; j'ai  des  amis,  d'anciens  collègues,  intéressés  à  ce  que  la 
marche  politique,  les  actes  auxquels  ils  ont  plus  ou  moins  parti- 
cipé, ne  soient  pas  livrés  sans  défense  aux  attaques  de  ceux  qui 
ont  suivi  des  voies  divergentes  ou  opposées.  J'ai  été  invité  par 
plusieurs  d'entre  eux  à  écrire  ces  Mémoires.  Maintenant  qu'il  me 
reste  quelques  loisirs  après  avoir  heureusement  rempli  mes  derniers 
devoirs  de  père  de  famille  par  rétablissement  de  mes  enfants,  je 
Tais  rechercher,  parmi  les  documents  que  j'ai  conservés,  ceux  qui 
pourront  m'aider  à  rassembler  mes  souvenirs.  Je  commence  donc 
cette  œuvre  de  longue  haleine,  ne  sachant  trop  si  à  mon  âge  je  puis 
avoir  l'espérance  de  la  terminer.  » 


Ma  famille  est  originaire  du  Lauraguais,  qui  faisait  partie  de  la 
province  du  Languedoc.  Dès  le  douzième  siècle,  Arnaud  de  Villèle 
possédait  des  terres  et  fiefs  en  Lauraguais. 

Jean  de  Villèle  acquit  la  terre  de  Morvilles,  dans  le  comté  de 
Caraman,  le  13  août  1390.  Depuis  cette  époque,  elle  n'a  cessé 
d'être  possédée  par  ma  famille  et  d'en  être  la  demeure  constante 
et  le  principal  patrimoine;  les  actes  de  tout  genre  qui  sont  en  ma 
possession  le  prouvent  incontestablement.  Après  avoir  été  partagée 
entre  plusieurs  branches  collatérales,  cette  terre  s'est  trouvée 


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MÉMOIRES  DU  COMTE  DE  YILLÈLS  73 

réunie  en  totalité  entre  les  mains  de  mon  père,  comme  elle  Test 
aofoard'hui  dans  les  miennes. 

Je  suis  né  le  14  avril  1773  à  Toulouse,  rue  Sainte- Glaire,  maison 
BrassaUlëre,  maintenant  rue  de  la  Fonderie,  n"*  26.  Le  mariage  de 
mes  parents  n'avait  précédé  que  de  quatorze  mois  ma  naissance; 
mon  père,  Louis-François-Joseph  de  Villële,  était  âgé  de  vingt-trois 
ans,  et  ma  mère,  Anne-Louise  de  Blanc  de  la  Guizardie,  dont  la 
famille  était  originaire  du  Rouergue,  avait  à  peine  atteint  sa  vingt- 
deuxième  année. 

Mes  premières  études  se  firent  diez  mes  parents  avec  un  pré< 
cepteur  ecclésiastique.  Je  suivis  ensuite  comme  externe  les  cours 
de  sixième  et  de  cinquième  au  collège  royal,  et  je  finis  par  y  entrer 
comme  pensionnaire,  ayant  obtenu  une  des  bourses  fondées  en 
favenr  des  élèves  qui  les  gagneraient  au  concours. 

Je  quittai  le  collège  de  Toulouse  en  mars  1788.  Mon  père  désirait 
vivement  que  je  suivisse  la  carrière  de  la  marine  militaire,  où  l'on 
ne  pouvaùt  entrer  après  Tâge  de  quatorze  ans;  il  me  conduisit  à 
VÉcole  de  marine  d' Alais,  et  le  15  mai  je  fus  examiné  par  le  célèbre 
M.  Monge.  Le  nombre  des  candidats  était  disproportionné  à  celui 
des  places  à  donner,  et  il  fut  recommandé  à  l'examinateur  d'être 
très  sévère;  on  n'exigeait  alors  que  l'arithmétique,  la  géométrie  et 
la  statique.  M.  Monge  ne  manquait  jamais  de  demander  la  démons- 
tration du  carré  de  l'hypoténuse;  je  la  lui  fis  de  trois  ou  quatre 
manières  différentes. 

Le  principal  de  l'École  d' Alais  écrivit  le  lendemain  à  mon  père 
«  qu'il  regardait  mon  admission  comme  assurée,  que  M.  Monge  avait 
été  très  satisfait  de  mon  instruction  et  encore  plus  de  mon  intelli- 
gence, que  si  je  fusse  arrivé  plus  tôt  à  Alais,  j'aurais  certainement 
eu  les  succès  les  plus  brillants,  et  que  je  n'avais  besoin  pour  être 
admis  ni  de  protection  ni  de  faveur  » . 

Le  jeune  homme  fut  alors  dirigé  sur  TÉcole  de  Brest,  où  son  intelli- 
gence et  son  application  lui  gagnèrent  promptement  les  sympathies  de 
ses  supérieurs. 

L'hiver  que  je  passai  ainsi  sous  un  climat  si  différent  de  celui 
de  notre  Midi,  était  précisément  l'hiver  de  1788  à  1789,  si  connu 
par  son  excessive  rigueur;  j'en  fus  incommodé  au  point  d'être 
obligé  de  passer  un  mois  à  l'hôpital  militaire. 

Je  passai  le  5  mars  1789  un  examen  que  me  fit  encore  subir 
M.  Monge;  cet  examen  roula  sur  les  deux  trigonométries  et  les  deux 
premières  sections  de  la  navigation  ;  il  ne  me  manqua  plus  pour 
passer  à  la  seconde  classe  que  le  temps  d'embarquement  exigé  par 
rordonnance. 


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74  MÉMOIRES  DU  GOMTB  DE  YILLÈLK 

Bîentôi  reçu  élève  de  seconde  classe  et  embarqué  sur  U  fr^ate 
YEngageaniey  que  commandait  M.  de  Lajaille,  il  partit  pour  Saint*- 
DoHiiogue  où  le  bàliment  oondiûsait  un  nouveau  gouverneur. 

Noua  étions  partis  de  France  quatre  jours  après  la  prise  de  la 
Bastille,  ce  premier  succès  de  la  violence  contre  le  droit,  des  pasr- 
dions  aveugles  contre  la  saine  raison,  des  vaines  théories  contre  la 
sagesse  de  Texpérience,  et  de  Torgeuil  du  moment  contre  la  maturité 
du  temps.  Quand  nous  arrivâmes  à  Saint-Domingue,  cette  belle 
colonie  touchait  à  Tapegée  de  la  prospérité  matérielle,  mais  était 
en  proie  à  une  vague  inquiétude,  peut-être  inséparable  d'un  si  haut 
degré  de  bien-être.  Comme  dans  la  métropole,  le  dégoût  et  la 
déprédation  des  jouissances  réelles  se  joîgmûent  à  un  besoin  fantas* 
tique  de  changement  fomenté  dès  longtemps  par  1^  philosophes 
et  les  écrivains  du  sîëde  qui  touchait,  à  son  terme. 

Rien  au  monde  n'était  comparable  au  spectacle  qu'offrait  alors  à 
Saint-Domingue  le  développement  de  la  culture  et  du  commerce, 
fruit  d'une  bonne  administration.  La  fécondité  du  sol  était  inépui* 
sable,  son  étendue  était  immense,  comparée  à  la  consommation 
possible  des  précieux  produits  de  son  exploitation.  Moins  de  la 
moitié  de  la.  colonie  était  cultivée,  et  non  seulement  elle  suffisait  à 
l'approvisionnement  de  la  France  en  sucre,  café,  coton,  indigo,  et 
au  débouché  des  vins,  farines  et  objets  manufacturés  de  la  métro- 
pole, mais  encore  elle  fournissait  à  celle-ci  des  nooyens  d'échangar 
avec  les  populations  du  oentre  de  r£an)pe« 

Observateur  réflédii  et  attentif  à  s'instruire,  le  jeune  of&oier  cherche 
à  se  rendre  compte  du  mécanisme  administratif  et  commercial  de  la 
colonie  :  «  Mais,.dit41,  n'étant  âgé  que  de  seize  ans,  comment  auraïsrje 
porté  de  sérieuses  investigations  sur.  un  pareil  sujet?  n  11  ajoute  : 

Tel  était  le  spectacle  qu'offrait  alors  cette  île  naguère  presque 
déserte;  le  Français,  malgré  sa  légèreté  naturelle,  et  peut-être 
même  à  cause  d'elle,  et  par  elle,  s'y  montrait  éminemment  propre 
i  la  colonisation;  et,  bien  qu'on  lui  ait  souvent  contesté  cette  qualité, 
Vhiâtoire  de  Saint-Domingue  ne  restera  pas.  moins  à  jamais  une 
preuve  évidente  de  la  fausseté  d'une  pareille  opinion* 

En  novembre  1790,  Ylllèle  quitta  Saint-Domingue,  où  les  événe- 
ments révolutionnaires  de  France  allaient  avoir  un  eontre-eonp  si 
ikoeste,  et  le  dernier  j.our  de  décembre  il  débarquait,  à  Brest,  où  Teffoiv 
veicence  des  esprits  foisaii  à.  l'équipage  de  la  frégate  le  plus  mauvais 
accueil. 


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fiÙIQlBlES  DU  OOHTE  DE  Y1LLÊ££  75 

3*ècrivaiB  le  lendemain  à  ma  famille  :  «  Les  officiers  de  terre  et^ 
de  mer  sont  obligés  de  s'habiller  en  bourgeois,  leur  uniforme  les 
eipossint  à  de  continuelles  insultes  de  la  part  de  la  population.  » 

Je  fus  narré  de  cette  disposition  des  esprits  et  pénétré  en  même 
temps  du  danger  dont  serait  pour  mes  parents  et  pour  moi-même 
un  6ë}Oor  msif  soit  auprès  d'eux,  soit  même  dans  un  port  en  France. 
Je /leur  demandai  donc,  bien  qu'au  lendemain  d'une  campagne  de 
diz^liuit  mois,  la  permission  de  me  rembarquer  immédiatement  avec 
M.  de  Saint-Félix,  mon  compatriote,  ami  et  aliié  de  ma  f&mille. 
M.  de  SaintnFélix  commandait,  dans  l'escadre  qui  était  sur  la  rade 
de  Brest,  le  Taisseau  le  Tourville^  et  il  aTsût  reçu  du  ministre  de 
la  manne  la  promesse  d'être  bientôt  appelé  à  diriger  en  chef  la 
division  iw?ate  cpii  devait  aller  stationner  dans  les  mers  de  l'Inde. 
L'aolofsation  que  je  demandais  ne  tarda  pas  à  m^anriver;  mes 
parents  s'estimaient  trop  heureux,  dans  des  cireomtanees'si  mena- 
çantes, de  me  voir  aller  moi  même  au-devant  d^un  parti  aussi  m- 
sonnable.  Ils  savaient  que  je  n'avais  embrassé  la  carrière  de  la 
marine  que  par  pure  obéissance,  et  depuis  que  je  la  suivais  je 
n'avais  cessé  de  leur  en  peindre  l'inutilité  pour  moi.  Je  n'avais,  leur 
disais-je,  aucune  ambition  et  ^ne  faisais  aucun  cas  des  avantages, 
plus  imaginaires  que  réels  à  mes  yeux,  de  l'avancement,  des  grades 
et  des  distinctions,  récompenses  auxquelles  il  me  faudrait  sacrifier 
le  bonbeur  de  la  vie  de  famille  et  qui  me  feraient  perdre  ainsi  mes 
plus  belles  années. 

Je  n'étais  encore  âgé  que  de  seize  ans  et  quelques  mois;.m2Ûs, 
sans  avoir  assez  d'expérience  ni  de  connaissances  acquises  pour 
pouvoir  apprécier  à  l'avance  toutes  les  conséquences  des  grands 
événements  qui  se  préparaient,  j'avais  cependant. assez  de  rectitude 
dans  l'esprit  pour  être  frappé  des  avantages  du  parti  que  la  Provi- 
dence semblait  m'offrir  en  ce  moment.  C'est  en  effet  à  cette  déter- 
mination cpie  mes  parents  ont  dû  la  conservation  de  leurs  biens 
durant  la  tourmente  révolutionnaire  :  la  production  de  mon  certificat 
d'embarquement  sur  un  bâtiment  de  TÉtat  leur  a  constamment  suffi 
pour  échapper  à  la  coofiacation.  C'est  gràûe  encore  â  cette  déter- 
mination que  j'ai  pu  moi-^même  éviter  la  cruelle  alternative  de 
n'expatrier,  Gomme  presque  tcms  lesimembresdu  corps  dans  lequel 
je  servais,  ou  de  me  soumettre  à  ides  principes  et  des  foli^  que  mon 
oear  et  ma  raison  ont  toujours  également  ré^urouvés... 

La  marine  royale  comptait  alors  quatre-vingls  vaisseaux  de  haut 
bord  et  un  nombre  double  de  frégates  et  de  corvettes  ;  nos  arsenaux 
renfermaient  tous  les  objets  nécessaires  à  leur  armement,  rangés 
«vec  ordre,  étiquetés  et  entretenus  de  manière  è  pouvoir  être  portés 
i  bord  du  bâtiment  auquel  ils  appartenaient,  aussitôt  que  Ton  recc- 


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76  MÉMOIRES  DU  COMTE  DE  YILLËLB 

vrait  l'ordre  de  le  mettre  en  état  de  prendre  la  mer.  Cette  belle 
armée  navale,  réunie  à  celle  que  possédait  l'Espagne,  était  égale, 
sinon  supérieure  à  celle  de  l'Angleterre... 

La  France  s'était  ainsi  relevée  des  désastres  éprouvés  sur  mer 
pendant  les  dernières  années  de  Louis  XIV,  de  l'abandon  de  nos 
intérêts  maritimes,  sacriBés  à  ceux  de  l'Angleterre  sous  la  Régence, 
et  de  la  perte  d'une  partie  de  nos  colonies  sous  le  règne  de  Louis  XV. 

De  même  qu'il  m'a  été  donné  de  voir  la  prospérité  et  la  chute 
de  Saint-Domingue,  de  même  ma  destinée  m'a  fait  assister  aux 
derniers  moments  de  notre  grandeur  maritime,  et  m'a  également 
rendu  témoin  des  premiers  coups  portés  à  ce  précieux  assemblage 
de  force  et  de  richesse,  que  des  passions  aveugles  ont  si  prompte- 
ment  anéanti.  Il  faut  avoir  vu  ces  passions  à  l'œuvre  pour  croire 
qu'une  nation  puisse  se  précipiter  elle-même  d'un  si  haut  degré  de 
splendeur,  et  persévérer  ensuite  dans  des  voies  si  évidemment 
contraires  à  tous  ses  intérêts  matériels  et  moraux  I 


II 

Nous  appareillâmes  de  la  rade  de  Brest  le  26  avril  1791  et  moml- 
lâmes  à  l'Ile  de  France  le  31  juillet.  Ces  trois  mois  passés  ainsi  entre 
le  ciel  et  F  eau,  sans  relations  avec  la  terre  que  menaçaient  des 
bouleversements  inouïs,  me  semblèrent  un  temps  de  calme  et  de 
repos  bien  nécessaire  à  mon  cœur  flétri  par  de  si  tristes  et  de  si 
pénibles  spectacles... 

Deux  jours  après  notre  arrivée,  il  nous  fallut  assister  avec  toutes 
les  autorités  à  un  service  solennel  pour  Mirabeau.  Je  rapporte  ces 
détails  insignifiants  en  eux-mêmes,  que  je  trouve  consignés  dans 
ma  correspondance  avec  ma  famille,  parce  qu'ils  servent  à  reporter 
le  lecteur  au  milieu  de  l'atmosphère  de  cette  époque.  Trois  semaines 
après,  arriva  dans  la  colonie  la  nouvelle  de  la  fuite  du  malheureux 
Louis  XVI  et  de  son  arrestation  à  Varennes. 

Bientôt,  là  comme  à  Saint-Domingue,  se  fait  sentir  le  contre-coup 
des  événements  révolutionnaires.  L'esprit  d'insubordination  et  de 
révolte  éclate  non  seulement  dans  la  colonie,  mais  parmi  les  équipages 
eux-mêmes  qui  refusent  d'obéir  à  leurs  officiers;  et  les  Anglais  profitent 
de  ces  désordres  pour  humilier  notre  pavillon  et  pour  détacher  de  nous 
les  colonies  qu'ils  convoitaient. 

Il  semble,  dit  M.  de  Villèle,  que  la  Providence,  en  vue  du 
poste  élevé  auquel  je  devais  être  un  jour  appelé  dans  ma  patrie, 
se  soit  plu  à  me  rendre  témoin,  dans  les  diverses  parties  du  globe, 


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MÉMOIRES  DU  COMTE  DE  YILliLE  77 

de  Vempressement  de  nos  éternels  rivaux,  les  Anglais,  à  faire 
tonmer  au  profit  de  leur  puissance  l'état  de  désorganisation,  de 
démence  et  de  faiblesse  où  nous  avait  jetés  la  révolution. 

Passé  de  l'île  de  France  à  l'Ile  Bourbon  avec  son  amiral  et  ami^ 
U.  de  Saint-Félix,  le  jeune  officier  y  trouva  les  mômes  ferments  révo- 
lutionnaires, qui  ne  tardèrent  pas  à  amener  les  plus  dramatiques  péri- 
péties et  à  mettre  en  danger  la  vie  même  de  ceux  qui  étaient  traités 
d'aristocrates  par  une  population  en  délire. 

Les  dernières  nouvelles  que  j'avais  reçues  de  ma  famille  remon- 
taient à  près  de  quatre  ans;  elles  étaient  du  h  décembre  1793.  Les 
lettres  de  mon  père  étaient  datées  de  la  prison  de  la  Visitation  à 
Toulouse,  oix  il  était  détenu  comme  suspect;  ma  mère  m'écrivait 
également  de  Toulouse,  où  elle  était  venue  s'établir  pour  prodiguer 
à  mon  père  les  soins  que  réclamait  sa  situation  et  pour  se  soustraire 
elle-même  aux  dangers  qu'elle  eût  courus  à  la  campagne.  Ces  tristes 
nouvelles  et  le  silence  de  trois  ans  qui  les  avait  suivies,  étaient  de 
nature  à  m'inspirer  les  plus  vives  inquiétudes  sur  le  sort  de  mes 
parents  et  à  me  faire  considérer  comme  un  danger  de  plus  pour 
eux  la  tentative  que  je  pourrais  faire  d'aller  les  rejoindre.  Quant  à 
leur  fortune,  il  n'était  guère  possible  d'y  compter,  un  hasard  seul 
pouvait  la  leur  avoir  conservée. 

Si  la  position  des  lies  de  France  et  de  Bourbon  était  compromet- 
tante pour  les  fortunes  acquises,  d'un  autre  côté,  les  ventes  à  vil 
prix  des  habitations  de  ceux  qui  retournaient  en  France  offraient 
aux  acquéreurs  une  occasion  presque  certaine  de  s'enrichir.  Ou 
pouvait  ainsi,  en  liant  intimement  son  sort  à  celui  des  colonies, 
acheter  des  propriétés  à  des  conditions  assez  avantageuses  et  avec 
des  termes  de  paiement  assez  éloignés  pour  avoir  l'espoir,  par  un 
travail  intelligent,  d'en  solder  le  capital  avec  les  revenus. 

Une  proposition  de  ce  genre  lui  fut  faite,  et,  avec  l'approbation  de 
M.  de  Saint-Félix,  il  Taccepta.  La  combinaison  devait,  au  bout  de  six 
ans^  le  rendre  propriétaire  d'une  habitation  lui  rapportant  un  revenu 
net  de  10  à  12  000  francs. 

L'exploitation,  dirigée  avec  intelligence,  produisit  de  tels  résultats, 
qu'avec  l'excédant  des  recettes  l'actif  propriétaire  put  ajouter  de  nou- 
velles plantations  de  cafés  et  de  girofliers. 

Cependant,  les  navires  montés  par  de  hardis  aventuriers  que  les 
ports  de  France  expédiaient  pour  nos  lies  et  qui,  par  leur  marche 
supérieure,  échappsdent  aux  croiseurs  anglais,  m'apportadent  de  loin 
en  loin  des  nouvelles  moins  arriérées  de  ma  famille  etj  me  four- 


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7g  MÉMOIRES  DU  COMTE  DE  HLIÈLE 

nissaient  quelques  occasioDS  de  lui  écrire.  Je  savais  mou  père 
délivré  de  sa  longue  déteotiou  et  toute  ma  famille  établie  à  Moi** 
villes,  où  elle  pouvait  désormais  vivre  eu  paix  et  avec  quelque 
aisance.  Mes  parents  ne  réclamaient  pas  encore  mon  retour  auprès 
d'eux,  mais  ils  le  regardaient  dans  l'avenir  comme  tin  port  de  salut 
et  une  consolation  pour  tous,  après  une  si  longue  et  si  terrible 
tourmente,  lis  se  flattaient  déjà  de  l'espoir  que  la  position  dans 
laquelle  ils  me  savaient  me  permettiait  de  revenir  en  France  avec 
quelque  fortune  lors  de  la  paix  générale;  ils  songeaient  à  employer 
les  fonds  que  j'aurais  pu  acquérir  à  constituer  la  dot  de  mes  sœurs, 
ce  qui  leur  permettrait  de  me  substituer  à  leurs  droits  sur  la  terre 
de  Morvilles,  qu'ils  désiraient  ardemment  conserver  dans  la  famille. 

Sous  l'empire  de  ces  idées,  le  jeune  colon  se  livra  avec  plus  d'ardeur 
que  jamais  à  une  vie  laborieuse  dont  les  fatigues  ne  tardèrent  pas  à 
dlércr  sa  santé,  et  après  la  récolle  de  1798,  il  éprouva  des  troubles 
d'estomac  et  des  oppressions  nerveuses  qui  exigèrent  la  sérieuse 
intervention  du  médecin.  Celui-ci  ordonna  un  temps  de  repos  absolu, 
et  pour  chasser  de  son  esprit  les  tendances  mélancoliques  auxquelles 
il  était  enclin  par  ses  souflPrances,  il  lui  conseilla  d'aller  passer  un  mois 
au  sein  d'une  famille  considérable  de  l'île,  qui  désirait  vivement  le  con- 
naître et  qui  lui  faisMt  offrir  gracieusement  l'hospitalité,  la  famille 
Desbassayns,  dont  Thabitation  était  une  résidence  délicieuse.  Après 
quelques  hésitations,  il  accepta. 

Je  n'eus  qu'à  m'en  féliciter;  il  était  impossible  de  trouver  dans  la 
colonie  uue  famille  plus  recommandable  sous  tous  les  rapports  :  bon 
ton,  bonne  tenue,  capacité  remarquable  chez  les  chefs  de  la  famille, 
union  touchante  parmi  les  enfants,  opulence  solidement  assise  et 
sagement  maintenue,  attentions  délicates  dans  une  hospitalité 
naturelle  et  facile.  Mon  estomac  se  remit,  mes  oppressions  se  dis- 
sipèrent, mon  cœur  se  dilata;  le  bien-être  et  la  satisfaction  la  plus 
douce  remplacèrent  chez  moi  la  mélancolie.  Quand  nous  repartîmes, 
ma  guérison  était  complète. 

Mais  parmi  les  membres  de  la  patriarcale  famille  où  il  venait  de  faire 
un  si  heureux  séjour,  une  jeune  personne,  douée  des  qualités  les  plus 
rares,  M"«  Desbassayns,  avait  particulièrement  attiré  son  attention,  et, 
de  son  côté,  il  avait  su,  sans  effort,  gagner  sa  sympathie.  Elevée  en 
France,  elle  lî'avait  aucune  répugnance  à  y  retourner  ultérieurement 
et  à  s'y  fixer  dans  la  famille  de  l'homme  qu'elle  aurait  choisi.  M.  de  Yil- 
lèle  Tépousa  le  13  avril  1799,  jour  où  il  accomplissait  sa  vingt-sixième 
année. 


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MtÊtXm  W  GOHTB  DB  YtLLÈLË  79 

Par  SDÎte  de  mon  entrée  dans  la  famille  la  phis  considérable  de 
rUe,  je  fus  noaimô  dépoté  à  l'Assemblée  coloniale  qui  gouvernait 
eo  réalhé  le  pays.  Cette  position  m'a.  fait  prendre,  en  effet,  durant 
phsiears  années,  une  large  part  dans  Tadministration  de  la  colonie; 
die  m'a  fait  acquérir  la  connaissance  et  l'habitude  des  affaires 
pobliqoes  dans  un  gouvernement  d'assemWées  délibérantes;  elle  a 
développé  en  moi  des  facultés  dont  j'ai  été  par  la  suite  appelé  à 
faà^  usage  sur  un  bien  autre  théâtre,  dans  la  position  la  plus 
éièvée  et  par  suite  ta  pins  périlleuse... 

Bien  qfu'à  mon  début  dans  la  carrière  oratoire,  je  pris  une  large 
|»rt  aux  débats  coloniaux,  et  je  ne  puis  me  rappeler  sans  quelque 
ergneil  les  éloges  flatteurs  que  le  respectable  M.  de  Malartic  crut 
devoir  m'adresser  après  la  première  séance.  Il  y  joignit  un  compli- 
ment qui  me  fut  moins  agréable  :  Languedocien  comme  moi,  il  me 
reconnut  pour  un  compatrkKe  à  mon  accent,  et  j'en  fus  quelque  peu 
désappointé,  m' étant  figuré  que  dix  années  d'absence  avaient  dû 
effacer  dans  ma  prononciation  tont  ce  qui  sentait  le  pays  natal. 

Vers  la  fin  de  janvier  1802,  un  aviso  apportai  File  Bourbon  la  nou- 
velle inattendue  de  la  signature  des  préliminaires  de  la  paix  d'Amiens, 
avec  des  décisions  du  gouvernement  consulaire  relatives  à  Témancipa- 
tion  des  esclaves.  M.  deYillèle  se  trouvait  alors  président  de  l'Assemblée 
coloniale. 

Nous  rédigeâmes  une  adresse  à  Bonaparte  lui-même,  que  je  signai 
comme  président.  Après  avoir  exposé  tous  les  motifs  qui  nous 
faisaient  juger  l'émancipation  subite  et  simultanée  de  nos  esclaves 
incompatible  avec  la  sûreté  de  nos  propres  vies,  nous  terminâmes 
l'adresse  en  déclarant  que,  si  le  Premier  consul  persistait  dans  la 
fatale  disposition  que  son  ministre  nous  annonçait,  nous  nous  ense- 
velirions sous  les  ruines  de  la  colonie  pour  repousser  ses  soldats, 
plutôt  que  de  mourir  en  lâches  sous  les  coups  de  nos  esclaves 
comme  les  colons  de  Saint-Domingue.  On  nous  rapporta  que, 
quand  l'adresse  avait  été  présentée  à  Bonaparte,  il  l'avait  déchirée 
et  mise  en  pièces  avec  colère. 

Peu  après,  M.  de  ViDèle  écrit  à  son  père  : 

Figurez- voos  votre  fils  introduit  par  son  mariage  dans  la  pre- 
mière classe  dea  habitants  du  pays  et  presque  aussitôt  choisi  par 
eux  pour  être  le  défenseur  de  leurs  principes  et  de  leurs  intérêts 
conservateurs,  sous  une  forme  de  gouvernement  aussi  contraire  à 
ce  bot  que  le  sont  les  institutions  purement  démocratiques.  Repré- 
sentez-vous-le  doué  ou  afiligé  d'un  cœur  de  feu,  d'une  imagination 


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90  MÉMOIRES  DU  COMTE  DE  YILLËLB 

féconde,  d'un  esprit  prompt  à  saisir  et  à  juger,  d'une  assez  grande 
facilité  à  exprimer  fortement  ses  pensées  en  public,  accompagnant 
ce  qu'il  dit  d'un  accent  de  probité  et  de  conviction  intime  qui 
persuade  et  qui  lui  tient  lieu  d'éloquence,  et  vous  ne  serez  pas 
étonné  qu'il  ait  été  porté,  entraîné  comme  malgré  lui,  à  jouer  un 
des  principaux  rôles  dans  les  tristes  scènes  politiques  qui  se  sont 
succédé  dans  ce  pays. 

«...  Nous  avons  eu  le  bonheur  de  sauver  la  colonie  et  de  la  con- 
server à  la  France;  mais  combien  il  m'en  a  coûté  de  sacrifices!  et 
malgré  ces  heureux  résultats,  que  la  paix  vient  enfin  de  consolider, 
il  m'est  resté  le  plus  profond  dégoût  pour  ce  fatras  politique  et 
une  antipathie  prononcée  pour  les  aflaires  publiques.  Une  des  pre- 
mières leçons  que  je  donnerai  à  mes  enfants,  c'est  de  s'en  mêler 
le  moins  qu'ils  le  pouiTont;  elles  fournissent  rarement  l'occasion  de 
faire  le  bien  et,  avec  les  meilleures  intentions  du  monde,  elles  vous 
entraînent  souvent,  même  à  votre  insu,  à  faire  le  mal  ;  elles  con- 
viennent aux  esprits  inquiets,  remuants,  ambitieux  et  aux  cœurs 
dura  et  impitoyables;  elles  doivent  être  antipathiques  à  Fhomme 
honnête,  paisible  et  dont  le  cœur  est  sensible  et  bon.  » 


m 

Peu  de  mois  après  mon  mariage,  quelle  n'avait  pas  été  ma  sur* 
prise  de  voir  arriver  à  Bourbon  mon  frère,  que  mes  parents  m'avaient 
envoyé  de  Bordeaux  pour  le  soustraire  à  la  conscription  et  aux  dan- 
gers du  désœuvrement  dans  des  temps  si  difiiciles!  Il  s'est  établi 
dans  la  colonie  où  il  a  épousé  la  plus  jeune  des  sœurs  de  ma  femme. 
Vers  la  fin  de  cette  année  1799,  M.  Desbassayns  fut  frappé  d'une 
attaque  d'apoplexie;  il  vécut  une  année  entière  sans  recouvrer 
ses  facultés,  et  ce  ne  fut  que  le  15  octobre  1800  que  cet  excellent 
père  fut  enlevé  à  sa  famille. 

Le  30  août  1800,  ma  femme  donna  le  jour  à  un  fils,  le  seul  que 
nous  ayons  conservé;  il  reçut,  sur  les  fonts  baptismaux,  les  noms  de 
Louis-Henri.  Des  trois  filles  que  la  Providence  nous  a  données, 
l'aînée  naquit  le  6  juillet  1804,  c'est  notre  fille  Louise,  aujourd'hui 
M"''  la  comtesse  de  Neuville;  les  deux  plus  jeunes,  Henriette  et 
Sophie,  ne  sont  nées  que  depuis  notre  retour  en  France.  La  pre- 
mière a  épousé  M.  de  Pons  et  la  seconde  M.  le  vicomte  Drouilhet  de 
Sigalas. 

...  Le  1*""  avril  1805,  j'écrivais  à  mes  parents  : 

t(  Nous  venons  de  recevoir  par  la  Bellone  tous  les  Moniteurs  de 
1804.  J'en  ai  lu  tout  ce  que  j'ai  pu  en  lire,  car  il  y  a  tant  de  choses 


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MÈHOmES  DO  COMTE  DE  VILLÈLE  81 

dégoûtantes  par  leur  platitude,  qu'on  esl  forcé  de  les  passer.  Malgré 
ces  fréquentes  omissions,  cette  lecture  m'a  laissé  un  fonds  de 
tristesse  que  je  ne  puis  surmonter;  je  ne  puis  chasser  l'opinion  qui 
m'en  est  restée  que  ni  la  révolution  ni  la  guerre  ne  sont  près  de 
finir;  et  comme  pour  vous,  pour  nous,  pour  nos  enfants  qui  crois- 
sent en  âge  et  dont  l'éducation  ne  peut  se  faire  ici,  pour  notre 
fortune  qui  souffre  de  toutes  ces  incertitudes,  notre  retour  en 
France  devient  de  plus  en  plus  nécessaire;  je  vais  dès  cet  instant, 
in'occuper  sérieusement  d'aller  vous  rejoindre,  sans  attendre  la 
cessation  de  la  guerre.  » 

Ce  ne  fut  que  dans  les  premiers  jours  de  février  1807  que  nous 
fimes  retenir  notre  passage  sur  un  bâtiment  américain  allant  à 
New- York,  et  le  14  mars  nous  nous  embarquâmes.  Avec  des  regrets 
et  des  déchirements  de  cœur  infinis,  dont  le  souvenir  me  sera 
toujours  présent  et  qui  m'ont  causé  le  chagrin  le  plus  long  et  le 
plus  profond  que  j'aie  jamais  ressenti,  nous  quittâmes  tout  ce 
ce  que  nous  connaissions  et  aimions  depuis  un  si  grand  nombre 
d'années. 

Nous  perdîmes  bientôt  de  vue  pour  la  dernière  fois  cette  lie 
fortunée,  où  j'avais  été  si  bien  accueilli,  où  j'avais  passé  les  plus 
belles  années  de  ma  vie,  joué  un  rôle  honorable,  trouvé  une  famille 
et  des  amis  incomparables,  que  je  quittais  avec  l'incertitude  de  les 
revoir  jamais. 

Le  14  juin  nous  débarquâmes  à  New- York.  Le  repos  que  récla- 
mait la  santé  de  ma  feoune  et  de  mes  enfants  après  un  si  long 
voyage,  nous  retint  dans  cette  ville  pendant  un  mois  environ.  Je 
profitai  de  ce  séjour,  à  l'exemple  de  tous  les  Français  qui  passaient 
par  New-York,  pour  aller  présenter  mes  hommages  au  général 
Moreau.  Cet  homme  célèbre  avait  une  expression  de  physionomie 
qui  annonçait  une  grande  douceur  de  caractère  et  une  haute  capa- 
dté;  ses  manières  étaient  pleines  de  noblesse  et  de  dignité;  il 
s'exprimait  sur  toutes  choses  avec  facilité  et  modération.  Quand  il 
sut  que  j'avais  quitté  la  France  depuis  dix-neuf  ans,  il  me  dit  : 
«  Ahl  monsieur,  que  vous  la  trouverez  changée!  »  Il  jouissait  dans 
la  ville  de  New- York  d'une  considération  universelle,  et  quand  il 
passait  dans  les  rues,  tout  le  monde  s'arrêtait  pour  le  voir  et  lui 
faire  honneur,  témoignage  d'estime  et  de  déférence  dont  est  fort 
avare  ce  peuple  républicain. 

EnGn  M.  de  Villële  partit  pour  la  France  avec  sa  famille  et  le  22  août 
1807  û  débarquait  à  Bordeaux. 

î<ous  montâmes  dans  la  diligence  de  Toulouse,  et  le  31  août  au 
soir  j'étais  dans  les  bras  de  mes  parents  et  au  milieu  de  ma  famille 

10  OCTOBRE  1887.  C 


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«2  liMOlRËS  DU  COïïn  DB  VILLÈLK 

réunie  pour  nous  recevoir.  Je  ne  chercherai  pas  à  rendre  tous  les 
sentiments  divers  que  me  fit  éprouver  cet  beureuic  retour  après  dix- 
neuf  années  d'absence.  L'aînée  de  nés  sœurs  n*avaii  point  quitté 
mes  parents;  mes  sœurs  Méianie  et  Emilie  avec  leurs  maris, 
MM.  d'Encausse  et  de  Beauregard,  étaient  venues  partager  notre 
joie.  Pour  nous  soustraire  à  Tempressement  de  tous  nos  amis,  nous 
partîmes  dès  le  lendemain  pour  Morviiles,  afin  de  jouir  plus  libre- 
ment à  la  campagne  du  bonhear  de  cette  réunion  de  famille. 

Mes  parents  m'avaient  depuis  longtemps  fait  connaître  leur  inten- 
tion de  me  céder  la  terre  de  Morvilles  à  mon  retour  en  France.  Par 
suite  de  la  révolution,  du  long  emprisonrament  de  mon  père,  des 
séquestres  et  du  pillage  de  Morvilles  par  l'armée  révolutionnaire  en 
1798,  le  bien  était  grevé  de  plusiiears  rentes;  des  légitimes  étaient 
en  outre  dues  à  mes  tantes,  et  les  dots  de  mes  sœurs  n'étaient  pas 
encore  payées;  je  ne  devais  devenir  propriétaire  qu'à  la  condition 
d'acquitter  ces  différentes  charges.  Pour  régler  toutes  ces  afiaires, 
je  me  rendis  avec  mon  père  à  Préscrville  chez  M.  Pons  de  Vier, 
homme  de  loi  capable  et  expérimenté,  conseil  ordinaire  de  ma 
famille  dans  les  questions  importantes.  Après  une  longue  confé- 
rence, au  moment  où  nous  nous  disposions  à  sortir,  M.  Pons  de 
Vier  tira  mon  père  à  l'écart  et  lui  dit  :  ce  Monsieur  de  Yillèle,  vous 
n'aurez  plus  besoin  de  moi  pour  vos  afiaires,  vous  avez  là  un  fils 
pour  qui  il  est  inutile  de  les  étudier,  il  les  devine.  »  On  m'a  tenu 
souvent  des  propos  semblables  pendant  ma  carrière  ministérielle, 
et  je  les  aurais  volontiers  pris  pour  des  flatteries  à  l'adresse  de  mon 
habit,  si  je  ne  m'étais  rappelé  le  mot  de  M.  Pons  de  Vier... 

Dans  le  courant  de  l'année  1812,  j'appris  qu'un  membre  de  la 
famille  Montmorency  était  venu  dans  notre  pays  et  y  avait  orga- 
nisé une  sorte  d'association  secrète,  dont  les  membres  se  vouaient 
à  la  pratique  des  bonnes  œuvres  et  à  la  propagation  des  principes 
religieux  et  monarchiques;  il  se  disait  autorisé  par  Louis  XVIII  et 
par  le  pape,  alors  prisonnier  à  Savone.  J'ai  toujours  pensé,  sans  en 
avoir  toutefois  la  certitude,  que  cette  association  avait  pris  nais- 
sance dans  les  prisons  de  Bonaparte,  et  que  MM.  de  Polignac,  de 
Rivière  et  Mathieu  de  Montmorency  en  avaient  été  les  promoteurs 
et  les  directeurs  sous  l'inspiration  des  cardinaux,  dont  les  uns 
étaient  retenus  en  captivité,  les  autres  en  exil  dans  diverses  villes 
du  royaume.  Ainsi  les  précautions  prises  par  le  gouvernement 
impérial  pour  sa  sûreté  auraient  servi  à  préparer  une  des  causes  les 
plus  efiicaces  à  mes  yeux  de  son  renversement  définitif;  ce  fut  en 
efiet  dans  ces  affiliations  ignorées  que  les  partisans  du  souverain 
pontife  et  du  roi  légitime  puisèrent  leurs  forces  et  leur  unité  d'ac- 
tion. MM.  Mathieu  de  Montmorency  et  Jules  de  Polignac  m'ont 


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MÉMOIRES  DU  COMTE  DE  YILLÈLE  83 

raconté  la  part  que  les  membres  de  l'association  prirent  en  4812 
dans  la  tentative  de  Laborie  et  du  général  Malet;  ils  m'ont  assuré 
qu'en  cette  occasion  les  royalistes  et  les  républicains  s'étaient 
entendus  pour  combiner  leurs  efforts  jusqu'à  la  convocation  des 
assemblées  primaires,  qui«  une  fois  Eonaparte  renversé,  devaient 
prononcer  souverainement  entre  le  rétablissement  de  la  République 
et  la  restauration  de  Louis  XVIII.  C'est  à  Faction  de  cette  associa- 
tion que  Ton  doit  attribuer  les  démonstrations  royalistes  de  Bor- 
deaox,  Toulouse,  Troyes,  Nancy  et  Paris  en  1814,  lors  de  l'occu- 
pation de  ces  villes  par  le^  alliés,  bien  éloignés  jusque-là  de  la 
pensée  de  rétablir  les  Bourbons.  C'est  par  elle  encore  que  l'on  peut 
expliquer  l'ensemble  remarquable  qui  exista  sous  la  Restauration 
dans  la  marche  du  parti  royaliste,  aussi  longtemps  qu'il  fut  dans 
l'oppositioD,  enfin  les  divisions  qui  éclatèrent  pendant  mon  minis- 
tère et  qui  préparèient  la  catastrophe  finale  de  celui  de  M*  de 
Polignac. 

Telle  fut,  à  mon  avis,  la  seule  organisation  qui  existât  réellement 
dans  le  sein  du  parti  royaliste;  mais,  quant  à  ce  qu'on  a  appelé 
l'infloence  de  la  congrégation,  du  parti  prêtre  et  des  Jésuites  sur  la 
marche  du  gouvernement,  je  suis  convaincu  que  ce  sont  autant 
d'mventions  des  ennemis  de  la  légitimité  pour  nuire  au  pouvoir 
qu'ils  voulaient  renverser.  Ni  l'un  ni  Tautre  de  nos  deux  rois  n'ont 
jamais  fourni  le  moindre  prétexte  à  ces  bruits  ridicules,  et,  loin 
d'avoir  de  la  propension  pour  les  Jésuites,  leur  entourage  avait 
plutôt  hérité  des  préventions  de  la  cour  de  Louis  XV  et  de  Louis  XVI 
contre  cet  ordre  célèbre. 

M.  de  Villèle,  bientôt  nommé  membre  du  conseil  général,  prit  une 
part  active  aux  délibérations  de  celte  assemblée,  et,  après  les  revers  de 
1813,11  excita  les  propriétaires  de  son  entourage  à  résister,  à  son 
exemple,  aux  réquisitions  abusives  dont  ils  devenaient  Tobjet  de  la 
part  du  pouvoir  impérial. 

Depuis  que  les  dépouilles  de  l'Europe  n'alimentaient  plus  les 
armées  de  Bonaparte,  le  gouvernement  ne  cessait  de  nous  extorquer 
de  Vargent  par  les  moyens  les  plus  honteux  et  sous  les  prétextes 
les  p/us  ridicules.  Tantôt  c'était  des  cohortes  de  garde  nationale 
qu'il  fallait  équiper,  tantôt  des  cavaliers  qu'il  fallait  monter,  tantôt 
des  réquisitions  en  nature  qu'il  fallait  racheter.  Toutes  ces  impo- 
sitions diverses  étaient  exigées  en  argent,  réparties  sur  des  rôles 
supplémentaires  et  levées  avec  les  autres  contributions  par  les 
percepteurs.  Jamais  on  n'avait  ainsi  isolé  les  plus  imposés  de  la 
masse  des  contribuables  pour  les  taxer  spécialement;  jamais  surtout 


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81  MÉMOIRES  DU  COMTE  DE  YILLÈLE 

on  n'avait  affiché  Tarbîtraîre  et  la  violence  avec  autant  de  cynisme. 

L'armée  du  maréchal  Soult  ayant  été  rejetée  en  deçà  des  Pyrénées, 
vers  le  mois  d'août  1813,  les  exactions  n'eurent  plus  de  bornes. 
Des  résistances  commencèrent  bientôt  à  s'organiser  dans  les  classes 
les  plus  opprimées,  et  des  bandes  de  conscrits  réfractaires  se  réu- 
nirent sur  plusieurs  points  pour  s'opposer  de  vive  force  aux  pour- 
suites de  la  gendarmerie. 

Ce  fut  vers  cette  époque  qu'un  émigré  qui  venait  d'Angleterre, 
M.  de  Perrin,  arriva  un  soir  à  Morvilles.  Il  demandait  asile  pour  une 
nuit,  afin  d'aller  plus  loin  remplir  une  mission  du  roi  Louis  XVIIL 
Nous  n'eûmes  pas  l'indiscrétion  de  lui  demander  son  secret,  mais 
nos  principes  et  nos  sentiments  lui  inspirèrent  sans  doute  une 
entière  sécurité,  car  il  nous  fit  la  confidence  de  l'objet  de  son 
voyage.  Il  alla  même  jusqu'à  ouvrir  devant  nous  le  double  fond  de 
sa  montre,  où  était  caché  un  papier  contenant  deux  lignes  de  la 
main  du  roi  pour  lui  donner  créance.  Je  me  souviens  que  nous 
nous  enqutmes  avec  un  vif  intérêt  de  la  situation  de  la  famille 
royale,  sur  laquelle  nous  n'avions  reçu  aucun  détail  depuis  de 
longues  années  :  nous  ignorions  même  que  M""*  la  duchesse  d'An- 
goulëme  n'eût  pas  d'enfants. 

Quelques  mois  encore,  et  la  marche  rapide  des  événements  allait 
ramener  le  prince  exilé  sur  le  trône  de  ses  pères,  et  préparer  un 
nouvel  ordre  de  choses,  qui  devait  m'arracher  à  l'heureuse  obscurité 
où  j'avais  vécu  jusqu'alors. 


IV 

Le  2  février  vers  midi,  la  population  toulousaine  fut  avertie  que 
le  pape,  le  vertueux  et  vénérable  Pie  VU,  allait  traverser  la  ville, 
venant  de  Fontainebleau  et  se  dirigeant,  ou  plutôt  étant  dirigé  vers 
l'Italie.  Les  rues  voisines  de  l'hôlel  de  la  poste  aux  chevaux  furent 
bientôt  remplies  d'une  foule  immense,  mais  le  bruit  ne  tarda  pas  à 
s'y  répandre  que  l'autorité  ne  permettait  pas  à  la  voiture  de  Sa 
Sainteté  d'entrer  dans  la  ville,  que  le  maître  de  poste  venait  de 
recevoir  l'ordre  d'envoyer  ses  chevaux  relayer  à  la  porte  des  Mi- 
nimes. En  un  instant  les  rues  furent  désertes  et  la  population  cou- 
vrit les  promenades  publiques,  qu'allait  nécessairement  avoir  à 
traverser  la  voiture  de  l'illustre  prisonnier.  J'y  courus  avec  ma 
femme  qui,  comme  toutes  les  mères,  se  sentait  heureuse  de  pouvoir 
obtenir  la  bénédiction  papale  pour  ses  enfants  qu'elle  conduisait 
avec  elle.  Ce  fut  un  beau  spectacle,  même  pour  ceux  qui  compre- 
naient le  moins  tout  ce  que  renfermait  d'important  au  point  de  vue 


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MÉMOIRES  DU  COMTE  DE  YILLÈLE  85 

rài^enX)  moral  et  politique,  la  délivrance  dont  nous  étions  témoins. 
C'était  en  effet  un  spectacle  significatif  et  touchant  à  la  fois  que 
celui  de  ces  immenses  avenues,  qui,  de  la  porte  des  Minimes  à  celle 
de  Saint-Michel,  entourent  la  moitié  de  la  ville,  couvertes  de  cin- 
quante nulle  individus,  hommes,  femmes  et  enfants  de  toutes  les 
dasses,  de  tous  les  âges;  les  infirmes  s'y  faisaient  porter;  on  y 
Toyait  les  enfants  à  la  mamelle,  que  pas  une  mère,  pas  une  nour« 
rice,  n*eût  voulu  oublier.  La  foule  se  jetait  k  genoux  du  plus  loin 
qu'elle  apercevait  la  voiture,  et  se  prosternait  avec  respect  devant 
le  Saint-Père,  dont  la  main  ne  cessait  de  la  bénir.  Malgré  les  pré- 
cautions prises  par  l'autorité  pour  laisser  ignorer  à  la  population 
ce  passage  si  rapide,  il  ne  fut  pas  sans  utilité  pour  la  ville  :  le 
temps  employé  i  relayer  et  le  peu  de  distance  du  village  où  le  pape 
passa  la  nuit,  furent  mis  à  profit  pour  solliciter  une  foule  de  dis- 
pensa nécessaires  à  des  consciences  troublées  par  les  saturnales  de 
la  Révolution  ;  peu  de  demandes  furent  rejetées,  et  cette  indulgence 
du  Souverain  Pontife,  si  opportune  dans  un  pareil  moment,  con- 
tribua à  ramener  au  bercail  un  grand  nombre  de  brebis  égarées, 
gui,  sans  elles,  eussent  peut-être  été  perdues  sans  retour.  Le  passage 
du  pape  fut  suivi,  dès  le  7  février,  de  celui  de  plusieurs  cardinaux, 
qui  furent  moins  sévèrement  traités  et  reçurent  l'autorisation  de 
s'arrêter  dans  la  ville;  on  put  les  visiter,  on  pu  connaître  l'état  de 
dénùment  dans  lequel  le  gouvernement  les  laissait;  et  une  quête  à 
domicile,  immédiatement  organisée,  pourvut  abondamment  à  tous 
leurs  besoins. 

Six  semsÂnes  après,  un  autre  événement  du  même  genre  fournit 
aux  habitants  de  Toulouse,  l'occasion  de  joindre  à  cette  manifesta- 
tion de  foi  religieuse  un  témoignage  de  leurs  sentiments  royalistes. 
Ce  fut  le  17  mars  que  s'arrètèfent  dans  la  ville  le  roi  Ferdinand  VII 
et  ses  augustes  frères,  venant  de  Valençay  et  se  rendant  en  Espagne. 
A  peine  la  population  en  fut-elle  informée,  qu'elle  envahit  l'hôtel  de 
France,  où  ils  étaient  descendus,  et  la  place  sur  laquelle  cet  hôtel 
est  situé  :  les  plus  empressés  de  la  foule  pénétrèrent  jusque  dans  les 
appartements  des  princes,  virent  à  plusieurs  reprises  ces  intéres- 
santes victimes  de  la  plus  odieuse  des  trahisons,  et  eurent  la  satis- 
faction de  pouvoir  sans  danger  laisser  échapper  de  leurs  bouches  le 
cri,  qui  depuis  si  longtemps  n'avait  pu  se  faire  entendre,  de  :  Vive 
le  Roi  !  Vivent  les  Bourbons  I 

M.  de  Yîllèle  raconte  ensuite  la  bataille  de  Toulouse,  qui  se  passa 
pour  ainsi  dire  sous  ses  yeux,  et  il  ajoute  : 

Le  mouvement  royaliste  devint  alors  général.  Les  femmes,  qui, 
depuis  plusieurs  jours,  malgré  la  présence  des  autorités  impériales, 


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86  MÉMOIRES  DU  COMTE  DE  YILLÈLS 

s'étaient  occupées  à  faire  des  cocardes  blanches,  en  apportaient  sur 
ks  pkces  publiques  des  corbeilles  pleines,  que  Ton  vidait  aussitôt 
avec  empI1e^4seInent.  Bientôt  un  drapeau  blanc  fieurdeiysé  fut  arboré 
sur  le  Capitde;  un  autre  fut  porté  à  la  tète  <le  la  garde  na;tkii!ttile, 
quâ,  suivie  du  corps  municipal,  sortit  de  la  ville  pour  se  roidre  att 
quartier  général  de  Wtllington...  En  même  teoips,  on  brisa  daos 
les  lieuK  publics  les  bustes  de  Bonaparte;  le  médaillon  placé  sur  le 
jfrontispice  du  Capitole  fut  aixaché  et  traîné  jusqu'à  la  Garonse, 
les  cocardes  blanches  devinrent  de  plus  en  plus  muiibreuses  et  le 
pavillon  blanc  flotta  sur  tous  les  édifices  publics  et  à  presque  toutes 
les  fenêtres  des  pai'ticuliers... 

jU .  de  Perria,  le  môaie  qui  était  venu  Tannée  précédente  à  Mor- 
villes  comiBe  agent  secret  du  roi,  se  rendit  auprès  du  marécàal 
SooJt  pour  remplir  une  mission  que  lui  avait  coôfiée  le  duc  d'An- 
goulême.  M.  de  Perrin  nous  raconta,  à  son  r^our,  que  le  maréchal 
en  le  voyant  lui  avait  dit  sans  autre  préambule  qu'il  l'engageait  à 
s'estimer  fort  heureux  de  a'étre  arrivé  qu'après  les  nouvelles  offi- 
cielles, car  autrement  11  se  serait  vu  dans  l'obligation  de  le  faire 
fusiller;  que  maintenant  il  était  disposé  à  remlendre.*.  Ayant  reça 
communication  du  projet  de  constitution  voté  par  le  Sénat,  ie 
nxarécbal  Soult  ajouta  :  «  le  ne  demande  pas  mieux  que  de  servir 
le  roi,  mais  un  roi  puissant  et  non  un  roi  de  cire;  dites  à  Hdmsei- 
gneur  le  duc  d'Angoulême  que  mon  armée  et  moi,  nous  sommes 
aux  ordres  de  Sa  Majesté  pour  marcher  sur  Paris  et  la  (débarrasser 
de  tous  ces  faiseurs-là,  en  les  jetant  hors  de  la  galerie  du  Luxem- 
bourg, comme  Bockaparte  a  £ait  passer  ceux  des  Conseils  par  les 
fenêtres  de  Saint-Cloud.  Jeoe  connais  que  c^  à  £tire,  car  je  ne 
suis  pas,  je  le  répète,  pour  un  roi  de  cire.  »  Là-dessus  il  le  congédia, 
et  cette  conversation  me  fut  rapportée  peu  d'heures  après,  par 
celui-là  môme  qui  venait  de  Tentendre... 

Le  10  mai,  nous  apprîmes  à  Toulouse  la  promesse  &ite  par  le 
roi  de  l'octroi  d'uoe  coostitutîon.  Fortement  préoccupé  dès  ce 
moment  des  nouvelles  vicissitudes  révolutionnaires  que  cette  direc- 
tion péiilleuse  semblait  préparer  pour  l'avenir,  je  me  retirai  à  la 
cajnpagne,  et  c'est  là  que,  pressé  par  «une  conviction  qu'il  m'était 
impossible  de  renfermer  en  moi-même  et  entraîné  par  mon  dévoue- 
nient  au  roi  et  mon  amour  pour  mon  pays,  je  rédigeai  les  Observa- 
tions sur  le  projet  de  constitution  adressées  à  MM,  les  députés  de 
la  Haute-Garonne,  par  un  habitant  de  ce  département.  Je  datai 
cet  écrit  du  20  mai  181â  et  je  le  signai  :  J.  de  Vn-LÊrJE,  membre 
du  conseil  général... 

Tel  fut  mon  premier  acte  politique  de  quelque  importance.*. 
.    Ce  ne  fut  que  ie  13  juin  que  je  reçus  à  la  campagne  la  Charte 


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MËMOiAES  DU  GOMTJS  D8  VILIÈLE  87 

constitutioDoelle,  qui  me  parut,  pour  me  servir  des  erpresâîons  que 
je  retrouve  sur  mes  tablettes,  «  plus  mauvaise  encore  que  je  ne 
Faorais  pensé,  et  bien  dangereuse  pour  son  auguste  auteur  et  pour 
mon  pays  ».  Je  me  renfermai,  dès  lors,  dans  k  plus  complet  éloi- 
gnement  des  affaires  publiques,  et  je  ne  m'occupai  plu$  que  des 
soios  de  ma  famille  et  de  mon  agriculture,  dont  m'avaient  trop 
lon^mps  distrait  les  grands*  évéoemeats  qui,  depuis  le  commen- 
c^Beat  de  Taimée,  avaient  changé  la  lace  de  la  France. 


Noos  arrivons  à  1814  et  à  la  première  Restauration.  M.  de  Yillèle 
se  montre  extrêmement  sévère  pour  la  politique  de  concession  ou 
plutôt  de  conciliation  que  suivit  alors  Louis  XVlIi,  et  pour  eeux  qui 
la  M  conseillèrent;  ses  jugements  sur  ce  point  sont  empreints  non 
seulement  d'exagération,  mais  de  réelle  in^stice.  Il  n'épargne  pas 
même  le  roi,  dont  il  reconnaît  la  haute  et  inflexible  dignité,  mais  qui 
Im  parait  fléchir  défdorablement  sur  le  reste. 

Citons  cet  hommage  au  caractère  et  au  sentiment  royal  du  prince. 

J'ai  sa  d'une  manière  positive  qu'à  la  suite  de  la  prenûère  visite 
que  l'empereur  de  Russie  rendit  à  Louis  XVIII  aux  Tuileries,  il  se 
plaignit  smèrement  de  la  dignité  que  le  Roi  avait  montrée  en  cette 
occasion  :  a  Louis XIV,  disait  Alexandre,  ne  m'aurait  pas  autrement 
reçu  à  Versailles  dans  le  temps  de  sa  plus  grande  puissance;  on 
aurait  dit  que  c'était  lui  qui  venait  de  me  replacer  sur  mon  trône. 
Son  accueil  a  produit  sur  moi  le  même  effet  qu'un  seau  de  glace 
qu'on  m'eût  jeté  sur  la  tète.  »  Limpression  qu'avait  laissée  cette 
visite  dans  l'esprit  du  Czar  ne  resta  pas  longtemps  ignorée  des 
révolutionnaires;  ils  l'exploitèrent  avec  tant  d'habileté,  qu'à  dater  de 
ce  jour,  Alexandre  parut  traiter  avec  une  espèce  de  préférence  les 
mesures  de  la  famille  Bonaparte  revenus  à  Paris  et  les  hommes  les 
plus  ïmperisaiis  du  régime  impérial.  Il  suffit  cependant  d'avoir  conna 
le  tact  et  l'excessive  délicatesse  de  Louis  XVIII  pour  être  sûr  que, 
tout  en  conservant  dans  cette  entrevue  la  dignité  qu'il  devait  à  son 
caractère,  à  sa  couronne  et  à  son  pays,  le  Roi  ne  négligea  rien  de 
ce  que  la  reconnaissance  lui  imposait  d'égards  envers  celui  à  qui  la 
France  et  l'Europe  étaient  redevables  de  leur  délivrance.  Mais  il  eût 
Wte  être  Français  pour  apprécier  cette  conduite,  et  l'empereur 
Alexandre,  malgré  l'élévation,  la  droiture  et  la  magnanimité  de  son 
caractère,  ne  possédait  pas  ce  tact,  ce  sentiment  exquis  des  conve- 


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88  MÉMOIRES  DU  COMTE  DE  YILLÈLE 

nances  qui  distingue  uotre  nation  et  qui  était  si  spécialement  le 
partage  de  Louis  XVIII. 

...  Il  me  reste  à  parler  d'un  acte  des  souverains  alliés  qui  devait 
avoir  pour  la  France  de  désastreuses  conséquences  :  celui  par 
lequel  l'empereur  Alexandre  déclara,  le  4  avril,  qu'il  laissait  à 
Bonaparte  le  choix  d'un  lieu  de  retraite  pour  lui  et  sa  famille. 
L'avenir  du  pays  avait  été  livré  à  la  Révolution  par  la  déclaration 
du  31  mars;  celle  du  h  avril  enlevait  à  la  nation  toute  garantie 
contre  le  retour  de  Bonaparte  et  contre  le  rétablissement  du  régime 
militaire  sur  lequel  il  avait  fondé  son  despotisme...  Rien  ne  peut 
justifier  l'imprévoyance  des  cabinets  étrangers,  le  peu  de  connais- 
sance  qu'ils  montrèrent  du  cœur  humain  et  l'oubli  des  moyens 
gouvernementaux  les  plus  simples  et  les  plus  usuels. 

Un  Français  qui  s'était  établi  en  Cochinchine  et  avait  été  fort 
bien  traité  par  le  souverain  de  ce  pays,  à  cause  des  services  qu'il 
lui  avait  rendus  dans  une  guerre,  nous  raconta,  quelques  années 
après,  le  fait  suivant.  S'étant  décidé  à  revenir  en  France  sur  les 
nouvelles  du  retour  du  Roi  et  de  la  pacification  générale,  il  fit  part 
de  son  projet  au  prince  cochinchinois;  celui-ci  voulut  se  faire 
raconter  en  détail  les  événements  qui  venaient  de  se  passer  en 
Europe.  Ayant  appris  la  chute  de  Bonaparte,  la  restauration  des 
Bourbons,  le  maintien  par  Louis  XVlIi  de  l'armée,  des  généraux 
et  des  fonctionnaires  de  l'empire,  enfin  l'établissement  de  Bonaparte 
à  l'île  d'Elbe,  le  monarque  dit  à  notre  compatriote  :  «  Vous  vous 
abusez  étrangement;  il  est  impossible  qu'à  votre  arrivée  en  France, 
vous  n'y  retrouviez  pas  Bonaparte  et  la  guerre.  »  Le  bon  sens  de  ce 
barbare  était  bien  supérieur  aux  lumières  de  tous  les  hommes  d'État 
de  l'Europe... 

Louis  XVIII,  malgré  l'esprit,  le  tact,  la  délicatesse,  la  ferme 
dignité,  et  même  cette  hauteur  convenable  dans  le  chef  de  la  pre- 
mière maison  royale  du  monde,  qu'il  a  montrés  sur  le  trône,  était 
donc  porté  par  caractère  à  n'attacher  qu'une  faible  importance  aux 
concessions  de  la  déclaration  de  Saint-Ouen.  Il  se  trouvait  en 
outre  placé  sur  un  terrain  désavantageux  pour  s'y  refuser,  par  la 
ligne  politique  qu'il  avait  suivie  avant  la  révolution.  Sa  conduite, 
à  cette  époque  avait  été  la  conséquence  des  fâcheuses  impressions 
qu'il  avait  reçues  dès  l'enfance.  Le  rang  élevé  de  Louis  XVI  et  les 
avantages  physiques  du  comte  d'Artois,  avait  rendu  ces  deux 
princes,  auxquels  il  se  sentait  supérieur  à  tant  d'égards,  l'objet 
de  sa  constante  émulation,  peut-être  même  d'un  sentiment  de 
jalousie.  «  Comment  voulez-vous  que  le  Roi  pardonne  à  son  frère 
de  marcher,  »  disait  un  jour,  avec  autant  d'esprit  que  de  malignité, 
M.  de  Sémonville,  en  voyant  Louis  XVIII  roulé  dans  un  fauteuil 


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MÉMOIRES  DU  COMTE  DE  YILLËLE  89 

par  un  valet  de  pied,  tandis  que  le  comte  d'Artois  marchait  auprès 
de  lui,  leste,  dispos  et  plein  de  grâce  comme  un  jeune  homme  de 
vingt-cinq  ans.  Ces  dispositions  peu  fratemeltes  avsdent,  dès  1788, 
jeté  Louis  XVIII  dans  l'opposition  à  l'Assemblée  des  notables,  et 
amené,  en  1789,  ses  liaisons  avec  les  partisans  des  institutions  à 
l'anglaise  et  les  monarchiens  de  l'Assemblée  constituante.  Les  révo* 
lutionuaires,  en  1814,  sentirent  tout  l'avantage  que  leur  donnaient 
les  antécédenls  du  Roi  :  ils  surent  en  profiter. 

Arrive  le  retour  de  l'île  d'Elbe,  que  M.  de  Villèle  accuse  «  les  fourbes 
et  les  traîtres  »  de  l'entourage  royal  d'avoir  sourdement  préparé,  en 
mèqcie  temps  que  «  les  fautes  accumulées  »  par  le  gouvernement. 

Je  ne  puis  me  résoudre  à  mettre  sous  les  yeux  de  mes  lecteurs 
les  tristes  détails  de  cette  catastrophe,  l'attentat  le  plus  coupable  et 
le  plus  Insensé  dont  un  peuple  ait  jamais  été  la  victime.  Les  consé- 
quences en  furent  aussi  honteuses  que  funestes  pour  tous.  Bona- 
parte, qui  en  était  le  principal  auteur,  y  perdit  comme  homme  de 
guerre  le  prestige,  dont  ses  prodigieux  succès  l'avaient  entouré 
jusque-là.  Il  reprenait  les  armes  au  moment  où  toutes  les  forces 
militaires  de  l'Europe,  auxquelles  il  n'aurait  pu  résister  dans  sa 
plus  grande  puissance,  étaient  encore  rassemblées  ;  il  arrivait  avec 
une  poignée  d'hommes,  pour  chercher  les  débris  dispersés  et  démo- 
ralises de  sa  vieille  armée,  à  laquelle  il  était  redevable  de  tout  ce 
qu'il  avait  été,  et  qu'il  allait  conduire  à  une  entière  destruction, 
après  en  avoir  inutilement  compromis  l'honneur,  la  loyauté  et  la 
gloire;  il  plaçait  ses  maréchaux  et  ses  généraux,  en  récompense  de 
tant  de  &àè\es  services,  daos  la  dure  alteiiiative  de  trahir  le  Roi 
mx  de  l'abandonner  lui-même.  Il  avait  protesté,  en  abdiquant,  de 
fiOtt  dévouement  au  peuple  français,  et,  au  bout  de  quelques  mois, 
il  venait  montrer,  par  l'acte  le  plus  égoïste,  combien  le  touchaient 
peu  les  intérêts  les  plus  précieux  de  ce  peuple.  Il  basait  sa  politique 
extérieure  sur  une  prétendue  entente  avec  l'Autriche,  dont  quelques 
jours  devaient  suffire  pour  prouver  la  fausseté  ;  il  se  trouvait  réduit 
à  gouverner  à  l'intérieur  en  s'appuyant  sur  les  Fouché  et  les  Carnot 
et  en  se  soumettant  aux  caprices  des  fédérés.  Enfin  il  termina  son 
échauffourée  par  la  honte  de  survivre  à  la  défaite  de  Waterloo  et  de 
se  livrer  lui-même,  à  bord  du  Bellérophon^  à  ses  ennemis  les  plus 
constants  et  les  plus  acharnés.  La  fortune  sembla  ne  s'être  plu  à 
relever  si  fort  au-dessus  des  destinées  ordinaires  que  pour  le  pré- 
cipiter plus  bas,  et  le  fîdre  descendre  au  rôle  des  plus  vulgaires 
aventuriers. 

J'appris  le  9  mau-s,  à  Morvilles,  le  débarquement  de  Bonapai-te 


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90  MÈlfeiRES  DU  COMTE  DE  TILLËLK 

i  Ctimes,  et  je  partie  sur-le-champ  pour  Toulouse.  Les  jeunes  gens 
des  malleupes  familles  de  la  ville  s'empressèrent  de  s'enrftier  dans 
des  corps  de  volontaires  royaux,  et  Ton  organisa  des  souscriptions 
pour  aider  le  Roi  dans  la  lutte.  Je  me  fis  inscrire  dans  le  corps 
destiné  à  se  rendre  à  Glermont  pour  couper  la  marche  de  Bonaparte 
sur  Paris,  et  je  souscrivis  pour  une  somme  de  20  000  francs. 

J'envoyai  ma  démission  de  maire  de  Morvilles,  sur  une  circulaire 
du  nouveau  préfet  qui  exigeait  le  serment  &  Bonaparte... 

Le  A  mai  deux  royalistes  furent  assassinés  dscns  les  rues,  sous 
prétexte  qu'ils  avaient  arraché  des  proclamations  affichées  sur  les 
murs  par  ordre  du  gouvernement.  Enfin  l'autorité  militaire  leva  ua 
emprunt  forcé  sur  les  plus  forts  contribuables,  spécialement  sur  les 
royalistes;  les  uns  étaient  taxés  i  11  000  francs,  les  plus  maltraités 
à  15  000.  Je  reçus  pour  ma  part  une  lettre  d'avis;  mais  je  me  gardai 
de  l'ouvrir,  bien  décidé  à  n'en  faire  aucun  cas. 

Ainsi  s'écoulèrent  les  Cent-Jours.  Le  25  juin  arriva  la  dëfsdte  de 
Waterloo,  et  le  13  juillet  une  estafette  apporta  une  dépêche  annon* 
çant  l'entrée  du  Roi  dans  Pans. 

Le  19  juillet,  le  maréchal  Pérignon,  resté  fidèle  au  Roi  pendant 
les  Cent-Jours,  vint  reprendre  le  commandement  dans  la  ville,  où 
les  farandoles,  les  danses  et  les  feux  de  joie  se  succédèrent  jusqu'i 
une  heure  avancée  de  la  nuit;  la  population  tout  entière  était  au 
comble  du  bonheur. 

Mgr  le  duc  d'Angoalème,  revenant  d'Espagne,  fit  son  entrée  & 
Toulouse,  le  23  juillet,  au  milieu  des  acclamations  de  tout  le  peuple, 
qui  s'était  porté  à  sa  rencontre  et  qui  l'accompagna  jusqu'à  la 
préfecture.  Peu  d'instants  après  son  arrivée,  je  reçus  de  sa  part 
une  invitation  à  diner  adressée  à  «  M.  de  Villèle,  maire  de  Tou<* 
lonse  »,  et  j'appris  que  le  prince,  en  vertu  des  pemvoirs  extraor» 
dinaires  dont  le  roi  l'avait  investi,  venait  d'appeler  M.  de  Limairac 
à  la  préfigure  de  la  Haute-Garonne  et  de  me  nommer  maire  de  la 
ville.  Je  me  rendis  immédiatement  auprès  de  Monseigneur  pour  le 
prier  de  me  dispenser  de  remplir  ces  fonctions,  auxquelles  j'avais 
d'autant  moins  de  droits  que  je  n'étais  pas  propriétaire  dans  la  ville; 
mais  il  ne  voulut  point  agréer  mes  excuses. 

Le  23  août  s'ouvrirent  les  opérations  du  collège  électoral  du  dépar- 
tement pour  le  choix  de  ses  députés  ;  elles  se  terminèrent  le  25  par  la 
nomination  de  M.  de  Villèle. 

11  fallut  bientôt  me  préparer  à  gagner  la  capitale,  afin  d'assister 
à  la  session  des  Chambres  convoquées  pour  le  25  septeari)re.  Je 
voulus,  avant  de  partir,  me  démettre  cte  mes  fonctions  de  maire, 


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UiiiOmïB  DU  GOUTK  DE  YILLÈLB  91 

qui  me  senUaieBi  incompatibles  a^ec  la  députation.  Mes  conci* 
toyeos  ea  jugèrent  autrement  et  me  pressèrent  tellement  de  renoncer 
Sl  àooDer  BMt  démisëon,  que  je  finis  [>ar  me  rendre  à  leurs  instances. 
I^  fatal  asservissement,  dans  lequel  le  système  de  centralisation 
plaçait  les  administrations  locales,  faisait  considérer  un  protectear 
à.  Paris  comme  beaucoup  plos  utile  aux  intérêts  de  la  ville  qu'un 
xnaire  assidu  et  s'occupant  journellement  des  aiaires  courantes  de 
la  moDicipalité. 

Je  partis  le  18  septembre,  avec  toute  ma  famille,  dans  la  diligence 
de  Paris,  et  je  n'arrivai  dans  la  capitale  que  le  25  au  soir,  tant  se 
jHnok>Dgeait  à  cette  époque  u»  voyage  qui  se  feit  aujourd'hui  avec 
tant  de  cétérilé. 

VI 

Ia  conduite  du  Koi  à  l'époque  de  la  seconde  Restauration  paraît 
inexplkable  pour  quiconque  n  a  pas  été  en  position  d'en  apprécier 
les  véritables  motifs.  On  se  demande  comment  le  prince  qui,  en 
Tenlrant  en  France,  a  publié  le  25  juin  1815,  à  Gateau-Cambrésls, 
une  proclama/lion  si  pldne  de  sens  et  de  dignité,  a  pu,  troiâ  jours 
après,  à  Caii^)rai,  en  signer  une  si  humiliante  et  si  féconde  en  con- 
nèquences  révolutionnaireg.  On  se  demande  comment  Louis  XVIU, 
retenu  aus  portes  de  sa  capitale  par  le  général  en  chef  de  l'armée 
anglaise,  avec  l'insolente  alternative  de  prendre  la  cocarde  trico- 
lore et  Foucbé  pour  ministre^  ou  de  repartir  pour  Gand,  a  cédé  sur 
la  seconde  des  conditions  qui  lui  étaient  imposées,  après  s'être  pro- 
noiicè  »  invinciblement  contre  la  première.  Gomnent  a-t-il  pu 
consentir  à  l'entrée  du  régicide  Fouché  dans  son  ministère,  ce  Roi 
si  plein  de  noblesse  et  de  dignité,  qni  demanda  à  se  faire  porter 
sur  la  mue  que  les  Prnssiens^  préparaient  peur  faire  sauter  le  pont 
â'iéna,  et  prévint  ainsi  la  consommation  de  cet  acte  de  vandalisme 
et  VhuiBitiatî<)D  de  sa  capitale  par  les  étrangers?  ce  même  Roi  qui, 
en  allant  à  Notre-Dame  pour  remercier  Dieu  de  sa  rentrée  dans  ses 
Ëtats,  eut  le  tact  et  la  délicatesse  d'empêcher  que  l'on  ne  chantât 
le  Te  Deimtj  distinguani;  ainsi  entre  le  devoir  de  rendre  grâces  d'un 
Inenfait  et  Hnconvenance  de  se  réjouir  au  milieu  des  calamités 
pabtiques?  Si  je  ne  croyais  utile  à  mon  pays  de  connaître  les  causes 
de  ces  tristes  événements,  je  m'abstiendrais  d'en  donner  ici  une 
explication,  affligeante  comme  toutes  celles  qui  tendent  à  révéler 
les  inflrmités  de  la  condition  humaine. 

Le  Roi,  comme  on  le  concevra  aisément,  ne  m'a  jamais  parlé  des 
nM>tifa  qui  le  déterminèrent  à  se  soumettre  à  prendre  Fouché  pour 
ministre  et  à  repoussa  irrésistiblement  le  changement  de  cocarde  : 


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92  MÉMOIRES  DU  COMTE  DE  YIUÈLE 

j'eD  suis  donc  réduit  à  de  simples  conjectures.  L'une  de  ces  con- 
cessions était  passagère,  Tautre  d'un  effet  durable,  et  l'esprit  de 
Louis  XVIII  avait  certainement  assez  de  perspicacité  pour  saisir  à 
l'instant  cette  difîérence;  mais  son  noble  caractère  avait  aussi  trop 
de  délicatesse  pour  ne  pas  sentir  tout  ce  qu'il  y  avait  d'humiliant, 
d'odieux  et  de  flétrissant,  à  subir  Fouché.  C'est  dans  l'excès  même 
de  cette  honte  et  dans  la  jalousie  dont  nous  avons  déjà  eu  l'occasion 
de  signaler  l'existence  entre  le  Roi  et  son  frère,  que  peut  se  trouver 
l'explication  que  nous  cherchons.  Les  préférences  de  l'émigration 
et  du  faubourg  Saint-Germain  pour  M.  le  comte  d'Artois,  et  les 
récriminations  qui,  à  Gand,  obligèrent  le  roi  à  sacrifier  M.  de  Blacas, 
venaient  de  donner  un  nouvel  aliment  aux  dispositions  peu  frater- 
nelles du  monarque.  Fouché,  ayant  compris  dès  le  commencement 
des  Geut-Jours  que  la  perte  de  Bonaparte  était  inévitable,  avait  su 
se  concilier  à  un  degré  inconcevable  la  faveur  du  faubourg  Saint- 
Germain,  par  les  ménagements  qu'il  avait  eus  pour  M.  de  Vitrolles, 
alors  prisonnier  à  Vincennes.  Il  s'était  en  outre  préparé  par  là  un 
appui  auprès  de  M.  le  comte  d'Artois,  et  l'on  assure  que  ce  prince 
se  trouva  même  entraîné  à  faire  une  démarche  auprès  du  Roi  en 
faveur  de  l'entrée  du  régicide  au  conseil.  Il  est  probable  qu'en 
cédant  au  vœu  publiquement  connu  du  faubourg  Saint-Germain  et 
au  désir  manifesté  par  son  frère,  Louis  XVIII  crut  rejeter  sur  des 
coteries  malveillantes  et  sur  un  rival  préféré  par  les  royalistes  la 
honte  d'une  concession  que,  sans  cette  considération,  il  eût  peut- 
être  repoussée  avec  autant  de  fermeté  que  le  changement  de  cocarde. 
Je  ne  donne  pas  cette  explication  comme  certadne,  mais  il  est  très 
vraisemblable  que  ce  fut  là  un  des  motifs  qui  influèrent  sur  la 
détermination  du  Roi. 

...  Je  viens  d'indiquer  une  faiblesse  de  Louis  XVIII  qui  ne  fut 
pas  étrangère  aux  fautes  dont  je  recherche  en  ce  moment  les 
causes.  Plein  de  perspicacité,  de  facilité  et  d'esprit,  ce  prince  était, 
par  suite  de  sa  complexion,  de  ses  longs  malheurs,  et  peut-être  aussi 
de  quelque  imperfection  de  son  caractère,  porté  à  une  certahie 
indifférence,  je  dirais  presque  à  une  certaine  répulsion  pour  les 
affaires.  Quand  ses  ministres  venaient  lui  en  parler,  il  lui  était 
difficile  de  leur  dissimuler  qu'ils  l'ennuyaient.  Le  Roi  était  donc 
tout  disposé  à  laisser  prendre  à  ses  conseillers  les  décisions  les 
plus  importantes,  même  le^  plus  contraires  à  son  opinion  person- 
nelle, puisqu' après  tout  c'était  à  eux  qu'en  revenait  la  responsabi- 
lité. Il  y  mettait  toutefois  une  condition  :  il  fallait  sauver  les  appa- 
rences, et  il  fallait  que  chaque  jour  le  Moniteur  portât  que  Sa 
Majesté  avait  consacré  une  heure  ou  une  heure  et  demie  aux 
affaires  de  son  royaume.  En  réalité,  cette  heure  se  passait  d'ordi- 


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MEMOIRES  DU  COMTE  DE  YILLÈLE  93 

naire  eo  conversations,  complètement  étrangères  aux  questions 
politiques,  mais  du  reste  on  ne  peut  plus  attachantes  ;  le  roi  aimait 
à  raconter,  et  il  excellait  en  ce  genre;  ses  récits  se  prolongeaient 
le  plus  souvent  jusqu'à  ce  que  Thorloge  eût  marqué  le  temps  pen- 
dant lequel  il  voulait  que  le  public  crût  qu*il  s'était  occupé 
d'affaires  sérieuses.  J'aurai  l'occasion  dans  la  suite  de  parler  de 
tant  d'autres  actes  qui,  sans  cette  explication,  nuiraient  à  la  juste 
appréciation  des  qualités  supérieures  de  Louis  XVIII,  qu'il  faut 
bien  dès  à  présent  faire  l'aveu  de  ses  faiblesses.  Voici  du  reste  ce 
que  je  tiens  de  la  propre  bouche  de  ce  prince.  Dans  un  des 
moments  d'abandon,  du  moins  apparent,  qu'il  savait  amener  avec 
tant  de  tact  et  de  mesure,  il  m'a  avoué  que,  doué  naturellement 
d'une  fermeté  invincible  eu  face  du  public,  il  en  était  entièrement 
d^urvu  dans  le  tête-à-tête,  et  qu'il  n'avait  jamais  su  ni  pu  refuser 
ce  qu'on  lui  demandait  sans  témoins. 

...  Le  Roi,  pour  accréditer  les  nouvelles  formes  constitutionnelles 
et  honorer  quelques  villes  principales  dont  il  avait  reçu  des  témoi- 
gnages de  dévouement,  avait  nommé  les  trois  princes  de  sa  famille 
pour  présider  les  collèges  électoraux  de  Paris,  Bordeaux  et  Lille. 
M.  le  comte  d'Artois,  en  qualité  de  président  du  collège  électoral 
de  Paris,  eut  à  subir  la  mortification  de  proclamer  la  nomination  du 
légicide  Fouché  comme  député,  sur  les  lieux  mêmes  témoins  de  la 
condamnation  et  du  supplice  de  son  malheureux  frère  :  suite  déplo- 
rable et  expiation  providentielle  de  la  faiblesse  avec  laquelle  Mon- 
sieur s'était  laissé  entraîner  par  de  mauvais  conseils  à  seconder 
l'entrée  de  ¥o\ichë  dans  le  ministère.  II  en  est  en  politique  comme 
en  morale,  ies  actes  amènent  inévitablement  leurs  conséquences, 
et  les  iâutes  sont  toujours  punies. 

M.  le  duc  d'Orléans,  loin  d'être  appelé  à  présider  un  collège 
âectoral,  restait  pendant  ce  temps  à  Londres,  où  il  s'était  réfugié 
pendant  les  Cent-Jours.  Ce  prince  avait  hésité  à  quitter  Lille  avec 
le  Roi  lors  de  la  rentrée  de  Bonaparte,  et  il  avait  tenu  publiquement 
certains  propos  qui  étaient  revenus  aux  oreilles  de  Louis  XVIII.  Il 
avait  dit  qu'il  ne  ferait  personnellement  aucune  difficulté  de  re« 
prendre  la  cocarde  tricolore  avec  laquelle  il  avait  fait  ses  premières 
armes,  et  il  avait  exprimé  le  regret  de  voir  compromettre  incon- 
sidérément ses  droits  d'expectative  à  la  couronne  par  les  fautes  des 
princes  de  la  branche  aînée.  Le  Roi  ne  pouvait  ignorer  d'ailleurs 
que  les  représentants  envoyés  à  Wellington  pour  traiter  de  la 
capitulation  de  Paris,  avaient  proposé  de  déférer  la  couronne  de 
France  au  duc  d'Orléans.  Le  séjour  prolongé  du  prince  en  Angle- 
terre fut  considéré  avec  raison  conmie  un  exil  temporaire  infligé  par 
Louis  XVIII. 


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91  MÉMOIRES  DU  COMTE  DE  VILLÈLE 

Les  révolutions  commencent  d'ordinaire  avec  le  prétexte  de  sou- 
lager les  peuples  des  charges  résultant  pour  eux  des  abus  de  leurs 
anciens  gouvernements;  mais  c'est  pour  leur  faire  toujours  payer 
cher,  de  leur  bourse  et  de  leur  sang,  la  confiance  accordée  à  des 
ambitieux,  qui  ne  cherchent  qu'à  s'emparer  du  pouvoir  et  à  s'enrichir 
aux  dépens  de  la  fortune  publique.  A  l'époque  qui  nous  occupe,  on 
trouva  au  ministère  des  flnances  les  traces  d'une  soustraction 
commise  par  les  agents  de  la  liste  civile  de  Bonaparte,  au  moyen 
de  traites  de  bois,  et  s'élevant  à  la  somme  de  12  646  000  francs. 
Dans  le  même  moment,  on  saisit  à  Trieste  les  bagages  de  M°*^  Murât, 
qui  venait  de  perdre  le  trône  de  Naples  par  suite  de  la  participation 
de  son  mari  à  la  tentative  des  Cent-Jours;  on  trouva  dans  ces 
bagages  1  800  000  ducats  en  or,  douze  quintaux  de  vaisselle  d'ar- 
gent, des  diamants  pour  une  valeur  de  3  millions  et  une  grande 
quantité  de  tableaux  et  d'antiques.  L'or,  la  vaisselle  et  les  diamants 
furent  laissés  à  M"'  Murât  :  les  souverains  alliés  auraient  cru  porter 
atteinte  à  leur  propre  dignité  en  traitant  comme  des  voleurs  d'an- 
ciennes têtes  couronnées;  mais  les  tableaux  et  les  antiques  parurent 
appartenir  d'une  façon  plus  incontestable  au  pays  d'où  ils  pro- 
venaient, et  furent  rendus  à  la  cour  de  Naples. 

Le  mouvement  d'opinion  royaliste  manifesté  par  les  élections  amena 
la  retraite  du  cabinet,  que  M.  de  Villèle,  dans  son  intransigeance, 
appelle  tantôt  a  le  ministère  anglo-révolutionnaire  »,  tantôt  «  le  minis- 
tère régicide  »•  Les  Chambres  allaient  s'ouvrir. 

Les  circonstances  où  se  trouvait  le  pays  devsdent  nécessairement 
donner  aux  étrangers  une  grande  influence  sur  le  choix  du  nouveau 
cabinet.  Maîtres  de  la  capitale  et  de  toutes  nos  places  fortes,  ils 
s'étaient  même  occupés  d'un  projet  de  morcellement  du  territoire 
et  n'y  avaient  renoncé  que  par  l'impossibilité  de  s'entendre  sur  le 
partage.  Dans  de  telles  conjonctures,  M.  de  Talleyrand,  représen- 
tant de  l'alliance  anglaise,  ne  pouvait  être  remplacé  à  la  présidence 
du  conseil  des  ministres  que  par  le  représentant  de  l'influence 
russe.  Il  sembla  qu'on  n'avait  fait  entrer  le  duc  de  Richelieu  au 
ministère  de  la  maison  du  Roi  dans  le  cabinet  précédent,  qu'afin  âe 
le  tenir  en  réserve,  hors  de  la  sphère  des  affaires,  mais  assez  en 
évidence  pour  faciliter  son  élévation  à  la  présidence  du  nouveau 
conseil.  Il  fut  appelé  à  ce  poste  important  à  la  satisfaction  générale 
de  tous  les  amis  du  Roi  et  de  tous  les  bons  Français,  émus  par  la 
crainte  des  malheurs  dont  le  pays  était  menacé.  A  des  manières 
nobles  et  distinguées,  à  des  habitudes  de  grande  simplicité,  à  des 
sentiments  pleins  de  loyauté  et  de  franchise,  le  duc  de  Richelieu 
joignait  la  réputation  de  bon  militaire  et  d'administrateur  habile; 


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ifiilOHrES  DU  COMTE  BB  VILLËLC  95 

cette  éermère  ^alîté  Partout  paraissait  i  l'abri  d«  plus  léger  doute, 
depuis  que  la  Crkuée  avait  acquis  une  si  grande  importance  sous  sa 
bfiUaote  administration.  Tout,  jusqu'à  son  nom,  semblait  promettre 
i  II  France  un  grand  ministre,  une  saine  dirv^ctkm  psiîtîque,  enfin 
Tafliaoce  la  pins  utile  dans  les  circonstances  présenles,  et  la  seule 
exemple  de  dangers,  cetle  de  la  Russie.  Par  suite  de  l'approibation 
que  ce  choix  rencontrait  dans  le  public,  le  bruit  s'était  répandu  que 
l'empereur  de  Russie,  voulant  surmonter  les  hésitations  du  duc  à 
accepter  le  pesant  fardeau  du  minislèDe,  Im  aivait  donné  la  promesse 
fbnnelle  de  faire  renoncer  les  alliés  à  toute  idée  de  moroellement  de 
la  France;  on  ajoutait  même  que  kCear,  pour  gage  de  sa  parole, 
avait  remis  à  II.  de  Richelieu  la  <^arte  sur  laquelle  se  trouvaient 
tracées  les  divisions  esquissées  en  vue  de  ce  funeste  partage.  La 
situation  était  alors  si  désespérée  que  Ton  crut  généralement  & 
re]cactiiude  de  ce  récit. 

B  n'f  eut  pas  jusqu'i  l'^évatîon  de  M.  Decazes  au  ■nnistère  de 
la  police,  qm  ne  fût  «uvmgée  avec  plaisir,  quoique  ce  dernier  eût 
été  préfet  de  police  sous  Fouché.  Ce  jeune  bomBœ,  l^r^  insinuant, 
actif,  possédant  nn  talent  spécial  pour  s'élever  par  tous  les  petits 
moyens  de  soci^,  de  coterie  et  d'intrigue,  avait  obtenu,  sous  l'Em- 
pire, une  place  dans  la  magistrature  par  la  protection  d'une  des 
sœurs  de  Bonaparte;  depuis  le  retour  du  Roi,  il  fusait  sonner  très 
baoi  son  refus  de  serment  pendant  kis  Gent«Jonrs.  Enfin  il  venait 
de  donner  une  idée  de  son  caractère  par  le  tour  qtr'il  se  vantait 
confîdentî^ea^nt  d'avoir  joué  au  précédent  ministère,  dont  il  était 
Fagent;  il  prétendait  avoir  poussé  Fauché  et  ses  coUègaes  i,  offrir 
leur  âèmîsùofi  au  Roi,  sachant  bien,  quant  à  lui,  que  le  monarque 
était  décidé  à  accepter  cette  offre  avec  empressement. 

JU  faut  convenir,  du  reste,  que  M.  Deeazes  avait  joué  d'adresse 
OIS  de  bookeur  en  se  Cai^nt  placer  à  ia  préfecture  de  police  sous  un 
Bsinîstre  régicUie.  Louis  XVUI,  auquel  les  relations  personnelles 
avec  Fouché  étaîmt  naturellement  odieuses,  devait  néôeasairement 
préférer  le  travail  direct  avec  son  préfet  de  police,  ce  qui  flattait 
chez  eelui^i  l'ambition  de  devenir  le  favori  du  prince,  dont  le  faible 
sous  ce  rapport  n'était  que  trop  connu*  On  parlait  déjà  dans  le 
pQMie,  sans  doute  par  suite  de  quelque  indiscrétion  volontaire  de 
M.  JDecazes,  du  commencement  de  f&venr  dont  il  jouissait  auprès 
du  Roi,  et  la  haine  qu'on  potte  toujours  aux  favoris  des  princes 
étant  encore  dirigée  contre  BL  de  Blacas,  cette  prétention  fut  con* 
sidérée  par  les  gens  de  bien  comme  un  moyen  propre  à  les  rassurer 
contre  le  rappel  du  favori  déchu  ;  elle  contribua  ainsi  à  l'accueil 
finroraUe  que  reçut  dans  le  public  la  nomination  du  nouveau 
nuBÎstre  de  la  police. 


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€6  MÉMOIRES  DU  GOMTE  DE  YILLÈLE 

Nous  voici  à  Tenlrée  en  scène  de  la  Chambre  introuvable,  qui  a  toute 
Tadmiralion  de  M.  de  Villèle,  el  Fauteur  des  Mémoires,  avec  la 
rudesse  de  touche  dont  quelques  portraits  viennent  de  donner  l'échan- 
tillon, continue  d'apprécier  aussi  sévèrement  les  hommes  et  les  choses. 
Il  drape  un  peu  tout  le  monde  dans  ces  pages  acrimonieuses,;où  le  Roi 
et  les  princes  ne  sont  pas  mieux  traités  que  les  ministres  et  les  cour- 
tisans. 

Délivré  par  Télection  de  la  Chambre  des  députés  du  ministère 
révolutionnaire  et  de  l'influence  anglaise,  le  Roi,  comme  je  l'ai 
monti*é  plus  haut,  ne  pouvait  manquer  de  chercher  un  nouvel  appui 
au  dehors  dans  une  alliance  directement  opposée,  celle  de  la  Russie. 
Le  choix  du  duc  de  Richelieu  répondait  admirablement  à  ce  besoin 
de  la  situation  ;  mais  le  changement  du  ministère  devait  naturelle- 
ment amener  une  autre  conséquence,  que  l'origine  et  le  nom  de 
l'ancien  gouverneur  de  la  Crimée  semblaient  rendre  inévitables; 
c'était  pour  le  gouvernement  de  rompre  à  l'intérieur  tout  pacte 
avec  les  principes  révolutionnaires,  en  s'unissant  à  cette  assemblée 
introuvable  que  la  France  venait  de  donner  au  Roi,  et  en  se  met- 
tant à  sa  tète  pour  la  diriger.  Rien  assurément  n'était  plus  facile;  il 
sufGt  pour  le  comprendre  de  se  faire  une  idée  exacte  des  disposi- 
tions de  la  Chambre. 

Il  faut  se  figurer  ce  que  pouvait  être  une  classe  entière  de  la 
société,  qui  pendant  vingt-cinq  ans  avait  été,  sinon  bannie  de  son 
pays,  du  moins  exclue  de  toutes  fonctions  publiques  de  quelque 
importance,  une  classe  qui,  par  ses  principes,  par  ses  sentiments, 
j'oserais  ajouter,  par  la  droiture  de  son  caractère,  se  trouvait  com- 
plètement étrangère  au  mécanisme  démocratique  introduit  en 
France*  à  l'imitation  de  I* Angleterre,  par  la  Charte  de  181  &.  Il  faut 
se  représenter  trois  cent  cinquante  royalistes,  arrivant  du  fond  de 
leurs  provinces,  sans  s'être  jamais,  pour  la  plupart,  occupés 
d'affaires  publiques,  et  se  trouvant  revêtus  par  la  conGance  de  leurs 
concitoyens,  de  la  plus  difficile  mission  dont  puissent  être  investis 
les  mandataires  d'une  nation  accablée  de  malheurs  sans  exemple. 
A  leur  tête  étaient  naturellement  placés  les  hommes  qu'une  écla- 
tante persécution  sous  l'empire  avaût  mis  en  évidence,  comme 
MM.  de  PoHguac,  de  Puivert  et  Hyde  de  Neuville,  ou  qui  avîûent 

Srêc<!^domment  figuré  à  l'Assemblée  constituante  comme  MM.  de 
ouvllle  et  de  Gro^ibois,  ou  enfin  qui  portaient  un  nom  historique, 
comme  les  princes  de  h  TrémouiUe  et  de  MontnKMrœcy.  Malheu- 
it^usomont  aucune  de  ces  notabilités  ne  se  trouva  douée  du  caractère 
«t  dw  talonls  nécessaires  pour  exercer  une  influence  dirigeante  sur 
cotlo  foulQ  de  disputés,  non  moins  empressés  d'accorder  leur  con- 


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MÉMOIRES  DU  COMTE  DE  VILLËLR  97 

fiance  que  désireux  de  la  bien  placer.  A  peiue  fallut-il  délibéreff 
que  la  Chaoïbre  s'aperçut  avec  étonnemeût  que  runiformité  dans 
les  sentiments  n'amenait  pas  une  égale  unifoimité  dans  les  votes; 
elle  sentit  la  nécessité  d*agir  avec  plus  d'ensemble,  et  pour  obtenir 
ce  résultat,  nous  fûmes  tous  convoqués  un  soir  chez  M.  de  Puivert, 
l'un  de  nos  questeurs.  Une  fois  réunis,  un  orateur  que  je  ne  connaissais 
pas  encore  assez  pour  en  avoir  retenu  le  nom,  nous  déclara  qu'il 
était  impossible  de  marcher  plus  longtemps  avec  une  pareille  inco- 
béreoce  et  que,  pour  remplir  convenablement  nos  devoirs,  il  étsdt 
indispensable  que  la  majorité  se  nommât  des  chefs.  On  procéda  à 
un  appel  nominal,  et  chacun  à  son  tour  alla  au  bureau  écrire  son 
bulletin.  Je  ne  me  souviens  plus  des  noms  qui  obtinrent  la  majorité, 
mais  je  me  rappelle  encore  une  réflexion  que  je  communiquai  à  mon 
voisin  :  «  Il  me  semble,  lui  dis-je,  que  nous  prenons  là  un  soin  bien 
inutile.  Des  chefs  au  scrutin  I  Ils  ne  se  font  pas  ainsi  :  c'est  la 
tiibune  qui  nous  en  donnera.  » 

Voilà  la  Chambre  qu'on  a  représentée  comme  venue  avec  un  parti 
pris  de  faire  la  loi  au  gouvernement  et  de  renverser  tout  devant 
elle!  Je  puis  certifier  qu'elle  n'avait  d'autre  désir  que  d'aider  le  Roi 
i  préserver  la  France  de  nouvelles  convulsions;  qu'elle  n'avait 
aucune  tendance  et,  je  dirai  même,  aucune  capacité  pour  l'oppo- 
sition; qu'un  ministère  éclairé  et  bien  intentionné  en  eût  obtenu 
tout  ce  qu'il  lui  eût  demandé  de  juste  et  de  raisonnable  ;  enfin  que 
c'est  à  d'autres  causes  qu'à  l'exaltation,  aux  prétentions  et  surtout 
aux  vues  de  domination  et  d'intérêt  personnel  des  membres  de  la 
majorité,  qu'il  faut  attribuer  les  dissidences  fatales  qui  ont  éclaté 
entre  e\\e  et  \e  gouvernement  du  Roi. 

Le  maUeur  voulut  que  le  duc  de  Richelieu,  partageant  les  fausses 
idées  de  l'empereur  Alexandre,  se  persuada  que  l'ordre  et  la  paix 
ne  pouvaient  être  rétablis  en  France  que  par  des  concessions  aux 
principes  révolutionnaires,  et  que  le  plus  sûr  moyen  pour  le  Roi  de 
conserver  sa  couronne  était  d'accorder  sa  confiance  aux  hommes 
de  la  Révolutiod.  Pour  quiconque  a  connu  personnellement  le  duc 
de  Richelieu,  il  est  impossible  de  mettre  en  doute  sa  loyauté  et  ses 
bonnes  intentions.  Ses  prindpes  étaient  essentiellement  monarchi* 
que»;  U  avaût  même  conservé  de  son  long  séjour  en  Russie,  plus  de 
propension  pour  l'autorité  absolue  que  pour  le  libéralisme,  et  ce  fut 
avec  quelque  apparence  de  vérité  que  des  caricatures,  postérieures 
à  cette  époque,  le  représentèrent  tenant  la  Charte  dans  une  main  et 
le  knout  dans  l'autre.  Il  existât  donc  une  certaine  afiinité  entre  les 
dispositions  du  nouveau  président  du  conseil  et  celles  des  hommes 
de  second  ordre  de  l'Empire,  auxquels  il  se  trouvait  accolé  dans  le 
nûmstère,  de  ceux  qui  occupaient  les  postes  les  plus  importants  de 

10  OCTOBRE  1887.  7 


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98  MÉMOIRES  DU  COMTÉ  DE  VULÈLE 

radministration  et  qui  composaient  la  majorité  de  la  Chambre  des 
pairs  et  la  minorité  de  celle  des  députés.  Le  duc  de  Richelieu  ne 
pouvait  d'ailleurs  manquer  d'être  imbu  des  préventions  que  M.  de 
Talleyrand  avait  inspirées  à  l'empereur  Alexandre  contre  les  roya- 
listes. Même  la  répulsion  que  la  dignité  du  Roi  avait  fait  éprouver 
au  Czar,  dès  la  première  entrevue  des  deux  souverains,  s'était 
jusqu'à  un  certain  point  communiquée  au  duc.  Je  l'ai  entendu 
plusieurs  fois  se  servir,  à  l'égard  de  nos  princes,  d'expressions  vrai- 
ment inconcevables  dans  la  bouche  d'un  ministre  du  Roi  :  «  lis 
oublient  donc,  disait-il,  qu'ils  ne  sont  venus  en  France  que  dans  les 
bagages  des  armées  étrangères.  »  cTai  dû  rapporter  ces  paroles, 
parce  qne  je  ne  saurais  rien  trouver  qui  fasse  mieux  connaître  les 
<Bspositions  d'un  homme  appelé  à  exercer  une  si  grande  influence 
sur  les  affaires  du  pays.  De  tout  ce  qui  précède,  on  peut  inférer 
combien  l'influence  de  la  Russie,  que  le  gouvernement  royal  allait 
subir,  devait  être  hostile  à  la  majorité  toute  française,  toute  monar- 
chique de  la  nouvelle  Chambre  des  députés;  combien  elle  favorisait 
les  vues  des  élèves  de  l'école  impériale,  intéressés  à  s'emparer  du 
pouvoir  au  nom  du  Roi  et  de  son  premier  ministre. 

M.  Laine  était  un  des  hommes  pour  lesquels  le  duc  de  Richelieu 
avait  le  plus  de  penchant.  Ces  deux  âmes,  si  pleines  de  loyauté, 
devaient  se  convenir,  mais  il  fallait  une  tête  plus  forte  que  la  leur 
pour  dominer  la  situation.  Celle  de  M.  Laine  surtout  était  trop 
impressionnable,  trop  susceptible  d'erreur  et  d'exaltation,  pour  ne 
pas  nuire  beaucoup  à  la  direction  des  affaires.  Toute  sa  conduite 
politique  ne  l'a  prouvé  que  trop  bien,  et  ses  qualités,  autant  et 
peut-être  plus  que  ses  défauts,  ont  été  funestes  à  la  Chambre  de  1815. 
On  l'a  assez  bien  peint,  dès  cette  époque,  en  disant  que,  bourbonien 
par  le  cœur,  il  était  républicain  par  instinct  et  par  caractère. 

Un  troisième  personnage,  plus  redoutable,  non  par  la  capacité 
ni  par  la  consistance,  car  il  n'avait  ni  de  Tune  ni  de  l'autre,  mais 
par  sa  position  auprès  du  Roi,  dont  il  devenait  chaqjie  jour  de  plus 
en  plus  le  favori,  c'était  M.  Decazes.  Plus  que  tout  autre,  il  com- 
promit le  sort  de  la  Restauration  et  l'avenir  de  la  France  par 
l'empire  presque  absolu  qu'il  prit  sur  l'esprit  du  Roi,  et  par  l'in- 
fluence qu'il  exerça  en  conséquence  sur  la  marche  du  gouvernement 
depuis  cette  époque  jusqu'à  la  fin  tragique  du  duc  de  Berry.  Par 
une  fatalité  qu'on  ne  saurait  trop  déplorer,  la  faiblesse  inexplicable 
de  quelques  princes,  connue  sous  le  nom  de  favoritisme,  était 
poussée,  chez  Louis  XVIII,  au  point  le  plus  extrême  dont  probable- 
ment on  ait  jamais  vu  d'exemple,  et,  ce  qui  paraît  le  plus  étonnant, 
elle  se  conciliait  dans  sa  personne  avec  un  esprit  éclairé,  un  sens 
droit,  un  tact  exquis  et  un  caractère  plein  de  dignité.  On  peut  lire 


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MÉMOIRES  DU  G0MTJ5  DE  YILLÊLE  99 

l'ouvrage,  écrit  par  le  Roi  lui-même,  sur  sa  sortie  de  France  avec 
ÎL  d'Avaray,  son  premier  favori  :  le  lecteur  attentif  trouvera  dans 
cette  pubQcalîon  les  traces  de  la  faiblesse  dont  nous  parlons,  dont 
sept  années  du  règne  absolu  de  M.  Decazes,  et  plus  tard  trois  ou 
quatre  d'une  autre  influence,  agissant  moins  directement  sur  les 
sdTaires  du  pays  et  plus  loyalement  à  l'égard  de  la  famille  royale, 
ne  nous  fourniront  que  trop  de  preuves.  J'ai  beaucoup  réfléchi 
sur  le  favoritisme,  afin  de  chercher  à  m' expliquer  cette  inconcevable 
aberration  de  l'esprit  humain,  et  précisément  les  situations  diverses 
où  je  me  suis  trouvé  dans  le  cours  de  ma  vie  m*ont  fourni  quel- 
ques données  sur  ce  singulier  phénomène  ;  des  faits,  dont  f  ai  été 
témcHu  dans  les  colonies,  m'ont  aidé  à  me  rendre  compte  de  ce  que 
j  ai  observé  sur  le  premier  trône  de  l'Europe;  je  vais  donc  dire,  sur 
les  causes  du  favoritisme  ce  que  je  soupçonne  plus  peut-être  que 
je  ne  J'aperçois  clairement. 

Cette  faiblesse  des  princes  est  certainement  de  la  même  nature 
que  celle  qui,  chez  les  particuliers,  a  reçu  le  nom  d'engouement; 
elles  affectent  Tune  et  l'autre  des  personnes  saturées  de  bien-être  et 
placées  en  réalité,  ou  à  leurs  propres  yeux,  dans  une  condition 
Supérieure  à  ceux  qui  les  entourent.  Quand  on  est  sûr  d'obtenir 
tout  ce  que  l'on  désire,  on  en  arrive  bientôt  à  la  satiété  ;  quand  on 
peut  tout  ce  que  l'on  veut,  on  n'a  plus  envie  de  rien  ;  quand  on 
n'éprouve  aucun  obstacle,  on  cess^  de  jouir.  Le  dégoût  de  tout  est 
donc  le  fléau  des  hommes  qui  ont  le  sentiment  de  leur  toute-puis- 
sance ;  une  seule  chose  peut  ramener  chez  eux  le  désir  et  la  jouis* 
sance,  c'est  la  contrariété;  c'est  d'elle  qu'est  né  le  favoritisme. 
Remarquez  que  c'est  par  l'exigence  poussée  jusqu'à  l'asservissement, 
que  le  favori  fonde  et  consolide  son  pouvoir  ;  c'est  une  sensation 
nouvelle  qu'il  fait  éprouver  à  l'heure^ix  qui  se  dessèche  faute  de 
rien  sentir;  c'est  une  occupation  qu'il  procure  au  désœuvré  mou- 
rant d'ennui  ;  c'est  la  faim  retrouvée  par  un  estomac  rassasié,  la  vie 
rendue  à  un  corps  sans  âme.  L'homme  blasé  sur  tout  ne  peut  jouir 
que  de  ce  qui  lui  résiste  ;  l'obstacle,  la  contrariété,  l'assujettissement, 
sont  choses  nouvelles  pour  lui  :  elles  lui  plaisent  et  le  séduisent  par 
lear  étrangeté.  Voyez  aussi  jusqu'à  quel  point  les  favoris  abusent 
de  leur  empire,  et  n'allez  pas  croire  que  ce  soit  Texcès  de  leurs 
exigences  qui  mette  un  terme  à  leur  domination;  ce  n'est  que 
lorsque  les  stimulants  qu'ils  emploient  sont  émousséspar  rhabitudé, 
qu'ils  sont  supplantés  par  des  rivaux,  dont  les  caprices  offrent 
îattrait  de  la  nouveauté. 

J'd  eu  l'occasion,  dans  les  colonies,  d'observer  quelques  exemples 
du  même  phénomène.  Habitants  d'un  climat  d'une  douceur  admi- 
rable, entourés,  dès  leur  enfance»  d'esclaves  entièrement  à  leurs 


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100  MÉMOIRES  DU  COMTE  DE  VILLÈLE 

ordres  et  uniquement  occupés  à  prévenir  leurs  moindres  volontés^ 
les  créoles  peuvent,  sous  le  rapport  de  la  supériorité,  du  bien-être 
et  de  l'absence  de  toute  contrariété,  être  comparés  aux  princes  et 
aux  rois  les  plus  absolus.  Comme  eux,  ils  sont  sujets  à  l'engoue- 
ment; comme  eux,  ils  sont  exposés  à  s'asservir  de  la  façon  la  plus 
humiliante  aux  fantaisies  et  aux  caprices  d'un  inférieur,  et,  chose 
remarquable  I  ce  sont  les  individus  les  moins  méritants,  les  moins 
obséquieux  et  les  plus  exigeants  qui,  d'ordinaire,  parviennent  à  leur 
imposer  ce  joug,  dont  le  despotisme  surpasse  tout  ce  que  l'on 
saurait  imaginer.  Le  rapprochement  de  ces  deux  faits  m'a  mis  sur 
la  voie,  pour  m'expliquer  la  déplorable  infirmité  à  laquelle  était 
sujet  Louis  XVIII.  Nous  ne  tarderons  pas  à  voir  quels  maux  furent 
la  conséquence  de  cette  faiblesse  d'un  roi,  si  supérieur  sous  tant 
d'autres  rapports. 

Au  nombre  des  hommes  que  nous  retrouverons  sans  cesse  à  la 
tète  de  l'opposition  contre  la  majorité  de  la  Chambre  introuvable, 
îl  faut  encore  compter  M.  Pasquier.  Dès  l'ouverture  de  la  session, 
on  le  vit  dans  les  bureaux,  à  la  tribune  et  même  comme  comnûs- 
saire  du  Roi  pour  la  défense  des  projets  de  loi,  se  glisser  de  nou- 
veau dans  les  affdres  dont  il  aurait  dû,  par  pudeur,  se  tenir  quelque 
temps  à  l'écart,  après  le  rôle  qu'il  avait  joué  dans  le  ministère 
Fouché.  L'activité,  la  souplesse,  le  talent  d'intrigue  de  M.  Pasquier 
et  son  mauvais  vouloir  contre  M.  le  comte  d'Artois  ont  été  des  plus 
funestes  à  la  Restauration. 

M.  Royer-Collard,  esprit  fort  d'idéolo^e,  type  de  la  morgue  de 
la  bourgeoisie  jalouse  de  l'ancienne  noblesse,  fit,  par  ses  talents  et 
son  influence  sur  les  doctrinaires,  dont  il  était  le  chef,  un  mal 
d'autant  plus  irréparable  qu'il  agissait  sur  les  institutions.  Il  avait 
été,  durant  la  Révolution,  l'un  des  agents  de  Louis  XVIII  et  se 
montrait  profondément  blessé  de  ce  qu'il  appelait  l'ingratitude 
du  Roi,  qui  n'avait  payé  ses  services  inappréciables,  du  moins  à  ses 
propres  yeux,  que  de  la  présidence  du  conseil  de  l'Instruction 
publique. 

Tels  étaient  les  principaux  adversaires  qu'allait  rencontrer  la 
Chambre  de  1815  ;  le  nom  du  duc  de  Richelieu,  la  faveur  naissante 
de  M.  Decazes  et  l'appui  de  la  foule  des  ambitieux  et  des  aspirants 
aux  places  devaient  leur  servir  à  entraîner  la  seconde  Restauration 
sur  une  pente  fatale. 

Le  duc  d'Orléans  fut  rappelé  d'Angleterre  pour  assister  à  la 
séance  royale  ;  il  y  figura  comme  prince  du  sang  et  y  prêta  avec 
emphase  le  serment  de  fidélité  à  la  Charte.  Il  siégea  ensuite  avec 
les  autres  princes  dans  la  Chambre  des  pairs,  mais,  sur  le  soupçon 
de  quelques  menées  qui  s'y  tramaient  en  sa  faveur,  il  reçut  an 


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MÉMOIRES  DU  COMTE  DE  YILLÈLE  101 

noayél  ordre  d'exîl  et  repartît  pour  Londres  dans  le  courant  d'oc- 
tobre. 

La  Chambre  est  ouverte  le  9  septembre  4815,  et  M.  de  Villële 
transmet  ses  impressions  à  son  père  dans  une  série  de  lettres  où  écla- 
tent la  même  aigreur  et  le  même  mécontentement. 

«  Une  conduite  ferme  ferait  tout  marcher  ;  il  est  impossible  de 
robtenir  du  Roi  ni  du  ministère.  Tout  va  renier  sur  notre  Assem- 
blée? Elle  est  bien  composée,  mais  peut-on  tirer  le  salut  d'un 
État»  inné  Assemblée?  C'est  ce  qui  me  parait  fort  difficile... 

a  On  nous  traite  en  tout  fort  lestement;  on  suit  à  notre  égard  le 
principe  constant  du  gouvernement  royal,  oubli  total  de  ses  parti- 
sans, ménagements  excessifs  pour  ses  ennemis... 

«  Le  malbear  veut  que  le  roi  et  son  ministère  sont  toujours  prêts 
&  donner  des  garanties  aux  révolutionnaires  et  ne  veulent  jamais  en 
exiger  d'eux.  Nous  avons  la  majorité  dans  notre  Chambre,  mais  les 
Aspositions  du  Roi  et  du  ministère  rendent  notre  position  bien 
pénible.  Je  ne  sais  en  vérité  si,  avçc  de  telles  données,  il  nous  sera 
possîb/e  de  faire  le  bien. 

«  Croiriez- vous  que  je  n'ai  pas  encore  pu  voir  le  ministre  de  l'in- 
térieur? Ces  Messieurs  n'aiment  pas  les  royalistes  de  notre  espèce, 
et  Ton  se  trompe  fort  en  province  en  comptant  beaucoup  sur  nos 
recommandations,  n 

Du  reste,  M.  de  "^^èle  travaille  beaucoup  et  s'acquitte  conscien- 
deasement  de  son  mandat.  Il  écrit  à  son  père  : 

u  A  peine  ai-je  déjeuné  qu'il  faut  aller  travailler  dans  les  bu- 
reaux, de  là  on  passe  à  F  Assemblée;  on  n'en  sort  qu'à  cinq  heures, 
et  après  dtner  il  faut,  les  trois  qnarts  du  temps,  que  je  retourne  le 
am  an  faubourg  Saint- Germain  ou  à  une  autre  extrémité  de  la 
ville,  pour  me  réunir  à  quelques  collègues  de  choix  et  m'entendre 
avec  eux  sur  les  diverses  questions  qui  nous  sont  soumises.  Voilà 
mon  genre  de  vie,  je  ne  sais  si  je  pourrai  le  continuer  longtemps, 
fleoreux  si  ces  peines  pouvaient  tourner  au  salut  de  mon  pays  ;  mais 
il  est  malade  et  une  assemblée  est  si  peu  propre  à  le  sauver,  que  je 
ne  Yois  pas  l'avenir  fort  en  beau. 

Bans  une  autre  lettre  du  18  octobre  : 

«  Nos  affaires  publiques  ne  vont  pas  aussi  bien  que  nos  santés, 
-et  elles  absorbent  tout  mon  temps.  Presque  tous  les  soirs,  il  me  faut 
Tester  jusqa'à  onze  heures,  et  quelquefois  minuit,  dans  des  réunions 


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102  M&MOIRES  DU  GQMT£  DE  ViLLÈLE 

de  députés^  où  l'oa  prépare  les  matières  qui  doîvent  être  souauses 
à  la  Chambre.  Cette  partie  de  nos  occupations  est  la  plus  curieuse. 
Il  existe  peut-être  déjà  dix  ou  douze  réunions  de  ce  genre,  sans 
compter  celle  de  M.  Voyer  d'Argenson»  où  se  rendent  exclusivement 
les  anciens  représentants  de  la  Cbambre  de  Sonaparte  ei  les  autres 
députés  qui  ont  des  opinions  analogues  ;  vous  sentes  q(«e  je  ne  vais 
pas  dans  cette  réunion-là,  mais  je  suis  invité  constamment  aux 
autres^  qui  sont  toutes  dans  le  sens  royaliste.  Dans  Tune,  on  drape 
les  ministres  et  Ton  veut  se  débarrasser  des  plus  mauvais  d  entre 
eux;  dans  une  autre,  on  ne  voit  que  conspirations  prêtes  à  éclater, 
et  Ton  croit  k  France  réduite  pour  tout  moyen  <ie  salut  et  de  régé- 
nération i  une  guerre  civile  ;  dans  une  troisième,  on  soutient  que 
le  ministère  et  le  Roi  font  tout  ce  qu'ils  peuvent  tt  qu'il  faut  les 
seconder;  partout  les  meilleures  intentions  du  monde,  mais  la  Toor 
de  Babel  y  la  confusion,  non  des  langues  mais  des  points  de  vue  sous 
lesquels  on  envisage  notre  situation  et  les  moyens  de  l'améliorer. 
On  tirerait  le  meilleur  parti  de  cette  Assemblée,  je  le  disais  bier 
soir  à  M.  Laine,  qui  venait  de  chez  le  R(h  et  avouait  que  Sa  Majesté 
et  lui  ne  savaient  comment  la  prendre,  on  en  tirerait  le  plus  grand 
parti,  disais-je,  en  voulant  être  royaliste  et  vigoureux  comme  cHe, 
mais  c'est  ce  que  ni  le  R<m,  ni  le  ministère,  ni  M.  Laine,  ne  veulent 
entendre.  Ils  se  sont  malheureosement  fourré  dans  la  tète  que  les 
quatre  cinquièmes  de  la  France  sont  révolutionnaires  et  ennemis 
des  Bourbons,  et  là-dessus  ils  bâtissent  un  système  de  ménage- 
ments et  de  faiblesse  qui  nous  perdra  de  nouveau,  si  on  ne  les 
oblige  à  l'abandonner. 

«  La  Cour  des  pairs  annonce  de  fâcheuses  dispositions,  les  bons 
ne  savent  pas  y  avoir  la  majorité,  et  le  duc  d'Orléaus  se  montre  à 
découvert  à  la  tète  des  mauvais.  Il  n'y  a  que  notre  Chambre  des 
députés  qui  voie  juste  et  veuille  marcher  droit,  mais  comment  faire 
donner  une  direction  par  une  assemblée  de  quatre  cents  personnes, 
qui  ne  connaissent  même  parmi  eux  aucun  chef  autour  duquel  ils  se 
rallient,  et  qui  votent  à  tout  hasard  suivant  les  petites  manières  de 
voir  individuelles  de  chaque  membre. 

«  Nous  sommes  bien  malheureux  de  ne  pouvoir  sortir  de  Tornière 
où  le  gouvernement  ne  cesse  de  se  traîner.  » 

Une  autre  lettre  à  son  père  se  termine  par  ce  joli  mot  : 

«  Les  Parisiens  aiment  la  Charte,  les  uns  par  ignorance  et  sans 
la  GCMnprendre,  les  autres  par  hostilité  contre  le  gouvernetteot  et 
comme  un  élément  de  faiblesse  entre  les  mains  du  Roi.  £t  peurtamt, 
comme  disait  un  déimié  breton  qui  étoit  hier  au^ès  de  anoi,  c  il  mus 


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MiMOIBeS  DU  QOmE  DE  YILLÈLE  103 

«  Uni  ex^omcbGV  cette  harkielle  et  la  faire  marcher  jusqa'à  ce 
f  qa^eUe  <srëve  ou  qu'elle  nous  sauy«.  » 


VII 


M.  àe  Tillèle  fit  sa  première  apparilion  à  la  tribane  en  novembre 
1815,  au  8a)et  de  la  loi  sur  la  création  de  compagnies  départemen- 
taies  qoiy  en  dehors  de  la  gendarmerie,  devai^t  fournir  la  garde  des 
hôtels  de  préfecture,  des  archives,  des  maisons  de  détention,  des 
dépôts  de  mendicité  et  des  prisons. 

Yold  cofiuneat  M.  de  Yillèle  rend  compte  à  son  père  de  ses  débuts 
oraVoires;  on  y  retrouve  Thomme  tout  entier,  Thomme  droit  mais 
morose  {ui  fait  songer  à  Alceste  : 

J'^  attaqué  la  loi  et  les  ministres  de  front,  je  Tai  fait  peut-être 
un  peu  trop  yerteoient,  c'est  du  moins  ce  qu'on  m'a  reproché;  mais 
il  m'est  impossible  de  me  corriger  à  cet  égard.  Moi  qui  suis  d'un 
naturel  si  doux  dans  le  commerce  habituel  et  dans  la  défense  de 
mes  intérêts  privés,  je  m'indigne  contre  les  abus  que  je  vois  dans 
les  affaires  du  pays  avec  une  telle  exaltation,  que  je  sens  moi-même 
que  cela  nuit  à  ma  cause  et  m'empêche  de  bien  exprimer  ce  que  je 
sens*.  Quw  qu'il  en  soit,  j'ai  attaqué  les  organes  du  ministère  et  de 
la  commission  qui  avaient  parlé  en  faveur  de  la  loi,  puis  j'ai 
attaqué  les  ministres  eux-mêmes  sur  le  système  administratif  qu'ils 
suivaient;  j* al  plaidé  la  cause  de  nos  communes,  de  nos  villes,  de 
nos  départements,  de  nos  administrations  d'hospices,  etc.  Mes 
raisons,  ma  véhémence  même,  ont  été  assez  goûtées  pour  qu'on  ait, 
quand  je  suis  descendu  de  la  tribune,  demandé  llmpression  de  mon 
£scours,  ce  que  l'Assemblée  n'avait  encore  fait  pour  personne,  et  ce 
à  quoi  je  me  suis  opposé  moi-même  en  vertu  de  nos  règlements. 

Arrive  la  loi  d'amnistie,  M.  de  ViDèle  se  range  du  côté  des  intraita- 
bles; Il  veut  qu'on  excepte  de  la  mesure  tous  les  régicides,  tous  les 
ancîess  ministres  et  fonctionnaires  de  Bonaparte  pendant  les  Cent- 
Jours;  et  il  continue  à  ce  propos  ses  récriminations  contre  les  per- 
soimes,  en  témoignant  de  quelque  découragement  : 

ic  N'étant  soutenus,  ni  par  le  Roi,  ni  par  le  ministère,  ni  par  une 
umté  de  direction,  diffîci^  dans  une  assemblée  de  quatre  cents 
personnes,  il  me  semble  peu  probable  que  nous  réussissions  à  faire 
faéUfÊd  cbose  de  bon.  Je  vous  avouerai  que,  sous  ce  rapport,  je  ne 
sm  pas  sans  regretter  d'être  veau  ici,  aux  dépens  de  ma  traoquil^ 
lité  et  de  ma  fortune,  qui  en  souffrent. 


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104  MÉMOIRES  DU  COMTE  DE  VILLÈLE 

...  Ce  fut  le  5  décembre  que  se  termina  le  procès  du  maréchal 
Ney,  si  malheureusement  imposé  à  la  Restauration  par  je  ne  sais 
quelle  fatalité;  l'exécution  suivit  de  deux  jours  la  condamnation.  Si 
la  réparation  pénale  du  dommage  causé  a  jamais  pu  justifier  la  mort 
d'un  homme  illustré  par  d'aussi  brillants  services  militaires,  la  fin 
du  maréchal  Ney  n'est  assurément  susceptible  d'aucune  récrinûna* 
tion  ;  mais  je  crois  qu'il  est  permis  de  regretter  que  le  gouverne- 
ment n'ait  peut-être  pas  assez  senti  combien  la  sortie  du  royaume 
de  ce  grand  proscrit  était  pour  tous  du  plus  haut  intérêt  ;  ce  reproche 
peut  être  adressé  aussi  au  maréchal  lui-même.  De  l'instruction  de 
ce  procès  ressortit  une  déposition  qui  mérite  quelque  attention  : 
M.  Capelle  déclara  que  le  maréchal  avait  donné  à  M.  de  Bourmont 
l'assurance  que  les  conjurés  avaient  d'abord  pensé  à  élever  au  trône 
le  duc  d*Orléans,  mais  que  les  intrigues  de  la  reine  Hortense 
avaient  fait  adopter  le  rappel  de  Bonaparte. 

Que  voulait,  en  somme,  M.  de  Yillèle  et  quel  était  son  programme 
personnel?  Il  le  résume  ainsi  : 

On  sera  toujours  étonné  qu'à  cette  époque  féconde  en  grandes 
leçons  et  en  funestes  expériences,  il  ne  se  soit  pas  rencontré,  en 
Europe,  un  souverain,  un  homme  d'État  qui  ait  reconnu  la  vérité 
cachée  sous  tant  de  déceptions  et  aperçu  le  seul  remède  préserva- 
teur pour  l'avenir.  Il  fallait  s'emparer  de  l'animosité  que  la  tyrannie 
de  Bonaparte  avait  soulevée  contre  lui,  tant  en  France  qu'à  l'étranger, 
et  profiter  de  sa  tentative  et  de  sa  chute  pour  porter  un  coup  mortel 
aux  idées  de  la  Révolution,  dont  il  était  le  représentant;  il  fallait 
ensevelir  dans  la  même  défaite  de  Waterloo  le  turbulent  génie  de 
la  guerre  perpétuelle  et  les  décevantes  théories  révolutionnaires. 
Il  était  alors  si  facile  de  démasquer  et  de  perdre  sans  retour  les 
apôtres  discrédités  des  principes  désorganlsateurs,  en  faisant  res- 
taurer par  les  souverains  légitimes  les  antiques  libertés,  dont  presque 
tous  les  peuples  avaient  joui  autrefois  et  auxquelles  ils  seraient 
revenus,  avec  la  satisfaction  de  retrouver  la  réalité,  au  lieu  de 
vaines  apparences  et  de  trompeuses  promesses.  Donner  des  liberté» 
publiques,  larges  et  réelles,  en  évitant  tout  ce  qui  pouvait  entraver 
la  marche  des  gouvernements  et  compromettre  leur  existence,  telle 
était  la  ligne  de  conduite  tracée  par  une  sage  politique.  De  nouvelles 
institutions,  renfermées  dans  ces  limites,  partout  où  les  anciennes 
n'auraient  pu  satisfaire  aux  besoins  de  la  situation,  auraient  assuré, 
pour  de  longues  années,  le  repos  et  le  bonheur  des  peuples,  et 
l'humanité  tout  entière  eût  payé  un  juste  tribut  de  reconnaissance 
aux  souverains,  dont  la  magnanimité  lui  eût  procuré  cet  inappré- 
ciable bienfait. 


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MÉMOIRES  hH  COMTE  D£  YIUÉLE  105 

Poiir  le  malhear  des  princes  et  des  peuples,  on  se  borna  à  ren- 
verser fionaparte  et  à  se  prémunir  contre  son  retour;  on  flatta  les 
priscipes  qui  l'avaient  porté  et  soutenu  au  pouvoir,  et  on  livra  le 
gouvernement  de  la  France  aux  Talleyrand  et  aux  Fouché,  i  la 
coterie  d^  idéologues  connus  sous  le  nom  de  doctrinaires  et  aux 
jeunes  consâllers  d'État,  administrateurs  et  magistrats  de  Fécole 
impériale.  La  nomination  de  la  Chambre  introuvable  ne  tarda  pas 
à  montrer  combien  on  avait  été  induit  en  erreur  sur  la  prétendue 
nécessité  des  concessions  révolutionnaires.  Il  était  peut-être  encore 
temps  de  rentrer  dans  la  voie  que  j'ai  signalée  plus  haut,  mais  nous 
étions  destinés  à  subir  une  longue  série  d'épreuves  :  l'aveuglement 
des  rois,  la  perfidie  et  l'intérêt  personnel  de  quelques  ambitieux, 
parWnrent  à  neutraliser  les  heureuses  et  clairvoyantes  dispositions 
des  peuples  et  finirent  par  faire  dévier  le  mouvement  royaliste 
de  18i5. 

n  trouvait  cependant  autour  de  lui  des  exemples  et  des  exhortations 
eapables  de  l'incliner  davantage  aux  mesures  de  conciliation  et  d'apai* 
sement.  II  écrit  à  son  père  le  17  décembre  : 

«  Avant- hier  je  dînais  chez  le  duc  de  Richelieu  ;  il  y  avait  peu  de 
monde.  M.  de  Talara,  pair  de  France,  le  duc  de  Richelieu  et  moi, 
nous  restâmes  bientôt  seuls,  et  il  s'établit  entre  nous  une  explication 
dans  toutes  les  règles  sur  la  situation  générale  du  pays,  sur  le  sys- 
tème le  plus  convenable  à  suivre  pour  le  gouvernement,  enfin  et 
plus  particulièrement,  sur  le  projet  de  loi  d'amnistie.  Sur  les  deux 
prenûers  points,  le  duc  de  Richelieu  nous  dit  qu'absent  de  France 
4lepuis  vingt  ans,  il  ne  pouvait  concevoir  et  encore  moins  partager 
Texaspëration  et  l'animosité  que  montraient  en  toute  occasion,  les 
mis  contre  les  autres,  les  divers  partis  qui  divisaient  le  pays;  qu'il 
nous  avouait  que,  la  plupart  du  temps,  il  pensait  à  part  lui  que 
nous  étions  fous;  que,  ruiné  lui-même  par  la  République,  revenu 
en  France  après  un  exil  des  plus  longs,  n'ayant  pu  rien  recouvrer 
des  immenses  possessions  de  sa  famille,  passant  comme  les  autres 
deyant  son  château  démoli  et  son  hôtel  vendu,  n'ayant  pu  même 
obtenir  de  rentrer  en  possession  des  tableaux  et  des  bibliothèques, 
qu*il  avait  reconnus  pour  lui  appartenir  dans  les  musées  et  les  autres 
èeux  publics,  il  n'en  concevait  pas  davantage  comment  le  sentiment 
de  douleur  si  naturel  que  devaient  éprouver  les  victimes  de  pareilles 
infortUDes,  pouvait  entraîner  dans  un  désir  de  vengeance,  dans  une 
exaspération,  dans  une  exaltation  plus  propre  à  ramener  de  nou- 
veaux malheurs  qu'à  réparer  ceux  qu'on  avait  soufferts... 

Mais  le  royaliste  iatransigeant  ne  veut  rien  entendre,  et  quand 


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106  UÉMOmES  DU  COMTE  DE  TILLÊLE 

arrive,  peu  de  jours  après,  révasion  de  Lavalette,  il  écrit  à  son 
père  : 

ff  Cette  évasion  de  Lavalette  et  T impudence  de  Cambronne  ne 
sont  pas,  dans  mon  opinion,  des  choses  iosigoifiantes;  elles  se  rat- 
tachent sans  doute  à  quelque  nouvelle  trame  révolutionnaire,  que  la 
faiblesse  insurmontable  du  Roi,  l'aveuglement  inconcevable  ou  la 
connivence  des  ministres,  ne  nous  laissent  qu  un  bien  faible  espoir 
de  déjouer.  Une  fatalité  nous  poursuit  :  il  est  dur  de  se  perdre  avec 
tant  d'éléments  de  salut*  )) 

Même  note  dans  une  autre  lettre  du  31  janvier  1816  : 

«  Le  malheur  nous  poursuit.  Le  duc  de  Richelieu  est  très  bien 
intentionné,  mais  il  ne  connaît  ni  la  France  ni  les  Français.  M.  Cor- 
vette n'est  pas  du  tout  un  financier,  il  n'est  qu'un  avocat.  M.  de 
Vaublanc  n'a  pas  non  plus  la  capacité  nécessaire  pour  être  ministre 
de  rîntérieur.  Tout  cela  entrave  la  marche  dn  gouvernement,  dans 
un  moment  où  il  faudrait  qoe  tous  les  efforts  se  rêunisseut  pour 
l'assurer. 

«  Le  peu  d'étendue  des  vues  de  ce  ministère  et  son  peu  de  capa- 
cité sont  une  chose  bien  fatale  pour  la  France. 

«  Et  quand  je  pense  qu'à  mon  arrivée  à  Toulouse,  il  me  faudra, 
pour  me  reposer,  endosser  la  mairie,  je  vous  avoue  que  je  préfé- 
rerais à  tant  d'honneurs  la  petite  administration  de  la  terre  de 
Morvilles.  » 

Il  donne  pourtant  un  bon  point  à  Royer-CoUard  à  p?q>os  de  la  loi 
sur  les  élections,  en  citant  des  paroles  du  célèbre  doctrinaire  particu- 
lièrement curieuses  à  rappeler  aujourd'hui.  Il  s'agissait  de  savoir  ai 
la  Chambre  serait  renouvelée  mtégralemeni  tous  les  einq  ans  ou  bien 
seulement  par  cinquième  chaque  année  : 

Après  avoir  vivement  insisté  sur  les  dangers  que  pourrait  pré- 
senter le  renouvellement  intégral  de  la  Chambre  dans  certains 
moments  de  crise,  M.  Royer-Collard  répondit  à  l'objection  que  le 
renouvellement  partiel  ne  laisserait  au  gouvernement  ni  repos  ni 
tranquillité,  en  l'obligeant  à  travailler  chaque  année  à  se  conserver 
la  majorité  dans  la  Chambre.  Il  conclut,  d'une  comparaison  plus 
ou  moins  exacte  entre  la  Charte  et  la  Constitution  anglaise»  <lu*il 
ne  s'ensuivait  pas,  de  ce  que  le  gouvernement  anglais  ne  pouvaii 
se  passer  de  la  majorité  dans  les  Chambres,  que  le  ministère^  ei 
France,  se  trouvât  dans  des  conditions  semblables;  il  alla  caèiui 
jusqu'à  proférer  ces  paroles  prophétiques,  qu'il  devait  être  appela 
quatorze  ans  plus  tard,  à  vérifier  si  £atalemeat  lui-même  ea  portau 


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MÉMOIRES  DU  COMTE  DE  YILLÈLB  107 

aa  Roî  l'adresse  des  221  :  «  Le  jour  où  le  gouvernement  n'existera 
que  par  la  majorité  de  la  Chambre,  le  jour  où  il  sera  établi  en  fsdt 
que  ia  Chambre  peut  repousser  les  ministres  du  Roi  et  lui  en  im- 
poser d'autres,  qui  seront  ses  propres  ministres  et  non  les  ministres 
du  Roi,  ce  jour-là  c'en  est  fait  non  pas  seulement  de  la  Charte, 
mais  de  notre  royauté,  de  ^tte  royauté  indépendante  qui  a  protégé 
nos  pères  et  de  laquelle  seule  la  France  a  reçu  tout  ce  qu'elle  a 
jamais  eu  de  liberîé  et  de  bonheur  :  ce  jour-li  nous  eOmmes  en 
répubUqueî  » 

M.  de  YiUèle  était  rapporteur  de  la  kn  des  élecUoas;  on  voulut  en 
outre  le  nommer  rapporteur  du  budget;  il  refusa,  parce  qu'il  succom- 
bait à  la  besogne,  et  aussi  sans  doute  parce  qu'on  n'entrait  pas  assez 
dans  ses  vues.  Il  écrit  à  son  père  : 

•c  Nous  avons  été  obligés  de  faire  refaire  par  le  ministre  des 
finances,  de  moitié  avec  les  députés  des  villes  de  commerce,  tout 
le  travail  sur  les  douanes,  de  même  pour  l'enregistrement;  fl  avait 
traité  le  budget  à  la  mode  de  Bonaparte.  Il  a  été  obligé  de  le 
reprendre  en  sous-œuvre,  parce  qu'il  ét^ut  impossible  que  tant 
d'imperfections  pussent  résister  au  raisonnement.  M.  de  Richelieu 
nous  appelle  les  raisonneurs;  il  paraît  qu'en  Crimée  le  knout  rend 
un  peu  plus  souple.  » 

Et  dans  une  dernière  lettre  du  8  mars  1816,  il  ajoute  ; 

tt  H  suî&t  de  connaître  le  caractère  du  Roi,  Fimpéritie  des  ministres 
et  la  comy)aon  des  hommes  de  l'école  de  Bonaparte,  pour  voir 
que,  sans  la  crainte  de  la  Chambre  des  députés,  tout  marcherait 
promptement  vers  une  désoi^anisatioo  générale... 

«  Le  Roi  ne  s'occupe  pas  de  ce  qui  le  regarde,  ce  qui  £ût  que  nou^ 
sommes  obligés  de  nous  en  mêler.  » 

C'est  sur  cette  noie  un  peu  amère  que  finit  le  volume,  en  laissant 
l'impression  d'une  haute  honnêteté,  d'une  capacité  puissante,  mais 
d'une  raideur  d'idées  et  d'une  âpreté  de  caractère  qui  s'accommo- 
daient mal  avec  les  besoins  de  transaction  du  temps.  Du  reste,  M.  de 
YDlèle  deraît  apprécier  plus  tard  la  valeur  des  passions  qu'il  partagea 
avant  d'en  être  la  victime. 

Mais  nous  n'avons  nullement  la  pensée  de  juger  ici  M.  de  Vîllèle  ; 
nous  nous  bornons  aujourd'hui  &  le  faire  connaître  en  le  laissant 
parier  lui-même.  C'est  seulement  après  la  publication  totale  de  ses 
Mémoms  que  nous  essayerons  de  porter  un  jugement  d'ensemble  sur 
Ihomme  et  sur  son  œuvre. 

H.  Delohxe. 


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PERDU 


RÉCIT   DE    LA   VIE   DE   PROVINCE 

DANS  LA  NOUVELLE-ANGLETERRE 


Depuis  nombre  d'années  le  bruit  courait  à  Longfield  que  miss 
Horatia  Dane  avait  eu  jadis  un  amoureux  qui  s'était  perdu  en  mer. 
Peu  à  peu,  d'une  façon  ou  d'une  autre,  ses  connaissances  avaient 
découvert  ou  deviné  tout  le  roman.  La  vie  de  miss  Dane  s'était 
écoulée  dans  une  sorte  de  veuvage.  Elle  avait  bien  Tair,  disait-on, 
d'une  personne  qui  a  une  histoire...  Gomme  si  chacun  de  nous 
n'avait  pas  une  histoire!  Mais  le  silence  même  qui  enveloppait 
celle-ci  lui  donnait  plus  de  prestige. 

Les  habitants  de  Longfield  témoignaient  beaucoup  de  déférence 
à  miss  Horatia.  Sa  famille  avait  été,  de  génération  en  génération, 
aimée  autant  que  respectée  ;  elle  était  la  dernière  du  nom  et  habi- 
tait seule  la  vieille  maison  aux  pierres  de  laquelle  son  cœur  sem- 
blait presque  dévotement  attaché.  C'était  un  grand  bâtiment  carré, 
très  haut,  avec  une  rangée  de  fenêtres  pointues  pratiquées  dans  le 
toit  et  un  porche  imposant  flanqué  de  massifs  de  lilas.  Une  longue 
procession  de  peupliers  la  précédait  comme  deux  lignes  de  senti- 
nelles montant  la  garde  de  chaque  côté  du  chemin.  Le  père  de 
miss  Horatia  était  mort  vingt  années  auparavant;  depuis,  sa  com- 
plète solitude  ne  semblait  pas  peser  à  l'orpheline,  quoiqu'elle  fut 
toujours  grave  et  sérieuse  avec  une  certaine  majesté  lente  et  une 
réserve  excessive  dans  toutes  ses  manières.  Des  parents  fort  âgés 
venaient  quelquefois  de  loin  lui  rendre  visite;  ils  n'apportaient 
pas  grande  gaieté.  Un  jour  cependant,  la  plus  jeune  de  ses  cousines 
s'invita  gentiment  à  l'improviste.  Fille  d'un  ingénieur  civil,  chargé 
de  la  construction  de  chemins  de  fer  dans  le  Far-West,  elle  avait 
fait  de  grands  voyages  avant  que  l'idée  lui  prît  de  renouer 
avec  la  vieille  cousine,  qu'elle  n'avait  pas  vue  depuis  son  enfance. 


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PERDU  109 

Lorsqu'elle  parla  de  ce  projet  comme  d'une  escapade,  son  père  se 
mit  à  rire  en  Favertissant  de  l'austérité  qui  régnait  dans  cet  inté- 
rieur, où  l'on  ne  s'amusait  guère';  mais  l'intrépide  ne  se  laissa 
point  décourager,  et,  en  somme,  le  temps  qu'il  lui  fut  donné  de 
passer  à  Longfield  fut  un  temps  heureux,  heureux  —  surtout  pour 
nâss  Horatia.  Un  rayon  de  soleil  était  entré  chez  elle  avec  le  frads 
visage  et  les  vingt  ans  de  Nelly.  Elle  lui  demanda  timidement 
d'abord,  puis  avec  instance  de  demeurer  auprès  d'elle  tout  l'été, 
même  l'automne,  au  lieu  d'une  quinzaine. 

Quand  les  gens  du  village  virent  miss  Dane  regarder  affec- 
tueusement, à  l'église  et  dans  leurs  promenades,  cette  jeunesse 
qui  portait  son  nom,  ils  se  dirent  que  Nelly  aurait  tout  l'argent 
de  la  bonne  demoiselle  si  elle  jouait  bien  son  jeu.  Mais  Nelly 
n'avait  aucun  sentiment  mercensdre;  elle  restait  volontiers  auprès 
de  sa  cousine  parce  qu'elle  s'était  mise  à  l'aimer.  Peut-être  même 
idéalisait-elle  un  peu  ses  qualités.  La  froideur,  qui  donnait  tant 
de  prix  aux  moindres  paroles  d'approbation  sorties  de  cette  bouche 
peu  prodigue  en  compliments,  lui  semblait  cent  fois  préférable 
à  l'amabilité  banale  des  personnes  qu'elle  avait  le  plus  souvent 
rencontrées;  celles-là  passaient  en  cinq  minutes  de  l'indifférence 
à  l'intimité,  puis  vous  oubliaient  également  vite.  C'est  souvent  le 
cas  dans  le  monde. 

Nelly,  en  outre,  sdmait  à  plaire,  et  jamais  elle  n'avait  eu  autant 
de  succès  qu'auprès  de  miss  Dane  et  de  sa  vieille  servante  Mélisse. 
Les  deux  femmes  écoutaient  son  babil  joyeux  sans  se  lasser  jamais  ; 
eWea  \a  trouvaient  adroite  comme  une  fée,  l'aiguille  à  la  main; 
elles  s'émerveillaient  de  ses  toilettes.  Nelly  était  élégante  à  peu 
de  frais,  raisonnable  avec  cela,  économe  et  toujours  occupée. 
Miss  Horatia  ne  cessait  de  lui  rendre  cette  justice;  Mélisse  approu- 
vait sans  résistance,  quoiqu'elle  fut  rarement  de  l'avis  d'autrui,  et 
le  vieux  domestique,  André,  un  entêté  à  qui  sa  maîtresse  même  ne 
demandait  rien  sans  mille  précautions  préalables,  se  serait  mis  dans 
le  feu  pour  miss  Nelly.  Sans  doute  miss  Nelly  n'aurait  pu  souffrir 
la  pensée  de  vivre  sa  vie  entière  au  milieu  de  ces  vénérables  anti- 
ques, msds,  en  passant,  c'était  fort  doux.  Elle  évitait  avec  soin  tout 
ce  qui  aurait  pu  choquer  les  opinions  surannées  de  miss  Dane  et 
ne  montrait  que  le  meilleur  d'elle-même.  Bientôt  les  gens  du  village 
furent  tous  de  ses  amis  :  une  jeune  fille  fait  de  rapides  conquêtes 
à  la  campagne,  quand  elle  est  jolie,  avenante  et  versée  dans  les 
modes  de  la  ville.  On  subissait  d'ailleurs  involontairement  l'effet 
de  ce  tact  qui  ne  s'acquiert  que  dans  le  monde,  par  un  commerce 
habituel  avec  des  personnalités  diflérentes. 

Nelly  ne  passa  pas  beaucoup  de  semaines  à  Longfield  avant 


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110  PERDU 

d'entendre  parler  des  fameuses  fiançailles  de  miss  Horatia.  Une  de 
ses  nouvelles  amies  lui  dit  d'un  ton  de  confidence  : 

—  Est-ce  que  votre  cousine  n'a  jamais  causé  avec  vous  du 
jeune  homme  quelle  devait  épouser? 

—  Non,  répondit  Nelly,  dont  la  curiosité  s*é veilla  très  vite. 
Dès  cet  instant,  elle  ouvrit  les  yeux  et  les  oreilles  pour  saisir  au 

vol  les  moindres  indices  qui  pouvaient  se  rapporter  au  roman  qu'on 
lui  avait  fait  entrevoir. 

Mélisse  devait  connaître  mieux  que  personne  les  affaires  de  la 
famille.  Elle  chercha  donc  l'occasion  de  Tinterroger. 

Un  matin  que  miss  Horatia,  ayant  pris  son  ombrelle  n**  2,  — 
l'ombrelle  i  franges,  —  était  descendue  majestueusement  au  vil- 
lage pour  faire  quelques  acquisitions  qu'elle  n'eût  confiées  à  per- 
sonne. Mélisse  commença  d'écosser  des  petits  pois  sur  le  seuil  do 
la  cuisine.  Aussitôt  Nelly  vint  par  le  jardin,  d'un  air  d'innocente 
flânerie,  s'asseoir  auprès  d'elle  en  proposant  de  l'aider. 

—  Vous  vous  verdirez  les  doigts,  dit  la  vieille.  N'en  prenez  pas 
la  peine.  Je  n'ai  rien  à  faire  que  cela. 

—  Je  a'ai  rien  à  faire  non  plus,  répondit  Nelly,  se  mettant  à  son 
aise  sur  les  marches  bien  balayées.  Si  mes  doigts  sont  verts,  ils 
peuvent  se  laver.  Poussez  donc  le  panier  de  mon  côté  ou  bien 
j'éparpillerai  partout  les  cosses  et  puis  vous  me  gronderez. 

Tout  en  aidant  Mélisse  de  son  mieux,  elle  cherchait  un  moyen 
de  la  mettre  sur  la  pente  de  l'histoire  qui  l'intriguait  si  fort. 

^-  Bon  !  s'écria  tout  à  coup  la  servante,  j'ai  oublié  de  dire  à 
miss  Ratia  d'apporter  des  citrons  pour  mon  gâteau.  Et  nous  n'avons 
presque  plus  de  moutarde  et  elle  ne  peut  pas  manger  son  rôti  sans 
moutarde...  tout  juste  comme  autrefois  le  colonel...  Je  n'ai  jamais 
vu  de  famille  avoir  le  goût  de  la  moutarde  autant  que  celle-là. 
Chaque  famille,  du  reste,  a  ses  habitudes.  Je  m'étais  pourtant 
endormie  hier  soir  en  répétant  :  citron,  moutarde,  moutarde^ 
citron,  et  ce  matin  j'ai  attaché  un  fil  à  mon  petit  doigt  pour  ne  pas 
oublier.  C'est  à  croire  que  je  perds  toutes  mes  facultés. 

Il  était  rare  que  Mélisse  se  montrât  aussi  communicative,  Nelly 
résolut  d'en  profiter.  Attaquant  la  question  avec  courage  après 
deux  minutes  de  silence  : 

—  Mélisse,  dit-elle,  quel  était  donc  ce  jeune  homme  que  ma 
cousine  a  dû  épouser  dans  le  temps?  Il  est  curieux  que  je  n'en 
sache  rien  et  que  mon  père  ne  m'en  ait  jamais  parlé. 

—  Je  n'en  sais  pas  plus  long  que  vous  peut-être,  répliqua 
Mélisse  en  épluchant  ses  pois  beaucoup  plus  vite.  Jamais  je  n'ai 
entendu  miss  Ratia  prononcer  seuleuieiit  son  nom.  Et  pourtant  elle 
a  deviné  que  je  voyais  clair...,  nous  nous  entendons.  Des  bavards^ 


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PEBDU  m 

comme  il  y  en  a,  m'ont  dit  qu'elle  l'avait  rencontré  pendant  une 
visite  à  sa  grand' tante  de  Salem.  Il  s'appelait  Garrick  et  devait  se 
marier,  parait-il,  à  son  retour  du  voyage  dans  lequel  il  s'est  perdu. 
II  serait  devenu  alors  patron  d'un  navire...  Ohl  leur  amitié  n'a 
pas  duré  longtemps...  Les  gens  n'ont  rien  su  qu'après. 

—  Vous  dites  qu'il  s'est  noyé?  demanda  Nelly. 

—  Personne  n'a  plus  entendu  parler  du  navire,  qui  aura  péri  tout 
entier  quelque  part  dans  les  mers  du  Sud;  voilà  ce  qu'on  suppose. 
Pendant  des  mois,  des  années,  miss  Ratia  et  toute  la  famille  ont 
espéré  quand  mëme«..,mais  aucune  nouvelle  n'est  jamais  venue. 
Damel  le  coup  a  été  rude  quoiqu'elle  n'en  ait  rien  montré.  Us 
sont  comme  cela,  tous  les  Dane,  ils  gardent  pour  eux  ce  qu'ils  ont 
sur  le  cœur.  Vous  êtes  la  première  Dane  que  j'aie  vu  avoir  une 
langue  bien  pendue...  Sans  doute  vous  tenez  cela  du  côté  de  votre 
défunte  mère.  Je  sais  seulement  que  cette  dent  de  baleine  avec  un 
vaisseau  dessiné  dessus,  qui  est  sur  la  cheminée  de  sa  chambre, 
vient  de  ce  jeune  Carrick;  s'il  lui  a  donné  d'autres  souvenirs,  je 
ne  les  connais  pas. 

Un  silence  se  fit.  Nelly  avait  le  cœur  serré  en  songeant  à  cette 
longue  attente  du  navire  perdu  et  à  la  vie  solitaire  de  sa  pauvre 
cousine.  N'était-il  pas  curieux  que  miss  Horatia,  si  peu  capable 
d'audaces  d'aucune  sorte,  se  fût  attachée  à  un  marin,  elle  aussi? 
Neliy  avait  quelques  raisons  particulières  pour  s'intéresser  à  la 
marine. 

—  Ha  foi!  reprit  Mélisse,  ça  vaut  peut-être  mieux...  On  dit 
qu'VL  u'^v^l  pas  déjà  si  excellent  sujet,  et  quand  une  femme  pos- 
sède une  bonne  maison,  comme  celle-ci,  avec  de  quoi  vivre,  elle  a 
raison  d'y  rester  bien  tranquille.  Ce  n'est  pas  moi  qui  donnerais  le 
certain  pour  l'incertain,  ajouta  Mélisse  d'un  sûr  de  décision  hautaine, 
comme  si  elle  eût  été  assiégée  par  une  armée  de  soupirants. 

Nelly  ne  put  s'empêcher  de  sourire.  U  eût  été  diflicile,  en  effet,  de 
venir  à  bout  d'une  pareille  citadelle. 

Les  pois  verts  étaient  écossés  cependant.  Mélisse  dit  d'un  air 
mécontent  qu'elle  serait  forcée  de  flâner  jusqu'à  l'heure  où  le  dîner 
pourrait  être  mis  en  train.  Pour  que  Mélisse  crût  fsure  son  devoir,  il 
fallait  que  chaque  partie  de  son  ouvrage  s'emboitàt  exactement  & 
l'autre,  sans  aucune  interruption.  Elle  eût  volontiers  reproché  & 
Nelly  d'avoir  abrégé  sa  besogne. 

La  jeune  fille,  tout  en  l'écoutant  se  gourmander  elle-même,  trem- 
pût  ses  mains  blanches  dans  un  bassin  de  cuivre  auprès  du  puits.  U 
était  encore  de  bonne  heure,  le  soleil  ne  devait  pas  atteindre  de 
longtemps  ce  côté  de  la  maison;  les  volubilis  roses  et  bleus  étaient 
dans  toute  leur  firaîcheur  ;  ils  couraient  sur  des  fils  tendus  régulière* 


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112  PERDU 

ment  au-dessus  de  la  feuêtre.  Tout  était  en  ordre  dans  cette  cour, 
sauf  les  grandes  joubarbes,  qui  s'échappaient  de  leur  caisse,  empié- 
tant çà  et  là,  quoi  que  pût  faire  et  dire  Mélisse. 

—  Ça  se  fourre  partout,  répétait  cette  dernière,  et  ça  ne  sert  à  rien, 
mais  la  mère  de  Mademoiselle  les  a  rapportées  avec  elle  quand  elle 
est  venue  d'Angleterre  en  Amérique,  après  son  mariage  :  voilà 
pourquoi  on  les  garde. 

Tout  était  souvenir  dans  la  demeure  de  miss  Horatia  ;  pour  cette 
raison  surtout,  Nelly  s'y  plaisait,  elle  qui  avait  été  accoutumée  aux 
cités  neuves  fie  l'Ouest.  Sa  vie  errante  et  active  lui  faisait  trouver 
du  charme  à  cet  ensemble  de  choses  immuables  qui  s'étaient  per- 
pétuées d'année  en  année,  échappant  au  changement.  Lorsqu'elle 
ouvrit  la  barrière  du  jardin,  qui  grinçait  comme  de  fatigue,  elle  re- 
marqua comlien  le  bois  était  lisse  et  poli  à  la  place  où  tant  de  mains 
l'avaient  usé.  Le  jardin  lui-même  où  elle  se  promenait  maintenant 
l'enchantait,  bien  qu'elle  eût  vu  des  jardins  plus  magnifiques.  Il 
était  à  l'ancienne  mode  avec  des  plates-bandes  d'herbes  potagères, 
des  rangées  irrégulières  de  groseillers,  des  buissons  de  roses  d'où 
jaillissait  la  hampe  élevée  des  lis,  un  chèvrefeuille  beaucoup  plus 
vieux  qu'elle  et  des  allées  droites  qui  invitaient  à  la  méditation. 

Nelly  cueillit  un  petit  bouquet  de  roses  tardives  et  le  déposa  sur 
la  table  du  salon.  La  large  porte  du  vestibule  était  ouverte,  mais 
les  volets  verts  restaient  fermés,  laissant  cette  pièce  dans  les 
demi-ténèbres  fraîches  et  un  peu  tristes  qu'aimait  miss  Horatia, 
ennemie  déclarée  du  grand  soleil  et  surtout  des  mouches.  A 
peine  Nelly,  aveuglée  par  la  lumière  éclatante  du  dehors,  voyait- 
elle  assez  pour  se  diriger  à  travers  les  chambres.  Cependant  elle 
trouva  un  verre  à  Champagne,  le  remplit  d'eau  et  y  plaça  ses 
fleurs.  Puis,  s'habîtuant  à  l'obscurité,  elle  regarda  deux  silhouettes 
posées  sur  la  cheminée.  C'étaient  les  portraits  d'un  oncle  de  miss 
Dane  et  de  sa  femme.  Nelly  se  rappelait  que  sa  cousine  lui  avait 
dît  la  veille  qu'elle  ressemblait  à  ce  vieux  monsieur.  Vraiment,  il 
lui  était  impossible  de  discerner  la  ressemblance,  mais  ces  portraits 
lui  suggérèrent  soudain  d'autres  pensées;  elle  se  détourna  brus- 
quement et  courut  droit  à  la  chambre  de  miss  Horatia  où  il  y  avait 
d'autres  silhouettes  attachées  au  mur,  des  hommes  parmi  elles, 
de  jeunes  hommes  avec  le  nom  au-dessous.  Elle  les  examina  très 
attentivement.  Hélas  I  ce  n'étaient  que  les  frères  de  miss  Horatia. 
Peut-être  y  avait-il  quelque  part  cependant,  peinte  sur  ivoire  et 
enfermée  dans  son  étui  de  maroquin,  une  miniature  du  fiancé 
disparu  ;  elle  espérait  bien  la  découvrir  un  jour.  Cette  histoire  du 
pauvre  marin,  enlevé  si  jeune  au  bonheur,  hantait  son  imagination; 
sa  cou.iue  devenait,  pour  elle,  beaucoup  plus  intéressante  qu'elle 


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PERDU  113 

ne  Vavait  été  jusque-là.  Combiea  de  larmes  elle  avait  dû  verser 
avaot  d'arriver  à  cette  résignation  placide  ! 

itfiss  Horatia  la  surprit  plongée  dans  des  réflexions  attendries, 
mais  elle-même  ne  semblait  pas  être  dans  une  veine  romanesque. 

—  Il  va  faire,  dit-elle,  terriblement  chaud,  et  je  me  suis  tracassée 
depuis  ce  matin,  parce  que  j'avais  oublié  en  sortant  de  dire  à  André 
de  cueillir  ces  groseilles  blanches  pour  la  femme  du  ministre. 
J'avais  promis  qu'elle  les  aurait  de  bonne  heure.  Voudriez-vous 
appeler  Mélisse,  ma  chérie? 

Mélisse,  qui  préparait  une  tarte,  ne  se  dérangea  point  sans  grogner. 

—  Comme  si  le  ministre  ne  pouvait  pas  attendre...  S'agiter 
ainsi  pour  des  groseilles  blanches  I  André  avait  à  faire  ferrer  les 
chevaux;  il  n'était  pas  près  de  revenir I  Enfin,  puisqu'elle  n'avait 
pas  de  citron  pour  son  pound-cake^  elle  pouvait,  à  la  rigueur, 
aller  les  cueillir  elle-même...  Il  le  fallait  apparemment. 

Nellf  laissa  miss  Dane  dans  le  salon  obscur  où  elle  écrivait  une 
lettre  et  courut  rejoindre  Mélisse  au  soleil,  derrière  les  groseillers. 
Son  énorme  capeline  de  guingan  l'avertit  de  l'endroit  où  elle  était 
à  genoux,  une  corbeille  devant  elle,  se  parlant  à  elle-même,  dans 
nn  vague  courroux  contre  la  vie  et  les  ennuis  qu'elle  apporte. 

—  Ce  que  votre  cousine  veut,  elle  le  veut  bien  et  elle  le  veut 
tout  de  suite,  dit-elle  à  Nelly,  qui  procédait  à  dépouiller  l'autre 
côté  du  groseiller  ;  autant  essayer  de  faire  changer  de  place  à  la  lune 
que  de  hd  fûre,  à  elle,  changer  d'avis  I  Elle  se  sacrifierait,  ma 
parole,  pour  ces  gens  du  presbytère  qui  croient  que  le  monde  est 
créé  pour  eux.  Ils  en  reviendront,  ils  en  reviendront!  Moi,  je  ne 
ine  mettrais  pas  en  quatre  comme  ça  au  service  de  M.  le  ministre. 
Nous  ne  nons  entendons  guère  sur  son  compte,  miss  Ratia  et  moi. 
Ce  n'est  pas  qu'il  prêche  mal...  non,  et  il  est  venu  me  voir  quand 
j'ai  été  malade,  au  moment  0(1  il  s'installait  ici,  et  il  m'a  fait  le 
bien  qu'il  a  pu,  mais  croirez-vous  qu'en  priant  le  bon  Dieu  pour 
mol,  au  pied  de  mon  lit,  il  a  répété  plus  d'une  douzaine  de  fois  : 
€c  Cette  vieille  servante I...  »  Cette  vieille  servante  1  répéta  Mélisse 
avec  indignation,  je  ne  me  trouve  pas  si  vieille  aujourd'hui 
encore  et  il  y  a  dix  ans  de  cela  I  Non  pas  que  j'aie  la  prétention 
d'être  jeune...,  mais  on  dirait  vraiment  que  je  ne  me  tiens  plus  sur 
mes  jambes,  que  j'aurai  bientôt  un  siècle,  quoi  I 

Nelly  se  mit  à  rire,  et  la  figure  de  Mélisse  n'en  devint  que  plus 
renfrognée,  tandis  qu'elle  s'attaquait  au  groseiller  suivant. 

—  Voilà  donc  pourquoi  vous  n'aimez  pas  le  ministre? 

—  J'espère  bien,  mademoiselle,  qu'il  ne  suffira  jamais  de  pareilles 
Tétilles  pour  me  tourner  contre  un  prêtre,  lui  fut-il  vertement 
répondu. 

10  ocTOBaB  1887.  8 


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114  PERDU 

—  Je  me  demande,  reprit  Nelly,  si  peu  encouragée  qu'elle  fût 
à  poursuivre  la  conversation,  je  me  demande  si  ma  cousine  ne 
possède  pas  un  portrait  de  ce  capitaine  Garrick? 

—  11  n'était  point  capitaine,  répliqua  Mélisse  ;  j'ai  entendu  dire 
qu'il  devait  avoir  un  commandement  à  son  prochain  voyage,  voilà 
tout 

—  Et  vous  ne  l'avez  jamais  vu?  Il  n'est  jamais  venu  chez  elle? 

—  Ma  foi,  non.  Us  se  sont  rencontrés  à  Salem,  où  elle  passait 
cet  hiver-là,  et  puis  il  s'est  embarqué.  Tout  ce  que  je  sais,  c'est 
qu'on  a  offert  à  miss  Ratia  plus  d'un  bon  parti;  elle  a  toujours 
refusé.  Je  suppose  que  son  cœur  était  resté  enseveli  au  fond  de 
la  mer  avec  lui. 

Cette  phrase  sentimentale  dans  la  bouche  de  Mélisse  parut  si 
drôle  à  Nelly,  qu'elle  se  baissa  pour  cueillir  des  grappes  tout  près 
de  terre,  et  que,  pendant  quelques  minutes,  il  lui  fut  impossible 
de  poser  de  nouvelles  questions. 

—  Mais  bien  des  fois  j'm  vu,  j'ai  senti,  qu'elle  pensait  à  lui, 
reprit  Mélisse  d'un  ton  ému  qui,  cette  fois,  toucha  profondément 
la  jeune  rieuse.  Elle  se  trouvait  bien  seule,  allez!  Elle  et  son  père, 
le  colonel,  ne  causaient  pas  librement  ensemble;  elle  gardait  tout 
pour  elle.  La  seule  fois  qu'elle  m'ait  dit  un  mot  de  sa  peine,  il 
y  aura  sept  ans  à  la  fin  de  décembre...  On  avait  dressé  un  bel 
arbre  de  Noël  dans  la  sacristie  de  Téglise,  et  elle  y  alla;  j'y  allai 
aussi.  Tout  ce  qui,  dans  la  paroisse,  pouvait  marcher,  ou  seule- 
ment se  traîner,  était  là;  ces  diables  d'enfants  faisaient  un  train  I... 
De  mon  temps,  on  leur  aurait  tiré  les  oreilles  jusqu'à  les  arracher, 
nmis  aujourd'hui,  on  souffre  tout  à  la  marmaille.  Ils  nous  cassaient 
donc  la  tète.  Voilà  que  tout  à  coup  je  cherche  des  yeux  miss  Ratia, 
et  je  ne  l'aperçois  plus  ;  on  me  dit  qu'elle  était  partie.  Je  rentre  bien 
vite  à  la  maison...  Pas  de  lumière;  la  peur  me  prend,  l'idée  qu'elle 
est  malade...  Mais  c'est  elle-même  qui  m'ouvre  la  porte,  et,  la  lampe 
allumée,  je  vois  qu'elle  a  pleuré.  Je  lui  demande  :  —  <c  Est-ce  que 
vous  avez  reçu  quelque  mauvaise  nouvelle?  »  Mais  elle  me  répond  : 
«  —  Non,  non...  »  Et  se  remet  à  pleurer  si  fort,  que  cela  faisait 
pitié.  «  —  Mélisse,  me  dit-elle,  je  ne  me  suis  jamais  sentie  si  seule 
que  ce  soir  au  milieu  de  ces  petits.  C'est  une  chose  affreuse  que 
d'être  seule  au  monde.  »  Naturellement  je  ne  pouvais  rien  répondre. 
Je  lui  ai  préparé  une  bonne  tasse  de  thé,  qui  a  paru  lui  faire  du 
bien;  mais  elle  ne  s'est  couchée  tout  de  même  qu'à  trois  heures  du 
matin,  cette  nuit-là;  et  moi  je  n'ai  pu  fermer  l'œil  que  lorsque  je  l'ai 
entendue  remonter.  Damel  elle  est  tout  pour  moi,  miss  Ratia.  Je 
n'ai  pas  de  famille,  moi  non  plus.  C'est  la  mère  de  mademoiselle 
qui  m'a  prise,  orpheline,  à  l'hospice.  Je  me  rappelle  que,  quand  je 


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PERDU  115 

suis  yenne  îcî,  j'étais  si  petite,  quTl  me  fallait  un  tabouret  pour 
monter  dessus  quand  j'aidais  à  laver  la  vaisselle.  On  m'a  toujours 
donné  tout  ce  qu'il  me  fallait,  et  je  fais  tout  ce  que  bon  me  semble; 
si  je  voulais  j'aurais  une  aide  tous  les  jours.  Cela  n'empêdie  pas 
que  îe  me  sois  aussi  quelquefois  sentie  seule,  et  je  parie  que  miss 
Ratîa  s'en  est  bien  aperçue  I 

Nelly  s'attendrît  sincèrement  sur  l'humble  histoire  de  Mélisse; 
elle  n'aurait  pas  cru  ce  vieux  cœur  susceptible  de  loger  tant  d'affec- 
tion. Les  gens  s'étonneront  toujours  qu'une  châtaigne  ne  soit  pas 
épineuse  au  dedans  comme  elle  Test  au  dehors.  Quand  la  digne 
servante  fut  retournée  dans  sa  cuisine,  elle  rentra,  elle  aussi,  mais 
pour  prendre  son  chapeau  et  descendre  la  longue  rue  bordée 
d'ormes  chenus,  à  la  recherche  des  dtrons  oubliés.  Ces  citrons 
furent  déposés  discrètement  sur  la  table  de  la  cuisine,  et  personne  ne 
lui  en  dit  rien  ;  seulement  il  y  avait,  à  l'heure  du  thé,  deux  déli- 
cieux pound'CakeSy  l'un  rond  et  l'autre  en  forme  de  cœur,  sur  une 
assiette  de  Chine  bleue,  auprès  de  sa  tasse. 

Après  avoir  pris  leur  thé,  les  deux  cousines  s'assirent  dehors,  la 
plus  âgée  sur  un  fauteuil  à  dossier  droit,  la  plus  jeune  sur  le  pas 
de  la  porte.  Les  rainettes  et  les  grillons  chantaient  à  l'envi;  les 
étoUes  se  laissaient  entrevoir  parmi  les  branches,  les  ormes  se 
détachaient  lourds  et  noirs  sur  le  ciel,  et  une  petite  brise  soufflait 
le  parfum  des  lis  jusque  dans  la  maison. 

Miss  Horatia  frappait  les  bouts  de  ses  doigts  les  uns  contre  les 
autres.  Sans  doute,  elle  ne  pensait  à  rien  de  particulier.  Elle  avait 
passé  une  journée  paisible,  sauf  l'épisode  des  groseilles;  et  ces 
malhenreux  fruits  étaient  en  somme  arrivés  à  temps  au  presbytère. 
Mîss  Horatîa  avait  reçu  la  lettre  d'affaires  qu'elle  attendait.  Il  n'y 
avait  donc  rien  à  regretter  dans  le  présent,  rien  à  craindre  pour  le 
lendemain. 

—  Ma  cousine,  demanda  Nelly,  ètes-vous  bien  sûre  d'être  con- 
tente de  m'avoir  ici?  Est-ce  que  vraiment  je  ne  vous  dérange  pas? 

—  Certes,  non,  répondit  mîss  Horatia,  sans  aucune  manifestation 
de  sensibilité.  La  présence  de  jeunes  hôtes  m'est  infiniment  agréable, 
quoique  j'aie  pris  l'habitude  de  la  solitude  et  que  j'en  souffre 
moins  que  vous  n'en  souffririez,  je  suppose. 

—  J'en  souffrirais  beaucoup,  dit  doucement  la  jeune  fille. 

—  Vous  en  prendriez  l'habitude  comme  moi,  répliqua  miss  Dane. 
Oui,  chère,  je  suis  heureuse  de  plus  en  plus  de  votre  séjour  ici,  et 
je  ne  pais  me  faire  à  l'idée  d'un  prochain  départ. 

ïlle  passa  la  main  sur  les  cheveux  de  Nelly  connue  pour  s'excuser 
d^avoir  parlé  froidement  d'abord,  et  cette  caresse  rare  produisit  son 
effet. 


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116  PERDU 

—  Mon  père  ne  me  manque  pas  trop,  poursuivit  franchement 
Nelly,  parce  que  je  suis  si  accoutumée  à  le  voir  aller  et  venir,  mais 
il  y  a  d'autres  p^sonnes  dont  Fabsence  laisse  chez  moi  un  grand 
vide.  Vous  ai-je  parlé  jamais  de  George  Forest? 

—  Je  crois  me  rappeler  ce  nom,  en  effet. 

—  Eh  bien,  il  est  dans  la  marine,  lieutenant;  il  est  parti  pour 
un  long  voyage  et...  il  me  manque  beaucoup...  beaucoup...  Heu* 
reusement  je  ne  tarderai  pas  à  recevoir  de  ses  nouvelles. 

—  Votre  père  approuve-t-il  ce  choix?  demanda  miss  Dane  avec 
quelque  raideur.  Vous  êtes  bien  jeune  encore,  et  je  déplorersds  une 
imprudence,  une  légèreté  de  votre  part.  N'exposez  pas  votre 
bonheur  à  l'étourdie,  mon  enfant. 

—  0ht  mon  père  le  connaît  bien  et  fait  grand  cas  de  lui...  II  ne 
s'opposera  pas...  Seulement,  George  est  parti  pour  si  longtemps I 
Trois  années,  je  suppose.  Il  va  en  Chine  et.au  Japon. 

—  J'ai  connu  de  plus  longs  voyages,  dit  miss  Dane  d'une  voix 
altérée. 

Se  levant  brusquement,  elle  s'éloigna,  mais  Nelly  la  vit  revenir 
au  bout  de  quelques  minutes.  Elle  lui  fit  mille  questions  anxieuses 
et  bienveillantes,  bref  en  apprit  plus  long  sur  la  vie  et  sur  les 
sentiments  de  sa  jeune  amie  en  cette  seule  soirée  que  dans  tous 
les  jours  précédents.  Le  sujet  n'était  pas  épuisé  quand  Mélisse 
apporta  les  bougeoirs  à  dix  heures,  l'heure  immuable  du  coucher 
de  sa  maîtresse.  Celte  nuit-là  d'ailleurs,  miss  Dane  ne  se  coucha 
pas;  elle  resta  assise  près  de  la  fenêtre  de  sa  chambre  à  réfléchir. 

La  lune  se  leva  tard,  et  après  un  peu  de  temps,  nûss  Horatia 
éteignit  les  bougies,  qui  avaient  brùlé  jusqu'au  bout.  Chacune  des 
années  qui  s'étaient  écoulées  depuis  le  dernier  et  lamentable  voyage 
de  Joe  Carrick  avait  augmenté  l'affection  qu'elle  lui  gardait,  Horatia 
étant  de  ces  femmes  qui  s'attachent  de  plus  en  plus  aux  souvenirs 
du  passé  à  mesure  qu'ils  s'éloignent  davantage.  C'est  assez  naturel 
en  somme.  Les  grands  chagrins  de  notre  jeunesse  deviennent  quel- 
quefois l'enchantement  de  notre  âge  mûr;  nous  ne  pouvons  nous 
les  rappeler  sans  sourire.  Nous  découvrons  que  la  vie  a  été  meil- 
leure que  nous  ne  l'avions  cru,  quand  nous  regardons  en  arrière. 
Miss  Dane  en  était  venue  à  aimer  son  fiancé  mort  beaucoup  plus 
peut-être  qu'elle  ne  l'eût  aimé  vivant;  à  force  d'y  penser,  elle  avsdt 
fait  d'un  fugitif  épisode  tout  le  roman  de  son  existence;  elle  ne  se 
demandsdt  plus,  comme  autrefois,  s'il  eût  été  bien  raisonnable 
d'épouser  Joe,  elle  se  souciait  de  moins  en  moins  que  ses  amis  et 
voisins,  la  sachant  obstinément  fidèle  à  un  souvenir,  fissent  là- 
dessus  toute  sorte  de  réflexions.  Pauvre  Joe  Carrick  I  Si  gai,  A 
beau,  si  tendre  1  Comme  il  l'avait  regardée  ce  jour  où  il  sortit  du 


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PERDU  117 

port  de  Salem  sur  le  Chevalier!  Si  elle  avait  pu  se  douter  seule- 
ment qu'elle  ne  le  reverrait  plus  jamais...  Cependant  ses  pensées 
cJiangërent  de  cours  à  la  fia.  Dieu,  après  cette  épreuve,  lui  avait 
épargné  bien  des  peines  et  accordé  de  nombreuses  bénédictions. 

—  Que  la  volonté  de  Dieu  soit  faite  I  se  dit-elle  en  rabattant  un 
Tolet  entre  elle  et  le  clair  do  lune. 

Tandis  qu'elle  rallumait  sa  bougie,  elle  se  sentait  presque 
ccmpable  : 

—  Quelle  réprimande  j'adresserais  à  Nelly,  si  elle  passsdt  la 
moitié  de  la  nuit  à  contempler  la  lunel  Je  suis  vieille...  Ces  sortes 
de  choses  sont  ridicules...  Mais  la  nuit  était  si  belle!...  J*aurais 
voulu  voir  la  lune  briller  derrière  la  cime  des  arbres. 

Nelly  cependant  dormait  du  sommeil  du  juste  dans  la  chambre 
voisine. 

Le  lendemain,  à  déjeuner,  sa  cousine  était  aussi  calme,  aussi 
réservée  que  jamais,  et  lui  proposa  de  faire  quelques  visites  dans 
Vaprës-dlnée. 

Aussitôt  Nelly  pensa  naturellement  à  la  robe  qu'elle  devait 
mettre.  Celle  qui  fut  choisie  avait  besoin  de  certaines  répara- 
tions; de  sorte  que  le  déjeûner  terminé,  elle  s'établit  avec  sa 
boîte  à  ouvrage  dans  la  salle  à  manger,  une  jolie  pièce  où  miss 
Dane  passait  volontiers  la  matinée,  sous  prétexte  de  surveiller  de 
là  sa  cuisine,  qui  n'avait  nul  besoin  d'être  surveillée;  en  réalité 
4i'élait  sans  doute  pour  entendre  une  voix  humaine,  ne  fût-ce  que 
la  voix  peu  mélodieuse  de  Uélisse,  qui,  ce  matin-là,  par  parenthèse, 
chantonnait  des  psaumes  tout  en  vaquant  à  sa  besogne. 

Ne//y  cependant  fredonnait,  l'aiguille  à  la  main,  une  petite 
chanson  : 

Que  feras-tu,  ma  mie,  quand  je  serai  loin, 

Ma  voile  blanche  ouverte  au  vent,  la  mer  entre  nous? 

Et  miss  Horatia  allait  et  venait,  montait  l'escalier,  redescendait, 
occupée  de  mille  rangements. 

11  se  trouva  que  la  robe  avait  besoin  de  plus  de  retouches  que 
Nelly  ne  l'avait  pensé  d'abord.  Les  heures  s'écoulèrent;  tout  était 
silence  dans  la  maison  et  dans  le  jardin,  quand  soudain  un  pas 
lourd  cria  sur  le  sable;  puis  on  frappa  très  fort  à  la  porte  de  la 
cuisine. 

Cette  porte  s'ouvrit,  une  voix  d'homme  demanda  si  on  ne  pour- 
rait pas  lui  donner  quelque  chose  à  manger. 

—  Je  crois  bien  que  oui,  répondit  Mélisse.  Entrez. 

Les  mendiants  étaient  peu  nombreux  à  Longfield,  et  miss  Dane 
ne  souffrait  pas  que  l'on  sortit  affamé  de  sa  maison.  Mélisse  chercha 


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118  PERDU 

donc  dans  le  garde-manger;   Nelly  Tentendît  placer  plusieurs 
as^ttes  sur  la  table  de  la  cuisine. 

—  Ne  prenez  pas  tant  de  peine,  dit  Thomme  en  approchant  sa 
chaise.  On  n'est  pas  difficile!  J'ai  conché  dans  une  vieille  grange 
abandonnée,  à  trois  ou  quatre  milles  d'ici,  et  le  sooper  n'y  vahdt 
rien. 

—  Vous  allez  loin?  demanda  Mélisse. 

—  A  Boston.  Je  suis  décidément  trop  vieux  pour  voyager  à  jned. 
Si  l'on  y  allait  en  bateau  seulement  1  L'eau  et  moi  nous  sommes  de 
vieilles  connaissances.  Voilà,  ma  fm,  un  royal  morceau  de  bœuf. 
Vous  ne  pourriez  pas  me  donner  à  présent  un  pichet  de  cidre?... 

Ceci  fut  insinué  très  humblement,  toutefois  Mélisse  ne  se  laissa 
pas  attendrir. 

—  Non,  pas  de  cela,  répondit-elle  résolument,  —  et  la  conversa- 
tion devînt  languissante. 

Miss  Dane  descendait  de  sa  chambre  au  moment  même. 

—  Voudriez-vous  rester  dans  la  cuisine?  lui  dit  tout  bas  la  vieille 
bonne.  Il  y  a  là  une  espèce  de  mendiant  qui  a  l'air  étranger.  Je 
lui  trouve  mauvaise  mine,  et  je  n'aimerais  pas  le  laisser  tout  seul. 
Le  temps  de  mettre  le  couvert...  Il  aura  vite  fini  son  repas  du  train 
dont  il  dévore. 

Miss  Dane  la  suivit  sans  répondre  et,  en  la  voyant,  le  vagabond 
se  leva  à  demi. 

—  Bonjour,  madame!  dit-il  avec  une  politesse  qui  n'est  pas 
toujours  celle  des  gens  de  cette  sorte. 

Aussitôt  que  Mélisse  fut  loin,  il  reprit  :  «  Je  suppose  que  vous 
n'avez  pas  de  cidre?  »  mais  sans  plus  de  succès  que  la  première 
fois,  miss  Dane  ayant  remarqué  qu'il  paraissait  avoir  déjà  beaucoup 
trop  bu. 

—  Est-ce  loin  d'ici  Boston?  poursuivit-il  sans  insister. 

—  Quatre-vingts  milles. 

—  C'est  que  je  voyage  lentement.  Les  marins  ne  font  pas  de 
bons  marcheurs. 

—  Vraiment,  dit  miss  Dane,  vous  avez  été  marin? 

—  Je  n'ai  jamais  été  que  cela,  répondit  l'homme  qui  semblait 
disposé  à  bavarder. 

11  avait  mangé  comme  un  chien  vorace;  on  eût  dit  qu'il  mourait 
de  faim,  et  maintenant  il  se  reposait.  C'était  un  vieillard  pauvre- 
ment et  malproprement  vêtu,  la  face  rouge,  les  gaules  voûtées; 
en  le  regardant  bien,  on  pouvait  cependant  discerner  encore  que 
ses  traits  avaient  dû  être  beaux  avant  la  misère,  avant  Tignominie. 

—  Je  n'ai  jamais  été  que  cela,  répéta-t-il.  Gamin,  je  me  suis 
sauvé  de  chez  mes  parents  pour  prendre  la  mer  et  f  y  suis  resté 


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PEâBU  1L9 

jusqu'à  ce  qu'on  m'ait  trouvé  trop  vieux  pour  servir  mêoie  de 
colamier. 

Le  fût  d'être  tnea  reçu  chez  une  dame  telle  que  uiias  Daue 
éleva  peut-être  ses  pensées,  pour  un  instant,  au-dessus  de  leur 
mreM  ordinaire,  qui  était  des  plus  bas  : 

—  C'est  la  boisson  qui  m'a  perdu,  ajouta-t-il.  J'aurais  dû  être 
autre  chose.  Personoe  ne  me  méprisait  quand  j'étais  jeune...  au 
œutnére.  Vu  été  second,  tel  que  vous  me  voyez,  sur  un  navire  de 
premier  ordres  et  je  ne  devais  pas  tarder  à  passer  capitaine.*. 
Hais  voilà...  le  bateau  se  perdit  justement  dans  cette  traversée... 
il  se  perdit  corps  et  biens...  Il  n'y  eut  que  trois  hommes  de  sauvés; 
QSL  nous  recueillit  sur  une  jonque  chinoise.  Elle  avait  la  peste  à 
bord;  mes  camarades  moururent;  je  £us  malade,  mais  j'en  ré- 
chappât Noua  étions  dans  un  enfer  là-dessus,  comprenez-vous? 
Quand  je  débarquai  seul,  je  montai  sur  une  vieille  coquille  de  noix 
qui  prétendait  vouloir  doubler  le  Cap  et  qui  se  trouva  être  un  nid 
de  pirates.  BreC,  je  m'en  allai  au  diable  avec  eux,  et  depuis  j'ai 
tPD^ois  dégringolé. 

—  Il  n'est  jamais  trop  tard  pour  se  corriger,  dit  sentencieuse- 
meailiëUsse^  qui  traversait  la  cuisine  au  moment  même. 

—  Cela  vous  est  facile  à  dire,  répondit  le  vagabond.  Moi  je  suis 
trop  vieux,  le  pli  est  pris.  Quoi  que  je  fasse,  je  m'en  vais  en 
dérive...  On  finit  par  n'être  plus  le  maître  chez  soi.  Bah!.., 

U  se  mit  à  rire  avec  une  insouciance  qui  serra  le  cœur  de  miss 
Dane. 

—  Ne  pariez  pas  ainsi,  dit-elle. 

—  Voyons,  madame,  franchement,  qu'est-ce  que  vous  voulez 
que  fesse  une  vieille  épave  comme  moi  pour  gagner  sa  vie?  Qui 
donc  m'y  mderait,  si  j'étais  tenté  d'essayer?  Ce  ne  serait  pas  vous, 
n'est-ce  pas?  Et  encore  je  ne  crois  pas  que  l'on  m'ait  nulle  part  si 
bien  traité.  Je  suis  un  homme  fini. 

Ibis  son  accent  n'était  plus  sincère;  il  était  retombé  à  son  rang 
de  mendiant. 

—  Ne  pourriez-vous  entrer  dans  quelque  refuge?...  Il  y  en  a  de 
spéciaux  pour  les  marins.  C'est  chose  si  triste  de  voir  sans  foyer, 
errant  parles  chemins,  un  homme  de  votre  âge!  N'avez-vous  donc 
pas  d'amis,  personne  qui  s'intéresse  à  vous?... 

En  parlant  miss  Dane  le  regardait  avec  une  fixité  singulière  ;  tout 
à  coup  elle  changea .  de  couleur,  ses  traits  se  décomposèrent. 
Qœlqae  chose  l'avait  frappée  qui  l'épouvantait.  On  pourrait  pâlir 
ainsi  devant  l'apparition  de  quelque  spectre  effroyable. 

—  Non,  dit  l'homme;  ma  famille  était,  —  vous  ne  le  croiriez  pas, 
~  une  des  meilleures  de  Salem.  Je  ne  me  suis  plus  montré  dans 


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120  PERDU 

la  ville  où  notre  nom  a  été  honorablement  porté  autrefois.  Mes 
parents  sont  morts  quand  j'étais  petit,  c'est  ma  grand'mère 
qui  m'a  élevé.  Près  de  quarante  ans  se  sont  passés,  voyez-vous^ 
avant  que  je  rentre  dans  mon  pays.  J'ai  rencontré  quelque- 
fois dans  les  ports  des  gens  que  je  connaissais,  mais  je  les  ai  tou- 
jours évités.  La  plus  grande  partie  de  ma  vie  s'est  passée  à 
l'étranger.  En  ai- je  vu  du  pays!..  Tenez,  j'avais  une  bonne 
femme  en  Australie...  Je  ne  sais  plus  où  j'ai  tratné  mes  vieux  os. 
Partout,  il  me  semble.  J'ai  dépensé  une  couple  de  fortunes,  le 
diable  sait  comment...  Et  me  voilà!...  nom  de... 

Il  termina  par  un  affreux  juron. 

Nelly  cousait  toujours  dans  la  salle]^à  manger,  mais  elle  n'eir- 
tendait  plus.  Quelques  minutes  auparavant  la  porte  ouverte  jusque- 
là  était  retombée  avec  lenteur  en  gémissant.  La  pierre  ronde  que 
Mélisse  mettait  toujours  pour  la  retenir  avait  été  déplacée.  Nelly  en 
éprouva  de  l'ennui,  car  elle  était  curieuse;  il  n'arrivait  plus  jusqu'à 
elle  qu'un  murmure  confus  de  voix.  N'était-il  pas  étrange  que  sa 
cousine  restât  si  longtemps  à  causer  avec  ce  vagabond?  De  telles 
familiarités  n'étaient  point  dans  ses  habitudes.  Sans  doute  it 
demandait  de  l'argent...  Allait-elle  lui  en  donner  pour  encourager 
sa  fainéantise  et  son  ivrognerie? 

Quelque  temps  se  passa  encore  puis  le  vieux  sortît,  en  trév 
buchant,  de  la  cuisine. 

—  Je  vous  suis  bien  obligé,  dit-il,  prêt  à  s'éloigner.  C'est 
peut-être  la  dernière  fois  qu'on  me  traite  comme  si  j'étais  un 
gentleman.  Y  a-t-il  quelque  chose  que  je  puisse  faire  pour  votre 
service? 

Il  parlait  en  hésitant,  avec  le  secret  désir  que  son  offre  ne  fût 
pas  acceptée. 

—  Non,  rien,  répondit  miss  Dane.  Non,  merci.  Adieu. 
Et  il  s'en  alla. 

Nous  avons  dit  que  ce  misérable  avait  été,  l'espace  de  quelques^ 
minutes,  élevé  par  une  bienfaisante  influence  un  peu  au-dessus 
de  lui-même  ;  à  peine  avait-il  gagné  la  porte  qu'il  redevint  ce  qu'il 
était  d'ordinaire  : 

—  Du  diable  si  elle  ne  m'a  pas  donné  un  billet  de  10  dol- 
lars! Elle  aura  cru  qu'il  était  d'un  dollar,  pour  sûr!  Je  vais  me 
sauver  le  plus  vite  que  je  pourrai,  avant  qu'elle  ne  s'en  soit 
aperçue  et  qu'elle  n'envoie  quelqu'un  après  moi! 

Des  visions  de  rasades  sans  nombre  et  d'autres  choses  dans 
lesquelles  le  vieux  matelot  était  encore  capable  de  trouver  du 
plaisir  traversèrent  son  cerveau  hébété. 

Comme  elle  me  regardait,  la  vieille  damel...  Est-ce  que  je 


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PERDU  121 

raatais  coBnae  dans  le  temps,  par  hasard?  Mais  non,  je  ne  suis 
jamais  venu  de  ce  côté-ci. 

£t  il  poussa  le  long  de^la  route  poudreuse. 

Ce  soir-là,  il  se  soûla  très  fort,  et  le  lendemain  il  continua  sa 
route,  Dieu  sait  où. 

Cependant  Nelly  et  Mélisse  avaient  entendu  un  bruit  singulier 
dans  la  cuisine,  comme  celui  que  fait  un  corps  en  tombant.  Elles 
s'élancèrent  pour  trouver  miss  Horatia  évanouie,  ce  qui  ne  lui 
était  jamais  arrivé.  La  chaleur,  expliqua-t-elle,  et  nuis  toute  la 
matinée  elle  avait  eu  un  peu  mal  à  la  tète.  GetteTaiblese  était 
venue  brusquement..*. 

Elles  l'aidèrent  à  regagner  le  salon,  Mélisse  lui  apporta  un  cor- 
âaJ,  Nelly  se  nût  à  l'éventer  pendant  qu'elle  gisait  sur  le  canapé. 
Un  instant  elle  appuya  tendrement  sa  joue  ronde  et  fraîche  contre 
la  main  amaigrie  de  miss  Horatia.  Jamais  elle  n'a  su  le  bien  qu'elle 
aurait  fait  ce  jour-là. 

Tout  le  monde  oublia  le  vieux  vagabond  au  milieu  de  l'émoi  qui 
suivit  sa  visite,  tout  le  monde,  sauf  miss  Dane  qui  se  rappelait  avec 
im  frisson  d'horreur  l'instant  précis  où  elle  avait  découvert,  dans 
son  r^;ard,  dans  sa  voix,  quelque  chose  qui  lui  était  familier. 

Presque  aussitôt  elle  l'avait  reconnu,  lui,  son  premier,  son 
imique  amour...  Les  années  l'avsdent  terriblement  changé...  Il 
a^était  bien  nommé  une  épave,  une  épave  sans  valeur,  informe, 
irréparablement  dégradée,  qui,  morceau  par  morceau,  s'englou- 
tissait dans  l'abtme. 

Et  eUe  l'avait  aimé  I  Depuis  elle  y  pensa  souvent.  Et  elle  l'avsdt 
regreivë  pendant  des  années!  Et  elle  avait  pu  se  croire  ûmée 
encore  plus  qu'elle  n'aimait,  n'ayant  jamais  douté  que  le  navire 
perdu  ne  se  fût  englouti  en  même  temps  qu'un  cœur  fidèle... 

Peu  à  peu  elle  s'habitua  au  fardeau  de  ce  nouveau  secret  ;  elle 
Dnémit  en  se  représentant  la  vie  qu'elle  eût  menée  avec  lui,  elle  re- 
mercia Dieu  de  lui  avoir  épargné  tant  de  honte  et  de  désespoir. 
La  distance  entre  eux  était  devenue  immense.  Cette  femme  si. 
généralement  estimée,  dont  l'existence  tout  entière  avait  été  irré- 
prochable et  bien  gardée,  comprenait  à  peine  ce  que  c'est  que 
Vinlaime,  avant  d'avoir  vu  échouer,  à  sa  porte,  l'homme  qui  avait 
été  Joe  Garrick.  Lui  qu'elle  avait  toujours  vu  jeune  et  d'une  char- 
mante élégance,  avec  les  yeux  djm  souvenir,  être  réduit  à  cet  état 
de  décrépitude,  de  malpropreté  sordide!  Dieu  merci  encore,  il  ne 
t'avait  pas  reconnue,  elle...  La  position  eût  été  trop  pénible  ppur 
tons  les  deux  I  Et  cependant  elle  songeait  avec  une  surprise  at- 
tristée qu'elle  ne  se  serait  pas  crue  changée  aussi  complètement. 

Combien  leurs  deux  routes  dans  la  vie  avaient  été  différentes  I 


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PERDU 

Ene  le  plaignait,  elle  pleura  snr  lui  plus  d'une  fois;  elle  eût  dcmné 
beaucoup  pour  appreudre  qu'il  était  mort-  Déchu  à  ce  degré  1.,.' 
Pourtant,  il  aurait  pu  être,  avec  cette  volonté  si  énergique  et  ce 
courage,  un  brave  et  honnête  homme.  Msds  toute  sa  force  avait 
été  tournée  contre  le  bien. 

—  Que  Dieu  lui  pardonne  I  répétait  à  chaque  instant  miss  Ho- 
ratia. 

Une  sorte  de  remords  la  poursuivait;  peut-être  n'aundt-elle 
pas  dû  le  laisser  partir,  peut-être  n'aurait-elle  pas  dû  le  perdre 
de  vue  ainsi  pour  toujours. 

Hélas  I  il  lui  eût  été  impossible  de  faire  'autrement.  La  jndé 
qu'elle  ressentait  pour  lui  ressemblait  à  celle  que  Dieu  peut  avoir 
pour  le  pécheur.  Elle  avait  pitié  des  entraînements  auxquels  il 
avait  cédé,  elle  avait  pitié  même  de  ses  vices  volontaires,  elle 
souffrait.  C'en  était  fait  de  son  roman.  Néanmoins,  les  gens  du 
village  en  parlèrent  encore  tout  bas  aux  étrangers.  Ni  Nelly  ni 
Mélisse  ne  surent  de  quelle  façon  navrante  elle  avait  perdu, 
pour  la  seconde  fois,  celui  qui  l'avait  aimée.  Personne  ne  s'a^^erçut 
du  moindre  changement;  la  fidèle  Mélisse  remarqua  seulement 
que  la  dent  de  baleine  avait  disparu  de  sa  place  dans  la  cfaamhre 
de  miss  Dane,  qui  vieillissait  à  vue  d'œil,  au  dire  de  ses  amis. 

Maintenant,  elle  est  tout  de  bon  une  vieille  femme.  Mais,  bien 
qu'elle  reconnaisse  que  quelque  chose  manque  à  sa  vie,  elle  se 
montre  aussi  tranquillement  satisfaite  que  jamais  du  sort  que  lui  a 
fait  la  Providence.  C'est  le  contentement  de  l'hiver  f^tôt  que  celui 
de  Tété;  les  fleurs  sont  depuis  longtemps  fanées,  ensevelies  sous 
la  neige. 

Sarah  0.  Jewett. 

Traductmi  de  Th.  Bentzon. 


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NOS  ÉCOLES  MILITAIRES 


SAINT-CYR 


PRESIIÈRE  PARTIE  {fin) 

Saint-Cyr  après  la  guerre  de  1870.  —  L'organisation  de  1873.  —  L'élévation  des 
pregfHBmes  et  M.  laies  Siimn.  —  LVinganiastioo  actuelle  et  le  décret  do  1883.  *- 
L'enseignement  à  Saint-Cyr  en  1887. 

On  âte  avec  raison,  coiBfme  un  exemple  de  ce  que  peuvefnt  la 
lîrBîtë  et  la  volonté  chez  nn  penpie  décidé  à  tout  pour  reprendre 
le  rang  dont  une  guerre  malheureuse  l'a  dépossédé,  la  conduite 
de  Isc  Prusse  après  1806. 

Le  désastre  d'Iéna,  la  défaite  d'Auerstsedt  et  la  débâcle  qui  9h- 
Vîrent  ces  deux  journées  ayaimt  amené  l'anéantissement  à  peu 
près  complet  de  la  monarchie  de  Frédéric  U.  Ses  armées  détraites, 
son  trésor  perdu,  ses  places  occupées,  que  demeurait-il  i  la 
Prusse  au  commencement  de  4807?  Et  cependant  des  houmies 
comme  Schamhorst,  comme  Kleist,  comme  Blûcher  ne  désespé- 
rèrent pas  de  la  patrie.  Grâce  à  leurs  efforts,  grâce  à  des  cosibi- 
naisons  judicieuses  et  prévoyantes,  la  nation,  secouée  dans  sa 
torpeur,  s'apprêta  généreusement  pour  de  nouvelles  luttes,  et  dès 
1813,  à  la  mort  de  Schamhorst,  elle  étsût  assez  forte  pour  entrer 
à  nouveau  dans  une  coalition  dirigée  contre  la  France.  Sans  doute, 
à  cette  époque,  la  Prusse  souffrait  encore  de  blessures  récentes  ; 
sans  doute  aussi  elle  ne  put  apporter  à  ses  alliés  que  d'assez  faibks 
moyens,  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  cet  appoint  fut  tel,  que 
Napoléon  dut  en  tenir  compte;  et  qui  sait  s'il  ne  fut  pas  la  goutte 
d'eau  qui  fift  déborda  le  vase? 

Vu  peu  plus  tard,  en  1815,  quand  tout  le  nK)nde  en  Europe 
ne  parta  pkis  que  de  paix,  ne  songea  plus  qu'au  repos,  nous 
voyons  la  Prisse  entamer  Tœuvre  lente  de  réorganisation  qui  la 
mènera,  cinquante  ans  plus  tard,  à  Sadowa  et  à  1870. 

^  Vo7«  le  CoJT&^mdaU  du  25j8epiembrd  1887* 


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124  NOS  ÉCOLES  MIUTAIRES 

L'histoire,  racontant  un  jour  comment  la  France,  au  lendemain 
de  1870,  essaya  de  se  relever  d'un  désastre  inouï  dans  son  histoire,, 
ne  nous  trouvera  pas  sans  doute  inférieurs  à  la  Prusse.  Elle  ne 
dira  pas  sans  étonnement  l'élan  avec  lequel  notre  pays,  en  proie  à 
un  système  politique  aussi  démoralisateur  que  la  république,  put 
payer  en  trois  années  cinq  milliards  de  francs  à  son  vainqueur,  et 
organiser  du  jour  au  lendemain  une  armée  refaite  de  toutes  pièces, 
munie  à  nouveau  de  tous  les  accessoires,  de  tout  le  matériel,  des 
rouages  multiples  sans  lesquels  ne  marche  plus  une  armée  moderne. 

Dans  cette  reconstitution  générale  de  l'élément  militaire,  nos- 
écoles  spéciales  devaient  être  tout  naturellement  l'objet  d'une 
attention  particulière.  Cependant,  comme  l'organisation  de  4870 
était  bonne,  on  jugea  convenable  de  n'y  toucher  qu'avec  prudence, 
et  les  remaniements  effectués  à  Saint-Gyr  au  lendemam  de  la 
guerre  portèrent  de  préférence  sur  les  matières  que  devait  com- 
prendre l'enseignement. 

Les  modifications  organiques  se  bornèrent  à  mettre  à  la  tète  de- 
chaque  compagnie  un  capitaine,  alors  qu'avant  la  guerre  il  n'y 
en  avait  qu'un  par  division  ;  à  créer,  en  outre  des  professeurs  ûtx^ 
laires  de  chaque  cours,  quatre  professeurs  adjoints. 

En  ce  qui  concernait  la  cavalerie,  un  décret  du  président  de  la 
République  en  date  du  8  mai  1873  décida  que  dorénavant  tous  les 
élèves  de  première  année  serviraient  pendant  un  an  dans  l'infan- 
terie et  que,  seulement  à  la  fin  de  la  première  année,  il  serait  établi 
une  liste  d'aptitude  à  la  cavalerie  par  une  commission  composée 

Du  général  commandant  l'École, 

Du  commandant  en  second. 

De  l'officier  supérieur  chargé  des  exercices  de  la  cavalerie. 

Et  d'un  des  officiers  instructeurs. 

Les  élèves  inscrits  sur  cette  liste  devaient  exercer,  d'après  leur 
rang  de  passage  en  première  division  (deuxième  année),  leur  droit 
d'option  pour  la  cavalerie,  et  la  liste  définitive  était  formée  ea 
prenant  sur  cette  liste,  d'après  leur  rang,  le  nombre  d'élève» 
nécessaire  pour  le  recrutement  en  officiers  des  armes  à  cheval. 

Quant  aux  remaniements  qu'on  fit  subir  aux  méthodes  d'ensei- 
gnement, ils  furent  plus  importants. 

Tout  d'abord,  les  anciens  cours  de  mathématiques,  d'histoice 
générale,  de  physique  et  de  chimie  —  les  seules  chaires  occupées 
par  des  professeurs  civils  —  furent  définitivement  supprimés.  La 
vérité  est  qu'ils  demeuraient  d'une  inutilité  réelle,  s'adressant  à 
des  jeunes  gens  qui  avaient  poussé  leurs  études,  au  collège,  biea. 
au  delà  des  matières  enseignées  dans  ces  cours.  Quant  aux  autres 
branches  de  l'enseignement,  —  branchées  purement  militwes,  — 


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NOS  ÉCOLES  MILITAIRES  125 

comme  rartilleriey  la  fortification,  l'art  militaire,  elles  dareot  se 
pWer  ara  méthodes  pratiques  et,  disons  le  mot,  terre  à  terre,  dont 
on  était  an  peu  trop  sorti  à  la  fin  de  l'empire. 

En  artillerie,  on  parla  un  peu  moins  de  l'histoire  des  armes  chez 
les  anciens  et  l'on  donna  aux  élèves  quelques  détails  de  plus  sur 
la  construction  des  canons  Lahitolle  ou  de  Bange.  En  fortification, 
l'ëpure  traditionnelle  dd  front  de  Vauban  dut  faire  place  à  la 
fortification  polygonale  et  à  l'étude  des  types  modernes  construits 
en  Al/emagne,  en  Autriche,  à  Anvers,  d'après  les  idées  de  notre 
grand  Hontalembert. 

En  art  militaire,  on  ne  consacra  plus  que  quelques  heures  à 
l'étude  des  formations  grecques  et  romaines,  et,  sans  abandonner 
complètement  l'étude  de  la  stratégie,  on  enseigna  aux  élèves  les 
opérations  pratiques  du  service  en  campagne.  Quant  à  l'histoire 
militaire,  elle  négligea  Arbelles,  Leuctres  et  Mantinées  pour  étudier 
en  grand  détail  Sadowa,  Gustozza  et  les  diverses  batailles  de  i870. 

L'étude  de  la  géologie  entra,  avec  quelque  exagération  peut- 
être,  dans  le  cours  de  géographie,  et  il  n'y  eut  pas  jusqu'à  l'admi- 
nistration et  la  législation  qui  ne  fussent  enseignées  d'une  façon  plus 
pratique. 

Quant  aux  programmes  d'entrée,  ils  avaient  encore  été  renforcés. 
D'après  l'instruction  pour  l'admission  à  l'École  en  1873,  ces  pro- 
grammes comprenaient  à  l'examen  écrit  : 

Une  composition  de  littérature  française, 

Une  composition  d'histoire. 

Un  croquis  de  géographie, 

Une  version  latine, 

Une  composition  mathématique  portant  sur  une  ou  plusieurs  ques- 
tions mathématiques, 

Un  calcul  logarithmique. 

Le  tracé  d'une  épure  de  géométrie  descriptive, 

Un  tbtoie  allemand. 

Un  dessin  d'imitation, 

Un  lavis  à  l'encre  de  Chine. 

Jamais  les  examens  n'avaient  été  aussi  chargés,  et  les  hommes 
les  plus  compétents  signalèrent  l'inconvénient  qu'il  y  avait  à  grossir 
outre  mesure  la  somme  des  matières  exigées  d'un  candidat  de  seize 
ans. 

«  Si  vous  comparez  le  concours  d'admission  en  1810  à  ceux  de 
1830  ou  de  1873,  écrivait  à  cette  époque  M.  Jules  Simon,  vous 
TOUS  convaincrez  qu'on  lui  a  fût  faire  un  terrible  chemin. 

«  C'est  d'abord  un  programme  tout  uni  qu'un  élève  ordinaire 
peut  préparer  en  un  an  sans  trop  de  fatigue.  Peu  &  peu  les 


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126  NOS  ÉCOLES  lULUid&ES 

exigences  augmentent,  et  aujourd'hui  elles  sont  telles,  qu'il  faut  se 
fatiguer  et  s'épuiser  pour  passer  un  examen  passable.  Ce  n'est  pas 
que  l'École  elle-même  ait  absolument  besoin  qu'on  sache  tout  cela; 
mais  c'est  l'examinateur  qui,  ne  sachant  plus  comment  choisir, 
augmente  la  part  du  hasard  pour  diminuer  d'autant  la  sienne.  S'il 
n'y  a  qoe  vingt  questions,  tout  le  monde  les  étudiera;  s'il  y  en  a 
deux  cents,  le  meilleur  élève  en  possédera  au  plus  cent  cinquante. 
Assurément,  c'est  un  malheur  pour  ce  dernier  de  tomber  sur  ce 
qu'il  ne  ssdt  pas;  mais  la  consdence  du  juge  est  à  couvert.  Cela  est 
dans  la  logique  du  système  ;  il  est  impossible  qu'on  n'arrive  pas  à  ce 
résultat.  11  est  aussi  dans  la  logique  du  système  qu'aux  difticultés 
qui  naissent  du  programme,  l'examinateur  ajoute  celles  qui  naissent 
d'une  certaine  façon  de  poser  les  questions  et  d'argumenter  contre 
l'élève.  On  en  vient  à  diercher  les  questions  les  plus  captieuses, 
qui  sont  loin  d'être  les  plus  importantes.  Il  n'y  a  pas  de  concours, 
en  quelque  genre  que  ce  soit,  qui  n'aboutisse,  à  la  longue,  à  cette 
conséquence;  et  pourtant,  quand  on  en  est  là,  on  va  directement 
contre  le  but  qu'on  se  propose,  et  l'art  de  subir  un  examen  se 
substitue  à  l'étude  sérieuse  et  réellement  efficace.  » 

Que  pourrions-nous  ajouter  à  ces  paroles  si  profondément  vraies? 

Quoi  qu'il  en  fût  des  objections  qu'avait  soulevées  l'élévation  des 
programmes  d'entrée  à  Saint-Cyr  en  1873,  on  laissa  les  choses  en 
l'état  jusqu'en  1882,  époque  à  laquelle  furent  effectués  à  Saint-Cyr 
d'importants  remaniements. 

Non  seulement  les  programmes  d'admission  furent  légèrement 
simplifiés,  —  comme  on  le  verra  un  peu  plus  loin,  —  mais  encore, 
le  système  d'enseignement  fut  largement  remanié  et  mis  en  entière 
concordance  avec  les  principes  tactiques  contemporains. 

Comme  Saint-Cyr  est  placé  aujourd'hui  encore  sous  le  régime 
inauguré  en  1882,  nous  nous  arrêterons  avec  quelque  insistance 
sur  le  décret  d'organisation  de  cette  dernière  année,  tant  en  ce 
qui  concerne  la  constitution  intérieure  de  l'École  qu'au  point  de 
vue  du  régime  des  examens  d'entrée. 

L'état-major  de  l'École  comprend  aujourd'hui  : 

1  général  de  brigade,  commandant, 

1  colonel  commandant  en  second, 

1  chef  de  bataillon  d'infanterie  commandant  le  bataillon, 

1  major, 

1  capitaine  trésorier, 

1  lieutenant  adjoint  au  trésorier, 

1  aumônier. 

Le  bataillon,  scindé  en  deux  demi-bataillons  et  huit  compagnies 
<:ompte  comme  cadres  : 


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NOS  ÉOOLCS  MUITÀlRtSI  fTT 

8  capitsdoes, 

8  lieutenants, 

1  lieutenant,  directeur  des  exercices  d'escrime  et  de  gymnastique* 

8  adjiKlants  d'infanterie, 

1  clairon  major, 

1  caporal  clairon, 

16  clairons. 

D'après  le  règlement  de  1882,  l'option  des  élèves  pour  la  cava- 
lerie n'a  plus  lieu  à  la  fin  de  la  première  année  comme  cela  avait 
été  fixé  en  1873,  mais  bien  aux  examens  de  Pâques,  c'est-à-^fire 
environ  au  bout  de  six  mois  de  séjour  à  l'École.  Les  élèves  com- 
pris sur  cette  liste  —  établie  généralement  de  façon  à  compter  un 
nombre  de  cavaliers  supérieur  d'un  quart  aux  besoins  présumés  de 
la  cavalerie  —  reçoivent  des  leçons  spéciales  d'équitation  jusqu'à 
la  fin  de  l'année  scolaire. 

Le  cadre  de  la  section  de  cavalerie  comprend  : 

1  chef  d'escadron,  commandant, 

2  capitaines  instructeurs, 
ft  lieutenants  instructeurs, 
1  vétérinaire, 

3  adjudants  sous-instructeurs, 

6  maréchaux  des  logis,  sous-instructeurs  adjoints. 

Viennent  ensuite  les  cavaliers  de  manège  et  ce  qu'on  appelle  le 
cf  petit  état-major  »,  c'est-à-dire  le  personnel  nécessaire  pour 
soigner  les  chevaux  de  l'École,  un  personnel  d'artillerie  et  du  génie 
pour  le  tir  du  canon  ou  les  travaux  de  fortification,  12  sergents 
prévôts  d'escrime,  6  sergents  moniteurs  de  gymnase,  1  vague- 
mestre, etc. 

Le  personnel  attaché  à  l'enseignement  est  composé  de 

1  lieutenant-colonel,  directeur  des  études, 

2  capitaines  sous-directeurs, 

4  adjudants,  surveillants. 

Plus  d'un  certain  nombre  de  professeui-s  du  grade  de  chef  de 
bataiUoo,  assistés  chacun  de  quatre  professeurs-adjoints  du  grade 
de  capitaine. 

Comme  nous  le  disions  plus  haut,  les  cours  de  Saînt-Cyr  ont  été 
établis  de  façon  qu'un  élève  puisse,  à  la  rigueur  et  dans  des  cir- 
constances spéciales,  être  nommé  soi^-lieutenant  au  bout  de  sa 
première  année  d'études.  Ce  principe,  qui  était  admis  déjà  avant 
1870,  a  été,  depuis  la  guerre,  appliqué  d'une  manière  plus  judicieuse. 
Cest  ainsi,  —  comme  nous  l'avons  dit  également,  —  que  toutes  les 
chaires  d^es  ont  été  supprimées,  sauf  celle  de  littérature,  et  que 
l'enseignement  est  devenu  purement  militaire. 


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m  NOS  ÉCOLES  MlUTAIRES 

La  constitution  organique  de  Saint-Cyr»  telle  que  nous  venons 
de  la  donner,  est  l'œuvre  de  M.  le  général  Campenon,  et  il  faut 
considérer  également  comme  l'œuvre  de  cet  officier  général  les 
règles  pour  l'admission  à  l'École,  telles  que  son  successeur  au 
ministère,  M.  le  général  Billot,  les  fit  approuver  par  le  président 
de  la  république,  le  9  février  1882. 

D'après  l'instruction  qui  porte  cette  dernière  date,  certaines 
modifications  furent  apportées  à  ce  qui  se  passait  depuis  1873. 

Depuis  4882,  nul  ne  peut  être  admis  aux  compositions  s'il  ne 
justifie  de  la  possession  du  diplôme  de  bachelier  es  sciences  ou  du 
certificat  de  première  épreuve  du  baccalauréat  es  lettres.  Un  avan- 
tage de  vingt  points  est  accordé  aux  candidats  pourvus,  soit  du 
diplôme  de  bachelier  es  lettres  complet,  soit  du  diplôme  de  bache- 
lier es  sciences  et  du  certificat  de  première  épreuve  du  baccalau- 
réat es  lettres.  La  production  des  deux  diplômes  complets  entraîne 
un  bénéfice  de  cinquante  points. 

Les  compositions  écrites  se  font  généralement  à  la  fin  de  juin 
dans  les  villes  suivantes  :  Alger.  —  Besançon.  —  Bordeaux.  — 
Brest.  —  (îaen.  —  Clermont-Ferrand.  —  Dijon.  —  Douai.  —  Gre- 
noble. —  La  Flèche.  —  Lorient.  —  Lyon.  —  Marseille.  —  Mont- 
pellier. —  Moulins.  —  Nancy.  —  Paris.  —  Poitiers.  —  Rennes. 
—  Rouen.  —  Toulouse.  —  Tours.  —  Versailles. 

Elles  comprennent  : 

1""  Une  composition  française  de  la  classe  de  mathématiques  élé- 
mentaires (2*  année)  *. 

2^  Un  thème  allemand.  Les  caractères  allemands  doivent  être 
employés  pour  l'écriture  de  ce  thème  2. 

3**  Une  composition  mathématique  comprenant  une  ou  plusieurs 
Questions,  et  un  calcul  logarithmique  avec  les  tables  de  Callet  à 
sept  décimales. 

â"*  Le  tracé  d'une  épure  de  géométrie  descriptive  d'après  des 
données  numériques,  dont  le  sujet  est  pris  tantôt  dans  la  géomé- 
trie descriptive  et  tantôt  dans  les  plans  cotés. 

5*»  Une  épreuve  de  dessin  d'imitation  comprenant  :  l""  la  réduc- 
tion au  trait  d'une  académie  dans  une  proportion  donnée;  2""  la 
copie  ombrée  d'un  paysage  (genre  Galame)  ^. 

*  Cette  composition,  appréciée  autrefois  au  point  de  vue  du  style  et  de 
l'orthographe,  ne  Test  phis  qu'au  poiut  de  vue  du  style.  Toutefois  le  correc- 
teur donne  à  l'orthographe  une  note  fictive  et  si  cette  note  n'est  pas  10  au 
moins,  le  candidat  est  exclu. 

3  A  partir  de  1888,  le  thème  allemand  devra  être  fait  sans  dictionnaire. 

'  A  partir  de  1888,  la  réduction  de  Tacadémie  sera  remplacée  par  uix 
dessin  d'après  la  bosse. . 


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NOS  ÉCOLES  MILITAIRES  129 

6""  Un  lavis  à  teintes  plates  et  à  teintes  fondues,  exécuté  &  l'encre 
de  Chine. 

Comme  on  le  remarque,  la  version  latine  a  été  exclue  de  ces 
épreuves,  et  il  faut  voir  là  une  concession  à  cette  tendance  moderne 
d*aprës  lesquelles  les  humanités  seraient  rayées  des  programmes 
universitaires. 

Cest  un  fait  qui  nous  parait  regrettable,  car  jusqu'ici  les  lettres 
avaient  été  en/aveur  dans  l'armée,  où  elles  demeuraient  un  passe* 
temps  dans  la  période  d'activité,  une  consolation  quand  l'heure  du 
repos  avait  sonné.  Les  mains  qui  tiennent  l'épée  ont  souvent  manié 
la  plume  avec  une  grâce  dont  on  ne  les  aurait  pas  cru  capables, 
témoins  ces  cent  et  quelques  traductions  d'Horace  dues  à  des 
officiers,  à  des  militaires  de  tous  grades,  dont  un  nombre  respectable 
de  vieux  colonels. 

Les  examens  oraux  sont  passés  par  les  élèves  reconnus  admis- 
sibles, —  c'est-à-dire  ayant  faut  avec  succès  les  compositions 
écrites,  —  devant  une  commission  qui,  après  avoir  commencé  ses 
opérations  à  Paris,  se  transporte  ensuite  à  La  Flèche,  Rennes, 
Poiders,  Toulouse,  Nîmes,  Lyon,  Besançon  et  Nancy. 

Les  matières  exigées  pour  les  examens  oraux  sont,  très  sommai- 
rement résumées  : 

V arithmétique^  depuis  la  numération  décimale  jusqu'aux  racines, 
en  passant  par  les  fractions,  les  proportions,  les  noaà)res  décimaux 
et  Je  système  métrique. 

Valgèbre.  Calcul  algébrique,  fractions.  Équations  du  premier  et 
du  deuxième  degré.  Maxima  et  minima.  Logarithmes.  Extraction 
des  racines  cubiques. 

La  géométrie.  De  la  ligne  droite  et  du  plan  à  la  mesure  des 
surfaces.  Polyèdres,  cônes  et  cylindres.  Sphère.  Section  plane* 
Courbes  usuelles  :  Ellipse,  parabole,  hyperbole,  hélice.  Sections 
planes  du  cône  droit  à  base  circulaire. 

Géométrie  descriptive.  De  la  représentation  du  point,  de  la 
droite  et  du  plan,  avec  surface  de  révolution.  Projections  stéréogi'a- 
phigaes  et  de'Mercator.  Intersection  d'un  plan  et  d'un  cône  de 
révolution. 

Géométrie  cotée.  Projections  cotées,  notions  sur  les  surfaces 
topographîques. 

Trigonométrie  rectiligne.  Arcs  positife  et  arcs  négatifs.  Révo- 
lution des  triangles. 

Mécanique.  Cinématique.  Dynamique. 

Cosmographie.  Sphère  céleste.  De  la  terre.  Du  soleil.  Mesure  du 
temps.  Système  de  Copernic.  Ld  de  Kepler. 

Physique.  Pesanteur.  Chaleur.  Magnétisme.  Électricité.  Lumière. 

iO  OCTOBKB  1887.  9 


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130 


NOS  ÉCOLES  inLITÂIRES 


Chimie.  Corps  composés  et  corps  simples.  Acides,  bases,  corps 
neutres.  Métaux. 

Géographie,  Les  continents.  L'Europe.  La  France.  Constitution 
géologique,  hydrographie  et  orographie.  Chemins  de  fer,  routes, 
canaux. 

Histoire.  De  Henri  IV  à  1870. 

Langue  allemande.  Thème  au  tableau.  Lecture  et  explication 
d'un  texte  et  d'un  manuscrit.  Conversation. 

Les  coefficients  attribués  à  chaque  composition,  c'est-à-dire  le 
chiffre  par  lequel  on  multiplie  la  note  attribuée  à  chaque  compo- 
sition ou  chaque  examen  oral  sont  les  suivantes  : 

Composition  française 16 

Composition  mathématique  et  calcul  logarithmique .  10 

Épure 6 

Dessin  d'imitation 3 

Lavis  à  l'encre  de  Chine 2 

Thème  allemand 5 

Total.     ...     42 

Les  compositions  étant  cotées  de  0  à  20,  suivant  leur  force,  sup- 
posons qu'un  candidat  ait  obtenu,  pour  sa  composition  française,  12. 
On  multiplie  12  par  le  coefficient  16,  ce  qui  lui  donne  192  points. 
Un  autre  qui  aura  eu  14  obtiendra  224  points.  Au  point  de  vue  de 
l'examen  d'entrée,  il  convient  donc  que  les  élèves  soient  forts 
surtout  dans  les  matières  dont  le  coefficient  est  élevé,  puisque  la 
liste  d'admission  est  établie  d'après  le  total  des  points.  Prenons, 
par  exemple,  deux  élèves,  l'un  très  fort  en  littérature,  l'autre  très 
fort  en  mathématiques,  et  supposons  qu'ils  aient  obtenu  les  notes 
suivantes  pour  les  diverses  compositions  écrites  : 


Premier  élèye 


Kombi^ 

de 
points 


Composition    fran- 
çaise   20X16  «=320 

Composition  mathé- 
matique.   .    .    .  5  X  iO  «    50 

Épure 4  X    6  —  24 

Dessin 10  X    3  =   30 

Layis 6x   2«   12 

Allemand.     .    .    .  16  X   5  —  80 

"5Î6 


Denzlème  élève 

Composition  fran- 
çaise  5  X  16 

Composition  mathé- 
matique, 

Épure.  . 


Kombr« 

de 
pointa 

-=    80 


Dessin. 
Lavis.  . 
Allemand 


20  X  10  =  200 
45  X  6==  90 
15  X  3=  4S 
20  X  2=  40 
10  X    5«   50 

loi 


On  voit  que  le  premier,  bien  que  n'ayant  qu'une  seule  note  20, 
un  seul  16,  et  tout  le  reste  égal  ou  inférieur  à  10,  obtiendra  cepen- 


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m^  ÉCOLES  MIUTÀIRES 


131 


dant,  à  l'écrit,  un  nombre  de  points  supérieur  au  second  élève  qui  a 
obtenu  deux  20,  deux  15,  un  10  et  un  5  *. 

Cette  supériorité  attribuée  à  la  composition  française  est  une 
juste  compensation  pour  la  suppression  de  la  version  latine,  et  il 
faut  espérer  que,  grâce  à  elle,  le  niveau  littéraire  de  notre  grande 
École  miKtaîre  ne  décroîtra  pas  sensiblement. 

Le  calcul  que  nous  venons  de  fsdre  pour  les  examens  écrits  est  à 
répéter  pour  lés  examens  oraux  dont  les  coefficients  sont  : 


SCIE5CBS  MATHEMATIQUES 

Arithmétique iO 

Algèbre  et  trigonométrie ...  10 

Géométrie 10 

Géométrie  descriptive ....  7 

Géométrie  cotée 3 

Mécanique 10 

Cosmographie 10 


SCIENCES  PHYSIQUES 

Physique 10 

Chimie 5 

LETTRES 

Histoire 14 

Géographie 14 

Allemand 10 

Anglais  (facultatif) 2 


En  ce  qui  concerne  l'aptitude  physique  qui  donne  lieu  à  trois 
examens  d'équitation,  de  gymnastique  et  d'escrime,  le  coefEcient 
est  de  2  pour  chaque  note. 

Aussitôt  que  le  chiffre  des  candidats  à  recevoir  a  été  déterminé 
par  le  ministre,  la  liste  des  admis  est  arrêtée,  puis  publiée  par  le 
Journal  officiel  quelques  jours  avant  la  rentrée.  Cette  rentrée  a 
lien  généralement  dans  les  derniers  jours  d'octobre. 

Dans  l'Écdle  même,  les  cours  suivis  par  les  Saint-Cyriens  sont, 
ainsi  que  nous  l'avons  dit  déjà,  purement  militaires,  à  l'exception 
du  cours  de  littérature,  pour  lequel  on  a  conservé  un  professeur  de 
l'Université. 

Les  matières  embrassées  par  ces  cours  sont  l'artillerie,  la  forti- 
fication, la  topographie,  l'art  et  l'histoire  militaires,  la  géographie  et 
la  statistique,  la  législation  et  l'administration  militaires,  la  litté- 
rature française,  l'allemand  et  le  dessin. 

Enseignées  d'après  les  méthodes  les  plus  récentes  et  suivant  cet 
esprit  pratique  que  nous  avons  signalé  déjà  un  peu  plus  haut,  les 
diverses  branches  des  sciences  militaires  étudiées  à  Saint-Cyr  cons- 
tituent un  faisceau  bien  amalgamé  qui,  comme  niveau  intellectuel, 
surpasse  sans  doute  tout  ce  qui  a  été  obtenu  jusqu'ici. 

*I1  y  a  lieu  de  tenir  compte  ici  que  les  notes  au-dessous  de  10  sont 
portées  pour  mémoire  seulement  et  n'augmentent  pas  le  nombre  de  points  du 
candidat.  Malgré  cette  restriction,  le  premier  élève  dont  nous  parlions  plus 
haut  aurait  encore  l'avantage  sur  le  second.  En  déduisant  les  trois  notes 
iûfériaires  à  10  du  numéro  1,  on  obtient  430  points;  en  défalquant  Vunique 
ûote  au-dessous  de  10  du  numéro  2,  on  arrive  seulement  à  425  points. 


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132  NOS  EGOLES  MIUTAIRES 

Au  surplus,  ce  n'est  point  seulement  au  point  de  vue  de  ren- 
seignement que  l'École  a  gagné  sur  ce  qu'elle  était  jadis.  Sous  le 
rapport  du  bien-être  individuel,  de  l'hygiène,  des  soins  donnés 
aux  élèves,  de  grands  progrès  ont  été  effectués,  et  de  nouveaux  le 
seront  encore. 

Il  faut  dire  d'ailleurs  que  les  douceurs  apportées  dans  la  vie  des 
élèves  n'empêchent  pas  que  le  régime  général  ne  soit  rude  et  que 
l'ensemble  de  l'existence  menée  par  ces  jeunes  gens  ne  constitue 
un  véritable  entraînement.  On  s'en  rendra  compte  dans  la  deuxième 
partie  de  ce  travail. 


DEUXIÈME   PARTIE 

LA   VIE  A  l'école 


I.  Lo  régime  des  compagnies  de  cadets  sons  Tancienne  monarchie.  La  brimade  sous 
le  premier  Empire,  f—  IL  La  brieiade ,  de  la  Restauration  à  aujourd'hui.  — 
m.  La  vie  à  Saint-Cyr.  Les  cours.  Les  triomphes.  La  garde.  La  salle  de  police. 
L'infirmerie.  —  IV.  La  vie  en  1887.  Une  journée  d'hiver.  L'École  à  l'extérieur. 
L'Ébole  à  Chàlons. 

Pans  les  pages  qui  précèdent,  nous  avons  donné  l'organisation 
officielle  de  Y  Ecole  militaire  en  prenant  cette  institution  à  ses  pre- 
mières années  et  la  conduisant  jusqu'à  nos  jours;  cependant  l'étude 
que  nous  avons  entreprise  serait  incomplète  si,  après^  avoir  dit  ce 
qu'est  Saint-Cyr  d'après  les  règlements,  nous  n'examinions  sa  vie 
propre,  sa  physionomie  intime,  son  originalité  particulière,  si  nous 
ne  disions  enfin,  ce  qu'est  la  vie  saint-cyrienne. 

Comme  nous  l'avons  fait  pour  la  première  partie,  nous  remon- 
terons aux  origines,  et,  en  étudiant  ce  que  fut,  il  y  a  deux  cents 
ans,  la  vie  dans  les  compagnies  de  cadets,  ce  qu'elle  devint  à 
l'Ecole  de  Pâris-Duverney,  un  peu  plus  tard  à  Fontainebleau, 
nous  trouverons  que,  à  peu  de  choses  près,  les  mœurs  ont  été  les 
mêmes  à  toutes  les  époques,  que  les  traditions  ont  survécu  aux 
réorganisations  officielles  et  même  aux  révolutions  politiques. 

I 

Au  temps  de  Louvois,  les  compagnies  de  cadets  souffrirent  de 
deux  plaies  qu'il  fut  impossible  au  ministre  de  guérir  complète- 
ment :  la  manie  des  duels  et  les  brimades.  On  se  battait  entre 
cadets,  malgré  les  édits,  malgré  les  lois  sévères  qui  réprimaient 
alors  les  combats  individuels,  on  se  battait  avec  fureur  et,  dès  1685» 


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NOS  ÉCOLES  MILITAIRES  133 

OB  dut  fusiller,  ni  plus  ni  moins,  deux  cadets  de  la  compagnie  de 
CharlemoDt,  convaincus  d'avoir  pris  part  à  un  duel  qui  avait  toutes 
les  apparences  d'un  meurtre. 

Quant  aux  brimades,  elles  florissaient  dans  la  pleine  ardeur  de 
leur  jeunesse;  mais,  remarque  particulière,  elles  avaient  pour  vic- 
times non  pas  les  cadets  les  plus  imberbes,  comme  cela  a  lieu 
aujourd'hui,  mais  les  habitants  inoflensif^  des  villes  qui  avaient  le 
bonheur  d'abriter  ces  hôtes  turbulents. 

Le  dix-huitième  siècle  vit  continuer  ces  abus. 

On  était  loin  cependant  des  mœurs  militaires  de  Philippe  YI,  de 
Charles  VII,  et  l'on  n'en  avait  qu'un  vague  souvenir  de  cette  ordon- 
nance d'Henri  II  défendant  aux  gens  de  guerre  de  «  breusler  les 
poultres  et  ais  des  maisons  violentement,  à  seule  fin  de  cuire  les 
aliments  et  chauffer  les  cuisines,  comme  aussi  violenter  les  femmes 
et  filles  et  torturer  le  paulvre  hoste^  ».  Pourtant,  messieurs  les 
militaires  avûent  encore  certaines  privautés  que  nos  jeunes  cadets 
eussent  aimé  à  voir  ne  point  se  perdre  et,  ce  qui  se  passa  à  Effiat, 
Vannée  de  la  création  des  treixe  écoles  préparatoires  dont  nous 
avons  parlé  plus  haut,  est  un  exemple  du  dévergondage  auquel 
se  livraient  sdors  les  ancêtres  de  nos  Saint-Gyriens  actuels. 

Dans  la  nuit  de  Noël  1777,  vers  onze  heures  et  demie,  une  quin- 
zaine de  cadets  de  l'École  préparatoire  dirigée  par  les  religieux 
Oblats  du  Saônt-Esprit,  escaladent  les  murs  et  se  répandent  un  à 
un  dans  la  ville.  C'est  l'heure  où  la  messe  de  minuit,  suivie  à 
cette  époque  avec  une  ponctualité  qui  n'est  guère  de  mode  aujour- 
d*bm,  a  fait  sortir  de  chez  eux  la  plupart  des  habitants  :  il  fait  un 
froid  intense,  cinq  ou  six  degrés  au-dessous  de  zéro.  Enveloppés 
dans  leur  manteau,  garantis  d'ailleurs  par  l'obscurité,  les  jeunes 
gens  se  glissent  silencieusement  dans  les  rues.  Us  se  sont  partagés 
les  quartiers,  et  chacun  dans  chaque  rue  se  livre  au  manège  sui- 
vant. Un  cadet  s'arrête  à  la  première  porte  qu'il  rencontre,  tire 
de  sa  poche  une  longue  cheville  de  bois,  l'enfonce  vigoureusement 
dans  la  serrure  avec  un  petit  maillet,  puis  va  à  la  maison  suivante 
et  a^t  de  même. 

Pendant  ce  temps-là,  les  bons  Oblats  chantaient  Matines  sans  se 
douter  de  la  singulière  occupation  à  laquelle  se  livraient  leurs  élèves. 

Ce  qui  se  passa  une  heure  plus  tard  est  difficile  à  raconter.  La 
moitié  de  la  population  dut  renoncer  à  rentrer  sous  son  toit,  et  force 
fat  aux  voisins  qu'un  hasard  heureux  avait  épargnés,  d'ouvrir  leurs 
portes  aux  pauvres  victimes  de  cette  singulière  plsdsanterie. 

*  Dépôt  de  la  guerre.  YieiUes  archives.  Recueil  des  ordonnances  concer- 
nant les  gens  de  guerre. 


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m  NOS  ÉCOLES  MILITAIRES 

Avec  une  préméditation  horrible,  les  jeunes  farceurs  avaient  ea 
soin  de  cheviller  tout  spécialement  les  maisons  des  divers  serruriCTS 
de  la  ville,  de  façon  à  être  bien  assurés  qu'aucun  crochet  importun 
ne  serait  disponible  pour  défaire  leur  œuvre. 

Il  y  eut  naturellement  grand  bruit  autour  de  cette  aiïaire,  et  le 
lieutenant  de  police,  qui  avait  eu  personnelletoent  à  souffrir  de  la 
brhnade  que  nous  venons  de  dire,  fit  un  rapport  au  ministre  pour 
signaler  à  sa  colère  la  conduite  des  coupables.  Il  y  avait  eu  enquête^ 
€t  Ton  attendait  la  décision  du  comte  de  Saint-Germain,  quand, 
avaut  que  rien  ne  fût  arrivé  encore,  la  vengeance  prématurée  des 
perturbateurs  se  fit  sentir  d'une  façon  imprévue. 

Dans  une  des  dernières  nuits  de  janvier,  M.  le  lieutenant  de 
police  dormait  d'un  sommeil  profond  dans  l'hôtel  qu'il  occupait  rue 
Chartronne,  quand  de  discrets  coups  de  marteau  retentissent  sur 
le  volet  de  sa  fenêtre  située  au  premier  étage.  Inquiet,  il  s'éveille» 
saute  à  bas  de  son  lit  et  se  demande  ce  que  ce  peut  être.  Il  hésite 
tout  d'abord  à  ouvrir.  Les  coups  redoublent,  timides,  à  peine  sen- 
sibles, mais  répétés  cependant  comme  venant  de  gens  qui  insistent, 
n  se  décide  enfin,  ouvre  la  fenêtre,  pousse  le  volet  et  met  le  nez 
au  vent.  En  cet  instant  un  énorme  pinceau  humide  vient  s'abattre 
sur  ses  deux  joues,  l'aveuglant  et  l'enduisant  d'une  matière  noirâtre 
qu'il  reconnaît  bientôt  pour  du  goudron. 

Il  n'avait  pas  eu  le  temps  d'apercevoir  les  deux  mauvais  plai- 
sants, qui  leur  coup  fait  s'étaient  enfuis  à  toutes  jambes,  emportant 
avec  eux  le  maillet  et  le  pinceau,  l'un  et  l'autre  emmanchés  à 
l'extrémité  de  longues  perches,  avec  lesquels  avait  été  perpétré 
l'attentat. 

Le  malheureux  lieutenant  de  police  ne  pouvait  douter  de  la 
main  qui  avait  porté  ce  coup  :  il  fit  de  cette  nouvelle  avanie  l'objet 
d'un  rapport  fulminant  qui  s'en  fut  à  Paris  rejoindre  l'autre,  el 
bien  qu'aucune  preuve  ne  soit  demeurée  de  la  sévérité  du  ministre, 
il  est  permis  do  penser  que  les  coupables  furent  vertement  punis. 

Quelques  mois  après,  l'École  militaire  était  rétablie  dans  l'établis- 
sement de  Pâris-Duverney. 

La  vie,  dans  cette  école,  n'était  guère  plus  gaie  qu'aujourd'hui, 
et  en  ce  qui  concerne  l'éducation,  on  en  avait  établi  le  régime  de 
façon  à  policer  le  plus  possible  les  moeurs  des  jeunes  gentilshommes 
qu'on  avait  entrepris  d'y  dresser.  Mais,  soit  que  les  maîtres  fussent 
impuissants  à  faire  observer  le  règlement,  soit  que  ces  règlements 
demeurassent  par  eux-mêmes  insuffisants  pour  le  but  qu'ils  se 
proposaient  d'atteindre,  la  discipline  de  la  première  école  militaire 
fut  généralement  relâchée,  à  l'instar  de  la  vie  privée  et  même  de 
la  vie  publique  du  dix-huitième  siècle. 


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SOS  ÉCOLES  MILITAIRES  135 

C'est  de  cette  époque  que  date  l'origine  des  brimades  d'ancien 
à  jeune,  brimades  dont  une  des  plus  redoutées  était  le  cheval  fondu ^ 
une  distraction  qui  ne  pouvait  avoir  lieu  heureusement  que  l'hiver. 
Oa  faisait  un  tas  de  neige,  auquel  un  sculpteur  plus  ou  moin» 
habile  donnait  grossièrement  la  forme  d'un  cheval,  on  invitait 
ensuite  un  cadet  de  première  année  à  monter,  dans  une  tenue  des 
plus  légère,  sur  ce  bucéphale  improvisé,  et  la  victime  devait  rester 
en  selle  jusqu'à  ce  que  la  chaleur  de  son  corps  eût  fait  fondre  sa 
monture.  On  s'imagine  aisément  les  bronchites  et  les  pleurésies  qui 
devaient  succéder  à  de  semblables  exercices  d'équitation. 

Les  officiers  voyaient  et  laissaient  faire  :  cependant,  nous  dit 
Vîntendant  Paris  de  Meyzieu,  «  c'étoient  tous  des  militaires  aussi 
distingués  par  leurs  mœurs  que  par  leurs  services  »;  mais  sans 
doute  ils  jugeaient  que  c'étaient  là  d'inoffensivés  plaisanteries. 

Les  cadets  avaient  chacun  leur  chambre,  et  bientôt  la  mode  vint 
des  brimades  de  nuit  qui  pouvaient  s'exercer  avec  une  plus  grande 
liberté  encore  que  celles  de  la  journée.  Les  choses  en  vinrent  au  point 
qu'on  dut  installer  des  factionnaires  et  commander  des  rondes  pour 
empêcher  les  abus  qui  ne  pouvaient  manquer  de  se  produire.  «  A 
rheure  du  coucher,  nous  dit  encore  ici  Paris,  l'on  pose  des  senti- 
nelles d'invalides  dans  les  salles  où  sont  distribuées  les  chambres 
une  à  une,  et  toute  la  nuit  il  se  fait  des  rondes  comme  dans  les 
places  de  guerre.  On  peut  juger  par  cette  attention  du  soin  que 
i'on  a  de  prévennr  tout  ce  qui  pourroit  donner  occasion  au  moindre 
reproche.  C'est  dans  la  même  vue  qu'un  des  premiers  et  des  prin- 
cipaux articles  des  règlements  porte  une  défense  expresse  aux 
élèves  d'entrer  jamais,  sous  quelque  prétexte  que  ce  soit,  dans  les 
chambres  les  uns  des  autres,  ni  même  dans  celle  des  officiers  et 
des  professeurs,  sous  peine  de  la  prison  la  plus  sévère.  » 

A  la  suppression  de  l'École  militaire,  les  traditions  se  perdirent» 
et  l'ËcoIe  de  Mars  ne  vécut  pas  assez  longtemps  pour  en  créer  de 
nouvelles.  Aussi  quand  l'installation  d'une  nouvelle  École  à  Foû- 
tain^leau  vint  à  nouveau  réunir  sous  un  même  toit  un  certain 
nombre  de  jeunes  gens  destinés  à  vivre  de  la  même  vie,  les  mœurs 
fiaient  nouvelles  et  empruntèrent  aux  éléments  révolutionnaires  le 
cachet  particulier  qui  distingua  cette  rude  époque. 

la  véritable  brimade  prit  alors  naissance,  et  elle  se  développa 
rapidement  avec  des  raffinements  de  cruauté  incroyable  chez  des 
jeunes  gens  que  la  solidarité  militaire  eût  dû  réunir  au  lieu  da 
diyiser.  Les  malheureux  nouveaux  étaient  soumis  à  des  trai- 
tements véritablement  barbares.  En  plein  hiver,  on  les  attachait 
avec  une  corde  qui  les  serrait  au-dessous  des  bras,  et  on  les  pendait 
à  moitié  nus  par  une  fenêtre,  exposés  au  froid,  à  la  neige  et  à  la 


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136  NOS  ÉCOLES  MILITAIRES 

pluie.  La  presse,  qui  consistait  à  pousser  un  recrue  *  dans  le  coin 
d'une  chambre  et  à  lui  faire  supporter  le  poids  de  cinquante  ou 
soixante  élèves  jusqu'à  ce  qu'il  eût  une  ou  deux  côtes  enfoncées, 
était  une  distraction  très  goûtée. 

Cette  manie  de  tourmenter  les  conscrits  se  convertit  en  une 
véritable  rage,  quand  le  chiffre  des  numéros  matricules  qu'on  don- 
nait à  chaque  élève  à  son  entrée  —  et  qui  naturellement  avait 
commencé  par  l'unité  —  approcha  du  chiffre  mille.  Le  malheureux 
qui  entra  avec  le  numéro  2000  fut  jeté  par  les  fenêtres.  Pourquoi? 
parce  qu'il  était  trop  conscrit.  Cette  belle  raison  avait  tant  de  poids 
parmi  les  élèves,  que,  à  l'arrivée  du  numéro  3000,  on  n'eut  qu'un 
moyen  de  lui  éviter  le  sort  réservé  à  ses  trois  zéros,  ce  fut  de  le 
faire  accompagner  pendant  huit  jours  par  un  caporal  et  quatre 
hommes  chargés  de  veiller  sur  sa  vie. 

Le  régime  officiel  de  l'École  était  d'ailleurs  pour  tous  d'une 
sévérité  et  d'une  rigueur  excessives. 

«  Nous  passâmes  l'hiver  de  1805  sans  feu  et  sans  capotes,  a 
écrit  dans  ses  Souvenirs  le  général  baron  Girod  (de  l'Ain);  nous 
nous  levions  tous  les  jours  à  cinq  heures  du  matin  ;  notre  temps 
était  entièrement  rempli  (sauf  les  heures  de  récréation  et  celles 
des  repas)  par  les  études,  les  exercices  militaires,  jusqu'à  neuf 
heures  du  soir,  heure  à  laquelle  nous  devions  être  couchés.  Chacun 
de  nous  avait  sa  couchette  garnie  d'un  matelas  de  soldat,  d'un 
traversin  et  de  draps  pas  trop  grossiers,  qu'on  changeait  tous  les 
quinze  jours.  Nous  faisions  nous-mêmes  nos  lits  et  balayions  à  tour 
de  rôle  ou  par  corvée  les  chambres,  corridors,  escaliers  et  jusqu'aux 
latrines.  Enfin  nous  étions  soumis  au  même  régime  que  les  soldats 
casernes,  mangeant,  comme  eux,  à  la  gamelle,  mais  avec  cette  diffé- 
rence que  nous  ne  faisions  pas  nous-mêmes  notre  soupe,  allant 
seulement  la  chercher  toute  faite  à  l'économat,  d'où  nous  appor- 
tions le  pain  dans  des  sacs,  le  vin  dans  des  brocs,  la  viande  et  les 
légumes  dans  de  grandes  gamelles  de  fer- blanc.  » 

Les  pommes  de  terre,  les  lentilles  et  les  haricots  composaient, 
avec  de  la  viande  de  médiocre  qualité,  le  fonds  de  l'ordinaire; 
quant  à  la  boisson  «  jamais,  dît  encore  ici  le  baron  Girod,  la  Brie 
n'a  fourni  d'aussi  mauvais  vin  que  celui  que  nous  buvions  ». 

Il  était  absolument  défendu,  à  cette  époque,  comme  aujourd'hui, 

de  faire  venir  aucun  comestible  des  restaurants  du  dehors  et, 

•  comme   aujourd'hui  encore,  les  élèves  de  Fontainebleau  étaient 

obligés  d'imaginer  les  stratagèmes  les  plus  abracadabrants  pour 

arriver  à  forcer  la  consigne. 

*  Nous  rappelons  que  dans  tout  le  cours  de  ce  travail  nous  écrirons  recrue 
au  masculin,  (Orthographe  saint-cyrienne.) 


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50S  ÉCOLES  MILITAIRES  137 

k  cette  date,  le  système  des  promotions  n'était  pas  observé 
réguliëremeot  comme  on  Ta  fait  depuis,  et  les  élèves  arrivaient  indi- 
yidaellement  à  TÉcole  à  toutes  les  époques  de  Tannée.  Il  était 
d'usage  que  chaque  entrant,  l'un  des  premiers  jours  de  son  arrivée, 
régalât  ses  camarades  de  chambrée  (on  était  huit  par  chambre),  et 
toute  la  sévérité  du  général  Bellavène  ne  put  jamais  détruire  cette 
coutume  au  maintien  de  laquelle  les  anciens  tenaient  énergique- 
ment.  On  gagnait  à  prix  d'argent  les  domestiques  ou  les  ouvriers 
attachés  à  l'École,  et  ce  n'était  qu'avec  des  peines  infinies  et  au 
poids  de  Tor  que  l'on  se  procurait  de  quoi  fournir  à  ces  repas 
clandestins.  Au  milieu  de  la  nuit,  on  se  relevait  en  silence;  on 
venadt,  à  moitié  nus,  se  raoger  autour  de  la  table  ronde  scellée  au 
milieu  de  la  chambrée,  et  dans  l'obscurité  la  plus  complète,  on  se 
partageait  religieusement  ces  mets  d'autant  plus  délicieux  qu'on 
avait  couru  les  plus  grands  dangers  pour  se  les  procurer. 

En  1805,  les  élèves  avaient  surtout  à  se  défendre  d'un  certain 
portier  qui  joignait  à  ses  fonctions  de  cerbère  inflexible  celle 
d'adroit  surveillant.  Le  général  Bellavène  avait  trouvé  un  moyen 
ingénieux  d'exciter  le  zèle  de  ce  pauvre  diable,  père  d'une  nombreuse 
famille,  c'était  de  lui  attribuer  toutes  les  victuailles  de  contre- 
bande sur  lesquelles  il  pourrait  mettre  la  main.  11  parait  que  ce 
corsaire  d'un  nouveau  genre  faisait  journellement  de  forts  jolies 
prises. 

(1  Les  élèves  nouveaux  étaient  ordinairement  l'objet  de  quelques 
mauvais  tours,  —  le  baron  Girod  est  indulgent,  —  que  les  anciens 
se  plaisaient  à  leur  jouer,  pour  éprouver  leur  caractère  :  ces  sortes 
d'épreuves  tombaient  le  plus  souvent  sur  ceux  dont  les  manières 
ou  la  tournure  offraient  quelque  ridicule,  ou  pour  me  servir  du 
terme  usité,  quelque  chose  de  godiche.  »  Les  duels  étaient  fré- 
quents, et  comme  plusieurs  avaient  eu  une  issue  funeste,  on  retira 
aux  élèves  la  baïonnette  dont,  faute  d'épée,  ils  se  servaient  pour  aller 
sur  le  terrain.  La  difficulté  fut  tournée  par  l'emploi  de  fleurets 
démouchetés,  mêmes  de  bâtons  au  bout  desquels  on  enmianchait 
des  pointes  de  compas  et  nous  laissons  à  deviner  si  des  blessures 
faites  avec  de  telles  armes  étaient  dangereuses. 

Après  le  transfert  de  l'École  de  Fontainebleau  à  Saint-Cyr,  ces 
mœurs  ne  changèrent  point,  et,  s'il  en  faut  croire  un  autre  témoin 
oculaire,  le  régime  ofliciel  de  l'École  fut  loin  de  s'adoucir.  «  Nous 
menions,  écrit  l'auteur  anonyme  auquel  nous  faisons  allusion,  la 
yie  la  plus  propre  à  nous  rendre  malades  ou  insensibles  à  toutes 
les  intempéries  :  car,  pendant  le  rigoureux  hiver  de  1812,  nous 
n'eûmes  jamais  pour  nous  vêtir  d'autre  vêtement  que  le  frac  et  la 
culotte  que  nous  portions  en  été.  Dès  huit  heures  du  matin,  au  mois 


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138  NOS  ÉCOLES  lOUTÂlRES 

de  décembre,  quand  le  jour  luisait  à  peine,  on  aous  conduisait  trois 
fois  par  semaine  à  l'exercice  soit  du  fusil,  soit  du  canon,  et  là  sous 
des  flocons  de  neige  ou  mordus  par  la  bise,  nous  rivalisions  pendant 
deux  heures  avec  nos  frères  aînés  de  Moscou.  N'étant  pas  encore 
dignes  de  geler  en  Russie,  on  nous  essayait  à  Saint-Cyr.  Le  détail 
d'une  seule  de  nos  journées  donnera  l'idée  de  toutes  les  autres,  car 
elles  se  succédaient  toujours  les  n^mes  dans  leur  triste  monotonie. 

«  En  hiver  comme  en  été,  à  quatre  heures  et  demie  du  matin, 
l'inexorable  tambour  faisait  retentir  les  voûtes  de  l'ËcoIe*  Au  mo* 
ment  du  phis  doux  sommeil,  quand,  par  l'heureux  privilège  de  la 
jeunesse,  nous  retrouvions  dans  nos  sooges  les  illusions  du  foyer 
domestique,  le  fatal  instrument  venait  bruyamment  les  mettre  en 
fuite.  Il  fallait,  sans  hésiter,  quitter  la  chaude  atmosphère  du  lit, 
se  jeter  sur  les  carreaux  glacés  de  nos  dortoirs  et  se  laisser  pénétrer 
par  un  humide  et  froid  brouillard,  hôte  assidu  de  ces  vastes  salles 
où  jamais  le  feu  ne  fut  admis.  Heureux  encore  quand  on  pouvait  se 
rendre  paisiblement  dans  les  combles,  pour  y  étudier  à  la  lueur  de 
quelques  lampes.  Plus  d'une  fois  je  me  suis  vu  contraint  de  prendre 
le  fusil  et  d'aller  passer  mes  deux  heures  d'études  au  peloton.  » 

Le  peloton  de  punition,  —  qui  dure  encore  aujourd'hui,  —  se 
tenait  déjà  à  cette  époque  sous  un  hangar  de  la  cour  Wagram, 
qu'on  a  de  nos  jours,  baptisé  zinco  (de  la  couverture  de  zinc  qui  a 
remplacé  la  tuile  du  premier  Empire) .  Là,  depuis  cinq  heures  da 
matin  jusqu'à  sept  et  sous  la  garde  d'impitoyables  sergents  dont 
la  cruauté  était  proverbiale,  les  condamnés  devaient  demeurer 
immobiles,  au  port  d'arme. 

Quel  jues  intervalles  de  repos,  plus  ou  moins  courts,  plus  oa 
moins  rares,  suivant  Thumeur  du  jeune  bourreau  chargé  de  com- 
mander le  peloton,  interrompaient  seuls  le  supplice  auquel  il 
présidait.  Parfois,  un  nouveau  venu,  incapable  de  supporter  plus 
longtemps  sa  torture,  se  laissait  tomber  de  faiblesse  et  de  désespoir, 
—  ce  que  les  anciens  appelaient  alors  faire  la  carpe  frite^  —  mais 
s'il  n'était  qu'à  moitié  évanoui,  on  lui  faisait  boire  un  grand  verre 
d'eau  claire  et  on  le  remettait  sur  pieds. 

A  sept  heures,  rentrée  dans  la  chambre  pour  V astique  et  à  huit 
heures  l'inspection.  C'était  là  surtout  que  s'acquérait  le  droit 
d'aller  au  peloton.  II  serait  trop  long  d'indiquer  toutes  les  minu- 
tieuses vétilles  qui  pouvaient  amener  cette  redoutable  condam— 
nation,  nous  ne  parlerons  que  de  la  manière  de  faire  son  lit. 

Il  fallait  qu'il  présentât  l'aspect  d'un  paralléiipipède  à  angles 
droits  parfaitement  régulier,  et  que  le  traversin,  roulé  sous  la 
couverture,  formât  un  cylindre,  sans  pli,  accompagné  de  deux 
oreilles  irréprochables.  Ce  n'est  pas  tout  :  cette  couverture  dei^t 


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NOS  ÉCOLES  MiLITMRES  19» 

offrir  un  dessin  agréable  et  varié,  laissé  du  reste  à  la  libre  recherche 
des  élèves.  Aussi  voyait-on  chaque  recrue,  armé  tous  les  matins  d'un 
pogoe  et  d'une  brosse,  travailler  sa  malheureuse  couverture, 
relevant  les  brins  de  laine  d'un  côté,  les  courbant  de  l'autre,  pour 
arriver  à  représenter  un  vase  de  fleurs,  des  arabesques,  un  tom- 
beau, quelque  chose  enfin  qui  pût  satisfaire  le  sergent  instructeur. 
Xprès  quoi,  debout,  la  tète  fixe,  immobile,  le  petit  doigt  à  la 
couture  de  la  culotte,  tous  attendûent  leur  sort.  Alors  le  terrible 
sergent  passait  d'un  air  sombre,  jetait  un  regard  sur  Vhomme  et 
sur  le  lit  et,  si  un  pli  le  choquait,  si  un  dessin  lui  déplaisait,  s'il 
avait  quelque  chose  contre  l'élève,  ou  si  seulement  il  était  de 
mauvaise  humeur,  sans  dh'e  un  mot,  il  arrachait  la  couverture^ 
jetait  le  lit  à  terre,  et  tout  était  à  recommencer.  Plus,  bien  en- 
tendu, \e peloton  pour  le  lendemain,  sans  explication  ni  réclamation 
possible. 

A  la  Restauration,  quand,  après  un  intervalle  de  deux  ans  pen- 
dant lequel  l'École  militaire  fut  simplement  préparatoire,  Saint-Gyr 
redevint  un  établissement  spécial  au  recrutement  direct  des  officiers^ 
les  brimades  firent  leur  réapparition  à  l'École,  mais  avec  quelques 
adoucissements. 

La  détente  générale  qui  s'était  emparée  de  tous  les  esprits  devait 
paiement  se  produire  à  Saint-Cyr,  et  effectivement,  les  violences 
qui  avaient  eu  leurs  plus  beaux  jours  à  Fontainebleau,  —  les  défenes- 
traUons  par  exemple,  —  disparurent  complètement.  Ce  serait  cepen- 
dant une  erreur  de  croire  que  la  brimade  fut  alors  supprimée.  Tous 
les  témoins  oculaires,  —  dont  beaucoup  vivent  encore,  —  sont  una- 
mmes  à  déclarer  le  contraire,  et  nous  avons  toutes  raisons  d'ajouter 
foi  à  leurs  témoignages  ^ 

Les  gradés  exerçaient  à  cette  époque  une  autorité  réelle,  même 
sur  leurs  camarades  de  promotion,  leurs  cocons ^  comme  on  disait 
alors  (co-conscrits),  et  comme  cette  hiérarchie  était  difficilement 
admise  par  les  galettes  ^,  il  s'en  suivait  généralement  à  la  sortie 

*  «  Après  deux  années  de  mathématiques,  j'arrivai  à  Saint-Gyr,  le  16  no«^ 
Tembre  1826,  avec  le  numéro  9,  sur  environ  deux  cents  élèves  admis.  J'y 
dns  subir  d'abord  les  vexations  traditionnelles  d'anciens  à  conscrits.  Le  sort 
de  ceux-ci  était  fort  dur  à  cette  époque,  t  (Général  comte  de  Martimprev, 
Sauvenirs  d'un  officier  (Téiat-major,  Paris,  Quantin.  1886.  Introduction,  p.  vi.) 

'  £lève  portant  les  galettes  ou  épaulettes  sans  franges  des  compagnies  du 
centre:  galettes  est  synonyme  à  SaintrGyr,  actuellement  encore,  d'élève 
afEectant  de  négliger  toutes  les  études  ne  concernant  pas  uniquement  le 
métier  militaire,  et  par  conséquent  n'obtenant  aux  examens  qu'un  clas* 
sèment  inférieur.  Les  galettes  ont  toujours  af&ché  un  certain  dédain  pour 
iea  gradés,  qu'ils  accusent  d'obtenir  leurs  galons  grâce  à  des  études  en 
dehon  du  métier  militaire,  et  par  conséquent  peu  dignes  d'intérêt. 


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140  NOS  ÉCOLES  UIUTÀIAES 

de  l'École,  même  entre  élèves  de  la  même  promotion,  de  fréquents 
duels*. 

Nous  ayons  dit  déjà  que  la  monarchie  de  Juillet  avait  été  pour 
Saint-Cyr  une  période  orageuse.  Au  point  de  vue  des  mœurs  inté- 
rieures, ce  fut  un  retour  vers  les  coutumes  du  premier  Empire,  et 
la  brimade  revêtit  à  nouveau  une  violence  qu'elle  avait  un  moment 
abandonnée.  On  en  jugera  par  ce  que  nous  allons  dire  au  chapitre 
suivant. 

II 

L'entrée  à  Saint-Cyr  de  chaque  promotion  de  nouveaux  avsùt 
lieu,  à  cette  époque,  pendant  une  période  qui  a  varié,  suivant  les 
temps,  de  huit  à  quinze  jours.  Au  contraire  de  la  promotion  des 
anciens,  qui  rentraient  le  même  jour,  à  heure  fixe,  réunis,  à 
l'entrée  du  village  ou  à  la  descente  de  la  gare,  en  un  seul  ba- 
taillon, les  recrues  arrivaient  à  l'École  individuellement  escortés 
la  plupart  du  temps  du  père,  de  la  maman,  de  la  soeur,  et  quel- 
quefois de  deux  ou  trois  amis,  Saint-Cyriens  en  herbe. 

Le  conscrit  rentrait  avant  les  anciens  ou  après  eux. 

Quand  il  arrivait  à  l'École  avant  les  élèves  de  première  divi- 
sion, les  choses  se  passaient  mieux  :  il  avait  un,  deux,  trois  jours 
pour  se  faire  à  sa  vie  nouvelle,  prendre  un  air  un  peu  moins 
godiche;  mais  quand  il  y  arrivait  après  la  rentrée  des  anciens,  les 
débuts  dans  la  cour  Wagram  demeuraient  généralement  pénibles. 

En  ISM  les  choses  se  passaient  de  la  manière  suivante.  La 
première  visite  était  pour  le  général.  Un  tambour  de  service  con- 
duisait ensuite  le  nouveau  venu  chez  le  perruquier,  dont  les 
ciseaux  avaient  bientôt  fait  de  faire  disparaître  cheveux,  barbe  et 
moustaches  :  les  premiers  (barbe  et  longs  cheveux)  étaient  pros- 
crits par  la  sainte  ordonnance  du  2  mai  1833;  quant  aux  mousta- 
ches, on  eût  pu  à  la  rigueur  les  conserver,  mais  on  savait  que 
les  anciens  s'y  opposaient,  et  il  fallait  en  passer  par  ob  voulaient 
ces  messieurs. 

On  allait  ensuite  au  magasin  d'habillement  où  un  sergent  plus 
ou  moins  grincheux  vous  faisait  endosser  l'uniforme  dont  l'État 

«  «  Cet  honneur  (celui  d'être  gradé)  imposait  des  devoirs,  car  alors  les 
gradés  à  Saint-Cyr  exerçaient- une  autorité  permanente  sur  leurs  camarades 
dans  les  salles  d'études,  les  mouvements  en  ordre  et  les  dortoirs.  En  outre, 
mon  numéro  de  classement  m'appelait  à  être  chef  d'études  de  la  première 
division.  J'eus  le  commandement  de  la  deuxième  compagnie,  et  comme  IL 
me  fallait  choisir  entre  la  faiblesse,  qui  m'eût  déconsidéré,  et  une  sévérité 
extrême,  qui  serait  l'occasion  de  nombreuses  inimitiés,  je  pris  la  sévérité 
pour  règle.  Elle  eut  comme  conséquences  plusieurs  rencontres  à  ma  sortia 
de  l'École. 


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NOS  ÉGOLCS  MILITAIRES  !4I 

TOtis  faisait  cadeau  moyennant  la 'modique  somme  de  750  francs» 
déposés  au  préalable  chez  le  trésorier;  on  tous  mettsdt  sur  la  tête 
un  immense  shako  cylindrique  d*une  hauteur  démesurée,  on  plaçât 
SOT  vos  épaules  les  deux  galettes  S  auquel  vous  donnait  droit 
votre  qualité  de  jeune  conscrit,  puis,  ainsi  ficelé,  on  vous  envoysdt 
i  la  salle  des  visites  ^  dire  un  dernier  adieu  à  la  famille  appeléîe  i 
juger  de  votre  métamorphose. 

L'effet  était  généralement  spontané  :  la  mère  et  les  sœurs 
s'écriaient  d'une  voix  :  Dieu  !  qu'il  est  laid  I  Quant  au  père,  surtout  si 
c'était  un  ancien  militaire,  il  ne  manquait  pas  de  trouver  son  fils 
superbe. 

Les  adieux  terminés,  votre  guide,  toujours  le  tambour,  vous 
conduisait  au  cabinet  de  service  : 

«  En  chemin,  écrit  M.  Raoul  de  la  Bajre,  vous  aviez  déjà, 
dans  les  corridors,  rencontré  deux  ou  trois  anciens  qui  le  bonnet 
de  police  sur  le  côté,  la  main  dans  leur  fausse-manche  3,  vous 
avaient  regardé  d'un  œil  farouche  et  s'étaient  ensuite  éclipsés  pour 
aller  dans  la  cour  répandre  la  nouvelle  de  votre  arrivée... 

«  On  vous  attend  avec  impatience.  A  peine  avez-vous  paru, 
qu'une  vedette  vous  signale  en  criant  :  Un  recrue!  Ce  mot  produit 
un  effet  magique  :  aussitôt  le  cercle  des  promeneurs  est  rompu, 
soixante  anciens  se  précipitent  sur  vous.  La  terrible  brimade  com- 
mence, il  faut  boire  le  calice  jusqu'à  la  lie.  «  Votre  nom,  monsieur  I 
«  votre  nom!  »  s'écrient,  en  vous  bousculant  et  d'un  air  de  furie, 
vingt  anciens  à  moustaches,  dont  la  tête  est  couverte  d'un  bonnet 
de  police  cassé,  crasseux,  cutotté  comme  une  vieille  pipe  et  posé 
d'une  manière  tellement  oblique,  qu'il  masque  tout  le  sourcil  et 
une  partie  de  l'œil  droit.  «  Votre  nom,  volaille!  votre  nom,  vilsûn 
recrue!  »  vous  disent-ils  en  vous  mettant  le  poing  sous  la  gorge. 
«  Votre  nom,  Monsieur!  »  cent  fois,  deux  cents  fois,  jusqu'au  com- 
mandement de  roulement  *.  »  Allons,  monsieur,  tâchez  de  vous 
«  dépêcher,  \ officier  ^  s'impatiente.  »  Et  le  recrue,  dans  son  effroi, 
répète  son  nom  avec  volubilité  jusqu'à  ce  que  sa  langue  desséchée 
ne  puisse  plus  articuler  de  son.  «  Oh!  quel  nom  monsieur!  vous 
«auriez  bien  fait  de  le  laisser  au  magasin  et  d'en  prendre  un  autre. 
«  A  Venvers,  maintenant,  peut-être  sera-t-il  moins  laid  »...  Les 

'  £paulettes  sans  franges. 

*  Parloir. 

'  Sorte  de  tablier  couvrant  le  haut  du  corps,  et  destiné  à  préserver  la 
tonique  pendant  les  travaux  à  Tétude. 

*  Roulement,  synonyme  de  :  cessez,  assez. 

5  Les  Saints-Gyriens  de  deuxième  année  et  même  les  recrues  entre  eux 
ne  se  désignent  jamais  autrement  :  a  Cet  officier  a  fait  ceci,  cet  officier  est 
allé  là  *,  pour  dire  :  J'ai  fait  ceci,  je  suis  allé  là. 


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142  NOS  ÈGOL£S  MILITAIRES 

premiers  anciens,  fatigués,  laissent  la  place  à  d'autres.  —  «  Qu'ètes- 
«  vous  venu  faire  ici  au  bahut  spécial  '  ?  »  Et  le  recrue,  dans  son 
ingénuité,  de  répondre  :  «  Je  suis  venu  dans  l'espoir  d'être  officier.  » 
A  ce  mot,  la  fureur  des  anciens  est  à  son  comble;  eux  seuls  se 
réservent  ce  titre.  «  Officier  1  vous,  monsieur!  jamais!  vous  ne  sere? 
«  que  caporal-tambour,  au  bout  de  trente  ans  de  service,  et  avec 
«  notre  protection  encore.  » 

Une  batterie  de  tambour  venait  mettre  fin  au  supplice  du  mal- 
heureux recrue,  et  cette  première  brimade  ne  se  renouvelait  géné- 
ralement plus.  Il  est  vrai  qu'il  y  en  avait  d'autres  tout  aussi 
désagréables  et  plus  pénibles  même,  mais  elles  ne  produisaient 
plus  l'impression  de  triste  surprise  du  premier  jour. 

La  récréation,  la  table  et  le  dortoir  étaient  les  trois  endroits  où 
s'exerçaient  le  plus  facilement  les  brimades.  On  a  vu  en  partie  ce 
qu'elles  étaient  en  récréation  ;  à  table,  le  reaiie  devait  généralement 
s'attendre  à  manger  plus  souvent  avec  son  épinglette  ^  qu'avec  sa 
fourchette,  à  donner  à  son  ancien  une  partie  de  son  vin,  voire 
même  de  sa  portion  de  viande,  à  faire  la  salade,  à  découper  d'un 
bout  de  l'année  à  l'autre.  Le  souper  terminé,  l'on  se  rendait  dans 
les  salles  de  jeux  ou  de  récréation,  le  demi -bataillon  de  droite 
comprenant  les  chameaux  (les  anciens)  dans  l'une,  les  graines  (les 
recrues)  dans  l'autre.  Au  milieu  de  ces  salles  se  trouvait  un  rond^ 
un  cercle,  semblable  à  la  corbeille  des  agents  de  change  à  la 
Bourse  de  Paris,  dans  lequel  se  tenaient  les  gradés.  Le  rond  était 
accessible  aux  seuls  anciens,  en  franchir  le  seuil  eût  été  pour  un 
recrue  un  signe  d'audace  qu'il  eût  payé  par  la  plus  dure  expiation, 
et  de  nombreux  duels  n'ont  pas  eu  d'autre  cause  que  la  violation 
de  cet  impénétrable  sanctuaire. 

Au  dortoir,  une  fois  la  ronde  des  adjudants  terminée,  les  anciens^ 
qui  vivaient  à  cette  époque  à  part  des  recrues,  rendaient  de  fré- 
quentes visites  à  leurs  conscrits.  Au  milieu  d'un  sommeil  profond 
on  se  sentait  violemment  enlevé  par  les  quatre  coins  de  son  drap 
et  l'on  retombait  le  nez  sur  la  planche,  avec  un  matelas  et  une 
paillasse  sur  le  dos.  Une  autre  fois  il  fallait  faire  l'exercice,  nu 
comme  un  ver,  avec  le  shako  sur  la  tête  et  la  giberne  en  bandou- 
lière. Le  lendemain  on  était  invité  à  monter  sur  la  petite  armoire 
ou  bahut  que  chaque  élève  possède  à  la  tête  de  son  lit,  et,  dans 
cette  singulière  tenue  d'exercice  qu'affectionnaient  particulièrement 
les  anciens,  —  pour  leurs  recrues,  —  on  devait  prendre  pendant  un 


^  Le  bahut,  c'est  Saint-Gyr,  le  hazar^  c'est  le  lycée  ou  le  collège. 
2  Longue  épingle  qui  servait  à  débourrer  la  cheminée  dans  le  fusU 
modèle  de  1842. 


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NOS  ÉCOLES  MIUTàlRCS  14S 

quart  d'benre  la  position  du  génie  sur  la  colonne  de  la  Bastille  ou 
celle  du  petit  saint  Cyr  dans  la  chapelle  de  TÉcole. 

Tout  cela»  en  somme,  était  assez  inoffensif,  et  généralement  les 
recrues  qui  s'y  soumettaient  de  bonne  humeur  voyaient  au  bout 
d'un  mois  terminer  leur  peine.  Les  récalcitrants  étaient  plus  malheu- 
reui,  mais  les  anciens  se  tenaient  tellement  entre  eux  et  avaient 
à  leur  dîsporftion  de  tels  moyens  de  répression,  qu'il  n'y  a  pour 
ainsi  dire  pas  d'exemple  de  recrues,  à  cette  époque  surtout,  qui 
n'aient  dû,  conune  on  dit  vulgairement,  «  mettre  les  pouces  ». 

Généralement  la  saint  Sylvestre  était  une  époque  d'apaisement 
et  il  y  avait  peu  d'anciens  qui  ne  l'acceptât  pour  telle.  Quant  au 
113,  c'est-à-dire  au  cent  treizième  jour  avant  la  fin  de  l'année  sco- 
lah-e,  il  marquait  d'ordinaire  le  terme  général  des  brimades  pour 
tonUà  une  promotion.  Accorder  son  113  était  de  la  part  d'un  élève 
de  deuxième  année,  déclarer  qu'il  renonçait  à  brimer  ses  conscrits. 

Généralement,  à  part  les  brtmeurs  de  profession  qui  ne  désar- 
maient jamsds,  les  anciens  accordaient  toujours  le  113  avant  la 
date  véritable;  quant  à  cette  dernière,  elle  était  toujours  solennisée 
avec  une  pompe  particulière.  Les  recrues  s'y  préparaient  par  le 
jeune  et  l'abstinence.  A  table  on  leur  faisait  réciter  de  plaisantes 
prières  et  de  burlesques  litanies  composées  pour  la  circonstance. 
Dans  les  dortoirs,  les  anciens  ordonnaient  des  promenades  noc- 
turnes, dans  la  tenue  obligatoire  que  nous  avons  dite,  et  qui  pre- 
naient le  titre  de  Rogations. 

Enfin,  au  jour  dit,  avait  lieu  dans  la  cour  Wagram  un  défilé 
général  de  tons  les  recrues,  devant  un  petit  quinconce  au  milieu 
duquel  apparaissaient  clouées  à  un  arbre,  depuis  un  temps  immé- 
morial, deux  galettes,  symboles  de  l'uniforme  saint-cyrien.  On  pas- 
sait en  s'inclinant  avec  respect,  puis  il  fallait  sauter  une  dernière 
barrière,  formée  de  chaînes  d'épinglettes;  après  quoi  le  recrue, 
régénéré,  était  proclamé  digne  non  pas  d'être  ancien,  mais  d'as- 
pîrer,-dans  un  temps  très  éloigné  à  le  devenir.  A  partir  de  ce  jour, 
les  élèves  de  première  année  avaient  le  droit  de  bahuter^  c'est-à- 
dire  de  recoudre  à  leur  bonnet  de  police  le  gland  qu'on  les  avait 
contraint  d'enlever,  de  porter  leur  coiffure  sur  l'oreille,  de  salir 
leur  fausse  manche,  etc. 

Il  y  avsdt,  à  Saint-Cyr,  sous  la  monarchie  de  Juillet  et  même  un 
peu  plus  tard,  des  types  d'élèves  que  nos  générations  n'ont  pas 
connus  et  qui  n'étaient  pas  sans  avoir  un  cachet  pittoresque. 

En  premier  lieu  venait  le  bahuteur.  Le  bahuteur  avait  une  idée 
fixe,  c'était  d'être  le  plus  sale  dans  sa  tenue,  le  plus  culotté,  le  plua 
débraillé  possible.  Il  pensait  imiter  ainsi  le  type  du  grognard  de 
l'Empire,  qui  demeurait  son  idéal.  Il  aimait  le  tabac  et  Teau-de-vie, 


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14i  NOS  ÉCOLES  MILITAIRES 

il  paysdt  10  francs  une  pipe  d'un  sou  bien  culottée,  il  se  faisait  scier 
une  dent  pour  encastrer  cette  pipe,  qui  ne  le  quittait  que  le  plus 
rarement  possible.  Avec  cela,  un  profond  mépris  pour  tout  ce  qui 
était  études  générales,  c'est-à-dire  ce  qui  n'était  pas  école  du  peloton . 
Très  bon  soldat  d'ailleurs,  adroit  tireur,  très  beau  sous  les  armes, 
il  se  faisîdt  gloire  de  rester  fine  galette  et  eût  rougi  de  porter  le 
moindre  galon  sur  son  bras.  Le  bahuteur  *  était  un  brimeur  à  mort. 

L'opposé  du  bahuteur  était  le  potasse  ^  ou  travailleur^  nommé 
aussi  mauvais  soldat^  parce  que,  s'occupant  uniquement  des 
sciences  professées  dans  les  cours  généraux,  il  affectait  un  cA'tain 
mépris  pour  le  port  d'armes,  les  exercices  et  le  terre  à  terre  du 
métier.  L'ambition  du  potasse  était  de  devenir  gradé, /)eaz«  de  lapin 
suivant  l'expression  du  bahuteur^  et  généralement,  ses  désirs  étaient 
satisfaits,  le  nombre  des  bahuteurs  l'ayant  toujours  emporté  à 
Saint-Cyr  sur  celui  des  travailleurs. 

Enfin,  entre  le  bahuteur  et  le  mauvais  soldat  venait  un  troi- 
sième type  participant  de  l'un  et  de  l'autre,  le  fanatique^  qui  avait 
pris  pour  devise  la  sage  maxime  d'âpre  laquelle  la  vertu  est 
également  éloignée  des  deux  extrêmes. 

L'époque  dont  nous  venons  de  parler,  —  période  qu'on  peut  cir- 
conscrire entre  1830  et  1850,  —  fut  la  période  prospère  du  café 
Hollandais.  Cet  établissement,  dont  la  plupart  des  Saints-Cyriens 
actuels  ignorent  jusqu'à  l'existence,  était  situé  au  Palais-Royal,  dans 
la  galerie  Montpensier  et  servait  de  point  de  réunion  aux  élèves  de 
l'École  au  jour  exceptionnel  où  il  leur  était  permis  de  venir  à  Paris, 

Les  sorties,  il  y  a  cinquante  ans,  étaient  beaucoup  plus  rares 
qu'aujourd'hui,  et  d'ailleurs  un  petit  nombre  d'élèves  était  appelé 
à  en  profiter.  Il  fallsdt,  pour  jouir  de  cette  faveur,  avoir  obtenu  dans 
les  divers  cours  une  certaine  moyenne,  pour  laquelle  les  bahuteurs 
affectaient  un  profond  mépris.  Ces  derniers  ne  quittaient  guère 
l'École  qu'aux  sorties  galettes^  ainsi  nommées  par  ce  que  tous  les 
élèves,  en  particulier  les  porteurs  d'épaulettes  sans  franges  dites 
galettes  —  c'est-à-dire  les  moins  appliqués  —  en  jouissaient  indis- 
tinctement, quelles  qu'eussent  été  leurs  moyennes  de  cours.  Ce  jour- 
là  «  ces  officiers  bahutaient  comme  des  tigres  »,  au  café  Hollandais 
et  sur  les  boulevards  :  lisez  qu'ils  promenaient  leur  uniforme  dans 
Paris,  le  nez  au  vent,  l'œil  assassin,  persuadés  qu'ils  «  épataient 
profondément  le  pékin  ».  L'estaminet  de  la  galerie  Montpensier 
était,  dans  de  pareilles  occasions,  obligé  de  fermer  hermétiquement 

^  Sous  le  deuxième  Empire  le  bahuteur  devint  le  vieux  bahut  :  <t  Un  tel  est 
très  vieux  bahut,  »  lisez  :  «  H  n'est  pas  possible  d'avoir  une  tenue  plus 
négligée.  » 

^  On  dit  aujourd'hui  ;>otoWKr. 


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M08  tCOUS  MILITAIRES  145 

ses  portes  à  Télément  civil  qui  se  fut  trouvé  exposé  à  de  graves 
avaoies  :  c'étaient  de  véritables  saturnales,  qui  d'ailleurs  rappor- 
taient gros  an  propriétaire  de  cet  établissement.  On  cassait  nombre 
de  pots,  mais  on  payait  royalement,  et  «  ces  officiers  »  ne  connais- 
saient pas  d'autres  moyens  de  faire  aller  le  commerce. 

La  rentrée  du  soir,  en  chemin  de  fer,  —  une  nouveauté  à  cette 
époque,  —  donnait  lieu  à  des  scènes  de  tumulte  inénarrable.  Le 
Saint-Cyrien  d'alors  n'était  pas  aussi  facile  à  conduire  qu'aujour- 
dTiai,  l'esprit  n'était  pas  le  même,  les  violences  étaient  à  la  mode, 
et  les  employés  de  la  gare,  peu  soucieux  de  recevoir  quelque 
horion,  avaient  pris  le  parti  sage  de  laisser  «  ces  officiers  »  agir 
en  maîtres.  Là  encore,  et  comme  au  café  Hollandais,  on  payait  sans 
marchander,  et  les  dégâts  matériels  causés  dans  chacun  de  ces 
rojages,  wagons  éventrés,  vitres  brisées,  coussins  lacérés,  étaient 
toujours  soldés  sans  la  moindre  discussion. 

Le  voyage  n'était  pas  moins  accidenté.  A  chaque  station  de  la 
ligne  de  Paris  à  Saint-Cyr,  à  chaque  arrêt,  c'étaient  des  cris  et  des 
vociférations  qui  eussent  fait  penser  à  une  invasion  de  barbares. 
A  Believue,  entre  autres,  on  interpellait  avec  insistance  et  dans  un 
style  peu  académique  une  certaine  «  madame  Dubois  »  dont  la 
légende  est  aujourd'hui  perdue.  Heureusement  les  habitants  des 
diverses  localités  placées  sur  la  voie  ferrée,  Clamart,  Believue, 
Bleudon,  etc.,  étaient  au  fait  des  habitudes  saint-cyriennes,  et  lais- 
saient passer  le  torrent  sans  s'émouvoir. 

En  18^3,  quand  fut  supprimée  dans  l'armée  l'épaulette  sans 
franges,  qui  demeurait  légendaire  à  Saint-Cyr  sous  le  nom  de 
galette^  Ja  promotion  d'Isly  décida  de  faire  à  ce  vieux  souvenir  des 
funérailles  solennelles,  et  elle  s'en  fut  en  grande  pompe  en  enterrer 
un  spécimen  dans  le  quinconce,  petit  bosquet  de  la  cour  Wagram, 
dont  nous  avons  parlé  déjà. 

On  prononça  sur  cette  tombe  des  discours  émus,  puis  toute  la 
promotion  entonna  une  ronde  écbevelée,  en  chantant  la  chanson 
composée  pour  la  circonstance  et  qui  est  demeurée  célèbre  à  Saint- 
Cyr  sous  le  nom  de  Galette. 

Je  doute  que  Béranger  ou  Victor  Hugo  eussent  consenti  à  signer 
ces  couplets,  car  les  rimes  n'y  sont  pas  toujours  riches  et  quelques 
chevilles  la  déparent;  néanmoins  la  Galette  est  demeurée  encore 
aujourd'hui  la  chanson  favorite  du  Saint-Cyrien,  et  une  histoire  de 
l'Ecole  militaire  serait  véritablement  incomplète  sans  elle. 

La  void  donc,  avec  ses  incorrections  : 

Noble  Galbttb  que  ton  nom 
8oit  immortel  dans  notre  histoire, 
10  OCTOBRE  1887.  10 


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146  NOS  ÉGOLKS  IRUTilRES 

Qu'il  soit  ennobli  par  la  gloire 
D'une  vaillante  promotion. 
Et  si  dans  Tavenir, 
Ton  nom  doit  reparaître, 
On  y  joindra  peut-être 
Notre  grand  souvenir. 
On  dira  qu'à  Saint-Cyr, 
Où  tu  parus  si  belle, 
La  promotiou  modèle 
Vint  pour  t'ensevelir! 

Toi  qui  toujours  dans  nos  malheurs 
Fut  notre  compagne  assidue. 
Toi  qu'hélas!  nous  avons  perdue, 
Reçois  le  tribut  do  nos  pleurs. 
Nous  ferons  un  cercueil 
Où  sera  déposée 
Ta  dépouille  sacrée. 
Nous  porterons  ton  deuil. 
Et  si  quelqu'un  de  nou(s) 
Vient  à  t'ofîrir  en  gage, 
Ij' officier,  comme  hommage. 
Fléchira  le  genou. 

Amis,  il  faut  nous  réunir 
Autour  de  la  Galette  sainte. 
Et  qu'à  jamais  dans  cette  enceinte 
Vive  son  glorieux  souvenir. 
Que  son  nom  tout-puissant, 
S'il  vient  un  jour  d'alarmes. 
Aux  six  cents  frères  d'armes 
Serve  de  ralliement, 
Qu'au  jour  de  la  tempête 
A  défaut  d'étendards 
Nous  ayons  la  Galette 
Pour  fixer  nos  regards. 

Soit  que  le  souffle  du  malheur 
Sur  notre  avenir  se  déchaîne  ; 
Soit  que  sur  la  plage  africaine 
Nous  allions  périr  pour  l'honneur, 
Soit  enfin  qu'un  ciel  pur 
Reluise  sur  nos  tètes 
Et  que  loin  des  tempêtes 
Nos  jours  soient  tous  d'azur, 
Oui,  tu  seras  encor, 
O  Galette  sacrée, 
La  mère  vénérée 
De  l'épaulette  d'or. 


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NOS  ÉCOLES  MILITAIRES  147 

Au  commencement  de  TEmpire,  les  scènes  de  désordre  qui 
s  étaient  passées  en  1848  firent  sentir  la  nécessité  d'établir  à  Saint- 
Cyr  une  discipline  un  peu  moins  rigoureuse  que  celle  sous  laquelle 
rÉcoIe  a?ait  vécu  jusque-là.  En  même  temps  les  généraux  comman- 
dants s'efforcèrent  de  rendre  à  la  brimade  le  caractère  plus  bénin 
qu'elle  avait  eu  généralement  sous  la  Restauration.  Ils  y  arri- 
vèrent en  partie.  Depuis  1850,  grâce  à  une  surveillance  plus 
minutieuse,  grâce  à  des  conseils  donnés  à  propos,  grâce  aussi  à 
des  adoucissements  dans  le  régime  intérieur  de  l'École,  adoucis- 
ossements  parmi  lesquels  il  faut  compter  l'augmentation  des  jours 
de  sortie,  c'est-à-dire  la  facilité  pour  le  jeune  Saint-Cyrien  d'aller 
reprendre  sa  place  au  foyer  paternel,  de  s'y  retremper  dans  la  vie 
de  famille,  la  brimade  perdit  tout  caractère  de  violence  et  de  gros- 
sièreté. Certes,  on  brimait  encore,  même  en  1870,  mais  en  réalité, 
ces  taquineries  étaient  la  plupart  du  temps  anodines,  et  ces  vexations 
avouent  le  bon  côté  de  former  des  caractères  parfois  mal  assouplis, 
mal  préparés  à  la  vie  commune  du  régiment. 

Lfâ  lits  retournés,  les  omelettes  de  compas,  de  bottes  ou  de 
pièces  d'armes,  certaines  factions  montées  dans  la  cour,  au  sommet 
des  colonnes  qui  soutiennent  le  zinco^  les  promenades  nocturnes 
dans  le  costume  d'Adam  constituaient  le  fond  du  sac  des  bahutcurs- 
brimeors,  des  vieux-bahuts  du  second  empire. 

Cette  dernière  période,  qui  va  de  1850  à  1870,  pourrait  être 
appelée  à  Saint-Cyr  l'âge  d'or  de  Y  omelette .  L'omelette  I  il  faut  que 
ivous  expliquions  ce  mot. 

On  appelait  et  l'on  appelle  encore  ainsi  à  l'École  un  mélange, 
rei^idvi  W  p\us  mextriçable  possible,  d'objets  généralement  de  même 
sorte  appartenant  à  divers  individus,  de  façon  que  chacun  ne 
puisse  rentrer  dans  son  bien  qu'après  de  longues  et  minutieuses 
recherches. 

II  y  avadt  des  omelettes  de  compas,  des  omelettes  de  pièces 
d'armes,  des  omelettes  de  bottes,  des  omelettes  d'effets,  tout  un 
vocabulaire  enfin  généralement  introuvable  dans  le  meilleur  livre  de 
cuisine. 

L'omelette  de  compas  ne  se  faisait  généralement  qu'une  fois, 
mais  d'une  façon  telle,  qu'il  eût  été  impossible  de  la  recommencer 
une  seconde. 

Le  lendemain  de  leur  rentrée  à  Saint-Cyr,  chaque  élève  nouveau 
recevait  par  les  soins  de  la  direction  des  études  une  boîte  de 
compas,  des  règles,  des  équerres,  des  pinceaux  pour  le  lavis  et 
différents  autres  ustensiles  de  bureau.  La  plupart  du  temps,  dès  le 
second  jour,  les  anciens  profitaient  d'un  moment  où  les  recrues 
étaient  à  l'exercice  ou  à  une  manœuvre  quelconque  pour  pénétrer 


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lis  NOS  ÉCOLES  MIUTÂIRES 

dans  leurs  salles  d'études,  dévisser  tous  les  compas,  les  épointer, 
les  tordre,  puis  amonceler  en  un  énorme  tas  les  pièces  dis- 
jointes de  tous  ces  instruments.  Quand  les  conscrits  rentraient,  ils 
essayadent  tout  d'abord  de  remettre  de  l'ordre  dans  ce  salmigondis 
d'un  nouveau  genre,  mais  bientôt  on  reculait  devant  la  tâche,  et 
finalement  on  lançait  dans  la  cour  les  débris,  la  plupart  mutilés  de 
cette  ferraille  désormais  hors  de  service. 

L'omelette  de  pièces  d'armes  était  plus  délicate  et  plus  redoutée. 
Les  brimeurs  qui  voulaient  se  livrer  à  ce  genre  d'exercices  profi- 
taient généralement  d'une  récréation,  montaient  dans  les  dortoirs, 
dévissaient  toutes  les  pièces  de  vingt  à  trente  fusils,  puis  les  jetaient 
en  un  tas  dans  un  coin.  Il  fallait  se  reconnaître  absolument  dans 
ce  dédale,  car  le  chien  d'un  fusil  n'allait  pas  à  un  autre  et  d'ailleurs 
toutes  les  parties  de  l'arme  portant  gravé  un  numéro  spécial  et 
unique,  l'adaptation  de  la  capucine  ou  du  ressort  de  gâchette 
n°  4524  sur  le  fusil  4525  eût  valu  huit  jours  de  salle  de  police  à 
l'auteur  de  ce  subterfuge. 

Mais  l'omelette  la  plus  curieuse  était  certainement  l'omelette  de 
bottes. 

Elle  se  pratiquait  généralement  dans  la  cour,  à  la  fin  d'une 
récréation,  dans  un  coin  voisin  du  manège  appelé  le  240  *. 

Dix  minutes  avant  de  monter  aux  études  ou  aux  dortoirs,  les 
anciens  facétieux  qui  avaient  décidé  de  faire  une  omelette  de  bottes, 
conduisaient  ou  envoyaient  au  240  une  cinquantaine,  parfois  une 
centaine  de  recrues.  Là,  ils  ordonnaient  à  leurs  victimes  de  se 
déchausser,  et  bientôt  cent  ou  deux  cents  chaussures  s'étageaient 
dans  l'angle  des  deux  murs  en  une  immense  pyramide. 

Au  premier  coup  de  tambour  annonçant  la  fin  de  la  récréation, 
les  brimeurs  disparaissaient  au  galop,  et  comme  le  moindre  retard 
à  arriver  sur  les  rangs  eût  occasionné  au  retardataire  une  punition 
de  consigne,  les  malheureux  recrues  enfilaient  les  deux  premières 
bottes  venues,  puis  couraient  ainsi  chaussés  prendre  leur  place. 
Inutile  de  dire  que  celui-ci  avait  deux  bottes  du  pied  droit,  celui-là 
deux  bottes  du  pied  gauche,  qu'un  petit  pied  nageait  dans  une 
immense  empeigne,  qu'un  pied  trop  grand  avait  peine  à  s'enfoncer 
dans  une  tige  trop  étroite.  C'était  tellement  comique,  que  les 
victimes  elles-mêmes  finissaient  par  rire.  Quant  aux  officiers,  qui 
affectaient  de  ne  rien  savoir,  ils  ne  dédaignaient  pas  de  prendre 
part  à  la  plaisanterie  par  quelques  observations  placées  à  propos  : 
«  Monsieur  un  tel,  qu'avez-vous  donc?  Allons,  au  pas,  on  dirait 
que  vous  marchez  sur  des  œufs.  » 

^  Les  murs  de  la  cour  Wagram  étaient  numérotés  de  10  en  10  mètres. 
Le  numéro  240  se  trouvait  près  du  manège,  dans  le  coin  nord-ouest. 


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NOS  ÉCOLES  HIUTÂIRES  149 

Al  Y  époque  dont  nous  parlons,  le  quinconce  avait  été  enlevé  de  la 
eour  Wagram  et  l'aspect  monotone  de  ce  vaste  rectangle  n'était 
plus  coupé  que  par  quelques  rares  arbres  dans  lesquels,  de  temps 
en  temps  un  recrue  récalcitrant  était  invité  à  grimper  pour  y  passer 
sa  récréation.  Il  y  avait  quelquefois  huit  ou  dix  conscrits  ainsi 
perchés  dans  les  branches,  et  certains  anciens  poussaient  la  cons- 
tance jusqu'à  passer  eux-mêmes  leur  récréation  au  pied  de  l'arbre, 
I>our  être  bien  certain  que  leur  victime  ne  s'échapperait  pas. 

Dans  cette  même  cour  Wagram,  une  des  brimades  les  plus  humi- 
liantes, ou  tout  au  moins  réputée  telle,  était  celle  qui  consistait  à 
parquer  les  recrues  dans  un  cercle,  ou  entre  quatre  points  indiqués 
d'une  façon  quelconque  sur  le  sol,  et  à  les  obliger  à  n'en  pas 
sortir.  Quatre  anciens  se  promenant  en  chiens  de  berger  autour  des 
limites  fixées,  suffissent  pour  faire  respecter  la  consigne. 

Or,  un  beau  jour  de  1866,  une  brimade  de  ce  genre  faillit  avoir 
des  suites  fâcheuses. 

Les  recrues  avaâent  été  agglomérés,  comme  nous  venons  de  le 
dire,  et  tout  d'abord,  cédant  à  la  force  de  l'habitude,  ils  s'étaient 
laissés  parquer  sans  résistance.  Cinq  ou  six  anciens  espacés  de  loin 
en  loin  surveillaient  «  ces  hommes  *  ».  Mais  voilà  que  tout  à  coup, 
des  crîs  se  font  entendre  :  «  A  bas  les  brimeurs,  à  bas  la  brimade  » , 
et  les  conscrits  franchissant  l'enceinte  factice  dont  on  leur  a  interdit 
de  sortir,  envahissent  la  cour.  Les  cinq  ou  six  anciens  sont  impuis- 
sants à  rétablir  l'ordre,  bien  qu'à  leurs  cris  toute  la  promotion  de 
deuiième  année,  même  les  plus  indifférents  soient  accourus,  décidés 
à  faire  respecter  ce  qu'ils  appellent  naïvement  leur  droit.  Injonc- 
tion, prière,  tout  est  inutile  :  à  la  suprême  indignation  des  anciens 
u  ces  hommes  retoquaient  en  masse  » . 

Peu  s'en  fallut  qu'une  bataille  générale  ne  s'en  suivît,  vingt 
provocations  furent,  sur-le-champ,  lancées  et  relevées,  et  au  point 
d'exaltation  où  en  vinrent  subitement  les  esprits;  on  pouvait  tout 
oraindre,  quand  le  général,  s'étant  mis  adroitement  de  la  partie, 
réussît  à  sauver  la  situation  par  une  manœuvre  pleine  d'habileté. 
Flattant  l'amour-propre  des  anciens,  les  amadouant,  leur  adressant 
quelques-unes  de  ces  bonnes  paroles  qui  ont  tant  d'action  sur  des 
jeunes  têtes  de  vingt  ans,  il  leur  persuada  qu'ils  avaient  là  une 
occasion  unique  de  prendre  dans  l'histoire  de  Saint-Cyr  une  posi- 
tion privilégiée.  Cette  révolte  avait  été  malencontreuse,  maladroite, 
le  général  le  reconnaissait,  mais  les  anciens  n'avaient-ils  pas  là 
roccasion  de  se  montrer  généreux;  généreux  pour  leurs  conscrits, 
généreux  pour  les  promotions  à  venir,  n'était-ce  pas  le  moment  de 
<  Par  opposition  à  «  ces  officiers  ».  —  Eq  style  de  caserne  «  un  homme  » 
est  un  soldat. 


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150  NOS  ÉCOLES  MIUTÂIRES 

déclarer  que,  de  leur  pleine  volonté,  la  promotion  de  Puebla*  avait 
aboli  la  brimade. 

Les  anciens  n'acceptèrent  pas  la  proposition  du  général  :  toute- 
fois, une  transaction  eut  lieu  et,  moyennant  de  légères  concessions, 
les  élèves  de  seconde  année  consentirent  à  laisser  en  paiz  leurs 
recrues.  Quant  à  ces  derniers,  conséquents  avec  eux-mêmes,  ils 
jurèrent  ce  jour-là  que,  n'ayant  pas  consentis  à  être  brimés,  ils 
renonçaient,  pour  l'avenir,  à  brimer  leurs  futurs  conscrits  :  vote 
célèbre  qui  fut  inscrit,  en  lettres  d'or,  sur  une  plaque  de  marbre, 
scellée,  l'année  même,  sur  le  mur  du  réfectoire.  (Salle  d'escrimte 
actuelle). 

Le  général  de  Gondrecourt  se  flattait  d'avoir  remporté  là  un  bril- 
lant succès,  et  c'en  eût  été  un,  en  effet,  s'il  avait  pu  obtenir  que  la 
promotion  du  Sultan  tînt  réellement  sa  promesse.  Malheureuse- 
ment, il  n'en  fut  rieni  Gomme  il  fallait  s'y  attendre,  ces  mêmes 
jeunes  gens  qui  s'étaient  montrés  récalcitrants  aux  vexations  tra- 
ditionnelles de  l'École  n'eurent  rien  de  plus  pressé,  une  fois  passés 
anciens,  que  de  les  ressusciter  au  plus  vite. 

Moins  pointilleux  que  leurs  aînés,  les  recrues  de  1868  et  de  1869 
courbèrent  la  tête  devant  la  coutume  et,  sauf,  dans  cette  dernière 
promotion,  un  élève  qui  refusa  la  brimade  et  préféra,  plutôt  que  de 
l'accepter,  se  faire  renvoyer  dans  un  régiment  2,  le  régime  habituel 
reprit  son  cours  normal,  avec  les  atténuations  que  nous  avons  dites. 

Après  la  guerre  de  1870,  les  brimades  essayèrent  de  relever  la 
tête,  mais  la  tradition  était  perdue,  et  la  présence  à  la  tête  de 
l'École  d'un  homme  comme  le  général  Hanrion,  ennemi  particulier 
de  ce  genre  de  plaisanteries,  devait  contribuer  à  la  faire  disparaître 
entièrement.  La  séparation  absolue  des  anciens  d'avec  les  recrues» 
les  peines  les  plus  graves  infligées  pour  la  moindre  taquinerie,  une 
surveillance  incessante,  amenèrent  promptement  l'extinction  d'une 
coutume  qui  d'ailleurs  n'avait  plus,  à  l'École  même,  de  chauds 
partisans. 

Aujourd'hui,  la  brimade  ne  vit  plus  à  Saint-Gyr  qu'à  l'état  de 
légende  et  ne  consiste  plus  qu'en  des  appellations  plaisantes  ou 
des  taquineries  de  collège. 

Où  sont  les  bahuteurs  d'antan! 

A.  DE  Ganmiers. 
La  suite  prochainement. 

'  Il  est  d'usage  à  Saint-Cyr  que  chaque  promotion  adopte  un  nom. 

2  II  s'appelait  de  Bourville.  Caractère  généreux  et  fier,  de  Bourville 
accepta  son  renvoi  dans  un  régiment  sans  murmurer.  On  lui  tint  compte 
de  sa  situation  spéciale  et  il  fut  nommé  sous-lieutenant  en  même  temps 
que  ses  camarades,  le  14  août  1870  :  il  fut  tué  à  Sedan. 


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LES  CURÉS  DE  CAMPAGNE 

AU   XVllP   SIÈCLE 

D APRÈS  DES  DOCUMENTS  INÉDITS' 


Maintenant  que  nous  connaissons  le  presbytère  et  ses  hôtes, 
son  mobilier  et  ses  revenus,  disons  comment  on  y  vivait.  Chacun, 
à  cette  époque,  £adsait  son  pain  chez  soi.  Il  en  était  ainsi  chez  les 
curés.  Nous  trouvons  en  effet,  chez  celui  de  Pontenx,  en  1774, 
«  deux  tamis  à  passer  la  farine,  un  demi-boisseau  de  froment 
dans  un  sac,  une  mait  et  deux  pelles  de  four  de  boids  ».  La  même 
année,  à  Bouricos  ^,  le  curé  n'a  pas  de  four,  mais  le  seigneur  du 
lieu,  affermant  une  maison,  réserve,  au  profit  du  curé,  le  droit  «  de 
faire  cuire  son  pain  au  four  ^  ». 

La  culture  de  la  vigne  était,  à  cette  époque,  assez  commune  dans 
ces  parages,  ce  que  nous  prouvent  nombre  d'actes  où  les  parties 
sont  qualifiées  de  «  vignerons  ».  Nous  avons  vu  certains  curés 
dimer  sur  le  vin.  Mais  on  sait  que,  dans  certains  pays,  la  dlme  se 
percevait  au  pied  de  la  vigne.  Le  curé  devait  donc  alors  faire  faire 
lui-même  son  vin.  Il  semble  en  avoir  été  ainsi  notamment  à  Pontenx, 
ou,  en  outre  de  a  une  barrique  de  vin  blanc  de  Langon  et  de  deux 
harrils  de  vin  rouge...  contenant  ensemble  quarante  pots  »  qui 
figurent  dans  le  chai  du  curé,  on  trouve,  dans  une  maison  spéciale 
lui  appartenant,  tous  les  instruments  nécessaires  à  la  fabrication 
dn  vin  et  des  fûts  ;  «  un  pressoir  aveq  sa  trape,  anguile,  vis,  anneau 
de  fer,  un  douil,  deux  membreuses  de  chenue,  deux  tins,  une  com- 
porte, un  entonoir  de  fer-blanc,  un  autre  de  boids,  une  pelle  de 

*  "Voy.  le  Correspondant  du  25  septembre  1887. 

*  Bouricos,  aujourd'hui  quartier  de  Pontenx.  Autrefois   paroisse  du 
<iiocèse  de  I^. 

*  Arch.  notariales.  (Acte  du  11  septembre  1774.) 


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152  LES  CURÉS  DE  CAMPAGNE  AU  XVIIl*  SIÈCLE 

boids,  un  gimbelet  pour  percer  les  barriques  » .  Et  près  de  ces  ins- 
truments :  «  douze  barriques  de  vin  blanc,  trois  barriques  de  via 
rouge  et  une  demi-barrique  de  blanc  servant  douiiiage,  et  six  vieilles 
barriques  vuides  ».  Évidemment  le  curé  ne  consommait  pas  tant  de 
vin.  Il  en  vendait.  En  1738,  un  laboureur  de  Mimizan  doit  30  livres 
au  curé  d'Aureilhan,  «  prix  d'une  barrique  de  vin  qu'il  lui  a 
liurée*  ».  En  1771,  un  vigneron  d'Aureilhan  reconnaît  devoir  aux 
héritiers  du  curé  «  200  livres  pour  du  vin  que  ce  dernier  lui  a 
vendu  2  ».  En  1774,  une  débitante  de  Mimizan  a  en  cave  du  vin 
que  lui  a  pareillement  fourni  le  curé  ^. 

Concurremment  avec  le  pain,  le  vin  et  les  légumes  qu'on  récoltsût 
au  jardin,  la  volaille  et  le  cochon  étaient  la  base  de  l'alimentation 
du  curé  à  cette  époque.  On  se  rappelle  ce  curé  de  Mimizan  qui, 
en  1778,  regrettsdt  son  jardin  et  son  pré  envahis  par  les  sables  et 
qui  lui  servaient  à  «  faire  élever  de  la  volaille  et  un  cochon, 
objets  »,  ajoute- t-il  «  sans  lesquels  il  est  impossible  de  vivre  dans 
ce  pays  ».  Et,  continuant  :  «  La  privation  de  ces  deux  objets, 
a  réduit  le  suppliant  à  la  plus  grande  misère.  »  Chez  le  curé 
de  Pontenx,  on  trouve  «  un  charnier  avecq  la  moitié  d'un  cochon 
salé  et  un  pot  de  cochon  confy  ».  Chez  le  curé  de  Mimizan  en  1739, 
on  trouve  «  un  jambon  et  une  épaule  de  cochon...  dans  une  auge 
sous  la  cendre*  ». 

Cependant,  comme  les  curés  recueillaient,  par  la  dlme,  des  che- 
vreaux et  des  agneaux;  comme,  par  ailleurs,  ils  possédaient  sou- 
vent des  troupeaux  de  vaches  et  de  brebis,  il  est  bien  certain  que 
la  viande  de  ces  divers  animaux  figurait  assez  souvent  sur  leur 
table.  En  1770,  le  curé  d'Aureilhan  achète  «  trois  quartiers  de 
mouton,  à  30  sols  le  quartier,  probablement  pour  célébrer  cette 
fette  qu'il  devait  donner  chez  luy  le  jour  de  Saint-Moumolin 
(«c,  —  :  Mommolin)^  ».  —  Le  curé  de  Pontenx  a  «  un  crochet 
de  fer  pour  suspendre  la  viande  »  et  «  un  garde-manger  garni  de 
caneva  » .  Pour  les  jours  maigres,  il  y  avait  le  poisson  de  mer  ou 
d'eau  douce  qui,  en  raison  du  voisinage  de  l'Océan  et  des  étangs, 
ne  devait  pas  faire  défaut.  En  1722,  nous  trouvons  le  curé  de 
Mimizan  achetant  du  poisson  à  un  pêcheur  du  lieu*,  et  le  curé  de 
Pontenx  laisse,  en  1774,  dans  sa  «  dépense,  trois  morues  seiches  ». 
—  Enfin,  il  y  avait  le  gibier,  et  principalement  le  gibier  d'eau,  sî 

*  Arch.  notariales.  (Acte  du  8  avril  1738.) 
a  Ibid,  (Acte  du  6  février  1771.) 

3  Ibid.  (Acte  du  6  mai  1774.) 

^  Ibid.  (Acte  du  10  novembre  1739.) 

»  Ibid,  (Acte  du  17  juillet  1770.) 

•  Ibid.  (Acte  du  10  avril  1722.) 


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LES  GURfe  DE  CAMPAGNE  AO  XYIU*  SIÈCLE  153 

abondant  autrefois  dans  les  Landes.  —  En  1773,  le  prieur  de  Mi- 
mizan  eiige  d'un  de  ses  fermiers,  par  an,  «  six  paires  de  béccasses, 
quatre  brochets  et  dix  paires  de  chapons  gras*.  >»  —  11  y  aura 
aussi  <c  deux  livres  de  burre  salé  dans  un  petit  barril  et  une  bou- 
tdUe  d'huyle  fine  » .  D'ailleurs,  nous  avons  vu  que  le  curé  de  Pon- 
tenx  avait  «  deux  buretes  de  cristal  aveq  porte  huilier  ».  Le  vi- 
naigre figurait  donc  parmi  les  condiments  en  même  temps  que  le 
sel,  le  poivre  et  l'ail,  et  si  M.  le  curé  possédait  un  «  moutardié  », 
c'était  apparemment  pour  y  mettre  de  la  moutarde.  Le  matin,  M.  le 
carë  fsdt  un  premier  déjeuner.  Il  a  «  deux  livres  de  chocolak  »  à 
cet  effet.  Après  le  repas,  il  prend  du  café.  Il  a  «  douze  livres  de 
caffé  des  Iles  »  dans  un  sac.  La  gouvernante  le  grillait  elle-même 
dans  la  a  pouele  à  caflfé  »,  qui  figure,  à  côté  du  «  moulin  à  calTé  », 
panni  la  batterie  de  cuisine.  Il  a  d'ailleurs  «  trois  pains  de  sucre  ». 
On  ne  dit  pas  qu'il  ait  eu  des  liqueurs,  quoiqu'on  trouve,  dans  son 
mobilier  «  le  dessus  d'un  calj^ret  en  bois  de  mûrier  »  ;  et  l'eau-de- 
vie  que  vendaient  les  débitants  était  parfois  de  qualité  tellement 
inférieure  qu'elle  «  n'était  bonne  que  pour  les  douleurs  des  ani- 
maux- ».  —  Mais,  l'après-midi,  s'il  y  a  quelque  >âsiteur,  on  se  mettra 
au  «  triq-traq  »  que  nous  voyons  dans  un  coin  de  la  salle  à 
manger  c<  aveq  ses  dames  de  boids  et  cornets  de  cuir  »,  et  l'on 
prendra  le  thé  à  la  mode  anglaise  qui,  à  cette  époque,  s'implantait 
en  France,  car  M.  le  curé  a  «  un  quart  de  livre  de  thé  dans  une 
boete  de  fer  blanc  ».  Puis,  le  soir,  s'il  fait  froid,  la  gouvernante, 
avant  qu'il  ne  se  couche,  passera  le  «  chauffe-lit  »  dans  les  draps. 
La  sobriété  dau^  le  boire  et  dans  le  manger  est,  pour  un  homme 
d'Église,  une  vertu  capitale,  et  nous  sommes  convaincu  que  nos 
curés  la  possédaient.  Toutefois,  quoique  sobre,  on  peut  être  sou- 
dainement malade  au  milieu  de  la  nuit,  et  les  «  chirurgiens  »  de- 
meurent loin.  Aussi,  M.  le  curé,  qui  est  homme  de  précaution,  a-t- 
îl  sous  la  main  «  un  opital  de  cuivre  rouge,  une  seringue  d'étain 
aveq  son  assortiment  dans  son  étuy  »,  et  enfin,  dans  un  coin  de  la 
chambre  «  une  chese  dholande  de  comodité  peinte.  »  La  campagne 
est  tranquille,  et  l'on  y  dort  à  l'abri  des  voleurs,  aussi  le  «  fusil  » 
qui,  du  reste,  est  à  la  cuisine,  est-il  pour  le  curé,  nous  en  sommes 
cert^n,  beaucoup  plus  un  instrument  de  plaisir,  dans  ce  pays  de 
franchises  et  de  libertés,  qu'une  arme  défensive.  Au  reste,  s'il 
entend  quelque  bruit  insolite,  M.  le  curé,  pour  peu  qu'il  ne  soit 
pas  peureux,  pourra  sortir  et  faire  le  tour  de  son  jardin  ou  de  sa 
cour,  flanqué  de  la  gouvernante,  qui  tiendra  «  la  lanterne  de  fer 

*  Arch.  notariales.  (Acte  du  4  juin  1773.) 
«  Ibid,  (Acte  du  6  mai  1774.) 


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154  LES  GURÊ3  DE  CAMPAGNE  AU  XYIU'  SIÈCLE 

blanc  »  ou  «  le  phalot  ».  Le  lendemain,  M.  le  curé  se  lèvera  et 
reprendra  sa  vie  de  chaque  jour  parfois  remplie,  souvent  inoc- 
cupée, sans  doute,  à  une  époque  où  nous  nous  figurons,  nous, 
gens  d'un  autre  âge  et  quasi  d'une  autre  civilisation,  qu'on  n'avait 
pas,  comme  maintenant,  tant  d'occasions  de  tuer  le  temps. 

Et  à  ce  propos,  les  curés  de  campagne,  à  cette  époque,  étsûent- 
ils  instruits  et  travaillaient-ils?  Il  ne  faudrait  pas  poser  de  règle 
générale  et  répondre  affirmativement.  Mais  il  est  incontestable  que 
certains,  non  autrement  que  de  nos  jours,  étaient  instruits  et 
travaillaient.  Quelques-uns,  après  des  études  universitaires  plus 
ou  moins  longues,  n'avaient  passé  au  grand  séminaire  qu'un 
temps  très  court.  Celui-ci  un  an,  celui-là  «  dix-huit  mois,  selon 
la  coutume  »;  cet  autre,  quatorze  mois;  ce  dernier,  trois  mois 
seulement.  —  Et  il  ajoute  :  «  fu  monseigneur  de  Besons  et  mon- 
seigneur de  Flurian  n'en  exigèrent  pas  davantage.  »  Il  s'en  trouve 
qui  «  n'ont  jamais  pris  »,  comme  ils  disaient,  ((  leurs  degrés  ».  Mais 
bon  nombre  sont  docteurs  en  théologie,  et  on  trouve  un  curé  de 
Mimizan,  qui  fait  sonner  assez  haut  son  titre  de  «  maître  es  arts  ^  ». 
L'habitude  du  latin,  qu'on  cultivait  à  cette  époque  plus  que  main- 
tenfet,  pouvait  rendre  les  vieux  auteurs  familiers  à  ceux  qui  ne 
dédaignaient  pas  les  lettres  profanes,  aussi  ne  devons-nous  pas 
nous  étonner  si  le  curé  de  Mimizan,  procédant  à  une  enquête  à 
Bias,  à  propos  d'une  difficulté  entre  le  curé  et  les  habitants,  et 
ayant  à  signaler  la  divergence  d'opinions  des  témoins,  s'écrie  sans 
coup  férir  : 

Scindîtur  incerlum  studia  in  contraria  vulgus  *. 

Le  curé  d'Aureilhan,  en  1776,  scelle  son  testament  mystique  de 
son  «  cachet  ordinaire  ».  Ce  cachet  représente  Vénus  et  Cupidon, 
la  mère  remettant  à  son  fils  l'arc  et  la  flèche  classiques.  Les  deux 
personnages  sont  nus  ou  drapés  si  légèrement,  que  toutes  les 
formes  transparaissent.  L'usage  habituel  d'un  tel  cachet  dénote  chez 
un  prêtre  une  certaine  liberté  d'esprit,  en  même  temps  qu'un  goût 
éclairé  pour  les  chefs-d'œuvre  de  l'antiquité  3. 

Les  «  conférences  »  n'avaient  généralement  pas  lieu,  mais  la 
plupart  des  curés  possédaient  une  bibliothèque  qui,  pour  ne  point 
approcher  des  sept  cents  volumes  laissés  par  la  servante  janséniste 
de  la  famille  de  Royer-Collard*,  n'en  suffisait  pas  moins  à  leur  travail 

*  Arch.  notariales.  (Acte  du  28  octobre  1772.) 
a  Virgile,  Enéide,  liv.  II,  vers  39. 

'  Arch.  notariales.  (Acte  du  24  janvier  1776.) 

•  Babeau,  Artisans  et  Domestiques,  p.  277. 


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LES  CURÉS  DE  CAMPAGNE  AU  XVIU*  SIËaE  155 

Ci  à  leur  récréation  intellectuels  de  chaque  jour.  Ils  déclarent  pos- 
séder tantôt  «  le  rituel,  les  ordonnances,  le  catéchisme  du  diocèse, 
leprocessîonal,  etc.  »,  tantôt  «  les  livres  convenables  à  leur  état  ». 
Mais,  en  1731,  le  curé  de  Pontenx  aura  «  V Histoire  de  FEglise^ 
par  Fleury,  Bourdaloue,  —  la  Somme  de  saint  Thomas,  Cornélius  à 
Lapide,  Y  Ecriture  sainte  ».  —  La  même  année,  à  Mimizan,  le  curé 
Booty  qui,  ayant  voyagé,  a  beaucoup  vu,  beaucoup  appris  et  sans 
doute  beaucoup  retenu,  déclarera  posséder  «  pour  plus  de  600  francs 
{sic)  de  bons  livres  de  différentes  langues  »;  et  en  1774,  un  autre 
curé  de  Pontenx  laissera  la  plus  belle  bibliothèque,  peut-être,  qui 
se  soit  vue  au  dix-huitième  siècle  chez  un  curé  de  campagne.  Il  est 
curieux  et  important  d'en  donner  le  détail  :  —  «  Le  Bréviaire  ro- 
main,  en  deux  volumes,  l'un  d'été,  l'autre  d'hiver;  un  autre  en 
cpatre  volumes,  impression  de  1750;  le  diumal  romain;  un  volume 
de  la  Bible  en  latin,  in-S"*;  le  Dictionnaire  de  Joubert  ;  un  volume 
de  Y  Ordonnance  sinodalle  du  diocèse  de  Bordeaux;  un  volume  de 
la  Gvide  des  pécheurs;  sept  volumes  manuscrits  en  latin;  le 
TraUé  des  sacrements;  le  Dictionnaire  de  Danet;  Y  Instruction  des 
prêtres;  un  volume  des  Lettres  de  M.  Arnauld  dAndilly;  Long- 
bardi  Senientiœ^  en  un  volume;  un  volume  des  Sermo?i$  de  lavant , 
par  Lopes;  Avis  au  peuple;  un  volume  intitulé  :  Proprium  sanc- 
torum;  le  Traité  du  vrai  mérite;  Y  Histoire  ecclésiastique^  en 
trente-huit  volumes,  y  compris  quatre  intitulez  table  generalle  des 
matières;  Discourts  sinodeauQ^^  en  trois  volumes;  huit  volumes 
des  «SS^rmon^  du  père  Massillon;  un  volume  des  Psaumes,  du  même 
auteur;  Betraite  ecclésiastique,  en  un  volume;  Méditation  chré- 
tienne; Méditation  ecclésiastique^  en  cinq  volumes;  deux  volumes 
du  Concile  de  Trente;  deux  volumes  du  catéchisme  dudit  concile; 
vingt  volumes  des  Œuvres  de  Bossuet  ;  quatre  volumes  des  Pronnes^ 
de  Joly  ;  quatre  volumes  du  Petit  prorme;  un  volume  intitulé  : 
Begia  Pamassi;  un  volume  sur  toute  sorte  de  sujets  ;  Confessions 
de  saint  Augustin,  en  un  volume;  le  Nouveau  Testament,  en  un 
vohime;  Instructions  sur  F  Evangile^  en  un  volume;  un  volume 
du  Traité  du  Sacrement  de  pénitence;  un  volume  du  Discours  de 
l histoire  ecclésiastique;  Histoire  des  Juifs,  en  cinq  volumes;  six 
YOimDes  du  livre  Bésolutions  de  plusieurs  cas  de  conscience;  trois 
volumes  du  Missionnaire  paroissial;  deux  volumes  de  Y  Histoire 
vnwerselle;  deux  volumes  du  livre  F  Oracle  des  nouveaux  philo- 
sophes; deux  volumes  des  Lettres  persanes;  sept  volumes  du  livre 
Theologia  dogmatica;  un  volume  intitulé  :  Prœlectiones  theologicâs 
de  graiia;  trois  volumes  intitulés  :  Praelectiones  theologicœ  de  sep- 
tem  ;  quatre  volumes  intitulés  :  Theologia  Scoty;  un  volume  intitulé  : 
Theologia  redacta;  deux  volumes  Institutiones  théologien;  trois 


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156  LES  CURÉS  DE  CAMPAGNE  AU  XVm*  SIÈCLE 

volumes  de  théologie;  trois  volumes  àes  Pseaumes  paraphrazés ; 
quatre  volumes  des  Vies  des  saints  Pères;  deux  volumes  de  la  Vie 
des  clercs;  un  livre  intitulé  :  le  Provincial;  un  livre  Caiechismos 
ordinandos;  Catéchisme  de  Montpelier^  en  deux  volumes;  His- 
ioire  de  la  Bible^  in-4**;  et  vingt  et  un  volumes  de  différents  livres 
détachés*.  » 

Que  le  curé  puisse  trouver  dans  le  voisinage  un  bourgeois  riche 
et  oisif,  il  fera  «  venir  en  société  les  gazettes  de  loys  »,  ce  qui  lui 
coûtera,  pour  sa  part,  6  livres  par  an  2,  ou  toute  autre  feuille 
périodique.  Il  aura  aussi  une  correspondance  suivie  avec  sa  famille 
ou  quelque  ami.  Le  curé  de  Pontenx,  en  1774,  laisse  «  une  liasse 
de  trente-sept  papiers,  lettres  missives  »,  que  le  notaire  inventorie. 
Il  aura  un  «  Uvre  de  raison  »  contenant  «  quatre-vingt-dix-huit 
feuillets  foliotés,  commencé  le  15  décembre  1758  »,  et  qu'il  ne 
tiendra  peut-être  pas  très  régulièrement,  car  il  est  «  majeure  partie 
en  blanc  ».  Cependant,  il  y  fera  une  place  aux  domestiques,  sui- 
vant l'usage  du  temps  3,  et  il  écrira  cette  note,  la  dernière  avant  sa 
mort  :  «  L'an  mil  sept  cens  soixante-quatorze  et  le  vingt-trois  oc- 
tobre, est  entré  à  mon  service  en  qualité  de  valet,  Jean  Dufort,  etc.  *  » 
Mais  si  l'on  veut  avoir  une  idée  des  vicissitudes  d'une  eidstence 
de  curé  à  cette  époque,  il  faut  lire  cette  page  pleine  d'humour,  que 
nous  a  laissée  le  curé  Bouty,  déjà  avantageusement  nommé  :  «  Bap- 
tisé à  Dax  (où  il  est  né)  le  13  octobre  1672,  il  a  fait  ses  basses 
classes  soubs  les  Barnabites  (dudit  lieu),  et  soubs  les  Jésuites,  à 
Agen.  Il  a  fait  sa  philosophie  à  Toulouse,  soubs  le  père  Garaurague» 
jésuite,  et  quatre  ans  de  théologie  soubs  le  père  Palaci,  jésuite, 
dictant  le  matin,  et  soubs  le  père  Dumance,  dictant  le  soir,  et  & 
l'Université,  soubs  M.  de  Casamajou,  dictant  le  matin,  et  soubs 
M.  de  Rolye,  vicaire  général,  dictant  le  soir.  Il  a  pris  son  bacca- 
lauréat soubs  M.  de  Casamajou,  il  a  fait  quatorze  mois  de  sémi- 
naire à  Auch,  soubs  le  père  Dega;  de  là  il  a  été  vicidre  pendant 
quelques  mois  à  la  Boheire,  diocèse  d'Ax  (l.  Dax) ,  d'où  il  sortit 
pour  aller  en  Espagne  avec  M.  le  maréchal  de  Berwik.  Il  y  a  resté 
onze  ans  d'un  côté,  et  de  l'autre  trois  ans,  à  l'occasion  d'un  de 
ses  oncles,  pendant  lesquelles  trois  années  il  a  étudié  en  théologie 
encore  soubs  le  père  Sainte-Rose,  jacobin,  à  Valladolid  et  à  Sala- 
manque,  toujours  nanti  des  exeats  des  prélats.  De  là  il  est  venu  en 
France,  il  a  resté  trois  ans  à  Poy  et  Buglose,  en  qualité  de  vicaire 

*  Ces  détails,  comme  la  plupart  de  ceux  concernant  la  nourriture,  sont 
extraits  de  Tacte  du  31  décembre  1774.  (Arch.  notariales.) 

2  Arch.  notariales.  (Acte  du  7  juillet  1770.) 

*  Le  Livre  de  famille,  par  Gh.  de  Ribbe,  p.  159. 

*  Arch.  notariales.  (Acte  du  31  décembre  1774.) 


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LES  CURES  DE  GÂypAGNE  AU  XYUl*  SIÈCLE  157 

de  MM.  de  Saint-Lazare,  d'où  il  a  été  fait  prieur  de  Sindères,  par 
Mgr  l'évêque  d'Ax,  lequel  prieuré  il  a  permuté,  etc.,  et  est  venu  à 
Himlzan;  il  n'a  point  d'autre  domestique  que  deux  valets.  Il  est 
nanti  du  rituel,  ordonnances  synodales  et  du  catéchisme  du  dio- 
cèse. Il  est  tellement  assidu  aux  conférences  ^  qu'il  a  plu  à 
Mgr  l'Archevêque  de  Bordeaux  d'aujourd'hui,  de  témoin  synodal 
qu'il  fut  fait  par  Mgr  d'Argenson  (quoiqu'il  en  soit  indigne),  le 
^ire  ricaire  forain  de  la  première  congrégation  de  Buch  et  Bom. 
Deo  grcUias  -,  » 

Il  serait  à  souhaiter  que  tous  les  curés  eussent  eu  une  vie  pareil- 
lement aventureuse,  si  c'eût  été  pour  eux  une  raison  de  posséder 
cet  entrain  et  cette  bonne  humeur. 

Quelles  étaient  les  occupations  des  curés?  Ceux-ci  n'étaient  pas» 
comme  de  nos  jours,  conCnés  dans  le  seul  domaine  ecclésiastique. 
Non  seulement  ils  avaient  à  exercer  les  fonctions  curiales,  mais  ils 
agissaient  encore  à  de  certains  jours  :  l""  comme  officiers  de  l'État 
dvil;  l""  comme  officiers  ministériels.  Nous  allons  nous  arrêter  un 
instant  sur  chacune  de  ces  trois  sortes  d'attributions. 

Lear  premier  devoir  naturellement  était  de  dire  la  messe.  Pour- 
tant Us  semblent  ne  l'avoir  pas  dite  rigoureusement  tous  les  matins. 

«  On  dit  messe  basse  »,  avoue  un  curé  de  Bias  en  1731,  «  tous 
les  jours,  autant  quil  est  possible;  les  dimanches,  la  messe  parois- 
siale, le  prône,  le  catéchisme;  les  grandes  fêtes  (seulement),  une 
grande  messe,  la  procession,  le  catéchisme  et  les  vêpres,  d  Nous 
avons  vu  plus  haut  qu'on  chantait  vêpres  «  quand  on  pouvait 
retir^T  \^  gens  du  cabaret  » .  Il  faut  croire  que  les  jours  de  fêtes 
les  paroissiens  se  faisaient  un  devoir  de  quitter  le  cabaret 
pour  i'église.  «  Quand  on  ne  fait  pas  le  prône,  on  explique  l'évan- 
gile du  jour.  D  Quant  au  catéchisme,  l'heure  où  il  a  lieu  varie 
suivant  les  pays.  A  Bias,  «  on  le  fait  à  deux  heures  ».  A  Pon- 
tenx,  «  on  le  fait  exactement  pendant  la  messe  ».  Au  Yignacq, 
«c  après  la  messe  ».  En  tout  cas,  il  a  lieu  toujours  le  dimanche. 
<c  Autrement  »,  explique  le  curé  du  Yignacq,  «  je  ne  pourrais 
çJbliger  personne  i  venir  les  jours  ouvriers  à  cause  de  l'éloigné- 
meut  des  midsons  ».  Cependant,  durant  le  carême,  M.  le  Curé, 

*  Sous  la  responsabilité  d'un  curé  de  Pontenx,  lequel  afQrme,  en  1731, 
qa'  «  il  n*y  a  pas  de  conférences  dans  le  détroit  »,  nous  avons  pu  dire  plus 
haut  que  ces  réunions  ne  se  tenaient  généralement  pas.  Il  ressort  toutefois 
de  la  déclaration  du  curé  Bouty,  ainsi  que  d'autres  documents  auxquels 
nous  renvoyons  le  lecteur,  qu'elles  avaient  lieu  de  temps  en  temps.  (Voy. 
les  procès- verbaux  de  visite  d'église  déjà  cités.  Arch.  de  TArchev.  de 
Bordeaux.) 

^  Procès-verbal  de  Téglise  de  visite  de  Mimîzan,  1731.  (Même  source.) 


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158  LES  CURÉS  DE  CAMPAGNE  AU  XVlll^  SIÈCLE 

redoublant  de  zèle,  essaye  de  le  faire  tous  les  jours.  Mais  il  avoue 
que  «  les  enfans  n'y  viennent  guaire  disant  qu'ils  sont  trop  loing  ». 
L'instruction  religieuse  variait  nécessairement  suivant  l'intelligence 
et  l'exactitude  des  enfants,  comme  aussi  avec  les  soins  que  lui 
donnait  le  curé.  En  1731,  Mgr  de  Maniban,  archevêque  de  Bor- 
deaux, visitant  l'église  de  Gastes  et  interrogeant  les  enfants,  ne 
les  trouve  «  qu'à  demi  instruits  ».  Quelques  jours  plus  tard,  au 
Vignacq,  il  les  trouve  «  bien  instruits  » .  Pour  les  offices,  on  ne 
saurait  non  plus  établir  de  règle  générale.  A  Mimizan,  la  même 
année,  «  on  a  la  grand'messe  les  dimanches  et  (êtes,  la  plupart  du 
temps  messe  chantée,  suivant  la  bonne  disposition  du  curé  ».  A 
Pontenx,  «  on  fait  l'instruction  et  l'explication  de  l'évangile  tous 
les  quinze  jours  et  en  carême  tous  les  dimanches  et  fêtes  ».  Malgré 
les  habitudes  de  débauche  signalées  maintes  fois  par  les  curés,  on 
peut  dire  que  la  population  était  religieuse.  A  Pontenx,  «  on  ne 
chante  pas  aux  offices  »,  mais  généralement  on  vient  à  la  messe. 
«  Un  tiers  n'y  assiste  que  de  quinze  en  quinze  jours,  parce  qu'il 
faut  garder  (la  maison)  chacun  à  son  tour  »,  dit  le  curé  de  Pontenx; 
mais  cet  usage  est  tellement  passé  dans  les  habitudes,  que  les 
curés  ne  le  trouvent  pas  mauvais.  A  Mimizan,  «  il  ne  se  pratique 
pas  d'indécences  aux  processions,  par  la  vigilance  du  curé.  Tout 
le  monde  s'y  tient  en  dévotion  » .  Les  sermons  semblent  avoir  eu 
moins  de  succès.  «  J'en  appelle  à  témoins  »,  dit  le  curé  de  Mimizan 
en  1731,  «  tous  ceux  qui  y  ont  presché  »,  et  les  cinq  ou  six  per- 
sonnes qui  y  assistent,  consistent  «  en  coiffes  et  chappeaux  ». 
Presque  tous  les  paroissiens  d'ailleurs  font  leurs  pâques.  Les  curés 
ont  encore  l'habitude  de  compter  les  habitants  par  le  nombre  des 
communiants.  On  sait  que  ce  nombre  est  en  général  le  cinquième 
de  la  population.  A  Pontenx,  en  1731,  sur  une  population  de  trois 
cents  communiants,  «  certains  manquent  ».  A  Mimizan,  la  même 
année,  «  tous  ont  rempli  leur  devoir  pascal  ».  Et  le  curé  ajoute  : 
«  sive  digne,  sive  indigne,  Deus  scit.  »  Il  faut  pourtant  citer  le 
Vignacq  où,  à  la  même  époque,  sur  une  population  de  plus  de 
cinq  cent  vingt  communiants,  «  beaucoup  n'ont  pas  fait  leurs 
pâques  ».  Il  faut  aussi  remarquer  la  sollicitude  du  curé  qui  dit  : 
«  Huit  ou  neuf  ne  se  sont  pas  présentés  du  tout  quoy  qu'on  les  ayt 
auertis.  »  Ce  mot,  joint  aux  autres  explications  données  ailleurs^ 
nous  montre  chez  les  curés  un  grand  esprit  d'indulgence  et  de 
conciliation  que  nous  retrouverons  encore  quand  nous  parlerons 
de  leurs  rapports  avec  la  population.  Ainsi  ils  avertissent  les  retar- 
dataires, ils  tolèrent  qu'un  tiers  des  paroissiens  manque  la  messe 
tous  les  quinze  jours;  le  vendredi  saint,  ils  envoient  le  sacristaia 
«  dans  toutes  les  maisons  pour  faire  adorer  la  crois  à  tous  ceux  qui 


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LES  CUKÉ5  DE  CAMPAGNE  AU  XVIIP  SIÈCLE  159 

n'oi^t  pas  pu  assister  à  Toffice  *  » .  Ces  attentions  et  ces  complaisances 
prouvent  entre  paroissiens  et  curés  une  union  et  une  communauté 
de  sentiments  qu'on  chercherait  vainement  de  nos  jours,  même  dans 
les  pays  les  plus  religieux. 

La  tenue  à  l'église  était  bonne,  sauf  exception.  On  n'y  avait  pas 
toujours  les  sujets  de  distraction  qu'on  signale  à  Bias  en  16ii5,  ob 
le  curé  Agasse  se  plaint  de  ce  qu'il  «  esloit  souentes  fois  troublé 
pendant  le  diuin  seruice  par  le  son  et  tintamarre  des  clochettes 
appeodues  aux  colz  des  beufz  qui  paissoint  dans  le  simetière,  joi- 
gnant une  vitre  fort  basse  vis-à-vis  du  grand  autel  ».  C'est  dans 
la  même  église  et  la  même  année  que  le  curé,  à  cause  de  l'obs- 
corité,  «  en  alant  et  reuenant  de  la  procession  et  baillant  leau 
beniste  au  peuple,  bronchoit  souuent  avec  grand  danger  de  donner 
du  nais  (sic)  à  terre,  ce  qui  luy  auroit  esté  a  grand  scandale  et 
tourné  en  risée  ».  Les  choses  s'y  passaient  au  reste  tout  à  fait  en 
famille.  Comme  il  n'y  avait  pas  de  sacristie  et  «  leglize  et  le  pres- 
bîtère  estans  plains  de  puple  (les  jours  de  fêtes),  les  prêtres  estoint 
constrainctz  se  reconcilier  là  (à  l'église)  a  la  ueue  et  ouye  d'un  chas- 
cun  et  auec  une  très  grande  incommodité  ».  —  «  Le  peuple  a prins 
Geste  mauuaise  habitude  de  se  donner  le  bon  jour  tout  haut  dans 
leglize  lors  qu'ilz  y  arriuent,  s'entredemendant  lestât  de  leur  santé  et 
affaires  ^  »,  ce  qui  prouve  qu'il  n'y  a  rien  de  nouveau  sous  le  soleil. 
Ces  habitudes  de  «  caquet  et  babil  »  à  l'église  sont  de  tous  les  temps. 

En  dehors  des  cérémonies  du  culte,  le  curé  avait  les  baptêmes, 
raariages  et  enterrements,  qui,  dans  les  paroisses  populeuses,  se  pré- 
sentent fréc^uemment.  Il  portait  aussi  les  sacrements  aux  malades. 
Bn  1 783,  les  habitants  de  Bias  se  plaisent  à  reconnaître  que  depuis 
l'arrivée  du  curé,  «  il  n'est  mort  aucun  habitant  sans  en  être 
muni  ».  A  cette  époque  de  fortes  croyances,  on  ne  trouvait  pas 
ridicule  que  le  prêtre  sortît,  vêtu  de  ses  habits  sacerdotaux.  A 
Pontem,  «  on  porte  le  saint  Sacrement  aux  malades  en  surplis  avec 
étole  blanche;  le  clerc  marche  devant  avec  une  lanterne  et  une 
clochette  ».  La  sainte  hostie  est  placée  dans  un  «  porte-Dieu  de 
vermdl  ou  d'argent  renfermé  dans  une  bourse  de  soie  blanche  » 
que  le  prêtre  se  suspend  au  cou  «  av€C  un  ruban  ou  un  cordon  ». 
U  ajoute  :  «  Nous  montons  à  cheval  quand  il  faut  aller  loin.  »  Cette 
dernière  explication  qui  semblerait  étrange  en  tout  autre  pays  est 
oatordle  dans  les  Landes,  où  il  n'est  pas  rare  de  trouver  des  mai- 
sons distantes  de  l'église  de  une  heure  et  demie  à  deux  heures  de 
marche  à  travers  sables  et  bois. 

^  Brouillon  d'un  procès-verbal  de  Tisite  de  Téglise  de  Bias,  1731.  (Arch. 
citées.) 
*  Interdit  pour  le  curé  de  Bias.  (Même  source.)    ~ 


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160  LES  CURÉS  DE  CAMPAGNE  AU  XVUl*  SIÈCLE 

Comme  officier  de  l'état  civil,  le  curé  avait  à  rédiger  les  atles 
de  naissances,  mariages  et  décès.  On  sait  que  le  concile  de  Trente 
prescrivit  la  tenue  de  ces  registres,  dans  sa  session  vingt-quatrième. 
Le  Rituale  romanum  donne  tout  au  long  la  forme  dans  laquelle  les 
actes  devaient  être  rédigés.  En  France,  cependant,  cette  prescrip- 
tion parait  avoir  été  devancée,  au  moins  quant  à  la  tenue  du 
registre  des  naissances,  par  l'ordonnance  de  Villers-Cotterets,  rendue 
par  François  P'  en  aoCit  1539.  Mais  ni  le  concile  ni  le  roi  ne 
pouvaient  fsûre  que  ces  registres  fussent  rigoureusement  tenus  à 
une  époque  où  il  n'y  avait  pas  de  contrôle  et  surtout  pas  de  sanc- 
tion sérieux.  Aussi  présentent-ils  partout  des  lacunes  regrettables. 
Il  faut  certes  fEÛre  la  part  du  temps  et  des  événements.  Un  grand 
nombre  durent  disparaître  à  diverses  époques  dans  les  incendies, 
les  guerres,  ou  par  suite  de  la  négligence  des  curés.  De  nos  jours, 
où  tout  se  fait  avec  ordre  et  méthode,  on  pourrait  citer  maintes 
communes  où  les  registres  du  commencement  du  siècle  sont  déjà 
en  très  piteux  état.  On  ne  doit  donc  pas  s'étonner  de  trouver,  sur 
des  cahiers  du  dix-huitième  siècle,  des  déclarations  dans  le  genre 
de  celle-ci  :  «  Je  soubsigné,  curé  de  Saint-Michel  de  Bias,  déclare 
avoir  ramassé  avec  tous  les  soins  qu'il  m'a  été  possible  tous  les 
fragments  des  registres  des  bâtemmes,  mariages  et  sépultures  que 
MM.  les  Curés,  mes  prédécesseurs,  ont  laissé  en  feuilles  volantes.  » 
Il  est  bien  vrd  qu'alors  un  double  devait  être  adressé  chaque 
année  au  greffe  de  la  sénéchaussée  comme  msdntenant  au  greffe 
du  tribunal,  mais  cela  ne  se  faisait  pas.  «  Etant  même  inutille  », 
continue  le  curé  de  Bias,  «  de  demander  aucun  exemplaire  au 
greffe...  le  greffier  m'ayant  déclaré  qu'il  n'en  avoit  jamds  reçu  *  ». 
Ailleurs,  on  trouve  les  actes  «  en  partie  tous  à  lambeaux  ».  A  Pon- 
tenx,  en  1731,  on  trouve  «  des  registres  de  près  de  cent  ans  », 
mais  ceux  de  près  de  «  vingt  ans  sont  perdus;  les  curés  qui  éteint 
de  ce  temps-là  sont  morts,  ou  ils  ne  les  ont  pas  écrits,  ou  on  les  a 
volés  ».  Quand  ils  sont  tenus,  ils  contiennent  des  irrégularités 
nombreuses.  Les  interversions  de  dates  sont  très  fréquentes,  ce 
qui  prouve  que  les  curés  ne  rédigeaient  pas  les  actes  au  jour  le 
jour.  Quelquefois  même  le  quantième  manque.  On  trouve  des  actes 
inachevés,  d'autres  où  le  nom  de  famille  n'est  pas  indiqué.  Quand 
l'acte  est  rédigé  par  un  curé  voisin  en  l'absence  du  titulaire,  il  y  a 
de  grandes  chances  pour  qu'il  figure  dans  deux  paroisses  :  au  domi- 
cile des  parties  et  au  domicile  du  curé.  De  ces  irrégularités  naissait 
un  fait  assez  curieux,  c'est  que  personne  ne  connaissait  exactement 
son  âge.  On  trouve  même  un  curé  qui  déclare  avoir  quarante- 

*  Cahiers  de  Tétat  civil  de  Bias,  1740. 


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LES  CURÉS  DE  CAMPAGNE  AU  XYin*  Sl^iE  161 

quatre  ans  environ.  Par  contre,  ces  actes  contiennent  souvent  des 
tenseignements  qu'on  néglige  maintenant,  exemple  :  Tindication 
des  morts  subites,  sans  sacrements,  etc.  Au  registre  des  mariages, 
les  curés  indiquent  les  fiançailles.  On  y  trouve  surtout  ces  notes 
parfois  précieuses  touchant  les  événements  marquants  survenus 
dans  la  paroisse,  que  Bonaventure  Despériers,  au  seizième  siècle, 
recommandait  aux  curés  de  ne  point  omettre*.  Ainsi,  disait  cet 
homme  vraiment  inspiré  par  le  génie  de  l'histoire,  «  il  n'y  aura 
pays,  ville,  village,  bourg,  église,  château,  maison,  famille,  mon- 
tagne, colline,  terrier,  fontaine,  soit  chaude  ou  froide,  douce  ou 
salée,  prés,  bois,  vignes,  etc.,  qui  n'aie  chacun  son  livre  ou,  pour 
le  moins,  son  chapitre  en  plus  grand  livre,  laquelle  chose  donnera 
un  singulier  plaisir  à  ceux  qui  viendront  après  nous  ».  Nous  ne 
saurions  trop  regretter  que  tous  les  curés  n'aient  pas  suivi  d'aussi 
sages  conseils. 

Ils  fournissaient  naturellement,  du  reste,  quand  cela  était  pos- 
sible, les  extraits  qui  leur  étaient  demandés.  Nous  avons  trouvé 
quelques-uns  de  ces  extraits  et  un  entre  autres  où  la  signature  du 
curé  était  légalisée  par  l'évêque  ;  le  secrétaire  contresignait  comme 
d'habitude  2. 

Comme  officier  ministériel,  les  fonctions  des  curés  étaient  res- 
treintes. Ils  avaient  droit  de  recevoir  les  testaments.  Mais  ils  ne 
semblent  avoir  été  chargés  de  ce  soin  que  rarement.  Nos  recher- 
ches dans  les  minutes  notariales  ont  embrassé  une  période  de  près 
de  soixante  ans  et,  comme  nous  l'avons  dit  plus  haut,  elles  ont 
porté  sur  plus  de  deux  milliers  d'actes.  Sur  ce  nombre,  on  compte 
ânq  testaments  seulement  reçus  par  les  curés,  le  premier  en  1719, 
le  dernier  en  1730.  Ce  nombre  tout  à  fait  dérisoire  permet  de  con- 
clure que  cette  coutume  qui,  au  moyen  âge,  avait  contribué  à  la 
fortune  du  clergé,  ainsi  que  le  dit  M.  Babeau,  tombait  en  com- 
plète désuétude  au  dix-huitième  siècle.  La  forme  de  ces  testaments 
rédigés  par  les  curés  était  restée  très  ancienne,  témoin  celui  qui, 
passé  en  1727,  commence  ainsi  :  «  Au  nom  de  Dieu  soit  Amen. 
Sçachent  tous  presens  et  a  uenir  que,  etc.  '.  »  La  formule  religieuse 
par  laquelle  débutaient  tous  les  testaments  à  cette  époque  se 
retrouve  dans  tout  le  cours  du  siècle.  Seulement,  elle  se  simplifie 
déplus  en  plus.  Une  fois  le  testament  reçu,  le  curé  en  faisait  la 
dépôt  entre  les  mains  du  notaire. 


•  Discours  non  plus  tnélancoliques  que  divers  de  choses  mémetnent  qui  appar* 
Hennent  à  notre  France,  eh.  xv. 

*  Arch.  notariales.  (Acte  du  8  mai  1772.) 

^  Arch.  notariales.  (Acte  du  8  octobre  1727.) 

10  OCTOBRB  1887.  Il 


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162  LES  CURtS  DE  CAMPAGl^  àU  XYIII*  SIÈCLE 

VI 

Par  ces  différentes  fonctions,  les  curés  étaient  en  rapports  jour- 
naliers avec  les  populations.  Quel  était  donc  le  caractère  de  ces 
relations?  La  matière  est  ample  et  les  renseignements  ne  font  pas 
défaut.  Cependant,  ici  comme  dans  tout  ce  qui  précède,  nous 
devons  nous  borner  à  ne  montrer  que  les  faits  les  plus  intéressants 
et  les  plus  concluants.  A  tout  seigneur,  tout  honneur.  Les  rela- 
tions des  curés  avec  les  nobles  n'étaient  point  toujours,  contraire- 
ment à  ce  que  peuvent  penser  les  gens  que  la  passion  politique 
rend  sourds  et  aveugles,  d'une  cordialité  à  toute  épreuve.  Et  d'abord, 
quand  le  seigneur  était  «  huguenaut  »,  comme  s'en  plaint  le  curé 
de  Pontenx  en  1729,  on  comprend  que  les  relations  aient  été  plus 
que  froides.  De  même,  quand  le  curé  était  tenancier  du  seigneur, 
ainsi  que  nous  en  avons  vu  quelques  exemples,  cet  état  de  dépen- 
dance devait  nuire  à  la  cordialité  des  relations.  Les  curés,  en 
général,  ont  plus  ou  moins  à  se  plaindre  du  seigneur,  et  vice  versa. 
A  Mimizan,  en  1731,  il  y  a  contestation  entre  eux,  à  propos  d'un 
chemin  dans  le  cimetière.  Le  seigneur  «  intente  procès  au  curé  », 
—  dit  celui-ci,  —  «  pour  des  vétilles  ».  Le  curé  fait  allusion  en  ces 
lignes  à  un  acte  que  le  seigneur  lui  avait  fait  signifier  l'année  pré- 
cédente et  par  lequel  celui-ci  le  sommait  de  lui  rendre  «  les  droits 
honorifiques  »  qui  étaient  dus,  dans  les  églises,  aux  seigneurs 
hauts-justiciers.  Un  droit  qui  créait  assez  souvent  des  inimitiés 
entre  seigneurs  et  curés  était  celui,  que  les  premiers  avaient,  de 
faire  peindre  à  l'extérieur  et  à  l'intérieur  des  églises,  en  cas  de 
deuil,  une  «  ceinture  funèbre  »  appelée  «  litre  »,  sur  laquelle,  de 
distance  en  distance,  on  plaçait  les  armoiries.  Ce  droit  de  «  litre  » 
est  assez  singulier  et  mérite  d'arrêter  un  instant  notre  attention. 
On  le  trouve  d'ailleurs  un  peu  partout.  Du  Cange  en  cite  des  exem- 
ples aux  quinzième  et  seizième  siècles;  la  Bruyère  en  parle  en  son 
chapitre  ix  des  Caractères.  En  1732,  MM.  de  Lorbehaye,  seigneurs 
de  Montataire,  le  possédaient  *.  On  en  trouve  des  exemples  en 
Ponthieu^,  et,  dans  le  midi,  à  Saint-Martin  de  Camiac,  à  Saucats, 
àRieufret,  à  Sadirac,  à  Espiet,  à  Lugasson,  à  Saint-Émilion,  etc.  3. 
On  pourrait  multiplier  les  citations.  Revenons  au  pays  de  Born.  A 
Sainte-Eulalie,  au  dix-huitième  siècle,  le  curé  parle  d'une  ceinture 
funèbre  avec  les  armoiries  du  seigneur^.  A  Mimizan,  en  1731,  le 

*  Hist.  d'un. vieux  château  de  France,  par  le  baron  de  Coudé,  p.  456  et  457. 
^  Nos  pères,  par  le  marquis  de  Belleval,  p.  46. 

3  Mémoires  de  la  Société  archéologique  de  Bordeaux,  par  L.  Augier,  t.  VIII. 

*  Procès-verbal  de  visite  de  Téglise  de  Sainte-Eulalie.  (Arch.  de  TArch. 
de  Bordeaux.) 


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LES  CURÉS  DE  CAMPAONK  AD  XYIH*  SIÈCLE  163 

aeàgneur  attend  qu'on  fasse  blanchir  l'église  pour  la  faire  «  litrer  ». 
Et  défense  au  curé  de  faire  blanchir  sans  l'en  aviser.  Lors  des  visites 
des  évoques,  on  constatait  la  présence  ou  l'absence  de  ces  ceintures 
fanèbres,  et  les  curés  s'expliquaient  sur  ce  point  dans  les  réponses 
qu'ils  adressaient  périodiquement  aux  questions  posées  par  l'arche- 
Tèché  sur  l'état  de  l'église  et  la  situation  du  curé.  Mais  déjà  au  dix- 
septième  siècle,  le  clergé  combattait  ce  droit  au  nom  du  respect  dû 
aux  choses  saintes  et  de  l'humilité  chrétienne.  On  trouve  dans  le 
pédagogue  chrétien^  imprimé  en  1671,  une  formule  curieuse  que 
les  missionnaires  proposaient  à  la  signature  des  seigneurs  et  patrons 
des  églises.  On  s'y  élève  avec  violence  contre  ceux  qui  «  arborent 
scandaleusement  dans  l'église  les  trophées  de  l'orgueil  du  monde 
avec  tout  son  appareil,  c'est-à-dire  des  écussons  garnis  de  tigres, 
de  iyoDS,  de  léopards,  de  dragons,  de  satyres  et  jusqu'à  des  sales 
nudités  et  autres  spectacles  horribles  plus  convenables  aux  temples 
des  idolâtres  qu'à  l'habitation  des  fidèles  et  au  palais  de  l'oraison  ». 
Et  on  voulait  qu'ils  jurassent  solennellement  «  de  faire  biffer,  cor- 
rompre et  supprimer  toutes  les  peintures  vulgairement  appelées 
Ktre  et  autres  ceintures  indécentes  dont  eux  ou  leurs  prédécesseurs 
avaient  souillé,  noircy  et  diffamé  le  dedans  et  le  dehors  des  églises  ». 
Nous  ne  savons  si  les  missionnaires  recueillirent  beaucoup  de 
signatures  et  d'engagements  de  ce  genre,  mais  il  est  permis  d'en 
douter. 

Cependant  on  peut  citer  des  exemples  de  bonne  intelligence  entre 
seigneurs  et  curés.  Vers  1663,  on  trouve,  au  Vignacq,  un  curé  qui 
coxito'ûi.  ai  bien  ses  intérêts  avec  ceux  de  la  dame  «  seigneuresse 
Isabelle  de  Saiote-Maure  comptesse  dusaa  *  et  du  Vignacq  » ,  qu'on 
peut  dire  de  lui  «  qu'il  est  homme  de  sa  maison*  ».  Nous  avons 
vu,  en  177ii,  un  seigneur  de  Bouricos  réservant,  dans  le  bail  d'une 
maison,  le  droit,  pour  le  curé,  de  faire  cuire  son  pain  au  four. 
En  1770,  le  seigneur  de  Pontenx  écrit  au  curé  à  propos  de  la 
publication  des  bans  de  sa  fille  une  lettre  très  courtoise  et  qu'il 
termine  par  cette  formule  :  «  Mille  pardons,  monsieur,  de  la  penne 
^pj^  je  vous  donne.  J'ay  l'honneur  dettre  avec  la  plus  parfaite  con- 
sidération, monsieur,  votre  très  humble  et  très  obéissant  serviteur  3.  » 
Maïs  peut-être  sont-ce  là  des  exceptions. 

Nous  avons  vu  déjà  en  différents  endroits  ce  que  les  curés 
pensaient  des  habitants  et  ce  que  ceux-ci  pensaient  des  curés. 
Nous  avons  constaté  le  degré  de  dévotion  des  populations  et  décrit 

*  Uza  (Landes),  canton  de  Castets. 

'  Requête  pour  Pierre  de  Neu risse,  juge  de  la  baronnie  de  Magesc. 
/Archives  citées.) 
'  Lettre  missive.  (Arch.  de  i'Arch.  de  Bordeaux.) 


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164  LES  CURÉS  DE  CAMPAGNE  AU  XVIU'  SIÈCLE 

les  attributions  des  curés  en  tant  que  ministres  du  culte,  officiers 
d'état  civil  et  ministériels,  on  peut  donc,  d'ores  et  déjà,  se  faire 
idée  du  caractère  des  relations  qui  existaient  entre  eux.  Les  habi- 
tants avaient  besoin  de  leur  curé,  pour  ainsi  dire  journellement,  et 
il  est  permis  de  croire  que,  sauf  de  très  rares  exceptions,  ils  trou- 
vaient près  de  lui  une  assistance  et  un  dévouement  de  chaque 
instant.  C'est  ce  que  nous  prouvent,  en  dehors  des  faits  déjà  cités 
et  auxquels  nous  renvoyons  le  lecteur,  une  quantité  d'actes  de  toute 
nature,  passés  au  presbytère,  ou  auxquels  le  curé  assiste  tantôt 
comme  témoin,  tantôt  comme  conciliateur,  tantôt  simplement  pour 
faire  honneur  aux  parties.  Comme  exemples  de  ce  dernier  cas,  on 
pourrait  citer  une  foule  de  contrats  de  mariage  qu'on  signe  à  la 
maison  «  curialle  »  et  où  le  curé  intervient  comme  conseil  et  ami 
des  futurs.  En  176&  à  Mimizan,  on  trouve  un  menuisier  qui,  par 
acte  de  dernière  volonté,  institue  le  curé  son  exécuteur  testamen- 
taire, «  le  priant  de  vouloir  bien  ce  charger  et  luy  rendre]ce  dernier 
scruice*  ».  En  1769,  c'est  une  femme  qui,  originaire  du  Médoc» 
nomme  le  curé  son  procureur  fondé  à  Teffet  de  «  faire  faire  inven- 
taire et  liquider  les  successions  de  ses  auteurs^  ».  Le  curé  faisait 
plus  :  il  prêtait  de  l'argent  et  des  vivres  à  ceux  qui  venaient  lui  en 
demander.  En  1704  et  1705,  le  curé  de  Bias  écrit  cette  note  sur  le 
cahier  des  naissances  :  v  Le  15  décembre  j'ai  prêté  deux  boisseaux 
seigle  à  N.  Meule.  »  —  «  Le  26  décembre  j'ay  prêté  un  boisseau 
panis  à  Pierre  Clavier,  il  me  payera  comme  ie  vendray  l'autre.  » 
En  1770,  le  curé  de  Sainte*EuIaUe  prête  pour  216  livres  d'argent  et 
de  grain  que  le  débiteur  doit  rendre  dans  un  an.  En  garantie  celui-ci 
hypothèque  tous  ses  biens,  meubles  et  immeubles'.  La  même  année, 
à  Mimizan,  le  curé  prête  700  livres,  mais  il  faut  croire  qu'il  a 
ensuite  des  difficultés  pour  rentrer  dans  son  avance,  car  il  fait  faire 
un  ((  commandement  au  débiteur  et  lui  lance  une  assignation,  en 
vertu  de  lettres  de  committimus  émanées  du  procureur  au  parle- 
ment de  Bordeaux 4  ». 

Mais  comme  il  n'y  a  cependant  pas  de  règles  sans  exceptions,  il 
nous  reste  à  citer  quelques  faits  qui  établissent  que  les  relations 
n'étaient  pas  toujours  aussi  bonnes  entre  curés  et  paysans.  Nous  en 
avons  d'ailleurs  trouvé  déjà  quelques  exemples  dans  ce  qui  précède, 
depuis  ce  f;uré  de  Bias  qui  taquinait  ses  paroissiens  à  propos  de 
réparations  à  faire  au  presbytère  et  se  portait  même,  sur  eux,  à  des 
voies  de  fait,  jusqu'à  ce  curé  de  Mimizan  engagé  dans  un  procès  avec 

*  Arch.  notariales.  (Acte  du  14  mars.) 

*  Ibid.  (Acte  du  5  mai  1769.) 

3  ihid,  (Acte  du  16  juin  1770.) 

-•  Arch.  notariales.  (Acte  du  13  août  1770.) 


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LES  CURÉS  DE  CAMPAGNE  k\}  XVQi*  SIÈCLE  165 

deux  de  ses  paroissiens  à  propos  d'un  paon  lui  appartenant.  En  16&5, 
c'est  un  autre  curé  de  Bias  qui  est  condamné  à  rendre  à  la  fabrique 
(t  tous  les  aigneaux  »  qu  il  lui  a  pris  «  ou  la  valeur  d'iceux,  comme 
aussy  largent  appartenant  à  la  ditte  fabrique  »  et  à  qui  on  enjoint 
de  «  busser  la  liberté  à  ses  paroissiens  pour  esUre  les  fabriqueurs^  ». 
En  1720,  c'est  un  vicaire  de  Sainte-Eulalie  qui  prend  trois  quin- 
taux de  résine  appartenant  à  la  fabrique  ^.  En  1772,  le  curé  de 
Ifimizan  détient  «  les  vazes  sacrés,  les  ornemens  et  livres  »  de 
l'église  de  Bias  qu'il  a  desservie  pendant  de  longues  années.  Il  a 
même  aussi  perçu  des  revenus.  Quelque  sommation  qu'on  lui  fasse, 
on  ne  peut  rien  lui  faire  rendre.  Il  est  vrai  que  les  ornements  ont 
été  tellement  confondus  avec  ceux  de  l'église  de  Mimizan  que  le 
partage  est  aujourd'hui  difficile.  C'est  ce  qu'allègue  le  curé  à  qid 
Ton  va  faire  un  procès  3.  En  1774,  le  curé  de  Saint-Paul  s'empare 
d'un  jardin  appartenant  à  la  fabrique  et  dont  jouit  habituellement 
le  sacristain.  On  charge  «  le  sindiq  titulaire  de  la  fabrique  d'agir 
près  du  curé  pour  obtenir  la  restitution  du  jardin,  mais  le  syndic 
ne  fait  rien,  si  bien  que  les  habitants,  «  ennuyés  de  sa  négligeance 
et  de  son  morne  silence  »,  le  somment  d'avoir  à  assigner  le  curé 
«  sous  trds  jours  *  ».  En  1775,  le  même  curé  «  fait  élever  de  son 
autorité  privée,  une  palissade  qui  intercepte  un  chemin  peubliq  ». 
La  communauté  est  obligée  de  nommer  un  «  sindiq  spécial  pour 
introduire  contre  le  curé  une  action  en  réintégrande  ^  ».  Lorsque 
quelque  sujet  de  brouille  était  survenu  entre  le  curé  et  ses  parois- 
siens, ces  petites  vexations  devaient  être  nombreuses.  Et  comme 
la  communauté  avait,  à  cette  époque,  des  droits  et  une  initiative 
qu'elle  a  perdus  depuis,  des  procès  s'engageaient  qui  ne  faisaient 
qu'augmenter  la  discorde.  Si  le  curé  voulait  la  guerre,  les  habitants 
la  lui  rendaient.  D'ailleurs  on  trouve  des  exemples  d'antipathie  se 
manifestant  par  des  procédés  beaucoup  plus  violents.  De  tout  temps 
il  a  existé  une  race  de  gens  nourrissant  contre  le  prêtre  une  haine 
sourde.  En  1722,  le  curé  de  liUmizan  se  rend  chez  un  pêcheur  pour 
acheter  du  poisson.  On  ne  veut  pas  lui  en  donner.  Le  curé  répond 
qu'il  ira  en  prendre  lui-même.  Le  pêcheur  «  luy  dit  qu'il  n'auoit 
qu'à  y  aller,  mais  que,  pour  luy,  il  nozeroit,  attandeu  quil  auoit  esté 
grondé  le  jour  auparauant  par  ses  consorts  parce  qu'il  luy  en  auoit 
baillé  ».  Le  curé  se  rend  au  courant  ou  à  l'étang,  prend  du  poisson 

'  Onlonnance  contre  certaines  entreprises  du  curé  de  Bias.  (Arch.  de 
l'Arch.  de  Bordeaux.) 

*  Arch.  notariales.  (Acte  du  iO  septembre  1720.) 
»  Ibid,  (Acte  du  4  avril  1772.) 

*  Ibid.  (Acte  du  29  novembre  1774.) 
»  Ibid.  (Acte  du  23  mars  1775.) 


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166r  LES  CURÉS  DE  CAMPAGNE  AU  XYUI*  SIÈCLE 

et  le  paye,  probablement  parce  que  le  droit  de  pêche  appartensdt 
à  quelques  pêcheurs  par  bail  ou  autrement.  Les  «  consorts  »  inten- 
tent au  curé  un  procès  dont  la  raison  ne  doit  évidemment  être 
dierchée  que  dans  une  inimitié  déjà  existante  ^  En  1686,  une 
foule  de  meurtriers  assassinent  à  Saint-Paul  le  frère  du  curé, 
racontent  les  actes  de  l'état  civil  du  lieu.  Le  curé,  ayant  entendu 
tirer  deux  coups  de  pistolet,  sort  du  presbytère  pour  porter  secours 
à  la  victime,  mais  la  panique  est  si  grande,  qu'il  ne  peut  décider 
une  trentaine  de  paroissiens  qui  se  trouvaient  alors  sur  la  place 
publique  à  l'accompagner  sur  le  théâtre  du  crime.  La  victime  prie 
son  frère  de  le  confesser.  Le  curé  obéit  et,  sur  sa  demande,  le  mou- 
rant pardonne  à  ses  assassins.  Il  expire  quelques  instants  après 
«  dans  les  plus  vifs  sentiments  d'amour  de  Dieu  et  de  douleur  de 
ses  fautes  ».  Et,  en  marge  du  registre,  on  lit  cette  note  significative  : 
a  Les  dits  assassins  ont  été  de  tout  temps,  ou  leurs  prédécesseurs, 
ennemis  mortels  de  MM.  les  curés  et  de  tous  les  prestres.  »  Aa 
Vignacq,  vers  la  même  époque,  le  curé  est  en  butte  aux  mauvais 
procédés  d'un  individu.   Tous  deux  se  rencontrent  un  jour  et 
l'homme  dit  au  prêtre  :  «  C'est  à  toi,  coquin,  que  je  vais  couper 
les  oreilhes  ».  —  «  Et  il  se  rue  et  lui  baille  plusieurs  coups  à  la  teste^ 
aux  bras,  d'où  grande  eDfusion  de  sang.  »  Le  curé  se  réfugie  chez 
un  hôtelier.  Un  autre  jour,  nouvelle  rencontre  et  nouvelles  insultes. 
Le  curé  est  assis  «  tremblotant,  près  du  feu  » .  Survient  un  «  aduocat 
en  la  cour  et  enquesteur  en  Guienne  »  qui  demande  à  l'homme  : 
«  Que  fais-tu  là?  »  «  Lequel  luy  auroit  repondu  qu'il  auroit  fait 
venir  du  vin  pour  boire  et  il  lui  plaisoit  de  faire  collation,  et  esmeu 
de  colère,  reniant  et  blasphémant  le  saint  nom  de  Dieu,  il  auroit 
dit  au  prêtre  :  «  Tu  es  icy,  coquin,  ivrogne  et  bougre,  c'est  à  toi 
«  que  je  cerche  et  te  vais  couper  les  oreilles.  »  —  «  Et  se  seroit 
rhué  sur  le  plaignant...  et  l'auroit  acoleté  et  prosterné  par  terre  sans 
l'assistance  des  personnes  présentes.  »  Et  le  «  lambaut  »  d'infor- 
mation, auquel  nous  empruntons  ces  détails,  ajoute  :  «  Voyant 
ledit  empeschement  »,  l'homme  «  auroit  dit  auoir  batu  d'autres 
parêtres  que  led.  plaignant  et  qu'il  estoit  coustumier  de  ce  faire  *  ». 


VII 

Cependant,  au  milieu  de  tant  de  travaux  et  de  peines,  les  curés 
voyaient  un  jour  venir  à  eux,  «  la  mort,  toujours  à  moitié  chemin 

'  Arch.  notariales.  (Acte  du  10  avril  1722.) 

2  Lambaut  dlntormation  au  sujet  de  quelques  excès.  (Arch.  de  rArcherv. 
de  Bordeaux.) 


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LES  CURÉS  DE  CÀMPA6ME  AU  XYIII*  SIËaE  167 

de  quelque  chose  »,  a  dit  Lamartine  *.  Alors  ils  mettaient, 
en  hâte,  ordre  à  leurs  affaires  temporelles.  Quelquefois  ils  prennent 
euj-mèmes  la  plume  et  écrivent  ou  font  écrire,  «  par  une  main 
a/fidée,  leur  testament  mystique  et  secret  » .  Et  pour  que  ce  qu'U 
contient  ne  soit  révélé  qu'après  leur  mort,  ils  le  cousent  ou  le 
bouclent  avec  du  ruban  noir  et  le  scellent,  à  cire  ardente,  de  leur 
<c  cachet  ordinaire  ».  Nous  avons  été  assez  heureux  pour  mettre  la 
main  sur  trois  de  ces  testaments  qui  n'ont  jamais  été  ouverts,  les 
exécuteurs  testamentaires  à  la  réquisition  de  qui  l'ouverture  en 
devait  être  faite  n'en  ayant  sans  doute  pas  eu  connaissance  cru 
étant  morts  peut-être  avant  les  testateurs.  Ces  trois  testaments 
reposent,  concurremment  avec  un  quatrième  émané  d'un  riche 
bourgeois  du  pays,  parmi  les  minutes  que  nous  avons  analysées, 
fis  se  transmettent  de  notaire  à  notaire  depuis  un  siècle  et  plus, 
toujours  entourés  de  soins  et  de  respects  qui  font  le  plus  grand 
honneur  aux  dépositaires.  Les  héritiers  ont,  depuis  longtemps, 
disparu,  les  £amilles  se  sont  éteintes,  n'importe.  Les  notaires  qui  se 
succèdent  luttent  de  discrétion,  et  les  quatre  testaments  mystiques 
de  Mimizan  demeurent  intacts  sous  leurs  rubans  vieillis.  On  vient 
les  voir,  on  les  retourne,  on  lit  l'acte  de  suscription,  on  examine 
les  cachets;  ils  ont  l'attrait  du  mystère  :  puissent-ils  le  garder 
longtemps  encore  ! 

L'un  date  de  1776.  Il  vient  d'un  curé  d'Aureilhan  et  est  bouclé 
eu  sept  endroits  différents  par  des  bouts  de  ruban  noir  de  22  mil- 
limètres de  large.  Sur  les  quatorze  cachets  de  cire  noire,  on  voit 
l'empTeinie  à  laquelle  nous  faisions  allusion  plus  haut  :  Vénus 
remettant  ses  armes  à  Cupidon.  Un  autre  est  de  1773  et  émane 
d'un  curé  de  Parentis.  Il  est  cousu  par  un  ruban  noir  large  de 
27  millimètres,  scellé  aux  deux  bouts  par  un  cachet  de  cire  rouge. 
Dans  le  cartouche  surmonté  d'une  couronne  de  comte,  on  distingue 
trois  lettres  entrelacées.  Enfin  un  troisième  remonte  à  1767  et  est 
dû  à  un  curé  de  Pontenx.  Il  est  bouclé  par  neuf  bouts  de  rubaa 
noir  de  22  millimètres.  Sur  les  dix-huit  cachets  de  cire  rouge  qui 
l'entourent  se  trouvent  des  armoiries  dont  voici  la  description  : 
ECU  ovale  écartelé,  aux  premier  et  quatrième,  à  deux  léopards,  un 
et  un,  aux  deuxième  et  troisième  à  la  face  frottée  ;  en  abîme,  sur  le 
tout,  un  écu  au  léopard.  Timbre  :  couronne  de  duc,  croix  archiépis- 
copale, chapeau  d'évêque  et  dix  houppes. 

Mais,  d'autres  fois,  ils  ont  recours  au  tabellion  pour  rédiger 
leur  acte  de  dernière  volonté,  et  alors  nous  sommes  initiés  à  ce 
qui  se  passait  en  pareil  cas.  Leur  première  disposition  est  naturel- 

^  Discours  aux  jardiniers. 


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168  LES  CURÉS  DE  CAMPAGNE  AU  XVUI*  SIÈCLE 

lement  une  fondation  de  messes.  Quelques  curés  pourtant  s' mi 
dispensent.  On  peut  citer,  comme  exemples,  le  curé  de  Mimizan  en 
1743  *  et  celui  de  Bias  en  1739  ^.  Mais  en  1688,  un  curé  de  Mézos», 
veut  «  trois  cents  messes  basses  dans  Tannée  de  son  décès*  ». 
En  1732,  un  curé  de  Bias  lègue  aux  capucins  de  Dax  «  &00  livres 
pour  huit  cents  messes*».  Et  en  1771,  le  curé  de  Bouricos  veut 
«  quatre  cents  messes  basses  de  Requiem  »,  à  payer  «  au  fur  et 
à  mesure®  ».  M.  le  curé  n'a  pas  plus  confiance  qu'un  simple 
paysan.  Ce  n'est  pas  pour  rien  qu'il  est  de  Tanabelle,  au  diocèse 
de  Saint-Flour! 

Pour  les  «  honneurs  funèbres  »,  ils  sont  requis  comme  par  tous 
les  testateurs,  «  suivant  l'état  et  condition  »,  ou  encore  :  «  avecq 
toute  la  descence  chrétienne  dhue  à  son  état  ».  —  Le  curé  de 
Mimizan  en  1743  s'en  remet,  sur  ce  point,  à  la  discrétion  de  sa 
servante.  Quelques-uns  font  des  legs  à  la  fabrique.  Le  curé  de 
Mézos  laisse,  en  1688,  «  trois  ruches  à  miel,  les  chevreaux  agneaux 
de  dîme  et  40  livres  ».  —  Le  curé  de  Bias,  en  1739,  lègue  aux 
«  frairies  («c,  lisez  confraîries)  de  Saint-Michel,  de  Bias,  de  Saint- 
Nicolas  et  du  Saint-Sacrement,  de  Mimizan,  5  mesures  de  millet 
chacune  ». 

Une  fois  ces  arrangements  religieux  pris,  ils  font  des  legs  à  di- 
verses personnes.  Certains  curés  semblent  avoir  tenu  peu  de  cas 
de  leur  famille  à  l'heure  suprême  de  la  mort.  Cela  vient  probable- 
ment de  ce  qu'ils  s'en  trouvaient  éloignés  et  qu'ils  n'entretenaient 
pas  de  relations  avec  elle.  Ainsi  le  curé  de  Bias,  en  1739,  évalue 
son  hérédité  200  livres,  et  pourtant  il  ne  laisse  à  ses  frères  et 
sœurs,  ainsi  qu'aux  autres  ayants  droit  à  sa  succession,  que  5  sols 
à  chacun.  Le  curé  de  Mimizan,  en  1743,  ne  parle  pas  même  de 
ses  parents.  Son  hérédité  vaut  300  livres.  On  trouve  cependant 
un   curé  de  Bouricos  qui  lègue  à  son  frère,  «  marchan  qu  ia- 
cailleur  »,  300  livres,  et  à  son  neveu,  «  marchan  du  cotté  de 
Paris  »,  120  livres.  Mais  ces  libéraKtés  n'en  étaient  réellement 
plus,  puisque  l'argent  légué  avait  déjà  été  prêté  auparavant  par 
le  curé  à  son  frère  et  à  son  neveu.  Il  n'y  avait  donc  qu'une  simple 
remise  de  dette.  Et  de  plus,  le  curé  avait  près  de  lui  une  nièce 
qui,  vraisemblablement,  avait  entretenu  au  presbytère  l'esprit  de 
famille.  «  Pour  ses  bons  et  agréables  services  »,  son  oncle  lui  lègue 

*  Arch.  notariales.  (Acte  du  5  février  1743.) 
a  Ibid,  (Acte  du  10  novembre  1739.) 

*  Mézos  (Landes),  canton  de  Mimizan. 

*  Note  de  M.  le  curé  de  Mimizan. 
^Ibid. 

*  Arch.  notariales.  (Acte  du  17  mai  1771.) 


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LBS  CUfitS  DK  GàMPAGNI  AU  XYIII*  SIÈCLE  169 

la  jooissaDce  d'une  chambre  «  ainsi  que  tous  les  effets  qu'il  lui  a 
achetés  depuis  qu'elle  est  près  de  lui  ».  Quant  aux  autres  héri- 
tiers, ils  auront  5  sols,  suivant  la  coutume.  G'étsût  l'habitude 
au  temps  ancien  de  léguer  5  sols  ou  quelque  autre  somme  insi- 
gnifiante aux  héritiers  qu'on  voulait  exhéréder.  Le  commentateur 
de  la  coutume  de  Bordeaux,  Pierre  Dupin,  en  1728,  faisait  re- 
monter cet  usage  aux  Romains,  chez  lesquels  on  en  trouve  des 
exemples.  Entre  autres  celui  de  cette  dame  dont  parle  Cicéron 
daos  son  pro  Cecina^  qui  léguait  à  l'un  de  ses  héritiers  la 
soixante-douzième  partie  de  sa  fortune.  On  prétendait  bien  que  cet 
usage  était  ridicule  et  qu'une  institution  d'héritier  pour  une 
somme  aussi  minime  était  proprement  une  exhérédation.  Martial 
l'avait  dit  en  son  temps  : 

Idem  te  moriens  heredem  ex  asse  reUquit  : 
Exheredavit  te,  Philomuse,  pater. 

Cette  coutume  n'en  existait  pas  moins  dans  toute  la  France, 
et  Ton  cite  nn  arrêt  du  parlement  de  Toulouse  du  28  mars  1600^ 
quia  reconnu  cette  institution  comme  bonne*.  Kn  tout  cas,  dans^ 
le  pays  de  Bom,  on  poussait  la  dérision  plus  loin  encore  et  sou- 
vent, avec  les  5  sols,  le  testateur  léguait  «  la  bourse  pour  les 
tenir  2  j>,  ou  encore  :  «  un  verre  d'eau,  le  tout  payable  pendant  l'an 
du  décès».  » 

Les  plus  favorisés  parmi  les  légataires  sont  les  domestiques.  Un 
curé  de  Bias^  après  avoir  donné  au  curé  de  Mimizan,  chez  lequel 
il  meurt,  «  demi-barrique  de  vin,  un  petit  coffre  qui  est  dans  sa 
chambre  couuert  de  pau  de  cheure  a  clef,  tous  ses  liures,  une 
épaule  et  un  jambon  de  cochon  »,  legs  évalué  60  livres,  laisse  «  à 
son  valet  six  de  ses  chemises  de  toille  de  lin  presque  neuves,  son 
chapeau,  nn  vieux  surtout  de  drap  couleur  de  muscq,  une  faux 
avecq  son  marteau,  avecq  6  liures  d'argent,  ce  pour  luy  tenir  lieu 
de  ses  gages  et  pour  récompense  de  ses  services  » .  (1  donne  encore 
«  à  la  servante  du  curé  de  Mimizan  quatre  aunes  et  demi  de 
cadis  noir,  quatre  aunes  de  sargette  noire,  deux  aunes  de  sau- 
nûère  »,  et  à  la  fille  de  cette  femme  «  huit  aunes  d'estamine  marron 
et  huit  aunes  de  sargette  marron  auecq  les  fournitures  nécessaires; 
plus  un  habit  ou  justaucorps  d'un  drap  pagnon  noir,  ce  pour  les 
bons  et  agréables  services  qu'elles  luy  ont  rendu  pandant  sa  ma- 

*  Commentaire  sur  les  coutumes  générales  de  la  ville  de  Bordeaux  et  pays 
bourdelois,  par  B.  Automne,  revu  et  augmenté  par  Dupin,  1728,  p.  308  et  309. 

*  Voy.  notamment  acte  du  28  septembre  1759. 

*  Voy.  notamment  :  Acte  du  1«'  février  1776.  (Arch.  notariales.) 


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tTO  LES  CURÉS  DE  GâMPâGNB  AU  XYIU*  SIËGL8 

ladie.  »  Et  le  curé  de  Mimizan,  en  1743,  institue  sa  servante,  la 
même  qui  avait  déjà  profité  de  ce  legs  du  curé  de  Bias,  «  son  hé- 
ritière générale  et  universelle  et  son  exécutrice  testamenteresse  ». 
Son  hérédité  ne  se  nK)ntait  qu'à  300  livres,  et  il  ne  payait  pas  sa 
servante.  Il  ajoute  en  effet,  comme  nous  avons  vu  plus  haut  que 
l-a  fait  le  curé  de  Bias  :  «  Et  ce  pour  luy  tenir  lieu  de  ses  gages  et 
en  récompense  de  ses  bons  et  agréables  services,  etc..  » 

Quelquefois  le  curé,  affaibli  par  Tâge,  résigne  sa  cure  au 
profit  d'un  autre  prêtre  plus  jeune.  C'est  ce  que  fait,  en  1736, 
le  curé  d'Aureilhan,  après  trente-sept  ans  d'exercice  dans  la  pa* 
roisse.  Et  il  avait  réellement  senti  sa  fin  prochaine,  car  il  meurt 
quatre  mois  après  la  date  de  la  résignation.  Son  successeur  est 
agréé  et  prend  possession  quelques  jours  après  K  D'autres  fois  la 
mort  arrive  «  comme  un  voleur»,  suivant  l'expression  de  l'Écriture. 
En  1704,  le  curé  de  Saint-Paul  meurt  «  nayant  pu  recevoir  les 
sacremens  de  pénitance,  ny  de  très  sainte  Eucharistie,  mais  bien 
l'absolution  après  auoir  donné  des  signes  réitérans  et  aiant  reçu 
lé  sacrement  de  l'extrême-onction 2  ».  En  1747,  un  autre  curé  de 
Saint-Paul,  l'abbé  Mac-Enery  (un  Irlandais),  «  tombe  du  haut  du 
lambris  de  l'église,  et  expire  deux  jours  après  sans  avoir  repris 
connaissance 3  ».  En  1780,  à  Bias,  le  curé  meurt  «  comme  subite- 
ment, sans  avoir  reçu  aucun  sacrement^  ».  Quoi  qu'il  en  fût,  les 
inhumations  se  faisaient  avec  une  certaine  solennité.  En  1688,  le 
curé  de  Mézos  veut  «  huit  messes  le  jour  de  son  enterrement  » , 
ce  qui  suppose  que  huit  prêtres  durent  y  assister.  Le  droit  de  biner» 
en  effet,  était  peu  commun  à  cette  époque,  de  même  qu'au  dix- 
huitième  siècle.  En  1770,  c'est  par  exception  que  M.  de  Rolye  nous 
apprend  que  le  curé  de  Bouricos  avait  le  «  bisendié  »  {sic,  lisez  bis 
in  die)  ^.  Mais  le  curé  fait  preuve  d'une  curieuse  prévoyance.  Il  ne 
veut  pas  que  ses  confrères  se  dérangent  pour  rien,  et  il  alloue 
«  30  sols  à  chacun  de  ceux  qui  en  voudront  prendre  » .  De  plus» 
il  veut  que  «  réfection  corporelle  »  leur  soit  «  honorablement  » 
donnée.  Au  bout  d'an,  il  y  aura  pareillement  huit  prêtres  et 
réfection  corporelle  et  15  sols  pour  chacun.  Et  ce  n'est  point  li 
un  fait  isolé;  le  curé  dit  agir  «  selon  la  coutume  ».  A  l'inhumation 
d'un  curé  de  Saint-Paul,  en  1703,  assistent  trois  prêtres  qui  disent 
«  grand'messe  avec  diacre  et  sous-diacre  pro  defunctis  corporc 
présente  ».  En  1739,  le  curé  de  Bias  exige  que  les  fabriqueurs  dea 

*  Arch.  notariales.  (Actes  des  30  avril  et  13  août  1736.) 

*  Actes  de  l'état  civil  de  Saint-Paul,  à.  Bias,  année  1704, 
'  Registre  de  la  fabrique  de  8aint*Pauï,  annéel747. 

*  Actes  de  letat  civil  de  Bias. 

*  Lettre  missive  de  M.  de  Rolye.  (Arch.  de  l'Arcîi.  de  Bordeaux.) 


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LES  CURÉS  DE  CAMPAGNE  AU  XVIll^  SIECLE  !7l 

coofraîries,  auxquelles  il  a  fait  des  legs,  «  portent  le  jour  de  son 
ei^errement,  le  luminère  de  la  frairie  ». 

n  était  de  règle  que  les  curés  fussent  inhumés  dans  l'église  et 
principalement  dans  le  chœur.  On  sait  que  cet  usage  était  très 
ancien.  Mais  il  n'y  avait  pas  que  les  curés  et  les  seigneurs,  ou 
autres  personnages  ayant  droit  de  banc  et  de  sépulture  qui  fussent 
admis  à  cette  faveur.  Chacun  pouvait  l'obtenir  moyennant  une 
légère  rétribution  à  la  fabrique.  On  a  longuement  parlé  des  incon- 
Ténients  que  présentaient  ces  sépultures.  Et  de  fait,  elles  étaient 
zme  source  d'abus  et  de  désordres,  indépendamment  des  dangers 
qu'elles  pouvaient  offrir  pour  la  santé  publique.  On  connaît  le 
d^sin  de  Bernard  Picart,  qui  vivait  à  la  fin  du  dix-septième  siècle 
et  au  commencement  du  dix-huitième,  représentant  une  inhuma- 
tion dans  une  église.  Ce  dessin,  tiré  des  Cérémonies  et  coutumes 
religieuses  de  tous  les  peuples  du  monde  et  reproduit  par  Paul 
Lacroix,  permet  de  se  faire  une  idée  très  exacte  de  la  manière  dont 
se  payaient  les  choses  en  ces  occasions.  On  y  voit  défiler  les  assis- 
tants qui  se  passent,  de  la  main  à  la  main,  le  goupillon.  La  scène, 
apparenmsent,  se  passe  à  Paris.  Dans  les  Landes,  un  usage  très 
anden  remplace,  de  nos  jours  encore,  la  cérémonie  de  l'eau  bénite 
jetée  par  les  membres  de  la  famille  et  les  amis  sur  le  cercueil.  C'est 
la  poignée  ou  pellée  de  terre  que,  dans  l'ancienne  Gaule,  les  Aqui- 
tadnS'Tarbelles  jetaient  déjà,  chacun  à  son  tour,  sur  les  restes  de 
leur  compagnon  mort^  Il  est  curieux  de  rapprocher  cet  usage 
anden  de  la  Gaule  de  celui  absolument  semblable  qui  existe  chez 
les  Juifs  ^. 

Or,  il  arrivait  que,  par  la  négligence  des  curés  ou  des  fabri- 
quenrs,  l'église  conservait  longtemps  la  trace  de  ces  sépultures. 
En  1626,  on  signale  à  Gastes  «  deux  sépultures  despauées  »;  à 
Pontenx,  à  Sanguinet^,  à  Salles  *,  à  Biscarrosse  &,  pour  la  même 
raison,  l'église  est  «  descariée  en  quelques  lieux  ».  Parfois  même, 
Jes  tombes  s'élèvent  au-dessus  du  niveau  du  pavé  de  l'église.  On 
trouve  à  Belliet  ^  «  une  sépulture  esleuée  de  terre  de  demy  pied, 
qa'il  faudroit  réduire  au  niueau  du  paué  »;à  La  Teste^,  «  une 
s^lture  à  lentrée  (de  l'église),  esleuée  de  terre  d'ung  grand  pied, 

*  Chroniques  de  la  cité  et  du  diocèse  d'Acqs,  par  A,  Dompnier  de  SaAiviac.^ 
p.  25. 

^  Scènes  de  la  vie  juive,  dessinées  d'après  nature,  par  Bernard  Picart, 
publiées  en  1884,  par  Durlacher,  in-f»,  scène  XVI. 

*  Sanguinet  (Landes),  canton  de  Parentis-en-Born. 

*  Salles  (Qironde). 

*  Biscarrosse  (Landes),  canton  de  Parentis. 
«  Belliet  (Gironde). 

'  La  Teste  (Gironde). 


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m  LES  CURÉS  DE  CAMPAGNE  AU  XVm*  SIÈCLE 

incommode  le  passage  »;  à  Biscarrosse,  «  une  sépulture  dans  le 
cœur  (sic),  esleuée  de  terre  de  trois  pieds  et  proche  du  grand  autel 
de  six  ou  environ,  qu'il  faudroit  réduire*...  »  Il  nous  est  aisé  de 
placer,  au  point  où  nous  en  sommes,  dans  une  de  ces  tombes 
«  descariées  »,  quelqu'un  des  curés  que  nous  avons  «  pris  par  la 
main  »,  en  même  temps  que  le  notaire,  à  leur  arrivée  dans  la 
paroisse  et  que  nous  avons  suivis  jusque-là.  En  reconnaissance 
des  documents  qu'ils  nous  ont  laissés  et  qui  nous  ont  servi  à 
reconstituer  leur  vie  de  chaque  jour,  nous  jetterons  sur  leur  cer- 
cueil la  traditionnelle  poignée  de  terre  et  nous  leur  souhsdterons, 
avec  le  poète,  qu'elle  leur  soit  légère  à  jamais. 

Et  maintenant,  dirons-nous  avec  M.  Babeau,  «  nous  sommes  loin 
de  croire  que  nous  avons  rassemblé  tous  les  témoignages  qui  se 
rapportent  au  sujet.  La  matière  est  abondante  :  nous  n'avons  fait 
que  l'effleurer  même  pour  le  coin  de  terre  dont  nous  nous  sommes 
plus  spécialement  occupé.  Certains  points  toutefois  demeurent 
acquis  d'ores  et  déjà,  notamment  en  ce  qui  concerne  la  situation 
financière  des  curés.  Nous  avons  vu  que  la  plupart  étaient  à  la 
portion  congrue  et  que  cette  portion  congrue  ne  s'est  pas  élevée 
successivement  à  300,  500  et  700  livres  de  plein  droit,  comme  on 
avait  pu  le  croire  jusqu'ici  ».  Quant  aux  charges,  M.  Paul  Lacroix, 
entre  autres,  n'avait-il  pas  dit,  dans  un  ouvrage  d'ailleurs  si  juste- 
ment estimé,  que  «  le  clergé  séculier  et  régulier  n'avait  rien  à 
débattre  avec  les  agents  du  fisc  et  qu'il  se  déclarait  virtuellement 
exempt  de  toute  espèce  de  taille  ou  ^redevance  fiscale  *  »  ?  Nous 
avons  prouvé  cependant  que  les  curés,  dès  le  dix-septième  siècle 
et  en  plein  dix-huitième,  payaient  les  «  déâmes  au  roi  et  les 
quartières  à  monseigneur  »,  et  que  les  agents  du  fisc  ne  les  épar- 
gnsdent  pas,  au  besoin,  plus  que  les  simples  paysans.  Il  suffit  donc 
de  se  mettre  à  l'œuvre,  de  ne  rien  dédaigner,  de  ne  pas  craindre 
de  se  baisser  pour  ramasser  les  plus  petites  glanes  :  la  persévé- 
rance aidant,  c'est  ainsi  que  se  forment  les  plus  belles  gerbes.  Et 
pour  finir  enfin  cet  article  sur  les  curés  par  une  parole  d'Église, 
nous  dirons  aux  travailleurs,  aux  travailleurs  surtout  qui,  relégués 
au  fond  des  provinces,  se  plaignent  de  n'avoir  pas  de  documents 
sous  la  main  :  «  Cherchez  et  vous  trouverez.  » 

Georges  Beaurain. 

*  Visite  en  Tarchiprêtré  de  Buch  et  Bom,  1626.  (Arch.  de  FArch.  de 
Bordeaux.) 
«  Ouv.  cité,  p.  143. 


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REVUE  DES  SCIENCES 


Décoo vertes  et  inventions  :  Un  nouveau  générateur  d*électricité.  —  Moteur 
et  générateur  pyro-magnétique  d'Edison.  —  Transformation  directe  de 
l'énergie  du  charbon  en  énergie  électrique.  —  Piles  thermo-électriques. 
Leur  faible  rendement.  —  Variation  de  Taimentation  sous  l'action  de  la 
chaleur.  —  Les  premiers  essais  de  Menlo-Park.  —  Premiers  généra- 
teurs thermo-électriques  à  bon  rendement.  —  Avenir  de  l'invention.  — 
Yoitnres  à  vapeur.  —  Tricycles  de  promenade.  —  Chaudière  et  foyer  à 
pétrole.  —  18  kilom.  à  l'heure  sur  route.  —  Traction  des  bateaux  en 
rivière.  —  La  locomotive  à  eau.  —  Agronomie  :  exploitation  du  sol.  — 
Les  rendements  intensifs.  —  50  quintaux  de  blé  à  l'hectare.  —  Influence 
d^  assolements.  —  Rotation  quinquennale  et  rotation  de  Norfolk.  —  La 
produaion  du  blé  en  1887  dans  les  différents  États  d'Europe.  —  Méde- 
cine :  Un  nouveau  traitement  de  la  phtisie.  —  Les  inhalations  à  l'acide 
fluorhydrique.  —  Ethnographie  :  Les  Achantis  à  Paris. 


M.  Edison  est  toujoars  Tinventeur  original  que  Ton  sait.  M.  le  pro- 
fesseur Barker  a  lu  à  la  dernière  réunion  de  TAssociation  américaine 
poor  ravancement  des  sciences,  une  note  de  M.  Edison  sur  un  nou- 
veau générateur  d'électricité.  On  ne  saurait,  en  réalité,  rien  avancer 
d'exact  sur  l'avenir  de  ce  nouveau  prodoclenr  d'électricité,  mais  on  ne 
peut  qu'aùmirer  la  souplesse  et  la  fertilité  de  conception  du  célèbre 
inventeur  américain.  Les  machines  dynamos  dont  on  se  sert  en  ce 
moment  pour  engendrer  l'électricité  ont  un  bon  rendement  d'environ 
W  pour  100;  on  ne  saurait  exiger  beaucoup  plus;  mais,  en  réalité, 
elles  exigent,  pour  fonctionner  une  chaudière,  un  moteur  à  vapeur 
on  à  gaz,  si  bien,  qu'en  définitive  le  rendement  définitif  est  grevé  de 
tontes  les  pertes  qui  résultent  de  la  transformation  du  charbon  en 
travail  mécanique  et  de  celui-ci  en  travail  électrique.  Il  est  clair 
qoe  si  l'on  pouvait  supprimer  les  intermédiaires  et  obtenir  l'électri- 
cité âirectement  par  la  combustion  du  charbon,  on  abaisserait  con- 
sidérablement le  prix  de  l'éclairage  électrique  ou  de  la  force  motriiJe. 
Beaucoup  de  physiciens  y  ont  consacré  leurs  efforts  et  jusqu'ici  y 
ont  perdu  leur  temps.  Les  piles  thermo-électriques,  qui  avaient  fait 
concevoir  beaucoup  d'espérances,  n'ont  rien  donné  en  pratique.  On 
se  rappelle  le  principe  des  piles  de  Seebech,  de  Melloni,  de  Bec- 
querel, damond,  Noé,  etc.  Quand  on  chauffe  deux  métaux  réunis 
par  une  soudure,  on  produit  une  différence  de  potentiel  entre  lea 
trions  chaudes  et  les  régions  froides,*  et  un  courant  électrique.  Oa 


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174  REVUE  DES  SCIENCES 

a  ainsi  réalisé  de  petits  calorifères  qui,  en  chauffant,  engendraient  de 
Télectricité.  En  fait,  on  n'est  jamais  parvenu  ainsi  à  transformer 
même  1  pour  100  de  l'énergie  du  charbon  en  énergie  électrique.  Selon 
lord  Ragleigh,  qui  a  discuté  la  loi  du  rendement  de  la  pile  thermo- 
électrique, un  couple  fer-cuivre  travaillant  aux  limites  de  température 
les  plus  élevées  possibles  pour  ces  deux  métaux  ne  pourrait  trans- 
former que  1/300*  de  l'énergie  du  charbon  en  énergie  électrique. 

En  étudiant  ce  sujet,  un  ordre  de  recherches  tout  différent  s'est  pré- 
senté à  Tesprit  de  M.  Edison.  On  sait  qu'il  suffit  de  faire  varier  l'iu- 
tensité  d'un  aimant  à  portée  d'un  conducteur  métallique  pour  engendrer 
dans  ce  fil  un  courant  électrique;  c'est  là  le  principe  des  machines 
dynamos.  Par  rotation,  des  bobines  de  fils  s'approchent  et  s'éloignent 
d'aimants  fixes  ou  d'électro-aimants  ;  il  en  résulte  une  variation  de 
l'intensité  du  champ  magnétique  et  la  génération  de  courants  électri- 
ques. M.  Edison  a  songé  à  produire  cette  variation  du  champ  magné- 
tique non  plus  par  rotation,  c'est-à-dire  par  action  mécanique  néces- 
sitant un  moteur,  mais  directement  par  la  chaleur,  par  la  combustion 
du  charbon.  Et,  en  principe,  l'idée  est  toute  simple.  L'aimantation  des 
métaux  magnétiques  et  en  particulier  du  fer,  du  nickel  et  du  cobalt» 
est  considérablement  diminuée  par  l'élévation  de  température.  D'après 
Becquerel,  le  nickel  perd  tout  son  pouvoir  magnétique  à  400  degrés, 
le  fer  au  rouge  cerise  et  le  cobalt  au  blanc.  Par  conséquent,  on  était  eu 
droit  de  penser  qu'en  chauffant  un  de  ces  métaux  et  en  le  refroidis- 
sant brusquement,  en  le  soumettant  rapidement  à  des  variations  de 
température  dans  le  voisinage  d'une  bobine  de  fils  conducteurs,  on 
déterminerait  la  production  de  courants  électriques  dans  cette  bobine. 
Tel  est  le  principe  du  nouveau  générateur  pyro-magnétique  Edison. 

Pour  bien  juger  dans  quelles  limites  il  était  applicable,  M.  Edison 
construisit  d'abord  un  moteur  thermique  d'une  forme  très  simple, 
qu'il  a  appelé  moteur  pyromagnétique.  Imaginez  un  puissant  aimant 
en  fer  à  cheval  disposé  horizontalement.  Entre  les  deux  pôles,  placez 
par  la  pensée  un  faisceau  de  petits  tubes  de  fer  groupés  verticalement 
de  façon  à  pouvoir  tourner  autour  d'un  axe  vertical.  A  l'aide  d'une 
soufflière,  on  injecte  de  l'air  chaud  à  travers  ces  tubes  de  façon  à  Iqb 
porter  au  rouge,  et  à  l'aide  d'écrans  en  terre  réfractaire,  placés  de  part 
et  d'autre  des  tubes,  on  empoche  l'air  chaud  de  traverser  un  certain 
nombre  de  ces  tubes.  Il  est  clair  qu'une  portion  du  faisceau  sera  rendue 
insensible  au  magnétisme  et  ne  sera  pas  attirée  par  l'aimant;  l'autre 
le  sera,  et  le  système  tournera. 

Le  premier  moteur  réalisé  a  été  chauffé  par  deux  becs  à  gaz  Bunsen, 
et  engendrait  1  kilogrammètre  3  par  seconde.  On  en  construit  uix 
-second  en  ce  moment  qui  pèsera  700  kilogr.  et  devra  développer^ 
environ  3  chevaux-vapeur. 


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REYUE  DES  SCIENCES  175 

La  machine  génératrice  des  courants  n*est  qu'un  groupement  de 
plusieurs  machines  analogues  à  la  précédente.  Il  est  clair  que,  si  autour 
du  faisceau  de  tubes  de  fer  dont  l'aimantation  est  sans  cesse  modiQée 
par  la  chaleur  et  le  froid,  on  enroulait  des  flls  conducteurs,  on  créerait 
dans  ces  fils  un  courant  électrique.  M.  Edison  groupe  ensemble  huit 
éléments,  huit  électro-aimants  et  huit  faisceaux  de  tubes  sur  un 
plateau  circulaire;  tout  l'ensemble  tourne  autour  d'un  axe  vertical. 
Comme  précédemment,  de  Tair  chaud  est  injecté  dans  tous  les  tubes; 
mais  une  plaque  de  garde  tournante  en  terre  réfractaire  masque  Tin- 
Iroduction  de  la  chaleur  dans  quatre  faisceaux  à  la  fois,  en  sorte  que 
quatre  d'entre  eux  son  échauffés  et  quatre  sont  refroidis.  Des  bobines 
entourent  les  faisceaux  et  sont  traversées  par  les  courants  engendrés, 
qui  vont  se  redresser  et  qu'on  recueille  ensuite.  Tout  le  système 
tourne  à  120  tours  par  minute  ;  il  y  a  120  échauffements  et  120  refroidis- 
sements. L'aimantation  maxima  du  fer  à  la  température  ordinaire  est 
représentée  par  1600;  elle  est  encore  de  4360  à  220**;  il  n'y  a  aucun 
avantage  pratique  à  refroidir  au-delà  de  cette  température  ;  on  pourra 
donc  augmenter  encore  la  vitesse  de  rotation. 

Voici  les  conclusions  mêmes  que  M.  Edison  tire  du  fonctionnement 
de  celte  première  machine  :  a  L'économie  de  production  de  l'énergie 
électrique  à  l'aide  de  la  chaleur  par  le  générateur  pyromagnétique, 
sera  au  moins  égale  et  probablement  plus  grande  que  celle  réalisée 
par  aucune  des  méthodes  actuellement  employées.  Mais,  à  poids  égal, 
la  puissance  du  nouvel  appareil  sera  moindre.  Pour  fournir  30  lampes 
de  16  bougies  dans  une  maison  d'habitation,  il  faudra  probablement 
\m  générateur  pyromagnétique  pesant  2  à  3  tonnes.  Mais,  comme  le 
nouvel  appareil  n'empêche  pas  d'utiliser  l'excès  de  charbon  pour 
chauffer  la  maison  elle-même,  qu'il  ne  faudra  aucune  surveillance 
pour  l'entretenir  en  bon  fonctionnement,  ce  générateur  a  devant  lui 
un  vaste  champ  d'application.  » 

La  nouvelle  invention  de  M.  Edison  présente,  en  effet,  un  haut 
intérêt;  c'est  la  première  fois  qu'on  arrive  dans  cette  voie  à  un  résultat 
sérieux.  Il  est  très  probable  que,  au  moins  pour  les  petits  éclairages  de  10 
à  20  bougies,  le  générateur  pyromagnétique  sera  susceptible  de  rendre 
des  services.  L'appareil,  tel  que  nous  le  connaissons,  a  besoin  encore 
d'élre  expérimenté  longuement.  Comment  se  comporteront  les  fais- 
ceaux sans  cesse  chauffés  et  refroidis;  que  prendra  de  force  l'injection 
d'air  chaud,  etc.  ?  Ce  sont  là  toutes  inconnues  qui  nous  obligent  à  faire 
des  réserves.  Mais  l'inventeur  américain  nous  a  habitués  à  vaincre 
tant  de  difflcultés  réputées  insurmontables,  qu'on  peut  espérer  que  le 
nouveau  générateur  électrique  ne  restera  pas  seulement  un  très  inté- 
ressant appareil  de  physique. 


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176  REVUE  DES  SCIENCES 

11  y  a  longtemps  qu'on  cherche  à  établir  des  petites  voitures  ?i  vapeur 
pour  la  campagne  et  môme  pour  la  ville.  Depuis  les  grandes  voitures 
de  M.  Bollée,  la  question  a  progressé,  et  Ton  est  bien  près  d'atteindre  le 
but.  C'est  le  tricycle  qui  aura  hâté  la  solution.  Le  tricycle  ou  véhicule  à 
trois  roues  est  d'une  extrême  légèreté.  Il  devait  venir  à  l'idée  de  le 
faire  marcher  mécaniquement.  On  a  essayé  de  l'électricité,  et  l'on 
fait  effectivement  des  tricyles  électriques  ;  mais  l'électricité  fournie  par 
des  accumulateurs  coûte  cher;  le  poids  est  considérable  et  l'on  ne 
trouve  pas  partout  le  moyen  de  charger  les  accumulateurs.  On  devait 
fatalement  en  revenir  à  la  vapeur.  Les  foyers  au  pétrole  ont  fait  faire 
un  nouveau  pas  à  la  question.  On  a  construit  depuis  quelques  années 
différents  tricycles  à  vapeur  avec  chaudière  et  foyer  alimenté  au  pétrole  ; 
il  n'est  pas  absolument  rare  de  rencontrer  à  Paris  et  dans  la  banlieue 
de  petites  voitures  légères  conduites  mécaniquement.  MM.  Roger  de 
Montais  et  l'Héritier  viennent,  à  leur  tour,  de  réaliser  un  type  très 
simple  et  qui  mérite  au  moins  une  courte  description. 

La  voiture  ressemble  à  un  grand  trîcyle  avec  une  directrice  à  l'avant; 
les  deux  grandes  roues  ont  i"»,20  de  diamètre;  la  roue  d'avant  O^^dS. 
Le  voyageur  a  devant  lui  une  pelite  chaudière  sans  tuyau,  ne  dégageant 
aucune  fumée  ni  aucune  odeur  et  revêtue  de  façon  que  sa  chaleur  est 
interceptée.  Dans  le  siège  et  au-dessous  du  voyageur  est  placé  le  réser- 
voir de  pétrole  renfermant  iO  litres,  ce  qui  permet  une  marche  de 
dix  heures  consécutives.  Un  peu  en  arrière  se  trouve  une  bâche  d'eau 
de  34  litres  de  capacité.  Il  y  a  en  a  pour  deux  heures  et  demie  de 
marche.  Ce  réservoir  est  en  deux  parties,  Tune  renferme  de  l'eau  froide, 
l'autre  de  l'eau  constamment  échauffée  par  l'échappement  de  la  vapeur. 
Le  réservoir  d'eau  chaude  sert  à  alimenter  la  chaudière;  celui  de  l'eau 
froide,  sert  à  condenser  la  vapeur  quand  on  veut  traverser  un  village 
ou  quand  on  est  en  présence  d'un  cheval  effrayé.  Enfin,  tout  à  fait  eu 
arrière,  se  trouve  le  moteur  qui  ne  pèse  que  40  kilogr.  Il  est  vertical, 
à  deux  cylindres  de  6  centimètres  de  diamètre  et  10  de  course.  Il  est 
placé  à  l'arrière  pour  équilibrer  le  mieux  possible  le  poids  de  la  chau- 
dière. Les  réservoirs  d'eau  et  le  voyageur  sont  placés  directement  au- 
dessus  de  Tessieu.  La  commande  des  roues  est  obtenue  par  une  chaîue 
de  Gall. 

Le  voyageur  a  différents  robinets  à  sa  portée  pour  purger  les  cylin- 
dres, alimenter,  condenser,  changer  de  vitesse,  etc.  A  gauche,  il  a  sous 
la  main  un  frein  supplémentaire  dans  le  cas  ou  le  frein  ordinaire,  mû 
par  le  pied,  deviendrait  insuffisanl.  Enfin  à  portée  de  la  main  droite  est 
installée  la  poignée  de  direction.  On  introduit  le  pétrole  dans  le  foyer 
et  l'eau  dans  la  chaudière  pendant  la  marche.  La  chaudière  construite 
par  M.  L.  Mors  est  en  cuivre  rouge;  elle  a  40  centimètres  de  diamètre 
et  o7  centimètres  de  hauteur;  elle  vaporise  16  litres  d'eau  à  l'heure.  La. 


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RSVUK  DES  SCIENCES  177 

sarface  de  chauffe  est  obtenue  par  18  bouilleurs  verticaux  dont  les 
parois  sont  chauffées  par  rayonnement  au  moyen  de  brûleurs  à  pétrole. 
Le  réchaud  placé  sous  la  chaudière  a  10  centimètres  de  hauteur  et 
35  environ  de  largeur  :  il  porte  18  brûleurs  correspondant  aux  bouil- 
leurs. Le  réchaud  allumé,  en  15  minutes  la  voiture  est  prête  à  partir. 
Avec  une  seule  personne,  on  peut  faire  avec  la  voiture  de  MM.  de  Mon- 
tais etTHéritâer  18  kilomètres  à  Theure,  et  avec  deux  personnes,  en- 
viron i5  kilomètres.  Ce  dispositif  est  bien  étudié;  nous  n'oserions 
prétendre  que  ce  soit  là  encore  une  voiture  vraiment  pratique,  parce 
qu!'û  faut  conduire  une  machine,  graisser,  etc.  Mais  assurément  un 
petit  véhicule,  réduit  à  son  expression  la  plus  simple,  faisant  facilement 
ses  trois  lieues  à  Fheure,  constitue  déjà  un  véritable  progrès.  Nous 
approchons  de  l'heure  psychologique  où  la  voiture  à  vapeur  passera 
dans  Ja  pratique  courante. 

Un  ingénieur  allemand,  M.  Wernigh,  vient.de  réaliser  un  système 
de  remorquage  ingénieux  dans  les  rivières  dont  le  courant  atteint^ une 
certûne  vitesse.  Au  lieu  d'opérer  le  touage,  comme  chez  nous,  avec 
un  bateau  à  vapeur  qui  relève  une  chaîne  pendante  au  fond  de  Feau, 
il  utilise  le  courant  pour  faire  marcher  le  toueur.  Sur  un  cadre  sont 
installées  deux  grandes  roues  flotteuses  à  palettes.  Le  courant  fait 
tourner  les  roues,  et  celles-ci  entraînent  des  poulies  au  nombre  de 
trois  disposées  longitudinalement  entre  elles.  Les  poulies,  en  tour- 
nant, baient  le  câble  ;  tout  le  système  progresse  en  prenant  son  point 
d'appui  sur  le  câble  qui  se  relève  à  Tavant  et  plonge  de  nouveau  à 
l'arrière.  Ce  toueur  ou  locomotive  à  eait,  selon  l'expression  de  l'inven- 
teur, porte  un  gouvernail  et  remorque  un  ou  plusieurs  bateaux.  Quand 
on  a  un  train  à  remorquer,  on  accole  ensemble  deux  et  trois  locomo- 
tives à  eau.  L'aoteur  dit  que,  dans  son  système,  on  utilise  35  pour 
iOO  de  la  force  empruntée  au  courant.  Les  roues  de  moulin  ont  un 
rendement  égal  à  30  pour  100;  il  est  vraisemblable  que  la  locomotive 
à  eau  n'utilise  guère  que  25  pour  100.  Mais,  encore  dans  ces  limites 
de  rendement,  il  est  possible  que,  dans  certaines  circonstances,  la 
locomotive  à  eau  puisse  rendre  des  services  à  la  navigation.  Ajoutons 
au  point  de  vue  historique  que  l'invention  n'est  certainement  pas  alle- 
mande, car  au  commencement  de  1870  M.  Picard  a  expérimenté  sur  la 
Seine,  à  Paris,  un  système  de  remorquage  à  peu  près  idenlique.  A 
chacun  son  bien. 

Par  ces  temps  de  crise  agricole,  on  ne  saurait  trop  s'occuper  des 
méthodes  qui  sont  susceptibles  d'augmenter  le  rendement  de  la  terre. 
Mous  avons  dernièrement  montré  quelle  influence  remarquable  exerçait 
sur  la  culture  du  blé  le  choix  judicieux  des  variétés  et  des  engrais. 
M.  P.-P.  Dehérain,  dans  une  note  à  l'Académie  des  sciences,  vient 

10  OCTOBRE  1887.  12 


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178  HEYUE  DES  SCIENCES 

d'insister  aussi  sur  le  rôle  des  assolements.  La  rotation  généralement 
adoptée  dans  le  nord  de  la  France  dure  cinq  ans  ;  elle  s'ouvre  par  une 
plante  sarclée,  betteraves  ou  pommes  de  terre  auxquelles  succède  un 
premier  blé  qui  occupe  le  sol  la  deuxième  année  ;  au  printemps,  on  y 
sème  du  trèfle;  on  en  tire  deux  coupes  la  troisième  année;  rompu  ï 
l'automne,  il  fait  place  au  second  blé  après  lequel  arrive  une  avoine 
pendant  la  cinquième  et  dernière  année.  Or,  dans  cette  rotation,  selon 
M.  Dehérain,  deux  récoltes  sont  mal  placées.  Le  premier  blé  succède 
mal  aux  betteraves;  Tavoine  au  second  blé.  En  eflet,  M.  Dehérain,  i 
Grignon,  a  opéré  en  faisant  succéder  le  blé  non  plus  aux  betteraves  ou 
à  l'avoine,  mais  au  trèfle  ou  au  maïs.  Or,  dans  ces  conditions,  il  a 
obtenu  en  quintaux  métriques  par  hectare. 

Blé  de  Bordeaux après  betteraves  26 

—  après  trèfle  35 

Blé  d*Ecosse après  betteraves  30 

— après  maïs  40 

Blé  à  épi  carré  Scholey.     .    .  après  betteraves  29,5 

—  ...  après  maïs  40,5 

Enfin,  cette  année  en  1887,  MM.  Dehérain  et  Porion  ont  obtenu,  & 
Wardrecques,  avec  du  blé  à  épi  carré  Porion,  après  betteraves  46  ;  après 
trèfles  53,8.  Cette  récolte  sur  70  ares  est  la  plus  forte  qu'on  ait  encore 
obtenue. 

Les  différences  relevées  sont  considérables.  Les  nitrates  sont  pro- 
duits dans  le  sol  par  un  ferment  aërobie  qui  ne  fonctionne  que  dans 
une  terre  bien  aérée;  or  Témiettement  du  sol  ne  peut  être  obtenu  que 
par  un  travail  soigné,  impossible  à  exécuter  quand  le  blé  succède  à  la 
betterave.  Si  Tautomne  est  humide,  l'arrachage  des  racines  est  pénible 
et  laisse  le  sol  piétiné  par  les  chevaux,  écrasé  par  les  charrues;  on 
laboure  hâtivement  pour  semer  de  môme.  La  récolte  est  mauvaise. 
La  désastreuse  récolte  de  1879,  qui  n'a  donné  que  79  millions  d'hecto- 
litres de  blé,  a  suivi  l'automne  pluvieux  de  1878. 

Dans  Tassolement  quinquennal,  l'avoine  arrive,  après  le  second  blé, 
la  cinquième  année,  sur  une  terre  fatiguée,  et  sa  place  paraît  bleu 
choisie,  car  l'avoine  est  peu  exigeante.  Mais,  si  l'avoine  ne  réclame 
que  peu  d'engrais,  elle  ne  donne  de  bonnes  récoltes  que  dans  un  sol 
bien  dépouillé  de  plantes  adventices  contre  lesquelles  elle  se  défend 
mal.  Et,  en  effet,  d'après  les  expériences  de  Grignon,  l'avoine  de  Brie 
a  donné  seulement  14  q.  m.  en  1881,  sur  un  sol  envahi  par  les  mau- 
vaises graines  et  11  q.  m.  en  1882,  et  il  a  suffi,  en  1883,  delà  changer 
de  place  pour  que  la  récolte  remontât  à  29  q.  m.  L'avoine  trouve  un. 
sol  facilement  envahi  quand  elle  survit  au  blé.  Lorsqu'on  pratique 
l'assolement  de  quatre  ans,  en  usage  en  Angleterre  et  désigné  sous 


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REVUE  DES  SCIENCES  179 

Je  aom  de  rotation  de  Norfolk,  tous  ces  inconvénients  disparaissent, 
ainsi  qu'il  résulte  des  essais  de  Grignon.  Aux  betteraves  succède 
l'avoine  semée  seulement  au  printemps  sur  une  terre  bien  préparée 
et  dépouillée,  à  l'automne,  des  plantes  adventices  par  les  sarclages 
qu'exige  la  betterave.  Le  blé  succède  au  trèfle  qui  occupe  le  sol  la 
troisième  année,  mais  le  laisse  libre  dès  le  commencement  de  Tau- 
iomne.  Après  les  betteraves,  l'avoine  donne  de  bonnes  récoltes,  sans 
qu'il  soit  nécessaire  de  lui  distribuer  aucune  fumure.  Ces  données 
ont  été  bien  vérifiées  par  M.  Dehérain,  et  il  serait  à  souhaiter  qu'on 
les  vérifiât.  Les  rendements  de  blé  dépassent  rarement  20  à  25  quin- 
taux. Il  serait  bien  beau  d'arriver  à  30  ou  40  quintaux  pour  le  blé  et  à 
35  ou  40  quintaux  pour  l'avoine  géante.  C'est  possible,  puisque 
MM.  Dehérain  et  Porion  obtiennent  des  rendements  encore  supé- 
rieurs. C'est  aux  agronomes  et  aux  agriculteurs  à  entrer  résolument 
dans  cette  voie  qui  aurait  des  résultats  si  féconds  pour  la  richesse  de 
notre  pays. 

D'après  les  documents  de  la  direction  de  l'agriculture,  la  récolte  de 
blé  serait,  en  1887,  de  110  millions  d'hectolitres,  soit,  au  moins, 
de  2  millions  et  demi  supérieure  à  celle  de  1886.  Il  y  a  progrès.  Nous 
ne  tenons  pas  la  tète  dans  la  liste  de  production  des  États  de  l'Europe, 
mais  nous  occupons  un  bon  rang.  Yoici,  en  effet,  d'après  les  résultats 
signalés  au  Congrès  international  du  commerce  dos  grains  et  farines 
qui  se  tient  chaque  année  à  Vienne  (Autriche),  le  relevé  des  évalua- 
tions pour  la  récolte  de  froment  en  1887.  Si  l'on  représente  par  100  la 
récolte  moyenne  pour  chaque  pays,  la  dernière  récolte  serait  repré- 
sentée par  les  coefficients  suivants  :  France,  lOo;  Angleterre,  120; 
Hollande,  100;  Danemark,  100;  Russie  septentrionale,  95;  Russie 
centrale,  118;  Prusse,  102;  Suisse,  110;  Autriche,  117;  Hongrie,  126; 
Italie,  90;  Moldavie,  90. 

On  ne  saurait  trop  encourager  les  recherches  des  expérimentateurs 
qui  essaient  de  trouver  un  remède  contre  la  phtisie;  nous  ne  con- 
naissons encore  aucun  traitement  qu'on  puisse  qualifler  d'efficace, 
mais  ce  n'est  pas  une  raison  pour  ne  pas  indiquer  ceux  qu'on  propose  & 
mesure  qu'on  les  met  à  l'étude.  En  voici  encore  un  que  nous  men- 
tionnerons sous  réserves.  M.  Garcin,  mettant  à  proflt  des  remarques 
antérieures,  faites  à  la  cristallerie  de  Baccarat  par  M.  Michaux,  et  à  celle 
de  Saint-Louis  par  M.  Seller,  sur  l'heureuse  influence  de  l'acide  fluo- 
rhydrique  dans  la  tuberculose  pulmonaire,  a  institué  une  série  d'expé- 
riences pour  contrôler  l'action  de  ce  gaz.  Dans  l'espace  d'une  année, 
sur  cent  tuberculeux  à  difi'érents  degrés,  il  aurait  constaté  trente-cinq 
cas  de  guérison,  quarante  et  un  cas  d'amélioration  et  seulement  dix 


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180  REVUE  DES  SCIENCES 

décès.  Le  procédé  employé  par  M.  Garcin  consiste  à  faire  séjouri&er 
pendant  une  heure,  tous  les  jours,  les  malades  dans  une  cabane  mesu- 
rant 6  mètres  cubes  d'air  saturé  d'acide  fluorhydrique.  Cette  satura- 
tion s'obtient  en  faisant  passer  un  courant  d'air,  à  l'aide  d'une  pompe, 
dans  un  bocal  en  gutta-percha,  contenant  300  grammes  d'eau  dis- 
tillée et  100  grammes  d'acide  fluorhydrique.  La  dose  d'acide  doit, 
d'ailleurs,  varier  avec  les  malades;  ceux  qui  sont  légèrement  atteints 
acceptent  facilement  20  litres  par  mètre  cube,  tandis  que  ceux  qui 
sont  gravement  malades  ne  peuvent  guère  supporter  que  10  litres 
et  après  passage  dans  un  second  flacon  laveur.  Au  bout  de  quinze 
minutes,  il  est  bon  de  renouveler  la  saturation,  car  elle  disparaît  irfes 
rapidement.  Sous  l'influence  de  cette  médication,  assure  M.  Garcia, 
les  quintes  de  toux  deviennent  plus  rares,  l'expectoration  so  modifie, 
les  sueurs  nocturnes  disparaissent.  Quant  aux  bacilles,  on  constate 
qu'ils  deviennent,  chaque  jour,  plus  rares  et  qu'ils  finissent  par  faire 
défaut  dans  les  sécrétions.  Ces  résultats  seraient  bien  remarquables, 
mais  on  a  déjà  dit  avoir  obtenu  des  effets  analogues  par  d'autres 
inhalations,  et  jusqu'ici  la  liste  des  vraiment  guéris  nous  parait  biea 
courte. 

Pendant  le  cours  de  leurs  guerres  africaines,  les  Anglais  ont  ren- 
contré les  plus  vives  résistances  de  la  part  d'un  peuple  énergique  de 
l'Afrique  occidentale,  les  Achantis.  Ce  sont  les  représentants  de  ce» 
populations  que  l'on  a  pu  voir  depuis  deux  mois  au  jardin  d'Acclima- 
tation de  Paris,  où  se  sont  succédé  depuis  quelques  années  les  Nu- 
biens, les  Esquimaux,  les  Galibis,  les  Kalmoucks,  les  Fuégiens,  les 
Gauchos,  les  Lapons,  les  Araucaniens,  les  Peaux-Rouges  et  les  Cin- 
ghalais. La  caravane  de  cette  année  comprend  vingt  Achantis,  douze 
hommes  et  huit  femmes  ou  jeunes  filles.  Les  Achantis  sont  grands, 
bien  taillés  et  vigoureux.  Leur  corps  couleur  bronze  est  sans  cesse 
assoupli  par  des  frictions  huileuses;  ils  ont  la  taille  simplement  en- 
tourée d'une  ceinture  en  peau  de  hôte,  des  colliers  au  cou,  des  brace- 
lets au  bras  et  aux  jambes.  La  chevelure  est  noire  et  crépue.  Le 
guerrier  porte  une  couronne  de  peau  sur  la  tête  avec  deux  grandes 
cornes  fixées  sur  le  côté  du  front;  les  autres  Achantis  ont  sur  la  tête 
une  touffe  de  plumes  assujettie  au  moyen  d'une  monture  de  coquil- 
lages. Les  femmes  sont  moins  bien  faites  que  les  hommes.  L' Achantis 
est  monogame;  il  peut  vendre  sa  femme  au  besoin.  Seuls  les  nobles 
peuvent  avoir  plusieurs  femmes.  Le  roi  entretient  trois  mille  trois 
cent  trente-trois  femmes,  et  ce  nombre  prescrit  par  l'étiquette  est 
toujours  au  grand  complet.  Les  Achantis  sont  très  sanguinaires.  La 
mort  d'un  noble  a  de  terribles  conséquences  pour  ses  esclaves,  car 
la  coutume  veut  qu'un  certain  nombre  de  ses  serviteurs  soient  im- 


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REVUE  DES  SCIE5CES  181 

moles.  C*est  alors  une  fuite  générale  dans  les  champs  et  dans  les 
forêts»  mais  les  esclaves  fugitifs  sont  presque  toujours  pris;  ils  sont 
décapités,  et  leur  corps  accompagne  le  défunt  jusqu'à  la  tombe.  Les 
sacrifices  humains  ont  d'ailleurs  lieu  régulièrement  chaque  année 
à  des  dates  fixées  par  les  prêtres  ou  moUas.  Ces  prêtres  jouissent 
d'one  très  grande  influence  sur  les  Achantis  qui,  comme  tous  les  noirs, 
sont  très  superstitieux.  Leur  religion  est  une  sorte  de  fétichisme  mêlé 
de  quelques  pratiques  de  Tislamisrae.  Le  roi  est  investi  d'un  pouvoir 
absolu.  U  habite  la  capitale  Goumassie.  Non  seulement  il  confisque  à 
sa  guise  les  biens  des  grands,  mais  il  peut  encore  leur  enjoindre 
Torire  de  se  suicider.  Il  envoie  à  celui  qu'il  veut  faire  disparaître  du 
poison  ou  un  glaive,  et  si  le  sujet  refuse  d'obéir,  il  est  noyé  en  com- 
pagnie d'un  chien.  Goumassie  est  une  ville  de  100  000  âmes;  en  1873, 
la  défense  contre  les  Anglais  y  fut  héroïque.  On  trouve  çà  et  là,  dans 
la  ville,  des  pyramides  de  crânes  humains  régulièrement  disposés. 

Le  royaume  des  Achantis  est  décrit  par  les  voyageurs  qui  l'ont 
ptrconru  comme  un  des  plus  beaux  que  Ton  puisse  citer  par  ses 
richesses  et  par  la  magnificence  de  sa  nature.  On  y  trouve  en  abon- 
dance la  canne  à  sucre,  le  dattier,  l'oranger,  l'ananas,  le  cocotier, 
le  bananier,  le  maïs,  le  millet,  le  manioc,  l'igname,  le  riz,  le  coton, 
le  caféier,  le  pahnier,  l'arbre  à  beurre,  l'arbre  à  lait,  etc.  Mais  la  véri- 
table richesse  du  pays,  c'est  l'or.  La  cOte  voisine  des  Achantis  s'appelle 
du  nom  significatif  de  côte  de  Vor  (Guinée).  On  soumet  l'or  des 
pépites  à  la  fusion,  on  transforme  le  métal  fondu  en  grenaille  en  le 
jetant  dans  l'eau,  et  cette  grenaille  sert  de  monnaie.  Les  animaux 
domestiques  sont  les  bœufs  zébus  de  petite  taille,  de  grands  mou- 
tons à  longues  iambes,  des  chevaux  presque  nains,  des  poules  et  des 
chiens.  Dans  les  grandes  forêts  vit  toute  la  faune  équatoriale  :  lions, 
panthères,  buffles,  rhinocéros,  hippopotames,  singes,  etc.  Les  éléphants 
sont  nombreux,  on  les  chasse  activement;  l'ivoire  est  avec  l'or  la 
principale  richesse  du  pays.  Les  Achantis  ont  très  bien  supporté  leur 
séjour  à  Paris;  malheureusement  l'inclémence  de  la  température  va 
les  chasser  du  jardin  d'Acclimatation  ces  jours-ci.  U  n'était  pas  inutile 
de  résumer  id  brièvement  ce  que  les  voyageurs  nous  ont  appris  sur 
cette  guerrière  peuplade  de  l'Afrique  occidentale. 

Henri  de  Parville. 


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CHRONIQUE  POLITIQUE 


8  octobre  1887. 

La  nouvelle  frontière  de  la  France,  à  FEst,  a  été  arrosée  de  sang 
français.  Non  daiis  un  combat,  Dieu  merci  I  Ce  n'était  qu*un  assas- 
sinat, mais  un  assassinat  commis  par  un  soldat  allemand.  Cinq 
chasseurs  suivent  un  sentier,  le  long  de  la  limite  qui  sépare  les 
deux  nations;  ils  sont  sur  le  territoire  de  Vexincourt.  Ils  reviennent 
au  logis,  leur  fusil  désarmé.  Soudain  ils  entendent  trois  coups  de 
feu  qui  éclatent,  d'au-delà  la  frontière,  et  deux  hommes  tombent.  Tua 
tué,  l'autre  blessé  grièvement.  Le  meurtrier,  caché  derrière  un  arbre, 
s*était  placé  là  en  sentinelle,  pour  surveiller,  parait-il,  les  braconniers 
du  pays.  Il  a  tiré  sur  ces  chasseurs  qui  passaient  paisiblement  coaune 
il  eût  tiré  sur  des  chevreuils  ou  des  loups.  Il  sera  traduit  devant  un 
tribunal  militaire,  qui  se  souviendra,  nous  l'espérons,  du  temps  où  il  y 
avait  «  des  juges  à  Berlin  ».  Quant  au  pauvre  traqueur  qui  est  mort, 
atteint  le  premier  par  Tune  des  balles  de  ce  soldat  sauvage,  sa  veuve 
reçoit  du  gouvernement  allemand  une  indemnité  de  50  000  marks. 
M.  de  Bismarck  s'est  empressé  d'en  décider  ainsi;  et,  par  là,  il  a  lui- 
même  reconnu,  diplomatiquement,  tout  l'odieux  du  iait  et  de  la  cause. 
En  offrant  à  la  France  cette  réparation,  M.  de  Bismarck  a  voulo. 
que  l'acte  tragique  de  Vexiqcourt  ne  se  changeât  pas,  de  peuple  4 
peuple,  en  une  querelle  nationale  :  il  le  devait  à  la  France  offensée  ; 
il  le  devait  également  à  l'Em^ope  indignée;  il  l'a  dû  à  l'Allemagne 
étonnée.  Mais,  s'il  souhaite  sincèrement  la  paix,  M.  de  Bismarck  peut- 
il  ne  pas  s'accuser  d'avoir,  depuis  huit  mois,  tant  irrité  les  cœurs» 
aiguisé  les  craintes,  excité  les  griefs,  amassé  les  menaces  et  comme 
préparé  la  brutalité  des  événements,  sur  cette  frontière  où  le  vain- 
queui'  et  le  vaincu  de  la  veille  se  regardent  face  à  face,  attendant 
tous  deux  que  l'histoire  y  recommeace  et  y  achève  son  oeuvre? 

La  France  a  su,  en  cette  circonstance,  rester  aussi  calme  qu'elle 
l'avait  été  après  l'incident  de  Pagny-sur-Moselle.  L'attentat  s* est 
aggravé  pourtant.  Il  n'y  avait  eu  à  Pagny-sur-Moselle  qu'une  arres- 
tation, dans  un  guet-apens.  A  Vexincourt,  il  y  a  une  embuscade  et 
un  meurtre.  On  appréhendait  au  corps  M.  Schnœbelé,  sur  le  terri- 
toire allemand.  On  blesse  M*  de  Wangen,  on  tue  M.  Brignon,   sur 
le  territoire  français.  La  sagesse  de  la  France  a  donc  été  bien  naéri- 
toire.  Par  quelle  preuve,  elle,  le  peuple  le  plus  ardent  et  le  plus 
prompt  jadis  à  venger  ses  injures,  pouvait-elle  mieux  attester    2t 
l'Europe  qu'elle  ne  veut  pas  la  guerre?  Il  est  vrai,  malheureusenaent. 


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CHRONIQUE  POLITIQUE  18S 

qu^lâ  sagesse  avec  laquelle  la  France  veille,  à  la  frontière,  sur  sa 
destinée,  lui  manque,  dans  sa  vie  intérieure.  La  Chambre  va 
rouvrir  ses  portes.  Le  ministère  y  retrouvera  la  même  majorité 
incertaine,  faible,  incapable  d'assurer  au  gouvernement  un  len- 
d€main  ;  les  radicaux,  aussi  impatients,  aussi  furibonds  que  jamais  ; 
les  conservateurs  décidés,  certainement,  à  s'abstenir  de  toute  hos- 
tilité systématique,  mais  défiants  et  prêts  à  demander  à  M.  Rouvier 
commeiït  il  accorde  avec  ses  discours,  avec  ses  promesses  et  ses 
serments  oratoires,  la  politique  qu'il  pratique  ou  laisse  pratiquer 
par  ses  agents  dans  les  provinces  où  ils  viennent  de  vivre.  Cet 
état  d^  choses  ministérielles  inquiète  les  ministres,  ce  semble, 
tout  autant  que  M.  Jules  Ferry,  qui  ne  prononce  plus  une  harangue 
sans  faire  leur  apologie  en  les  plaignant,  sur  le  ton  du  protecteur 
arrogant  et  hargneux  que,  par  tempérament,  il  excelle  à  figurer.  11  se 
marmure,  autour  de  l'Elysée,  que  M.  Rouvier  congédierait  volon- 
tiers deux  ou  trois  ministres  impotents,  incapables;  qu'il  les 
remplacerait  par  des  républicains  plus  radicaux;  qu'il  abdique- 
rait la  présidence  du  conseil,  pour  prendre  modestement  le  por- 
tefeuille dont  il  est  le  plus  amoureux,  celui  des  finances,  et  que 
M.  de  Freycinet,  reconquérant  la  faveur  de  M.  Grévy,  reparaîtrait 
dans  toute  sa  gloire,  sinon  dans  toute  sa  force.  Nous  ignorons  si 
ce  sont  là  des  desseins  qui  peuvent  plaire  à  M.  Jules  Ferry. 
Ce  qui  est  sûr,  c'est  qu'après  avoir  déclaré  assez  indiscrètement 
qu'une  dissolution  de  la  Chambre  serait  nécessaire  le  jour  où 
M.  Rouvier  perdrait  le  pouvoir,  M.  Jules  Ferry  s'est  écrié,  devant  le 
cercle.  ^\«Vier  de  Saint-Dié  :  «  Nous  voilà  menacés  d'une  nouvelle 
crise  pour  h  rentrée.  Elle  aura  plus  de  gravité  qu'aucune  autre.  » 
Avec  quelle  aisance  M.  Jules  Ferry  prophétise  la  tempête!  On  dirait 
que  cet  aigle  abattu  a  besoin  d'un  grand  vent  pour  rouvrir  ses  ailes 
et  se  relever  au  ciel  de  la  République... 

M.  Jules  Ferry  a  beaucoup  parlé,  pendant  ses  loisirs  parlemen- 
taires, dans  cette  ville  de  Saint-Dié,  où  il  a  son  peuple,  un  bon 
peuple,  pour  l'entendre.  Depuis  le  jugement  sarcastique  dont  il  a 
frappé  le  général  Boulanger,  son  orgueil  lui  fait  croire,  apparem- 
ment, qu'il  est  le  justicier  suprême  de  la  République  et  qu'un  mot 
de  sa  bouche  suffit  à  la  condamnation  d'une  doctrine,  d'un  régime, 
d'un  homme.  Cette  puissance  vengeresse  de  sa  sommaire  éloquence, 
il  a  voulu  l'exercer  contre  Monsieur  le  comte  de  Paris  aussi, 
en  censurant  son  programme  constitutionnel.  Que  M.  Jules  Ferry 
mâe,  dans  cette  diatribe,  l'insolence  à  la  mauvaise  foi,  l'insolence 
est  une  qualité  de  trop.  Dénaturer,  falsifier  le  programme  de 
Monsieur  le  comte  de  Paris^  M.  Jules  Ferry  le  pouvait  :  il  restait 
ficWc  à  une  habitude  d'avoeasserte  perfide  dont  il  a  donné,  du  haut 
de  la  tribune,  à  la  Chambre  et  au  Sénat,  plus  d'un  mémorable 


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184  CHRONIQUE  POLinQCE 

exemple.  Mais,  même  dans  Tiûsulte,  l'efTort  de  son  imagination  le 
trompe;  il  ne  sait  que  reprendre  à  M.  Thiers  deux  devises  outra- 
geantes qui,  tournées  contre  Monsieur  le  comte  de  Paris,  n'ont  pas 
de  sens.  Il  y  a  plus  de  nouveauté,  il  n*y  a  pas  plus  de  justesse  à 
dire  que,  pour  Monsieur  le  comte  de  Paris,  «  la  Monarchie,  c'est 
n'importe  quoi.  »  La  formule,  quelque  ingénieuse  qu'elle  ait  pa 
paraître  à  M.  Jules  Ferry,  ne  caractérise  pas,  en  vérité,  le  pro- 
gramme si  explicite  et  si  net  de  Monsieur  le  comte  de  Paris.  Rien 
de  moins  vague  que  ce  programme.  S'il  est  un  reproche  qu'on  puisse 
adresser  au  prince  qui  l'a  tracé,  ce  n'est  pas  d'avoir  dissimulé  sa 
pensée,  caché  ses  intentions,  ni  même  omis  ses  raisons.  Les  hon- 
nêtes gens  de  tous  les  partis  ont  loué  sa  franchise  et  sa  loyauté. 
Mais  il  faut  que  M.  Jules  Ferry  se  rassure.  La  Monarchie  pourra 
être  «  n'importe  quoi  »;  encore  sera-t-elle,  sous  les  auspices  de 
Monsieur  le  comte  de  Paris,  quelque  chose  de  plus,  pour  l'honneur 
et  la  prospérité  de  la  France,  que  la  République  ne  Ta  été  sous 
les  auspices  de  M.  Jules  Ferry.  «  N'importe  quoi!  »  soit.  Ce 
qu'elle  ne  sera  pas  du  moins,  c'est  un  gouvernement  qui  subor- 
donne la  politique  nationale  à  la  politique  coloniale;  qui  gaspille 
la  fortune  et  disperse  les  forces  de  la  France  dans  des  aventures 
où  ne  le  conduisent  que  les  conseils  de  M.  de  Bismarck  souriant, 
ricanant;  qui  porte  au  Tonkîn  le  drapeau  attendu  sur  les  Vosges; 
qui  compense  Sedan  par  Langson;  qui  insulte  aux  soldats  tombés  ; 
qui  fait  la  guerre,  sans  autorisation  ni  déclaration  ;  qui  trompe  le 
Parlement  et  qui  ment  à  la  France,  pour  lui  tirer  son  argent  et 
son  sang;  qui,  despotique  avec  hypocrisie,  supprime  la  Vibcrlé  de 
conscience  dans  l'école  et  la  justice  ordinaire  dans  les  tribunaux  ; 
qui,  plus  lâche  encore  que  sectaire,  trouble,  par  un  vain  besoin 
de  basse  popularité,  la  paix  reli^euse  du  pays;  qui  opprime  le 
pauvre  jusque  dans  l'hôpital,  sur  son  lit  de  mort  ;  qui  dépense  un 
milliard  dans  des  expéditions  lointaines,  closes  seulement  par  des 
traités  sans  gloire  et  sans  profit  ;  qui  laisse  au  Trésor  un  déficit 
annuel  de  500  millions;  qui  n'a  pas  plus  de  constance  que  de  pré- 
voyance dans  sa  diplomatie  et  qui  isole  la  France,  sur  toutes 
ses  frontières.  Voilà  un  gouvernement  que  la  Monarchie  de  Monsieur 
le  comte  de  Paris,  fùt-elle  un  «  n'importe  quoi  »,  n'imitera  pas 
de  la  République  de  M.  Jules  Ferry... 

Nul  doute  que  M.  Jules  Ferry,  avec  toute  sa  vaillance  et  toute  sa 
faconde,  n'assiste  M.  Rouvier,  au  Palais-Bourbon,  dans  la  lutte  si  dan- 
gereuse qu'il  prévoit.  C'est  un  secours  dont  M.  Rouvier  aura  besoin, 
aussi  bien  pendant  le  débat  du  budget  que  pendant  les  interpellations 
dont  il  va  être  assailli.  Car,  malgré  sa  prestigieuse  dextérité,  M.  Rou- 
vier n'a  pas  préparé  le  budget  parfait  qu'il  s'était  vanté  de  nous 
présenter  après  les  vacances  :  il  avait  promis  de  l'équilibrer  en 


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GHROmOUE  POLITIQUE  185 

n'opérant  que  des  économies,  et  c'est  en  opérant  par  un  moyen 
plus  ou  moins  direct  un  emprunt  qu'il  assure  cet  instable  équilibre  I 
La  France  est  la  nation  la  plus  endettée  du  monde  :  sa  dette  s'élève 
au  chiffre  effrayant  de  31  milliards.  Ce  chiffre,  la  République  veut- 
dle  donc  Taccroltre  eucore?  En  1879,  sous  le  règne  du  dernier 
mmVstère  formé  par  les   conservateurs,   les  recettes  ont  été  de 
2965  551  890  francs;  les  dépenses,  de  2  869  344  705.  Il  y  av^t  un 
excédent  de  96 207  185.  Pas  de  budget  extraordinaire  alors;  l'impôt 
fournissait  seul  à  l'État  ses  ressources.  Cette  année,  le  28  mars, 
If.  Dauphin   proposait  pour  l'an  1888  un  budget  dans  lequel 
le^  recettes  devaient  être  de  3  253  583  183  francs,  les  dépenses  de 
3253104  738,  l'excédent  de  478  445.  Ainsi,  en  neuf  ans,  la  Répu- 
blique, celle  que  gouvernent  les  a  vrais  »  républicains,  avait  aug- 
menté de  384  millions  les  dépenses  et  de  66  les  recettes;  c'était  un 
dè&citde  318  millions.  Gomment  M.  Dauphin  comblait-il  ce  déficit? 
Par  un  emprunt  de  182  millions  et  par  des  impôts  nouveaux  qui  lui 
auraient  rapporté  136  autres  millions.  M.   Rouvier  ne  veut  pas 
d'impôts  nouveaux.  Il  prétend  économiser  120  millions  sur  le  budget 
ordinaire  et  réduire  à  une  somme  de  122  millions,  ou  même  de 
100  millions,  le  budget  extraordinaire,  lequel  ne  s'alimente  que  par 
l'emprunt.  Mais  ce  n'est  pas  assez  de  courage  encore.   Il  reste 
toujours  un  déficit  et  voilà  pourquoi  on  annonce,  autour  de  M.  Rou- 
vier, tantôt  un  emprunt  de  800  millions,  tantôt  la  conversion  de 
l'ancien  4  1/2.  Avec  800  millions,  la  République  liquiderait  tout, 
à  entendre  les  partisans  de  l'emprimt.  En  convertissant  la  rente, 
elle  ne  ^^xiLe^aât,  selon  leurs  calculs,  que  170  millions,  et  c'est 
une  somme  insuffisante  pour  équilibrer  le  budget.  Le  dilemme  ne 
doit-ilpas  sembler  douloureux  à  M.  Rouvier?  Ajouter  aux  800  millions 
31  milliards  déjà  dus  par  la  France  ou  bien  continuer  à  élargir  le 
déficit?  Et  si,  demain,  la  guerre  surprenait  la  République  dans  ce 
désarroi  de  ses  finances,  serait-ce  la  banqueroute?  La  banqueroute, 
non  seulement  pour  les  créanciers  de  l'État,  mais  pour  la  patrie, 
pour  ses  armées^  pour  son  drapeau? 

Le  mal  ne  se  manifeste  pas  moins  dans  le  régime  financier 
de  la  République,  dans  sa  procédure  budgétaire,  que  dans  cet 
emploi  effréné  de  son  argent  et  ce  ruineux  exercice  de  son  crédit. 
Qui  gouverne  nos  finances?  Le  ministre,  avec  le  contrôle  du  Par- 
lement? Non.  C'est  une  commission  de  33  députés,  qui  s'est 
arrogé  une  sorte  de  pouvoir  absolu  pour  ordonner  elle-même  les 
recettes  et  les  dépenses.  Elle  a  pris  au  ministre  tous  ses  droits,  son 
initiative,  sa  liberté;  il  n'est  plus  que  son  auxiliaire,  un  simple 
commis  qui  élabore  un  projet  éventuel  et  qui,  principalement,  ras- 
semble les  pièces,  indique  les  chiffres.  Elle  ne  lui  laisse  que  la 
responsabilité.  Mais,  cette  omnipotence  irresponsable  des  Trente- 


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186  CHRONIQUE  POUTIQUE 

trois,  M.  Rouvier  pourrait-il  s'en  plaindre?  C'est  lui  qui  l'a  leprenrier 
revencliquée,  dans  la  Chambre.  «  La  commission  du  budget,  disait- 
il  en  1884,  a  la  mission  d'établir  le  budget  de  l'État,  d'en  régler 
l'équilibre.  )>  Qu'elle  connaisse  tout  sou  mandat,  sa  préroga- 
tive, sa  puissance,  elle  le  lui  prouve  aujourd'hui  comme  il  le 
prouva  lui-même  à  M.  Tirard  et  à  M.  Sadi-Carnot.  Elle  s'ingère 
dans  l'administration,  chez  tous  les  ministres.  Pas  un  détsûl 
où  elle  ne  porte  son  examen  et  ne  mette  la  msûn.  Pas  de  ser- 
vice ministériel  qu'elle  ne  prétende  réorganiser  et  qu'à  la  barbe 
du  ministre,  elle  ne  désorganise.  Écoutez  cette  lamentation 
d'une  gazette  républicaine  :  «  Chaque  jour  voit  tomber  sous  la 
hache  une  direction,  une  inspection,  un  bureau,  une  subven- 
ticm.  »  Et  quelle  autorité  spéciale  la  commission  a-t-elle?  Avec 
quelle  conscience  s'acquit te-t- elle  de  sa  tâche?  Sur  les  trente-trois 
potentats  républicains  qui  forment,  pour  le  plus  grand  bien  du 
budget,  ce  petit  Comité  de  Salut  public,  onze  sont  des  journalistes 
et  plus  de  vingt,  par  une  étrange  insouciance  de  leur  terrorisme 
financier,  ne  siègent  jamais.  Ils  ont  été  neuf  pour  décider  qu'on 
expulserait  des  lycées  les  aumôniers;  neuf  aussi,  pour  supprimer 
le  budget  extraordinaire  des  travaux  publics  :  encore,  parmi  les 
neuf,  en  est-il  un  qui,  majestueusement,  n'a  pas  voté.  Trois  fois» 
au  printemps  de  cette  année,  leur  variable  majorité  a  changé  d'avis 
et  changé  son  rapporteur,  dans  une  même  délibération.  Bientôt, 
dans  la  Chambre,  une  autre  majorité  changera  telle  ou  telle 
décision  des  commiacairps,  _sûit_des  Neuf,  soit  des  Trente-trois, 
et  voilà  comment,  outre  le  désordre  qui  règne  dans  les  iloances 
de  la  République,  le  budget  se  bâcle,  de  retard  en  retard,  à  la 
dernière  heure.  Déjà  il  est  certain  qu'il  faudra,  en  1887  comme 
en  1886,  recourir  aux  douzièmes  provisoires.  Et  maintenant.  Mon- 
sieur Ferry,  nierez-vous  que  la  réforme  que  Monsieur  le  comte 
de  Paris  médite  de  faire  dans  un  système  financier  si  vicieux  ne 
soit  justifiée  par  l'expérience?  Combien  de  temps  vous  faudra- 
1-il  pour  compléter  l'anarchie  financière  de  la  République,  concur- 
remment avec  son  «  anarchie  parlementaire  »? 

La  République  s'était  proclamée  doctrinalement  le  gouverne- 
ment le  plus  économique  du  monde.  Elle  ne  se  targuait  pas  moins 
d'être,  par  une  sorte  de  privilège  constitutionnel,  le  régime  de  la 
vertu.  On  sait  déjà,  par  certains  témoignages  péremptoires,  com- 
bien cette  honnête  prétention  était  excessive  ou  même  fictive.  S'il 
fallait  dresser,  avec  l'histoire  de  notre  troisième  république,  la  liste 
de  tous  les  démocrates  corrompus  ou  corrupteurs,  qui,  après  avoir 
pipé  le  sufi^rage  universel,  ont  volé  l'État,  le  dénombrement  serait 
long.  Hier  encore,  on  estimait  que  la  fraude,  avec  la  connivence 
des  fonctionnaires  républicains  qui  la  favorisent  ou  qui  la  tolèrent. 


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GHRCHOQUE  POUTIQUE  m 

a  coûté,  en  une  seule  année,  plus  de  60  millions  au  Trésor.  Hier 
aussi,  on  chassait  de  V  hôtel  de  ville  de  Marseille  toute  une  bande 
de  fripons  qui  exploitaient,  dans  les  bureaux  de  la  municipalité,  la 
boDoe  foi  du  public  oa  qui  pillaient  la  caisse.  Hier  encore,  à  THôtel 
de  Titte  de  Paris,  les  radicaux  se  renvoyaient  d'un  groupe  à  l'autre 
le  nom  de  M..  Marsoulan,  qui  trafiquait  de  son  crédit  municipal. 
Et  c'était  un  Crouzet,  un  docteur  Castelnau,  qui  devenaient,  parmi 
les  /oumalistes,  Vcpprobre  du  parti  républicain,  comme  l'avaient 
été,  parmi  les   sénateurs  ou  les  députés,  les  Jacotin,  les  Ordi- 
naire, les  Bonnet-Duverdier,  les  Leconte.  On  pouvait  même  en- 
taidre,  tous  les  matins,  M.  Rochefort  accusant  trois  ministres  d'être 
des  «  tripoteurs  »  et  d'avoir  dupé,  dans  telle  ou  telle  société  finan* 
cière  ou  industrielle,  leurs  crédules  actionnaires.  Que  de  scandales  ! 
Mais,  entre  tous,  le  plus  douloureux,  c'est,  assurément,  le  scandale 
de  ce  général  Caffarel  qui  a  tenu  boutique  de  décorations,  au  minis- 
tère de  la  guerre;  et  ce  soldat,  choisi  par  le  général  Boulanger 
comme  sous-chef  de  Tétat-major  général,  a  participé  à  tant  d'igno- 
minieuses affaires,  avec  des  complices  étrangers,  qu'on  tremble  de 
découvrir  parmi  ses  vilenies  un  forfait  qui  serait  une  trahison.  Le 
ministère  de  la  guerre  a  cessé  d'être  un  lieu  sûr  :  deux  fois  déjà, 
cette  année,  on  a  pu  impunément  y  dérober  des  documents  secrets 
et  les  livrer,  soit  à  l'ambassade  allemande,  soit  à  un  journal  pari- 
sien. Quoi  donc?  Sous  ce  régime  de  la  vertu  républicaine,  tout 
s'aviiit,  tout  se  démoralise,  en  France?  On  pourra,  sans  emphase, 
r^iVitï  \e  iftste  mot  d'Hamlet  :  «  Il  y  a  quelque  chose  de  pourri 
dans  le  Danemark?  »  Et,  en  quel  moment,  le  doute  et  le  dégoût 
viennent-ils  ainsi  troubler  les  âmes,  presque  affaiblir  les  courages? 
k  l'heure  même  oh  la  duplicité  des  Ho  vas  essaie  de  remettre  en 
question  le  traité  qui  a  terminé  la  guerre  de  Madagascar  ;  où  la 
mort  du  sultan  va  laisser  le  Maroc  en  proie  à  une  guerre  civile 
dans  laquelle  les  rivalités  les  plus  âpres  menacent  de  s'élever, 
devant  la  France;  où  les  désordres  de  l'Orient  peuvent  provoquer 
une  guerre  européenne,  et  où,  jusque  sur  nos  propres  frontières, 
grondent  de  sinistres  avertissements.  Or  c'est  surtout  dans  les 
mgiriétudes  de  la  patrie  qu'il  nous  faut,  à  nous  antres  Français, 
h  confiance  qui  vient  de  l'honneur. 

Combien  l'état  de  l'Europe  est  précaire  et  parmi  quels  périls  vît 
ht  France,  le  voyage  de  M.  Crispi  â  Friedrichsruhe  sulBrait  pour 
l'apprendre  aux  optimistes  les  plus  aveugles.  Invité  ou  plutôt  appelé 
brusquement  par  M,  de  Bismarck,  qu'est-ce  que  M.  Crispi  est  venu 
faire  à  Friedrichsruhe,  après  le  comte  Kalnoky?  Et  qu'est-ce  que 
M.  de  Bismarck,  en  le  recevant  avec  des  égards  qui  flattent  si 
doucereusement  l' amour-propre  de  l'Italie,  a  voulu  faire  lui-même, 
àms  cette  conférence?  Régler  le  sort  de  la  Bulgarie?  Récon- 


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188  CHRONIQUE  POUTIQUE 

cilier  l'Italie  et  la  Papauté,  améliorer  du  moins  leurs  rapports  et 
placer  la  loi  des  garanties  sous  la  sauvegarde  des  puissances?  Non, 
vraiment.  Ces  questions  ont  pu  occuper  les  deux  interlocuteurs; 
elles  n'ont  pas  été  l'objet  principal  du  colloque.  Il  faut  en  croire 
les  journaux  allemands,  dans  l'ostentation  de  leur  franchise  brutale  : 
M.  Crispi  n'est  allé  à  Friedrichsruhe  que  pour  conclure  étroitement 
«  la  triple  alliance  »  de  l'Allemagne,  de  rAutriche  et  de  l'Italie» 
alliance  que,  désespérant  de  ressaisir  l'amitié  de  la  Russie  et  de 
reprendre  dans  ses  chaînes  la  liberté  d'action  dont  elle  se  montre 
aujourd'hui  si  jalouse,  M.  de  Bismarck  substitue  à  celle  des  trois 
empires.  C'est  à  peine  si  M.  Crispi  lui-même  l'a  dissimulé  aux 
gazetiers,  sur  sa  route,  en  revenant  de  Friedrichsruhe.  S'assurer 
l'assistance  de  l'Italie  contre  la  France,  dans  une  guerre  plus 
ou  moins  prochaine;  lui  marquer  son  rôle,  lui  préciser  le  butin; 
confirmer  le  traité  déjà  signé  par  M.  de  Robilant  et  réviser 
la  convention  militaire  qui  complétait  ce  traité  :  voilà  l'acte  de 
M.  de  Bismarck.  Lier  l'Italie  à  l'Allemagne  dans  les  mêmes  condi- 
tions que  l'Autriche,  pour  la  même  période  de  temps;  obtenir  des 
promesses  nouvelles,  dans  la  Méditerranée  et  en  Afrique  ;  voilà 
l'acte  de  M.  Crispi.  En  soi,  le  trsdté  de  Friedrichsruhe  ne  modifie 
guère  celui  qui  engageait  déjà  les  armes  de  l'Italie  avec  celles  de 
l'Allemagne.  Il  serait  naïf  de  considérer  l'un  plus  que  l'autre 
comme  un  traité  purement  défensif  :  l'armée  italienne  que  les  jour- 
nalistes *ii«w»^ww4^  «A^^nt  il^j^  nu  gommet  des  Alpes  n'y  resterait 
pas  immobile;  on  peut  s'en  fier  aux  disciples  de  M.  âé^€avour  et  à 
l'art  avec  lequel  l'Italie  sait  spéculer  sur  la  défaite  autant  que  sur  la 
victoire.  Seulement,  pour  la  France,  ce  traité  de  Friedrichsruhe, 
qu'on  affiche  avec  tant  de  fracas  devant  l'opinion  publique,  accentue 
la  menace,  et  le  général  Ferron  a  rempli  un  devoir  hélas  I  bien 
opportun,  en  visitant,  pendant  le  retour  même  de  M.  Crispi,  notre 
frontière  de  Nice  et  de  la  Savoie. 

L'ingratitude  de  l'Italie  désillusionne  violemment  nos  hommes 
d'État  républicains  et  leur  tristesse  ne  peut  nous  être  indifférente, 
dans  une  telle  conjoncture  :  l'intérêt  de  la  France  nous  associe  hélas  I 
à  leur  déception.  Aussi  ardemment  que  Napoléon  III,  ils  ont  voulu 
non  seulement  affranchir  l'Italie,  mais  l'unifier.  Et  aujourd'hui,  pen- 
dant qu'elle  négocie  avec  eux  un  traité  de  commerce,  elle  négocie 
avec  M.  de  Bismarck  un  traité  de  guerre  I  La  France  a  conquis  pour 
elle,  sur  les  champs  de  bataille  de  Magenta  et  de  Solférino,  une  por- 
tion de  son  territoire  et,  aujourd'hui,  cette  Italie  qui  revendiquait  avec 
tant  de  passion  patriotique  la  Vénétie,  condamne  l'Alsace-Lorraine  à 
un  esclavage  perpétuel  !  Il  y  a  plus  :  l'Italie  convoite  Nice  et  la  Savoie  ! 
Dieu  décidera  si  la  convoitise  de  l'Italie  sera  satisfaite  ou  non  par 
l'événement.  La  fortune,  cette  servante  moins  infidèle  qu'il  ne  semlble 


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CHRONIQUE  POUTIQUK  189 

de  la  volonté  providentielle  et  de  la  logique  humaine,  pourrait  lot 
ou  tard  étonner  M.  Grispi  et  M.  de  Bismarck  lui-même.  Quant  à 
M.  Crispi,  il  a  trompé  la  foi  démocratique  de  nos  républicains 
autant  que  leur  foi  internationale.  Ils  s'étaient  imaginé  qu'il  les 
aiderait  à  laire  de  l'Italie  une  amie  dévouée  de  la  France.  Ils 
le  croyaient  encore,  même  après  s'être  aliéné  l'Italie  à  Tunis,  par 
les  soins  de  M.  Jules  Ferry.  Mais  quoi!  Crispi,  l'ancien  révolu- 
tionnaire, l'ennemi  acharné  des  rois  et  des  prêtres;  Crispi,  le 
proscrit  qui  avait  trouvé  dans  notre  paj's  un  asile  et  l'bospita- 
îité;  Crispi  s'en  va  pactiser  avec  M.  de  Bismarck  et  même  es- 
compter avec  lui  le  prix  d'une  victoire  qui,  de  nouveau,  mutilerait 
la  France!  Ce  n'est  pas  tout,  non  plus.  M.  Crispi,  non  content 
d'avoir  renié,  à  Rome,  son  républicanisme  d'antan,  a  contesté 
âe?aot  un  journaliste  allemand,  à  Francfort,  l'excellence  du  prin- 
cipe républicain,  sa  nécessité,  son  utilité.  Il  a  dit  :  «  Avec  et 
sous  la  Royauté,  nous  sommes  un  peuple  libre  et  démocratique; 
Doos  n'avons  rien  à  envier  à  une  république,  même  à  la  Répu- 
blique française.  »  Mais  il  avait  dit  déjà  dans  un  banquet,  le 
23  septembre  1877,  à  Berlin,  alors  qu'il  n'était  encore  que  prési- 
dent de  la  Chambre  des  députés  :  a  L'Italie,  comme  l'Allemagne, 
doit  sa  grandeur  actuelle  à  la  Monarchie  constitutionnelle.  Là-bas, 
comme  ici,  la  nation  s'est  groupée  autour  de  la  dynastie  populaire. 
Cest  pourquoi,  en  Italie  comme  en  Allemagne,  un  lien  solide  et 
durable  unit  étroitement  ensemble  le  souverain  et  le  peuple.  L'Italie 
demande  à  être  indépendante  de  ton?  et  do  chacun*  Cette  indépen- 
dance^  elU  ^sx  liaohie  à  la  défendre  de  toutes  ses  forces.  Gare  à 
celui  qui  y  toucherait!...  L'Allemagne  a,  de  l'autre  côté  des  Alpes, 
de  chauds  amis  et  des  frères  qui  marcheraient  à  ses  côtés,  et  qui 
ont  considéré  l'alliance  avec  l'Allemagne  comme  étant  pour  l'Italie 
une  force  et  un  soutien.  »  Nos  républicains  l'avaient  donc  oublié? 
Ils  ne  savaient  donc  pas  que,  bigame  en  politique  comme  en  mé- 
nage, M.  Crispi  est  devenu  monarchiste,  dès  qu'il  a  pu  épouser 
avantageusement  la  Monarchie?  Et  puis,  de  quel  droit  reproche- 
raient-ils à  cet  Italien  sa  versatilité,  sa  trahison?  Si,  à  Rome,  il  y  a 
un  Crispi,  est-ce  qu'il  n'y  a  pas,  à  Paris,  plus  d'un  Crispin  qui, 
après  s'être  métamorphosé  naguère  d'impérialiste  en  républicain, 
se  métamorphoserait  demain  de  républicain  en  royaliste?... 

M.  de  Bismarck  a  célébré  le  vingt-cinquième  anniversaire  du  jour 
où  il  devint  le  premier  ministre  du  roi  de  Prusse  qui  devait  devenir, 
hii,  l'empereur  d'Allemagne.  Vingt-cinq  ans!  Il  est  peu  de  monar- 
chies capables  d'assurer  une  telle  durée  au  pouvoir  d'un  premier 
ministre;  pas  de  république  qui  n'en  soit  incapable.  On  ajustement 
Rté  cet  anniversaire  à  Berlin;  on  a  justement  félicité  M.  de  Bis- 
marck de  ce  gouvernement  de  vingt-cinq  années,  pendant  lesquelles 


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190  CHRONIQUE  POLITIQUE 

il  a  pu,  avec  une  fortune  croissante,  accomplir  tant  de  choses  pro- 
digieuses. Peut-être  l'histoire  en  louera-t-elle  davantage  encore 
r Allemagne  et  l'empereur  :  l'Allemagne  dont  M.  de  Bismarck, 
même  dans  ses  services  les  plus  glorieux,  a  plus  d'une  fois  poussé 
à  bout  la  patience,  tandis  qu'il  n'a  jamais  lassé  celle  du  prince  qui 
Favait  su  choisir  et  qui  l'a  su  garder.  Mais,  en  louant  le  prince,  on 
peut  aussi  admirer  l'institution.  D'une  part,  M.  de  Bismarck  a  été, 
entre  le  roi  de  Prusse  et  le  peuple  allemand,  l'homme  nécessaire  à 
leurs  desseins;  il  les  a  tour  à  tour  assistés  l'un  auprès  de  l'autre;  il 
a  porté  vaillamment  la  responsabilité  dont  le  roi  l'avait  chargé;  il  a 
couvert  de  son  corps  la  personne  du  souverain,  devant  le  Parlement. 
D'autre  part,  il  n'a  pas  seulement  renouvelé  dans  la  confiance  de  son 
roi  la  force,  l'autorité,  le  prestige  qu'il  usait  à  toutes  ses  difficultés, 
à  toutes  ses  luttes;  il  a  eu  besoin,  pour  modérer  son  ambition,  pour 
refréner  son  audace,  pour  régler  son  œuvre,  pour  appliquer  au 
bien  unique  de  l'État  son  dévouement  tout  entier,  il  a  eu  besoin  de 
sentir  au-dessus  de  sa  tète  la  supériorité  d'une  puissance  immuable, 
d'un  principe  et  d'une  tradition  ;  et  c'est  par  là  que  la  Royauté  donne 
à  la  grandeur  d'un  ministre  sa  juste  mesure.  Quelle  différence,  dans 
leur  pouvoir  ministériel,  entre  M.  de  Bismarck  et  les  ministres  les 
plus  fameux  de  notre  république,  M.  Gambetta  et  M.  Jules  Ferry  I 
M.  de  Bismarck  a  pu,  en  ses  vingt-cinq  années  de  règne,  concevoir, 
exécuter,  achever  de  longues  entreprises;  il  a  pu  mettre  dans  sa 
politique  autant  de  souplesse  que  de  ténacité;  il  a  pu  changer, 
sinon  ses  plans  et  ses  carcïï^,~au  moîoô  ses  moyens  et  ses  instru- 
ments ;  il  a  pu,  selon  les  leçons  de  l'expérienee,  corriger  ses  erreurs» 
réparer  ses  fautes.  M.  Gambetta,  M.  Jules  Ferry,  qu'ont-ils  put 
M.  Jules  Ferry  en  est  réduit  à  déplorer,  devant  son  auditoire  de 
Saint-Dié,  l'instabilité  ministérielle  de  la  République;  à  raconter 
qu'il  a  vu,  dans  le  cours  d'une  seule  année,  «  les  chutes  successives 
de  trois  ou  quatre  cabinets,  Freycinet  après  Gambetta,  Duclerc 
après  Freycinet  »  ;  à  prédire  que,  a  si  la  République  tombe,  par  la 
répétition  périodique  des  crises  ministérielles,  dans  l'anémie  gouver- 
nementale, dans  l'impuissance  parlementaire,  le  découragement 
s'emparera  du  suffrage  universel  »  ;  à  déclarer  que  «  la  France  ne 
peut  pas  supporter  longtemps  un  gouvernement  qui  ne  gouverne 
pas.  »  Et  M.  Jules  Ferry  a  raison,  tellement  raison  que  ses  paroles, 
son  aveu,  sa  plainte,  sont  comme  un  commentaire  du  programme 
de  Monsieur  le  comte  de  Paris,  promettant  à  la  Monarchie  nouvelle 
im  gouvernement  qui  gouverne  et  des  ministres  qui  ne  soient  pas 
des  fantômes  emportés  du  Palais- Bourbon,  au  moindre  souffle  d'une 
majorité  capricieuse  et  tyrannique... 

Auguste  Boucher. 


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B1]LLETIN  BIBLIOGRAPHIQUE 


Le  Trelslème  siècle  littéraire  et 

scdentifiqae,  par  A .  Lecoy  de  la 
Mauche.  1  TOI.  ia-8<»  avec  filets 
ronges.  ^Lille,  Société  de  Saint- 
Au^stin.) 

Ce  livre,  où,  par  un  rare  mélaoge, 
réruditioii  la  plus  sûre  se  mêle  à 
Tattrait  le  plus  vif,  est  certainement 
réCude  la  plus  lumineuse  qui  ait  été 
faite  sur  Tétat  intellectuel  d'une 
époque  aussi  importante  que  peu 
connue. 

Bans  son  discours  au  dernier  con- 
grès catholique  de  Paris,  M.  de  Mun 
cite  Tauteur  du  Treizième  siècle  litté- 
raire et  scientifique  au  premier  rang 
de  ceux  qui  «r  ont  complété,  pour  la 
réhabilitation  du  moyen  âge,  Fœu- 
vre  si  magnifiquement  eutreprise 
parMontalembert  »,  et  dont  on  peut 
dire,  «  comme  jadis  de  Montesquieu, 
mais  avec  bien  plus  de  raison,  qu*ils 
ont  retrouvé  les  titres  de  l'huma- 
nité 0. 

Ces  paroles  suffiraient  à  accréditer 
M.  Lecoy  de  la  Marche  auprès  du 
public,  SI  l'historien  de  Saint  Lnuis, 
de  Saint  Martin,  du  Roi  René,  Tédi- 
teur  des  Œuvres  de  Suger,  des  Anec- 
dotes d'Etienne  de  Bourbon,  des 
Charles  du  treizième  siècle,  l'auteur 
de  la  Chaire  au  treizième  siècle  et  de 
la  Société  au  treizième  siècle  avait  be- 
soin d'être  recommandé.  Ce  cin- 
quième volume,  consacré  aux  hom- 
mes et  aux  choses  du  treizième 
siècle,  ou  plutôt  ce  nouvel  ouvrage 
—  car  le  livre  est  complet  et  sans 
lien  avec  ceux  qui  Font  précédé  — 
est,  comme  ses  aînés,  le  truit  d'une 
longue  série  d'études  spéciales; 
comme  eux  aussi,  il  dissimule  sous 
la  forme  la  plus  littéraire  l'aridité 
des  recherches  et  n'offre  que  de 
Fajjrément  au  lecteur. 

Tout  est  agréable,  en  effet,  presque 
tout  est  inattendu  dans  ce  tableau 
de  l'état  intellectuel  de  la  nation 
française  au  siècle  de  saint  Louis. 
Qu'il  s'agisse  de  tliéologie  ou  de  phy- 
siohgie,   de  rhétorique  ou  de  poésie. 


d'histoire  ou  de  géographie,  de  mathé* 
matiques  ou  de  sciences  naturelles, 
voire  de  médecine  et  de  bibliophilie, 
l'auteur  nous  iastruit,  nous  (^tonne 
et  mérite  le  compliment  qu'il  adresse 
aux  savants  du  treizième  siècle,  «  in- 
fatigable chercheur,  souvent  heureux 
trouveur  j>.  En  voulez- vous  la  preuve? 
Il  a  trouvé  que  la  sphéricité  de  la 
terre  était  enseignée  trois  cents  ans 
avant  Christophe  Colomb,  qne  la 
boussole,  les  lunettes,  Ja  poudre  à 
cfiuion,  sont  décrites  dans  des  monu« 
ments  antérieurs  de  cent  ans  à  la 
date  généralement  assignée  à  ces 
découvertes;  il  venge  de  Tignorant 
dédain  des  humaaistes  le  latin  des 
saintes  Ecritures,  la  poésie  des 
hymnes,  en  démontrant  que  l'Evan- 
gile a  créé  une  langue  toute  neuve, 
d'un  tout  autre  génie -que  le  latin, 
une  langue  d'où  procède  le  français, 
comme  notre  poésie  syllabique  et 
rimée  procède  des  hymnes,  où  le 
rythme  et  l'assonance  ont  remplacé 
la  po^e  métrique. 

Co  qu'il  a  ou  irouver  aussi,  c'est 
l'anecdote,  la  citation  curieuse  qu'il 
prodigue  à  l'appui  de  ses  dires;  et 
par  ces  chemin»  charmants  et  entre- 
coupés de  surprises,  sans  parti-pris, 
sans  exclusivisme,  sans  réaction, 
tout  naturellement,  il  amène  son 
lecteur  à  conclure  avec  Lui  que  le 
treizième  siècle  est  supérieur  aux 
âges  précédents  sur  beaucoup  de 
points,  et  inférieur  aux  âges  sui* 
vants  par  quelques  points  seulement; 
mais  qu'il  est  avant  tout  un  siècle 
de  progrès;  qu'enfin,  il  marque 
parmi  les  grandes  époques  de  l'his* 
toire  et  particulièrement  parmi  celles 
qui  ont  exercé  une  influence  salu- 
taire sur  les  destinées  humaines. 


Btnde  snr  la  vie  ei  les  œuvree 
du  P.  Le  Moyne  (1602-1671),  par 

H  Chérot,  s.  J.  (Alphonse  Picard.) 
1887.  In-8'>,  avec  portrait  gravé. 
Cette  excellente  monographie,  l'un 
des  meilleurs  essais  d'histoire  litté- 


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192 


BULLEim  BIBLIOGRAPHIQUE 


raire  publiés  en  ces  derniers  temps, 
fait  bien  connaître  un  écrivain  jadis 
célèbre,  tombé  maintenant  dans  un 
injuste  oubli,  et  donne  sur  la  société 
et  sur  les  idées  littéraires  du  grand 
siècle  maints  détails  curieux  et  par- 
fois des  aperçus  nouveaux.  Issu 
d*une  famille  noble  de  Champagne, 
Pierre  Le  Moyne  entra  fort  jeune 
dans  l'ordre  des  Jésuites,  dont  il  fut 
l'ornement,  pendant  plus  d'un  demi- 
siècle,  par  ses  talents  non  moins  que 
par  ses  vertus.  Il  n'était  certaine- 
ment pas  sans  intérêt  de  remettre 
en  lumière  l'œuvre  considérable  de 
cet  auteur  à  la  fois  professeur  sa- 
vant, prédicateur  recherché,  sage 
directeur  de  conscieaces  et  qui,  mal- 
gré les  nécessités  de  la  vie  religieuse, 
sut  «border,  non  sans  succès,  presque 
tous  les  genres  littéraires,  dans  ses 
nombreux  ouvrages  en  vers  et  en 
prose.  A  part  le  fameux  poème  hé- 
roïque, Saint  Lowys  ou  le  Héros 
Christien,  —  la  Galerie  des  Femmes 
fortes,  qui  compta  tant  d'éditions,  — 
la  Dévotion  aisée,  si  malmenée  par 
Fauteur  des  Provinciales  et  que  de 
pieuses  personnes  se  plaisent  encore 
a  lire,  —  toutes  ces  œuvres  si  variées 
sont  oubliées  et  dédaignées;  on  en 
ignore  môme  jusqu'aux  titres.  Que 
de  bonnes  et  curieuses  choses,  ce- 
pendant, le  P.  Ghérot  n'a-t-il  pas 
su  dire  à  leur  sujet,  alors  qu*ii^tKlio 
Pierre  Le  Moyne,  soit  comme  poète 
lyrique  et  religieux  {les  Triomphes,  la 
France  guérie,  Hymne  de  la  Sagesse 
divine,  etc.),  —  soit  comme  mora- 
liste (les  Peintures  morales,  le  Sainct 
Aumosnier),  —  soit  encore  comme 
polémiste,  politique  et  historien  (ifa- 
nifeste  apotogétioue^  le  Ministre  sans 
reproche,  lArt  de  régner.  Histoire  du 
règne  de  Louis  XIII  (inédite),  etc., 
sans  parler  d'autres  productions  qui, 
par  leur  diversité  et  leur  nombre, 
attestent  la  fécondité  et  l'incroyable 
activité  d'esprit  de  leur  auteur.  9ans 
se  laisser  entraîner,  comme  il  arrive 
trop  souvent  dans  ces  sortes  d'études. 

Far  une   sympathie    indulgente    à 
excès,  le  P.  Ghérot  a  formulé  sur 
le  P.  Le  Moyne  et  sur  son  œuvre  un 


plein  d'impartialité  <%t  de 


bon  sens,  oon  livre  se  termine 


f^J 


une  bibliographie  aussi  exacte  qu  in^ 
téressante. 

Origine  de  la  livre  d^argent, 
unité  monétaire,  par  Maurice  db 
Vienne.  (Alphonse  Picard.)  In-8 
de  48  pages. 

Dans  cet  intéressant  mémoire, 
M.  de  Vienne  étudie  toutes  les  mo- 
difications de  poids  et  de  valeur 
subies  par  le  sou  d'argent  depuis  les 
Mérovingiens  jusqu'au  roi  Phi- 
lippe l^,  qui.  vers  la  fin  du  onzième 
siècle,  en  fixa  le  poids  officielle- 
ment adopté  dès  1^  dans  tous  les 
règlements  conQ«r..i^utles  monnaies. 
Les  nombreusesYcclierches  faites  par 
l'auteur  lui  ont  permis  de  signaler 
une  curieuse  permanence  des  me- 
sures populaires  traversant  les  con- 
trées et  les  âges  en  obéissant  seu- 
lement à  certaines  lois  fixes  de 
transformation. 


Annuaire    de    l'économie    poli- 
tique et  de  la  statistique,  par 

Maurice  Block.  (Guillaumin.) 
U  y  a  quarante-quatre  ans  que 
cette  utile  publication  fonctionne, 
et  le  volume  qui  vient  de  paraître  à 
la  fin  de  1887,  est  le  vingt-quatrième 
de  la  collection.  Chaque  année,  cette 
encyclopédie  derH«at  plus  étendue 
et  s'ennchit  de  matériaux  plus  va- 
riés. La  France,  la  Ville  de  Paris, 
r Algérie  et  les  autres  colonies  fran^ 
çaises,  les  pays  étrangers  forment  les 
grandes  divisions  de  l'ouvrage,  c^ul 
est  complété  par  des  variétés  bibho» 
graphiques,  le  résumé  analytique  des 
travaux  de  l'Académie  des  sciences 
morales  et  politiques  et  de  la  Société 
d'économie  politique,  et  par  une 
Revue  financière  de  l'année. 

Cette  collection  est  précieuse  pour 
les  hommes  d'étude  et  les  publici&tes 
qui  ont  besoin  d'avoir  sous  la  main, 
et  dans  un  cadre  restreint,  les  docu- 
ments répandus  dans  un  grand 
nombre  de  publications  diverses  et 
souvent  d'un  format  incommode. 


Uun  des  gérants  :  JULES  GERYAIS. 


TABIft.  —  B.  »■  SOTS  BT  VILS,  lUVMlMKVXM,  IS,  KUB  DB>  tOM^-8A13rT-JACQUn» 


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NSTITUT  ORTHOPEDIQUE 

38,  Qoai  des  Etroits  -  LA  MULATIÈRE  PRÉS  LYON  -  Quai  des  Ëtroitf ,  38 
/  Dirigé  par  le  Docteur  PRAVAZ 

Cet  établissement,  placé  dans  une  des  pins  belles  position^ 
des  environs  de  Ljon,  est  consacré  an  traitement  des  dévia- 
lions  de  la  taille,  coxalgies,  maladies  du  genou,  pieds-bels,  iarti» 
colis,  paralysies  infantues. 

Vaste  gymnase,  piscine  ponr  la  natation,  bains  et 
douches  variés,  appareils  ponr  Tapplication  de  l'électricité, 
etc.,  tout  a  été  réuni  pour  réaliser  les  progrés  les  plus 
récents  de  l'orthopédie. 

L'éducation  est  continuée  pendant  la  dorée  du  traitement 

Sot  demande,  envoi  d'une  notice  détaillée  aur  rÉtablisaement 


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Poor  combattre  las  influences  fâcheuses   qui 
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ÉCRIRE  à  MM.   WILL   TOURNEUR    ET   C^., 


BORDEAUX 


tKgmm'mmm 


CARBONATE  DE  LITHINE 

EFFERVESCENT 

CH.  LE  PERDRIEL 


Les  sels  de  lithine,  et  principalement  le  carbonate  et  le  citrate, 
sont  les  meilleurs  dissolvants  des  calculs  urigues;  les  eaux  de 
Carlsbad,  Contrexéville.  Vichy,  etc.,  doivent  à  la  lithine  la  propriété 
de  dissoudre  les  concrétions  arthritiques. 

En  raison  de  son  poids  atomique  peu  élevé,  la  lithine  possède  une 
plus  grande  puissance  de  saturation  que  la  soude  ou  la  potasse. 

M.  Garod,  médecin  du  Collège  Hospital,  professeur  à  l'Université 
de  Londres,  a  publié  un  ouvrage  fort  remarquable  sur  la  Goutte,  le 
Rhumatisme  et  leur  Traitement,  ou,  pour  combattre  la  diathèse 
goutteuse,  il  assigne  la  première  place  au  Carbonate  de  Lithine. 

S'inspirant  des  travaux  de  Lipowitz,  du  professeur  Trousseau  et  de 
tant  d'autres  autorités  compétentes,  le  docteur  Â.  Maistre  a  écrit  : 

a  II  est  un  mode  d'administration  des  Sels  de  Lithine  que  nous 
recommandons  à  nos  confrères,  non  seulement  comme  très  efGcace, 
mais  encore  comme  très  commode,  original  et  plaisant  singulière-^ 
ment  aux  malades  :  nous  voulons  parler  des  Granules  effervescents 
que  M.  Ch.  Le  Perdriel  prépare  et  confectionne  avec  tant  de 
perfection  :  3  grammes  de  ces  petits  granules  renferment  5  centi- 
grammes de  Sel  de  Lithine  (carbonate  ou  citrate);  on  les  fait 
dissoudre  dans  deux  ou  trois  cuillerées  à  bouche  d'eau  sucrée  ou 
non,  et  on  fait  boire  pendant  l'effervescence  ou  lorsqu'elle  vient  de 
cesser.  Ainsi  administrés,  les  Sels  alcalins  sont  beaucoup  mieux 
supportés  par  l'économie  animale;  on  renouvelle  la  dose  quatre  i 
cinq  fois  par  jour,  selon  les  prescriptions  du  médecin.  »    ^ 

(Gazette  des  Hôpitaux.) 

ZiO  flacon  de  20  doses  :  5  francs. 

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CORRESPONDANT 

RECUEIL     PÉRIODIQUE 

PARAISSANT   LE   10   ET   LE   25   DE  CHAQUE   MOIS 


PARIS,  DÉPARTEMENTS  ET  ÉTRANGER 
UN  AN,  35  FR.  —  6  MOIS»  18  FR.  —  UN  NUMÉRO,  2  FR.  50 


NOUVELLE    SÉRIE 
TOME  CENT  TREIZIÈME.  -  CENT  QUARANTE-NEUVIÈME  DE  U  COLLECTION 


5»«    UIVRAISOIV.    —    l^n   OCrrOBRE    ASSIT 

IM.  -       I.  LA    SOCIÉTÉ   FRANÇAISE    SOUS   LE    RÈGNE    DE 

NAPOLÉON  !•'.   —VI ..  H.  FORNERON. 

227.    -      U.  LE  BIUN  DE  LA  POLITIQUE  COLONIALE.  —  I...  rené  LAVOLLÉC 

545.  -     ni.  NOS  ÉCOLES  MIUTAIRES.  —  SAINT-CYR.  —  III..  A.  DE  QANNIER8. 

M7.   —     IV.  MARIANNE.  —   nouvelle F.  DE  8AAR. 

289.   -       V.   UNE  ÉDUCATION  AU  XVllI-  SIÈCLE  LÉON  DE  CROUSAZ-CRÉTET. 

305.  —     VI.  ÉTUDES  D'ART  ET  D'HISTOIRE.  -  LÀ  CHEVELURE 

ET  LA  BARBE  DANS  LA  SCULPTURE D'  DEBROU. 

339.  —    VII.  LES  OEUVRES  ET  LES  HOMMES,  COURRIER  DU  THÉÂTRE, 

DE  LA  UTTÉRATURE  ET    DES  ARTS VICTOR  FOURNEL. 

3«8.    -   Vm.  CHRONIQUE  POUTIQUE AUGUSTE  BOUCHErt. 

378.  -     IX.  BULLETIN  BIBUOGRAPHIQUE. 


>^PARIS 

BUREAUX     DU     CORRESPONDANT 

29,   RUE  DE  TOURNON,   29 

1887 

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LE   CORRESPONDANT 

RELIfirON,  PHILOSOPHIE,  HISTOIRE,  POLITIQUE,  LinÉRATURE,  SCIENCES,  BEAUX-ARTS 


Le  Correspondant  paraît  le  10  et  le  25  de  chaque  mois,  par  livraison  de  12  feuilles. 

PRIX  DE  L^ABONNEMENT  : 

PARIS,    DÉPÂnTEMENIS    ET    ÉTRANGER 

UBMi SS  tr.  I  SUmolfl ,..     iSfr. 

Prix  de  cha<iae  livraison  vendue  séparément  :  S  fr«  £SO 

LB8  ABONNEMENTS  PAKTENT  DU  i^'  DE  CHAQUE  MOIS 


Tout  ce  qui  concerne  la  Rédaction  da  Correspondant  doit  ôtre  adressé  /Vancoà  M.  LéonLAVBDAN 
directeur  da  Recueil.  —  Tout  ce  qui  concerne  TAdministration  du  Correspondant  doit  être  adressé 
franco  à  M.  Jules  GsayAis,  gérant,  aux  Bureaux  de  la  Revue,  rue  de  Tournon,  29. 


ON   SOUSCRIT 

êk  Paris ^    aux    Bureaux    du   Correspondant,   rue    de    Tournon ^    5^0 


U  UnOMCIIOH  n  U  mDDCIlOil  DKS  TRiTini  DD  COB&ISPOIlDm  son  ISTlUDinS 

LES  MANUSCEUTS  NON  INSERES  NE  SONT  PAS  RENDUS 


Kom  prions  instamment  nos  abonnés  lorsqu'ils  désireront  un  guaxgbment 
d'adresse,  de  faire  accompagner  leur  demande  dune  bande  imprimée,  cinq  jours 
au  moins  avant  le  10  et  le  25  de  chaque  mois.  —  Ce  délai  est  absolument  négbs- 
■  SAiRÈ  pour  assurer  la  régularité  du  service. 


Pour  tout  ce  qui  concerne  les  annonces  du  Correspondant,  s'adresser  à  l'administration 
du  journal,  29,  rue  de  Tournon. 


CHEMINS  DE  FER  DE  PARIS  A  LYON  ET  A  LA  MÉDITERRANÉE 


FÊTE    DE    LA    TOUSSAINT 

BILLETS  D'ALLER  ET  RETOUR  A  PRIX  RÉDUITS 

La  compagnie  voulant  faciliter  les  voyages  sur  son  réseau,  à  l'occasion  de  la  fête  de 
la  Toussaint,  a  décidé  que  les  billets  d'aller  et  retour  à  prix  réduits,  délivrés  da 
samedi  29  octobre  au  mardi  !•'  novembre,  seront  tous  indistinctement  valables,  au 
retour,  jitsqu'àux  derniers  trains  du  jeudi  3  novembre  prochain. 

Les  billets  d'aller  et  retour,  délivrés  de  ou  pour  Paris,  conserveront  la  durée  de 
validité  qui  leur  est  attribuée  lorsqu'elle  sera  supérieure  à  celle  fixée  ci-dessus. 


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^■^^>, 

23   1887    'j 

LES  ÉMIGRÉS 

ET 

LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE 

SOUS  LE  RÈGNE  DE  NAPOLÉON  T' i 


CHAPITRE  V 


lA  GONSPIBATION   DE    GADOUDAL.   —   LES   GRIEFS   DE    NAPOLÉON    CONTRE 

MOREAU.    —  LE    DUC   D'eNGHBEN.    LE   GÉNÉRAL    PIGHEGRU.    —    LE 

PROCÈS  DE  MOREAU. 

Après  avoir  mis  à  prix  la  tête  de  Frotté,  Bonaparte  avait  mis  à 
prix  celle  de  Cadoudal;  il  avait  fait  verser  chez  le  banquier  les 
fonds  destinés  à  acquitter  le  meurtre.  Dès  lors,  Georges  se  crut  le 
droit  de  viser  à  son  tour  la  tète  de  Bonaparte.  Entre  la  tète  de 
Georges  et  celle  de  Bonaparte,  il  n'y  a  point  balance  :  celui  qui 
tuera  Georges  ne  changera  rien  aux  destinées  de  la  France;  celui 
qui  sauvera  la  France  de  Bonaparte  préservera  son  pays  de  ruines 
effroyables.  Un  seul  coup  aurait  empêché  la  mort  de  millions  de 
jeunes  hommes  et  procuré  la  vie  à  des  millions  d'enfants.  La 
FraDce  n'aurait  dispersé  les  squelettes  de  ses  soldats  ni  sur  les 
plateaux  brûlés  de  la  Vieille-Castille  ni  dans  les  steppes  glacés 
de  la  Russie;  elle  n'eût  pas  éprouvé  un  temps  d'arrêt  dans  sa 
fécondité  ni  puisé,  même  dans  ses  victoires,  des  germes  de  déca- 
dence. Nos  pères  n'eussent  connu,  après  de  stériles  triomphes,  ni 
les  misères  des  déroutes  ni  les  hontes  des  invasions.  Mais  si  l'his- 
toire a  le  devoir  de  scruter  les  lois  mystérieuses  qui  lient  un  peuple 
à  un  fléau  de  Dieu,  un  homme  n'a  pas  le  droit  de  substituer  son 

'  Voy.  le  Correspondant  des  10  et  25  juillet,  10  et  25  août  et  10  sep- 
tembre 1887. 

2«  LIVRAISON.  25  OCTOBRE  1887.  13 


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191  LES  ÉMIGRÉS  ST  U  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE 

bras  à  la  main  de  la  Providence,  un  Français  n'avait  pas  le  droit  de 
sauver  par  un  crime  la  France  de  son  fléau. 

Georges,  du  moins,  avait  la  générosité  de  vouloir  combattre  à 
armes  égales  Thomme  qui  s'efforçait  de  le  faire  assassiner.  Son  plan 
était  emprunté  à  un  obscur  épiâo  le  des  guerres  civiles  de  l'ÂDgle- 
terre,  le  complotdu  Rye-house.  En  1683,  sous  le  règne  de  Charles  II, 
de  vieux  soldats  de  Cromwell  s'étaient  réunis,  pour  débusquer  subi- 
tement de  la  cour  du  brasseur  Rumbold;  ils  devaient  attaquer 
les  gardes  à  cheval  qui  escortaient,  de  Newmarket  à  Londres,  la 
voiture  de  Gharlee  II,  et  tâcher  de  surprendre  et  dlmmoler  le  rot 
dans  cette  bataille  improvisée.  G*est  bien  ainsi  que  Gadoudal  a 
expliqué  son  plan  :  il  veut  «  enlever  le  Premier  consul  à  force  ou- 
verte, au  milieu  même  de  sa  garde  •  ».  Il  médite  une  attaque  «  à 
armes  égales  »,  qui  sera  un  nouvel  épisode  de  la  guerre  entre  les 
Bourbons  et  Bonaparte.  Gette  fiction,  qui  donnait  à  un  meurtre 
les  apparences  d'un  combat  régulier,  parait  avoir  été  acceptée  par 
le  comte  d'Artois  :  ses  conQdents,  le  marquis  de  Rivière  et  les 
deux  frères  de  Polignac,  sont  franchemeot  dans  le  coup  de  main. 
Quant  au  gouvernement  anglais,  il  n'est  pas  bien  certain  qu'il  ait 
approfondi  les  intentions  des  royalistes;  depuis  longtemps  il  leur 
versait  des  fonds  pour  leurs  conspirations,  et  il  fournit  sa  subven- 
tion pour  cette  nouvelle  tentative  sans  examiner  suffisamment 
s'il  ne  s'agissait  pas  de  l'assassinat  pur  et  simple  du  chef  d'un 
pays  avec  lequel  on  était  en  guerre. 

L'idée  de  Georges  n'était  pas  tout  à  fait  irréalisable;  maïs  il 
fallait  un  secret  absolu  dans  les  préparatifs,  puis,  dans  l'exécution, 
une  rapidité  foudroyante.  Or  le  secret  n'était  pas  dans  les  habi- 
tudes des  émigrés. 

Armand  et  Jules  de  Polignac  annoncèrent  leur  départ,  firent  des 
visites  d'adieu  avant  de  quitter  Londres,  et  se  chargèrent  de 
commissions  pour  Paris  ^.  Les  anciens  chouans  qu'on  recrutait  se 
faisaient  remarquer  par  leurs  allures  étranges  dans  les  cabarets 
et  dans  les  tables  d'hôtes.  Ils  arrivaient  par  petits  groupes;  ils 
s'attendaient.  D'avance,  ils  étaient  signalés  à  la  police  par  les 
agents  secrets  de  Londres,  Méhée  de  la  Touche  et  le  capitaine 
Donnadieu*.  L'ancien  jacobin  La  Ghevardière,  devenu  l'agent 
consulaire  de  Bonaparte  à  Hambourg,  avait  aussi  dénoncé  le  coup 
de  main  qui  se  préparait^.  Les  conjurés  étaient  guettés;  quel- 

-•  NoHce  sur  Georges  Cadoudal,  par  Joseph  Cadoudal,  pages  85  et  107. 
^  Souvenirs  de  M««  de  Boigno. 

^  Ce  capitaine  Donnadieu  est  celui  qui  devint  général  et  qui  fut,  sous  la 
HestauratioQ,  célèbre  par  l'emportement  de  ses  oplnioM  royalistes. 
-*  La  Ghevardière,  jacobin,  ami  de  Robespierre,  vice-préshleat  de   la 


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S0U3  LK  RÈGNE  DE  NÂPOliON  F  19S 

qiies-uD3  furent  bientôt  découverts  et  fermés  dans  les  prisons  de 
Bonaparte. 

Ces  premiers  prisonniers  étaient  débarqués  à  la  falaise  de  Bi- 
liUe,  près  de  Dieppe,  le  21  août  1803  ;  ils  Curent  arrêtés  trois  mois 
après  ^  Avec  un  peu  d'aetirité,  €adoudaI  et  ses  chouans  auraient 
pu  organiser  leur  coup  de  main  non  seulement  durant  ces  trois 
meÎB,  nuis  aussi  pendhsint  les  deux  qui  suivirent.  Bonaparte  et  sa 
police  ne  savaient  encore  rien  de  précis  et,  malgré  les  dénoncia- 
tions envoyées  de  Londres  et  de  Hambourg,  n'avaient  que  des 
idées  vagues  sur  le  complot  qui  se  tramait. 

Foacbé  avait  déplu  à  Bonaparte.  Son  minist^,  supprimé  depuis 
deux  ans  2,  avait  été  rattaché  au  ministère  de  la  justice,  dirigé  par 
Bégnier.  Tandis  que  Moncey  centralisait  les  avis  de  la  gendar- 
merie, que  Dubois,  le  préfet  de  police,  étendait  ses  attributionfl 
afin  d'accnrftre  son  pouvoir,  Foudié  préparait  a)n  retour,  en  con-» 
servant  ses  vieux  correspondants  qui  siHvaient  les  menées  des 
partis  pour  le  compte  de  leur  ancien  chef.  Ee  Premier  consul,  le 
maître  de  ces  débutants  dans  la  science  de  la  police  secrète,  com- 
prit seul  Timportance  de  c^  aiTestations  d'inconnus;  il  se  sentit 
nenaeè  dans  son  pouvoir  ou  dans  sa  vie.  Cet  incident  réveilla  sa 
oaiëre^  il  ruonna  sa  vengeance  dans  la  nuit  du  25  janvier.  Lo 
matin,  Desmarest  recevait  Tordre  de  livrer,  k  son  choix,  quatre 
des  prisonniers  du  Temple*  et  de  les  tuer,  s'ils  ne  révélaient  rien* 
Puis  Bonaparte  se  ravisa,  aux  quatre  prisonniers  il  en  joignit  un 
cinquième,  et  on  les  traduisit  devant  une  conunission  militaire  que 
pTè^daii  le  général  Duplessis-^.  Comment  juger  cinq  hommes  pris 
au  liasard  parmi  tant  de  complices?  Comment  apprécier  une  cons- 
piration dont  le  but  et  les  moyens  étaient  encfure  inconnus?  Les 
inealpés  eiixr*mèmes  savaient  Men  peu  de  chose.  La  commission 
ne  savait  rien  ;  elle  n'avait  entce  les  mains  qu'un  informe  dossier. 
Ife  sachant  rien,  elle  aurait  dû  acquitter  les  cinq  accusés,  elle 
cakna  sa  consciaace  en  en  acquittant  deux,  Desol  de  Grisolles  ^  et 
Vic^r  dit  Sans-Pitié  ;  elle  condamna  les  trois  autres  à  mort,  Picota 

commisaiou  du  département  de  Paris,  qui  provoqua  Texpalsion  des  giron- 
«lins,  avait  été  chargé  de  missions  occultes  dans  la  Vendée.  Secrétaire 
général  de  la  police  après  le  18  fructidor,  il  avait  été  inscrit  sur  la  liste 
des  déportés  le  18  brumaire,  puis  envoyé  à  Hambourg  en  1802. 

*  QuéreUe,  le  12  octobre;  et  Desol  de  Grisolles,  le  2  novembre. 
*11  resta  supprimé  du  14  septembre  1802  au  16  juillet  1804. 

^  NoQgarède  de  Fayet,  I,  44,  édition  de  1844. 

*  F.  7,6398  et  A.  Fi^.,  116-651.   Le  rapport  était  du  10  décembre 
piéoédent. 

'  U  avait  été  le  principal  lieutenant  de  Greorges  en  Bretagne.  Il  était  né 
en  1763  à  Guérande  et  il  entra  en  1778  dans  la  marine  royale. 


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196  LES  ÉMIGRÉS  ET  U  SOCIÉTÉ  FRÂKÇÂISE 

Lebourgeois  et  le  chirurgien  Querelle.  Ce  dernier  avait  montré 
dans  l'interrogatoire  une  faiblesse  dont  fut  frappé  Bonaparte  en 
examinant  le  dossier  '.  Le  Premier  consul  avait  Real  sous  la  main  : 
«  Allez  au  Temple,  lui  dît-il,  interrogez  ces  hommes,  faites-les 
parler,  mais  pas  de  sursis,  entendez-vous,  je  n'en  veux  pas  2.  » 
Puis,  quand  Real  rentra,  tout  pâle,  au  bout  de  quelques  heures  : 
«  C'est  fini,  n'est-ce  pas?  —  Non  pas.  Georges  et  sa  bande 
sont  à  Paris!  »  A  ces  mots,  «  le  Premier  consul  se  tournant  à 
moitié  fit  un  geste  tout  à  fait  italien,  une  sorte  de  signe  de  croix  ^  »^ 
Querelle  venait  d'avouer  à  Real  que  Georges,  débarqué  avec  lui 
près  de  Dieppe,  recrutait  à  Paris  une  bande  destinée  à  enlever  le 
Premier  consul. 

L'imagination  de  Bonaparte  s'exalta  devant  cette  révélation  et 
lui  suggéra  un  plan  gigantesque.  En  élargissant  la  conspiration 
entrevue,  il  pourrait  rendre  odieux  avec  les  Bourbons,  avec  les 
royalistes,  tous  ceux  qui  n'avaient  pas  su  plier  devant  l'idole,  les 
généraux  demeurés  l'espoir  d'une  résistance,  les  rivaux  encore 
prêts  à  lui  disputer  le  pouvoir,  mieux  encore,  les  ministres  de  l'An- 
gleterre et  l'ancien  ambassadeur  de  Russie;  il  saurait  ainsi,  en 
arrangeant  les  choses,  se  poser  en  victime  en  face  d'adversaires 
suspectés  d'assassinat,  profiter  de  l'horreur  soulevée  contre  ses 
ennemis  et  saisir  enfin  la  couronne,  objet  de  ses  convoitises. 
Depuis  quelques  mois  il  médite  sur  les  moyens  de  se  faire  pro- 
clamer empereur.  Il  sait  bien,  comme  il  le  dit  à  Joseph  *,  qu'il 
obtiendra  tout  «  de  la  docilité  d'une  population  qu'il  méprise...  » 
Mais  il  ne  méconnaît  pas  les  obstacles.  Eh  quoil  ce  confident^ 
Joseph,  son  propre  frère,  menace  de  se  réunir,  contre  cette  ambition 
dangereuse,  «  à  Moreau  même,  s'il  le  faut!  » 

Le  général  Moreau  représentait  en  effet  l'esprit  d'opposition  aux 
jacobins  serviles,  aux  royalistes  renégats,  à  toutes  les  créatures  de 
Bonaparte.  Il  était  depuis  quelque  temps,  pour  des  motifs  futiles» 
brouillé  avec  le  Premier  consul.  Celui-ci  avait  déclaré,  dans  le  Monù 
teiir^  que  la  solde  de  l'armée  d'Allemagne  n'avait  jamais  été  prise 
sur  l'ennemi  ^.  Moreau  avait  facilement  établi  que  les  contributions 
imposées  aux  Allemands  avaient  été  plus  que  suflSsantes  pour  payer 

*  Ce  dossier  est  aux  Archives.  A.  F*v,  116,657. 

3  Voy.  les  Mémoires  de  Real,  publiés  sous  le  titre  :  Musnier  Desclozcaux. 
Indiscrétions,  l,  page  58  ;  et  ceux  de  Desmarest  sous  le  titre  de  :  Témoignages 
historiques,  p.  90. 

3  Mémoires  de  Réal,  I,  58. 

*  Miot  de  Melito,  Souvenirs,  II,  104.  —  Conversation  de  Joseph  avec 
Oirardin,  Miot  et  Frévilie,  à  Plombières,  en  1803. 

»  Moniteur,  12  et  14  germinal,  pages  809  et  817. 


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sous  LE  RiGKE  DE  NAPOLÉON  I**  197 

la  solde  et  rentretien  de  son  armée;  il  avait  aiosi  froissé  le  Premier 
coosul,  surpris  en  flagrant  délit  de  mensonge.  Et  puis  on  se  disait 
à  roreille  que  sans  Moreau  on  ne  jouirait  pas  de  la  paix.  Marengo 
D*était  pas  tout.  C'était  beaucoup  sans  doute  d'avoir,  dans  une 
journée»  écrasé  le  baron  de  Mêlas  et  contraint  rAutriche  à  renoncer 
à  riialie.  Mais  ce  qui  avait  achevé  de  dompter  l'Autriche,  c'était 
Hoheolinden,  c'était  Vienne  menacée,  c'était  la  route  ouverte  à 
l'armée  d'Allemagne.  Aux  yeux  des  opposants,  il  s'en  fallait  de  peu 
que  Moreau  et  ses  lieutenants,  Lecourbe  et  Ricbepanse,  ne  fussent 
Ifô  principaux  vainqueurs  de  la  coalition.  Macdonald  suivait  Moreau 
dans  son  opposition.  Le  jeune  Ségur,  de  passage  à  Augsbourg,  avec 
son  régiment,  fut  invité  à  un  dîner  que  Moreau  offrait  à  Macdo* 
nald,  et,  pendant  le  repas,  Ségur  put  s'apercevoir  que  bien  des 
griefs  séparaient  du  Premier  consul  ses  plus  célèbres  lieutenants.  A 
ce  moment  encore,  les  mécontentements  se  faisaient  jour  avec  une 
entière  liberté.  Les  armées  de  la  république  avaient  le  sentiment 
de  Fœuvre  qu'elles  avaient  accomplie.  Très  fières  à  l'égard  des 
monardiies  européennes,  qu'elles  avaient  humiliées  et  vaincues, 
ell^  se  montraient  hautaines  en  face  du  pouvoir  qui  s'élevait  en 
France  et  qui  entendait  les  asservir  aux  volontés  d'un  maître.  Dès 
le  début  du  consulat,  les  soldats  de  Macdonald  et  de  Moreau 
avouent  épousé  la  jalousie,  les  ressentiments  de  leurs  chefs  ^ 
L'armée  de  Hohenlinden  murmurait  sourdement,  se  croyant 
sacrifiée  à  l'armée  de  Marengo.  Ses  généraux,  comme  ses  simples 
soldats,  ceux  du  moins  que  le  Premier  consul  n'avait  pas  envoyés 
moont  de  la  fièvre  à  S.ûat-Domingue,  gardaient  un  culte  pour 
Moreau,  le  Breton  froid  et  grave  qui  ne  s'exhalait  pas  en  accès  de 
colère  comme  le  Corse  emporté.  De  la  sorte,  Bonaparte  n'était  pas 
le  sauveur  nécessaire  :  s'il  disparaissait,  l'armée  se  rallierait  à 
Moreau;  il  peut  donc  être  utile  à  Bonaparte  que  Moreau  dispa- 
raisse, et,  pour  qu'il  disparaisse,  il  suffira  de  le  comprendre  parmi 
les  instigateurs  du  complot  avorté. 

Cependant  Moreau  était  monté  trop  haut  pour  être  atteint  par  la 
dénonciation  d'un  Querelle;  il  fallait  à  Bonaparte  d'autres  déclara- 
tions. Aussi,  avec  sa  décision  de  chef  militaire,  il  donna  immédiate- 
ment une  série  d'ordres  qui  devaient  lui  procurer  d'abord  toutes  les 
arrestations,  ensuite  tous  les  aveux  nécessaires.  Il  ferma  Paris, 
comme  Danton  l'avait  fermé  pour  les  journées  de  Septembre.  Pen- 
dant plusieurs  jours  les  barriëras  furent  closes.  Nul  ne  pouvait 
aortir.  Des  sentinelles  postées  tous  les  cinquante  pas  sur  le  boule- 
Tard  extérieur    faisaient  feu   sur   ceux  qui   semblaient   vouloir 

'  HUtoire  et  Mémoires,  par  le  général  comte  Philippe  de  Ségur. 


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m  LES  ÉttIGftÉS  ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE 

s'échapper  deTenceinte  *.  Chaque  chef  de  famille  devait  donner  les 
noms  des  personnes  logées  chez  lui.  Peine  de  mort  pour  qui 
n'aurait  pas  révélé  le  nom  do  ses  hôles  ^.  A  la  tombée  de  la  nuit, 
des  sentinelles  posées  aux  carrefours  ordonnaient  d'exhiber  la  carte 
de  sûreté;  le  Palais-Royal,  les  théâtres  étaient  cernés  presque  tous 
les  jours  3,  et  des  perquisitions  opérées  sur  les  moindres  dénoncia- 
tions K  La  police  faisaût  ses  enlèvements  sans  subir  de  réclamations 
importunes^.  En  même  temps  le  général  Savary  était  envoyé  à  la 
falaise  de  Bi ville  avec  un  détachement  de  gendarmes  d'élite  pour 
arrêter  tous  ceux  qui  tenteraient  de  débarquer;  il  s'y  faisait  accom- 
pagner d'un  ancien  chouan,  Chappedelaine,  chargé  de-  reconnaître 
et  de  nommer  les  prisonniers. 

Depuis  les  révélations  de  Querelle,  Bonaparte  n'était  plus  aussi 
pressé  de  faire  exécuter  les  trois  chouans  condamnés.  Il  iSt  retenir 
eniprison  et  soumettre  à  de  nouveaux  interrogatoires  tous  les  sus- 
pects qu'il  tenait  sous  sa  main ,  aussi  bien  Pioger  et  Desol  de  Grisolles, 
qui  avaient  été  acquittés,  que  les  condamnés  à  mort  Picot  et  Lebour- 
geois;  il  ordonna  de  resserrer  les  prisonniers  d'État;  il  se  souvint 
du  Suisse  Christin,  secrétaire  du  comte  de  Markow,  l'ancien  am- 
bassadeur de  Russie,  il  le  fit  enlever  à  Yverdun,  en  Suisse,  contre 
le  droit  des  gens  et  enfermer  au  Temple*;  il  voulait  lui  arracher 
des  aveux  qui  compromissent  Markow,  et  commença  par  lui  donner 
pour  compagnons  les  condamnés  Picot  et  Lebourgeois.  Onze  jours 
s'étaient  écoulés  depuis  qu'on  les  avait  mis  ensemble,  le  gardien 
paraît  à  la  fin  de  leur  dîner  :  «  Messieurs,  leur  dit-il,  vous  allez 
être  fusillés.  »  Et,  en  effet.  Picot  et  Lebourgeois  sont  emmenés  et 
mis  à  mort.  Cette  mise  en  scène  est  réglée  afin  d'intimider  Christin  ; 
celui-d  est  prévenu  qu'il  ne  peut  éviter  le  même  sort  qu'en  rédi- 
geant des  dénonciations. 

Rien  n'ébranla  Christin,  cpii  refusa  de  parler.  Il  fut  puni  par  trois 
cent  quatre-vingt-un  jours  de  mise  au  secret  dans  un  cachot  infect. 
C'était  là  le  plus  innocent  des  procédés  de  torture  employés  par 
Real  sur  les  ordres  de  Bonaparte.  «  Mon  cher  collègue,  le  Premier 
consul  désire  que  vous  ne  négligiez  aucun  des  moyens  qui  sont  en 


*  Napoléoa  écrit  à  Davout,  le  18  veatôse  :  «  Les  barrières  soQt  investies 
<le  scatinelles  à  cinquante  pas  de  distance.  Des  brigiads  s'y  sont  présentés 
et  ont  été  pris  et  fusillés.  »  [Correspondance,  IX,  351.) 

a  Samry,  H,  39. 
3  Rochechouart. 

*  Lalanne  sur  Fauriel,  p.  19. 
5  Rochechouart. 

®  Archives  Woronzow,  XIV,  289  et  298.  —  Archives  russes,  Corre^poniancc 
Christin,  préface  et  pages  13,  496,  784. 


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sous  LE  BÈGNE  DE  NAPOLÉON  1«  199 

voire  pouvoir  pour  déterminer  les  prisonniers  à  vous  mettre  sur  la 
trace  des  principaux  coupables  ^  »  Ces  moyens  paraissent  avoir  été 
de  deux  sortes  :  tantôt  on  écrasait  la  main  du  prisonnier  dans  une 
batterie  de  pistolet,  tantôt  on  l'étranglait,  et,  alternativement,  on 
lui  rendait  le  souffle,  jusqu'à  ce  qu'il  se  décidât  à  parler. 

Les  deux  systèmes  furent  appliqués  par  les  soins  de  Bertrand, 
un  des  chefs  de  division  de  la  police,  aux  suspects  qui  furent  ar- 
rêtés du  23  janvier  au  9  février  180A,  et  notamment  à  Picot  dit 
Lepetit*,  et  à  Bouvet  de  Lhozier.  Picot,  dit  Lepetit,  était  le  domes- 
tkpie  de  Georges  Cadoudal,  rien  n'était  donc  plus  tentant  que  de 
loi  extorquer  des  aveux  qui  permissent  d'arrêter  son  maître.  «  Le 
citoyen  Bertrand,  déclara  ce  malheureux,  a  fait  apporter  un  chien 
de  fusil  et  un  tournevis  pour  me  serrer  les  doigts.  Il  m'a  fait  atta- 
cher. Il  m'a  serré  les  doigts  autant  qu'il  a  pu,  les  officiers  de  garde 
peuvent  le  dire.  J'ai  été  chauffé  au  feu,  les  doigts  écrasés...  Voy^z 
les  marques.  »  El  il  tendait  aux  juges  ses  deux  mains  mutilées^. 

Real  avait  transmis  à  Dubois  les  ordres  confidentiels  de  Bona- 
parte sur  la  torture;  le  juge  d'instruction  écrivit  à  son  tour  &  R^l  : 
«  Ce  que  vous  avez  ordonné  par  rapport  à  l'accusé  Picot  a  été  exé- 
cuté; il  a  tout  supporté  avec  une  résignation  criminelle.  C'est  une 
âme  endurcie  dans  le  crime  et  fanatisée.  Je  l'ai  laissé  aujourd'hui 
à  ses  souffrances  et  à  sa  solitude.  Je  ferai  recommencer  demain. 
11  a  le  secret  de  la  cachette  de  Georges,  il  faut  qu'il  le  livre**.  Aineî 
on  rétablissait,  au  profit  de  Bonaparte,  la  torture  que  Louis  X'VI 
avait  abolie,  et  l'avocat  de  Picot  pouvait  dire  avec  l'emphase  du 
tenaps  :  ix  On  lui  a  fait  subir  des  traitements  qui  ne  s'exerçaient  à 
Rome  que  sur  les  esclaves  ^.  » 

Bouvet  de  Lhozier  ne  supporta  pas  ces  traitements  aussi  stoïque- 
ment que  Picot. 

Bouvet  faisait  partie,  comme  Picot,  des  suspects  arrêtés  les  8  et 
9  février  1804,  à  la  suite  des  dénonciations  de  Querelle.  Mais,  tandis 
que  Picot  et  Querelle  étaient  des  subalternes  qui  ignoraient  la 
présence  à  Paris  du  général  Pichegru,  Bouvet  de  Lhozier,  descen- 
dant d'un  ancien  chancelier  de  Bretagne  ®,  officier  de  marine^ 
investi  delà  confiance  du  comte  d'Artois'',  était  le  premier  conjuré 

«  Lettre  de  Real  au  préfet  de  police  Dubois,  9  février  1804.  F.  7,6391. 

*  Ce  Picot  n'est  pas  parent  de  Louis  Picot,  exécuté  avec  Lebourgeois. 
'  Procès  recueilli  par  les  sténographes,  IV,  335. 

^  Lettre  citée  par  Lalanne  sur  Pauriel,  page  16. 
'  Procès  recueilli  par  les  sténographes,  VII,  216. 

♦  Bû  1364.  F.  7,6395.  On  a  pris  sur  lui  et  on  trouTe  là  le  carnet  de  note» 
tenu  par  sa  mère  Tannée  de  sa  naissance. 

7  Fonds  Bourbon,  635,  f®  42. 


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200  LES  ÉMIGRÉS  ET  LÀ  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE 

d'importance  qui  tombait  entre  les  mains  de  la  police;  ils  emblait 
devoir  oiTrir  moins  de  résistance  et  fut  mis  sur  la  voie  de  com- 
prendre Moreau  dans  ses  dénonciations.  Il  paraît  s'être  à  peu  près 
défendu  contre  les  premières  tortures,  «  mais,  écrivait  Dubois,  on 
est  sûr  de  l'amener  à  des  aveux  positifs  *  ».  Alors,  il  fut  secrète- 
ment, dans  la  prison  du  Temple,  alternativement  étranglé,  puis 
rappelé  à  la  vie,  jusqu'à  ce  qu'il  consentit  à  déclarer  qu'il  avait 
essayé  de  s'étrangler  lui-même,  et  que,  ranimé  par  les  gens  de 
police  (qui  se  trouvaient  là  bien  à  propos),  il  se  décidât  à  dénoncer 
la  présence  à  Paris  du  général  Pichegru,  ses  relations  avec  Moreau 
et  le  rôle  de  Moreau  dans  le  complot;  et  ainsi,  haletant,  au  milieu 
de  la  nuit,  il  écrivit  comme  étant  de  lui  cette  phrase  ridicule  dictée 
par  ses  prétendus  sauveurs  :  «  C'est  un  homme  qui  sort  des  portes 
du  tombeau,  encore  couvert  des  ombres  de  la  mort,  qui  demande 
vengeance.  »  Ses  mains  étaient  encore  enflées  des  suites  des  pre- 
mières tortures  -,  mais  «  cette  impudente  déclaration  prouvait  que 
dans  l'enceinte  et  la  nuit  des  prisons,  la  torture  avait  été  plus 
efficace  qu'à  la  préfecture  de  police.  »  Cette  déclaration  dictée, 
qui  exagérait  ou  qui  dénaturait  les  (ixules  et  les  inconséquences  de 
Moreau,  était  accablante  pour  le  rival  de  Bonaparte. 

En  réalité,  le  23  janvier  180i,  Lajolais  avait  offert  à  Moreau, 
pour  le  26,  un  rendez-vous  avec  Pichegru.  Moreau  s'était  rendu 
au  boulevard  de  la  Madeleine  où  devait  avoir  lieu  l'entrevue.  En 
route,  Lajolais  avait  avoué  que  Pichegru  serait  accompagné  de 
Georges  Cadoudal.  En  les  voyant  ensemble,  Moreau  passa  de 
l'autre  côté  du  boulevard  et  l'entrevue  fut  manquée^.  Moreau 
pourtant  vit  deux  fois  Pichegru,  et  dans  ces  deux  entretiens  il 
refusa  nettement  de  travailler  au  rétablissement  des  Bourbons, 
d'où  Bouvet  concluait  que  Moreau  désirait  travailler  pour  lui-même, 

*  Lalanne  sur  Fauriel. 

2  Fauriel,  pages  243  et  suivantes.  —Louis  Ducorps  fut  aussi  torturé.  (Fau- 
riel, page  279.)  —  Un  témoin,  Denise  Lemoine,  ouvrière  :  «  J'ai  beaucoup 
souffert.  M'avoir  mis  les  fers  aux  pieds,  monsieur,  à  une  fîlle  de  quinze  aas  !  » 
Tout  s'est  passé  dans  l'instruction  de  ce  procès  avec  la  dernière  barbarie. 
Garon  :  «  On  m'a  fait  souffrir  tout  ce  qu'il  est  possible  de  soufTrir.  » 
(Procès,  VI,  218.)  —  La  femme  Verdet,  enceinte  de  deux  mois,  est  jetée 
dans  un  cachot  froid  et  humide;  elle  tombe  si  malade,  qu'on  ne  peut  la 
juger.  La  fille  Bouvet,  couturière,  simple  témoin,  est  emprisonnée  et 
menacée  d'être  guillotinée.  (Procès,  V,  314.)  —  Le  témoin  Hyvoanet  a 
été  aussi  torturé.  A  peine  vient-il  d'achever  sa  déposition  que  Picot  se 
lève  et  crie  :  «  Que  cet  homme  montre  ses  mains  !  Oui,  qu'il  dise  ce  qu'on 
lui  a  fait  souffrir  avaat  d'avoir  reconnu  personne.  »  (Procès,  VI,  112  et 
Fauriel,  p.  406  )  —  Cet  incident  n'a  pas  eu  de  suites.  (Journal  de  Paris, 
14  prairial  an  XII,  p.  1668.) 

»  Fauriel,  p.  187. 


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sous  LE  RÈGNE  DE  NaPULÉOX  I*'  201 

ensuite  il  présentait  les  choses  de  manière  à  faire  croire  que  Moreau 
avait  armé  le  bras  de  Georges  à  son  profit.  Aussi  ce  Bouvet  aura-t- 
il  beau  se  rétracter  devant  les  juges,  Bonaparte  lui  saura  toujours 
gré  de  lui  avoir  fourni  le  prétexte  qu'il  demandait.  Alors  que  les 
compagnons  de  Bouvet  seront  traités  avec  une  impitoyable  rigueur, 
l'empereur,  si  cruel  pour  tous  les  prisonniers,  lui  rendra  plus  tard 
sa  détention  très  douce  au  château  de  Bouillon  *. 

Dès  qu'il  tint  la  déj)Osition  de  Bouvet,  Bonaparte  se  crut  le 
maître  :  Moreau  était  compromis  dans  un  projet  d'assassinat  avec  de 
misérables  chouans.  L'armée  accucillera-t-elle  cette  dénonciation 
d'un  complice  inconnu?  C'est  douteux.  Bonaparte  est  fiévreux 
pendant  qu'on  arrête  par  son  ordre  le  vainqueur  de  Hohenlinden; 
il  se  promène  à  grands  pas  dans  sa  chambre^;  il  s'irrite  quand  Miot, 
le  conseiller  d'État,  qu'il  a  chargé  d'examiner  les  papiers  de  Moreau, 
dédare  n'avoir  trouvé  pas  une  preuve,  pas  un  indice,  pas  un  mot 
de  coupable  ^.  Il  fait  recommencer  l'examen  des  papiers  par  Cuvil- 
lier-Fleury,  son  chef  de  cabinet*.  C'est  en  vain.  On  n'a  rien  trouvé 
chez  Moreau,  rien  chez  ses  aides  de  camp,  rien  chez  ses  officiers. 
On  n'a  que  la  déclaration  souillée  à  Bouvet  de  Lhozier.  Mais  Bona- 
parte sait  forcer  la  certitude,  lui-même  devient  dupe  de  la  machi- 
nation qu'il  a  tramée,  dès  lors  on  est  coupable  si  l'on  ne  devient 
pas  dupe  comme  lui.  11  assemble  son  conseil  d'État  en  séance 
extraordinaire,  et  là,  au  milieu  de  la  stupeur  générale,  il  se  pro- 
nonce avec  violence  contre  Moreau'^:  il  écrit  au  brave  Soult  : 
<^  Moreau  s'était  décidé  à  faire  venir  Pichegru  à  Paris;  il  l'a  vu 
quatre  foîs  ainsi  que  Georges  ®.  »  a  Moreau  a  vu  deux  fois  Pichegru 
et  Georges,  »  écrit-il  le  même  jour  à  Davout.  Il  se  soucie  peu  de 
cfâ  contradictions,  pressé  qu'il  est  de  déterminer  l'opinion  des 
chefs  militaires,  et  cela  pendant  que  Moreau  est  placé  sous  la  sau- 
vegarde de  la  justice.  Qu'on  laisse  au  moins  la  justice  suivre 
1  instruction  du  procès,  dit-on  au  Tribunat.  «  Quoi!  s'écrie  Bona- 
parte, Moreau  est  coupable  et  vous  ne  le  considérez  pas  même 
comme  accusé  '  I  » 

Bientôt  le  grand  juge  va  faire  afficher  le  nom  de  Moreau  sur  la 

«  F.  7,6393. 

^Constaot,  I,  210. 

^Miot,II,  i35. 

*F.  7,6102.  —  L'enquête  a  lieu  plusieurs  mois  après  la  première.  Il  y  a 
sept  malles  de  papiers  saisis;  au  bas  de  la  liste  est  écrit  :  •  J'ai  rcçu^ 
;*i^près  les  ordres  de  S.  M.  TËmpereur,  toutes  les  pièces  indiquées  dans 
teUe  liste.  Paris,  22  fructidor  an  XUl.  Signé  :  L.  Guvillier-Fleury.  » 

'  Le  15  février.  Miot,  U,  127. 

^Correspondance,  IX,  315,  328. 

'  Miot,  II,  127  et  suivantes. 


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202  LES  ÉMIGRÉS  ET  LÀ  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE 

(c  liste  exacte  des  brigands  chargés  par  le  ministère  britannique 
d'attenter  aux  jours  du  Premier  consul  »,  et  au  nom  de  Moreau  on 
ne  rougit  pas  d'accoler  la  mention,  «  a  envoyé  à  Londres,  même 
depuis  la  guerre,  pour  conférer  avec  l'ennemi  »,  lâche  et  sotte 
calomnie,  mais  il  fallait  calomnier  Moreau,  afin  de  préparer  Topi- 
nion  à  le  voir  livré  à  des  juges. 

Pendant  ces  incidents,  les  vrais  conspirateurs,  enfermés  dans 
Paris,  étaient  traqués  par  la  police;  leur  tête  était  mise  à  prix. 
Tout  à  coup,  avant  d'avoir  pu  découvrir  Cadoudal  et  Pichegru» 
Bonaparte  fut  inspiré  par  une  idée  étrange.  Puisqu'il  avait  établi 
à  sa  façon  la  complicité  de  Moreau,  pourquoi  ne  comprendrait-il 
pas  un  prince  de  Bourbon  dans  le  même  complot?  Et  ainsi,  avant 
d'avoir  achevé  sa  première  entreprise,  il  se  précipita  dans  une 
autre,  l'enlèvement  du  duc  d'Enghien. 


II 


Depuis  les  dépositions  de  Querelle  et  de  Bouvet  de  F^hozier,  le 
Premier  consul  soupçonnait  que  le  comte  d'Artois  en  voulait  à  sa 
\de.  Lui-même  avait  attenté  à  celle  de  Louis  XVIII  et  ne  pouvait 
trouver  étrange  que  d'autres  agissent  comme  lui.  L'instinct  du 
bandit  corse  disposait  son  âme  aux  représailles.  Dans  son  île  natale» 
la  vengeance  passait  pour  vertu,  le  pardon  pour  faiblesse,  la  justice 
apparaissait  sous  la  forme  du  meurtre;  et  comme  il  y  avait  yen* 
detta  déclarée  entre  les  Bourbons  et  Bonaparte,  contre  la  race 
ennemie  tout  était  légitime;  il  ne  s'agissait  plus  que  d'épier 
l'occasion. 

L'idée  que  le  duc  d'Enghien  pouvait  se  servir  du  pont  de 
Strasbourg  comme  le  comte  d'Artois  voulait  user  de  la  falsdse  de 
Biville,  se  présenta  un  jour  à  l'esprit  du  Premier  consul. 

A  cette  époque,  le  jeune  duc,  tenu  à  l'écart  de  toute  combinaison 
politique,  s'adonnait  tout  entier  à  sa  passion  pour  la  princesse 
Charlotte  de  Rohan-Rochefort,  et  ce  sentiment  seul  motivait  sa 
présence  dans  le  pays  de  Bade.  Le  cardinal  de  Rohan  avait  reçu  le 
duc  d'Enghien  au  château  d'Ettenheim  au  début  de  l'émigration, 
et'c'est  là  que  son  hôte  avait  connu  Charlotte  de  Rohan.  La  prin- 
cesse avait  d'abord  suivi  le  jeune  duc  jusqu'en  Russie,  et  c'est  lui 
qui  revint  auprès  d'elle  après  le  licenciement  de  l'armée  de  Condé. 
Le  duc  d'Enghien  ignorait  les  entreprises  que  méditaient  les  émi^ 
grés  de  Londres  et  l'existence  de  la  conspiration  de  Georges.  Biais 
il  faisait  parfois  des  promenades  sur  le  Rhin,  parfois  aussi  le  goût 
de  la  chasse  l'entraînait  dans  la  Forêt-Noire,  et  il  passait  plasiears 


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sous  LE  RÊGHE  D£  NAPOLÉON  l^*  203 

jours  éloigné  d'Ettenheim.  Cela  suffit  pour  que  les  gens  de  la  police 
de  Bonaparte,  habitués  à  imaginer  des  complots  qui  faisaient  valoir 
leurs  services,  prétendissent  que  le  prince  se  rendait  fréquemment 
à  Strasbourg  et  même  qu'il  venait  clandestinement  à  Paris.  Ému 
de  tous  ces  bruits,  le  Premier  consul  envoya  sur  les  lieux  un  sous- 
officier  de  gendarmerie,  le  maréchal  des  logis  Lamothe,  et  le  chargea 
d'espionner  l'entourage  du  prince,  de  s'enquérir  de  ce  qui  se  pas- 
sait dans  la  petite  ville  d'Ëttenheim  et  dans  le  château.  Le  choix 
de  l'espion  fut  malheureux  ;  Lamothe  se  borna  à  recueillir  les  bruits 
qui  circulaient  à  Strasbourg  et  dans  le  voisinage  sans  en  apprécier 
la  vraisemblance  et  sans  en  contrôler  l'exaaitude.  A  Ëttenheim, 
tout  le  monde  lui  apprit  que  le  prince  s'absentait  quelquefois  et 
qu'il  passait  des  journées  à  la  chasse.  L'habile  homme  ne  vit  là 
qu'un  prétexte;  il  en  conclut  que  le  prince,  au  lieu  de  se  livrer  à 
des  distractions  innocentes,  se  rendait  dandestinement  en  France. 
Parmi  les  rares  émigrés,  présents  à  Ettenheim,  se  trouvait  nn  vieil 
officier  dont  l'espion  mal  informé  s'exagéra  le  rdie  et  l'importance. 
Ce  personnage  était  le  marquis  de  Thumery.  Trompé  peut-être  par 
b  prononciation  allemande,  Lamothe  s!imagina  qu  il  s'agissait  de 
Dumouriez  et  là-dessus  il  bâtit  un  roman  bien  invraisemblable  qui 
ûit  le  thème  de  son  rapport  et  qu'il  étaya  de  tous  les  commérages 
soigneusement  recueillis.  Le  général  Moncey,  commandant  en  chef 
la  gendarmerie,  porta  aussitôt  le  rapport  au  Premier  consul.  Un 
second  émissaire,  le  maréchal  des  logis  PfersdorfT,  envoyé  quelques 
jours  après  le  premier,  ne  renseigna  pas  mieux  le  Premier  consul  ^ 
Celuî-ci  connaissait  par  Real  les  intrigues  qui  se  nouaient  à 
l'étranger,  fiéal,  chargé,  comme  on  l'a  vu,  de  la  police  sous  les 
ordres  du  grand  juge  Aégnier,  avait  reçu  de  Méhée  de  la  Touche 
d'autres  rapports  sur  l'entourage  du  duc  d'Ënghien.  Le  dernier 
lapport  de  Méhée  de  la  Touche  était  du  28  février.  Real  l'avait 
tommoniqué  le  2  mars,  et  insistait  en  courtisan  sur  le  danger 
^'offrait  la  présence  du  prince  auprès  de  la  irontière;  quelques 
jours  après,  le  7  mars,  il  jsignaiait  la  présence  à  Qffenbourg,  dans 
le  Toisinage  d'Ëttenheim,  de  deux  agents  de  l'émigration  (Marcey 
et  Trident).  Le  10  mars,  une  lettre  officielle  des  Affaires  étrangères, 
adressée  à  l'électeur  de  Bade,  réclamait  leur  extradition.  A  peme 

*  Ponr  cette  mission  si  bien  remplie,  PfersdorfiT  fut  avancé;  l'espion  fut 
iécoié  et  devint  capitaine  :  la  Restauration,  il  est  vrai,  le  révoqua  en  1814. 
Lt  révocation  ne  nous  semble  pas  plus  méritée  que  Tavancement.  Le 
iQbalieme  avait  exécuté  ses  ordres  avec  llnieiligence  que  ia  nature  lui 
trait  départie.  Cependant  il  était  au  moins  inutile  d'accorder  à  cet  homme, 
comme  on  le  fit  après  1830,  une  pension  ot  une  chaire  de  professeur  au 
collège  de  âayerne. 


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204  LES  ÉMIGRÉS  ET  U  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE 

venait-il  de  dicter  et  d'expédier  cette  dépêche,  que  Talleyrand  se 
rendit  auprès  de  Bonaparte;  Real  Ty  avait  devancé.  Ils  le  trouvè- 
rent impressionné  par  la  lecture  du  rapport  de  Pfersdorff  :  «  On 
m'a  caché,  leur  dit-il,  que  Dumouriez  est  à  Ettenheim  auprès  du 
duc  d'Enghien.  On  m'a  caché  que  la  baronne  de  Reich  *  est  cou- 
sine de  M"®  de  Massias,  femme  du  chargé  d'affaires  à  Carlsruhe^.  » 
Puis,  s'animant  peu  àpeu  et  bientôt  transporté  de  colère,  il  ajouta  : 
«  On  me  cache  tout,  on  me  dissimule  tout.  On  me  trahit.  Vous 
êtes  avec  mes  assassins.  »  Ni  Real  ni  Talleyrand  ne  furent  émus 
outre  mesure,  ils  étaient  habitués  à  ces  emportements.  Le  nom  de 
Dumouriez  avait  suffi  pour  exciter  ces  transports.  Au  fond  du 
cœur  et  en  dépit  de  sa  supériorité,  Bonaparte  avait  toujours  gardé 
des  sentiments  d'envie  contre  Dumouriez,  Hoche  et  Moreau.  Hoche 
était  mort  subitement,  le  délivrant  d'un  rival  dangereux.  II  tenait 
Moreau.  Il  croyait  tenir  Dumouriez.  Sur-le-champ  il  convoque  aux 
Tuileries  un  conseil  extraordinaire,  composé  des  trois  consuls,  de 
Talleyrand  et  de  Fouché,  qui  avait  reconquis  peu  à  peu  l'autorité 
et  presque  les  fonctions  de  ministre  de  la  police. 

L'idée  d'enlever  à  force  ouverte,  sur  les  domaines  de  l'électeur 
de  Bade,  le  duc  d'Enghien  et  le  général  Dumouriez,  fut  émise^  sans 
embarras,  dès  le  début  de  la  séance.  Ce  serait  assurément  une 
violation  du  territoire  germanique,  mais  la  France  n'était-elle  pas 
assez  forte  pour  faire  agréer  ses  excuses?  Le  consul  Lebrun  ap- 
préhendait l'effet  qu'un  pareil  événement  produirait  en  Europe;  il 
laissa  voir  sa  répulsion  et  presque  son  effroi.  Cambacérès  eut  le 
courage  de  se  prononcer  ouvertement  contre  la  proposition  de 
Bonaparte  :  «  Vous  êtes  devenu  bien  avare  du  sang  des  Bourbons  », 
répliqua  Bonaparte  au  régicide  Cambacérès.  Au  surplus,  après 
avoir  écouté  l'opinion  de  Cambacérès,  il  entendit  à  peine  le  reste 
de  la  discussion  et  les  avis  contradictoires.  Son  parti  était  pris. 
Même  avant  la  séance,  il  avait  mandé  aux  Tuileries  les  hommes 
dont  il  voulait  faire  ses  instruments,  puis  consulté  ses  cartes 
et  combiné  son  plan.  Dès  que  le  conseil  se  sépare,  les  ordres 
sont  donnés  sans  retard.  Rien  n'est  omis,  tous  les  incidents  sont 
prévus.  En  présence  de  Berihier,  ministre  de  la  guerre,  qu'il 
avait  retenu,  Bonaparte  prescrit  au  général  Ordener  de  se  rendre 
en  poste  à  Strasbourg  sous  un  autre  nom  que  le  sien.  Ordener 
devra  partir  de  Schlestadt  avec  trois  cents  dragons,  arriver  à 
Rheinau  sur  les  huit  heures  du  soir;  alors  il  sera  rejoint  par 

*  La  baronne  de  Heich  était  une  émigrée  dont  Bonaparte  redoulait  les 
intrigues. 

*  C'est  encore  une  erreur.  La  baronne  de  Heich  n^était  nullement  parente 
de  M™«  de  Massias.  Le  rapport  de  Pftersdorff  n^était  qu'un  tissu  d'erreurs. 


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fSOUS  LE  RÈGNE  DE  NAPOLÉON  I"^  203 

quinze  pontonniers  portés  sur  les  chevaux  de  l'artillerie  légère  : 
ceux-ci  saisiront  les  bateaux  qui  devront,  avec  le  bac,  transporter 
sur  l'autre  rive  du  Rbîn  les  trois  ceuts  dragons  en  un  seul  voyage. 
On  devra  se  munir  de  cartouches  et  prendre  du  pain  pour  quatre 
jours.  A  la  même  date,  à  la  même  heure,  Caulaincourt  devra  se 
diriger  sur  Offenbourg,  il  enverra  des  patrouilles  sur  Ettenheim 
pour  observer  le  pays  et  soutenir  Ordener.  A  Kehl,  trois  cents 
hommes  et  quatre  pièces  d'anillerie;  à  Vieux-Brisach,  cent  hommes 
et  deux  pièces  d'artillerie  seront  prêts  à  les  appuyer,  au  besoin  à  les 
secourir.  12  000  francs  seront  distribués  aux  soldats,  afin  que  ceux- 
ci  puissent  acheter  des  vivres  sans  fouler  et  indisposer  l'habitant. 
Secondé  par  ces  trois  détachements,  Ordener  doit  cerner  Ettenheîm, 
enlever  le  duc  d'Enghien  et  Dumouriez,  les  conduire  à  Strasbourg. 
Fébrile  et  passionné,  Bonaparte  signe  lui-même  les  pièces  et  dicte 
tous  les  ordres. 

Dans  la  nuit  du  15  mars,  tout  se  passe,  en  effet,  suivant  le  pro- 
gramme arrêté.  Le  Rhin  est  franchi  sur  le  point  désigné;  quelques 
heures  après  Ettenheim  est  cerné;  dans  la  petite  ville  personne 
n'ose  tenter  de  résistance,  ni  même  pousser  un  cri.  Ordener  enlève 
le  duc  d'Enghien,  le  baron  de  Grunstein,  le  marquis  de  Thumery, 
ie  secrétaire  du  prince  et  quelques  subalternes.  Le  roi  de  Suède» 
gendre  du  grand-duc  de  Bade,  se  trouvait  depuis  quelque  temps 
à  Ettenheim,  mais  il  en  était  sorti  pour  se  rendre  à  Carlsruhe  auprès 
de  son  beau-père.  Ce  voyage  le  fit  échapper  aux  gendarmes  de 
Bonaparte.  Quand  il  revint  à  Ettenheim,  il  fit  sonner  le  tocsin  dans 
la  petite  ville  et  dans  les  villages,  mais  déjà  les  prisonniers  étaient 
bien  loin.  En  même  temps,  Caulaincourt,  suivant  ses  instructions, 
enlevait  à  Offenbourg,  en  plein  territoire  allemand,  le  général  de 
Vauborel,  l'abbé  d'Aymar,  le  comte  de  Mellet,  MiM.  de  la  SauUay, 
de  Roussel  et  toute  une  troupe  de  femmes,  la  baronne  de  Reicb, 
Thérèse  Leiss,  sa  servante.  M"**  de  Moyria,  etc.  De  son  côté,  le 
préfet  Shée  emprisonnait  à  Strasbourg  le  comte  de  Toulouse-Lautrec, 
l'ancien  député  Chambé,  le  marquis  d'Agrain  et  ses  filles,  M'^"  de 
Klinglin  d'Essert  et  le  général  Desnoyers.  On  saisit  les  papiers  eu 
même  temps  que  les  suspects. 

Bade  et  l'Allemagne  étaient  en  paix  avec  la  France.  On  opérait 
pourtant  comme  en  pays  conquis.  On  adressa,  il  est  vrai,  quelques 
excuses  à  l'Électeur.  Celui-ci  réserva  son  courroux  pour  les  op- 
primés qui  lui  valaienl^cette  injure  :  «  H  est  interdit  à  tout  individu, 
revenant  de  l'armée  de  Condé,  ainsi  qu'à  tout  émigré  français,  de 
séjourner  dans  le  grand-duché  *.  » 

*  Bourrienne,  VI,  182.  —  L'atlitudo  de  la  cour  de  Bade  s'explique  par 


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206  LES  ÉtfKSBÉS  ET  Lk  SOCIÉTÉ  FRAICÇÀISE 

Après  avoir  passé  le  Rhin,  le  duc  d'Engfaien  fut  enfermé  dans 
la  citadelle  de  Strasbourg.  On  ne  l'y  laissa  pas  longtemps.  Deux 
jours  après,  sur  un  ordre  impérieux,  il  était  jeté  dans  une  chaise 
de  poste  et  dirigé  en  toute  hâte  vers  Paris. 

Le  Premier  consul  avait  pu  déjà  constater  les  illusions  de 
«es  agents  et  les  erreurs  de  ses  émissaires.  En  réalité,  peu  ou 
point  d'émigrés,  pas  de  rassemblement,  pas  de  Dumouriez,  pas  de 
conspiration.  Bans  les  papiers  saisis,  presque  tous  antérieurs  & 
Tan  VIII,  pas  une  ligne,  pas  un  mot  qui  laissât  soupçonner  la 
participation  du  prince  ou  de  ses  compagnons  à  l'attentat  de 
Georges  ou  à  d'autres  complots.  Mais  l'idée  de  terrifier  les  roya- 
listes, de  leur  faire  connaître  que  le  sang  des  Bourbons  n'avait  pas 
à  ses  yeux  plus  de  valeur  que  le  sang  de  toute  autre  victime,  cette 
idée  dominait  l'esprit  de  Bonaparte.  Résolu  à  méconnaître  les 
principes  d'égalité,  de  liberté  et  de  justice  que  Ja  fiévolutton 
avait  voulu  inaugurer  dans  le  monde,  il  entendait  donner  satis- 
faction aux  terribles  passions  qui  l'avaient  animée.  Le  moment 
lui  semblait  venu  de  rallier  à  son  pouvoir  ces  terroristes  avides 
de  traitements  et  de  faveurs,  qui  ne  demandaient  qu'à  se  faire 
chambellans.  Dès  son  arrivée  à  Paris,  le  prince  fut  enfermé 
au  Temple;  quelques  instants  après,  il  en  était  tiré  et  on  le 
dirigea  sur  le  sombre  donjon  où  allait  s'accomplir  sa  tragique 
destinée. 

Aux  termes  de  la  loi.  Murât,  commandant  de  la  division  miJi- 
taire,  devait  former  la  commission  destinée  à  juger  le  duc  d'En- 
ghien,  la  réunir  et  ordonner  l'exécution  de  la  sentence.  Murât 
n'était  qu'un  soldat  endurci  dans  les  camps,  et  sur  vingt  champs 
de  bataille,  il  aurait  sans  la  moindre  hésitation  attaqué  et  sabré  le 
prince,  alors  que  celui-ci  chargeait,  dans  les  rues  de  Zurich,  les 
grenadiers  de  Masséna;  souvent  il  pérorait  contre  les  émigrés, 
les  nobles  et  les  princes,  mais  il  comprit  qu'il  s'agissait  d'une 
exécution  clandestine  et  refusa  d'assumer  la  lourde  responsabi- 
lité qui  allait  peser  sur  lui.  Il  supplia  son  redoutable  beau-frère 
d'épargner  au  mari  de  sa  sœur  le  rôle  odieux  qui  lui  semblait 
réservé.  Le  Premier  consul  reprochant  à  Murât  sa  faiblesse,  la  qua- 

Ja  crainte  qu'inspirait  le  grand  capitaine;  mais,  à  Paris,  l'attitude  du 
ministre  de  Bade  ressembla  fort  à  la  complicité.  Ce  ministre  était  le 
Laron  de  Dalberg,  déjà  le  confident,  bientôt  l'allié  de  Talleyrand.  Tout  à 
coup,  sans  cause  apparente,  sans  mérites  patents,  on  le  dote  de  4  millions, 
Oîî  le  fait  duc  et  séoateur.  Quels  services  secrets  doivent  payer  ces  faveurs? 
—  Le  baron  de  Dalberg  n'a  pas  prévenu  Bade  qu'on  s'agite  pour  arrêter 
les  émigrés  du  Badois.  —  Le  jeudi  15  mars,  le  baron  de  Dalberg  a  été 
avisé  de  ronlèvemcnt,  pourquoi  n'a-t-il  pas  soulevé  le  corps  diplomatique?... 
(Savary,  Mémoires,  II,  343,  353  et  suivantes.) 


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gO§S  LB  RteRE  DE  NÀPOLÉOH  l-'  207 

tifia  en  termes  iDéprisai>t»  et  finit  par  lui  dire  qu'il  couvrirait  ssl 
Iftcheté  en  signant  de  sa  main  les  ordres  à  donner  ^ 

C'est  bien  par  lui  en  effet  que  furent  désignés  les  membres  de 
fat  commis^on  militaire  dont  les  noms  méritent  d'être  conservés 
par  rbistoîre  : 

Le  général  Hultin,  président,  commandant  les  grenadiers  de  la 
garde  de»  consul»; 

Les  colonels  Guiton,  du  1"  cuirassiers;  Barroîs,  du  96*  de  Hgne^ 
Ravier,  du  18*  de  ligne;  Bazancourt,  du  4*  d'infanterie  légère; 

Le  commandant  Rabbe,  du  2*  régiment  de  la  garde  municipale; 

Le  capitaine  adjudant-major  d'Hautancourt,  de  la  gendarmerie 
d'élite,  rapporteur  ; 

Le  capitaine  Molin  du  18*  de  ligne,  greffier. 

D&ns  tous  les  temps,  les  despotes  ont  recruté  de  ces  hommes 
cp'un  vieux  poète  français  nommait  «  juges  d'enfer  ».  La  commis- 
sion nommée  et  installée  par  Bonaparte,  à  défaut  de  Murât  2,  était 
absolument  incompétente  et  sans  pouvoir,  puisqu'elle  fonctionnait 
an  lieu  et  place  des  juges  ordinaires.  D'ailleurs^  il  n'existait  aucun 
modf,  on  peut  dire  môme  aucun  prétexte  pour  condamner  l'homme 
que  lui  livrait  Bonaparte.  Le  duc  d'Enghien  était  prince  du  sang, 
et  les  lois  révolutionnaires  qu'on  prétendait  lui  appliquer  avaient 
banni  les  princes,  de  sorte  que  le  jeune  duc  était  un  banni  cl  no» 
un  émigré.  Il  venait  d'être  enlevé  non  pas  en  pays  ennemi,  non 
pas  en  pays  conquis,  mais  sur  un  territoire  ami  et  chez  un  peuple 
îdlié.  Mais  le  Premier  consul  s'était  prémuni  contre  tous  les  scru-* 
pules  qui  pouvaient  naître  dans  les  consciences.  Il  avait  enjoint 
an  général  Savary  de  se  rendre  à  Vincennes,  afin  d'y  régler  la 
mke  en  scène  de  la  lugubre   tragédie.   Savaiy  ^  était   un   de 

*  L'ordre  émané  de  Napoléon  existe  encore  ;  il  a  été  dans  les  papiers^  do 
M.  de  Mosbourg. 

^  13  octobre  1884.  —  Collection  d'autographes  d'Etienne  Charavey. 
Autographe  du  29  ventôse  an  XII.  —  Murât  transmet  le  décret  de  Bona- 
parte ordonnant  de  traduire  devant  la  commission  militaire  le  duc  d'En- 
giiieo,  «  préTenu  d'avoir  porté  les  armes  contre  la  république  ». 

*  Savary  était  le  mameluck,  le  chaouch  de  Bonaparte.  Le  maître  dit  do 
donner  un  coup  de  yatagan,  il  le  donne.  Quoi  qu'aient  pu  dire  ceux  qui 
veulent  l'excuser,  il  avait  alors  l'âge  de  raison,  puisqu'il  était  né  en  1774  : 
il  avait  donc  trente  ans  au  moment  du  crime.  Sur  ce  dévouement  les 
récompenses  ne  tardèrent  pas  à  pleuvoir.  Chef  d'escadron  en  Egypte, 
colonel  à  vingt-six  ans  (en  1800),  presque  aussitôt  général  de  brigade, 
récompensé  de  sa  coopération  au  meurtre,  le  l**"  février  1805,  par  le  grade 
de  général  de  division  (trente  et  un  ans),  il  fut  fait,  le  7  février  1807,  grand 
aigle  de  la  Jjégion  d'honneur  avec  une  pension  de  20  000  francs,  et  créé 
duc  de  Rovigo,  en  février  1808,  avec  une  dotation  de  15  000  francs. 

Avec  l'éducation  que  lui  avait  donnée  Bonaparte,  ne  soyons  pas  surpris 


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!^08  LES  ÉMIGRÉS  ET  LA  SOGIËTË  FRANÇAISE 

ces  Séides  qui,  fasdnés  par  une  admiration  enthousiaste  pour  le 
génie  d*un  homme,  font  consister  l'honneur  dans  une  soumission 
aveugle  aux  volontés  du  despote  qui  les  emploie.  Il  était  bien 
choisi  pour  la  mission  qu'il  avait  à  remplir,  et  il  porta  aux  juges 
l'injonction  de  se  réunir,  d'interroger,  de  condamner  le  prisonnier,, 
et  si,  comme  on  n'en  doutait  pas,  la  peine  prononcée  était  la 
peine  capitale,  ordre  lui  fut  donné  de  faire  exécuter  le  prince  sur- 
le-champ. 

Pendant  que  Bonaparte  préparait  tout  pour  le  dénouement,  le 
duc  d'Enghien,  étourdi  de  son  rapide  voyage,  s'était  jeté  sur  un  lit 
et  sommeillait  après  un  léger  repas.  Depuis  cinq  jours,  ses  geô- 
liers successifs  lui  avaient  à  peine  laissé  prendre  un  peu  de  nour- 
riture et  quelques  heures  de  repos;  il  était  exténué  de  fatigue.  On 
le  réveilla  presque  aussitôt,  le  rapporteur  d'Hautancourt  se  pré- 
senta pour  l'interroger;  il  était  près  de  minuit  lorsque  commença 
cette  instniction  dérisoire.  Le  prince  réclama  un  défenseur,  on  le 
lui  refusa.  Les  règles  de  la  procédure  furent  violées  pour  l'instruc- 
tion comme  pour  le  jugement.  Cette  instruction  ne  consista  que 
dans  un  interrogatoire.  Les  juges,  déjà  réunis,  attendaient  que  cette 
formalité  fût  remplie.  Ils  se  regardaient  effarés  et  causaient  entre 
eux  à  voix  basse.  L'un  d'eux  racontait  qu'il  venait  d'être  retenu 
à  la  porte  du  château  par  les  gendarmes  pendant  une  demi-heure. 
Un  autre  paraissait  encore  plus  ému  que  ses  collègues;  il  s'était 
imaginé  qu'on  l'envoyait  à  Vincennes  pour  y  être  détenu  :  heureux 
ae  juge,  si  sa  destinée  avait  été  de  n'être  que  détenu!  Enfin  le 
rapporteur  parut,  et  la  commission  entra  en  séance. 

Il  était  une  heure  du  matin;  cette  nuit  de  mars  était  froide  et 
pluvieuse.  Les  juges,  impressionnés  par  cette  humidité  pénétrante,, 
s'étaient  rapprochés  du  foyer  en  se  plaçant  autour  d'une  table 
ronde,  dans  une  vaste  salle  qu'éclairaient  à  peu  près  les  chandelles 
fixées  dans  des  lanternes  d'étain.  Le  prince,  assis  dans  un  fauteuil 
de  cuir,  faisait  face  à  ses  juges.  Derrière  eux,  Savary  écoutait  l'in- 
terrogatoire; le  dos  tourné  contre  la  cheminée,  il  pouvait  en  se 
baissant  souffler  les  ordres  du  maître  à  l'oreille  du  président  et  de 
ses  assesseurs.  Les  gendarmes  qui  gardaient  le  prisonnier  formaient 
tout  l'auditoire.  C'était  Hullin  qui  présidait  la  commission;  Hullin, 
le  soldat  aux  gardes-françaises  qui,  porté  par  le  flot  du  peuple  et 
pénétrant  l'un  des  premiers  dans  la  Bastille,  avait  promis  la  vie  aux 
invalides  qui  baissaient  le  pont-lcvis  devant  les  assaillants;  le  vain- 

(le  le  retrouver  aux  débuts  de  notre  coaquète  d'Algérie,  le  cerveau  épaissi 
et  la  gorge  rongée  par  un  cancer,  signer  des  sauf-conduits  réguliers  à  des 
chefs  musulmans,  sur  sa  parole  l»s  attirer  à  lui  et  les  faire  massacrer. 
(Gamilla  Rousset,  Hevue  des  Deux  Mondes,  1"  mars  1885.) 


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sous  LE  RÈGNE  DE  NÀPOLÉO.N  i*'  209 

qneur,  enivré  de  ce  succès  facile,  se  laissa  porter  ea  triomphe,  tandis 
que  la  populace  égorgeait  ceux  qui  s'étaient  fiés  à  sa  parole.  Sous  la 
Terreur,  HuUin  était  devenu  le  protégé  de  Joseph  Lebon.  D'un  pareil 
président,  le  prince  ne  pouvait  guère  attendre  de  délicatesse.  Dans 
l'interrogatoire,  Hullin  se  montra  grossier;  sa  voix  était  menaçante  ^ 
Le  prince  répondit  à  ses  questions  avec  calme;  il  nia  toute  compli- 
cité dans  le  complot  de  Cadoudal...  Au  bout  de  quelques  instants, 
le  président  déclara  que  les  débats  étaient  clos.  Les  notes  de  police, 
un  rapport  de  Real,  la  présence  de  Savary,  impressionnaient  les  juges, 
il  n'y  eut  de  délibération  que  pour  la  forme.  Une  fois  le  jugement 
rendu,  Savary  empêcha  la  commission  militaire  d'écrire  au  Premier 
consul;  il  sépara,  il  renvoya  les  membres  en  leur  faisant  remarquer 
que  leur  démarche  risquait  fort  de  déplaire  à  son  maître.  Au  sur- 
plus, leur  dit-il,  votre  affaire  est  finie,  le  reste  me  regarde  '.  Singulier 
jugement  où  Ton  ne  vit  ni  pièces,  ni  témoins,  ni  défenseur,  où  les 
juges,  soucieux  uniquement  d'obéir,  laissaient  en  blanc  la  date  et 
l'indication  des  articles  de  loi  qu'ils  prétendaient  appliquer'.  De 
quoi  le  condamné  est-il  coupable?  Le  jugement  ne  le  dit  pas.  En 
dépit  des  prescriptions  légales,  pas  de  publicité;  tout  se  passe  entre 
les  complices.  La  signature  du  greffier  manque  même  sur  la  pièce 
originale,  qui  n'est  dès  lors  qu'un  papier  sans  valeur.  Deux  jours 
après  seulement,  lorsqu'il  fallut  insérer  les  documents  au  Moniteur^ 
on  refit  le  jugement  et  sur  la  pièce  remaniée  une  partie  des  irré- 
gularités disparut  ;  toutefois  le  jugement  rectifié  se  termine  encore 
par  un  faux  manifeste  :  <c  Fait,  clos  et  jugé  sans  désemparer,  les 
jours  mois  et  an  dit,  en  séance  publique.  »  On  sait  que  tout  s'ac- 
compVit  à  huis  clos. 

Après  l'interrogatoire  de  Hullin,  le  prince  avait  été  ramené  dans 
sa  chambre.  Une  demi-heure  après,  le  gouverneur  Harel,  une 
torche  à  la  main,  reparut  devant  lui,  l'invitant  à  le  suivre.  Harel, 
qui  alors  coomiandait  à  Vincennes,  était  ce  même  Harel  qui,  avec 
le  concours  de  Barère,  avait  organisé,  puis  dénoncé  la  conspiration 
Aréoa  et,  sciemment,  fait  tomber  des  lètes  innocentes.  On  l'avait 
payé  par  le  gouvernement  de  Vincennes.  Harel  conduisit  le  pri- 

^  Hullin  s'est  défeado.  (Voy.  notice  Hullin.)  —  Sa  défense  est  peu  con- 
cluanle.  II  a  dit  qu'il  ignorait  ce  qui!  venait  faire  à  Vincennes  avec  les 
autres  juges,  qu'il  avait  voulu  un  sursis,  mais  que  le  général  qui  se  tenait 
derrière  son  fauteuil  Tavait  empêché.  Dès  que  ce  fut  fini,  le  général  la 
renvoyé.  Il  discuta,  puis  s'en  alla  pour  attendre  sa  voiture.  «  Nous  étions 
nous-mêmes  enfermés,  sans  que  personne  pût  communiquer  au  dchons 
lorsqu'une  explosion  se  fil  entendre. 

-  Nougarède  de  Fayet,  II,  37.  —  Notice  Hulin. 

3  «...  lui  a  appliqué  Tarticle  ..  do  la  loi  du...  ainsi  conçue...  et  eu  consô- 
quc?ace  l'a  condamné  à  mort.  » 

25  OCTOBBE  1887.  li 


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^10  LES  ÉMIGRÉS  ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE 

sonnîer  à  travers  les  corridors  voûtés  à  la  tonr  an  DîaWe,  seule 
issue  pour  pénétrer  dans  les  fossés,  que  le  cortège  suivît  jus- 
qu'au bas  du  pavillon  de  la  Reine.  Une  pluie  fine  et  froide  con« 
tinuait  à  tomber;  on  n'entendait  aucun  bruit,  si  ce  n'est  par 
moments  le  murmure  des  voix  d'un  groupe  d'officiers  qui  causaient 
dans  le  lointain,  sur  le  pont-levis,  en  avant  de  ta  porte  du  bois.  £b 
face  du  prince  qui  s'avançait,  des  gendarmes  d'élite  se  trouvèrent 
postés  avec  des  lanternes.  A  leur  faible  lueur,  on  pouvait  voir  une 
fosse  préparée  dès  la  veille;  le  jardinier  Bontemps,  requis  pour  la 
creuser,  avait  utilisé  un  trou  qui  se  trouvait  au  pied  du  pavillon  de 
la  Reine.  Cette  fosse,  la  présence  des  gendarmes,  les  armes  ap- 
prêtées, ne  pouvaient  plus  laisser  de  doute  au  prisonnier.  D^sdl- 
leurs,  l'adjudant  Pelé  se  présenta  aussitôt  pour  lire  la  pièce  informe 
à  laquelle  ses  juges  donnaient  le  nom  de  Jugement.  Ni  les  gen- 
darmes ni  les  geôliers  ne  surprirent  le  moindre  signe  de  feiblesse 
chez  le  descendant  des  Condé;  le  corps  était  épuisé,  mais  l'àme 
restait  haute,  et  le  prince  se  montra  digne  de  ses  aïeux.  H  afvait 
réclaaié  l'assistance  d'un  prêtre,  qui  lai  fut  refusée.  II  remit  à  un 
officier  un  petit  paquet,  contenant,  à  l'adresse  de  la  princesse  Char- 
lotte, une  mèche  de  cheveux,  un  anneau  d'or  et  une  lettre^  puis  il 
s'avança  résolument  en  face  des  gendarmes;  à  trois  heures  da 
matin  *,  le  crioie  était  consommé  3. 

Un  jurisconsulte  célèbre*  a  résumé  les  faits  avec  précision  : 
«  Surpris  par  trahison  sur  un  sol  étranger,  entraîné  violemment 
vers  la  France,  traduit  devant  de  prétendus  juges,  qui,  en  aucun 
cas,  ne  pouvaient  être  les  siens,  accusé  de  crimes  imaginaires , 
privé  du  secours  d'un  défenseur,  interrogé  et  condamné  à  huis  clos, 
mis  à  mort  de  nuit  dans  les  fossés  de  sa  prison...  L'instruction  est 

*  Savary  les  a  moatrés  à  Joséphine.  (Souvenirs  de  M»«  de  Rémusat, 
I,  234.)  Real  a  intercepté  ces  reliques  de  la  victime,  qui  furent  enfermée» 
dans  un  cartoa  à  la  préfecture  do  police.  Jusqu'en  1861,  la  préfecture  de 
police  avait  conservé  le  carton  et  les  dossiers  Enghien.  Le  carton  contenait 
toujours  la  bague  et  les  cheveux  destinés  à  la  princesse  Charlotte.  A  cette 
époque,  Napoléon  III  a  fait  demander  le  carton  et  les  dossiers  et  les  a  gardés 
jusqu'en  1870.  (Lalanne  sur  Fauriel,  préface,  page  xii).  Le  tout  a  dû  être 
brùié  sous  la  Commune  pendant  Tlncendie  des  Tuileries. 

2  C'est  l'heure  qu'indique  Harel  dans  sa  lettre  à  Real, 

^  On  a  retrouvé,  en  1816,  le  jardinier  requis  pour  creuser  la  fosse  deiac 
heures  après  l'arrivée  da  prince  à  Vincennes.  Procès-verbal  d'exhumation, 
mars  1816.  —  «  La  face  était  tournée  vers  la  terre,  une  jambe  dans  une 
position  presque  verticale  et  les  bras  contournés  vers  le  dos...  une  pierre 
assez  volumineuse  paraissait  avoir  été  jetée  à  dessein  sur  la  tête,  dont  le» 
os  avaient  été  fracassés...  »  (Chambelaad,  Histoire  de  Louis  de  Bourbon, 
Condé,  m,  425.) 

^  Dupin  aîné. 


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sous  LE  RÈC5E  DE  NAPOLÉON  I"  211 

secrète,  le  jugement  secret,  rexécution  secrète.  Les  juges  disent 
sera  exécuté  de  suite  en  dépit  des  lois  qui  peroiettent  le  recours.  » 
Et  il  conclut  :  C'est  un  lionteux  et  lâche  assassinat.  Tel  fut  le 
cri  de  Fopinion  auquel  répondit  du  château  d'Ettenheim  un  cri  de 

désespoir  a  Seul,  sans  appui,  sans  secours,  sans  défenseur, 

accablé  d'inquiétude,  exténué  de  besoin,  et,  après  cette  pénible 
route,  sans  lui  laisser  prendre  un  instant  de  repos,  ils  se  sont 
hâtés  de  prononcer  son  jagement  pendant  lequel  le  malheureux 
s'aasoupit  plusieurs  fois,  il  a  fini,  abandonné  de  la  nature  entière, 
sans  qu'une  main  amie  ait  pu  fermer  ses  yeux  ^  » 

Quelques  historiens  ont  cherché  à  diminuer  la  responsabilité  de 
Bonaparte'.  On  ne  saurait  contester  que  le  Premier  consul,  après 
ayoir  ordonné  le  CMip  de  main  d'Ëttionheim,  s'est  retiré  toute  une 
seodaine  à  la  Ualmaisoii.  Aucune  raison  de  sentiment,  aucun  argu- 
Bient  de  justice,  n'avaient  pu  triompher  de  ses  sombres  desseins. 
Vainement,  dans  la  journée  du  20  mars,  Murât  avait  repoussé 
Faf^l  du  Premier  consul  et  refusé  de  participer  à  sa  vengeance, 
8<maparte,  inflexible,  avait  tout  pris  sur  lui;  il  avait  lui-même  arrêté 
les  détails,  dicté  et  signé  tous  les  ordres.  On  assure,  il  est  vrai, 
que,  dans  la  soirée  du  20  mars,  l'esprit  du  Premôer  consul  était 
retonabé  dans  l'indécision.  Devant  les  supplications  ardentes  de 
Joséphine,  de  Caulainceurt  et  devant  le  refus  de  Murât,  Bonaparte 
hésitait.  -C'est  alors  que  Joseph  serait  intervenu;  lui  aussi  aurait 
invoqué  la  raison  d'État,  mais  en  faveur  de  la  démence  et  rappelant 
à  son  frère  «  qu'il  avsût  dû  jadis  aux  encouragements  du  père  de 
la  victime  son  choix  de  l'artiUerie  et  son  refus  de  la  marine  où  son 
desûn  eût  avorté  »,  il  ne  l'aurait  quitté  que  bien  assuré  de  l'avoir 
ramené  à  des  idées  plus  douces.  C'est  alors  que  le  Premier  consul, 
se  ravisant,  aurait  chargé  Real  d'aller  interroger  le  malheureux 
prince^.  Si  Real  s'était  acquitté  de  sa  mission,  le  duc  d*£ngfaien 
aarait  pu  être  sauvé.  Malheureusement,  RéaL,  exténué  de  fatigue, 

*  Lettre  de  Charlotte  de  Rohan  à  la  comtesse  d'Ecquevilly-Nanroy.  Les 
derniers  Bourbons,  p.  206. 

2  Lorsque  plusieurs  complices  soat  amenés  devant  une  cour  d'assises, 
oa  voit  à  Tenvi  prévenus,  défenseurs  et  ministère  public  rejeter  lo  poids 
du  crime  sur  celui  qui  a  les  pires  antécédents.  C'est  ainsi  que  Fouché  a 
souvent  subi  devant  Thistoiro  la  peine  méritée  par  un  pire  que  lui;  Tai- 
levTand  a  été  calomnié  de  môme,  Savary  également  On  aurait  mauvaise 
grâce  à  entreprendre  une  réhabilitation  de  ces  trois  hommes  ;  il  est  pos- 
sible cependant  d'affirmer  que  l'àme  de  Talleyrand  était  supérieure  à  celle 
de  Fouché,  laquelle  était  moins  basse  que  celle  de  Savary.  Mais  Bonaparte 
était  encore  plus  dépourvu  de  sens  moral  qu'aucun  des  hommes  qui  l'ont 
servi. 

3  Histoires  et  Mémoires,  par  le  générai  comte  Philippe  de  Ségur, 


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312  LES  ÉMIGRÉS  ET  LÀ  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE 

avait  été  déjà  réveillé  deux  fois  pour  des  motifs  de  peu  d'importance, 
alors  il  s'était  enfermé  chez  lui  et  avait  défendu  à  ses  gens  de  le 
déranger  sous  aucun  prétexte;  il  n'aurait  pris  connaissance  de 
l'ordre  qu'à  son  réveil.  Se  levant  en  toute  hâte  il  aurait  couru  à 
Vincennes,  et  sa  voiture  croisa  celle  de  Savary  ;  tout  était  terminé*. 

Que  valent  ces  conjectures?  Ce  que  nous  pouvons  dire,  c'est 
qu'à  cinq  heures,  presqu'à  ce  même  moment,  Joséphine  se  réveil- 
lant, Bonaparte  lui  dit  :  «  Le  duc  d'Enghien  doit  être  mort.  »  José- 
phine pleurant,  Bonaparte  l'embrassa  et  ajouta  :  «  Tu  n'es  qu'une 
enfant.  »  Et  le  matin  même,  à  huit  heures,  Joséphine  le  conta  à 
M""  de  Rémusat  *. 

Paris  ne  se  doutait  pas  encore  que  le  prince  fût  enfermé  au 
donjon  de  Vincennes;  le  bruit  du  coup  de  main  d'Ettenheim  com- 
mençait seulement  à  s'y  répandre.  Le  21  mars,  à  neuf  heures  da 
malin,  Ségur  descendait  chez  Duroc  pour  y  faire  le  rapport  de 
service,  et  lui-même  ne  savait  rien,  lorsqu'il  rencontra  d'Hautan- 
court  sur  le  grand  escalier  des  Tuileries.  Cet  officier  arrivait  livide; 
il  avait  l'air  égaré,  les  vêtements  en  désordre.  Ségur  lui  demanda 
la  cause  de  son  trouble;  il  en  reçut  des  réponses  qui  le  firent 
frissonner.  M.  d'Hautancourt  parlait  en  balbutiant  de  nuit  affreuse, 
de  catastrophe,  de  coup  de  foudre.  Dans  son  anxiété,  Ségur  courut 
à  Hullin,  dont  la  haute  taille  se  voyait  de  loin  et  qui  était  là,  ne 
paraissant  guère  moins  agité  que  d'Hautancourt.  Ségur  hasarda 
une  question  plus  précise  :  «  On  dit  le  duc  d'Enghien  arrêté?  —  Ouï, 
répondît  Hullin,  arrêté  et  déjà  mort  »  ;  et  aussitôt  il  ajouta  :  «  Il  a 
bien  fait,  il  vaut  mieux  tuer  le  diable  que  le  diable  nous  tue  ^,  » 

Alors  la  funèbre  nouvelle  se  répandit  partout.  Curée,  ancien 
conventionnel  et  devenu  tribun,  entra  dans  la  salle  du  Tribunat, 
en  s'écriant  :  «Bon,  voilà  Bonaparte  qui  se  fait  conventionnel.  »  Ce 
hurlement  de  mâtin  qui  flaire  le  sang  ne  semble  pas  avoir  déplu. 
Quelques  jours  après.  Curée  était  chargé  de  proposer  au  Tribunat 
l'empire  héréditaire  *. 

Le  dimanche  suivant,  on  se  réunissait  aux  Tuileries  pour  la 
messe;  chacun  s'entretenait  de  l'événement,  tous  se  turent  quand 
parut  Bonaparte,  mais  les  regards  ne  le  quittèrent  plus.  Durant 
la  messe,  il  resta  impassible,  puis,  rentrant  dans  la  salle,  il  passa 

*  Miot  de  Melito,  Souvenirs,  I,  101. 

2  Souvenirs  de  M"''»  de  Rémusat.  Le  récit  de  M"«  de  Rémusat  offre  tous 
les  caractères  de  rauthenticité.  Si  le  Premier  consul  avait  réellement 
confié  une  mission  à  M.  Real,  il  savait  qu'elle  n'empêcherait  pas  rexéciUion 
de  ses  ordres  antérieurs. 

3  Histoire  et  Mémoires,  par  le  général  comte  de  Ségur. 

*  Souvenirs  de  Miot,  II,  178. 


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sous  LE  RÊGÎŒ  DE  NAPOLÉON  V  213 

lentement  devant  la  nombreuse  assistance,  s'arrêtant  devant  ses 
familiers  pour  leur  dire  quelques  mots.  Tous  s'inclinaient  en  se 
taisant.  Alors  son  attitude  se  raidit,  il  devint  morne  et,  au  milieu 
du  silence  universel,  il  s'assombrit  de  plus  en  plus  *.  Deux  jours 
après  le  meurtre,  il  disait  à  Truguet  :  «  Eh  bien,  voilà  un  Bourbon 
de  moins!  J'ai  voulu  lui  épargner  les  horreurs  de  la  mort  en  le 
faisant  fusiller  sur-le-champ  2.  »  A  quelques  jours  de  là  (3  ger- 
minal), le  conseil  d'État  recueillait  avidement  ces  paroles  :  «  J'ai 
fait  juger  et  exécuter  promptement  le  duc  d'Enghien  pour  éviter 
de  tenter  les  émigrés  rentrés  qui  se  trouvaient  ici.  J'ai  craint  que 
la  longueur  d'un  procès,  la  solennité  d'un  jugement,  ne  réveillas- 
sent dans  leur  âme  des  sentiments  qu'ils  n'auraient  pu  s'empêcher 
de  manifester,  que  je  ne  fusse  obligé  de  les  abandonner  à  la 
police  et  d'étendre  ainsi  le  cercle  des  coupables  ^.  »  Mais,  quelques 
mois  plus  tard,  laissant  de  côté  ces  prétextes,  Bonaparte  dévoilait 
sa  pensée  :  «  Je  ne  puis  me  repentir  du  parti  que  j'ai  pris  à  l'égard 
du  duc  d'Enghien.  Je  ne  serai  tranquille  sur  le  trône  que  lorsqu'il 
n'existera  plus  un  seul  Bourbon,  et  celui-ci  en  est  un  de  moins.  Il 
était  jeune,  brillant,  valeureux;  c'était  le  reste  du  sang  du  grand 
Condé,  c'était  le  sacrifice  le  plus  nécessaire  à  ma  sûreté  et  à  ma 
grandeur  ^.  »  Un  autre  jour  Napoléon  disait  encore  :  «  Il  ne  me  reste 
qu'à  supporter  la  responsabilité  de  l'événement.  La  rejeter  sur 
d'autres  serait  une  lâcheté  dont  je  ne  veux  pas  qu'on  me  soup- 
çonne-*. »  Et  en  effet,  l'histoire  ne  refusera  pas  de  faire  peser  la 
responsabilité  de  ce  crime  sur  l'homme  qui  l'a  si  hautement 
revendiquée. 

A  peine  le  duc  d'Enghien  était-il  enseveli  dans  la  fosse  de  Vin- 
cennes,  qu'on  remit  en  liberté  les  prisonniers  arrêtés  en  même 
temps  que  lui,  Grûnstein,  Schmitt,  Vauborel,  Toulouse-Lautrec, 
Quidor,  Duperret  et  tous  les  autres...  en  tout  vingt-deux;  un  vingt- 
troisième,  Claude  William,  fut  enfermé  à  Charenton  ®.  Sur  chaque 
prisonnier,  il  y  avait  un  rapport,  et  nous  avons  pu  constater  que 
ces  rapports  ne  contiennent  aucune  charge.  La  police  ne  sait  rien 
sur  les  arrestations,  parce  que  les  ordres  sont  émanés  du  cabinet 
de  Bonaparte  ''.  On  a  noté,  toutefois,  que  Grûnstein  a  posé  la  main 

*  Histoire  et  Mémoires  du  général  comte  de  Ségur. 

2  Miot  de  Melito,  Souvenirs, 

3  Ibid,,  n,  145. 
*lbid.,  215. 

'  Histoire  et  Mémoires  du  général  comte  de  Sî^gur.  C'est  Joseph  qui  Ta 
répété  à  Ségur. 

fi  Nouv.  acq.  fr.,  3572,  fo  238. 

7  Ibid.,  f»  247.  Ces  dossiers  forment  une  partie  des  Archives  du  ministère 
de  la  police. 


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214  LES  EMIGRES  ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE 

sur  la  batterie  du  fusil  du  duc,  afin  de  l'empêcher  de  tirer  sur  les- 
gendarmes  qui  venaient  l'arrêter  K 

Le  meurtre  du  duc  d'Enghien  n'était  pas  le  premier  de^ 
crimes  de  Bonaparte;  il  avait  sacrifié  d'autres  victimes  à  ses  ven- 
geances. Seulement  ce  fut  le  premier  des  crimes  avoués;  si  le^ 
meurtre  fut  commis  par  Bonaparte,  l'expiation  fut  subie  par  la 
France.  Du  jour  au  lendemain,  l'Europe  se  trouva  transformée. 
Hier  c'était  la  paix,  aujourd'hui  c'est  la  guerre.  La  Prusse  recher- 
chait notre  alliance,  elle  se  rejette  vers  la  Russie.  Celle-ci  s'exalte 
à  la  nouvelle  du  meurtre;  les  provocations  succèdent  aux  assu- 
rances d'amitié.  Le  chancelier,  prince  Czartoryski,  annonce  l'évé- 
nement à  tous  les  ambassadeurs  de  la  Russie;  dans  ses  dépêches, 
il  emploie  le  mot  meurtre  et  leur  communique  les  notes  remises  à 
Napoléon.  La  cour  prend  le  deuil  avec  affectation. 

Les  impératrices,  enveloppées  dans  leurs  voiles,  passent  silen- 
cieuses devant  HédouviUe  ^  consterné.  La  Russie  insulte  la 
Saxe,  qui  a  eu  la  bassesse  de  se  plaindre  du  séjour  à  Dresde  du 
comte  d'Antraigues,  un  émigré.  Elle  rappelle  son  envoyé  de  Rome^ 
afin  de  punir  le  pape  qui  a  livré  du  Vernègues.  L'Angleterre  rugit. 
L'Autriche  prépare  ses  armements  en  silence.  Dans  toute  l'Europe, 
les  ennemis  de  Napoléon  se  cherchent  et  se  rapprochent.  C'est 
ainsi  que  va  se  nouer  la  troisième  coalition.  Les  harangues  offi- 
cielles pourront  encore  saluer  le  héros  du  nom  de  pacificateur; 
mais,  en  réalité,  le  temple  de  Janus  ne  sera  plus  fermé  jusqu'à  la 
fin  de  l'empire. 

Pendant  que  les  étrangers  manifestaient  leur  horreur,  ud 
Bourbon,  le  faible  roi  d'Espagne,  ne  craignit  pas  d'envoyer  au 
meurtrier  les  insignes  de  la  Toison  d'Or.  Aussitôt  Louis  XVIII  se 
dépouilla  de  ces  mêmes  insignes,  en  écrivant  cette  lettre  célèbre  : 
<(  Il  ne  peut  y  avoir  rien  de  commun  entre  moi  et  le  grand  cri- 
minel que  l'audace  et  la  fortune  ont  placé  sur  mon  trône.  La  reli- 
gion peut  m'engager  à  pardonner  à  un  assassin,  mais  le  tyran  de 
mon  peuple  doit  toujours  être  mon  ennemi  *.  » 

Napoléon  se  montra  peu  ému  de  la  réprobation  universelle,  mais 
il  portait  en  lui  un  juge  que  ne  gagnèrent  point  les  sophismes  de 
son  esprit  ou  les  propos  de  ses  flatteurs.  Son  front  s'assombrissait 

*  Le  prince  \isait  le  gendarme  Chariot  qui  mit  la  main  sur  lui.  Cet 
exploit  de  Chariot  fit  de  lui  un  colooel.  On  le  retrouve  à  Hambourg  à  la 
fin  de  l'empire,  et^  le  premier  de  toute  la  garaison,  il  arbore  la  cocarde 
blanche. 

^  Le  général  Hédouville  était  alors  ambassadeur  de  France  en  Russie. 

3  Bourrienne,  VI,  8.  —  Cette  lettre  fut  envoyée  à  l'abbé  de  Montesquiou, 
qui  en  distribua  des  copies. 


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socs  LE  RËGRE  DE  NAPOliON  IT  215 

toujours  lorsque  sa  pensée  se  reportait  au  fossé  de  YinceDues.  A 
quelque  temps  du  meurtre,  voyant  Fontanes  triste,  l'empereur  se 
prit  à  lui  dire  :  «  Vous  pensez  donc  toujours  à  votre  duc  d'Eogbien? 
—  Sire,  et  vous  aussi,  »  répondit  Fontanes. 


III 


Cependant  Pichegru  avait  fini  par  tomber  entre  les  maîns  de  la 
police;  le  6  avril,  quelques  jours  après  le  meurtre  du  duc  d'En- 
ghien,  ses  gardiens  le  trouvèrent  étranglé  dans  sa  prison. 

On  sait  qu'à  la  fin  de  janvier,  Paris  avait  été  fermé,  que  le  gou- 
vernement avait  obtenu  du  pouvoir  législatif  le  vote  d*une  loi  dont 
l'article  1*'  était  ainsi  conçu  :  «  Le  recèlement  de  Georges  et  de 
soixante  brigands  sera  jugé  et  puni  comme  le  crime  principal.  »  Le 
Moniteur,  dans  ses  colonnes,  et  la  police,  dans  ses  placards,  compri- 
rent, parmi  les  soixante  brigands,  Moreau  et  Pichegru.  Pichegru  et 
Moreau  brigands!  c'était  une  de  ces  déclamations  que  les  dictatures 
aiment  à  jeter  en  pâture  à  la  foule.  Celle-ci  atteignit  son  but.  Dé- 
sormais Pichegru  fut  obligé  d'acheter  à  prix  d'or  Thospitalité  d'une 
nuit;  le  dévouement  le  plus  généreux  finissait  par  reculer  devant 
le  danger  *.  Dans  ses  courses  errantes,  Pichegru  fut  reconnu,  mal- 
gré son  déguisement,  par  un  de  ses  compagnons  d'armes,  Leblant, 
un  ancien  officier  devenu  agent  d'affaires  -.  Cet  homme  vint  à  lui. 
Au  nom  de  la  fraternité  militaire,  il  offrit,  sous  son  toit,  un  asile 
au  proscrit.  Pichegru  accepta  et  fut  aussitôt  installé  chez  son 
compagnon  d'armes.  Alors  Leblant  se  rendit  auprès  du  préfet  de 
police  et  lui  proposa  ce  marché  :  il  livrerait  son  hôte,  on  lui 
compterait  100  000  francs.  Déjà  la  police  était  riche;  sa  caisse 
était  alimentée  par  les  versements  des  maisons  de  jeu  et  d'au- 
tres produits  semblables.  La  proposition  du  traître  fut  acceptée. 
Après  avoir  acheté  Leblant,  on  séduisit  la  cuisinière;  le  8  ventôse, 
à  quatre  heures  du  matin,  six  gendarmes  d'élite  furent  reçus  dans 
la  chambre  de  celte  femme  et  de  là  pénétrèrent  dans  celle  de 
Rchegru.  Leur  invasion  fut  si  subite,  qu'ils  le  surprirent  endormi. 
Mais,  quoique  hors  d'état  de  se  défendre,  le  général  opposa  la  plus 
\iye  résistance;  il  reçut  en  se  débattant  deux  coups  de  sabre  et 
lutta  trois  quarts  d'heure  avant  de  se  laisser  maîtriser.  On  finit  par 

*  Le  récit  de  M.  Thiers  montrant  Pichegru  trouvant  un  asile  chez 
Barbé-Marbois,  ministre  du  Premier  consul,  est  une  fable  que  dément  une 
lettre  de  Barbé-Marbois. 

2  Cet  honnête  homme  demeurait  rue  Ghabannais,  np  30. 


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2IG  LES  ÉMIGRÉS  ET  U  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE 

rentordller  dans  une  couverture,  par  le  lier  comme  un  paquet,  on 
le  jeta  dans  un  fiacre  et  on  le  conduisit  à  cette  prison  du  Temple, 
où  déjà  il  avfidt  été  enfermé  sur  Tordre  du  Directoire.  Aussitôt 
Real,  prévenu,  se  présenta  pour  interroger  le  conquérant  de  la 
Hollande. 

Entre  le  prisonnier  affaibli  par  la  lutte,  par  ses  blessures,  par  les 
nuits  sans  sommeil  de  sa  vie  de  proscrit,  et  le  conseiller  d'État 
bien  doté,  bien  rente,  animé  de  temps  en  temps  par  un  petit  régal 
d'actions  de  canaux,  la  partie  ne  semble  pas  égale.  A  distance,  les 
pièces  en  main,  c'est  Real  qui  déplaît  comme  de  près  aussi  il 
devait  déplaire  avec  son  œil  rusé  et  son  museau  de  fouine.  Dès  les 
premiers  mots  de  l'interrogatoire,  Pichegru  reprend  son  sang-froid  ; 
il  se  redresse,  et  peu  à  peu  écrase  de  son  dédain  le  conseiller  d'État, 
devenu  policier.  Au  grand  jour  de  l'audience,  devant  la  foule 
impressionnable,  Pichegru  sera  superbe,  son  attitude  transportera 
l'auditoire. 

«  —  Quelles  personnes  voyiez-vous  habituellement  îi  Londres? 

«  —  Tout  le  monde. 

«  —  Pourquoi  vous  cachiez-vous? 

«  —  Parce  qu'on  m'aurait  arrêté. 

«  —  Comment  êtes-vous  venu  d'Angleterre  en  France? 

«  —  Sur  un  vaisseau. 

«  —  Où  avez-vous  logé  à  Paris? 

((  —  J'ai  eu  plusieurs  logements  dont  je  ne  connais  ni  la  situation 

ni  le  nom. 

«  —  Connaissiez- vous  Moreau? 

«  —  L'univers  entier  sait  que  je  le  connais. 

«  —  Savez- vous  que  Georges  est  à  Paris? 

«  —  Je  l'ai  entendu  crier  dans  les  rues...  » 

Puis  il  traite  durement  Réal,  qui,  maladroitement,  lui  fournit 
l'occasion  de  se  plaindre  de  la  haine  de  Bonaparte,  de  sa  conduite 
criminelle  au  13  vendémiaire,  du  concours  qu'il  a  prêté  au  18  fruc- 
tidor. 

Dans  tous  ses  interrogatoires,  Pichegru  montre  la  môme  hau- 
teur. On  a  beau  le  confronter  avec  les  prisonniers  qui  ont  fait  des 
aveux,  il  les  accable  de  son  mépris;  vis-à-vis  d'eux,  il  reste  magni- 
fique, tandis  que  les  délateurs  tremblants  hésitent  et  balbutient. 

On  sent  conabien  la  police  est  irritée  de  cette  assurance  et  de  ce 
ton  hautain  K  La  rage  de  Réal  et  de  Dubois  ne  se  peut  concevoir. 
«  On  le  tortura-.  »  Réal,  qui  n'a  pu  en  tirer  aucun  aveu,  finit  par 

«  Fauriel,  288. 
^Ibid.,  291. 


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sous  LE  RÈGNE  DE  NAPOLÉON  l''  217 

ne  plus  aflfronter  son  prisonnier.  Celui-ci  annonce  qu'il  se  réserve 
pour  les  débats  publics  :  «  Son  langage  sera  conforme  aux 
intérêts  de  la  patrie.  »  Il  montrera  les  secrets  ressorts  de  la  cons- 
piration, comment  la  police  a  su  l'attirer,  comment  Real  et  Fouché 
ont  précipité  les  événements  ^.. 

Pichegru  était  revenu  à  Paris  pour  conspirer,  le  fait  n'est  pas 
douteux.  Moreau,  simplement  mécontent,  et  qui,  d'ailleurs,  aimait 
à  temporiser  parce  que  tout  délai  était  agréable  à  sa  paresse,  avait 
réclamé  la  présence,  sinon  le  concours  de  Pichegru.  De  quoi 
s'agissaît-il?  De  montrer  aux  Français  deux  de  leurs  grands  capi- 
taines, de  rendre  la  liberté  au  pays  et  de  l'inviter  à  se  choisir  un 
antre  gouvernement  que  la  dictature.  Depuis  le  consulat  à  vie, 
Moreau,  devenu  opposant,  représentait  la  cause  populaire;  la 
foule  peut-être  aurait  suivi  son  cheval  dans  les  rues  de  Paris,  si 
Moreau,  qui  était  sur  ce  cheval  un  fort  grand  homme  de  guerre, 
n'avait  pas  été,  à  côté  de  son  cheval,  quelque  chose  de  moins 
qu'un  homme,  une  bonne  femme  étourdie  et  hâbleuse.  Moreau 
n'avîût  point  de  parti.  Ses  amis  seuls  étaient  autour  de  lui  sus- 
pendus, comme  lui,  sur  l'abîme  creusé  par  ses  irrésolutions  homi- 
cides. Pichegru  rentra  en  France  avec  des  royalistes  et  des 
Vendéens.  Mais,  jusque-là,  Moreau  n'était  coupable  que  d'un  rêve 
et  Pichegru  d'une  intention  ;  car  le  sens  profond  qui  distinguait 
Pichegru  avait  en  peu  de  temps  pénétré  un  mystère  que  Moreau 
méconnaissait.  Si  Moreau  refusait  d'écouter  Pichegru,  c'est  qu'il 
voulait  le  pouvoir  pour  lui-même  et  attendait  qu'on  le  lui  apportât 
tout  fait. 

Des  révélateurs  la  police  avait  tiré  des  hypothèses  rétractées 
dans  les  confrontations;  elle  n'avait  rien  tiré  de  l'interrogatoire. 
On  n'avait  rien  trouvé  dans  les  papiers;  c'est  Miot  qui  les  a  vus 
et  qui  l'atteste 2.  On  a  évité  de  confronter  Moreau  avec  Pichegru; 
on  redoute  de  les  mettre  en  présence  dans  le  débat;  on  sent  que 
les  griefs  de  Pichegru  ne  pourront  que  sauver  Moreau,  que  celui-ci 
devra  les  invoquer  à  sa  décharge.  Les  dénégations  de  Pichegru  ne 
pourront-elles  le  sauver  lui-même,  puisque  Moreau  s'abstenant,  le 
complot  restait  à  l'état  de  projet  vague  et  non  réalisé?  Pour  obtenir 
la  condamnation  de  Moreau,  il  y  avait  intérêt  à  faire  disparaître 
Pidiegra  3. 

C'est  adnsi  que,  le  6  avril,  les  gardiens,  étant  entrés  dans  la 
prison,  s'étonnèrent  de  ne  point  l'entendre  remuer;  ils  le  touchè- 

•  Bourrienne,  VI,- 25,  30. 

^  Miot  de  Melito,  Souvenirs,  1,  134. 

*  Talleyrand  dit  à  M"»»  de  Rémusat,  à  propos  |de  cette  mort  :  Elle  est 
arrivée  bien  à  point.  (Mémoires  de  M™»  de  Rémusat,  I,  349.) 


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218  LES  ÉMIGRÉS  ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE 

rent,  s'aperçurent  qu'il  était  mort  et  donnèrent  l'éveil  aux  magis- 
trats. Dès  la  veille,  assure-t-on,  des  témoins  avaient  été  convoqués^ 
pour  constater  le  décès  *.  Après  les  magistrats,  six  médecins 
arrivent.  Ils  décident,  premièrement,  que  Kche^a  est  mort; 
deuxièmement,  qu'il  s'est  tué.  C4ommeût  l'ont-ils  pu  voir?  Aucune 
preuve  de  suicide,  aucun  indice  ne  sont  fournis.  Le  générd  était 
étendu  sur  son  lit;  il  avait  le  eou  étroitement  serré  par  une  cra- 
vate noire  dans  laquelle  se  trouvait  passé  un  bâton  d'environ 
ho  centimètres  qui  avait  servi  de  tourniquet;  le  bâton  avait  été 
arrêté  par  la  joue  gauche  sur  laquelle  il  reposait  par  l'un  de  se& 
bouts;,  il  avait  fait  k  la  joue  une  égratignure  transversale  d'en- 
viron 6  centimètres;  la  face  était  occhy inosée,  les  mâchoires  ser- 
rées  et  la  langue  prise  entre  les  dents.  La  chandelle  est  à  terre, 
elle  a  été  renversée  et  se  trouve  loin  du  gadavrc.  On  n'a  paa 
son^  à  la  relever,  mais  on  a  eu  la  précaution  de  placer  dans  la 
main  du  mort  un  volume  de  Séoèque,  et  de  l'ouvrir  à  la  page  oii  le 
stoïcien  a  parlé  de  la  mort  volontaire. 

Cependant  Joseph  assure  que  le  Premier  consul  fut  surpris  de 
cette  mort,  que,  loin  de  pousser  Pichegru  au  désespoir,  et  le  jugeant 
lui-même  plus  infortuné  que  coupable,  il  avait  fait  proposer  au 
général  le  gouvernement  de  Cayenne  ^. 

D'autre  part,  Real  avoue  à  Savary  avoir  procuré  le  Sénèque- 
Quant  à  Savary  même,  il  juge  la  version  officielle  du  suicide  par 
trop  absurde,  et,  dans  ses  Mémoires^  il  improvise  une  autre  expli- 
cation. Pichegru  a  songé  au  suicide,  mais  on  ne  réussit  guère  à 
s'étrangler  soi-même,  et  c'est  l'apoplexie,  une  apoplexie  involon- 
taire, qui  est  venue  compléter  l'œuvre  commencée  :  «  Sa  tête  était 
retombée  sur  son  oreiller  et  avait  comprimé  le  petit  morceau  de 
bois,  ce  qui  avait  empêché  la  cravate  de  se  détendre.  Dans  cette 
situation,  l'apoplexie  ne  pouvait  pas  manquer  d'arriver  ^. 

On  devait,  paraît-il,  découvrir  le  suicide  de  bonne  heure.  Savary, 
qui  avait  donné  ses  instructions,  a  cru  qu'elles  avaient  été  suivie» 
et  dit  effrontément  qu'il  apprit  par  hasard,  à  huit  heures  du  matin^ 
le  suicide  aux  Tuileries.  Or  ce  fut  à  neuf  heures  que  le  porte-clefo 
pénétra  dans  la  diambre  et  découvrit  le  cadavre  raidi. 

Dans  ses  Mémoires^  Savary  dit  aussi  :  «  Mes  gendarme^  y  étaient  ^ 
nul  n'eût  pu  commettre  le  crime  qu'ils  ne  l'eussent  aussitôt  cons- 
taté. »  Mais  il  faudrait  savoir  d'où  venaient  ces  gendarmes.  Parmi 
eux  on  comptait  d'anciens  gendarmes  de  la  république,  recrutés- 


*  Histoire  générale  des  prisons,  VI,  85. 
3  Miot,  Souvenirs,  I,  190. 
^  Savary,  Méinoires,  II,  82. 


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SOOS  LE  RÉGNE  DE  NAPOLÉON  r  210 

parmi  les  vainqaenrs  dn  10  août  ou  les  massacreurs  de  Septembre. 
Et  si  CCS  hommes  ont  été  les  aatenrs  ou  les  complices  du  crime? 
Il  est  certain  qu'à  ce  moment,  certains  gendarmes  ont  rendu  des 
services  mystérieux  et  tellement  importants,  que  Bonaparte  leur  a 
fait  distribuer  une  gratification  de  33  000  francs  à  titre  de  rému- 
oëration  exceptionnelle. 

Fauche^Bonel  n'est  sans  doute  pas  un  téoioîn  irréprochable,  mais 
il  a  été  dans  la  police  ;  détenu  au  Temple,  il  a  longtemps  vécu  avec 
les  geôliers,  il  a  fait  soigneusement  son  enquête  dans  le  monde 
•des  subalternes,  et  si  quelqu'un  a  su  la  vérité,  c'est  lui.  Voici  sa 
o>]ic}osion  :  a  Pichegm  a  été  assassiné  ;  l'assassinat  a  été  commis 
par  Spon,  brigadier  de  la  gendarmerie  d'élite,  cpii  est  entré  dans  la 
prison,  accompagné  de  gendarmes  et  de  deux  guichetiers  :  l'un  de  ces 
<ieox  hommes  mourut  subitement  deux  mois  après  le  critne;  l'autre 
était  un  certain  Savard,  qm  avait  travaillé  en  septembre  1792.  » 
Spon,  qui  arait  été  en  Egypte  et  était  l'homme  de  confiance  de 
Savary,  récitait  son  thème  avec  aplomb  et  n'omettait  jamais  de 
parier  du  Sénèque*.  Au  surplus,  la  yeille  du  jour  où  Picbegru  fut 
trouvé  mort,  Fauche-Borel  jouait  aux  cartes  avec  le  gardien-chef 
du  Temple,  Fauconnier,  dans  une  pièce  voisine  de  la  chambre  de 
Kchegru.  Dans  la  soirée,  ils  entendirent  dans  la  tour  un  bruit  de 
lutte  et  de  meubles  renversés  qui  dura  quelques  minutes  et  leur  fit 
tomber  les  cartes  des  mains.  Fauconnier  quitta  brusquement  les 
prisonniers  pour  voir  ce  qui  s'était  passé.  II  revint  peu  après, 
mais  son  visage  était  tout  effaré,  et  ses  compagnons  s'aperçurent 
qu  en  teur  parlant  ses  lèvres  trembloltaîent.  Il  ne  voulut  rien  dire, 
iBais  le  souvenir  de  cette  lutte  bruyante,  gravé  dans  les  mémoires, 
fâdlita  ângulièrement  l'enquête  de  Fauche-Borel  ^. 


IV 

Pendant  que  Pichegru  expirait  sous  la  main  d'assassins  incon- 
nos,  les  Bretons  de  Georges  Cadoudal,  les  gentilshommes  du 
coDite  d'Artoi»  qui  se  cachaient  avec  eux,  les  femmes  qui  les  lo- 
geaî^it,  tombaîeni  tous  entre  les  maiûs  de  la  police.  La  populace, 
entraînée  par  le  succès,  les  devinait,  les  dénonçait  ou  les  vendait  ^. 
En  même  temps  L'instruction  se  poursuivait  contre  Moreau. 

«  Fauche-Borel,  IH,  t24. 

'  Ibid,  Antraigues  n'hésite  pas  à  croire  au  meurtre  de  Pichegru.  (Voy. 
Papiers  de  Témigratioa.  Lettre  d' Antraigues  à  Gzartoryski,  vol.  635,  P»  75.) 

3  Les  détails  de  rarrestation  de  Cadoudal  soQt  connus,  et  nous  n'avons 
pas  cru  devoir  les  reproduire. 


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220  LES  ÉMIGRÉS  ET  LV  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE 

Ud  triple  message  au  Sénat,  au  Corps  législatif,  au  Tribunal, 
avait  annoncé  l'arrestation  de  Moreau,  mais  le  public  avait  trouvé 
que  le  gouvernement  tranchait  la  question  de  culpabilité  avec  trop 
de  complaisance.  Il  se  demandait  si  la  déposition  emphatique  d'un 
accusé  terrorisé  devait  suffire  pour  faire  réputer  criminel  le  sauveur 
de  l'armée  du  Danube  et  le  vainqueur  de  Hohenlinden.  Pourtant, 
ni  le  Sénat,  ni  le  Corps  législatif,  ni  même  le  Tribunat  n'osèrent 
protester  contre  les  lois  proposant  des  pénalités  odieuses  et  des 
mesures  arbitraires.  Sur  les  bancs  de  ce  Tribunat  que  Napoléon 
accusait  d'indépendance,  une  seule  voix  s'éleva  au  milieu  du 
silencp  universel.  C'était  celle  d'un  frère  de  Moreau  qui  affirma 
l'innocence  du  général  et  demanda  qu'il  fût  renvoyé  non  pas  devant 
un  tribunal  d'exception,  mais  devant  des  juges  naturels.  Ce  cri 
de  protestation  fut  considéré  comme  un  crime  :  le  frère  de  Moreau 
fut  arrêté.  Son  autre  frère,  un  lieutenant  de  vaisseau,  fut  interne 
à  Morlaix  uniquement  parce  qu'il  était  son  frère  ^  Comme  les  liens 
du  sang,  les  liens  de  l'amitié  devinrent  suspects.  M.  Lemerer» 
ancien  député,  vint  à  Paris  pour  s'offrir  à  Moreau  comme  défenseur; 
pour  cette  démarche,  M.  Lemerer  fut  jeté  en  prison,  puis  exilé 
à  Rennes.  De  proche  en  proche  la  persécution  s'étendit  à  tous  ceux 
qui  entouraient  Moreau.  Fresnière,  son  secrétaire,  fut  arrêté  et 
obtint  à  grand' peine  l'autorisation  de  suivre  Moreau  en  Amérique^. 
Le  général  lUchepanse,  un  lieutenant  de  Moreau,  fut  privé  de 
commandement  et  disgracié.  Le  général  Decaen,  un  ami  de  Moreau, 
fut  envoyé  à  Pondichéry.  Real  ordonna  d'arrêter  Lahorie,  ancien 
chef  d'état-major  de  Moreau,  fit  séquestrer  ses  biens,  espionner 
tous  ceux  qui  le  voyaient;  on  persécuta  longtemps  Lahorie,  car, 
après  l'avoir  relâché,  le  14  janvier  1811  on  l'arrêta  encore,  sans 
autre  motif  que  ses  anciennes  relations  avec  Moreau.  Lecourbe,  le 
plus  glorieux  des  lieutenants  de  Moreau,  qui  avait  commandé  l'aile 
droite  à  l'armée  du  Danube,  qui  avait  gagné  la  bataille  d'Hochstaedt, 
qui  avait  conquis  les  Grisons,  chassé  les  Russes  et  les  Autrichiens 
de  la  Suisse,  l'illustre  Lecourbe  fut  rayé  des  cadres  de  l'armée, 
exilé  pendant  toute  la  durée  de  l'empire;  Napoléon  l'envoya  en 
Auvergne,  sous  la  surveillance  de  sa  police,  et,  comme  il  venait  de 
vendre  une  maison  au  général  Dutreillis,  l'empereur  fit  mettre, 
pour  l'appauvrir,  opposition  au  payement  du  prix  de  vente  ^.  Mac- 
donald,  disgracié  comme  ami  de  Moreau,  resta  privé  de  comman- 
dement jusqu'en  1809.  Le  général  Souham  fut  arrêté,  et  non 
seulement  le  général,  mais  sa  femme,  prévenue  comme  son  mari  de 

*  Correspondance  de  Napoléon^  IX,  342. 
»  Nouv.  acq.  fr.,  3556 

•  Archives  de  la  préfecture  de  police?.  Lalaane  sur  Fauriei,  p.  18. 


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sous  LE  HÈCNE  DE  NAPOLÉON  l^  Tli 

conspiration  avec  le  brigand  Georges.  Oq  arrêta  aussi  les  géné- 
raux Liébert  et  Ramel;  celui-ci,  qui  revenait  malade  et  blessé  de 
Saint-Domingue,  fut  laissé  trente-six  heures  au  cachot.  Le  général 
Dessoles  fut  obligé  de  s*exiler  près  d'Auch  et  ne  rentra  au  service 
qaen  1808.  Gaspard  Normand,  chef  d'escadron,  fut  chassé  de 
Tarmée,  rayé  de  la  Légion  d'honneur  et  détenu  quatre  ans  *  :  lors- 
qu'on l'avait  arrêté,  comme  tant  d'autres,  il  avait  eu  l'imprudence 
de  déclarer  que,  pour  lui,  c'était  un  honneur  de  partager  la  pro- 
scription de  Moreau.  Napoléon  le  poursuivit  de  sa  haine  implacable  ; 
«  Il  ne  faut  point,  écrivait-il,  relâcher  l'adjudant-commandant  Nor- 
mand, mais  le  mettre  dans  une  citadelle  ^.  » 

Moncey  fit  arrêter,  à  Besançon,  le  colonel  Deleley,  premier  aide 
de  camp  de  Moreau  ^.  D'autres  aides  de  camp,  Guilleminot,  les 
ftèiies  Marchand,  furent  persécutés,  moins  malheureux  pourtant 
que  ceux  qui  furent  mis  au  secret.  Dans  une  série  de  lettres  qui 
ont  passé  sous  mes  yeux.  Loyer,  Rapatel,  Badon ville,  se  plaignent 
amèrement  des  traitements  qu'ils  subissent.  «  L'instruction  de  la 
procédure  n'a  fourni  aucune  charge  contre  eux.  Cependant  on  est 
informé  que,  pendant  leur  détention,  ils  ont  témoigné  le  plus  grand 
attachement  à  Moreau,  et  manifesté  des  dispositions  peu  conve- 
nables pour  le  chef  de  l'empire  *.  »  Loyer  ne  sort  de  prison  que 
pour  être  interné  à  Reims;  les  autres  sont  exilés  à  30  lieues  de 
Paris  *.  C'est,  en  'un  mot,  le  parti  de  Moreau  qui  est  opprimé  par  le 
parti  de  Bonaparte. 

Le  récit  de  ces  rigueurs,  de  ces  attentats  contre  le  droit  et  la 
liberté  individuelle,  était  colporté  dans  les  salons  de  Paris,  dans  les 
cafés,  dans  les  théâtres  et  dans  les  lieux  publics.  Les  royalistes 
qui  regrettaient  les  Bourbons  et  les  républicains  rebelles  â  la 
dictature  se  groupaient  dans  un  même  sentiment  d'hostilité;  ils 
affectaient  de  blâmer  sévèrement  la  conspiration  de  Bonaparte 
etnUre  Moreau* 

Le  grand  juge  avait  fait  subir  au  prisonnier  un  long  interro- 
gatoire, mais  Moreau  s'était  renfermé  dans  ses  dénégations.  Alors 
le  Prunier  consul  fit  transmettre  au  Sénat  un  rapport  rédigé  avec 
une  partialité  perfide;  Moreau  avait  refusé  de  conspirer  pour  les 
Bourbons,  de  s'associer  à  Georges  et  même  de  le  voir,  et  les 
accusateurs  s'efforçaient  de  compromettre  son  nom  en  l'accolant 
toujomrs  à  ceux  de  Georges  et  de  Pichegru.  Pressé  d'avilir  ce  rival, 

*  Savary,  VI,  73. 

*  Napoléon  à  Fouché,  Correspondance.  XI,  93. 

*  F.  7,6397,  7  vendémiaire  an  XII,  Fouché  à  Berthier. 

*  Nouv.  acq.  fr.,  3556,  f«  22. 
*/W.,  1^389. 


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222  LES  ÉMIGRÉS  ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE 

en  obtenant  de  lui  des  aveux  déshonorants,  Bonaparte  prescrivit 
au  grand  juge  d*interroger  de  nouveau  le  général  et  de  lui  insinuer 
qu'il  devait  se  concilier  par  une  entière  franchise  la  clémence  du 
Premier  consul.  Moreau  refusa  de  se  prêter  à  ce  rôle  de  suppliant, 
et  le  légiste  Régnier  échoua  dans  sa  tentative.  Alors  on  essaya  du 
directeur  de  la  police.  Celui-ci,  plus  liant,  plus  adroit,  voulut  à 
son  tour  insinuer  à  Moreau  de  désarmer  le  Premier  consul  par  des 
déclarations  sincères,  et  lui  laissa  entendre  que  sa  vie  et  sa  gloire 
étaient  intéressées  à  ce  qu'on  ne  le  supposât  pas  complice  d'as- 
sassîns;  mais  il  ne  put  obtenir  que  Moreau  sollicitât  la  clémence 
de  Bonaparte.  Tout  ce  qui  résulta  de  l'entrevue,  ce  fut  une  lettre 
fière  écrite  par  le  prisonnier.  «  L'accusation,  disait-il,  est  absurde. 
Je  suis  â  concevoir  comment  une  poignée  d'hommes  épars  peut 
espérer  de  changer  la  face  de  l'État  et  de  remettre  sur  le  trône  une 
famille  que  les  efforts  de  toute  l'Europe  et  la  guerre  civile  n'ont  pu 
réussir  à  y  placer...  »;  il  terminait  en  disant  qu'il  ressentait  «  l'in- 
quiétude de  voir  triompher  les  ennemis  qu'attire  toujours  la  célé- 
brité ». 

Ne  pouvant  séduire  Moreau,  on  revint  à  l'idée  de  le  compromettre. 
Real  pressa  surtout  Roland,  l'un  des  accusés,  qui  avait  dénoncé 
Pichegru,  de  dénoncer  Moreau.  «  Prenez  garde,  disait  Real,  qu'en 
continuant  de  garder  le  silence  vous  ne  priviez  la  justice  d'aucun 
des  faits  qu'il  lui  importe  de  connaître,  et  que  vous  nous  forciez  à 
penser  qu'au  lieu  d'être  le  confident,  vous  êtes  le  complice  des 
hommes  que  la  justice  poursuit.  »  Roland  répéta  bien  les  propos 
de  Pichegru,  mais  de  Moreau  il  ne  put  citer  que  cette  réponse 
faite  â  lui-même  :  «  Je  ne  puis  me  mettre  à  la  tête  d'aucun  mou- 
vement pour  les  Bourbons.  » 

Les  débats  du  procès  s'ouvrirent  après  cette  instruction  (28  mai 
1804)  et  presqu'au  lendemain  de  la  proclamation  de  l'empire.  Les 
accusés  étaient  traduits  devant  le  tribunal  criminel  et  spécial  du 
département  de  la  Seine,  présidé  par  Hémar.  Les  douze  juges  sié- 
geaient en  simarre;  en  face  des  juges,  quarante-sept  accusés  étaient 
rangés  sur  quatre  rangs.  Un  pareil  nombre  d'accusés  ne  pouvait  se 
juger  à  huis  clos;  on  se  contenta  donc  de  supprimer  le  jury.  Les 
débats  étant  publics,  l'affluence  fut  incroyable;  pendant  quatorze 
jours,  la  bonne  compagnie  s'y  porta  avec  un  intérêt  passionné  ;  le» 
femmes  à  la  mode,  la  belle  princesse  Dolgorouki,  ne  quittaient  pas 
la  salle  des  séances  *.  La  mort  du  duc  d'Enghien,  celle  de  Pichegru, 
la  suppression  du  jury,  et  l'attitude  d'un  président  uniquenxent 
occupé  de  courtiser  le  pouvoir,  redoublait  l'intérêt  que  l'on  portait 

<  Nouv.  acq.  fr.,  3556,  f«  408.  Bourrienne,  VI,  113  et  suiv. 


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sous  LE  RÈGNE  D8  KAPOliX^  V  223 

aux  accusés.  La  foule  se  les  mootrait  et  se  pressait  pour  les  voir. 
Tous  les  regards  se  portaient  d'abord  sur  Moreau,  que  ranimaient 
1m  synapaihies  de  Lecourbe,  de  Macdonald,  de  Saint-Cyr  et  de 
Dessoles,  présents  dans  Taudixoire;  ils  se  fixaient  sur  cet  bomme 
de  guerre  inférieur  à  sa  renouimée  dans  les  incidents  de  la  vie 
civile,  mais  Fetrouvant  un  front  caloie  à  rap{n*ocbe  du  danger.  Les 
royalistes  et  les  républicains,  qui  remplissaient  le  pi*étoire,  saluaient 
à  tout  propos  de  leurs  applaudissements  le  vainqueur  de  Holien- 
linden.  Un  jour,  au  début  de  la  séance,  Lecourbe  outra  et  soulevant 
entre  ses  bras  le  jeune  enfant  de  Moreau  :  «  Soldats,  «'écria-t-il, 
voilà  le  fils  de  votre  général.  »  Une  émotion  profonde  se  répandit 
dans  toute  la  salle.  Les  militaires  se  levaient,  les  soldats  présen- 
taient les  armes^  les  gendarmes  qui  entouraient  laccusé  témoi- 
gnaieflt  leur  respect  pour  le  grand  bomme  persécuté.  Quant  à 
Pichegru,  sa  place  était  vide,  mais  le  nom  du  conquérant  de  la 
Hollande  était  invoqué  à  tout  propos  par  l'accusation  comme  par 
la  défense.  C'est  en  vain  que  les  geôliers  avaient  cru  ensevelir  sa 
mémoire  dans  l'oubli,  son  nom  retentissait  sans  cesse  dans  l'an- 
ditoire*  bob  ombre  sembUût  encore  planer  sur  les  débats. 

Après  s'être  ûxés  sur  Moreau,  les  regards  des  royalistes  se  repor- 
taient sur  leur  champion,  sur  Georges  Cadoudal,  humble  par  la 
naissance,  grand  par  Je  caractère,  et  après  lui  sur  M.  de  Rivière 
et  sur  MSL  de  Polignac,  les  fidèles  amis  du  prince  qui  exposait 
ses  serviteurs  à  des  périls  qu'il  se  .gardait  de  partager.  Tous 
les  accusés  entrèrent  d'un  pas  ferme;  seul.  Bouvet  de  Lbozierse 
miontraît  tout  décontenancé.  On  avait  assigné  comme  témoin  Mario 
de  Turgot,  femme  de  Saint-Léger,  qui  avait  loué  à  Cbaillot  une 
maison  pour  Bouvet  de  Lhozier.  Cette  amie,  qui  venait  d'exposer 
poor  le  proscrit  sa  liberté  et  peut-être  sa  vie,  comparut  devant 
le  tribunal  et  dit  aux  juges  ren  regardant  l'accusé  :  Bouvet^ 
je  ne  le  reconnais  plus.  Alors  Bouvet,  honteux,  revint  sur  ses 
dédaratiofis.  11  confessa  que  ses  aveux  étsdent  basés  sur  des  sup- 
pasiûona,  et  que  ces  suppositions,  il  les  avait  ensuite  reconnues 
fausses  ^  Dès  lors  l'accusation  contre  Moreau  manquait  de  base. 

Bëgoier  avait  mandé  les  défenseurs  du  général  et  les  avait 
invités  a  à  ne  se  laisser  pas  aller  à  de  coupables  indiscrétions  ^  »  ; 
3  ne  réussit  pas  à  les  intimider  et  à  les  empêcher,  notamment, 
d'aborder  la  question  de  compétence  ^.  Les  avocats  avsdent  beau 
jeu  de  plaider  rincoo^étence;  la  loi  exigeait  en  effet  ou  le  jury 


^Faariel,  179,  341. 

^  Nouv.  acq  fr.,  3556,  fo  18. 

*  Audience  du  9  prairial  an  XIL 


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m  LES  ÉMIGRÉS  ET  LA  SOaÉTÈ  FRANÇAISE 

OU  la  haute  cour,  dès  lors  le  tribunal  criminel  et  spécial  n'avait 
rien  à  voir  dans  l'affaire.  Le  rapporteur  Thuriot  répondit  plaisam- 
ment :  «  La  haute  cour  ne  peut  être  constituée  que  si  le  Corps  légis- 
latif en  nomme  trois  membres  ;  ira-t-on  suspendre  le  cours  de  la 
justice?  N'est-il  pas  plus  naturel  et  plus  juste  que  la  cour  crimi- 
nelle continue  le  procès  qu'elle  a  déjà  commencé?  »  Cet  argument 
suffit  à  l'ancien  régicide  pour  faire  prévaloir  une  opinion  contraire 
au  texte  comme  à  l'esprit  de  la  loi. 

Georges  Cadoudal,  intrépide  sur  le  banc  des  accusés  comme  au 
milieu  des  combats,  montra  dans  ses  réponses  une  énergie  railleuse. 
Croyant,  comme  tous  les  accusés,  au  meurtre  de  Pichegru,  il  disait 
à  ses  juges  :  «  Si  l'on  me  trouve  étranglé,  ce  n'est  pas  moi  qui 
aurai  pris  cette  peine.  »  Feignant  de  se  méprendre  sur  le  nom  de 
Thuriot,  il  l'appelait  Tue-Roi.  A  l'entendre,  on  n'aurait  jamais  cru 
qu'il  se  savait  désigné  pour  le  sacrifice.  D'ailleurs,  il  avouait  les 
faits  articulés  contre  lui,  mais  il  taisait  avec  opiniâtreté  ceux  qui 
auraient  pu  compromettre  ses  complices  ou  les  royalistes  chez  les- 
quels il  avait  trouvé  un  abri. 

Moreau  avoua  ses  entrevues  avec  Pîchegru,  mais  il  déclara  que 
son  seul  motif,  en  se  rapprochant  de  son  ancien  frère  d'armes,  avait 
été  de  lui  ménager  le  retour  dans  sa  patrie.  Il  reconnut  que  dans 
ses  entrevues  il  avait  été  initié  à  de  vagues  projets  contre  le  gou- 
vernement, mais  ces  tentatives  lui  avaient  paru  si  peu  réalisables, 
qu'il  n'avait  pas  cru  de  son  devoir  de  les  dénoncer.  Bref,  il  per- 
sista dans  les  explications  qu'avait  déjà  données  sa  lettre    au 
Premier  consul.  Le  président  Hémar,  dans  l'interrogatoire,  se  mit 
à  reprocher  au  général  républicain  les  récompenses  qu'il  avait 
obtenues  et  le  taxa  d'ingratitude;  alors  Moreau  mit  en  regard  de 
ses  émoluments  les  glorieux  souvenirs  de  Rastadt,  de  Biberach, 
d'Engen  et,  de  Hohenlinden,  et  les  acclamations  de  l'auditoire 
apprirent  au  magistrat  que  les  réponses  de  Moreau  n'étaient  pas 
moins  victorieuses  que  ses  armes.  Le  récit  de  ces  incidents  était 
chaque  soir  colporté  dans  les  salons,  comme  dans  les  cafés  de 
Paris;  on  était  mal  venu  à  traiter  sévèrement  Moreau.  Montrond 
se  trouvait  auprès  de  M""*  Hamelin,  lorsque  le  colonel  Colbert  vint 
lui  dire  :  «  Moreau  pleure.  —  A  sa  place,  répondit-elle,  vous  infec- 
teriez de  votre  terreur  tous  nos  appartements  •.  »  Moreau  deuieura 
ferme,  son  langage  fut  digne  :  «  Juges,  dit-il  en  terminant  sa 
défense,  depuis  la  victoire  de  Hohenlinden  jusqu'à  mon  arrestation, 
mes  ennemis  n'ont  jamais  pu  me  trouver  ni  me  chercher  d'autres 
crimes  que  la  liberté  de  mes  discours!...  Pouvais-je  croire  que 

*  Nouv.  acq.  fr.,  3556,  ^  16. 


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sous  LE  RÈGNE  DE  NAPOLÉON  1«  225 

tette liberté  fût  un^ crime?...  Ceux  qui  conspirent,  blàment-ils  sî 
hautement  ce  qu'ils  n'approuvent  pas?...  »  La  cause  de  Moreau 
pouvîdt  être  perdue  devant  ses  juges,  elle  était  déjà  gagnée  devant 
î*opinion. 

A  mesure  que  les  débats  se  poursuivaient,  des  scènes  émou- 
vantes venaient  impressionner  l'auditoire.  Tantôt  c'étaient  des 
accusés  qui  montraient  au  public  et  aux  juges  leurs  mains  meur- 
tries par  la  torture.  Puis  un  débat  touchant  s'établit  devant  le 
tribunal  entre  MM.  de  Polignac.  Armand  demanda  qu'on  épargnât 
son  jeune  frère  et  s'offrit  en  victime.  Jules  s'écria  de  son  côté  : 
«  Celui  qu'il  faut  épargner,  c'est  mon  frère,  l'appui  des  siens, 
un  père  de  famille.  »  Le  président  Hémar,  étranger  à  tous  ces 
nobles  mouvements  de  l'âme,  dit  enfin  après  douze  jours  :  «  Les 
débats  sont  terminés.  » 

Lorsque  les  juges  se  retirèrent,  la  plus  grande  incertitude  cou- 
vradt  le  sort  de  Moreau.  Les  affidés  de  l'empereur  s'agitaient  pour 
obtenir  une  sentence  de  mort;  ils  voulaient  que  le  rival  de  leur 
madtrc  fût  humilié  par  une  grâce.  Napoléon  ne  craignit  pas  d'in- 
tervenir lui-même;  il  pressa  Gorvisart,  beau-frère  de  Desmaisons, 
de  solliciter  de  ce  magistrat,  l'un  des  juges,  la  condamnation  de 
Moreau  :  «  Allez  trouver  Bourrienne,  lui  dit-il,  et  entendez-vous 
avec  lui  pour  le  ramener  à  des  idées  plus  raisonnables.  »  Savary 
était  là,  comme  il  avait  été  à  Vincennes  ;  il  se  tenait  dans  l'anti- 
chambre, à  portée  de  l'oreille  des  juges.  Pendant  la  délibération, 
Hémar  et  Thuriot  ouvraient  souvent  la  porte  ;  on  les  voyait  con- 
férer avec  lui.  Après  un  de  ces  entretiens,  le  rapporteur  Thuriot 
rentra  et  insista  avec  une  énergie  croissante  pour  que  la  peine 
capitale  fût  appliquée  à  Moreau  :  «  C'est,  dit-il,  une  affaire  poli- 
tique; il  y  a  des  sacrifices  nécessaires  à  la  sûreté  de  l'État,  et, 
d'ailleurs,  si  Moreau  est  condamné,  l'empereur  fera  grâce.  —  Et  à 
nous,  qui  nous  la  fera?  »  répondit  Clavier,  l'un  des  juges.  Dès  lors 
sept  voix  contre  cinq  se  prononcèrent  pour  épargner  Moreau.  Le 
président  Hémar,  le  rapporteur  Thuriot,  Bourguignon,  Selves  et 
oranger  votèrent  pour  la  mort.  Martineau,  Desmaisons,  Rigaut, 
Lecourbe,  Laguillaumye,  Dameuve,  Clavier,  votèrent  contre  la 
mort.  La  délibération  ayant  été  suspendue  quelques  instants, 
l'opinion  d'un  des  juges  vint  à  changer,  et  ils  se  retrouvèrent 
hait  contre  quatre  pour  condamner  Moreau  à  deux  ans  de  prison  *. 
L'emprisonnement  fut  aussi  prononcé  contre  Jules  de  Polignac, 

*  Une  intéressante  brochure  de  Lecourbe,  Tua  des  juges,  donne  tous  les 
détails  de  la  délibération  :  Opinion  sur  la  conspiration  de  Moreau,  par 
Lecourbe.  Paris,  1814. 

%  OCTOBRB  1887.  15 


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226  LES  ÉMIGRÉS  ET  U  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE 

Léridao,  Roland  et  Hisay;  mais  la  peine  de  mort  fut  infligée  i  la 
plupart  des  accusés. 

L'arrêt  fut  accueilli  avec  consternation;  on  était  las  des  san- 
glantes hécatombes,  et  l'empereur  lui-même  comprit  qu'il  lui  serait 
salutaire  de  se  montrer  plus  clément  que  les  juges.  Il  ût  grâce 
aux  dénonciateurs  et  commua  la  peine  de  mort  prononcée  contre 
Rochelle,  Armand  de  Polignac  et  M.  de  Rivière.  Mais,  au  premier 
moment,  lorsqu'il  connut  les  deux  années  de  prison  de  Moreau, 
il  ne  put  pas  maîtriser  sa  colère.  A  la  réception  qui  suivit  le  juger 
ment,  apercevant  Lecourbe,  l'un  des  juges,  il  fondit  sur  lui  avec 
emportement,  l'appela  juge  prévaricateur^  le  chassa  publiquement 
et  le  fit  destituer. 

Quelques  joui*s  après,  le  ïk  juin,  Bourrienne  se  trouvait  à  Saint- 
Cloud  auprès  de  l'empereur.  Celui-ci,  parlant  des  propos  dont  l'écho 
arrivait  jusqu'à  lui  :  «  Qu'on  parle  tant  qu'on  voudra,  dit-il,  mais 
que  je  ne  l'entende  pas.  »  U  se  plsdgnit  aussi  de  Lacuée  :  «  Il  allait 
clabaudant  pour  Moreau,  lui,  mon  aide  de  camp.  »  Arrivant  à 
Moreau,  il  s'excusa  de  son  acharnement  contre  le  général  sur  la 
pression  que  Real  lui  avait  fait  subir  ;  puis,  appréciant  la  conduite 
de  son  rival,  il  dit  qu'il  était  mou,  indolent,  lui  reprocha  de  fumer, 
d'aimer  trop  la  bonne  chère,  pas  assez  la  lecture,  et  d'être  beaucoup 
au-dessous  de  sa  réputation...  ;  passant  ensuite  à  ses  propres  griefs  : 
<<  Il  a  blâmé  tous  mes  actes,  dit-il,  tourné  en  ridicule  la  Légion 
d'honneur,  déprécié  mes  campagnes  et  mon  gouvernement;  je  suis 
sur  le  trône  et  le  voilà  en  prison.  Bien  certainement,  je  lui  aurais 
£sdt  grâce,  mais  son  nom  aurait  cessé  d'être  un  drapeau  pour  ces 
imbéciles  de  royalistes  ^  » 

L'empereur  avait  trouvé  ses  magistrats  trop  doux;  après  cette 
énumëration  des  crimes  de  Moreau,  peut-être  pourra-t-on  les  juger 
bien  sévères. 

H.    FORNERON. 

La  fin  prochaiaement. 


*•  Bourrienne,  VI,  113  et  suiv. 


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LE    BILAN 

DE 


LA  POLITIQUE  COLONIALE 


Tant  que  la  politique  colouiale  était,  pour  ainsi  dire,  à  Tétat 
aîgu,  tant  que  les  forces  vives  de  la  France  étaient  engagées  à 
fond  dans  les  expéditions  de  Tunisie,  du  Tonkin  et  de  Madagascar, 
toute  discussion  était  difficile,  sinon  impossible.  Le  patriotisoid 
commandait  la  plus  extrême  réserve  :  il  s'agissait  non  de  discuter, 
mais  de  lutter  pour  tirer  d'un  mauvais  pas  Thonneur  et  la  puissance 
de  la  France.  Maintenant  qu'une  accalmie,  au  moins  momentanée, 
s'est  produite,  peut-être  n'est-il  pas  inutile  de  reprendre  la  ques- 
tion en  l'élargissant,  de  soumettre  à  un  examen  d'ensemble  les 
résultats  de  la  politique  coloniale  française,  en  plaçant  en  regard, 
d'une  part,  les  charges  que  les  colonies  imposent  à  la  métropole, 
d'autre  part,  les  bénéfices  qu'elles  peuvent  lui  procurer,  et  en 
faisant  porter  cette  comparaison  successivement  sur  l'Algérie,  sur 
le  groupe  de  nos  anciennes  colonies  et  sur  celui  de  nos  nouvelles 
possessions.  On  a  dressé  le  bilan  général   de  la  république,  il 
convient  de  dresser  le  budget  spécial  de  nos  colonies;  il  importe 
de  rechercher  si,  dans  l'état  de  détresse  financière  oii  nous  nous 
trouvons,  le  budget  de  nos  possessions  d'outre-mer  ne  nous  offre 
pas  les  éléments  d'une  notable  partie  des  économies  rendues  aussi 
urgentes  qu'indispensables  par  le  gaspillage  républicain. 

I 

Notre  empire  colonial  comprend  les  pays  suivants  : 

EN  ASIE  : 

La  Cocbinchine  française  avec  60  000^""»  de  superficie  et  1  689  984  habitants. 
L'Inde    française   (Pondi- 

chéry,    Mahé,   Yanaon, 

Karikal,  Ghandernagor, 

Surate,  etc.) 508  —  282  723       — 

A    reporter.     .    .         60508  1 972  707 


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228  LE  BILAN  DE  U  POUTIQUE  COLONIALE 

Reports.     .    .  60  508  1972707 

Le  Tonkin avec  90  000^»' de  superficie  et  9  000  000  habitants, 

L'Annam 22  000  —  2  000000       — 

Les  provinces  laotiennes 

et  le  pays  des  Mois.    •        100  000  —  50  000       — 

Le  Cambodge 10  000  —  1 000  000        — 

EN  AFRIQUE   : 

L'Algérie 479  000             —  3  310  000  — 

La  Tunisie 116  000            —  2100  000  — 

Madagascar 480  000            —  4  000  000  — 

Sainte-Marie   de  Mada- 
gascar  •  165            —  7100  — 

La  Réunion 2  600            —  169000  — 

Nossi-Bé 293             —  9  500  — 

Mayotte  et  Comores.  .    .  370             —  9  000  — 

Obock  et  Tadjourah.     .  1 200             —  22  000  — 

Sénégal  et  dépendances,  (indéterminée)    —  198  000*  — 
Établissement  '  du    golfe 
de  Guinée,  Gabon,  de  la 
Côte-d'Or,  Grand-Bas- 
sam,   Assinie,    Porto- 

Novo »                  —  »  — 

Congo  français.    ...  670000             —  ?  — 

EN  AMÉRIQUE   : 

La  Guyane 288  000  —  20  300  — 

La    Martinique.    ...  988  —  167000  — 
La  Guadeloupe  et  dépen- 
dances   1380  —  183  0002  — 

Saint-Pierre  et  Miquelon.  235  —  5  700  — 

EN  OCéANIB   : 

La  Nouvelle-Calédonie.  .  21000  —  61000       — 

Tahiti,  Moorea,Tuamotu, 

Marquises ,    Gambier , 

Râpa 3400  —  25000       — 

Iles  Kerguelen.    ...  637  —  Inhabitées 

Total.     .    .    .      2  348  776  —  24  311 307       — 

Les  pays  compris  dans  cette  nomenclature  forment  des  catégo- 
ries très  diverses,  suivant  qu'on  les  envisage  d'après  la  date  de 
leur  occupation,  d'après  le  Ûen  qui  les  rattache  à  la  France  et  le 

*  D*après  le  rapport  de  M.  Etienne,  sur  le  budget  des  colonies  en  1887  ^ 
189  584,  à  la  date  de  1884. 
a  Ibid.,  200  321,  à  la  date  de  1884. 


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LE  BILAN  DE  U  POLITIQUE  COLONIALE  229 

régime  aaquel  ils  sont  soumis,  enfin  d'après  la  natare  diverse  des 
ressources  qu'ils  peuvent  offrir  à  la  colonisation. 

Au  point  de  vue  de  la  date  de  l'occupation,  il  faut  distinguer 
trois  groupes  très  distincts  : 

l""  Les  anciennes  colonies,  débris  du  vieil  empire  colonial  de  la 
monarchie  (l'Inde,  la  Réunion,  la  Guyane,  les  Antilles,  Saint-Pierre 
et  Hiquelon;  en  tout,  827  000  habitants); 

2*"  Les  colonies  conquises  sous  le  gouvernement  de  Juillet  et 
sons  le  second  Empire  (Algérie,  Cochinchine,  Sénégal,  Nossi-Bé, 
Hayotte,  Obock,  Sainte-Marie  de  Madagascar,  établissements  du 
golfe  de  Guinée  et  de  la  Côte-d'Or,  Nouvelle-Calédonie,  Tahiti^ 
Marquises,  îles  Kerguelen;  en  tout,  5  332  000  habitants); 

3^  Les  colonies  ou  pays  de  protectorat  occupés  depuis  1870 
(TookiD,  Annam,  Laos,  Cambodge,  Tunisie,  Madagascar,  Congo; 
en  tout,  18  170  000  habitants). 

An  point  de  vue  de  la  nature  du  lien  qui  les  unit  à  la  France, 
ces  mêmes  pays  forment  également  trois  groupes  : 

1**  L'Algérie,  possession  directement  unie  à  la  France,  assimilée 
à  la  métropole,  relevant  des  différents  départements  ministériels, 
n'ayant  point  de  budget  spécial,  compose,  à  elle  seule,  une  classe 
spéciale; 

2""  Les  colonies  proprement  dites  (Cochinchine,  Inde,  Réunioa, 
Nossi-Bé,  Mayotte,  Sainte-Marie  de  Madagascar,  Obock,  Sénégal, 
golfe  de  Guinée,  Côte-d'Or,  Congo,  Guyane,  Antilles,  Saint-Pierre 
et  Miquelon,  Nouvelle-Calédonie,  Tahiti,  Hébrides,  îles  Kerguelen) 
relèvent  du  département  de  la  marine  et  des  colonies  :  elles  sont 
placées  sous  la  souveraineté  de  la  France,  mais  soumises  à  des  lois 
ispéciales,  à  un  régime  particulier  qui  varie  pour  chacune  d'elles  ;  ni 
les  lois  militaires,  ni  les  lois  fiscales,  ni  les  lois  douanières  de  la 
métropole  n'y  sont  applicables;  leur  budget  est  distinct  du  budget 
métropolitain  ; 

3*  Enfin,  les  pays  placés  sous  le  protectorat  de  la  France  (Tonkin, 
Annam,  Laos,  Cambodge,  Tunisie,  Madagascar)  composent  un 
dernier  groupe  tout  à  fait  distinct  des  deux  premiers  :  ils  restent 
nominalement  soustrsdts  à  la  souveraineté  de  la  France  et  relèvent 
du  département  des  affaires  étrangères. 

Si  l'on  envisage  enfin  nos  possessions  au  point  de  vue  des 
ressources  qu'elles  peuvent  offrir  à  la  colonisation,  on  reconnaît 
qu'elles  se  rapportent  aux  trois  types  de  colonies  définis  depma 
longtemps  par  la  sdence  géographique  et  par  la  science  écono- 
mique :  colonies  stratégiques,  colonies  d'exploitation,  colonies  de 
peuplement. 
Les  premières  sont  celles  qui,  en  raison  de  leur  peu  d'étendue. 


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230  LK  BILAN  DE  U  POLITIQUE  GOLOHULE 

de  leur  mauvais  climat  oa  de  leeir  stérilité,  ne  se  prêtent  im  i  rimmi- 
gratioD,  ni  même  à  des  échanges  oommercianx  actifs  et  n'ont  de 
valenr  que  ocmime  peints  de  relâche  ou  de  ravitaillement  pour  la 
marine  nationale,  comme  positions  dominant  une  mer  ou  un  détroit, 
comme  arsenaux  ou  places  d'armes  destinées  à  faciliter  une  expé- 
dition maritime.  Les  Antilles,  la  Réunion,  Mayotte,  Nos^-Bé,  Obock, 
Saint-Werre  et  Miquelon,  Tahiti,  les  Marquises,  les  fles  Kerguelen, 
rentrent  dans  cette  catégorie. 

Les  colonies  d'exploitation  peuvent  avon*  aussi  une  utilité  au 
point  de  vue  stratégique;  mais  leur  principal  avantage  consisite 
dans  les  débouchés  qu'elles  offrent  aux  exportations  métropolitaines 
ou  dans  le  produit  de  la  tnilture  par  les  indigènes  :  ce  «ont,  pour 
ainsi  dire,  de  vastes  fermes  ou  des  comptoirs  qu*un  petit  nombre 
d'Européens  suffisent  à  diriger  et  qui  devienn^t  facilement  des 
sources  d'abondantes  richesses  pour  la  mère  patrie  ;  elles  ne  peu- 
vent presque  jamais,  en  raison  de  leur  climat,  être  des  colonies 
de  peuplement.  Le  type  de  ces  colonies  est  pour  l'Angleterre, 
nnde;  pour  les  Pays-Bas,  Java  et  Sumatra.  Parmi  les  colonies 
françaises,  la  Cochinchîne,  nos  comptoirs  de  Tlnde,  le  Tonkin, 
FAnnam,  le  Laos,  le  Cambodge,  le  Sénégal,  les  établissements  du 
golfe  de  la  Guinée,  ceux  de  la  Côte-d'Or  et  le  Congo  ne  peuvent 
être  que  des  colonies  d'exploitation. 

Les  colonies  de  peuplement  sont  celles  qui,  par  leur  étendue, 
leur  cFimat  et  la  fertilité  de  leur  sol,  permettent  aux  Européens  de 
s'y  établir,  d'y  cultivCT  eux-mêmes,  de  s'y  multiplier,  parfois  même 
d'éliminer  à  la  longue  la  race  aborigène.  Nous  avons  eu  autrefois, 
en  Louisiane  et  au  Canada,  les  plus  belles  des  colonies  de  peuple- 
ment; l'Angleterre  possède  actuellement  trois  des  meilleures,  ea 
Australie,  a,u  Cap  et  au  Canada.  Celles  dont  nous  disposons  encore 
aujourdTiui  sont  :  la  Nouvelle-Calédonie,  Madagascar,  la  Cruyane 
dans  une  certaine  mesure,  mais  surtout  l'Algérie  et  la  Tunisie,  q» 
sont  i  la  fois  des  colonies  de  peuplement,  des  colonies  d'exploita- 
tion et  des  positions  stratégiques  de  prenner  ordre. 

Cette  énumération  et  cette  classification  ne  sont  que  trop  arides; 
maïs  elles  étaient  nécessaires  pour  fixer  les  idées  et  pour  préciser 
les  points  à  examiner.  Après  avoir  ainsi  èdsûrd  le  terrain,  nous 
aîtons  rechercher  ce  que  nous  coûtent  nos  différentes  colonies,  en 
argent  et  en  hommes,  et  ce  qu'elles  nous  rapportent,  au  quadruple 
point  de  vue  des  finances,  du  commerce,  de  l'émigration  et  de 
Hnlluence.  Nous  étudierons  séparément  l'Algérie,  les  colonies  pro- 
prement ^tes  et  les  pays  de  protectorat. 


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LS  BIUN  d£  U  POilTIQUfi  OÛLONULE  231 

II 

De  TAIgérie,  on  ne  peut  dire  id  qu'un  mot.  Le  sujet  est  trop 
vaste  pour  être  abordé  en  quelque  sorte  éplsodiquerniHit.  Il  mérite 
une  élude  spéciale  et  approfondie  qui  a  déjà  été  faite.  Il  suffira 
donc,  pour  ne  pas  paraître  omettre  un  point  si  important»  de  cons- 
tater sommairement  Tétat  actuel  de  notre  grande  possession  africaine. 

Sous  le  rapport  budgétaire,  on  ne  peut  que  s'en  référer  pure- 
ment et  simplement  aux  tableaux  annexés  au  projet  de  budget  de 
4888,  qui  a  été  déposé,  le  22  mars  dernier,  par  le  ministère  Goblet. 
D'après  ces  tableaux,  les  dépenses  ordinaires  des  services  civils 
ont  oscillé,  en  dirans  (187/4  à  1884),  entre  31  et  46  millions  de 
francs,  et  les  dépenses  militaires  entre  51  et  81  millions.  Il  faut  y 
ajouter  les  dépenses  extraordinaires  des  travaux  publics,  qui  ont 
Yarié  de  10  à  22  millions,  soit  une  dépense  totale  de  92  millions 
au  mimmumy  de  149  au  maximum^  contre  des  recettes  s'élevant 
à  33  millions  au  moins,  à  42  millions  au  plus.  D'après  le  budget 
en  cours  (1887),  les  chiffres  sont  les  suivants  : 

Dépenses   ordinaires  civiles 45  332  491  £r.  1 

—  extraordinaires  civiles  (garantie  f 

d-înlérêts) ^3  658  797       M230402D6fr. 

—  ordinaires  militaires 54  048  968       j 

Recettes  de  tonte  nature 43  734  :?03 

Excédent  des  dépenses 79  305  953 

De  ce  tableau,  il  résulte  que  les  recettes  suffisent  à  couvrir  les 
dépenses  ordinaires  des  services  civils.  Quant  aux  dépenses  mili- 
taires, il  est  difficile  de  déterminer  dans  quelle  proportion  exacte 
elles  dérivent  pour  nous  de  Toccupation  de  l'Algérie  :  le  corps 
d*armée  spécial  que  nous  y  entretenons  et  qui  vient  s'ajouter  aux 
dix-huit  de  notre  territoire  européen  assure  en  effet  à  notre  puis- 
sance militaire  un  complément  précieux  et  dont  les  circonstances 
ne  nous  permettraient  probablement  pas  de  nous  priver,  alors  même 
que  nous  n'aurions  pas  pied  sur  la  terre  d'Afrique.  On  peut  donc 
admettre  que,  si  notre  budget  de  la  guerre  se  trouve  grevé  dans 
une  certaine  mesure,  du  fait  de  l'Algérie,  cet  accroissement  est 
loin  d'équivaloir  à  la  totatité  des  dresses  militaires  qui  se  font 
dans  cette  possession. 

Quels  sont,  d'autre  part,  les  avantages  que  nous  retirons  de 
l'Algérie?  Cette  possession  est  placée,  sauf  de  très  légères  déro- 


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232  LE  BILAN  DE  LA  POLITIQUE  COLONULE 

gâtions,  sous  l'empire  du  même  tarif  douanier  que  la  métropole  et 
nous  y  faisons  un  commerce  déjà  considérable  qui  semble  devoir 
prendre  une  rapide  extension.  En  1885,  nous  y  avons  importé 
pour  167  660  000  francs  de  marchandises,  dont  lOâ  millions  de 
francs  de  produits  manufacturés,  et  nous  en  avons  reçu  pour 
123  555  000  francs  de  marchandises,  soit,  en  tout,  plus  de  290  mil- 
lions de  francs,  alors  que  tous  les  autres  pays  réunis  ne  font,  avec 
TAlgérie,  que  pour  124  millions  de  francs  d'échange  (55  millions 
à  l'importation,  69  à  l'exportation  *).  L'Algérie,  d'autre  part,  grâce 
à  la  douceur  du  climat,  à  la  fertilité  de  son  sol  et  à  sa  proximité 
de  la  France,  offre  des  ressources  exceptionnelles  à  la  partie  déshé- 
ritée ou  aventureuse  de  notre  population;  bien  que  l'immigration» 
surtout  l'immigration  française,  n'y  ait  pas  encore  pris  tout  le 
développement  que  l'on  pourrait  souhaiter,  il  ne  faut  pas  perdre 
de  vue  que  la  population  s'y  accroît  très  rapidement  (2  400  000 
habitants  en  1872;  2  870  000  en  1876;  3  310  000  en  1881)  et  que, 
dès  cette  dernière  date,  234  000  Français,  sur  470  000  Européens  \ 
y  étaient  déjà  établis.  Enfin,  au  point  de  vue  de  notre  inûuence 
dans  la  Méditerranée,  nul  n'ignore  combien  notre  domination  en 
Algérie  accroît  nos  forces,  combien  nous  aurions  à  redouter  la 
présence  de  toute  autre  puissance  sur  cette  vaste  étendue  de  côtes 
situées  en  face  et  à  courte  distance  de  notre  littoral  méridional. 
On  le  voit,  les  charges  que  nous  impose  l'Algérie  ne  sont  pas 
sans  compensation.  11  n'en  va  malheureusement  pas  de  même  pour 
nos  anciennes  colonies,  encore  moins  pour  nos  colonies  nouvelles, 
encore  bien  moins  pour  les  pays  de  protectorat,  sauf  une  exceptioa 
unique  en  ce  qui  concerne  la  Tunisie. 


111 

Parlons  d'abord  des  colonies  proprement  dites.  Elles  se  divisent, 
au  point  de  vue  législatif,  en  deux  classes  :  les  unes  régies,  sous 
le  rapport  de  leur  législation  organique,  par  la  loi  et  les  décrets 
rendus  en  conseil  d'État  (Martinique,  Guadeloupe  et  Réunion); 
les  autres  soumises  au  régime  des  décrets  simples.  En  ce  qui  con- 
cerne leur  organisation  intérieure,  elles  peuvent  également  se  par- 
tager  en  deux  catégories  :  celles  qui  sont  dotées  d'institutions 

*  Voy.,  dans  les  Annales  du  commerce  extérieur  {France,  Faits  commerciaux) , 
VExposé  comparatif  de  la  situation  économique  de  la  France  pour  la  période 
1869-1886. 

2  Dénombrement  de  1881.  {Répertoire  de  droit  administratif,  V*.  Algérie^ 
H»  51.) 


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LE  BILAN  DE  U  POLITIQUE  GOLONULE  23} 

représcDtatives  réglant  les  questions  d'impôt  (Martinique,  Guade- 
loupe, Réunion,  Guyane,  Sénégal,  Inde  et  Cochinchine),  et  celles 
où  ces  questions  sont  réglées  par  le  gouverneur  et  le  conseil  d'ad- 
mîoistration.  Dans  les  premières,  les  attributions  du  pouvoir  exé- 
cutif sont  exercées  par  le  gouverneur,  assisté  du  directeur  de 
Tintérieur,  du  chef  du  service  judiciaire,  du  chef  du  service  admi- 
nistratif, du  vice-recteur  et  du  chef  du  service  de  santé.  Le  conseil 
privé,  placé  à  côté  du  gouverneur  pour  éclairer  ses  décisions,  tient 
Ueu  de  conseil  d'État.  Les  conseils  généraux,  élus  par  le  suffrage 
universel,  ont,  outre  les  pouvoirs  des  conseils  généraux  de  la  métro- 
pole, le  droit  de  voter  les  impôts,  de  régler  le  budget  colonial,  de 
fixer  les  tarifs  de  douane  ou  d'octroi  de  mer  à  l'entrée  dans  chaque 
colonie. 

Quant  au  régime  financier  de  nos  colonies,  il  repose  sur  un 
principe  extrêmement  simple  et  peut  se  résumer  en  deux  mots* 
Leurs  budgets  sont,  du  moins  en  théorie,  absolument  distincts  de 
celui  de  l'État.  Ils  comprennent,  aux  termes  de  l'article  5  du 
sénatus-consulte  du  4  juillet  1866  :  d'une  part,  «  les  recettes  de 
toute  nature  autres  que  celles  provenant  de  la  vente  ou  de  la  ces- 
sion d'objets  payés  sur  les  fonds  généraux  du  trésor  et  des  retenues 
sur  1^  traitements  inscrits  au  budget  de  l'État  »;  d'autre  part, 
«  toutes  les  dépenses  autres  que  celles  relatives  au  traitement  du 
gouverneur,  au  personnel  de  la  justice  et  des  cultes,  au  service 
du  trésorier-payeur  et  aux  services  militsdres  ».  D'après  l'article  6 
du  même  décret,  «  des  subventions  peuvent  être  accordées  aux 
colonies  sur  le  budget  de  l'État.  En  revanche,  des  contingents 
peuvent  leur  être  imposés  jusqu'à  concurrence  des  dépenses  civiles 
maintenues  au  compte  de  l'État  par  l'article  d-dessus  et  jusqu'à 
concurrence  des  suppléments  coloniaux  de  la  gendarmerie  et  des 
troupes.  La  loi  annuelle  de  finances  règle  la  quotité  de  la  subven- 
tion accordée  à  chaque  colonie  ou  du  contingent  qui  lui  est 
imposé  )>. 

Ainsi,  de  tous  les  produits  des  impôts,  de  toutes  les  recettes 
effectuées  aux  colonies,  l'État  ne  se  réserve  que  le  produit  de  son 
donuône  dans  la  Nouvelle-Calédonie,  les  retenues  destinées  à  ali- 
menter la  caisse  des  retraites  et  le  prix  de  vente  ou  de  cession  des 
objets  lui  appartenant.  Il  est  vrai  que  la  loi  prévoit  l'établissement 
de  contingents  coloniaux  en  faveur  de  la  métropole;  maûs,  en  fait, 
nous  ne  voyons  figurer  au  budget  de  1887  qu'une  somme  de 
2  637  396  francs  provenant  de  ces  contingents  (1  809  346  francs 
de  la  Cochinchine,  624  130  francs  d'autres  colonies  et  203  920  fr. 
représentant  le  remboursement  des  frais  de  contrôle  et  de  surveil- 
lance des  chemins  de  fer  coloniaux).  Au  contraire,  l'État  assume, 


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234  LE  BfUN  BE  U  POLITIQUE  COLONIALE 

SOUS  la  dénomiDation  de  dépenses  de  souveraineté^  ht  majeure 
partie  des  dépenses  des  colonies  (armée,  marine,  justice,  traitement 
des  gOQvemenrs),  et  il  contribue  largaaent  aux  autres  dépenses 
par  les  subventions  que  la  loi  budgétaire  accorde  diaque  année  à 
nos  colonies. 

Quelle  est  l'importance  de  ces  sacrifices?  Le  projet  de  budget 
rectifié  pour  1888  et  le  rapport  de  M.  Etienne  sur  le  budget  des 
colonies  pour  1887  nous  mettent  à  même  de  répondre  très  exacte- 
ment à  celte  question. 

D'après  le  projet  de  budget  de  1888,  il  sera  alloué  au  ministre 
de  la  marine,  pour  le  service  coloDÎal,  des  crédits  s'élevant  à  la 
somme  de  40  740 124  francs  et  ainsi  répartis  par  chapitres  : 

1.  Personnel  de  radmînistratioû  centrale 377  700  fr. 

î.  Matériel  —  20  000 

3.  Personnel  des  services  civils  aux  colonies i  489  610 

4.  —         de  ht  justice                   —           1478  417 

5.  —         des  cultes                       —           618589 

^        —         des  services  militaires    —           6  787  378 

7.  Ageots  des  vivres  et  du  matérieL 769891 

B«  Frais  de  voyages  par  terre  et  par  mer  et  dépenses  acces- 
soires  ,  1376829 

9.  Missions  coloniales 70  000 

10.  Vivres 6  599  567 

11.  Hôpitaux 2  559  714 

ft.  Matériel  (services  civils) 161525 

<3.        —      (     —      militaires) 1 706  630 

14.  Dépenses  diverses  et  d'intérêt  général 838  218 

15.  SubvttitîoD  au  service  local  des  colonies 2221 153 

1«.  Ghemta  île  ler  et  port  de  la  Réunion  (garantie  d  intérêt),  i  311  diâ 

17«           —           de  Dakar  à  8aint-LouiA I91649(^ 

18.  Routes  et  cbexmns  de  fer  dans  le  Haut-Sénégal.  .    .    .  193774 

19.  Câble  télégraphique  sous-marin  du  Tonkin 615  000 

20.  Transportation  (personnel) 5  541705 

2î.             —           (matériel) i    .    .    .     .     .  1484  600 

2Î.  Relëgation    (personnel) 1300  894 

29.          —         (matériel) 1  301  OÛO 

T^tal.    .    .    .    4a  740 124 

Eb  éèfelqnant  de  ce  total  les  dépenses  concernant  le  service 
pénitentiaire  et  cetai  de  la  relégation,  qiri  ne  sont  pas,  i  propre- 
ment psfcrier,  (les  «i^nses  coloDiaies  et  qui  s'éJèvent  ensemble  4 
»  688 199  friocs,  y  reste,  pour  le  service  rteltemem  colonbJ 


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LE  BILAS  DE  U  POLITIQUE  COLONULK  SES 

Dms  soB  intéressant  rapport  pour  1887,  H.  Etienne  avait  déteiw 
nûné,  en  décomposant  cette  somme,  la  part  afférente  à  chacune  de 
nos  colonies.  Son  calcul  comfurenait,  il  est  vrai,  le  service  péniten- 
tiaire, ainsi  que  celui  de  la  relégation,  et  il  portait  non  sur  le  chiffre 
de  41 12Â  0Â9  francs  voté  par  les  Chambres,  mais  sur  celai  de 
il  620  692  francs  proposé  par  la  commission  du  budget.  Après  avcnr 
effectué,  de  ce  double  chef,  les  rectifications  nécessaires,  on  arrive 
2aa  résultats  suivants,  peu  différe&ts  de  ceux  que  doimerait  le 
projet  de  budget  pour  1888  : 

Martinique 2  043  774  fr. 

Guadeloupe 2122982 

Réunk». 3187  248 

8ainte-Marie  de  Madagascar 35  Od§ 

Guyane  (sans  le  service  pénitentiaire).     .  1275162 

NouveUe-Calédonie              —              .    .  2  716  485 

Sénégal 7  230182 

—    haut  fleuve 3  495  077 

Cochinchine 3  238  379 

Saint-Pierre  et  Miquelon 343  667 

Tahiti,  Marquises,  etc 8Î2  9(M 

Nosêi-Bé 252  643 

Mayotle 487  680 

Goaadres 95000 

Inde 529020 

Gabon 574  264 

Congo 1601798 

Câble  du  Tonkin 615  000 

Obock 441831 

Service    commun    (administration    cen- 
trale et  divers,  non  compris  les  dépenses 

de  relégation) 1729141 

Total.    .    .    .    32  527 184  £r. 

Cette  somme  est  bîeii  loin  de  représenter  la  totalité  des  charges 
gnenaa  colonies  imposent  à  ht  mère  patrie.  Il  convient  d^  ajouter, 
toat  d'abord,  la  solde  et  les  frais  de  transport  des  troupe»  de 
marine  envoyées  de  France  poar  tenir  garuiaon  dan9  nos  pos^ 
sessioQs  lointaioes^  ainsi  cfoe  les  frais>  de  voyage  d'un  eenain 
nombre  de  lEmtiooiiaires  cotoniavx  qui  se  rendent  à  kar  poste 
sor  des  hâximenta  de  l'État.  Ces  dépenses  métropolitaiiies  sont 
impstées  non  sur  le  service  cokmial,  mais  sur  le  service  i»»«ym»  du 
nûûstère  de  bt  marine  et  des  cotocôea.  Englobées  dans  l'ensetiUe 
de  ce  service,  elles  sont  très  difficiles  à  déterminer  d'une  manière 


I 


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236  LE  BILAN  DE  LÀ  POUTIOUE  COLONIALE 

précise  ;  mais  nous  pouvons  nous  en  rapporter  à  l'évaluation  d'un 
homme  dont  nul  ne  saurait  contester  la  compétence  ni  le  zèle  colo- 
nial, M.  Le  Myre  de  Vilers,  ancien  gouverneur  de  la  Gochinchine  et 
actuellement  notre  résident  général  à  Madagascar.  Il  y  a  quelques 
mois  à  peine,  dans  Y  Atlas  colonial  de  M.  Mager,  livre  consacré  à  la 
glorification  de  la  politique  coloniale,  M.  Le  Myre  de  Vilers  fit  pa- 
raître, sous  le  Utre  de  Statistique  comparée^  une  étude  très  courte 
et  de  la  plus  haute  valeur,  sur  les  conclusions  de  laquelle  nous 
aurons  à  revenir.  Il  cherche  notamment,  comme  nous  le  faisons 
nous-mêmes  en  ce  moment,  à  chiffrer  les  sacrifices  consentis  par  la 
France  à  ses  colonies,  et,  après  avoir  totalisé  les  crédits  ouverts 
sous  la  rubrique  de  Service  colonial  et  qui  ne  dépassaient  pas  alors 
27  602  &08  francs  (budget  de  1886;,  il  y  ajoute,  en  bloc,  la  somme 
de  29 140  926  francs,  représentant,  d'après  lui,  la  part  des  dépenses 
du  Service  marine  qui  sont  faites  pour  les  colonies.  «  Le  budget 
de  la  marine  ne  permettant  pas  de  déterminer  par  colonies  le 
montant  des  dépenses  militaires,  nous  avons  dû,  dit-il,  nous  con- 
tenter de  donner  la  dépense  totale,  et  il  nous  a  fallu  remonter  à 
1880,  le  dernier  exercice  où  les  crédits  se  trouvent  spécialisés.  » 
Admettons,  contre  toute  vraisemblance,  que,  depuis  cette  époque, 
il  n'y  ait  pas  eu  d'augmentation,  nous  avons,  de  ce  chef,  une  nou- 
velle somme  de  29  l&O  926  francs  à  porter  en  dépenses. 

Mais  ce  n'est  pas  tout.  La  défense  de  nos  colonies,  les  transports 
à  effectuer,  pour  l'Etat,  entre  elles  et  la  métropole,  nous  forcent  à 
entretenir,  d'une  part,  des  stations  locales  et,  d'autre  part,  deux  divi- 
sions navales,  celle  de  l'Atlantique  sud,  celle  des  mers  de  Chine, 
qui  ne  sersdent  pas  indispensables  sans  cela.  Les  mêmes  motifs 
nous  obligent  aussi  à  grossir  l'effectif  de  notre  marine  militaire 
dans  une  proportion  qu'il  n'est  pas  possible  de  préciser,  mais  qui 
ne  peut  manquer  d'être  considérsible.  Pense-t-on,  d'un  autre  côté, 
que  la  nécessité  d'avoir  avec  nos  colonies  des  relations  postales 
sûres,  régulières  et  rapides,  ne  soit  pas  la  prindpale,  sinon  l'unique 
raison  d'être  des  subventions  accordées,  soit  à  la  Compagnie  trans- 
atlantique, soit  à  celle  des  messageries  maritimes?  Qui  pourrait 
nier  que  l'intérêt  colonial  motive  presque  exclusivement  Tinserdon 
au  budget  de  1888  des  subventions  de  9  958  000  francs  pour  les 
lignes  de  New- York  et  des  Antilles,  de  7  093  171  francs  pour  les 
lignes  de  l'Indo-Chine,  de  3  181  504  francs  pour  celles  d'Australie 
et  de  la  Nouvelle-Calédonie  et  de  521  280  francs  pour  celles  de 
la  côte  orientale  d'Afrique?  Sur  cette  dépense  totale  de  plus  de 
20  millions  de  francs,  il  n'est  pas  exagéré  d'en  mettre  la  moitié  au 
compte  des  charges  résultant,  pour  nous,  de  la  possession  de  nos 
colonies. 


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L£  BILAN  DE  U  POLITIQUE  GOLONIiLE  237 

Résumons-nous  : 

Comme  recettes,  2  443  476  francs  de  contingents  coloniaux* 

Gomme  dépeases  : 

Service  colonial 31 111 925  fr. 

Service  marine  (dépenses  militaires  des  colonies).  •  .  .  29140  926 
Subventions  postales  dans  Tintérét  des  colonies,  au  moins.  10  000  000 
Stations  navales  dans  Tintérèt  des  colonies,  environ.  •    •    •    10  000  000 

Total.    .    .    .    80252851  fr. 

soit,  en  chiffres  ronds,  80  millions  de  francs  au  minimum^  sans 
compter  les  crédits  extraordinaires  ni  les  crédits  supplémentaires  : 
voilà  pour  les  sacrifices  d'argent. 

Quant  aux  sacrifices  en  bonmies,  ils  sont  faciles  à  déterminer* 
Dans  son  étude  sur  les  colonies,  publiée  il  y  a  quelques  mois  par 
te  Répertoire  de  droit  adrrùnistratif^  M.  Dislère,  conseiller  d'État 
^t  anden  directeur  des  colonies,  donne  l'effectif  et  la  composition 
4es  garnisons  de  nos  diverses  possessions.  Or  il  relève  :  Au  Sé- 
négal, 3394  hommes;  en  Cochinchine,  5581;  à  la  Nouvelle-Galé- 
dome,  1896,  et  pour  l'ensemble  de  nos  colonies,  15  036,  dont  un 
tiers  environ  de  troupes  spéciales  (dpayes,  tirailleurs  annamites 
et  sénégalais)  et  les  deux  tiers,  soit  10  000  hommes,  de  troupes 
françaises,  envoyées  de  la  mère  patrie  et  prélevées  sur  notre 
armée.  Ces  10  000  bonomes,  que   l'éloignement   mettrait  dans 
rimpossibilité  de  venir,  en  cas  de  péril  national,  prendre  part  à 
la  défense  de  la  France,  représentent  presque  l'effectif  d'une  divi- 
sion, et  une  division  de  plus  ou  de  moins  peut,  sur  un  champ  de 
bata^e,  décider  du  succès  ou  de  la  défaite. 

Ces  10  000  hommes,  ces  80  millions  sont  consacrés  à  la  défense 
de  quel  territoire  et  de  quelle  population?  Nos  colonies,  c'est-à- 
dire  les  possessions  françaises  relevant  du  département  de  la 
marine,  ont,  comme  on  l'a  vu  plus  haut,  1  070  611  kilomètres 
carrés  de  superficie,  et  seulement  2  882  807  habitants,  pas  tout  à 
fait  3  par  kilomètre  carré.  Encore  est-il  intéressant  de  savoir  com- 
ment se  décompose  cette  population  si  minime.  Le  travail  déjà  cité 
de  M.  Dislère  répond  à  cette  question.  D'après  les  chiffres  qu'il  a 
relevés  pour  1884,  nos  dix-sept  colonies  comptent  une  population 
indigène  d'environ  2  230  000  habitants,  auxquels  il  faut  ajouter 
167  000  immigrants  (Chinois,  Indiens,  nègres) ,  11  000  transportés 
ou  libérés,  20  000  personnes  composant  le  population  flottante, 
et  près  de  17  000  fonctionnaires  ou  soldats.  La  population  civile 
européenne  et  française  ne  dépasse  donc  pas  &50  000  habitants, 
dont  près  de  &10  000  dans  les  trois  îles  de  la  Martinique,  de  la 
Guadeloupe  et  de  la  Réunion.  Nos  autres  colonies,  qui  absorbent 


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538 


LE  BIUN  DE  LÀ  POLITIQUE  GOLOMÂLE 


certainement  les  trois  quarts  des  80  millions  de  dépenses  coloniales, 
renferment  à  peine  50  000  Européens,  ce  qui  est  loin  de  signifier 
50  000  Fraiiçais.  Dans  nos  établissements  de  l'Inde,  par  exemple, 
sur  une  population  européenne  de  près  de  3000  âmes,  il  n'y  a  que 
928  Français;  on  çn  compte  1638  sur  2000  Européens  en  Cocbin- 
chine,  3500  sur  Al 00  dans  la  Nouvelle-Calédonie.  A  ne  considérer 
que  la  population  européenne  en  dehors  des  Antilles  et  de  la 
Réunion,  on  arriverait  donc  à  reconnaître  que  moins  de  50  000 
blancs  sont  gardés  et  administrés  par  plus  de  10000  fonctionnaires 
ou  soldats  et  noas  coûtent  annuellement  environ  60  millions,  soit 
un  homme  de  garnison  pour  5  habitants  et  plus  de  1000  francs  de 
dépense  par  tête  de  colon.  Même  en  faisant  la  part  belle  aux 
défenseurs  de  la  politique  coloniale,  en  envisageant  toutes  nos 
colonies  et  l'ensemble  de  leur  population,  indigène  ou  européenne, 
on  constate  que  2  882  000  habitants  soumis  à  la  domination  fran- 
çaise versent  moins  de  3  millions  an  trésor  métropolitain  et  lui 
coûtent  oificiellement  62  millions  et,  en  réahté,  82  millions  de 
francs,  soit  21  fr.  50  ou  28  fr.  50,  suivant  la  base  de  calcul 
adoptée.  Si  donc  notre  domaine  colonial  arrivait,  par  malheur,  à 
prendre  un  développement  tel  que  sa  population  égalât  celle  de  la 
France  et  s'il  continuait  à  être  administré  suivant  les  mêmes  erre- 
ments, il  coûterait,  chaque  année,  an  Trésor,  de  800  à  1100  millions. 
En  regaitl  des  sacrifices  faits  par  la  France  pour  ses  colonies, 
il  est  intéressant  et  instructif  de  placer  ceux  que  les  colonies  font 
pour  elles-mêmes.  Le  compte  en  est  bientôt  dressé.  Les  budgets 
locaux  et  communaux  de  nos  dix-sept  colonies  s'élevaient,  en  188/i, 
d'après  M.  Dislère  S  à  56  463  000  francs,  et  d'après  M.  Le  Myre  de 

*  Répertoire  de  droit  adîïiinisiratif,  voy.  Colonies,  ii*>»  246  et  247  et  tableau  D. 
Suivant  les  calculs  de  M.  Dislère,  chaque  habitant  paye,  en  moyenne,  la 
somme  d'impôts  ci-après,  dans  nos  diverses  colonies  : 

Martinique •  • .  38  £r.  80 

Guadeloupe 29  90 

Saint-Pierre  et  Miquelon 74  70 

Guyano • 85  30 

Séuôgal 12  00 

La  Réunion 38  60 

Sainte-Marie 9  50 

f  Nous  nous  contenterons,  ajoute  M.  Dislère,  de  faire  une  observation 
sur  la  part  bien  faible  prise  par  les  colonies  dans  la  dépense  totale  qu'elfes 
entrainent.  Alors  que,  dans  la  métropole,  le  contribuable  donne  à  l  Eut. 
eo  moyenne,  34  journées  au  moins  de  son  travail,  les  babitanls  de  la  Mar- 
tinique fournissent  22  journées,  ceux  de  la  Réunion  19,  de  la  Guadeloupr 
45  seulement,  c'est-à-dire  moins  de  la  moitié.  Un  relèvement  des  inijuOis 
dans  ces  colonies  paraîtrait  donc  possible;  il  permettrait  de  les  faire  con- 
tribuer aux  dépenses  d'administration  et  de  protection  qu'elles  nécessiteni .  > 


Mayotte. â4fr8.o 

Nossi-Bé • 26      60 

Inde 8      UO 

Gochinchine Ift      8o 

NouveUe-Calédonio 56      50 

Océanie 51      2-- 


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LE  BILAN  DE  U  POLITIQUE  COLONULE  239 

Vilers,  à  54994  331  francs.  AppFiqué  à  la  population  de  la  France, 
le  même  régime  fiscal  ne  rapporterait  pas  plus  de  750  ou  800  mil- 
lions, au  lieu  des  4  milliards  de  francs  que  nous  payons  annuelle- 
ment. Une  série  de  notices  publiées  dans  un  recueil  semi-officiel, 
h  Revue  maritime  et  coloniale^  donnent,  pour  Tannée  1883,  une 
analyse  complète  des  budgets  de  chacune  de  nos  colonies.  Comme 
on  le  verra,  la  plupart  de  nos  impôts  n'y  existent  pas  ou  n'y  attei- 
gnent qu'un  taux  infiniment  modéré.  Le  produit  de  ces  taxes  ne 
sert  à  acquitter  qu'une  partie  des  dépenses  ordinaires  des  colonies. 
Quant  aux  dépenses  extraordinaires  (travaux  publics,  chemins  de 
fer,  etc.),  c'est  la  métropole  qui  les  paye.  Le  résultat,  le  voici  :  la 
part  contributive  de  chaque  habitant  de  nos  colonies  varie,  d'après 
les  calculs  de  M.  Dislère,  entre  8  fr.  40«  dans  l'Inde,  et  86  fr.  80 
dans  la  Guyane,  elle  oscille  généralement  entre  15  et  39  francs, 
alors  que  chaque  citoyen  français  supporte  la  charge  écrasante  de 
HO  à  120  francs  d'impôts  généraux,  départementaux  ou  commu- 
naux. Tandis  que  la  France  plie  sous  le  faix  d'une  dette  de  20  mil- 
liards, nos  colonies  n'en  ont  pas  ;  bien  plus,  elles  possèdent  toutes 
des  fonds  de  réserve,  dont  le  chiffre  total  dépasse  5  800  000  francs 
et  que  leur  envie  certainement  notre  ministre  des  finances. 


IV 

Trouvons-nous,  dans  l'activité  de  nos  relations  commerciales 
avec  nos  colonies,  une  compensation  aux  sacrifices  considérables 
qnenous  feisonspour  elles?  Ici  encore,  les  chiff'res,  et  les  chiffres 
ofiBcîeb,  répondent  avec  une  singulière  éloquence.  D'après  V Exposé 
comparatif  de  la  situation  économique  de  la  France  pour  la 
période  1869-1886*,  voici  quel  était,  en  1884,  le  mouvement  du 
commerce  des  dix-sept  colonies  relevant  du  département  de  la 
marine  : 

Importations  de  France 63  millions  de  francs. 

—  d*ailleurs 58  — 

—  totales , 121  — 

Exportations  en  France.    ...    * 122*  — 

—  ailleurs 30  — 

—  totales 152  — 

*  Annales  du  commerce  extérieur  (France,  Faits  commerciaux,  n»  1 10). 
2  Les  importations  de  nos  colonies  ont  donné  lieu,  en  4885,  à  la  percep- 
tion'de  droits  de  douane  s'élevant  à  36  326  226  fr.|;  mais  ces  droits  de 


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240 


LE  BILAN  DE  U  POLITIQUE  COLONIALE 


Il  est,  d'ailleurs,  à  remarquer  que  les  chiffres  relevés  en  1884^ 
pour  les  échanges  entre  nos  colonies  et  les  pays  étrangers  et  publiés 
par  le  ministère  du  commerce,  sont  incomplets,  car  ils  ne  com- 
prennent pas  le  montant  des  transactions  du  Sénégal,  de  la  Guyane 
et  de  rinde.  D'après  les  résultats  constatés  l'année  précédente,  il 
y  aurait  lieu  d'ajouter,  de  ce  chef,  15  400  000  francs  à  l'importa- 
tion et  12  200  000  francs  à  l'exportation,  ce  qui  porterait  la  pre- 
mière à  73  millions  et  la  seconde  à  42  millions  de  francs.  En  1883^ 
ces  mêmes  chiffres  étaient  respectivement  de  77  et  de  48  milIions^ 
de  francs;  la  moyenne  des  dix  dernières  années,  depuis  1876,. 
faisait  ressortir  66  millions  de  francs  à  l'importation  et  38  à  l'expor-^ 
tation.  Pour  1885,  on  ne  connaissait  encore  que  le  mouvement 
commercial  des  colonies  avec  la  métropole,  et  ce  mouvement  accu- 
sait un  ralentissement  sensible  des  envois  de  France,  qui  tombaient 
à  58  millions  de  francs,  avec  un  accroissement  correspondant  dea 
exportations  coloniales,  qui  dépassaient  153  millions  de  francs.  La. 
moyenne  décennale,  depuis  1875,  n'avait  pas  excédé,  du  reste^ 
59  millions  à  l'entrée  et  113  à  la  sortie.  Il  convient  de  noter  ce 
chiffre  de  59  millions  qui  représente  la  moyenne  annuelle  de  nos- 
exportations  à  destination  de  nos  colonies  :  il  est  notablement 
inférieur  à  celui  des  exportations  étrangères;  il  représente  à  peine* 
un  soixantième  de  notre  exportation  totale  (3425  millions  en  moyenne^ 
de  1875  à  1885),  un  tiers  environ  de  nos  envois  en  Algérie,  les^ 
deux  tiers  de  nos  échanges  avec  la  république  argentine  et  à  peit 
près  notre  commerce  avec  le  Brésil.  Enfin,  il  n'atteint  même  pas  le- 

douane  sont  loin  de  constituer  un  gain  pour  la  métropole  :  ils  portent,  eir 
effet,  pour  plus  de  30  millions  sur  les  sucres  importés  de  la  Martinique,  de^ 
la  Guadeloupe  et  de  la  Réunion.  Or  ces  sucres  auraient  rendu  davantage- 
au  Trésor,  s'ils  avaient  été  fabriqués  dans  la  mère  patrie  ou  importés  de 
rétranger.  Voici,  d'ailleurs,  le  chiffre  des  perceptions  effectuées  sur  les 
chiffres  de  chacune  de  nos  colonies  : 


Tunisie 

71 600  fr. 

Algérie 

152  /i52 

Réunion .... 

11  630  963 

Guyane 

3162 

Martinique.. 

11056723 

Guadeloupe . 

12  222  023 

Sénégal 

3  572 

Mayotto 

945  088 

Nossi-Bé.... 

61534 

Ste-Marie... 

6  442 

Indes 

96  363 

Cochincliîno. 

24  371 

Tonkin 

450 

A  reporter»  • 

36  274  743  fr. 

Repolit, .  .5; 36  274  743  fr. 

Nouvelle-Ca- 

lédonie . . . 

3  222 

Autres    éta  * 

blissements 

d'Océanie. 

111 

St- Pierre  et 

Miquelon  • 

48134 

Golfe  de  Gui- 

Oée 

16 

Total... 

36  326  226  fr. 

dont 

34  909  709       aux  Antilles. 

Pour  le  reste. 

1  416  517  fr. 

[Tableau  général  du  commerce  extérieur  de  la  France  en  1885.) 


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LE  BILA^  DE  U  POLITIQUE  COLONULE  24! 

chiffre  total  des  dépenses  inscrites  pour  dos  colonies  au  budget 
du  ministère  de  la  marine  et  qui,  comme  on  l'a  vu  plus  baut^ 
s'élèvent,  indépendamment  des  subventions  postales  et  de  TentretieD 
des  divisions  navales,  à  la  somme  de  60  millions  de  francs.  Ainsi, 
à  cbaque  franc  de  marchandises  introduites  par  notre  commerce  dans 
nos  colonies,  correspond  un  peu  plus  d'un  franc  tiré  par  l'impôt 
de  la  poche  du  contribuable  français. 

Y  a-t-il,  du  moins,  tendance  à  l'accroissement  dans  le  mou- 
vement de  nos  échanges  avec  nos  colonies?  Oui,  pour  l'Algérie, 
comme  nous  l'avons  déjà  indiqué  ;  mais,  pour  les  colonies  propre- 
ment dites,  nous  constatons,  au  lieu  d'augmentation,  une  incontes- 
table décadence.  En  1788,  avant  que  la  première  république  nous 
eût  fait  perdre  Saint-Domingue,  notre  commerce  avec  nos  colonies 
se  chiffrait  par  330  millions  de  livres;  aujourd'hui,  en  dehors  de 
l'Algérie,  nos  échanges  ne  représentent  pas  plus  de  210  millions  et 
de  250  en  tenant  compte  des  pays  de  protectorat.  D'après  des 
tableaux  graphiques  dressés  par  M.  Levasseur,  les  exportations  des 
colonies  en  France  ont  rapidement  progressé  de  1853  à  188Â  :  elles 
ont  passé  de  73  millions  à  122;  mais  les  importations  de  produits 
français  aux  colonies  tombaient,  pendant  la  même  période,  de  66  à 
63  millions  de  francs.  Quant  aux  relations  de  l'étranger  avec  les 
colonies,  elles  ont  augmenté  en  proportion  inverse  :  de  1875  à 
188A,  les  importations  ont  passé  de  50  à  78  millions  de  fi*ancs,  et 
les  exportations  de  35  à  &8  millions.  M.  Levasseur  fait,  d'ailleurs, 
remarquer  avec  toute  raison  que  le  mouvement  commercial  de  nos 
colonies  a,  en  réalité,  beaucoup  perdu  de  son  importance  depuis 
un  siècle.  «  Eu  égard,  dit-il,  à  la  valeur  du  numéraire,  330  millions 
de  livres  représentaient,  à  la  fin  du  dix-huitième  siècle,  plus  de 
richesse  que  480  millions  de  francs  aujourd'hui,  et,  eu  égard  au 
total  du  commerce  français,  330  millions  formaient  presque  le  tiers 
d'un  total  d'un  peu  plus  d'un  milliard,  tandis  que  480  millions  ne 
sont  pas  la  seizième  partie  d'un  commerce  de  8  milliards.  Le  com- 
merce colonial,  ainsi  considéré,  a  donc,  relativement  à  l'état  écono- 
ZDÎque  de  la  France  en  général,  moins  d'importance  qu'il  n'en  avait 
dans  les  dernières  années  de  l'ancien  régime.  »  ^ 

Si  nous  recherchons  la  cause  de  cette  singulière  situation,  nous 
reconnaissons  que  la  première  et  la  principale  est  le  régime  douanier 
de  nos  colonies.  Nous  sommes  loin,  en  effet,  de  l'époque  à  laquelle 
florissait  ce  que  l'on  a  appelé  le  pacte  colonial^  régime  de  monopole 
6om  lequel  les  colonies  ne  devaient  acheter  et  vendre  qu'à  la 
métropole.  Maintenu  presque  sans  altération  jusque  sous  le  second 

<  P.  237. 

25  OGTOBEB  1887.  16 


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m  LE  BILAN  DE  L\  POLITIQUE  COLONIALE 

empire,  ce  régime  dut  être  modifié  lorsque  Témancipation  de 
l'esclavage  et  le  développement  de  l'industrie  sucrière  indigène 
eurent  changé,  au  détriment  de  nos  colonies  des  Antilles,  les 
conditions  du  travail  et  de  la  production.  C'est  alors  qu'intervint  la 
loi  du  3  juillet  1861,  qui  autorisa  Tintroduction  des  marchandises 
étrangères  dans  les  colonies  sous  le  même  régime  douanier  qu'en 
France  et  permit  l'exportation  des  produits  coloniaux  pour  tous 
pays.  Deux  ans  après,  la  loi  du  16  mai  1863  accorda  la  franchise 
de  droits  dans  la  métropole  à  tous  les  produits  coloniaux  importés 
par  navires  français  et  autres  que  les  sucres,  les  mélasses,  les 
confitures,  le  café  et  le  cacao.  Enfin,  le  sénatus-consulte  du 
A  juillet  1866  compléta  ces  mesures,  en  conférant,  par  son  article  2, 
aux  conseils  généraux  des  colonies  le  droit  de  voter  les  tarifs 
d'octroi  de  mer  sur  les  objets  de  toute  provenance,  ainsi  que  les 
tarifs  de  douane  sur  les  produits  étrangers,  naturels  ou  fabriqués» 
importés  dans  la  colonie.  La  mise  en  vigueur  de  ces  tarifs  était 
simplement  subordonnée  à  leur  approbation  par  décret  rendu  en 
conseil  d'État.  Or  voici  l'usage  que  les  conseils  généraux  firent 
des  pouvoirs  qui  leur  étaient  ainsi  conférés.  La  suppression  des 
droits  de  douane  à  l'importation  fut  votée,  dès  le  30  novembre  1866, 
à  la  Martinique;  le  11  décembre  de  la  même  année,  à  la  Guade- 
loupe, sauf  en  ce  qui  concerne  les  produits  coloniaux,  et,  le 
4  juillet  1873,  à  la  Réunion.  Partout,  les  droits  de  douane  sup- 
primés furent  remplacés  par  des  octrois  de  mer  applicables  aux 
marchandises  de  toute  provenance  sans  distinction,  c'est-à-dire  aux 
importations  de  la  métropole  comme  à  celles  de  l'étranger,  le 
produit  de  ces  octrois  de  mer,  étant,  d'ailleurs,  affecté  non  à  l'acquit- 
tement des  dépenses  coloniales,  ce  qui  apporterait,  du  moins,  un 
certain  allégement  au  budget  métropolitain,  mais  bien  à  la  création 
de  ressources  pour  les  communes  de  chaque  colonie.  Cet  état  de 
choses,  si  défavorable  aux  intérêts  de  notre  commerce,  a  toujours 
été  accepté  sans  difficultés  par  le  ministère  de  la  marine;  mais  il  a 
provoqué,  de  la  part  du  ministère  du  commerce,  de  fréquentes 
réclamations.  Longtemps  négligées,  ces  réclamations  ont  fini,  sous 
le  coup  de  la  crise  industrielle  et  commerciale  dont  nous  souffrons, 
par  recevoir,  tout  dernièrement,  un  commencement  de  satisfaction, 
A  la  suite  d'une  invitation  émanant  de  M.  Félix  Faure,  alors  sous- 
secrétaire  d'État  des  colonies,  les  conseils  généraux  de  la  Martinique, 
de  la  Guadeloupe  et  delà  Réunion  ont  voté,  à  la  fin  de  1884,  des  ta- 
rifs de  douane  exclusivement  applicables  aux  produits  étrangers.  Ces 
tarifs  ont  été  approuvés  par  décrets  des  :  16  novembre  1884,  pour 
la  Guadeloupe;  19  janvier  1885,  pour  la  Réunion;  et  25  avril  1885, 
pour  la  Martinique.  Celui  de  la  Réunion  est  à  peu  près  identique  à 


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LE  BILAN  DE  U  POLITIQUE  GOLONIiLE  243 

notre  tarif  général  des  douanes;  mais  il  ne  porte  que  sur  les 
produits  de  rindustrie,  non  sur  ceux  de  Tagriculture.  Quant  & 
ceux  de  la  Uartinique  et  de  la  Guadeloupe,  ils  sont  limités  aux 
lissas,  \êtements,  tabletterie,  bimbeloterie,  bijouterie,  orfèvrerie, 
peaux  et  papier  et  leurs  applications;  les  droits  sont,  d'ailleurs,  des 
plas  modérés  :  ils  varient  généralement  entre  5  et  8  pour  100. 

Dans  les  autres  colonies,  où  les  tarifs  de  douane  sont  établis  par 
dëcr^  voici,  en  quelques  ooots,  la  situation  : 

Au  Sénégal,  droits  de  douane  de  15  pour  100  sur  les  armes,  de 
10  pour  100  sur  les  tabacs,  de  5  pour  100  sur  les  autres  marchan- 
dises, sans  distinction  de  provenance;  sur  les  toiles  dites  guinées^ 
droit  de  2  1/2  c.  ou  de  6  1/2  c.  le  mètre,  suivant  qu'elles  sont,  ou 
DOD^  de  fabrication  française; 

A  Mayotte,  à  Nossi-Bé,  pas  de  droits  de  douane; 

Au  Gabon,  droits  d'entrée  réduits  de  60  pour  100  pour  les 
marchandises  françaises; 

A  la  Guyane,  droit  de  douane  de  3  pour  100  sur  toutes  les 
marchandises  étrangères;  droit  d'octroi  de  mer  de  1  pour  100  sur 
toutes  les  importations,  sans  distinction  de  provenance; 

A  Saint-Pierre  et  Miquelon,  taxes  de  douane  très  faibles,  mais 
différentielles,  suivant  qu'il  s'agit  de  marchandises  françaises  ou 
de  marchandises  étrangères; 

A  Tahiti  et  aux  Marquises,  pas  de  droits  de  douane,  mais  un 
octroi  de  mer  de  12  pour  100; 

A  la  Nouvelle-Calédonie,  pas  de  droits  de  douane,  mais  un  octroi 
de  mer  de  1  pour  100; 

ïiii  Cochinchine,  depuis  le  1"  juin  de  cette  année,  application 
du  tarif  général  des  douanes,  de  même  que  dans  l'Annam  et  le 
Tonkin  (an.  47  de  la  loi  de  finances  du  26  février  dernier); 

Dans  l'Inde  française,  pas  de  droits  de  douane,  sauf  sur  certains 
spiritueux,  sur  le  tabac  et  le  bétel. 

En  même  temps  qu'elles  supprimaient  les  droits  de  douane  à 
l'entrée  et  les  remplaçaient  par  des  octrois  de  mer  applicables  aux 
provenances  françaises  comme  aux  autres,  plusieurs  de  nos  colonies, 
notamment  la  Martinique,  la  Guadeloupe,  la  Réunion  et  la  Cochin- 
chine établissaient  sur  quelques-uns  de  leurs  produits  les  plus 
importants,  en  particulier  sur  le  sucre,  le  riz  et  le  café,  des  droits 
de  sortie  destinés  à  exonérer  les  planteurs  de  l'impôt  foncier.  Ces 
droits  de  sortie  ne  sont  pas  fort  élevés;  toutefois  leur  rendement  a 
été,  en  1883,  de  3  à  4  millions  de  francs  *,  dont  la  majeure  partie 

*  A  la  Martinique,  700  000  fr.;  1200  000  fr..  à  la  Guadeloupe;  près  de 
800  000  fr.,  à  la  Réunion;  351  000  fr.,  à  la  Guyane;  15  000  fr.,  à  Nossi-Bé; 
une  somme  indéterminée  en  Cociiinuhine. 


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nu  LE  BILAN  DE  LA  POUTIQUE  COLONIALE 

a  dû  être  supportée  par  le  consommateur  français,  puisque  c'est  en 
France  que  les  exportations  coloniales,  notamment  le  sucre,  trou- 
vent leur  principal  débouché.  Gela  ne  nous  empêche  pas  d'admettre 
«n  franchise  la  presque  totalité  des  produits  coloniaux,  à  leur  entrée 
en  France,  et  d'accorder  aux  sucres  de  cette  provenance,  à  titre  de 
déchet  de  fabrication,  une  détaxe  de  2 A  pour  100  par  rapport  aux 
sucres  des  colonies  étrangères  (loi  du  13  juillet  1886). 

Ainsi,  la  situation  est  des  plus  simples  :  nous  faisons  de  notables 
faveurs  aux  provenances  de  nos  colonies,  mais  nos  colonies  n'en 
font,  pour  ainsi  dire,  pas  à  nos  produits;  par  contre,  elles  grèvent 
de  taxes  de  sortie  ceux  qu'elles  nous  envoient.  Ajoutez  à  cela  que 
les  impôts  sont  proportionnellement  cinq  fois  moins  élevés  aux 
colonies  qu'en  France,  que  nous  supportons  plus  de  la  moitié  de 
leurs  dépenses,  que  les  colons  ne  sont  soumis  ni  au  service  mili- 
taire ni  à  l'inscription  maritime,  et  que  la  milice  ne  fonctionne 
même  pas  sérieusement  parmi  eux,  sauf  à  la  Réunion. 


René  Lavollée. 
La  fin  prochainement. 


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NOS  ÉCOLES  MILITAIRES 


SAINT-CYR 


DEUXIÈME  PARTIE  {/in)\. 


m 

Quel  qu'ait  été  l'efTet  de  la  brimade  et  si  regrettables  que  soient 
les  excès  dont  elle  était  demeurée  le  prétexte,  nous  sommes  de  ceux 
qui  la  regrettent. 

La  brimade,  une  brimade  honnête,  une  brimade  mesurée, 
formait  le  caractère,  amenait  la  solidarité,  le  nivellement  des 
classes  sociales  très  diverses  représentées  à  Saint-Cyr,  apprenait 
à  devenir  philosophe  dans  un  métier  où  il  faut  beaucoup  de  philo- 
sophie, demeurait  enfin  une  école  excellente  avant  l'arrivée  au 
régiment. 

La  brimade  avait  encore  cet  avantage  qu'elle  créait,  dans  une 
même  promotion,  une  camaraderie  absolument  intime  :  les  amitiés 
qui  se  nouent  dans  l'infortune  sont  les  plus  durables  et,  dès  leur 
arrivée,  les  conscrits  sentaient  le  besoin  de  se  grouper  étroitement. 
Là,  plus  qu'ailleurs,  l'union  faisait  la  force. 

Aujourd'hui  Saint-Cyr  est  un  collège  infiniment  mieux  tenu  qu'il 
Be  l'était  il  y  a  vingt  et  quarante  ans.  Les  jeunes  gens  y  marchent 
à  la  baguette  avec  une  ponctualité  qu'on  n'obtenait  pas  jadis.  Mais 
nous  croyons  que  cette  souplesse  excessive,  surtout  si  on  exagérait 
encore  le  système  suivi,  aboutirait  davantage  à  former  des  jeunes 
filles  que  des  oflSciers.  Actuellement,  il  n'y  a  rien  de  perdu  encore, 
mais  forcer  la  note  serait,  pensons-nous,  une  faute.  Qui  ignore  que 

•  Voy.  le  Correspondant  des  25  septembre  et  10  octobre  1887. 


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246  KOS  ÉCOLES  MILITAIRES 

sur  le  champ  de  bataille  les  [meilleurs  [soldats  sont  souvent  les 
mauvaises  têtes  de  casernes. 

La  brimade,  telle  que  nous  venons  d'en  faire  sommairement 
rhistorique,  était  le  côté  parliculier  de  la  vie  intérieure  à  Ssdnt-Cyr 
et,  en  somme»  tout  venait  converger  là;  mais,  après  avoir  con- 
sacré un  juste  souvenir  à  ce  qui  n'est  plus  qu'une  légende,  il  sera 
intéressant  de  voir  ce  qu'était^  ce  qu'est  encore  la  vie  à  l'École 
militaire. 

Sous  ce  rapport,  il  est  singulier  de  constater  que,  depuis  la 
Restauration,  le  tableau  du  service  Journalier^  c'est-à-dire  la 
distribution  des  heures  de  repos  et  de  travail  de  la  journée,  n'a  pas 
sensiblement  changé  et  nous  retrouvons,  à  très  peu  de  chose  près, 
en  1887,  l'organisation  arrêtée  en  1818  par  le  maréchal  Gouvion 
Saint-Cyr. 

Le  lever  avait  lieu  à  cinq  heures  en  été  comme  en  hiver.  On 
avait  dix  minutes  pour  sauter  hors  de  ses  draps,  s'habiller,  faire 
sommairement  son  lit  et  descendre  à  l'étude.  Nous  laissons  à  penser 
s'il  fallait  de  l'activité  pour  arriver,  en  dix  minutes,  à  remplir  ces 
trois  prescriptions.  Sous  ce  rapport,  on  devenait,  au  bout  de  quel- 
ques mois,  d'une  agilité  extraordinaire,  et,  même,  les  anciens  en 
arrivaient  à  earalter  le  lit  cinq  minutes,  ne  se  levant  qu'à  cinq 
heures  cinq,  ce  qui  constituait  un  des  nombreux  privilèges  de  «  ces 
officiers.  » 

De  cinq  heures  dix  minutes  à  sept  heures  :  étude. 

Cette  séance  était  appelée  sommeil  militaire^  parce  que,  spécia- 
lement aflectée  à  l'étude  de  la  théorie,  un  doux  assoupissement  ne 
tardait  pas  à  rapprocher  le  nez  de  l'élève  du  livre  qu'il  avait  sous 
les  yeux.  Dans  les  salles  de  recrues,  les  gradés  venaient  souvent 
troubler  cette  léthargie  pleine  de  charmes;  mais,  dans  les  études 
occupées  par  les  anciens,  qui  n'étaient  surveillés  que  par  eux* 
mêmes,  ce  n'était,  au  bout  d'un  quart  d'heure,  qu'un  immense 
ronflement. 

Quand,  plus  tard,  après  la  guerre,  on  commença  à  introduire 
dans  le  tableau  de  service  des  colles  (interrogations)  pendant  l'étude 
du  matin,  la  légende  du  sommeil  militaire  fut  gravement  atteinte, 
et,  aujourd'hui,  les  Saint-Cyriens  n'ont  plus  qu'une  vague  idée  du 
charme  qu'il  atteignait  jadis. 

A  sept  heures,  on  montait  pour  Yastigue^  qui  durait  de  sept  à  huit. 

Vastique^  expression  que  nous  avons  toujours  eu  le  regret  de 
ne  pas  voir  dans  le  dictionnaire  de  l'Acadéoue,  était  le  nom  général 
officiellement  donné  à  la  séance  dans  laquelle  il  fallait  se  livrer  aux 
opérations  complexes  suivantes  : 


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IfOS  ÉCOLES  mUTAIRES  217 

!•  rare  son  lit  avec  un  soin  partîcaTîer,  les  arêtes  des  couver- 
tures présentant  une  ligne  droite  et  aiguë,  intersection  mathématique 
de  deux  plans.  Le  traversin  devait  être  rond  ou  carré  suivant  les 
époques. 

y  Procéder  &  une  twlettte  complète  :  lavage,  barbe,  etc.  Oh 
descendait  pour  cela  aux  lavabos  qui  se  trouvaient  au  re^-de- 
chaussée  :  les  anciens  s'étaient  attribués  un  côté,  aux  robinets 
dnçud  les  recrues  n'avaient  pas  le  droit  de  puiser  *. 

3*  Nettoyer  ses  armes  :  fusil,  baïonnette,  sabre  de  cavalerie  on 
d'infanterie. 

4*  Astiquer  son  fourniment  :  la  giberne,  le  ceinturon,  le  sac,  le 
porte-sabre,  cirer  deux  paires  de  bottes  y  compris  la  semelle. 

5*  Brosser  tous  les  vêtements  placés  dans  la  case,  compartiment 
carré  suspendu  à  la  tête  du  lit  et  où  l'on  mettait  ses  effets. 
6""  Aller  à  la  visite  du  docteur,  si  l'on  était  malade. 
7*  Aller  à  la  pharmacie,  si  l'on  avait  un  traitement  à  suivre  en 
dehors  de  Finfirmerie. 
8*  Aller  prendre  son  café  au  réfectoire. 

Les  recrues  étaient  obligées  de  faire  leur  lit  consciencieusement 
et  de  fond  en  comble  chaque  matin,  mais  les  anciens  se  permettaient 
d'ordinaire  le  rabattement. 

Le  rabattement  comportait  une  sdence.  Il  consistait,  après  être 
sorti  du  lit  au  réveil,  sans  déranger  les  draps  ni  la  couverture,  à 
rabattre  le  tout  vers  le  traversin,  sans  casser  les  arêtes  de  la  sur- 
&ce.  Cela  économisait  un  temps  considérable,  et  tandis  que  les 
rccrwcs  fanatisaient,  la  brosse  et  la  règle  en  main,  pour  tracer  les 
arêtes  de  leur  paraDélîpède,  «  ces  officiers  »  —  lisez  :  les  anciens 

—  descendaient  au  réfectoire  et  prenaient  à  loisir  leur  café  en 
faisant  trempette. 

Cette  trempette  enviée  et  à  laquelle  les  élèves  de  deuxième  année 
avaient  seuls  droit  —  un  droit  qu'ils  s'étaient  arrogé  bien  entendu 

—  consistait  à  tremper  dans  son  café  des  tartines  de  beurre,  ce  qm 
constituait  un  déjeuna*  très  supportable.  Quant  aux  malheureux 
recrue»,  c'est  à  peine  s'ils  avaient  le  temps  d'absorber,  debout  et  en 
se  brûlant  la  gorge,  leur  ration  de  noir  Bquide.  Celui  qui  aurait 
voula  s'asseoir  se  fût  attiré  une  verte  semonce. 

A  huit  heures  moins  dix,  les  anciens  passaient  leur  revue,  retour- 
naient quelques  lits,  défaisaient  quelques  cases,  —  qu'on  avait  à 
rétablir  en  cinq  minutes,  —  et  à  huit  heures  moins  dnq  avait  liefi 
Rnspectîon  de  l'oflScîer.  Il  fallait  que  la  tenue  fût  irréprochable, 

«  Aujourd'hui,  les  lavabos  sont  dans  les  dortoirs. 


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248  NOS  ÉCOLES  MILITAIRES 

les  boutons  devaient  reluire  comme  l'or,  les  bottes  briller  comme 
un  miroir,  et  si  tout  cela  n'était  pas  à  souhsdt,  les  punitions  de 
consigne  ou  le  peloton  de  punition  étaient  largement  distribués- 
En  ce  qui  concernait  les  lits  ou  les  cases,  les  officiers  distinguaient 
facilement  quand  l'un  ou  l'autre  venait  d'être  retourné,  et  géné- 
ralement alors,  ils  avaient  l'air  de  ne  pas  remarquer  que  l'acuité 
des  arêtes  laissait  à  désirer. 

L'inspection  terminée  avec  plus  ou  moins  d'avaries,  on  avait 
dix  minutes  de  récréation  pendant  lesquelles  il  fallait  aller  cher- 
cher à  l'étude  le  carton  où  l'on  enfermait  son  cahier  de  notes  pour 
les  cours.  Ces  cours  commençaient  à  huit  heures  dix,  pour  finir 
à  neuf  heures  vingt-cinq  :  une  heure  et  quart.  Ils  avaient  lieu  dans 
deux  amphithéâtres  adossés  au  zinco  et  qui  donnaient  dans  la 
cour  Louis  XIV;  ce  sont  actuellement  les  amphithéâtres  des  élèves 
de  première  année. 

Pour  les  anciens,  dont  tous  les  professeurs  étaient  militaires, 
les  séances  ne  donnaient  lieu  à  aucun  incident  sauf  à  des  histoires 
du  genre  de  la  suivante. 

En  1862,  un  vieux  maréchal  des  logis  d'artillerie  du  cadre  de 
l'École  fut  nommé  adjudant  sur  place,  et  comme  il  était  d'usage 
qu'un  sous-officier  de  son  grade  fût  présentaux  cours  pour  surveiller 
les  élèves,  P.  fut  bientôt  désigné  pour  assister  précisément  à  une 
leçon  d'artillerie.  Le  professeur  était,  à  cette  époque,  le  commaa- 
dant,  depuis  colonel  Roy. 

On  était  au  commencement  de  l'année,  le  cours  était  à  sa  leçon 
d'ouverture,  et  le  commandant  Roy,  qui  avait  dans  son  programme 
l'historique  des  armes  dans  l'antiquité,  débuta  par  ces  mots  :  «  Mes- 
sieurs, jadis  les  anciens  se  servirent  comme  artillerie  de  balistes 
et  de  catapultes  :  leurs  armes  de  main  étaient  la  lance,  le  javelot, 
l'arc  et  la  flèche  »  et  il  continua. 

L'adjudant  P.  regarda  le  commandant  avec  étonnement  :  on  eût 
dit  qu'il  allait  parler.  H  se  contint  pourtant,  mais,  à  la  sortie  du 
cours,  il  ne  put  s'empêcher  d'aborder  un  groupe  d'élèves  et  leur 
dit  confidentiellement  :  «  Messieurs,  entre  nous  soit  dit,  le  coul- 
mandant  vous  en  conte.  11  vous  a  dit  ce  matin  que  les  anciens 
se  servaient  jadis  de  javelots  et  de  flèches,  de  balistes,  de  je  ne 
sais  quoi,  et  bien,  il  y  a  plus  de  vingt  ans  que  je  suis  à  l'École 
et  je  puis  vous  garantir  que  jamais  les  anciens  ne  se  sont  servis  de 
ces  machines-là.  » 

Ce  fut  un  rire  général,  et  le  brave  adjudant  qui  prensdt  les  an- 
ciens du  Pirée  pour  les  anciens  de  Fontainebleau  devint  légendaire 
à  l'École. 


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NOS  ÉCOLES  MILITAIRES  249 

Chez  les  recraes,  les  cours  faits  par  les  professeurs  civils  donnaient 
souvent  lieu  à  des  séances  orageuses,  par  suite  de  cet  axiome  que 

«ces  officiers  »  —  les  recrues  se  donnaient  également  ce  nom  entre 
eux— avaient  le  droit  de  tout  se  permettre  avec  un  vulgaire  ;>^â:«î. 

On  ne  croirait  pas  que  des  jeunes  gens  de  dix-huit  à  vingt  ans, 
généralement  policés  et  bien  élevés,  pussent  se  permettre,  vis-à- 
ris  d'hommes  qu'eussent  dû  leur  rendre  respectables  l'âge  et  les 
connaissances,  les  gamineries  qui  signalaient,  à  cette  époque,  les 
cours  de  MM.  Picqué,  Soûlot,  Duhaut,  Vallier,  Guillemin,  Laudren, 
Guibout,  Gœury,  Wachsmuth.  —  Il  n'y  a  pas  de  collège  mal  tenu 
où  se  passent  des  scènes  plus  tapageuses.  —  La  plupart  du  temps  les 
adjudants  de  service  laissaient  faire,  et  quand  le  tumulte  devenait 
trop  violent,  ils  avaient  une  manière  originale  de  prendre  le  nom 
des  perturbateurs.  Les  amphithéâtres  contenaient  environ  deux  cent 
cinquante  élèves,  répartis  sur  douze  ou  quinze  bancs,  s'étageant 
en  gradins  de  la  chaire  du  professeur  au  haut  et  au  fond  de  la 
salle.  Les  adjudants  surveillants  tenaient  à  la  main  un  grand 
carton  sur  lequel  étaient  inscrits  les  noms  des  élèves  sur  autant 
de  lignes  qu'il  y  avait  de  gradins.  Quand  le  bruit  devenait  trop 
intense  et  que  le  professeur  s'était  vu  obligé  d'interrompre  son 
cours  trois  ou  quatre  fois,  le  surveillant  prévenait  qu'il  allait 
prendre  des  responsables.  Naturellement  «  ces  officiers  »  s'indi- 
gnaient qu'un  «  bas-off  *  »  se  permît  de  les  menacer,  et  un  murmure 
accueillait  la  communication  de  l'adjudant.  Parfois  celui-ci  laissait 
faire;  parfois  aussi  il  tirait  un  trait  au  crayon  d'une  extrémité  à 
laulre  de  son  carton,  et,  après  le  cours,  les  élèves  de  chaque  banc 
dont  les  noms  s'étaient  trouvés  sous  le  crayon  étaient  conduits  à  la 
salle  de  police. 

Avec  cette  manière  de  faire,  qu'on  fût  ou  non  au  nombre  des  tapa- 
geurs, on  avait  les  mêmes  chances  d'être  puni,  de  «  tomber  sous 
la  ligne  »  ;  aussi  chacun  s'en  donnait  à  cœur  joie  et,  sachant  que 
le  hasard  seul  déciderait  de  son  sort,  voulait  au  moins,  s'il  était 
puni,  avoir  fait  du  tapage  pour  son  argent. 

Les  professeurs  civils,  et  en  particulier  ceux  de  mathématiques, 
élsûent  connus  à  l'École  sous  le  nom  de  Pendus^  et  ils  étaient  exposés 
i  des  plaisanteries  qui  n'étaient  pas  toujours  de  bon  goût.  Leur 
surnom  même  faisait  allusion  à  une  scène  de  violence  qui  avait 
îunené  jadis  plusieurs  expulsions  de  l'École.  Le  pendu  signifiait 
spécialement  le  cours  de  géométrie  descriptive  :  auparavant  on 
avait  dit  le  Soûlot^  du  nom  du  professeur, 

'  Un  bas  officier,  un  adjudant  sous-officier. 


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350  NOS  ËGOL£S  MlUTÂiaSS 

Mais  revenons  au  tableau  de  service. 

Après  les  cours  du  matin  venait  un  repos  d'un  quart  d'heure, 
puis  une  étude  d'une  heure  et  demie,  qui  conduisait  jusqu'au 
moment  du  déjeuner.  Le  menu,  très  peu  varié,  se  composait  d'un 
potage  ou  d'une  soupe,  d'un  plat  de  viande  rôtie  ou  bouillie,  de 
légumes  et  d'un  dessert;  on  avait  une  bouteille  d'abondance^  par 
tète,  et  une  demi-bouteille  de  vin  pur  pour  deux.  Pendant  le 
déjeuner,  surveillé  par  le  capitaine  de  jour»  on  causait  à  volonté, 
mais  généralement  les  recrues  étaieut  invités  à  se  taire;  parfois 
aussi  ils  devaient  raconter  des  histoires  croustilleuses  de  nature  à 
divertir  «  ces  officiers  ». 

Après  le  déjeuner,  la  récréation  durait  jusqu'à  une  heure,  et  de 
une  heure  à  trois  avait  lieu  l'exercice.  Après  une  étude  d'une 
heure,  qui  suivait,  l'administration  généreuse  vous  octroyait  un 
morceau  de  pain  pour  le  goûter,  et  de  quatre  et  demi  à  sept  on  se 
rendait  à  une  autre  étude  pendant  laquelle  avaient  lieu  les  interro- 
gations, l'équitation  pour  l'infanterie,  les  cours  d'allemand,  de 
dessin,  les  séances  de  lavis.  La  daose  et  le  chant  étaient  enseignés 
pendant  la  récréation  de  midi. 

A  sept  heures  et  demie,  on  retournait  au  réfectoire  pour  le 
souper,  dont  le  menu  comprenait  une  viande  rôtie,  un  légume  et 
un  plat  de  dessert,  avec  la  même  ration  d'abondance  qu'au  repas 
de  midi. 

A  huit  heures  et  demie,  après  trois  quarts  d'heures  de  récréation, 
le  coucher. 

Le  dimanche,  le  tableau  de  service  était  naturellement  modifié. 
Après  V étude  miUlaire^  on  se  rendait  à  la  messe  2,  pour  laquelle 
était  commandé  un  piquet  d'honneur.  Les  élèves  qui  avaient  droit 
de  sortie  quittaient  ensuite  l'École  après  avoir  passé  une  revue 
spéciale  :  quant  à  ceux  qui  restaient,  ils  assistaient  l'après-midi  à 
une  marche  militaire  à  l'extérieur,  qui  durait  généralement  de  deux 
à  cinq  heures. 

La  vie  que  nous  venons  de  dire  était  coupée  de  temps  en  teœips 
par  divers  incidents  qui  profitaient  soit  à  tous  en  même  temps,  soit 
à  un  petit  nombre  à  la  fois.  Parmi  les  premiers,  le  principal  était  le 
triomphe;  dans  les  seconds,  il  faut  compter  le  tour  de  garde  au 
poste  de  l'École,  le  séjour  à  l'infirmerie,  le  séjour  à  la  salle  de  police. 

Le  triomphe j  emprunté  aux  coutumes  des  régiments  d'artillerie, 
était  destiné  à  récompenser  l'adresse  des  élèves  qui  s'étaient  dis- 

*  Mélange  d'eau  et  de  vin. 

2  Aujourd'hui  la  messe  est  facultative. 


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HOS  ÉCOLES  MILITAIRES  251 

dngaés  au  tir  du  «anon.  Il  existait,  —  il  existe  encore  à  Saint-Cyr, 
—  en  dehors  de  la  cour  Wagram  et  des  carrières  oh  s'exerce  la 
cayalerie,  un  polygone  au  bout  duquel  était  installé  la  batterie 
et  qu'on  utilisait  également  pour  le  tir  du  fusil.  Chaque  année, 
Texercice  du  canon  était  terminé  par  le  tir  du  mortier,  dans  lequel 
un  tonneau  placé  au  bout  d'une  perche,  sert  de  but.  L'élève  qui 
arrivait  à  mettre  sa  bombe  dans  le  tonneau  avait  droit  aux  hon- 
neurs du  triomphe,  et  cette  cérémonie,  célébrée,  suivant  les  épo- 
ques, d'après  un  rite  particulier,  l'était  toujours  avec  une  grande 
solennité.  Il  était  d*u8age  que  l'état-major  de  l'École,  le  général 
en  tète  y  prit  part,  et  la  tradition  voulait  que  les  punitions  fussent 
levées. 

Sous  le  premier  empire  et  jusqu'à  l'année  1870,  à  l'instant  même 
où  'a  bombe  tombait  dans  le  tonneau,  tous  les  élèves  présents  au 
lîr  s'écriaient  :  «  Triomphe I  triomphe!  »,  et  un  certain  nombre  se 
précipitait  vers  la  cour  Wagram  pour  annoncer  l'heureux  événe- 
ment. 

Immédiatement  et  sans  ordre  le  tableau  de  service  était  suspendu. 
Les  deux  promotions  descendaient  dans  la  cour  Wagram  et,  tandis 
que  les  anciens  se  ruaient  vers  le  polygone,  les  conscrits  se  ran- 
geaient face  à  la  porte  de  la  grande  carrière  sous  le  comman- 
dement delà  plus  fine  galette  (le  dernier  classé)  de  la  promotion. 

La  fanfare  de  l'École,  précédée  du  tambour-major,  se  rendait  éga- 
temeut  au  polygone,  où  le  cortège  des  anciens  s'était  déjà  formé. 
Le  triomphateur,  ht  tête  couronnée  de  feuillages  et  orné  de  divers 
ornements  plus  ou  moins  grotesques,  était  hissé  sur  un  tonneau 
porté  sur  les  épaules  de  quatre  de  ses  camarades.  Précédé  de  la 
musique  jouant  la  Saint-Cyrienne,  il  s'avançait  à  la  tête  de  sa  pro- 
motion jusqu'à  l'entrée  de  la  grande  carrière. 

Arrivé  là,  le  tambour-major  frappait  avec  sa  canne  la  porte,  qu'on 
avait  au  préalable  fermée,  et  quand  on  lui  avait  demandé  :  Qui  vive  t  il 
répondait  :  Triomphe.  On  ouvrait  alors  la  porte  à  deux  battants,  le 
triomphateur  s'avançait  vers  le  milieu  de  la  cour  et  au  far  et  à 
mesure  que  la  colonne  formée  derrière  lui  par  les  anciens  franchissait 
le  seuil  de  la  cour  Wagram,  les  élèves  se  formaient  en  ligne  à  droite 
et  i  garnie,  dessinant  un  grand  hémicycle.  On  se  joignait  ainsi 
an  conscrits  qui  se  plaçaient  derrière  les  anciens,  puis  on  se  diri- 
geait vers  le  général,  qui  attendait  habituellement  au  haut  du  perron 
opposé  à  l'entrée  de  la  carrière. 

Le  commandant  de  l'École  félicitait  le  vainqueur,  annonçait  que 
les  punitions  étaient  levées  et  faisait  d^xmcber  séance  tenante  une 
bouteille  de  Champagne.  On  rompait  alors  les  rangs,  et  les  danses, 


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252  NOS  ÉCOLES  MiUTÂlRES 

les  mascarades,  commençsdent  jusqu'au  dtner.  Le  repas  terminé, 
les  divertissements  reprenaient  jusqu'à  dix  heures,  avec  feux, 
illuminations,  flammes  de  bengale  et  autres  artifices,  pour  lesquels 
Tartillerie  donnait  complaisamment  la  poudre  nécessaire. 

Le  Triomphe  était  autrefois  une  fête  essentiellement  improvisée. 
Il  était  rare  qu'il  y  en  eut  plus  d'un  par  an,  et  bien  des  années 
n'en  voyaient  pas,  le  tonneau  au  bout  d'une  perche  constituant  un 
but  extrêmement  difficile  à  atteindre. 

Les  Saint-Cyriens  d'aujourd'hui,  en  gens  avisés,  ont  trouvé  un 
moyen  fort  simple  de  s'assurer  un  triomphe  par  an,  et  la  coutume 
est,  à  l'heure  actuelle,  de  déposer,  au  fond  du  tonneau-dble,  une 
cartouche  de  dynaoûte  qu'on  fait  partir  en  temps  et  lieu.  La  fète 
perd  beaucoup  de  son  imprévu,  mais  le  choix  de  la  date  et  du 
moment,  mis  ainsi  à  la  disposition  des  élèves,  leur  permet  de 
donner  à  la  cérémonie  une  solennité,  un  luxe  de  décors  qui  laissent 
loin  les  réjouissances  du  passé. 

II  y  a  deux  ans,  le  Triomphe  revêtît  une  splendeur  particulière, 
et  l'on  peut  dire  que  l'École  se  prépara  pendant  six  semaines  à 
célébrer  cette  grande  journée.  Pendant  six  semaines,  elle  ne  ftt 
même  absolument  que  cela. 

Durant  près  d'un  mois  et  demi,  les  salles  d'études  furent  trans- 
formées en  ateliers  de  tailleurs.  Chaque  compagnie  de  melons  *  avait 
adopté  un  costume  à  la  confection  duquel  chacun  des  élèves  tra- 
vaillait avec  fureur.  Telle  compagnie  devait  être  en  garde  écossaise^ 
une  autre  en  grenadiers  Louis  XV;  les  autres  avaient  adopté  des 
uniformes  à  l'avenant;  quant  aux  anciens,  ils  avaient  pensé  que 
leur  dignité  leur  interdisait  cette  mascarade,  et  ils  s'étaient  con- 
tentés de  couper  les  franges  de  leur  épaulette  gauche*. 

Ce  fut  réellement  un  spectacle  pittoresque  quand,  au  jour  du 
triomphe,  cet  immense  cortège  s'en  fut  au  terrain  voisin  du 
polygone,  —  au  Marchfeld^  conune  disent  les  Saints-Cyriens  d'au- 
jourd'hui, —  pour  y  chercher  le  triomphateur. 

Grave  et  recevant  comme  un  général  romain  les  ovations  enthou- 
siastes de  ses  camarades,  celui-ci  fit  son  entrée  dans  la  cour  Wa- 
gram  suivant  le  rite  ordinaire,  et  se  dirigea  vers  le  général,  qui 
l'attendait  sous  le  zinco^  au  milieu  de  ses  invités  et  invitées.  Après 
le  discours  d'usage,  la  fête  commença,  suivant  un  programme  dont 
nous  donnons  ici  le  texte. 

*  Nom  actuel  des  élèves  de  première  année. 

3  On  sait  que  les  sous-lieutenants  portaient  autrefois  une  seule  épaulette  à 
franges  (l'épaulette  droite). 


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NOS  ÉCOLES  HIUTAIRES 


253 


PROMO(tion)  DES  PAVILLONS-NOIRS 

TRIOMPHE 
1884 

FÊTE  DE  NUIT 


FÊTE  DE  JOUR 


Réunion  au  Marchfeld. 

Défilé. 

Lecture  du  discours  du  Triomphe. 

Quadrille  général  réglé  par  Gellarius. 


Avec  le  gracieux  concours 
de  la  fanfare  du  cirque  Corvi. 


Les  PavillonS'Noirs,    pas 

redoublé Méry. 

Wagram,  id Ziégler. 

Le  HuTon/ià Gurtoer. 

La  Ccmargo,  id.     .     .     .  Lecocq. 

La  Mascolle,  id.    .     .     .  Audran. 


REPRESENTATION   EXTRAORDINAIRE 

Au   profit   des  victimes   de  la   Pompe, 

donnée 

par  MM.  les  Sociétaires  comédiens 

ordinaires  du  Zingol, 
autorisée  par   les    circonstances. 

Avec  le  concours  désintéressé 

de  M.  0.  Mbry 

et  son  orchestre  do  30  musiciens^ 

La  Petite  mariée,  valse 
(ouverture).     .     .     .    Lbcocq- 

Lenclume,  polka  (entre- 
acte) Parlow. 

Tout  à  la  joie,  polka 
(clôture) Fahrbach 

ANATOLE  DE  LA  SÈCHE 
ou 

90  ANNÉES  d'internat  BT  D* ABRUTISSEMENT 
DE  TOUS  LES  INSTANTS 

Folie,  vaudeville,  bouffe,  opéra -comique, 
dramatique  et  satirique, 

par  MM.  Nemo,  Anonyme  et  Incognito. 


M«-  Marchfeld, 
grande  coquette 

mère    de   M"«    de  I» 
Fine. 

M"»  Petit  Bois, 
Ingénue 

M"«  de  la  Fine,  Jean» 
femme  Intéreeaante. 

W  Khutnina, 
Ingénue 

M"*  Orange,  soaClen  de 
famille. 

MBf.  Claudius 

Anotole   de   la   Sèche, 
vieUlard  flgé. 

PadanpM 

Bmest  de  la  Fine. 

ChihovÀo 

Galetthanrha,    offlcier 
Japonais  de  la  mission. 

Maxi 

Vol  la  Pompe 

tiend-la^main 

BolB  Oamard. 

Officiers,  saumâlres,  garçons,  eic^ 

ON  pleurera 

KOTA.  On  trouvera  des  mouo?u)ir$  au 
vestiaire. 


Cette  année  encore  (1887)  le  Triomphe  a  été  célébré  à  Saint-Cyr 
ayec  un  luxe  de  réjouissances  que  ne  connaissaient  point  les  promo- 
tions d'il  y  a  vingt  ans.  La  représentation  du  cirque  Loyal  a  été 
des  plus  brillantes,  des  clowns  désopilants  y  ont  excité  Tenthou- 


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^hA  NOS  ECOLES  MILITAIRES 

siasoae  :  quant  à  la  course  de  taureaux,  elle  est  demeurée  la  nou- 
veauté à  sensation  de  la  journée. 

Des  invités  nombreux  assistaient,  suivant  l'habitude  nouvelle,  à 
cette  fête  du  Triomphe  qui  tend  de  plus  en  plus  à  devenir  une  fête 
publique,  comme  l'était  jadis  le  carrousel. 

Les  dames  en  particulier  se  montrent  curieuses  de  ces  repré- 
sentations, pleines  à  la  vérité  de  pittoresque,  et  le  général  est  long- 
temps à  l'avance  accablé  de  sollicitations.  Que  dirait  Napoléon  I" 
de  cette  introduction,  très  exceptionnelle  il  est  vrai,  du  sexe  aimable 
dans  ces  cours  à  l'aspect  rébarbatif,  où  il  n'eût  jamais  voulu  voir 
que  de  graves  têtes  de  sergents.  Le  lendemain  du  jour  oh  il  avait 
inspecté  Saint-Cyr,  le  28  juin  1809,  l'Empereur  écrivant  au  ministre 
Champagny  les  impressions  que  lui  avait  laissées  sa  visite  se  mon- 
trait généralement  mécontent  de  tout  ce  qu'il  avait  vu.  Et  dans  la 
lettre  curieuse  que  nous  avons  sous  les  yeux,  nous  notons  spé- 
cialement cette  phrase  : 

«  Autre  détail  qui  a  vivement  choqué  l'Empereur.  Les  croisées 
des  premières  cours  étaient  remplies  de  femmes  soit  du  directeur, 
soit  des  professeurs.  » 

Heureusement  que  le  vainqueur  d'Austerlitz  dort  aujourd'hui  aux 
Invalides  et  que  le  général  commandant  actuellement  l'École  est  ua 
galant  homme  :  tout  le  monde  s'en  trouve  bien,  et  les  choses  n'en 
vont  pas  plus  mal. 

IV 

Comme  on  vient  de  le  voir,  le  Triomphe  est  aujourd'hui  une  fête 
d'une  longue  préparation  et  dont  les  échos  se  répercutent  encore 
bien  longtemps  après  la  clôture  officielle.  Autrefois  il  durait  une 
après-midi  bien  juste,  et  demeurait  un  éclair  de  joie  dans  la  vie 
monotone  de  l'École.  Nous  avons  dit  qu'avec  le  Triomphe  les 
incidents  principaux  qui  jetaient  de  temps  en  temps  une  note  plus 
gaie  dans  l'existence  absolument  terne  des  Saint-Cyriens  étaient  le 
tour  de  garde  au  poste  de  police,  le  séjour  à  l'infirmerie  ou  à  la 
salle  de  police  :  voyons  ce  qu'étaient  au  juste  ces  diverses 
distractions. 

Le  service  de  garde  qui  revenait  par  promotion  deux  ou  trois 
fois  dans  l'année,  permettait  aux  élèves  de  passer  une  journée  fort 
appréciée.  Le  poste,  installé  sous  la  voûte  qui  conduit  de  l'avenue 
de  Maintenon  à  la  cour  Rivoli,  vis-à-vis  la  salle  des  visites  (parloir), 
était  loin  d'être  un  séjour  agréable,  mais  on  y  était  tranquille  un© 
douzaine  d'heures,  et  la  vie  inusitée  qu'on  y  menait  tranchadt  soir 
la  monotomie  de  l'existence  journalière.  La  garde  avait  été  orga— 


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NOS  ECOLES  MIUTAIRES  25& 

nisée  à  Saint-Cyr  pour  initier  pratiquement  les  élèves  au  service 
d^  places,  aux  rondes,  aux  patrouilles,  au  placement  des  faction- 
naires. Le  poste  détachait  deux  sentinelles  Tune  devant  les  armes^ 
l'autre  à  la  porte  de  l'École,  et  Télève  mis  en  faction  à  ce  dernier 
endroit  accomplissait  toujours  sa  tâche  avec  une  conviction  irrépro* 
cbable.  Ainsi,  la  consigne  prescrivait  que  les  cochers  conduisant 
toute  espèce  de  véhicule  eussent  à  mettre  leurs  chevaux  au  pas  en 
firancbîssant  le  portique,  et  cette  consigne  était  si  rigoureusement 
observée  qu'un  beau  jour  le  cocher  de  l'omnibus  faisant  le  service 
entre  l'École  et  Versailles  eut  un  de  ses  chevaux  éventré  d'un 
coup  de  baïonnette,  pour  avoir  trotté  malgré  la  défense. 

La  salle  de  police  —  Vours^  comme  on  disait  en  argot  de  Saint- 
Cyr  —  était  encore  un  endroit  où  les  gens  qui  aimaient  leur  tran- 
quillité et  la  bonne  nourriture  ne  dédaignaient  pas  de  se  rendre. 
Les  élèves  punis  de  salle  de  police  n'étaient  pas  enfermés  en 
commun  comme  cela  a  lieu  dans  les  corps  de  troupes,  mais  chacun 
d'eux  avait  droit  à  un  petit  local  à  part,  à  une  cellule  personnelle. 
On  ayait  là  une  table  pour  travailler,  un  lit  et  un  matelas  pour 
dormir,  une  couverture  et  des  draps  pour  s'abriter.  D'après  la 
règle,  l'élève  puni  de  salle  de  police  ne  devait  s'allonger  sur  son  lit 
qu'à  partir  de  neuf  heures  du  soir,  c'est-à-dire  au  même  moment 
où  ses  camarades  se  couchaient,  dans  les  dortoirs;  or  il  arrivait 
que,  grâce  à  un  compromis  avec  le  sous-officier  chargé  de  sur- 
yeiller  les  locaux  disciplinaires,  le  sergent  d'ours^  comme  on 
l'appelait,  cette  règle  était  généralement  enfreinte. 

Sauf  dans  les  moments  où  il  fallait  assister  au  cours  ou  à  l'exer- 
cice, le  séjour  à  la  salle  de  police  était  une  sieste  perpétuelle  et, 
comme  on  pourrait  s'étonner  de  voir  des  jeunes  gens  de  vingt  ans 
attacher  un  si  grand  prix  au  repos  dont  on  jouissait  «  à  l'ours  », 
nous  renverrons  le  lecteur  au  «  tableau  de  service  »  que  nous 
donnerons  plus  loin,  lui  laissant  la  faculté  de  tirer  lui-même  sa 
conclusion. 

D'ailleurs,  un  doux  far  niente  ne  constituait  pas  les  seuls  charme» 
de  la  salle  de  police.  Après  avoir  avalé,  pendant  quelques  mois, 
les  gigots  desséchés  et  les  poulets  étiques  dont  l'administration 
gratifiait  deux  fois  par  jour  les  élèves,  ces  derniers  éprouvaient  le 
Jbesoin  d'offrir  à  leurs  estomacs  délabrés  quelque  chose  de  plus 
scil>stantiel.  Non  pas  que  le  menu  officiel  de  «  l'ours  »  fût  supérieur 
à  celui  du  réfectoire  :  il  était,  au  contraire,  très  inférieur  et  réduit 
à  sa  plus  simple  expression,  mais  le  sergent  surveillant  était 
on  bon  diable  qui,  par  un  autre  procédé  que  l'ancien  portier  de 
Fontainebleau,  était  arrivé  à  se  faire  de  jolies  rentes. 
Moyennant  une  pièce  dont  il  était  convenu  qu'il  ne  rendait  pas 


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256  NOS  ÉCOLES  MILITAIRES 

la  monnaie,  le  peu  farouche  cerbère  se  changeait  en  un  commis- 
sionnaire aussi  discret  que  complaisant.  Les  dindes  truffées  et  les 
foies  gras  trouvaient  facilement  le  chemin  des  cellules  :  on  obte- 
nait même  de  se  réunir  à  deux,  à  trois,  à  quatre  pour  ces  agapes 
fraternelles,  et  Thumidité  qui  sortait  de  la  paille  de  ces  cachots 
sentait  toujours  le  sauteme  ou  le  Champagne. 

Les  salles  de  police,  vulgairement  les  ours^  étaient  situées  au 
troisième  étage  d'un  bâtiment  donnant  d'un  côté  sur  la  cour, 
de  l'autre,  sous  les  combles.  Il  y  faisait,  en  été,  une  chaleur 
étouffante,  aussi,  une  fois  dans  leurs  cabanons,  les  habitués  de  la 
ssdson  d'été  adoptaient  généralement  une  tenue  des  plus  légères 
dans  laquelle  le  caleçon  de  bain  lui-même  eût  paru  une  superféta- 
tion.  C'était  dans  ce  costume  adamique  qu'on  se  livrait,  entre  deux 
exercices,  aux  douceurs  du  repos. 

Dans  les  premiers  jours  du  mois  de  juin  1867,  M"®  de  C,  une 
fort  jolie  femme,  débarque,  un  beau  matin,  à  Saint-Cyr,  au  bras  de 
son  oncle,  le  vieux  colonel  de  B.,  camarade  de  promotion  du 
général  de  Gondrecourt,  à  cette  époque  commandant  de  l'École* 
Elle  venait  chercher  à  apitoyer  le  général  à  propos  d'un  neveu  à  elle, 
assez  mauvais  sujet,  qui  finissait  incessamment  sa  deuxième  année 
et  à  propos  duquel  on  redoutait  la  sécheresse^  c'est-à-dire  le  renvoi 
comme  simple  soldat  dans  un  régiment.  Non  pas  que  l'élève-cava- 
lier  X.  fût  une  méchante  nature,  c'était,  au  contraire,  le  meilleur 
garçon  du  monde,  mais  le  mépris  qu'il  avait  toujours  affecté  pour 
la  pompe  (les  divers  cours),  son  dédain  pour  les  bas-off  (adjudants 
sous-officiers),  la  résistance  invincible  qu'il  avait  opposée  à  toutes 
les  insinuations  des  divers  pendus  (professeurs),  qui  avaient  essayé 
de  lui  inculquer  les  lois  de  la  topo  (topographie)  et  de  la  forii 
(fortification);  tout  cela  réuni  l'avaient  conduit  à  n'obtenir  aux 
examens  de  fin  d'année  qu'un  chiffre  de  points  dérisoires.  Il  avait 
écrit  à  sa  belle  cousine,  lui  disant  ses  craintes  et  ses  angoisses, 
car,  arrivé  au  bout  du  fossé,  la  culbute  l'effrayait,  et  il  se  prenait 
parfois  à  regretter  de  n'avoir  pas  sacrifié  un  peu  de  ses  antipathie» 
pour  décrocher  cette  épaulettc  d'or,  objet  de  ses  rêves,  et  qui 
allait  peut-être  lui  échapper. 

Le  colonel  de  B.,  sans  dire  au  général  de  Gondrecourt  le  véri- 
table motif  de  la  visite  intéressée  que  lui  faisait  M"*  de  C,  prit  un 
prétexte  quelconque  pour  expliquer  sa  venue  à  Saint-Cyr.  Il  était 
onze  heures,  le  commandant  de  l'École  invita  ses  hôtes  à  déjeuner 
et  M^'^de  C.,qui  ne  demandait  qu'à  demeurer  pour  préparer  plus 
à  loisir  sa  requête  se  garda  de  refuser.  On  se  mit  à  table.  Le 
général,  fort  aimable,  déploya  auprès  de  sa  belle  visiteuse  toutes  les 
subtilités  d'un  esprit  qui  n'était  pas  sans  grâce,  de  telle  sorte  que 


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NOS  ÉGOLSS  inUTAIEES  257 

celle-d  crut  bientôt  le  moment  venu  de  glisser  le  nom  de  son 
mauvais  sujet  de  neveu. 

—  Ah!  X.,  vous  le  connaissez,  madame,  fit  le  général  en  fron- 
çant un  peu  le  sourcil. 

—  Mais,  oui,  général.  Je  connais  surtout  sa  famille.  Il  va  sortir 
incessamment  n'est-ce  pas?  JPai  vu  sa  mère;  vous  ne  vous  figurez 
pas  la  joie  qui  s'est  emparée  de  cette  excellente  femme  à  la  pensée 
de  voir  dans  quelques  jours  son  fils  sous-lieulenant. 

—  Heu!  heu!  sous-lieutenant! 

—  Hais  oui  ses  épaulettes  sont  achetées  déjà. 
Le  général  flaira  un  piège. 

—  X.  est  un  bon  enfant,  dit-il,  mais  franchement,  il  a  passé 
des  examens  pitoyables,  et  je  ne  sus  si  le  Conseil  d'instruction... 

—  Qu'est-ce  que  cela  le  Conseil  d'instruction? 

—  Madame,  c'est  un  vilain  tribunal,  dont  j'ai  le  malheur  d'être 
le  président,  qui  décide  du  sort  des  élèves  au  moment  où  ils  sortent 
de  l'École.  C'est  le  Conseil  seul  qui  accorde  ou  refuse  cette  épau- 
lette,  que  M"'  X.  s'est  peut-être  un  peu  pressée  d'acheter  pour 
son  fils. 

—  Comment,  un  peu  pressée?  Général,  vous  m'effrayez,  est-ce 
qn*il  serait  possible  que  mon  neveu?... 

—  Vraiment,  je  suis  désolée  d'avoir  à  vous  faire  de  la  peine, 
mais  je  cradns  bien  que  X.  ait  tout  à  craindre  de  la  décision  du 
Conseil  d'instruction. 

—  Et  alors... 

—  Alors  il  serait  renvoyé  comme  simple  soldat  dans  un  régiment. 

—  Bah,  interrompit  le  colonel,  tu  es  le  président  du  Conseil,  et 
ta  voix  est  prépondérante.  Tu  ne  vas  pas  laisser  sécher  ce  garçon- 
là,  qui  au  fond  fera  un  très  bon  officier.  J'ai  vu  la  Goumerie  *, 
qui  m'a  dit  n'avoir  pas  au  point  de  vue  cheval  de  meilleur  sujet 
daos  son  peloton. 

—  Mon  cher,  le  cheval  n'est  pas  tout;  la  pompe  a  ses  exigences. 
La  Barre  Duparcq^  s'est  nettement  prononcé  pour  la  rigueur. 

—  Ah!  général,  fit  M""*  de  C.  en  joignant  sournoisement  les 
mains. 

—  Allons,  reprit  M.  de  B.,  ne  nous  parle  pas  de  la  pompe  :  un 
bahuteur  comme  toi.  Tu  renies  donc  ton  passé,  mon  cher. 

La  conversation  continua  sur  ce  ton  pendant  un  bon  moment,  et 
S  élait  évident  que  le  généra)  perdait  peu  à  peu  du  terrain. 
M**  de  C.  avsdt  une  logique  qui  le  déconcertait  :  elle  avait  réponse 

*  C*était  un  des  lieutenants-instructeurs. 

^  Le  lieutenant-colonel  du  génie,  directeur  des  études. 

25  OCTOBRE  1887.  17 


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m  nos  ÉQOLiS  MlIiTAmES 

à  tout.  (Quant  tu  cotone^  il  avait  des  arguments  non  moins  irrésis- 
tibles :  il  soutenait  cette  thèse  que  les  fanatiques  de  pompe 
n'avaient  jamais  fourni  que  des  (^ficiers  inférieurs  aux  buhutewrs^ 
ou  vieux  bahuts,  comme  on  disait  à  cette  époque  :  témoin  Gonive^ 
court,  répétait-il  avec  acharnement. 

—  Madame,  fit  enfm  Je  général,  nous  sommes  au  commence* 
ment  de  juin,  et  nos  élèves  ne  s'en  vont  qu'^  août  :  si  vous  vouliez 
morigéner  votre  neveu,  s'il  voulait  travailler  d'anmche-pied  d'ici 
là,  peut-être  pourrions-nous  arranger  les  choses. 

—  Morigéner  mon  neveu,  mais  je  ne  demande  que  cela.  Oti 
est-il?  Pourrais-je  le  voir? 

Le  général  tira  sa  montre. 

—  Midi  et  demi,  fit-il.  Rien  ne  s'oppose  à  ce  que  vous  voyiez  X-, 
il  est  en  récréation  :  je  vais  le  faire  appeler. 

II  frappa  sur  un  timbre;  un  vieux  sergent  de  planton  parut. 

—  Faites  venir  l'élève  X.,  dit  le  général* 
Le  planton  disparut. 

La  conversation  prit  un  autre  tour  :  M""^  de  G.  préparait  son 
allocution.  Quant  au  général,  il  n'était  pas  fâché  d'avoir  une  trêve 
qui  lui  permît  de  réparer  ses  pertes. 

Un  quart  d'heure  se  passa  après  leqœl  reparut  le  sergeot. 

—  Mon  général,  l'élève  X.  est  à  la  salle  de  police. 

—  Pauvre  enfant  1  marmura  M"°  de  C. 

—  A  tours  ?  fit  le  colonel. 

—  Qu'est-ce  que  je  vous  disais,  madame?  continua  Je  général. 
Vous  voyez,  mauvais  élève,  toujours  puni.  Je  n'y  pois  rien. 

—  Ohl  général,  le  pauvre  garçon,  à  la  salle  de  police!  En 
prison,  Dieu!  qu'il  deit  sottffrii*  là  dedams ! 

—  Mais  nuliement,  madame.  Je  vous  assure  que  nos  salles  de 
police  ne  ressemblent  en  rien  aux  geôles  de  l'Inquisitio^n.  J'avais 
l'intention  de  fdre  descendre  X.,  mais  s'il  ne  vous  -était  pas  trop 
désagréable  de  monter  trois  «étages,  n(ms  pourrions  aller  voir  votre 
neveu  chez  lui,  et  vous  «constaterez  vous-même  f  ne,  pour  un  pri« 
saunier,  il  est  très  oenvenablement  logé. 

M"*  de  C.  battit  des  mains  avec  une  joie  enfantine. 

—  Moi,  vœr  la  saUe  de  police  I  C'est  eela,  j'accepte. 
Et  elle  ajouta '^1  chaoïgeafit  de  ton  : 

—  Mon  pauvre  Roger  I 

Le  déjeuner  douchait  à  sa  fin,  on  qmtta  la  table,  et  -quekpied 
instants  aj>rès,  ie  général,  le  colonel  B,  et  M""""  de  C,  prrécédéBi 
d'un  sergent,  arrivaient  devant  la  porte  verrouillée  qui  barricadaât 
le  corridor  sur  lequel  s'ouvraient  les  cellules. 

A  l'apparition  du  ^néral,  le  sergent  cTaurs^  qui  n'avait  Jamais 


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90B  iCâUS  ]WIA»K  299 

la  consdeDce  bieii  trancpiille,  era^  toat  d'abord  à  quelque  senuMOce* 
mat»  en  apercevant  M**  de  G.^  il  eomprît  te  but  de  la  Tisite  et 
eofraDt  TivemeDt  la  porte  du  couleur,  il  fit  entrer  les  visiteuFS. 

—  Où  est  la  cellak  de  l'élëre  X.  ?  demaude  le  généffal. 

—  Numéro  7^  mou  général. 

—  Ouvrez. 

Le  sergent  ssàâi  l'énorme  trousseau  qui  pendait  à  un  clou  au 
mur  et,  introduisant  la  clé  dans  la  serrure,  il  fit  jouer  le  pêne. 

U  poussa  la  porte. 

A  ce  moment  il  sentit  une  soeur  froide  lui  perler  sur  le  front  et 
le  cri  de  :  ^  vosranffs^/ixe!  qu'il  allait  prononcer  pour  que  son  ipn- 
sonnîer  çrlt  la  posidon  militaire  deyant  le  générai,  lui  demeura 
dans  la  gorge. 

Quaut  à  Bf^  de  C,  qm  avait  tout  d'abord  avancé  la  tète  pour 
mieux  voir,  elle  s'était  vivement  repliée  en  arrière  en  mettant  sa 
noain  devant  ses  yeux. 

Le  colonel  riait  de  bon  cœur  et  le  général  en  eût  fait  sans  doute 
autant  m  sa  situation  ne  lui  eût  commandé  de  réprimer  toute 
Mlarité^ 

Le  surveitliBmt  de  la  salle  de  police  ne  fut  jamais  plus  sergent  (Fours 
que  ce  jour-là,  car  il  attrapa  quinze  jours  de  prison  pour  avoir 
toléré  qu'un  élève  s'étendît  sur  son  Ht  pendant  la  journée.  Quant  & 
f  Mève  X. ,  il  eut  huit  jours  de  radiot^^  pour  s*étre  couché  sur  son  lit 
4c  Ama  une  terme  non  réglementaire  » ,  £sait  lelendiemain,  le  libeBé 
de  la  punition. 

Ce  qui  ne  l'a  pas  empêché  d'obtenir  avec  ses  camarades  son 
éjpaahitt  de  sous-lieutenant. 

Avec  les  salles  de  police,  l'endroit  de  l'École  où  Ton  menait  la  vie 
la  plus  douce  étak  certainement  l'infirmerie. 

IKmée  un  peu  en  dehors  dte  TÉcole,  séparée  d^^elle  par  de  grands 
jardins  et  de  frais  ombrages,  le  séjour  des  malades  était  envié  cte 
deux  catégories  d*élèves  très  différents  :  les  zélés,  les  fainéants. 

L^  premiers  grimpaient ^k  Tinfirmerie  avec  leurs  livres,  leurs 
notes,  leurs  cahiers,  pour  être  à  même  de  préparer,  sans  déran- 

*  Nous  tenons  cette  histoire  absolument  authentique  du  colonel  de  B, 
anjottid^hui  générai  en  retpaâte^ 

^  De  supplément,  d'où  le  verbe  rabioter, 

*  L'expression  grimper  était  obligatoire  pour  désigner  Feutrée  à  rinfir- 
merle  ou  aux  salies  d^  police.  La  situation  élevée  de  ces  deux  ékihime* 
mmtSy  placé  Fun  sur  un  monticule  qui  dominait  la  cour  Wagram,  Fautre 
dans  les  combles,  explique  cette  expression. 


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^260  50S  iGOLES  MIUTÂIRSS 

gement,  un  cours,  une  interrogation,  un  examen.  Un  bon  ordi- 
naire, les  soins  affectueux  de  sœurs  de  la  charité,  qui  faisaient  le 
service  des  malades,  ou  soi-disant  tels,  la  facilité  de  se  livrer  à 
Tétude  dix  Iieures  par  jour,  étaient  les  avantages  appréciés  par  les 
pompiers  (travailleurs).  Les  paresseux  emportaient  comme  les 
studieux  leurs  livres  à  l'infirmerie,  mais  ils  les  déposaient  religieu- 
sement dans  un  coin  et  les  laissaient  se  couvrir  d'une  noble 
poussière. 

Ils  étaient  plus  appréciés  que  les  premiers  par  la  sœur  Peau- 
fine^^  la  digne  mère  supérieure,  peut-être  par  cela  même  qu'ils 
étaient  plus  mauvais  sujets.  Du  reste  l'influence  de  la  respectable 
fille  de  saint  Vincent  de  Paul  sur  tous  ses  malades  était  merveilleuse, 
et  il  n'y  a  pas  d'exemple  que  sœur  Peaufine  ne  fût  arrivée  à  mener 
A  la  baguette  les  bahuieurs  les  plus  endurcis.  Ces  jeunes  gens,  qui 
affectaient  dans  leur  langage  le  dévergondage  de  vieux  troupiers 
mal  élevés,  qui  aimaient  à  entremêler  de  jurons  obscènes  leurs 
moindres  paroles,  redevenaient  devant  la  sœur  Peaufine,  ce  qu'ils 
étaient  en  réalité  :  des  hommes  bien  élevés.  Jamais  un  mot  gros- 
sier ni  une  plaisanterie  déplacée.  La  vieille  supérieure  eût  sa 
certainement  les  mettre  à  leur  place,  car  ell.e  avait,  de  l'esprit,  de 
l'autorité  et  de  la  repartie,  mais  elle  était  surtout  adroite,  et  elle 
avait  un  tact  particulier  pour  conduire  doucement  et  sans  n^me 
froncer  le  sourcil  les  plus  récalcitrants. 

Après  vingt  ou  trente  ans  de  séjour  à  l'École,  la  sœur  Peaufine 
était  devenue  tout  à  fût  saint-cyrienne,  et  il  n'y  avait  pas  jusqu'à 
Y  argot  du  bahut  qu'elle  ne  possédât  sur  le  bout  du  doigt. 

Il  y  avait,  en  effet,  et  il  y  a  encore  un  argot  à  Saint-Cyr,  une 
langue  spéciale  intelligible  pour  les  seuls  adeptes  et  à  laquelle  nous 
avons  dû  forcément  déjà  emprunter,  en  les  expliquant,  quelques 
termes. 

Le  bahuts  c'était  Saint-Cyr;  le  bazar ^  c'était  le  collège,  l'éta- 
Mssement  d'instruction,  toute  école  où  l'on  se  préparait  au  bahut. 
Un  monsieur  Bazar^  c'était  un  collégien  et  par  extension  un 
recrue^  un  Saint-Cyrien  de  première  année.  Ce  recrue  a  porté  d'ail- 
leurs, suivant  les  temps,  des  noms  divers. 

Sous  le  premier  empire,  on  disait  un  buson  ;  plus  tard,  sous  la 
monarchie  de  Juillet,  le  buson  devint  une  graine'^,  aujourd'hui  on 
dit  un  melon.  Quant  au  collégien  qui  se  prépare  à  Saint-Cyr, 
c'est,  pendant  la  période  d'éclosion,   un    cornichon.   Certaines 

.    *  Peaufin,  e,  expression  consacrée  pour  désigner  un  joli  garçon,  une  jolie 
jQUe.  Inutile  de  dire  que  le  surnom  de  la  digne  supérieure  âgée  de  plus  de 
.soixante  ans  était  une  antiphrase. 
^  Graine  d'ancien. 


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NOS  ÉCOLES  mUTÂIRSS  261 

eipressîons  ne  sont  que  des  diminutifs  du  mot  entier.  Ainsi  amphi 
se  dit  pour  amphithéâtre  et,  par  extension,  s'applique  à  la  leçon 

qui  se  fait  dans  ramphithéàtre. 
Les  cours  de  Saint-Gyr  sont  Vadmini  (stration),  la  forti  (fication) 

Varl  mUi  (tairej  la  topo  (graphie),  la  géo  (graphie),  la  légi  (slation), 

Varti  (lleric). 

—  Qu'est-ce  qu'il  y  a  ce  matin? 

—  Nous  avons  amphi  de  topo. 

Nous  avons  déjà  vu  ce  que  voulait  dire  bahuteur.  Le  verbe 
bahiUer  signifie  fiûir,  polir  une  chose,  lui  donner  son  dernier 
brillant.  Bahuté^  le  participe,  a  divers  sens.  (Test  très  bahuté^  c'est 
très  réussi.  Un  bahuté^  pris  substantivement,  signifiait  jadis  une 
tenue  de  Saint-Gyr  faite  à  Paris  chez  Paule,  Dusautoy  ou  ailleurs 
avec  un  drap  plus  fin  que  celui  de  l'École,  des  grenades  et  des 
attentes  d'épaulettes  en  or.  On  s'en  faisait  faire  un  généralement 
pour  les  vacances. 

Un  bas-off(iz\QT)  était  le  terme  peu  respectueux  qui  désignait  les 
adjudants.  M.  Broutta,  ancien  professeur  de  littérature,  avait  donné 
son  nom  à  toute  espèce  de  conversation  ou  de  discours  :  un  joli 
broutta^  un  broutta  bien  senti,  d'où  était  sorti  le  verbe  broutasser^ 
parler,  pérorer  et  le  substantif  broutasseur. 

Le  képi  était  un  calot.  Le  grand  calot  ou  simplement  le  calot^ 
c'était  le  képi  suprême,  le  képi  du  général  et  par  extension  le 
général  commandant  l'École.  On  appelait  casoar  toute  espèce  de 
gent  emplumée,  et  en  particulier  les  poulets  étiques  qu'on  servsdt 
frèqueminent  à  table,  «  probablement  à  cause  de  la  sécheresse  de  leur 
chair  et  de  la  longueur  de  leurs  pattes,  qui  atteignaient  des  dimen- 
sions invraisemblables.  Il  est  certain  qu'on  ne  devait  pas  rechercher, 
tout  exprès  à  notre  intention,  les  gallinacés  les  plus  hauts  sur  pieds  : 
peut-être  la  maigreur  du  corps  faisait-elle  paraître  plus  développés 
les  organes  locomoteurs.  Quoi  qu'il  en  soit,  le  surnom  donné  à  ces 
volatiles  était  merveilleusement  appliqué,  car  la  famille  des  autru- 
ches pouvsdt  seule  offrir,  proportions  gardées,  un  point  de  compa- 
xsûson  suffisamment  exacte  » 

Colle  (interrogation),  colleur^  coller^  appartiennent  au  langage 
des  lycées;  mais  l'expression  comard  est  tout  à  fait  saint-cyrienne. 
Cornard,  à  Saint-Cyr,  c'est  la  langue  qu'Ésope  faisait  servir  à  ses 
convives,  c'est  tout  ce  qu'il  y  a  de  meilleur  et  tout  ce  qu'il  y  a  de 
mauvais.  —  «  Je  suis  descendu  dans  la  cour,  il  y  a  un  cornard  de 
tous  les  diables.  »  —  Entendez  qu'il  a  plu  et  qu'on  patauge  dans 
la  boue.  —  «  Tu  vas  à  Paris  demain,  n'oublie  pas  d'apporter  du 

^  Tellier,  Souvenirs  de  Saint-Cyr. 


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202  NOS  taskm  maxtiaws 

conrard  »,  —  va  coroArd  veut  dire  de»  fnsadisesv  une  préparation 
culinaire  qcrelconque.  —  Da&s  une  manœuvre^  le  commandant 
se  trompe,  il  embrouille  les  uoités  daos  les  unîtéSt  les  escadroa» 
dans  les  petotaos^  i  on  dira  en  parlait  ée  ee  gâK^bi&  :  le  commandant 
a  fkit  ua  ceraard  de  tocis  les^  diaUes. 

Les  exclamations  :  un  jus!  un  dardi  un  nœud!  signifiaient  : 
c'est  parfait,  c'est  excellent.  Nous  avons  dit  ce  que  voulait  c^re 
peaufin^  d'où  peaufiner  soigner,  synonyme  de  bahuter.  hependuy 
jadis  cours  de  descriptive,  et  appliqué  par  extension  à  tous  les 
cours  ou  professeurs  de  cours^  civila,  signifie  aujourd'hui  très  irré- 
vërraeieQsemeDt  un  cours  ou  un  chargé  de  cours,  qu'il  scHt  civil 
otx  miliUttre.  Le  commandant  professeur  d'art  mîEtaire,  n'est  pluB^ 
à  Saiîrt-Gyr,  que  le  pendu  dcsr^mUi. 

C'est  d'après,  ce  sens  étendu  qu'au  êriampàe  de  cette  année,  un 
élève  facétieux  a  pu  répondre,  devant  le  général,  à  un  canaarada 
qui  lui  demandait  la  différence  qui  séparait  un  pendu  d'un  arro- 
sotr  r  tf  L'arrosoir  mouille,  te  pendu  sèche.  » 

Sécher,  en  argot  saint-cyrien,  c'est  donner  des  notes  tellement 
mauvaises  à  un  élève  en  fin  d'année,  qu'il  soit  obligé  de  faire  encore 
un  an  à  Técole  ou  de  servir  comme  simple  soldat  dans  un  résu- 
ment. Sec^  être  sec,  tout  court,  a  le  sens  que  nous  venons  de 
dire  ;  sec  ou  séché  de  quelque  chose  signifie  :  privé  de. 

Nous  allongerions  indéfiniment  cette  nomenclature  si  nous  vou- 
Hyns  insérer  ici  un  lexique  complet  du  langage  saint-cyrien  ;  mais 
comme  les  lectetnrs  du  Correspondant  ne  tiennent  certainement  pas 
à  approfondir  cet  idiome,  nous  arrêterons  là  nos  citations. 

Autrefois,  le  Saint-4]yrien  mettait  un  point  d'honneur  à  se 
servir,  même  dans  sa  correspondance,  dans  ses  conver^tions  avec 
sa  famille  ou  des  étrangers,  uniquement  du  langage  de  l'École. 
A  force  de  s'exprimer  dans  la  langue  bizarre  dont  nous  avons 
càtê  de  rares  termes,  il  finissait  par  s'imaginer  que  tout  le  monde 
Tentendiât,  et  il  s*étonnait  que  sa  mère  ne  comprit  pas  des  dépè- 
ches ainsi  libellées  :  «  Sommes  sécbés  de  la  galette  promise  par 
calot.  Gomme  ai  piqué  mini  en  pendu  avec  Soukt,  sortirai  pas» 
Viens  et  apporte  eornard.  Grampton  part  une  heure  ^  » 

*  C'est-à-dire  :  «  Nous  sommes  privés  de  la  sortie  générale  promise  par 
le  général  commandant,  et  comme  j*ai  eu  une  mauvaise  note  en  géométrie 
descriptiN'B  awc  M.  Souiot,  le  professeur,  je  ne  sortirai  pas.  Viens  et 
sqiporte-moi  des  g&teauK,  du  chocolat,  de  la  diartreuse,  etc.,  etc.  Le 
chemin  de  fer  part  à  une  heure.  » 


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NOS  EmSS  M(UTÀIRIS  263 


Les  noms  donnés,  à  Saint-Cyr,  aux  diverses  cours  et  aux  bâti- 
ments qui  composent  rËcole  ont  subi  l'influence  des  événements 
politiqnes  dont  notre  pays  a  été  le  théâtre  depuis  un  siècle.  De 
même  que  le  village  de  Saint-Cyr  étadt  devenu  sous  la  Terreur  la 
commune  de  Val-libre,  la  cour  Napoléon  s'est  appelée  successivement 
coor  Royale,  cour  de  la  Reine  et  cour  Marengo,  la  cour  d'Auster- 
fitz  a  été  précédemment  la  cour  de  Monsieur,  puis  de  Nemours. 
L'ancienne  cour  longue  est  devenue  l'avenue  Maintenon  ;  la  cour 
de  rÉgfise,  du  Dehors  ou  cour  impériale  s'appelle  aujourd'hui  la 
tour  Rivoli. 

Comme  nous  l'avons  dit  au  commencement  de  ce  travail,  l'École 
militaire  de  Saint-Cyr  se  compose  actuellement  encore  des  bâti- 
ments élevés  par  Mansart,  il  y  a  deux  siècles  ^.  Mais,  dans  cet  en- 
semble imposant  de  constructions,  la  vie  des  élèves  est  concentrée 
^cialement  dans  quatre  corps  de  bâtiment  se  coupant  à  angle 
droit,  dans  lesquels  sont  les  études  et  la  plupart  des  dortoirs. 

Les  quatre  branches  de  cette  vaste  croix  se  réunissent  au  pre- 
nner  étage  sur  un  vaste  palier,  dit  grand  carré,  qui  jouit  à  rficote 
dune  célébrité  spéciale.  C'est  sur  le  grand  carré  que  donne  la 
diambre  de  l'officier  de  garde.  C'est  au  grand  carré  que  sont  affi- 
cbées  toutes  les  communications  que  le  commandement  ou  la  direc- 
tion des  études  a  à  faire  aux  élèves,  c'est  par  le  grand  carré 
qu'arrivent  les  bonnes  ou  les  mauvaises  nouvelles. 

Au  rez-do-chaussée,  les  quatre  branches  de  la  croix  dont  le  grand 
carré  occupe  le  centre  au  premier  étage,  sont  formés  :  au  nord,  par 
la  salle  d'escrime  (le  réfectoire  avant  la  guerre  de  1870);  à  l'ouest, 
par  la  salle  des  jeux;  à  l'est,  par  des  salles  d'interrogation,  de  chant, 
éd  danse,  cours  d'allemand,  etc.,  et  par  le  corridor  Baraguey-d'Hil- 
liers;  au  sud,  par  deux  amphithéâtres  qu'on  a  ouverts  depuis  la 
guerre  pour  les  anciens.  L'augmentation  du  chiffre  des  promotions 
a  rendu  nécessaire  cette  disposition  nouvelle. 

au  premier  étage  soot  les  qoatrô  grandes  études  qui  exiBtettt 
depuis  1808. 

Au  nord,  l'étude  Charlemagne,  ayant  au-dessus  d'elle,  au  deuxième 
étage,  le  dortoir  de  Montebello  réservé  aux  élèves  de  cavalerie,  et  au 
traisièiBe  éta^  le  dortoir  de  Zaatcha. 

A  l'ouest ,  l'étude  Henri  IV  avec  le  dortoir  dinkermann,  au  deuxième 
étage,  et  au  troisième  le  dortoir  d'Isly. 

*  Pfan  le  bâtiment  neuf  bkû  depuis  la  guerre  sar  une  portion  de  la  cour 
Wagram  et  appelé  par  les  élèves  Novi^^asar^ 


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264  NOS  ÉCOLES  IQLITÂiaES 

Au  sud,  l'étude  Louis  XIV.  Au  deuxième  étage  est  le  dortoir  de 
Mageota,  et  au  troisième  le  dortoir  de  Constantine. 

A  Test,  l'étude  Napoléon,  avec  les  dortoirs  de  Sébastopol  et 
d'Alger  au-dessus. 

Dans  le  bâtiment  nouveau  qu'on  a  élevé,  parallèlement  à  l'ancien 
réfectoire,  sur  une  partie  de  la  cour  Wagram  et  que  les  élèves  ont 
décoré  du  nom  de  Novi-Bazar,  se  trouvent  au  rez-de-chaussée,  un 
réfectoire,  au  premier  étage  la  salle  Horace-Vernet,  salle  de  dessin  ; 
au  deuxième  étage,  le  dortoir  de  Puebla;  au  troisième,  le  dortoir  de 
Laghouat. 

Les  leçons  ont  lieu  dans  quatre  amphithéâtres  à  gradins,  sem- 
blables à  ceux  que  l'Université  a  fait  construire  dans  ses  lycées. 
Le  professeur,  assisté  d'un  ou  de  plusieurs  de  ses  adjoints,  et  d'un 
adjudant  chargé  de  la  surveillance  fait  un  cours  d'une  heure  et 
demie,  après  lequel  a  lieu  une  étude  dite  du  cours  pendant  laquelle 
les  élèves  mettent  à  jour  et  complètent  leurs  notes. 

Les  salles  de  travail  (les  éludes  dont  nous  venons  de  donner  les 
noms)  sont  spacieuses  et  bien  aérées,  prenant  la  lumière  par  de 
hautes  fenêtres.  Elles  sont  meublées  de  longues  tables  noires,  sur 
lesquelles  travaillent  dix  élèves  se  faisant  face  cinq  par  cinq,  assis 
sur  des  bancs  attenant  aux  tables. 

Au  mur  sont  fixés  des  casiers  de  bois  noir,  dans  lesquels  sont 
placés  les  livres,  papiers,  compas  et  effets  d'études.  Au  centre  est 
la  chadre  de  l'officier  surveillant.  Des  tableaux,  des  cartes  murales 
décorent  les  parois  comme  dans  toutes  les  écoles  du  monde. 

Nous  disions  plus  haut  que  quels  que  fussent  les  adoucissements 
apportés  à  la  vie  actuelle  de  Saint-Cyr,  l'existence  â  l'École  constituait 
encore  à  l'heure  qu'il  est  un  véritable  entraînement  et  qu'on  était 
loin  d'y  goûter  le  repos  efiléminé  qui  perdit  Annibal  dans  Capoue. 

On  en  jugera  par  le  tableau  suivant  du  service  dans  une  journée 
d'hiver. 


A  5  h.  :  Réveil. 

A  5  b.  iO  :  Dettcente  à  l'étude.  (Dix  minutes  pour  se  lever, 

8*habiller,  faire  sommairement  sou  lit,  etc.) 

De  5  h.  10  à  7  h.  10  :  Étude.  (Pendant  cette  étude  ont  lieu  aussi  des  inter- 
rogations, des  leçons  d*escrime,  de  gymnase,  de 
manège.) 

De  7  b.  10  à  7  h.  20  :  Récréation  pendant  laquelle  on  prend  le  café  (dix 
minutes). 

De  7  h.  20  à  8  h.  20  :  Astique.  On  remonte  dans  les  dortoirs  faire  son  lit 
à  fond,  terminer  sa  toilette,  nettoyer  et  mettre 
en  ordre  les  effets  d'habillement,  armes,  etc.  L'a8- 
tiqae  est  terminée  par  une  inspection  des  officiers. 

De  8  h.  20  à  8  h.  30  :  Récréation  (dix  minutes). 


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NOS  ÉCOLES  MILITAIRES  2fô 

De  8  h.  30  à  9  h.  50  :  Cours.  (11  y  en  a  quatre  à  la  fois  dans  autant  d'am- 
nhithéàtres.  —  Ces  cours  ont  lieu  par  demi-batail« 
lons  et  par  division  d'anciens  ou  de  nouveaux.  — 
Ainsi  le  demi-bataillon  de  droite  (anciens)  a  par 
exemple  cours  de  fortiGcation,  pendant  que,  dans 
lamphithéàtre  à  côté,  le  même  demi-bataillon 
(nouveaux)  a  cours  d'art  militaire).  Dans  un  troi- 
sième  amphithéâtre  le  demi*bataiIlon  de  gauche 
(anciens)  assiste  à  un  cours  de  législation,  et  dans 
un  quatrième»  on  fait  au  même  demi- bataillon 
(nouveaux)  un  cours  de  géographie. 

De  9  h.  50  à  10  h.  :     Récréation  (dix  minutes). 

De  10  h.  à  ii  h.  :        Étude. 

De  11  h.  à  midi  :  Déjeuner  suivi  d'une  récréation.  (Cest  pendant  cette 
récréation  que  sont  exercés  les  élèves  punis  du 
peloton  de  punition). 

De  midi  à  2  h.  :  Exercice  en  armes. 

De  2  h.  à  2  h.  15  :       Récréation  (quinze  minutes.) 

De  2  h.  15  à  4  h.  15  :  Cours  d'allemand,  de  dessin,  de  travaux  graphiques 
ou  interrogations,  études. 

De  4  h.  15  à  4  h.  45  :  Récréation  et  goûter  (30  minutes). 

De  4  h.  45  a  5  h.  15  :  Conférences  et  théories  par  l6É  officiers  instructeurs. 

De  5  h.  15  à  5  h.  30  :  Récréation  (15  minutes). 

De  5  h.  30  à  7  h.  40  :  Interrogation  (théorie,  cours,  allemand). 

A  7  h.  40  :  Diner,  suivi  de  récréation. 

A  9  h.  :  Coucher. 

En  somme,  seize  heures  sur  pied  dont  quatre  seulement  pour 
prendre  ses  repas  et  se  reposer.  En  été,  les  cours,  génénUement 
terminés  yers  Pâques,  cèdent  la  place  à  des  exercices  pratiques 
de  fortification,  de  topographie,  exécutés  soit  à  Tintérieurde  l'École, 
soit  à  l'extérieur.  Les  manœuvres  ont  alors  lieu  le  matin  et  sont  rem- 
placées, dans  l'après-midi,  par  des  interrogations  :  on  accorde  aux 
élèves  une  heure  et  demie  pour  le  déjeuner  et  la  récréation  de 
midi;  au  contraire,  le  soir.  Us  n'ont  que  trois  quarts  d'heure  pour 
le  dîner  et  la  récréation  qui  le  suit.  De  cette  façon,  les  heures  de 
travail,  échelonnées  d'une  façon  différente,  demeurent,  conune 
en  hiver,  au  nombre  de  douze. 

Douze  heures  par  jour,  douze  heures  de  travail  matériel  ou  intel- 
lectuel, douze  heures  pendant  lesquelles  l'esprit  ou  le  corps  sont 
sans  cesse  en  activité,  tantôt  l'un  après  l'autre  et  tantôt  l'un  avec 
laotre.  Et  ce  n'est  pas  là  du  surmenage^  qu'on  nous  permette 
lemploi  de  ce  pompeux  barbarisme;  en  tous  cas  surmenage  ou 
1)00,  la  vie  que  nous  venons  de  dire  a  des  résultats  surprenants 
relativement  à  la  santé  des  élèves.  On  ne  croirait  pas,  si  l'on  ne 
favait  vu,  à  quel  point  le  régime  de  Saint-Cyr  développe  les  corps, 
donne  de  la  force  à  des  êtres  chétifs  qui  semblaient,  en  entrant, 
n'avoir  que  le  souffle.  En  quelques  mois  d'un  tel  entraînement  on 


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266  NOS  ÉCOLES  HnrTAlRKS 

en  arrire  à  des  prodiges  d'^activité,  de  volatilité^  comme  on  dit  à 
Saint-Cyr.  Dix  minutes  pour  se  lever,  s'habiller,  faire  son  lit  et 
descendre  trois  étages!  Cela  paraîtra  difficile  à  bien  des  gens,  et 
dire  qu*au  bout  de  quelques  mois,  certains  Saint-Cyriens  trouvent 
encore  le  temps^  dans  ces  dix  minutes,  d'aller  fumer  une  cigarette 
dans  la  cour. 

Autrefois  les  exercices  en  dehors  de  l'École  n'existaient  pas  ou, 
du  moins,  se  bornaient  à  quelques  itinéraires,  quelques  levés 
topographiques,  qui,  plutôt  que  des  services  de  travail  véritable, 
devenaient  des  occasions  de  bombance  dans  les  auberges  de 
Trappes,  de  Bue  ou  Rocquencourt. 

Aujourd'hui  les  exercices  de  service  en  campagne,  les  manœuvres 
en  terrain  varié  à  l'extérieur,  ont  pris  une  large  place  dans  les  pro- 
grammes de  l'École,  de  telle  sorte  qu'au  point  de  vue  pratique, 
militaire  et  théorique,  l'enseignement  est  incontestablement  supé- 
rieur à  celui  d'autrefois.  Une  des  plus  heureuses  innovations  est 
l'envoi  annuel  du  bataillon  à  Fontainebleau  pour  le  tir  du  canon^ 
le  tir  du  fusil  à  grandes  distances  et  les  manœuvres  à  feu  de  divers 
genres. 

Cette  année  même,  pour  la  première  fois,  on  a  dépassé  ce  qui 
avait  été  fait  jusqu'ici. 

Le  6  août  1887,  l'École  en  entier,  sous  les  ordres  du  général  Tra- 
HKmd,  son  commandant,  assisté  du  colonel  JoUivet,  commandant 
en  second,  des  directeurs  de  l'infanterie  et  de  la  cavalerie,  avec 
tous  les  cadres  des  instructeurs^  des  professeurs  d'artillerie  et  du 
génie,  des  médecins  et  des  officiers  d'administration  quittaient 
Saint-Cyr  en  deux  trains  spéciaux  se  rendant  au  camp  de  Cbâlons 
pour  y  exécuter  leurs  tirs  de  guerre. 

Les  élèves  ont  été  logés  dans  des  baraques  entre  lesquelles  on 
avait  installé  des  tentes  pour  leur  servir  de  lavabos. 

Du  7  au  21  ils  ont  exécuté  le  tir  du  canon,  qui  se  faisait  autrefois 
à  Fontainebleau,  le  tir  avec  le  fusil  de  8  millimètres,  enfin  diverses 
écoles  de  fortification  et  de  travaux  de  campagne. 

On  ne  peut  que  donner  des  éloges  à  la  tendance  suivant  laquelle 
le  Conseil  d'instruction  de  l'École  s'efforce  d'élever  sans  cesse 
le  niveau  de  l'enseigneotent  à  Saint-Cyr,  non  plus  comme  autref(tts 
en  l'entraînant  sans  cesse  plus  haut  dans  le  domaine  des  études 
spéculatives,  mais  en  le  développant,  au  contraire,  sur  le  terrain  de 
la  pratique.  Là  est  certainement  la  bonne  voie,  la  voie  d'un  pro- 
grès rationnel  et  intelligent. 

A.  DE  Gankusbs. 
La  fin  prochainement. 


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MARIANNE 


M.  Ferdinand  de  Saar  est  une  des  figures  les  pins  originales  de  la 
littératare  contemporaine  autrichienne.  Il  est  né  à  Tienne  en  1833. 
Pendant  dix  ans,  il  a  brillammeot  servi  comme  orScier  dans  Tannée, 
iyrès  k  faix  de  1859,  il  a  quitté  la  carrière  militaire  pour  se  con- 
sacrer MX  lettres,  et  il  a  montré  aassitôt  un  rare  talent.  U  a  publié 
soecessifement  des  poésies  lyriques  d*uiie  exquise  pmreté  de  forme, 
des  pièces  de  théâtre  dont  plusieurs  ont  été  représentées  avec  suceès 
à  Tienne,  enfin  un  recueil  de  Nouvelles,  sous  le  titre  de  Nouvelles 
d Autriche.  Celle  que  nous  publions  est  prise  de  ce  recueil  et  donnera 
aae  idée  da  taleot  poétique  et  délicat  de  Fauteur. 

La  tnductkm  est  rœurre  d'une  noble  dame,  compatriote  du  poète, 
qni,  dans  la  plus  haute  situation,  se  distingue  par  le  goût  le  plus 
éclairé  des  lettres  et  des  arts,  et  par  une  connaissance  approfondie 
de  notre  littérature. 


Ce  15  ami. 


Les  fêtes  de  Pâques  sont  passées,  mon  cher  Fritz,  et  les  salons 
de  la  capitale  commencent  à  se  fermer.  Ah  I  combien  de  fois  cet 
hiver  ai-je  pensé  à  toi  et  à  la  tranquille  université,  où,  entouré  d'un 
groupe  de  disciples  enthoosiastes,  tu  te  voues  à  la  sôence.  Moi,  en 
attendant,  j'ai  touririllonné  dans  un  cercle  d'invitations  et  d'obli- 
gations sociales,  qui  m'ont  arraché  à  mes  occupations  régulières 
«t  m'ont  privé  ée  tout  recueillement  d'es(»it.  J'ai  supporté  le  creux 
bavardage,  la  prétentieuse  vanité  de  mes  confrères,  et  l'indifférence 
écrasante  de  ces  riches,  qui  m'ouvraient  d'un  air  protecteur  leurs 
pompeux  salons.  En  rentrant  maussade  et  las,  à  une  heure  tardive, 


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268  MARIANNE 

dans  mon  modeste  faubourg,  je  me  sentais  envahi  par  le  dégoût 
de  mon  oisiveté  frivole.  Plus  d'une  fois,  je  me  proposai  de  rompre 
ces  relations,  dans  lesquelles  mes  premiers  succès  m'avaient  subi- 
tement lancé.  Mais,  pour  réaliser  ce  désir,  il  m'eût  fallu  déployer 
plus  d'énergie  que  je  n'en  possède,  et  ainsi,  quoique  de  mauvaise 
grâce,  j'ai  enduré  le  grand  monde  jusqu'à  la  fin.  Je  me  réjouis 
d'autant  plus  de  m'appartenir  dorénavant,  et  je  me  renferme  comme 
une  taupe  dans  la  petite  maison  de  la  bonne  M""'  Heidrich.  Son 
fils  l'ingénieur  est  absent,  occupé  à  la  construction  d'un  chemin  de 
fer  éloigné.  L'été  dernier,  immédiatement  après  son  mariage,  il 
s'est  rendu  à  sa  destination  avec  sa  jeune  femme,  fille  d'un  négo- 
dant  de  cette  ville.  Tout  mon  entourage  dans  cette  maison  bien 
connue  me  salue  d'un  air  familier  :  les  tableaux  aux  murs,  les 
bustes  jaunis  de  Schiller  et  de  Goethe,  jusqu'au  vieux  fidèle  encrier 
sur  ma  table.  Un  souflle  des  jours  d'autrefois,  où  je  travaillais  avec 
amour  dans  une  heureuse  réclusion,  traverse  ma  chambre.  Il  est 
vnd  qu'elle  a  un  peu  perdu,  depuis  lors,  de  son  aspect  clair  et  sou- 
riant. A  la  place  des  superbes  noyers  qui  s'étalaient  devant  mes 
fenêtres,  une  énorme  bâtisse  aux  prétentions  seigneuriales,  s'élève 
et  me  prive  d'air  et  de  lumière.  Ma  grande  rue,  qui,  comme  tu  sais, 
avait  un  aspect  tout  rustique,  est  encombrée  et  assombrie  depuis 
peu  par  de  grands  phalanstères  avec  appartements  à  louer.  Mais 
notre  jardin  me  dédommage;  il  a  échappé,  jusqu'ici,  grâce  &  Dieu, 
à  l'alignement  général.  Mes  meilleures  inspirations  me  sont  venues 
en  ce  petit  coin  de  terre,  que  le  printemps  commence  déjà  à  parer. 
Les  jeunes  pousses  de  gazon  verdissent;  l'espalier  d'abricots  se 
couvre  de  fleurs  blanches,  le  vieux  pommier  bourgeonne  ;  un  beau 
papillon  mordoré  étalait  ses  sdles  ce  matin,  sur  son  large  tronc.  Je 
compte  de  nouveau  m'établir  dans  le  pavillon  vermoulu,  à  l'étroit 
canapé  en  osier  et  aux  chaises  détraquées,  que  tu  connais.  Là 
j'espère  rattraper  le  temps  perdu,  et  prouver  à  plus  d'un  sceptique 
malveillant,  que  je  n'ai  point  encore  donné  au  public  le  meilleur 
et  le  plus  profond  de  moi-même  t 

Premiers  jours  de  mai. 

Me  voici  dans  mon  élément.  Les  lilas  et  le  chèvrefeuille  s'épa- 
nouissent autour  de  moi;  aucune  voix  humaine  ne  pénètre  dans 
mon  jardin,  qui  se  maintient  frais  et  parfumé  comme  une  oasis  ^.u 
milieu  du  désert  des  rues  poudreuses  qui  l'entourent.  Les  cimes  de 
quelques  arbres  s'élèvent  si  haut,  qu'elles  ferment  l'horizon  d*un 
côté  ;  de  l'autre,  les  toits  scintillent  à  travers  les  verts  rameaux  et 
bien  au-delà,  l'aiguille  de  Saint-Étienne  nage  dans  l'azur.  Parfois 


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VIRUMB  269 

le  soard  roolement  d'une  voiture»  le  cri  d'un  enfant,  frappent  mon 
oreille.  Puis,  des  heures  entières,  je  n'entends  que  le  bourdonne- 
ment des  actives  abeilles  et  le  gazouillement  peureux  des  moineaux 
qm  se  dérobent  à  l'insolente  poursuite  du  gros  chat  ronflant.  Que 
je  me  trouve  bien  de  cet  isolement,  de  cette  paix! 

Le  souvenir  des  dissipations  et  des  fêtes  s'éteint  comme  un  rêve» 
et  mes  journées  s'écoulent  dans  une  douce  monotonie.  L'œuvre- 
difficile  qui  m'a  coûté  tant  d'efforts,  tant  d'amers  découragements^ 
et  de  doutes,  va  être  terminée  ;  d'anciens  plans,  rejetés  depuis^ 
fongtemps,  ont  repris  leur  attrait,  et  de  nouvelles  inventions^ 
bouillonnent  dans  mon  cerveau,  Que  me  faut-il  de  plus,  pour  être 
heureux?  Toi  seul  me  manque,  mon  très  cher,  et  je  voudrais^ 
comme  jadis  passer  les  soirées  avec  toi  en  intimes  causeries,  dans^ 
la  discrète  tonnelle  de  vigne.  Seul  et  rêveur,  j'entreprends  par- 
fob  une  promenade  après  mon  travail.  Je  sors  des  barrières,  da 
côté  où  s'étendent  les  silencieux  cimetières  et  où  l'arsenal  s'élève 
dans  sa  sombre  gloire.  Je  monte  jusque  vers  l'antique  gardienne  des 
abords  de  notre  ville,  la  Spinnerin  am  Kretiz.  De  là,  mes  yeux 
errent  sur  l'immense  cité,  ceinte  des  vertes  collines  qui  bordent 
le  Danube.  Je  regarde  le  soleil  s'éteindre  et  de  longs  trains  quitter 
h  gare,  pour  s'élancer  vers  le  Midi.  Une  sensation  mystérieuse  me 
pénètre,  quand  je  rentre  à  la  nuit  tombante,  et  me  retrouve  dans 
les  rues  populeuses  où  les  enfants  jouent  devant  les  portes,  quand 
je  passe  devant  les  fontaines  vivement  entourées,  où  garçons  et 
filles  jasent  à  l'envi,  pendant  que  les  ouvriers  quittent  leurs 
iabrique3  en  chantant,  tandis  qu'un  carrosse,  rempli  de  dames  et 
de  messieurs  parés,  vient  fendre,  de  temps  à  autre,  cette  foule  en 
gaieté.  En  ces  heures,  je  me  sens  intimement  uni  et  lié  à  tous  ces 
êtres  qui  vivent  et  respirent  autour  de  moi,  et  pourtant  si  étranger 
i  la  terre,  planant  au-dessus  du  tumulte  et  des  bruits,  des  souds 
et  des  espérances,  des  peines  et  des  joies  de  ce  monde  I 


Fin  do  mai* 

«  L'homme  qui  recherche  la  solitude  la  trouve  aussitôt  »,  a  dit 
Gœthe.  C'est  vrai  en  un  certsdn  sens,  mais  au  fond  je  me  suis 
toujours  convaincu  du  contraire.  Dès  que  je  croyais  le  moment 
favorable  pour  me  dérober  aux  distractions  de  la  vie  commune, 
certaines  circonstances  survenaient,  qui  me  ramenaient  par  un 
brusque  retour,  ou  bien  par  degrés  insensibles,  à  quelque  centre 
social.  Ainsi  ma  douce  existence,  si  remplie  de  joies  tranquilles, 
n'est  plus  aussi  solitaire  que  je  l'espérais  pour  cet  été.  Le  fils  de 


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270 

la  maidOD  -est  revenu  avec  sa  leounei,  <fui  vient  d'être  mère.  Le 
jeune  ménage  a  ramené  en  outi«  une  petite  fille  de  six  ans,  For-- 
jdbeline  abandonnée  d'un-coUègue  de  Heidrich.  Gelui-d  a  terminé 
sa  constracdon,  et  est  de  aMuveau  employé  dans  «in  bureau.  Leur 
arrivée  a  fait  grand  btxiH  dans  le  voisinage  :  om  déchargeait 
noBiyi>re  de  ooffres  et  de  caisses;  des  meubles  étaîeiit  portés  dans 
la  ooor,  pour  y  être  aérés  et  nettoyés  avec  fracas,  et  la  petite  fille, 
aooourae  daas  le  jardin^  dévastait  déjà  les  derniers  Klas  fleuris.  Je 
lui  «céded  ht  place  et  me  retirai  dans  cna  chambre,  ie  songeais  avec 
Immenr  aux  suites  probables  de  cet  incident  imprévu  :  il  me 
pamssait  certain  que  mes  jours  de  repos  étaîeni  comptés,  et  mon 
imaginatioB  s'exagérait  follement  mes  ennuis  futurs.  En  effet,  dès 
que  tou<t  fut  installé,  la  maison  veçnt  son  aspect  tranquille.  On 
remarque  à  peine  la  présence  des  nouveaux  habitants.  Tu  auras 
gardé  bon  souvenir  des  allures  franches  et  ouvertes  de  Heidricb, 
qui  s'en  va  dès  le  matin  à  ses  affaires.  M"''  Louise,  grancte  et  Boînoe, 
brune,  est  complètement  absorbée  par  les  soins  qoe  réclame  son 
pauvre  petit  enfant  chétif  et  décoloré.  Elle  l'apporte  parfois  aa 
jardin,  pour  le  faire  jouir  d'une  heure  d'air  et  de  soleil.  La  jeune 
mère,  veillant  sur  le  sommeil  de  la  frêle  créature,  offre  un  t»tt* 
chani  spectacle.  La  petite  Erni,  qu'on  élève  A  la  raaiscm,  ne  me 
gêne  pas  non  plus.  J'ai  toujours  eu  du  goèt  pour  les  enfants. 
Aussi  j'aime  à  voir  cette  fillette,  avec  son  air  réjoui,  rôder  autoar 
de  moi  dans  ses  heures  de  récréation,  et  je  la  laisse  fureter  dans 
mes  livres  et  mes  cahiers.  Le  soir  toute  la  famille  se  réunit 
autour  de  la  vieille  mère  qui,  auparavant,  ne  quittait  guère  sa 
diambre,  et  l'on  goûte  dans  la  tonnelle  de  vigne.  J'y  viens  o[ud- 
quefois,  m'épanouissant  à  la  vue  de  cet  honnête  bonheur,  que 
j'envie  presque  dans  mes  rêves.  Une  sœur  cadette  de  M"*  Louiae 
vint  se  joindre  à  nous  dernièrement,  jeune  et  jolie  fille  à  peine 
sortie  de  l'adolescence.  Un  beau  jeune  homme  l'accompagnait; 
c'est  son  fiancé,  le  fils  d'un  fabricant  aisé  des  environs.  Une  autre 
sœur  est,  à  ce  que  j'entends,  mariée  en  province.  Ainsi  tu  me 
vois  daijs  l'intimité  de  braves  gens,  dont  la  simplicité  a  gagné 
mon  cœur.  Quelle  différence  avec  la  réserve  que  m'inspirent  inva- 
riablement les  prétentions  du  beau  monde,  ou  celles  de  mes  con- 
frères en  littérature. 

Ce  18  juin. 

Quel  dommage  que  tu  ne  puisses  voir  l'épanouissement  actuel 
de  notre  jardin,  vraiment  éblouissant!  Les  deux  vieux  rosiers  de 
rentrée,  qui  en  ces  dernières  années  ne  portaient  plus  de  fleurs. 


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MARuniE  m 

se  sont,  du»  un  soudain  rajeunissevieiit,  tout  couverts  de  bontons 
iàni  éclos,  autour  desqu^  biMirddoiieBt  des  milliers  dlnseetes 
dorés,  à  travers  les  plates  bandes  tonte»  jaunes,  bleues  ou  ronges; 
les  lis  ont  ouvert  lenrs  blancbes  corolles.  Les  nuées  de  senteurs 
(fà  se  dégagent  de  tontes  ces  fleurs  chargent  d'encens  la  cbaude 
atnosphëre  de  midi.  Le  soleil,  avec  des  effets  de  Inmière  mer- 
veillenx,  répand  ses  reflets  d*or  sur  le  gaao»  et  les  vertes  cimes 
touffues.  Le  cœnr  s'épanouit  à  cette  jote  de  vivre  qui  envahit  toute 
la  création.  Mais  la  plus  dence  merveille  de  cet  ensemble  est  un  être 
cbannantf  femme  aux  grâces  viffginates,  qui  vient  chaque  jour 
en  ce  jardin.  On  dirait  la  fôe,  dont  l'apparition  a  amené  cette 
florakon  et  ce  scintillement  magiques.  Tn  souris,  mon  cher?  Ah  ! 
oontianes  ce  récit  et  apfMrends  quel  rêve  déficieux  enchante  ton  ami  ! 

Nous  approchions  de  la  Pentecôte,  cette  îète  qui  consacre  en 
quelque  sorte  l'apogée  des  splendeurs  de  l'été.  La  veille,  je  m^étais 
attardé  dans  ma    chambre  plus   qu'à  l'ordinaire    après    dîner. 
L'avcRieraî-je?  j'avais  «n  peu  sommeHlé  en  parcourant  fœuvre 
d'uB  nouveau   poète.  En  traversant  ensuite  la  cour,  f  entendis 
au  jardin  une  voix  de  femme,  dont  le  timbre  mélodieux  m'était 
inconnu.  Je  m'approchai  avec  précaution  de  la  grille,  et  regardai 
à  travers    les  épais  branchages  qui  la  cachent.  Un  tableau  ravis- 
saat  s'offrit  à  mes  regards.   Sur  la  pelouse  du  milieu,  sous  te 
vieux  pommier,  une  femme  jeune  et  svehe  berçait  dans  ses  bras 
l'enfant  malade,  dont  la  mère  était  assise,  avec  Emi,  sur  le  banc 
voisin.  Un  rayon  de  soleil  qui  se  jouait  dans  les  rameaux  posait 
un  nimbe  d'or  sur  ses  cheveux  d*un  blond  foncé.  Elle  încKnaît  avec 
nne  espiègle  tendresse  son  visage  rosé  vers  la  petite  figure  pâle 
appuyée  sur  sa  poitrine.  Puis  elle  lui  prodiguait  les  plus  doux 
noms,  l'embrassait,  le  serrant  contre  elle  par  un   geste  char- 
mant, tandis  que  ses  deux  petits  pieds,  qui  dépassaient  Je  bas  de 
sa  robe   claire,  ébauchaient  légèrement  le  rythme  d'une  danse. 
Soudain   elle  s'arrêta  comme  enracinée,  et  une  vive  rougeur  lui 
monta  au  visage.  Elle  avait  découvert  Fîntrus.  Aussitôt  elle  court 
vers  M"*  Louise,  et  dépose  le  garçonnet  sur  ses  genoux.  J'étais 
saisi  également  d'un  étrange  embarras,  ne  sachant  si  je  devais 
avancer  ou  me  retirer.  Enfin  je  me  décidai  à  passer  rapidement 
(levant  les  jeunes  femmes,  en  faisant  semblant  de  chercher  un  Kvre 
ooblié.  Au  moment  où  j'allais  m'éloigner.  M""*  Louise  me  rappela  : 

—  Etes- vous  si  pressé?  Restez  un  peu  avec  nous,  dit-elle,  en 
nous  présentant  l'un  à  l'autre.  M.  S.,  ma  sœur  Marianne. 

Celle-ci,  encore  rougissante  et  confuse,  s'inclina  légèrement  sans 
me  regarder.  Pois  elle  se  coiffa  d'un  petit  chapeau  qui  avait  été 
sospeodu  à  une  branche  et  commença  à  mettre  ses  gants. 


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im  MARIANIŒ 

—  Gomment  tu  veux  déjà  partir?  demanda  M*^*  Louise  étonnée. 

—  Oui,  mon  mari  m'attend,  dit  la  gracieuse  créature  en  prenant 
son  ombrelle,  et  elle  embrassa  sa  sœur  et  les  enfants. 

—  Ainsi  à  demain,  c'est  convenu,  lui  cria  encore  M'*  Louise,  pen- 
dant qu'elle  s'éloignait,  en  lui  faisant  un  rapide  signe  d'assentiment 

Je  la  suivais  des  yeux,  comme  en  rêve.  M""*  Louise  se  retourna 
vers  moi  en  souriant  et  dit  : 

—  Gomme  vous  avez  effrayé  ma  soeur!  C'est  singulier,  je  ne  la 
savais  pas  si  sauvage.  Le  serait-elle  devenue  en  province? 

—  Est-ce  là  la  sœur  que  vous  m'aviez  dit  être  mariée  en  province? 
demandai-je,  encore  tout  ému  de  cette  apparition  inattendue. 

—  Oui,  c'est  elle.  Son  mari,  qui  est  engagé  dans  une  entreprise 
industrielle,  veut  s'établir  maintenant  ici.  Us  sont  arrivés  hier 
et  sont  descendus  à  l'bôtel  ;  ils  chercbent  un  appartement  dans 
notre  voisinage. 

—  Et  depuis  quand  est-ce  que  votre  sœur  est  mariée? 

—  Depuis  cinq  ans.  Mais  elle  a  encore  ce  même  air  déjeune  fille 
qu'elle  avait  le  jour  où  elle  parut  à  l'autel  sous  son  voile  de  mariée. 
Qui  dirait  qu'elle  est  plus  âgée  que  moi?  Il  est  vrai  qu'elle  n'a  pas 
d'enfants. 

Et  H""*  Louise  regarda  tendrement  son  nouveau-né,  endormi  sur 
ses  genoux,  en  rouissant  un  peu.  Je  ne  répondis  pas,  et  caressai 
en  rêvant  les  cheveux  bouclés  d'Erni,  qui  s'appuyait  sur  moi. 

—  Nous  nous  sommes  toutes  deux  décidées  bien  jeunes  au 
mariage,  continua  M''*  Louise.  Emilie  fait  de  même.  Une  belle-mère 
nous  rendait  la  vie  dure  dans  la  maison  paternelle.  Elle  faisait 
surtout  souffrir  Marianne,  qui  fascinsût  trop  à  son  gré  tous  ceux 
qui  y  venaient.  Vous  n'avez  pas  idée  comme  elle  est  enjouée  et 
séduisante.  Je  suis  heureuse  de  l'avoir  ici,  et  nous  voulons  fêter  son 
arrivée  demain,  en  célébrant  gaiement  en  famille  le  dimanche  de 
Pentecôte.  Nous  dînerons  au  jardin  et  nous  nous  amuserons  ensuite 
de  notre  mieux.  Emilie  et  son  fiancé  viendront  ;  vous  nous  feriez 
bien  plaisir  en  étant  aussi  des  nôtres.  J'espère  que  vous  trouverez 
ma  sœur,  quand  vous  la  reverrez,  moins  embarrassée  et  contrainte. 

J'étais  devenu  toujours  plus  pensif,  ressentant  une  sourde  dou- 
leur que  n'aurais  su  expliquer.  Mais  la  perspective  de  revoir  la 
jeune  femme  le  lendemain  transforma  subitement  ma  vague  tris- 
tesse en  une  joie  secrète.  J'acceptai  Tinvitation  avec  un  vif  plaisir 
et  passai  le  reste  de  la  journée  dans  une  attente  inquiète.  Gette 
agitation  intérieure  me  poursuivit  jusque  dans  mes  rêves,  et  je  ne 
m'endormis  d'un  sommeil  tranquille  que  vers  le  malin.  Le  soleil 
était  déjà  assez  haut  quand  je  me  réveillai  et  m'approchai  de  ma 
fenêtre.  Pentecôte  s'annonçait  par  une  splendide  matinée.  Les  toits 


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G^oglf 


MÂRIANlIfi  m 

8e  détachaient  avec  clarté  sur  la  voûte  d'azur,  les  hirondelles  affd- 
rées  voletaient  gaiement  de  ci  et  de  là;  un  calme  solennel  régnait 
dans  les  rues;  des  femmes  et  des  filles  parées  sortaient  des  maisons, 
leurs  livres  de  prières  à  la  main.  La  plus  grande  partie  de  la . 
population  avait  quitté  la  ville  dès  l'aube,  pour  se  divertir  en  pleine 
campagne,  sur  les  prés  verdissants  ou  dans  les  forêts  ombreuses. 
Je  pris  aussi  ma  canne  et  mon  chapeau  et  quittai  la  maison.  Les 
aquarelles  et  les  dessins  de  Geneili  venaient  d'être  exposés;  je 
voulais  leur  consacrer  la  longue  matinée.  Mais  les  conceptions 
puissantes  de  l'artiste  de  génie  qui  a  cherché  le  beau  avec  un  si 
âpre  désir  ne  parvinrent  pas  à  fixer  mon  esprit.  L'image  de 
ikrianne  surgissait  sans  cesse  devant  mes  yeux  et  se  confondait 
avec  Vètre  fantastique  que  je  me  figurais  être  son  mari.  J'éprouvais 
une  certaine  répugnance  à  le  rencontrer.  Je  quittai  ainsi  l'exposi- 
tion, aussi  distrait  que  j'étais  venu,  et  comme  il  était  encore  loin 
de  midi,  je  me  mis  à  arpenter  le  Ring.  Il  y  avait  longtemps  que  je 
n'étais  venu  dans  ce  quartier  élégant,  et  il  me  sembla  que  ses 
oi^ueiUeux  palais  me  toisaient  d'un  air  froid  et  sombre.  Je  trouvais 
aux  rares  passants  que  je  rencontrais  le  même  air  d'indifférence  gla- 
ciale,  et  j'eus  hâte  de  terminer  ma  promenade. 

En  arrivant  à  la  maison,  je  trouvai  la  petite  société  déjà  réunie  au 
jardin.  Emi  courut  au-devant  de  moi,  et  je  m'approchai  en  saluant 
la  mère  de  Heidrich,  qui  était  assise  sous  des  acacias  en  fleur, 
adossée  au  mur  de  la  maison  voisine.  Les  deux  jeunes  femmes 
s'occupaient  près  d'elle  à  mettre  la  table.  M*^'  Louise  m'envoya  un 
petit  sourire  amical,  mais  Marianne  ne  leva  pas  les  yeux.  Les 
amoureux  sortirent  de  la  tonnelle  en  se  tenant  par  la  main,  et 
Heidrich  s'approcha  avec  son  beau-frère,  qu'il  me  présenta  sous 
le  nom  de  Domer.  C'était  un  grand  homme  maigre,  d'une  trentsdnc 
d*années  environ,  aux  traits  réguliers,  mais  durs.  J'éprouvai  un 
vague  soulagement  à  sa  vue.  Nous  échangeâmes  quelques  paroles 
pendant  que  mon  regard  cherchait  involontairement  sa  femme,  qui 
se  tenait  à  part,  arrangeant  un  grand  bouquet  dont  elle  orna  la 
table.  Elle  portait  une  robe  blanche  montante,  qui  moulait  délicieu- 
sement ses  formes  d'une  délicatesse  virginale.  Un  large  ruban  vert 
clair,  aux  longs  bouts  flottants,  dessinait  sa  taille  fine.  Un  ruban 
plus  étroit  de  la  même  nuance  retenait  ses  cheveux  qui  descendaient 
ttës  bas  sur  son  front  étroit  et  encadraient  gracieusement  sa  tête 
et  son  cou.  On  m'avait  assigné  une  place  à  côté  d'elle  à  table,  mais 
&ni  insista  pour  rester  près  de  tante  Marianne.  Heidrich  s'était  déjà 
placé  à  sa  gauche,  et,  pour  ne  pas  contrarier  l'enfant,  je  m'assis 
vis-à-vis  auprès  de  M"'  Louise.  J'avais  Marianne  en  plein  sous  mon 
regard,  et  je  fus  tout  d'abord  frappé  de  sa  grande  ressemblance  avec 
25  OCTOBRE  i8S7.  18 


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274  HARUKlfE 

sa  sœur  Emilie.  Mais  les  traits  de  la  jeune  fille  étaient  trop  accen- 
tués en  comparaison  de  ceux  de  Marianne.  Celie-ci  avait  le  teint 
mat,  de  ce  doux  velouté  qui  donne  un  charme  particulier  aux  tètes 
de  Greuae,  et  d'une  fraîcheur  d'enfant.  Ses  yeux  évilwcDt  les 
noôens;  elle  chargeait  l'assiette  de  sa  petite  voisine  avec  un  soin 
affectueux,  et  mangeait  elle-même  vite  en  silence.  Son  bea«-frère 
lui  adressait  des  propos  amusants,  qui  la  faisaient  sourire.  Peu  à 
peu  elle  s'anima.  Un  vin  fougueux  de  Hongrie  qu'on  servit  dans 
de  petits  verres,  et  dont  elle  goûta  à  plusieurs  reprises,  y  contribua 
peut-être.  Elle  se  laissa  aller  à  un  doux  abandon  ;  je  vis  ses  grands 
yeux  sombres  briller  de  plaisir,  et  elle  répondait  par  un  rire  enjoaé 
aux  drôleries  de  Heidrich,  dont  la  gaieté  augmentait  également. 
Le  repas  terminé,  celui-ci  se  leva  et  proposa  des  petits  jeux.  Hle 
frappa  des  mains  en  signe  de  joyeux  assentiment  et  jeta  un  regard 
interrogateur  autour  d'elle.  Les  autres,  même  la  vieille  mère, 
s'étaient  gaiement  levés;  Domer  seul,  qui  avait  gardé  à  table  an 
silence  msuissade,  resta  sur  sa  chaise.  «  Je  n'aime  guère  de  paréis 
enËaintillages,  dit^îl,  fumant  son  cigare  par  fortes  bouffées;  je  me 
bornerai  au  rôle  de  spectateur.  »  On  discutait  en  attendant  divers 
jeux,  que  cette  vive  jeunesse  rejetait  tour  à  tour.  Le  colin-maillard 
fut  enfin  accepté,  à  une  bruyante  unanimité.  On  apporta  on  mou- 
choir; le  sort  désigna  le  fiancé  d'Emilie;  on  lui  banda  les  yeux, 
et  aussitôt  on  se  dispersa  pour  le  taquiner  à  distance.  Je  me  sentais 
singulièrement  ému;  d'anciens  souvenirs  d'une  heureuse  enfance 
à  demi  oubliés,  se  réveillaient  en  moi.  Sans  prendre  une  part  bien 
active  au  jeu,  j*admirais  l'élasticité  de  tous  ces  jeunes  corps  souples, 
la  joie  naïve  de  l'enfant  et  l'aimable  vivacité  de  la  matrone.  Marianne 
était  charmante,  les  joues  en  feu,  sa  robe  blanche  voltigeant  parmi 
les  groupes,  qu'elle  agaçait  avec  une  verve  enhardie,  jusqu'à  ce 
qu'elle  fût  devenue  elle-^nème  captive.  Après  qu'on  lui  eut  bandé 
les  yeux,  elle  s'arrêta  un  instant  les  bras  étendus  et  respira  pro- 
fondément. Puis  elle  se  lança  avec  les  ondulations  d'un  joli  léiard* 
Ses  capricieuses  évolutions  l'amenèrent  près  de  moi;  j^  sentais  déjà 
le  contact  de  sa  main,  lorsqu'elle  rougit  comme  une  pèche  mûre 
sous  son  bandeau,  et  se  retournant,  elle  saisit  brusquement  son 
beau-frère,   qui  se   mettait  un  peu  intentionnellement  sur  son 
chemin.  11  jura  de  se  venger  en  faisant  racheter  par  un  gros  baiser 
la  liberté  de  sa  prochaine  victime.  Marianne  crut  comprendre  que 
ce  discours  s'adressait  à  elle,  car  posant  un  doigt  sur  sa  bouche 
elle  s'échappa  comme  une  flèche  à  l'autre  bout  du  jardin.  Mais  le 
fripon  dont  les  yeux  n'étaient  pas  bien  scrupuleusement  bandés, 
fit  semblant  d*hésiter  quelques  instants,  puis  se  précipita  vers  elle. 
La  jeune  femme  avait  de  la  peine  à  l'éviter.  Elle  réussit  pourtant  à 


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UABfAîmi  275 

loi  ^9ser  des  miJns  au  moment  où  il  croyait  la  tenir,  et  sautant 
par-dessus  quelques  plates-baades  et  une  basse  haie  de  groseilles, 
parvint  à  se  réfbgier  panm  nous.  Soudain  elle  pâlit,  appuya  ses 
deax  mains  sur  son  cœur,  et  tomba  ioanimée.  Tous  l'entourèrent  ; 
OQ  déoooa  sa  ceinture,  on  baigna  ses  tempes  avec  de  Teau.  Elle 
revint  à  elle  aussitôt,  passa  la  main  sur  son  front  contune  pour  se 
icm^tre,  et  fut  entraînée  pâle  et  alanguie  dans  la  pavillon,  dont  1% 
porte  se  referma  sur  les  fenunes  et  Dorner.  Moi,  les  deux  jeunes 
gens  et  l'enfant  muet  de  frayeur,  étions  seuls  restés  dehors. 
Heidtridi,  qui  s'accusait  d'avoir  provoqué  cet  accident,  était  fort 
inquiet  et  agité.  Sa  femme  sortit  bientôt  du  pavillon,  un  sourire 
noBaraBt  aux  lèvres  :  «  Elle  va  bien,  dit-elle  doucement,  et  veut 
dormir.  »  Les  autres  nous  r^oignû*eni  avec  des  mines  tranquilles; 
Dorner  seul  avait  l'air  furieux.  II  marmottait  dans  sa  barbe  des 
paroles  inintelligibles;  son  effroi  du  premier  moment  s'était  trans- 
formé en  colère.  Une  longue  heure  d'attente  s'écoula.  Enfin  la 
porte  du  pavilkm  s'ouvrit,  et  Marianne  parut  sur  le  seuil.  Elle  était 
eDcore  un  peu  pâle,  mais  assura  être  complètement  reviise  et 
coupa  court  en  plaisantant  aux  demandes  inquiètes  et  aux  excuses 
de  son  beau-frère.  On  servit  quekjues  rafraîchissements,  tandis 
que  le  crépuscule  commençait  à  se  répandre  dans  le  jardin.  Mais 
on  ne  parvint  plus  à  ressaisir  l'ancien  ton  de  gaieté.  Dorner  re- 
garda sbl  montre  en  déclarant  qu'il  était  temps  de  partir  :  il  se  faisait 
tard,  et  il  leur  fallait  encore  reconduire  Emilie  à  la  maison.  Marianne 
se  leva  sans  mot  dire,  embrassa  Louise  et  prit  le  bras  de  son  mari; 
les  fiancés  nous  dk*ent  adieu,  et  les  deux  couples  s'éloignèrent. 
Nous  restâmes  encore  un  peu  à  causer;  puis  les  femmes  montèrent 
poBr  ceueber  Emi.  Heidrich  les  suivit  bientôt,  et  je  restai  seul. 
Une  nuit  tiède,  âans  lune,  répandait  lentemeoc  ses  ombres  autour 
de  moL  Les  blanches  iem^  d'acacias  scintillaient  mystérieusement 
dans  l'obscurité;  une  chauve-souris  rasait  dans  son  vol  les  arbres 
imoiolxies;  le  clœtnt  joyeux  des  promeneurs  qui  rentraient  reten- 
tissait au  dehors.  Je  parcourais  lentement  tous  les  sentiers  enche- 
vêtrés du  jardin.  Les  impressions  de  ce  jour  m'avaient  rendu 
rêveur.  Je  croyais  distinguer  dans  les  blanches  vapeurs  qui  flot- 
taîest  sur  la  pelouse  la  robe  blanche  de  Matianne  s'accrochant  aux 
buissons.  J'entrai  eosnite  dans  le  pavillon,  dont  la  porte  était 
restée  entr'ooverte.  Un  léger  parfum  y  était  répandu.  Je  m'appro- 
chai du  canapé  sur  lequel  la  jeune  fename  avait  dormi.  €n  objet 
soBjie  me  glissa  entre  les  doigts  :  c'était  le  ruban  qui  avait  orné  ses 
cheveux.  Une  douce  langueur  détendit  mes  membres;  je  m'allon- 
geai sur  les  coussins,  et,  perdu  dans  mes  songes,  la  soie  fraîche 
etparfofliée  frôlant  mon  visage,  je  m'endormis. 


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27C  MARUNNI 

Le  lendemain  matin,  j'étais  assis  à  l'ombre  de  la  tonnelle.  J'avais 
un  livre  à  la  main,  mais  je  ne  lisais  pas,  me  laissant  éblouir  par 
le  rayonnement  de  cette  matinée.  Des  papillons  blancs  se  posaient 
sur  les  fleurs,  le  carillon  des  cloches  lointaines  vibraient  dans 
l'atmosphère;  une  mésange,  transfuge  des  charmilles  du  belvédère, 
chantait  dans  les  branches.  Je  crus  distinguer,  à  travers  tous  ces 
iffuiis^  des  pas  légers  et  le  bruissement  d'une  robe.  Je  me  levai  et 
aperçus  Marianne  arrêtée  devant  moi,  cachant  son  embarras  sous 
son  ombrelle. 

—  Pardon,  dit-elle  d'une  voix  incertaine,  je  croyais.*,  je  cher- 
chais ma  sœur. 

—  Votre  sœur  n'est  pas  descendue  aujourd'hui.  Mads  il  me 
semble,  madame  Dorner,  que  je  vous  ai  encore  effrayée,  continuai- 
je  en  la  voyant  si  hésitante. 

—  Encore?  demanda-t-elle  en  me  regardant. 
Ce  mot  m'avait  involontairement  échappé. 

—  Je  crains  du  moins  de  vous  avoir  désagréablement  surpris, 
avant-hier,  quand  vous  étiez  là,  sous  cet  arbre. 

Un  léger  sourire  plissa  ses  lèvres. 

—  Ahl  oui,  dit-elle,  j'ai  été  bien  sotte  de  m'enfuir  de  la  sorte. 
Louise  m'avait  déjà  parlé  de  vous.  Mais  hier,  c'est  moi  qui  vous  ai 
fait  peur. 

—  Plus  que  cela;  vous  ne  sauriez  croire  l'angoisse  que  j'^ 
éprouvée.  Mais  je  vois  que  l'accident  n'a  pas  eu  de  mauvaises 
suites. 

£t  je  regardai  avec  délices  son  joli  visage  redevenu  frais  et  rose* 

—  Aucunes.  J  avais  eu  tort  de  prendre,  contre  mon  habitude^ 
un  peu  de  ce  vin  ;  il  m'a  trop  animée.  Ne  m'avez-vous  pas  trouvée 
très  turbulente?  ajouta-t-elle  un  peu  timidement. 

—  Avec  toute  la  grâce  d'une  enfant  folâtre...  Si  l'on  ne  vous 
savait  mariée...  ajoutai-je  avec  un  sourire. 

—  L'on  ne  s'en  douterait  guère,  fit-elle  simplement  en  achevant 
ma  phrase,  je  me  sens  parfois  si  enfant! 

Et  un  léger  soupir  suivit  ces  paroles,  dites  sur  un  ton  de 
plaisanterie. 

—  Mais,  continua-t-elle  sérieusement,  je  dois  chercher  ma  soeur. 
Elle  allait  s'éloigner  en  m'adressant  un  petit  salut. 

—  Attendez  un  instant,  dis-je.  Il  faut  que  je  vous  rende  ce  que 
vous  avez  oublié  hier  dans  le  pavillon. 

Et  je  lui  tendis  le  ruban  vert  que  je  portais  sur  moi.  Elle  rougit 
en  le  reconnaissant,  me  remercia  d'un  signe  de  tète  et  quitta  le 
jardin  de  sa  démarche  souple  et  légère. 

Je  te  l'ai  déjà  dit,  elle  vient  maintenant  presque  tous  les  jours ^ 


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MAR1AN.NE  277 

d'ordinaire  aux  heures  de  raprès-midî.  Elle  travaille  dans  la  ton- 
nelle ou  y  joue  avec  Erni,  qui  Tadore  avec  l'élan  passionné  des 
enfants.  D'autres  fois,  elle  aide  sa  sœur  à  soigner  son  pauvre  petit 
et  lui  témoigne  un  dévouement  plus  chaleureux  que  sa  mère  elle- 
même.  C'est  un  enchantement  général  quand  elle  reste  à  souper; 
elle  a  un  don  de  gracieux  babil  et  d'enjouement  qui  nous  met 
tous  en  gaieté.  Son  mari  vient  assez  tard  la  chercher  et,  en 
sa  présence,  elle  devient  gênée  et  se  tait.  Ce  pédant  est  choqué 
de  sa  franchise,  qu'il  trouve  inconvenante;  la  charmante  naïveté 
de  Marianne  lui  parait  niaiserie  pure.  Il  lui  fait  brutalement  en- 
tendre qu'elle  manque  d'éducation  et  d'esprit.  Ainsi  il  nous  pro- 
posa dernièrement  un  jeu  de  cartes,  le  seul  amusement  qui  soit 
de  son  goût.  Chacun  devait  déclarer  le  nombre  de  points  qu'il 
tenait  en  main.  Marianne  n'en  venait  à  bout  qu'en  les  comptant 
du  doigt.  Domer,  impatienté,  lui  arracha  brusquement  les  cartes 
des  mains  et  les  jeta  sur  la  table,  lui  disant  qu'elle  devrait  au  moins 
savoir  compter.  Je  frémis  d'indignation.  Marianne  se  tut,  mais, 
peu  à  peu,  la  honte  lui  monta  au  front  et  le  couvrit  de  rougeur. 
Tous  les  siens  furent  péniblement  affectés  de  cette  petite  scène, 
qui  causa  un  embarras  général.  La  présence  de  Dorner  nous 
déprime  tous;  personne  ne  hasarde  devant  lui  un  propos  confiden- 
tiel, une  plaisanterie.  Le  chat  de  la  maison  lui-même  le  déteste  et 
le  fait,  pour  avoir  été  chassé  à  coups  de  canne  lorsqu'il  venait 
chercher  ses  miettes  accoutumées  sous  la  table.  Quand  cet  homme 
sec  et  dur  prend  le  bras  de  la  gracieuse  jeune  fenune  pour  l'em- 
mener, et  que  je  croîs  sentir  ses  beaux  yeux  m'envoyer  un  adieu 
mnet,  alors  mon  cœur  se  serre  et  je  voudrais  qu'il  me  fût  permis 
d'arracher  cette  adorable  créature  à  ce  maître  si  peu  digne  de 
l'apprécier! 

Fia  de  juin. 

Tu  penses  que  je  suis  en  train  de  m'engager  dans  une  folie  en 
devenant  sérieusement  amoureux  de  cette  jeune  femme.  Et  si 
c'était  le  cas? Si....  mais  ne  crains  rien,  mon  bon  ami!  Tu  devrais 
ne  pas  ignorer  que  mon  cœur  sait  pratiquer  le  renoncement;  oui, 
j*ai  même  appris  à  en  goûter  les  joies.  Cela  te  parait  étrange?  Cela 
doit  être,  car  autrement...  Mais,  juges-en  toi-même  en  lisant  la 
saite  de  nos  relations. 

Lorsque  je  descendis,  hier  après-diner,  comme  d'habitude,  au 
jardin,  j'y  trouvai  Marianne  seule  avec  les  enfants.  Le  soleil  de 
ym  dardiait  sur  la  tonnelle,  et  elle  s'étsdt  placée  sur  le  banc,  sous 
les  lilas,  à  l'ombre  du  petit  pavillon.  Emi  était  à  ses  pieds,  con- 
templant la  jolie  broderie  de  la  tante;  le  garçonnet  sommeillait 


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07S  HARIÂNNI 

près  d'elle,  dans  son  berceau,  recouvert  d'une  moustiquaire.  Ma- 
rianne lisait  un  petit  livre  qu'elle  cacha  sous  son  mouchoir  en  me 
voyant.  Mais  ma  perspicacité  d'auteur  avait  déjà  reconnu  un  petit 
récit  que  j'avais  écrit  depuis  des  années.  Je  saluai  la  jeune  femme; 
elle  me  dit  que  ses  parents  étaient  allés  faire  une  visite  obliga- 
toire et  l'avaient  priée  de  veiller  sur  les  enfants. 

—  Je  le  fais  volontiers,  continua-t-elle,  caressant  de  sa  main  la 
tête  d'Emi.  Emi  est  une  brave  fille,  et  j'aime  ce  pauvre  pedt 
comme  s'il  était  mon  propre  enfant. 

Elle  rougit  à  ces  mots  et  leva  avec  précaution  un  bout  de  la 
gaze  verte. 

—  Voyez  comme  il  dort  paisiblement  aujourd'hui,  comme  il  est 
joli  malgré  sa  pâleur.  Mais  je  crains  que  Louise  ne  puisse  le  con- 
server. 

Et  elle  laissa  le  voile  qu'elle  avait  soulevé  retomber  tristement. 
Je  m'étais  assis  près  d'elle,  sur  le  banc.  Nous  restâmes  quelqne 
temps  silencieux.  En  nous,  autour  de  nous,  ce  n'était  que  rayon- 
nement. 

—  Je  lisais,  dit-elle  enfin,  me  montrant  le  petit  volume  avec  un 
charmant  embarras. 

Il  me  fallut  bien  feindre  la  surprise. 

—  Comment,  vous  lisez  mon  livre?  demandai-je. 

—  Oh!  ce  n'est  pas  pour  la  première  fois;  il  a  tant  d'attrait 
pour  moi!  <^ela  vous  étonne?  Vous  ne  m'auriez  pas  crue  capable... 

—  Mais  non,  mais  non,  madame  Domer.  Je  voulais  dire...  c'est 
une  bien  monotone  et  triste  histoire  ! 

—  C'est  pourquoi  elle  me  plaît.  Je  ne  suis  pas  toujours  aussi 
gaie  que  vous  me  voyez  ici.  J'ai  aussi  mes  heures  tristes  où  j'aime 
à  rester  seule  avec  mes  pensées.  Mais,  dans  le  monde,  mes  instincts 
de  mutinerie  s'éveillent. 

—  C'est  alors  votre  penchant  inné  qui  se  fait  jour. 

—  Croyez-vous?  dit-elle  pensive. 

—  Certainement.  Le  monde  doit  se  faire  gloire  de  votre  esprit 
qui,  mis  en  verve  par  lui,  lance  d'aussi  vives  et  claires  fusées. 

Elle  secoua  légèrement  la  tête. 

—  Eh  bien,  on  m'a  toujours  blâmée  de  mes  expansions.  Mies 
parents  et  mes  maîtres  d'abord.  Aussi,  —  elle  s'interrompit,  —  je 
crois  qu'on  me  trouve  sotte  et  insouciante,  ajouta-t-elle  à  voix  basse. 

—  Oh  !  qui  pourrait,  qui  oserait  vous  juger  de  la  sorte?  m'écriai- 
je  chaleureusement. 

Elle  parut  ne  pas  entendre  mon  exclamation,  et,  baissant  la  tôte^ 
continua  sa  confidence. 

—  Peut-être  le  suis-je.  Mes  années  d'enfance  et  de  jeunesse  se 


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MÂRliHKI  179 

^Dt  écoulées  comme  un  rêve.  La  mort  même  de  notre  mère,  qui 
Doas  fat  arrachée  très  tôt  il  est  vrai,  ne  me  causa  pas  un  bien 
profond  chagrin;  j'en  gardai  seulement  une  vague  terreur.  Mais  ma 
mémoire  a  conservé  le  souvenir  de  chaque  joujou,  de  chaque  robe 
neuve,  des  parties  de  campagne,  des  fêtes  où  je  dansais.  Tout 
cela  m'absorbait,  et  je  ne  me  souciais  guère  de  ce  qui  se  passait, 
du  reste,  dans  le  monde.  Je  suis  restée  ainsi  arriérée  dans  mon 
développement  moral.  Quand  j'entends  d'autres  femmes  parler  de 
choses  qui  me  sont  demeurées  complètement  étrangères,  je  sens 
combieD  j'ai  été  négligée,  et  j'ai  honte  de  mon  ignorance. 

—  Vous  avez  tort,  dis-je,  ému  par  la  touchante  simplicité  de 
sou  aveu,  vous  avez  tort,  madame  Domer!  Vous  avez  gardé,  en 
revanche,  cette  charmante  naïveté,  qui  nous  plaît  plus  dans  la 
femme  que  toute  la  science  de  l'univers. 

£l]e  me  jeta  un  regard  de  doute. 

—  Comment,  vous  dites  cela,  vous,  un  savant,  un  poète? 

—  Pourquoi  pas?  Ceux  qui  vouent  leur  vie  aux  travaux  de 
riotelligence  sont  les  plus  sensibles  au  charme  de  la  spontanéité. 
Croyez-moi,  le  savoir  n'a  pas  de  prix,  quand  il  n'est  pas  rehaussé 
par  Véclat  d'un  esprit  original.  Une  âme  tendre,  un  cœur  compa- 
tissant peuvent  se  passer  d'éloquents  discours;  ils  nous  persuadent, 
en  se  donnant  tels  qu'ils  sont.  Vous  possédez  cette  âme,  ce  cœur 
d'élite,  madame  Marianne! 

Elle  ne  répondit  pas,  msds  posa  lentement  sa  main  sur  sa  poi- 
triue.  Je  continuai  : 

—  Vous  avez  en  vous  le  sentiment  et  la  compréhension  des 
choses,  qui  nous  semblent  encore  des  énigmes.  Mais  personne  ne 
vous  a  enseigné  la  forme  révélatrice,  pour  résoudre  ces  mystères 
de  la  vie.  Vous  ignorez  jusqu'aux  richesses  que  cache  votre  belle 
àbe. 

—  C'est  vrai,  murmura-t-elle,  je  me  sens  parfois  si  oppressée, 
et  je  cherche  quelque  chose  que  je  ne  saurais  définir. 

Ahl  mon  ami,  qu'elle  était  belle,  sa  petite. main  posée  sur  son 
^ur,  ses  yeux  baissés.  Elle  était  devenue  très  pâle,  sa  poitrine 
délicate  se  gonflait.  Je  me  sentais  entraîné  à  lui  dire  que  c'était 
l'amour  qu'elle  cherchait  —  qui  seul  révèle  à  la  fenmie  l'infini.  — 
Le  regard  attentif  de  l'enfant  assis  à  ses  pieds  m'imposa  silence  et 
refoula  les  transports  de  mon  âme.  Un  long  silence  survint;  les 
yeux  bruns  et  intelligents  d'Erni  nous  observaient*  Je  n'entendais 
autour  de  nous  que  le  monotone  bourdonnement  d'une  guêpe. 
Soudam  Marianne  jeta  un  léger  cri  et  porta  la  main  à  sa  joue.  La 
guêpe,  qu'elle  n'avait  pas  senti  venir,  l'avait  piqué  sous  l'œil  droit; 
une  pedte  enfhire,  bordée  de  rouge,  se  montrait  sur  la  peau. 


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280  MâRURNE 

J'arrachai  de  la  terre  d*une  plate-bande.  Marianne  voulut  la  poser 
sur  sa  joue  endolorie,  mais  la  motte  humide  s'émietta  sous  sos 
droits  tremblants. 

—  Laissez-moi  faire,  dis-jc,  et  je  posai  de  la  terre  fraîche  sur 
son  visage. 

Elle  ferma  les  yeux,  et  rejeta  pudiquement  son  gracieux  corps 
en  arrière.  Un  profond  soupir  de  soulagement  s'exhala  de  ses 
lèvres.  Nous  tremblions  tous  deux.  En  ce  moment,  le  petit 
remua  dans  son  berceau,  et,  se  réveillant,  se  mit  à  pleurer. 
Marianne  courut  le  prendre  dans  ses  bras.  Il  se  calma  aussitôt,  et 
lui  sourit.  Alors,  sans  me  regarder,  elle  envoya  Erni  chercher  de 
Teau.  L'enfant  lui  obéit.  Nous  ne  parlions  plus,  nos  regards  s'évi- 
taient, et  dès  qu'Emi  fut  revenue  avec  l'eau  demandée,  je  me 
retirai  dans  le  pavillon.  J'entendis  Marianne  baigner  sa  figure,  puis 
marcher  dans  le  jardin  et  se  rasseoir  sous  les  lilas,  en  adressant 
des  paroles  douces  aux  enfants.  La  soirée  avançait,  les  parents 
rentrèrent;  Erni  courut  au-devant  d'eux  et  leur  raconta  bien  haut 
le  petit  incident.  J'entendis  encore  comme  on  en  plaisantait  et  riait. 
Quand  je  sortis  de  ma  retraite,  Marianne  n'était  plus  là.  On  médit 
qu'elle  était  rentrée,  l'inflammation  de  la  piqûre  la  faisant  un  peu 
souffrir. 

20  juillet. 

Fais-moi  grâce,  mon  cher,  de  tes  longues  épltres,  remplies  de 
doutes  sur  la  sincérité  de  mon  renoncement  et  d'avis  superflus! 
Le  danger  dont  tu  me  crois  menacé,  ainsi  que  la  jeune  femme,  va 
s'évanouir.  C'est  le  sort  qui  s'est  chargé  de  ton  rôle,  et  plus  puis- 
sant que  nous,  pauvres  humains,  il  ne  se  contente  pas  de  sages 
conseils,  il  me  dirige  d'une  main  sévère,  ou  plutôt  providentielle. 
Tu  te  souviens  qu'il  y  a  deux  ans,  j'ai  passé  Tété  chez  mon  ami  de 
jeunesse  Robert,  dans  la  Bohème  méridionale.  Depuis,  sa  poitrine 
a  été  déchirée  par  une  balle  ennemie  dans  la  dernière  campagne, 
et  son  corps  repose  en  terre  étrangère!  Si  tu  prends  la  peine  de 
chercher  mes  lettres  de  cette  époque,  tu  y  trouveras  une  descrip- 
tion de  la  verte  et  riante  vallée  delà  Moldau.  Elle  est  dominée  parle 
vieux  manoir  des  Roscmberg,  situé  sur  une  majestueuse  hauteur. 
De  vastes  forêts  de  sapins  et  de  bouleaux,  dont  la  Bohème  s'enor- 
gueillit, s'étendent  sous  l'abri  de  ses  bastions  crénelés.  J'y  ai  connu 
un  savant  bibliothécaire  du  prince  S.,  seigneur  actuel  de  ce  châ- 
teau. J'étais  venu  un  jour  lui  demander  l'autorisation  de  f^re, 
dans  les  archives  et  dans  la  riche  bibliothèque  des  recherches  his- 
toriques. Je  me  souviens  t'avoir  écrit  alors  combien  je  lui  enviais 
son  existence  caUne.  Mais,  en  apprenant  à  le  mieux  connaître,  je 


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UARIAICNE  281 

m'aperçus  que  ce  qui  causait  mon  eu  vie  était  pour  lui  une  source 
de  mëcoatentemeot  et  de  chagrin.  11  avait  occupé  auparavant  une 
chaire  d'enseignement  public;  le  gouvernement  la  lui  avait  ôtée,  à 
cause  de  ses  opinions  avancées^  et  il  s'était  vu  forcé  d'accepter 
cette  place,  qui  ne  convenait  pas  à  son  esprit  vif,  accoutumé  aux 
succès  oratoires.  Elle  ne  faisait  aucunement  valoir  ses  conn^s- 
sances  et  ses  talents.  Il  m'avoua  franchement  qu'il  cherchait  une 
autre  sphère  d'activité;  je  ne  lui  cachai  pas  non  plus  mon  goût  pour 
sa  position,  et  il  promit  de  me  recommander  au  prince  si  ses 
efforts  pour  son  compte  venaient  à  réussir.  J'avais  presque  oublié 
ces  projets,  quand  je  reçus  ces  jours-ci  une  lettre  de  lui.  Il  m'écrit 
avoir  reçu  l'oITre  d'une  position  distinguée  à  l'étranger,  en  me 
demandant  si  mes  intentions  étaient  restées  les  mêmes.  Le  prince 
en  était  déjà  prévenu  et  disposé  i  donner  son  consentement; 
raflaire  ne  dépendait  plus  que  de  ma  prompte  décision.  Tu  peux 
imaginer  que  j'ai  saisi  cette  proposition  des  deux  mains.  Puisse 
mon  ardent  désir  se  remplir  maintenant  :  ne  vivre  que  pour  mon 
art  dans  une  réclusion  complète,  sans  souci  du  gagne-pain  litté- 
raire. Certaines  gens  ne  manqueront  pas  de  branler  la  tête  en 
disant  :  «  G)mment  peut-on  s'enterrer,  s'aigrir  l'humeur  dans  un 
vieux  château  abandonné?  Le  poète  doit  chercher  ses  inspirations 
dans  le  monde  réel,  »  et  autres  banalités  pareilles!  N'ai-je  point 
assez  vécu  !  Les  premiers  cheveux  gris  argentent  déjà  mes  tempes, 
et  si  j'avais  le  don  d'exprimer  dans  le  langage  de  l'art  tout  ce  que 
j'ai  rêvé  et  souffert,  j'aurais  de  quoi  devenir  immortel  !  Je  suis  donc 
décidé  à  quitter  la  capitale.  Il  ne  me  reste  plus  qu'à  mettre  ordre 
à  mes  affaires  et  à  prendre  congé  des  amis  sincères,  qui  ont  été 
bons  pour  moi.  Je  puis  te  l'avouer  maintenant  :  il  est  temps  que  je 
parte.  Juges-en  toi-même. 

Depuis  notre  entretien  mémorable,  Marianne  cessa  de  venir 
aussi  souvent  au  jardin,  et  ne  s'y  arrêtait  presque  plus.  Il  me 
semblait  même  qu'elle  évitait  de  me  rencontrer,  et  pour  la  satis- 
Èûre,  je  ne  la  recherchais  pas  non  plus.  Je  repris  l'habitude  de 
mes  anciennes  promenades  hors  des  barrières.  Un  jour,  cependant, 
je  restai  à  la  maison,  ne  pouvant  résister  au  désir  impérieux  de 
revoir  la  jeune  femme.  Mais  l'heure  du  soir  ne  l'amena  pas.  Je 
rejoignis  la  famille,  assez  silencieusement  réunie  sous  la  tonnelle. 
Aa  bout  de  quelque  temps,  Heidrich  éclata  : 

—  Pourquoi  est-ce  que  Marianne  ne  vient  plus  du  tout?  Voici 
quatre  jours  que  je  ne  l'ai  vue. 

—  Tu  ssds,  répliqua  sa  femme  un  peu  brusquement,  que  l'entre- 
prise de  Domer  est  en  pleine  activité;  cela  lui  donne  beaucoup  à 
fiûre  dans  son  ménage. 


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5>62  MARIANNE 

—  Oui,  certes,  je  le  sais.  Maïs  je  la  trouve  singulièrement  changée. 

—  Trouves-tu?  dit-elle  négligemment,  en  m'effleurant  du  regard. 

—  Oui,  et  je  crois  qu'elle  n'est  pas  heureuse. 

—  Et  pourquoi  ne  serait-elle  pas  heureuse?  demanda  Louise 
avec  humeur. 

—  Ah  !  laisse-donc  tes  réticences,  dit-il  avec  sa  franchise,  accou- 
tumée. Je  n'ai  point  de  secrets  devant  notre  ami,  qui  se  sera  fait 
lui-même  ses  idées  là-dessus.  Je  le  répète  :  Dorner  n'est  pas  le 
mari  qu'il  eût  fallu  à  Marianne. 

—  Et  pourcpioi  pas?  interrogea  sa  femme  d'un  ton  irrité.  Cest 
un  homme  honorable,  malgré  ses  façons  un  peu  rudes.  Son  sérieui 
est  un  contrepoids  nécessaire  au  caractère  évaporé  de  ma  sœur. 

—  Moi  je  suis  persuadé  qu'elle  ne  l'aime  pas,  s'écria  Heidricb. 

—  Ah  bah!  fit  la  vieille  mère,  de  son  accent  décidé.  Vous 
autres  hommes  ne  rêvez  que  d'amour.  L'amour  est  un  hôte  volage. 
C'est  un  enfant  qu'il  leur  faut;  un  parfait  mariage  ne  saurait 
exister  sans  enfants. 

Je  gardais  le  silence,  mais  tu  devines  les  émotions  que  me  causait 
cet  entretien  de  famille. 

En  ces  jours-là,  le  frêle  petit  enfant  mourut.  De  violentes  con- 
vulsions amenèrent  sa  fin  précoce.  Elle  fut  acceptée  par  les  aens, 
avec  une  tristesse  résignte.  On  l'avait  prévue  depuis  longtemps, 
presque  désirée,  à  la  vue  des  souffrances  du  pauvre  petit. 
M*"  Louise,  dans  l'attente  d'une  seconde  maternité,  se  tenait  pâle, 
mais  sans  larmes,  debout  devant  le  petit  cercueil  où  reposait  son 
fils,  délivré  de  toute  douleur,  souriant  à  la  mort.  Les  sanglots 
de  Marianne  n'en  semblaient  que  plus  désolés.  Elle  était  venue 
avec  ses  parents  à  ce  dernier  adieu.  Je  vis  alors  son  père  pour  la 
première  fois.  C'était  un  homme  âgé,  à  l'expression  soucieuse  et 
timide;  sa  femme  était  une  belle  femme  très  parée,  qui  avait 
encore  des  prétentions.  Les  amoureux,  dont  la  uoce  approchsut, 
s'efforçaient  de  dissimuler  leur  bonheur,  pour  participer  au  deuil 
général.  Dorner  n'était  pas  venu.  Je  suivis,  avec  les  autres,  le  petit 
cercueil  à  l'église.  Les  prières  furent  dites  et  on  l'emporta.  Ses 
parents  montèrent,  avec  Marianne  toute  en  larmes,  dans  une  voi- 
ture qui  les  attendait.  Les  autres  se  dispersèrent.  Je  revins  à  la 
maison,  et  marchai  seul  dans  le  jardin.  Une  légère  pluie  était 
tombée,  et  le  soleil  couchant  illuminait  les  grosses  gouttes  qui 
scintillaient  sur  les  feuilles.  Une  plate-bande  d'œillets  chargeait 
l'air  d'arômes  pénétrants;  de  sombres  nuages  s'enflammaient  de 
teintes  rouges  à  l'horizon;  de  temps  en  temps  un  coup  de  vent 
secouait  les  arbres.  Je  me  reposais  dans  le  pavillon  après  avoir 
passé  une  heure  dans  de  tristes  méditations,  quand  la  voiture, 


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MABIÀNRC  283 

qui  reyenait  du  cimeUère,  s*arrè4a  devant  la  porte.  Mes  amiB 
affligés,  que  je  pensais  voir  au  jardin,  montèrent  chez  eux.  Au 
bout  de  quelques  minutes,  la  grille  s'ouvrit,  et  Mariaone  parut, 
t^ant  par  la  main  Emi,  qui,  pendant  Tenterrement,  était  restée  à 
la  maison  avec  la  vieille  mère.  Elles  s'avançaient  dans  l'allée  prin- 
cipale. Marianne  ne  levait  pas  les  yeux,  mais  Erni  me  découvrit 
immédiatement  à  la  porte  du  pavillon. 

—  Tante  Marianne,  voici  M.  A.,  s'écria-t-ellc. 

Et  la  jeune  femme  ne  lui  ayant  prêté  aucune  attention,  elle  répéta 
sa  phrase.  L'enfant  voulait  s'arrêter  pour  m'attendre,  mais  Marianne 
rentraioalt  toujours.  Elle  ne  se  retourna  que  quand  je  les  eus 
rej<Mntes,  et  me  dit  d'une  voix  lente  : 

—  Je  les  ai  laissés  seuls  en  haut.  Je  crois  qu'ils  ont  besoin  de 
pleurer  sans  témoins. 

Elle  regarda  la  petite  montre  qu'elle  portait  à  la  ceinture. 

—  Il  se  fait  tard,  j'attends  encore  mon  marL  II  avait  fort  à  faire 
aujourd'hui. 

—  On  me  dit  que  vous  êtes  en  ce  moment  aussi  fort  occupée 
dens  votre  ménage,  madame  Dorner^  dis-je,  rien  que  pour  rompre 
le  silence  qni  nous  oppressait. 

Elle  rougit  un  peu. 

—  C'est  vrai,  mon  ménage  m'occupe  beaucoup.  Tant  mieux;  cela 
me  fait  oublier  bien  des  cboses. 

Je  ne  répondis  pas;  les  paroles  nous  manquaient  à  tous  deux.  Il 
faisait  déjà  sombre  sous  les  grands  arbres^  et  Tair  était  froid  et 
humide. 

—  Comme  le  vent  du  soir  est  pénétrant,  dit-elle  enfin,  en  serrant 
son  châle  sur  ses  épaules.  On  sent  l'automne  déjà  venir.  —  Pauvre 
^enfant  I  il  sera  couché  cette  nuit  dans  cette  terre  humide. 

—  L'enfant  que  vous  avez  aimé,  madame,  jouit  de  la  paix  éter- 
nelle, dis-je  avec  émotion.  Sa  mort  a  été  une  délivrance  des  peines 
de  la  vie. 

Elle  frissonna. 

—  C'est  vrai,  dit*elle  d'une  voix  éteinte.  Les  heureux  seuls  ont 
droit  de  vie, 

Erni  nous  suivait  en  silence;  tout  d'un  coup  elle  s'écria  : 

—  Tante,  tu  aurais  dû  épouser  M.  A.,  alors  tu  aurais  été  heureuse. 
Je  la  vis  pâlir  dans  l'ombre.  Mais  elle  s'efforça  de  sourire,  et  dit  : 

—  Quelles  folies  cette  petite  débite! 

La  violence  de  mou  émotion  m'engourdissait  la  langue,  le  cœur  ; 
je  ne  sus  répondre.  Nous  marchions  sans  parler,  serrés  l'un  contre 
fintre  dans  le  sentier  étroit.  En  nous  rapprochant  de  l'entrée, 
OOQS  vîmes  Dorner  regarder  par  la  grille,  et  nous  observer  d'un  air 


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284  MARIANNE 

interdit.  Il  entra  en  nous  voyant  nous  diriger  vers  lui;  nous  échan- 
geâmes quelques  phrases  polies,  puis  il  monta  avec  sa  femme  et 
Tenfant.  Je  restai  seul  dans  la  nuit,  qui  m*enveloppait  de  toutes 
parts,  seul  avec  mes  pensées,  où  la  douleur  et  la  joie  se  confon- 
daient étrangement. 

Château  de  K...,  en  Bohème,  mi-septembre. 

Tu  me  demandes  la  raison  de  mon  long  silence?  Tu  ne  sais,  si 
j*habite  déjà  les  rives  de  la  Moldau?  Oui,  très  cher,  je  suis  id 
depuis  un  mois,  mais  en  quel  élat!  Ah!  mon  ami,  qu'en  est-il  des 
résolutions  humaines!  Je  voulais  fuir  la  femme  aimée  que  la 
nature  semblait  m*avoir  prédestinée  et  voilà!...  Mais  trêve  de 
plaintes,  je  veux  tout  t'écrire,  et  déposer  ces  feuilles  comme  un 
legs  en  tes  mains. 

Le  jour  fixé  pour  mon  départ  approchait.  J*avais,  sans  raison 
précise,  différé  jusqu'au  dernier  moment  d'en  entretenir  mes  amis. 
La  vieille  dame,  qui  en  ces  années  m'avait  témoigné  une  bonté  et 
des  soins  presque  maternels,  en  fut  très  affectée  :  elle  déclara,  en 
s'essuyant  les  yeux,  ne  vouloir  plus  louer  ma  chambre,  qu'elle  ne 
saurait  voir  occupée  par  un  étranger.  Son  fils  l'approuva,  et  serrant 
mes  mains  à  plusieurs  reprises,  il  m'avoua  avoir  espéré  que  je  ne 
les  quitterais  que  pour  établir  mon  propre  ménage,  après  avoir 
renoncé  à  mon  existence  de  garçon.  Il  m'y  engageait,  m'assurant 
que  je  rendrais  une  femme  très  heureuse.  M"*'  Louise,  qui  s'était 
montrée  quelque  peu  réservée  en  dernier  lieu,  me  parut  soulagée 
par  la  nouvelle  de  mon  départ.  Elle  redevint  cordiale  et  affable,  et 
m'invita  même  à  rester  jusqu'à  la  noce  d'Emilie,  fixée  au  15  août. 
J'y  consentis  volontiers,  tenant  à  rencontrer  une  dernière  fois 
Marianne,  que  je  n'avais  point  revue  depuis  la  triste  soirée  de 
l'enterrement.  Le  temps  avait  été  constamment  couvert  et  pluvieux, 
le  jardin  désert  ;  mes  affaires  et  mes  visites  d'adieu  me  retenident 
beaucoup  hors  de  la  maison.  L'image  de  Marianne  ne  m'apparaissait 
plus  qu'à  travers  les  ombres  du  regret,  et  je  me  répétais  avec  une 
tristesse  résignée  que  son  souvenir  embellirait  le  reste  de  mes 
jours.  Son  avenir  ne  me  préoccupait  pas.  Ëiait-ce  l'égoïsme  du 
cœur  humain  ou  un  remords  secret  qui  en  éloignait  ma  pensée? 
Je  voulais  me  livrer  une  fois  encore  tout  entier  à  la  fascination 
qu'elle  exerçait  sur  moi,  puis  la  quitter  pour  toujours. 

Le  15  août  arriva;  ce  jour-là  le  ciel  s'éclairdt.  Dans  les  premières 
heures  de  l'après-midi,  je  me  rendis  à  l'église,  tandis  que  la  famille 
était  réunie  chez  la  fiancée.  Je  trouvai  l'église  assiégée  de  curieux. 
Bientôt  parut  une  longue  file  de  voitures  ouvertes  qui  amenaient 


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les  promis  et  leurs  parents.  Tout  respirait  le  bonheur  et  la  joie.  A 
rentrée  s'agitait  un  tourbillon  de  robes  claires  et  soyeuses,  de 
gazes  diaphanes,  de  bouquets  odorants;  les  habits  noirs  des 
Iwmaies  eux-mêmes,  avec  leurs  fleurs  aux  boutonnières,  avaient 
perdu  leur  lugubre  uniformité.  C'était  une  noce  bourgeoise,  selon 
les  bonnes  vieilles  traditions,  où  l'on  ne  dissimulait  pas  encore 
soo  honnête  satisfaction  sous  un  bon  ton  conventionnel.  Mes 
regards  cherchaient  Marianne.  Elle  était  très  pâle,  et  frissonnait 
soas  le  court  mantelet  bordé  de  cygne,  qui  couvrait  ses  épaules 
nues.  Elle  portait  une  robe  de  soie  gris  perle,  était  coiffée  de  roses 
blanches  et  tenait  un  bouquet  de  roses  blanches  à  la  main.  Elle 
passa  devant  moi  pour  aller  au  fond  de  l'église,  me  rendant  mon 
salut  par  un  geste  imperceptible.  Quand  le  prêtre  exalta  dans  son 
discours  la  sainteté  et  les  félicités  du  mariage,  je  vis  sa  poitrine  se 
soulever»  et  deux  grosses  larmes,  glissant  sous  ses  paupières, 
rouler  lentement  sur  ses  joues.  Après  la  cérémonie,  le  cortège  des 
Toitures  se  forma  de  nouveau,  attirant  la  curiosité  bienveillante 
des  passants  dans  les  rues  peuplées.  Nous  nous  dirigions  vers  le 
village  de  G.  situé  au  pied  du  Hahlenberg.  J'étais  avec  Heidrich  et 
Dorott  en  voiture;  leurs  femmes  nous  devançaient.  Marianne  ne 
tourna  pas  la  tête  une  seule  fois,  mais  je  voyais  chatoyer  devant 
mes  yeux  le  reflet  de  ses  cheveux  dorés  et  ses  roses  blanches.  Enfin 
nous  arrivâmes  à  la  grande  fabrique,  où  le  festin  de  noce  allait 
être  célébré  chez  le  père  du  jeune  marié.  Nous  fûmes  accueillis  par 
une  foule  joyeuse  d'ouvriers,  puis  nous  entrâmes  dans  une  vaste 
salle,  joliment  décorée  de  festons  de  fleurs  et  do  feuillage.  Un 
ordiestre  choisi  nous  salua  de  vives  fanfares.  On  se  rendit  ensuite 
dans  une  seconde  salle  spacieuse,  où  le  couvert  était  mis  pour  la 
nombreuse  compagnie.  J'étais  placé  entre  deux  jeunes  personnes 
qui  réclamaient  mes  attentions,  mais  mes  yeux  ne  quittaient  pas 
Marianne,  perdue  dans  ses  pensées,  assise  entre  la  mariée  et 
Doroer.  Elle  humectait  ses  lèvres  dans  la  mousse  du  Champagne 
sans  presque  toucher  aux  mets  abondants.  Lorsqu'on  porta  la  santé 
des  mariés,  elle  se  jeta  au  cou  d'Emilie  avec  des  pleurs  convulsifs, 
et  n'entendit  pas  la  voix  qui  proposa  aussitôt  après  la  santé  du 
Biéuâge  Domer.  Le  choc  des  verres  la  rappela  à  ce  qui  se  passait 
autour  d'elle;  je  la  vis  frémir,  en  trinquant  avec  son  mari.  Vers  la 
fin  du  repas,  l'obscurité  était  survenue.  On  avait  éclairé  la  grande 
salle,  et  l'orchestre  entonna  les  premières  mesures  de  l'invitation  à 
Ja  valse.  Ces  accords  électrisèrent  tout  le  monde;  on  poussa  les 
chaises,  un  frôlement  de  robes  se  fit  entendre  et  les  couples  se 
précipitèrent  dans  la  salle.  Dorner  étreignit  à  ma  grande  surprise 
il  taille  souple  de  sa  femme,  et  l'entraîna  aussi,  malgré  sa  rësis- 


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28G  HiaUNJIE 

tance.  Je  les  suivis  lentement,  et  m'établis  dans  Tembrasore  d*iiae 
fenêtre.  Une  rêveuse  mélancolie  s*emparant  de  laoi.  Du  milieu  àe  la 
brillante  mêlée  des  danseurs,  mes  yeux  9e  reportaient  d«iior8,  sur 
le  paysage  sombre  et  silencieux.  Une  foute  de  souvenirs  s'éveUiiieat 
en  moi,  les  uns  vagues  et  nébuleux^  d'autres  luisant  comme  des 
météores  à  travers  la  nuit  de  mes  pensées.  Toute  la  tristesse  du 
départ  débordait  de  mtm  cœur.  En  cet  instant  d'adieu  soprème,  il 
me  parut  impossible  de  quitter  la  ville  où  j'avais  Técu,  siinét  Uittè, 
où  ma  pauvre  âme  avait  conno  tant  d'angoisse  et  tant  de  cbarme 
—  impossible  de  me  séparer  de  la  petite  maison  amie  et  de  ses 
habitants,  de  son  jardin  paisible  —  et  de  cette  jeune  femme  que  je 
voyais  se  détacher  dans  sa  grâce  accomplie  au  milieu  des  grcmpes 
des  danseurs* 

D*autres  danses  avaient  rapidement  succédé  i  la  valse.  Le  ver- 
tige enivrant  qui  fait  tant  aimer  la  danse  par  les  femmes  avait 
saisi  Marianne.  Ses  joues  étaient  en  feu,  ses  cheveux  hamides 
ondulaient  plus  mollement,  une  flamme  sombre  briNak  dans  ses 
yeux  qui  paraissaient  me  chercher.  Une  pause  survint.  Qvdqoes 
groupes  erraient  à  travers  la  salle,  causant  et  riant.  Mariante  se 
jeta  sur  une  chaise,  avec  un  air  de  profond  accablement.  Ut  jeune 
homme,  au  bras  duquel  je  l'avais  vue  danser  plusieurs  ibis,  se 
tenait  devant  elle  et  gesticulait  vivement,  s'eflforçant  de  fait  plaire. 
Elle  l'écoutait  d'une  mine  distraite,  souriait  avec  eontrainte,  sans 
d^cber  les  yeux  de  l'embrasure  de  la  fenêtre  où  je  me  tenais  un 
peu  caché.  Le  beau  causeur  se  retira  enfin  quelque  peu  4ésa|^inté, 
et  je  saisis  cet  instant  pour  m' approcher. 

—  Je  viens  vous  dire  adieu,  madame  Dorner,  dis-je  d'une  v<hx 
étranglée.  Je  pars  demain. 

Elle  respira  avec  effort  et  pencha  sa  figure  sur  son  bompKt. 

—  Je  le  sais;  ma  smur  me  l'a  dit.  Vous  ne  rensodrez  pius 
jamais?  demanda*t-eUe  toutJbas. 

—  Non,  madaoke. 
Elle  garda  le  silence* 

—  Adieu t  dit-elle  enfin,  me  tendant  avec  lenteur  sa  petite 
main. 

En  ce  moment,  la  mnnque  commença  une  vslse  iMirvelle. 
J'avais  perdu  l'habitude  de  la  danse,  mais  ces  accords  me  firent 
tressaillir. 

-^  Madame  Marianne,  dis*je,  saisi  d'un  désir  irrésistible,  et 
retenant  sa  petite  main  tremblante,  madame  Blarianne^  voules-voos 
danser  avec  moi  avant  mon  départ,  pour  le  première  et  la  deraièfe 
fois! 

Elle  me  regarda  un  peu  effrayée,  mais  se  leva  et  se  lidssa  aller 


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MARUHNE  1{67 

d&QS  moD  étreinte.  Ab  I  quelles  délices  de  l'emporter  dans  ce  tour- 
hiiloD  rythmé,  qui  nous  entraînait  avec  une  rapidité  croissante. 
Elle  était  penchée  sur  mon  épaule,  légère  comme  un  enfant,  mol- 
lement affaissée,  les  lèvres  entr' ouvertes,  les  yeux  voilés  par  ses 
loogs  cils.  Je  sentais  les  battements  tumultueux  de  son  cœur;  j*as- 
pirais  le  parfum  des  roses  de  ses  cheveux.  J'eusse  voulu  que  ces 
iiistaots  d'ivresse  pussent  durer  toujours,  mais  la  musique  s'arrêta. 
J'offris  mon  bras  à  la  femoEie  adorée,  qui  s'y  appuya  doucement: 
<tHariaBoe»,murmurai-jeen  tremblant.  Elle  continuait  de  s'ap- 
poyer  sur  moi,  sans  lever  les  yeux.  Alors,  des  cris  impétueux  et 
des  battements  de  mains  exigèrent  la  répétition  de  la  valse  que 
l'orchestre  reprit  derechef.  «  Ëocore  »,  lui  dis-je  en  l'enlaçant. 
Cette  fois,  excité  par  cette  musique  ardente,  par  le  poids  du  beau 
corps  qui  s'abandonnait  à  mon  étreinte,  nm  passion,  si  longtemps 
cootenue,  éclata  en  moi  avec  une  violence  irrésistible.  J'attirai 
Marianne  sur  mon  cœur,  j'kLclinai  ma  tête  vers  elle;  ma  bouche 
effleurait  ses  cheveux,  son  front.  Elle  n'opposait  aucune  résistance 
et  souriait.  Mon  étreinte  devenait  toujours  plus  vive  ;  nos  visages, 
M6  lèvres  ae  rapprochaient,  notre  baleine  se  confondait.  Nous  pla- 
nioDS  ainsi  daAs  une  douce  extase,  nous  croyant  déjà  hors  du 
monde,  vogvMmt  de  la  terre  au  ciel!  Soudain  elle  me  parut  cban- 
oder;  mon  bras  voulut  la  soutenir,  mais  l'effort  me  fit  trébucher 
moi-même,  et  je  la  sentis  tomber  lourdement  à  terre,  les  yeux  fixes, 
la  tête  renversée  en  arrière.  Un  effroi  terrible  me  saisit  ;  j'entendis 
des  cris  s'élever  de  toutes  parts,  tandis  que  la  musique  était  brus- 
qneaient  interrompue,  je  vis  la  Coule  se  précipiter  vers  noua,  puis 
la  salle  entière  tourna  avec  moi  et  je  perdis  connaissance. 

Quand  je  revins  à  moi,  j'étais  couché  sur  un  canapé,  dans  une 
pièce  faiblement  éclairée.  Un  vieux  mojisieur  une  montre  à  la  main, 
Usai  assis  prè»  de  moi. 

—  Vous  a.vez  été  longtemps  évanoui,  me  dit-il. 
Je  le  regardai  stupéfait. 

—  Je  suis  le  méctecia  d'ici,  ajouta-t-îl  plus  bas. 

Je  croyais  sortir  d'un  rêve.  La  salle  avoisinante  resplendissait 
CQo«re  de  lumières;  msôs  il  y  régnait  un  silence  profond,  terri* 
I^iecBeat  profond. 

0  s'aperçut  qoie  j'étais  encore  interdit,  et  vint  au-devant  de  mes 
questions. 

—  La  noce  est  partie,  la  dame  avec  laquelle  vous  avez  dansé  a 
^  on  grave  accident. 

Je  voaUs  me  lever,  mais  mes  membres  étaient  glacés,  mon  cœur 
glacé  dans  ma  poitrine. 
n  me  saisit  le  bras  : 


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288  Marianne 

—  Restez,  vous  arriveriez  trop  tard.  Je  ne  sais  si  j'ose  vous  le 
dire...  La  dame  est... 

—  Morte!  dis-je.  Je  l'avais  pressenti  de  suite. 

—  Un  anévrisme! 

—  Oui,  un  anévrisme,  répétai-je  machinalement,  en  me  levant. 
Il  me  barra  le  chemin... 

—  Calmez-vous,  monsieur.  Vous  ne  sauriez  vous  croire  coupable 
de  ce  déplorable  accident.  J'ai  appris  que  vous  êtes  sur  le  point  de 
partir,  ne  retardez  pas.  Vous  épargnerez  par  là  à  vous-même  et  à 
d'autres... 

Je  compris  ce  qu'il  voulait  me  faire  entendre 

—  Je  partirai,  dis-je,  en  me  tournant  vers  la  porte. 

Il  haussa  les  épaules  d'un  air  indécis,  mais  ne  chercha  plus  à 
me  retenir.  Un  rose  blanche  gisait  sur  le  parquet  de  la  salle;  je  la 
pris  machinalement,  sachant  qu'elle  avait  appartenu  à  Marianne. 
Puis  je  sortis,  m'avançant  dans  la  nuit.  La  lune  était  levée,  de 
légers  brouillards  flottaient  sur  les  pelouses  et  les  buissons,  les 
maisons  éclairées  du  Hahlenberg  et  du  Leopoldsberg,  apparais- 
saient comme  des  foyers  de  lumière  sur  les  hauteurs.  Je  marchais 
toujours,  tenant  ma  rose  à  la  main,  sans  savoir  où  j'all^.  Mon 
sentier  côtoyait  des  jardins  et  des  vignobles,  il  devint  peu  à  peu 
plus  escarpé,  jusqu'à  ce  qu'il  eût  atteint  un  plateau  ouvert,  d'où 
la  vue  s'étendait  au  loin  sur  le  Marchfeld,  les  prairies  du  Danube, 
et  le  labyrinthe  impénétrable  des  maisons  de  la  ville.  Je  m'arrêtai 
là,  m'assis  sous  un  arbre,  et  contemplai  en  silence  cette  immensité 
muette.  Je  ne  sentais  en  moi  qu'un  grand  vide.  Le  fleuve  scintillait 
dans  l'ombre  avec  un  sourd  murmure;  des  lumières  innombrables, 
étincelaient  du  côté  de  la  ville.  Une  cigale  solitaire  chantait  tout 
près  de  moi  ;  de  temps  en  temps  une  étoile  filante  sillonnait  le  fir- 
mament. Les  heures  s'écoulaient;  je  ne  m'en  apercevais  pas.  La 
lune  disparut,  les  lumières  s'éteignirent,  et  tout  fut  submergé 
dans  une  aube  terne  et  blafarde.  Un  cri  perçant,  terrible,  retentit 
soudain  et  me  fit  bondir  d'effroi.  Je  l'avais  poussé  moi-même.  La 
conscience  de  mon  infortune  s'était  subitement  réveillée  en  moi. 
Poussé  par  une  sauvage  douleur,  je  descendis  le  coteau  en  cou^ 
rant,  et  me  dirigeai  vers  la  ville.  Une  heure  après,  la  locomotive 
bruyante  m'emportait  dans  la  campagne,  que  la  brume  matinalo 
seniblait  couvrir  de  lourds  linceuls. 

J'ai  fini.  Tu  le  vois,  le  malheur  m'a  marqué  au  front.  Adieu  ! 
Adieu  I 

F.  DE  Saab. 


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UNE  ÉDUCATION 

AU   XVIIF   SIÈCLE 


On  ne  se  lasse  pas  de  fouiller  les  mémoires,  les  archives,  les 
documents  privés  et  publics,  pour  mieux  connaître  cette  société 
brillante  et  frivole,  si  pleine  de  charmes  et  de  séductions,  qui  a 
précédé  la  période  terrible  de  la  révolution  française. 

Une  femme  de  grand  talent,  qui  se  cache  sous  le  pseudonyme  de 
Lucien  Pérey,  a  récemment  ajouté,  sur  cette  curieuse  époque,  un 
attrayant  volume  à  ceux  qu'elle  a  déjà  publiés  en  collaboration 
avec  M.  Gaston  Maugras*.  Elle  a  eu  la  bonne  fortune  de  mettre 
la  main  sur  le  journal  écrit  par  Hélène  Massalska,  plus  tard  prin- 
cesse de  Ligne,  pendant  les  années  qu'elle  passa  au  couvent  de 
TAbbaye-aux-Bois.  Hélène  appartenait  à  une  des  grandes  familles 
polonaises,  rivale  de  celle  des  Radziwill  :  son  oncle,  le  prince- 
évêque  de  Wilna,  exilé  à  la  suite  des  troubles  qui  agitèrent  la 
Pologne  après  la  confédération  de  Bar  (1768),  vint  se  réfugier  en 
France,  emmenant  avec  lui  son  neveu  le  prince  Xavier  et  sa  nièce 
la  princesse  Hélène,  dont  il  était  le  tuteur.  Sur  les  conseils  de  son 
amie,  la  célèbre  M"*  Geoffrin,  il  mit  sa  jeune  pupille  à  l'Abbaye- 
aux-Bois  :  celle-ci  écrivit  très  exactement  le  récit  de  sa  vie  pendant 
les  cinq  années  qu'elle  y  passa,  depuis  l'âge  de  neuf  ans  jusqu'à 
Tàge  de  quatorze  ans,  date  de  son  mariage.  C'est  le  tableau  très 
instructif  d'une  éducation  au  dix-huitième  siècle;  on  y  retrouve  le 
programme  des  études,  les  jeux,  les  punitions,  les  portraits  des 
maîtresses  et  des  élèves,  enfin  l'existence  complète  d'une  jeune  fille 
au  couvent  de  1772  à  1779. 

L'auteur  n'a  pas  voulu  abandonner  son  héroïne  au  sortir  du 
pensionnat;  il  a  raconté  l'histoire  de  sa  vie  fort  agitée,  quand  elle 
fut  devenue  princesse  de  Ligne,  au  moyen  de  documents  empruntés 
à  des  sources  très  diverses,  qu'il  a  soin  d'indiquer  dans  sa  préface. 
Notre  intention  n'est  pas  de  le  suivre  dans  la  seconde  partie  de  ce 
travail  :  nous  voudrions  nous  borner  à  retracer  ici,  d'après  le 
journal  même  d'Hélène  Massalska,  le  récit  de  son  existence  au 
couvent. 

'  Histoire  d'une  grande  dame  au  dix^^huitième  siècle  :  la  princesse  Hélène  de 
Ligne.  (Gabnann  Lévy.) 

25  ocroDaB  1887.  19 


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290  UNE  ÉDUCATION  AU  XYUI*  SIÈCLE 

I 

La  fondation  <)e  TAbbayewix-Bois'reaonUkit  au  règne  de  Loub 
le  Gros;  les  religieuses  qui  la  peuplaient  se  rattachaient  à  Tordre 
de  Citeaux  et  à  la  règle  de. saint  Beraard.  Établie,  dans  l'ori^De,  à 
Noyon,  la  maison  s'était  transportée  en  1667,  avec  rautorisation 
royale,  à  Paris,  dans  la  rue  de  Sèvres  ou,  comme  on  disait  alors, 
de  Sève.  A  l'époque  dont  nous  parlons,  c'est-à-dire  en  1772,  elle 
était  gouvernée  par  M""*"  Magdeleine  de  Ghabrillan,  qui  succéàdt 
à  M^'  de  Richelieu,  sceur  du  célèbre  maréchal.  Toutes  les  damoa 
chargées  de  l'éducation  appartenaient  à  la  plus  haute  noblesse,  et 
les  élèves  portaient  les  plus  grands  noms  de  France. 

L'Abbaye-aux-Bois  avait  embrassé  avec  ardeur  les  doctrines 
Jansénistes;  les  religieuses  exprimaient  si  haut  leur  opinion  que 
le  couvent  fut  mis  en  interdit  pendant  les  dernières  années  de  la 
direction  de  M^  de  Richelieu.  Elles  avaient  fini  cependant  par  se 
réconcilier  avec  Mgr  Christophe  de  Beaumont,  archevêque  de  Paris,^ 
adversaire  déclaré  du  jansénisme  :  le  prélat  consentit  m^ëme  à  venir 
^nner  la  confirmation  aux  pensionnaires  en  1777.  Mais  il  paratt 
cpie  la  soumission  de  ces  dames  n'était  pas  encore  parfaite,  car 
beaucoup  se  dispensèrent  de  venir  baiser  l'anneau  pastoral,  con- 
trairement à  l'usage  reçu.  «  J'en  ai  même  vu  plusieurs,  dit  le 
journal  d'Hélène,  qui  se  mettaient  derrière  lui  et  tiraient  la  langue.  » 

L'éducation  qu'on  donnait  aux  élèves  était  dirigée  de  manière  à 
les  initier  aux  usages  du  grand  monde  et  en  même  temps  à  les 
former  à  la  pratique  des  devoirs  domestiques.  La  musique,  la  danse, 
et  la  peinture  tenaient  une  grande  place  dans  les  leçons  faites  aux 
jeunes  filles.  Elles  donnaient  de  temps  à  autre  des  représentations 
sur  un  fort  beau  théâtre;  deux  acteurs  célèbres^  Mole  et  Larive, 
leur  enseignaient  l'art  de  la  déclamation;  les  ballets  étident  con- 
duits par  Noverrc,  Philippe  et  Dauberval,  premiers  danseurs  de 
l'Opéra.  Les  professeurs  étaient  en  général  étrangers  au  couvent; 
les  dames  ne  faisaient  que  surveiller  le  travail. 

Voici  maintenant  pour  les  occupations  d'un  ordre  plus  séiieux. 
Après  leur  première  communion,  on  faisait  passer  les  élèves  par  les 
obédiences^  c'est-à-dire  par  les  dilTérents  eay)lois  de   la  maison 
centre,  lesquels  étaient  réparties  les  religieuses.  Tl  y  avait  à  ribbaye- 
twx-Bois  neuf  ol)édience3,  à  savoir  :  Vablatiale,  la  sacristie,  le 
parloir,  l'apothicairerie,  la  lingerie,  la  bibliothèque,  le  réfectoire, 
ta  cuisine,  la  communauté.  Les  jeunes  filles,  aidées  d*un  certaîn 
nombre  de  sœurs  converses,  y  apprenaient  la  praUqae  des  devoirs 
4'uae  «saitreaae  de  m^uson. 

«  On  voyait  M^^'"  de  la  Roche-Aymon  et  deitoithamey  aoou&r- 


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mi  ÉBUGimâx  AU  xiui*  siéoe  291 

tnoder  avec  som  les  piles  de  serviettes  et  (k  drape  donfi  tes 
armoired.  Tandis  que  W^  de  Chauvîgoy  et  de  Nantouitlet  met- 
taient le  couvert,  M""^*  de  Beaumont  et  d'Armaillé  additionnaient 
les  livres  de  comptes,  M^  d'Aiguillon  raccommodait  une  cbasable, 
M'^  de  Bart)aDtaiiBe  était  de  service  à  la  porte,  IVr^*  de  Latour- 
Hauboorg  sortait  le  sucre  et  le  café,  M"^  de  Talleyrand  et  de  Duras 
étaient  aux  ordres  de  la  communauté.  M'^''  de  Vogué  avait  un  talent 
particulier  p^ur  la  cuisine,  et  M"*^  dXzès  et  de  Boulainvilliers 
snrveillaieiit  le  balayage  des  dortoirs  sous  la  direction  de  A^""  de 
Bossy,  irrévérendeosement  surnommée  par  les  élèves  la  mère 
Graillon.  Enfia  c'est  à  M^^'*  de  Saint-Simon  et  de  Talmont  qu'on 
s'adressait  pour  avoir  des  ouvriers,  eL  M'^'^*  d'Harcourt,  de  Rohan- 
Crtiéméfié,  deBrassac  et  de  Galaar  allumaient  les  lampes  sous  les 
ordres  de  M"*  de  Royaume  qu  elles  appelaient /a  mère  rf^^Ltimi^r^*.  » 

Hélène  fut  mise  en  entrant  dans  la  classe  bleue,  ainsi  nommée 
parce  que  toutes  les  élèves  qui  en  faisaient  partie  portaient  un 
mban  bleu  sur  leur  robe;  c'étaient  des  enfants  de  sept  à  dix  ans. 
Si  on  veut  avoir  une  idée  de  remploi  du  temps  dans  cette  classe, 
on  n'a  qu'à  consulter  les  notes  d'Hélène  qui  le  retracent  très 
exactement,  a  Les  lundi,  mercretfi  et  vendredi,  se  lever  à  sept 
heures,  en  hiver  à  sept  heures  et  demie.  Être  à  huit  heures  aux 
classes  ponr  attendre  M"*  de  Rochechouart  (la  maîtresse  générale 
des  pensionnaires).  Apprendre,  dès  qu'elle  est  sortie,  son  catéchisme 
de  Montpellier  (catéchisme  janséniste)  et  l'avoir  répété;  à  neuf 
heures,  déjeuner;  à  neuf  heures  et  demie,  la  messe.  A  dix  heures.  Tire 
jusqu'à  onze  heores.  De  onze  heures  à  oxue  heures  et  demie,  prendre 
sa  leçon  de  oMfêique.  A  onze  heures  et  demie  jusqu'à  midi  dessiner. 
Depuis  midi  jwsqu'à  une  heure,  prendre  la  leçon  de  géographie  et 
d'Ûstoice.  A  une  heure,  diner,  récréation,  jusqu'à  trois  heures.  A 
trois  heures,  leçon  d'écriture  et  de  calcul  jusqu'à  quatre  heures.  A 
quatre  heures,  leçon  de  danse  jusqu'à  cinq  heures  :  goûter  et  récréer 
tien  jusqu'à  six  heures.  A  six  heures  jusqu'à  sept,  la  harpe  ou  le  cla- 
vecin. A  sept  heares,  souper.  A  neuf  heures  et  demie,  au  dortoir,  n 

Les  autres  jours  de  la  semaine  étaient  employés  de  même;  mais, 
au  heu  de  psesclre  des  leçons  de  maîtres  étrangers  à  la  maiscm, 
les  enfants  travaillaient  sous  la  direction  des  dames  de  l'Abbaye. 
Les  AmaDches  et  fttes,  on  entrût  en  classe  à  huit  heores,  on 
iisak  rËvangite;  on  aUaét  à  la  messe  à  neuf  heures.  A  onze 
bcives,  on  assistait  à  une  courte  instruction  faite  par  un  des 
aBOoéina».  A  quatre  faeares,  on  allait  à  vêpres. 

Un  dlétail  macqueca  «ae  fois  de  plus  que  les  études  sérieuses 
•et  les  arts  d'agréumit  étaient  mis  à  peu  près  sur  le  même  pied 
féducation  é'alors.  Il  y  avait  dans  diaque  classe  trois  prLi 


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292  UIŒ  ÉDUCATION  AU  XYUI^  SIÈCLE 

pour  l'histoire  et  la  géographie,  trois  pour  la  danse  et  la  musique, 
trois  pour  le  dessin.  Hélène  eut  une  année  le  premier  prix  d'his- 
toire et  le  deuxième  do^Ia  danse;  sa  grande  amie,  M^^'^de  Choiseul, 
eut  le  premier  prix  de  la  danse  et  le  second  d'histoire.  La  supé- 
rieure leur  dit  qu'elles  étaient  toutes  les  deux  d'égale  force,  mais 
que,  comme  il  n'y  avait  qu'un  premier  prix  pour  chaque  espèce 
d'études,  on  avait  voulu  faire  un  partage  égal  entre  elles. 

Quand  Hélène  sut  tout  ce  qu'on  enseignait  dans  la  classe  bleue, 
c'est-à-dire  le  poème  de  la  Religion  tout  entier,  les  Fables  de  la 
Fontaine,  deux  chants  de  la  Henriade  et  la  tragédie  d'Athalie; 
quand  elle  eut  [appris  à  danser  (ce  qu'elle  faisait  à  merveille),  à 
solfier,  à  jouer  un  peu  de  la  harpe  et  un  peu  du  clavecin  ;  surtout 
quand  elle  eut  ralenti  ses  espiègleries  qui  étaient  incessantes,  on 
la  fit  passer  à  la  classe  blanche  dans  laquelle  on  préparait  à 
la  première  communion.  Elle  alla  demander  pardon  à  la  première 
maîtresse  de  la  classe  bleue,  surnommée  la  mère  Quatre-Temps, 
de  tous  les  tours  qu'elle  lui  avait  joués;  la  mère  Saint- Pierre,  sa 
nouvelle  maîtresse,  lui  remit  le  ruban  blanc,  et  toutes  les  demoi- 
selles blanches  vinrent  Tembrasser. 

Sa  première  communion  une  fois  faite,  Hélène  monta  à  la  classe 
rouge;  c'est  là  que  commençait  le  service  des  obédiences.  Elle  fut 
d'abord  mise  à  l'abbatiale,  au  service  de  M""*  Tabbesse,  regret- 
tant fort  d'être  séparée  de  M"*  de  Choiseul,  qui  fut  envoyée  à  la 
sacristie.  Elle  a  tracé  en  quelques  traits  rapides,  d'une  netteté  et 
d'un  relief  étonnants  pour  une  enfant  de  cet  âge,  le  portrait  de 
ses  compagnes  de  l'abbatiale.  —  «  M"°  de  Chàtillon,  surnommée 
Tatilloriy  quatorze  ans,  grave,  pédante,  fort  jolie,  mais  un  peu 
forte.  —  M"""  d'Avaux,  née  de  Bourbonne,  douze  ans  ;  elle  venait  de 
se  marier,  fort  petite,  un  joli  visage,  bête,  mais  bonne  enfant.  — 
M"'  de  Mura,  dite  la  Précieuse^  dix-huit  ans,  jolie,  belle  môme, 
de  l'esprit,  aimable,  mais  un  peu  prétentieuse.  —  M^^'  de  Laura- 
guais,  très  jolie,  tranquille,  douce,  peu  d'esprit,  se  maria  dans 
l'année,  elle  épousa  le  duc  d'Aremberg.  —  M"°  de  Manicamp,  sa 
sœur,  laide,  bonne,  avec  beaucoup  d'esprit,  violente,  emportée.  » 

Après  trois  mois  de  service  à  l'abbatiale,  Hélène  passa  suc- 
cessivement à  la  sacristie,  emploi  qui  ne  lui  convenait  guère,  parce 
qu'elle  avait  toujours  en  l'ouvrage  en  horreur;  puis  au  dépôt, 
<:'est-à-dire  à  la  bibliothèque  et  aux  archives,  qui  étaient  fort  riches, 
car  on  n'y  comptait  pas  moins  de  seize  mille  volumes;  il  y  avait 
là  quatre  dames  dépositaires,  deux  secrétaires,  six  pensionnaires 
et  deux  sœurs  converses.  Pour  compléter  son  éducation  pratique, 
Hélène  fut  encore  employée  au  réfectoire,  oii  elle  resta  deux 
mois;  puis  au  service  de  la  porte,  où  elle  fut  une  quinzaine  de 


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UNI  ÉDUCATION  AU  XVni*  SIÈCLE  m 

jours  avec  M""  de  Morard,  de  Nagu,  de  Chabrillan  et  de  Barban- 
tanne;  ensuite  au  tour,  où  l'on  voyait  un  monde  énorme  toute  la 
journée;  enfin  à  la  communauté,  où  elle  eut  pour  compagnes  M"*  de 
Talleyrand,  sa  sœur,  M^^*  de  Périgord,  ainsi  que  M*^*'  de  Damas  et 
de  Spinola. 

II 

Telles  étaient  les  études  et  les  occupations  habituelles  des  pen- 
sionnaires de  l'Âbbaye-aux-Bois  :  voyons  maintenant  quels  étaient 
leurs  plaisirs  favoris,  leurs  passe- temps  préférés.  Ces  filles  de  hi 
plus  haute  noblesse  de  France  avaient  une  prédilection  marquée 
pour  le  jeu  de  la  chasse;  elles  s'ingéniaient  à  reproduire  les  scènes 
qu'elles  avaient  eues  sous  les  yeux  dans  les  châteaux  de  leurs 
pères.  Naturellement  on  ne  pouvait  jouer  à  ce  jeu  que  dans  le 
jardin,  qui  était  très  vaste;  c'étaient  les  élèves  de  la  classe  rouge^ 
c est-à-dire  les  grandes,  qui  mettaient  la  chose  en  train;  elles 
élisaient  des  piqueurs,  des  valets  de  chiens;  ensuite  on  choisissait 
celles  qui  devaient  figurer  les  cerfs;  les  petites  de  la  classe  bleue 
fausaient  les  chiens.  Quand  on  était  mécontent  de  la  classe  rouge, 
on  refusait  de  se  prêter  à  cet  emploi  ;  il  arrivait  même  quelquefois 
qu'au  milieu  du  jeu  les  bleues  s'en  allaient,  et  qu'on  ne  pouvait 
plus  forcer  le  cerf.  C'était  une  manière  pour  les  petites  de  se  venger 
de  la  tyrannie  des  grandes.  Ainsi  il  arriva  qu'une  fois  Hélène  ayant 
été  battue  par  une  demoiselle  de  la  classe  rouge,  ses  camarades 
prirent  fait  et  cause  pour  elle;  et,  quand  les  rouges  voulurent  jouer 
à  la  chasse,  la  classe  bleue  refusa  tout  net  de  faire  les  chiens.  Les 
grandes,  très  dépitées  de  ce  mauvais  vouloir,  qui  les  forçait  k 
renoncer  à  leur  amusement  favori,  se  mirent  à  battre  comme 
plâtre  les  infortunées  petites  bleues;  celles-ci  se  vengèrent  en 
fouillant  dans  les  tiroirs  de  leurs  adversaires,  en  jetant  dans  le 
puits  tous  les  menus  objets  qui  leur  appartenaient  comme  bourses, 
Ujoux,  bonbonnières,  etc.  Il  fallut  la  haute  influence  de  M"*  de 
Rochechouart  pour  ramener  la  paix  entre  les  deux  camps  rivaux. 

D'autres  distractions  étaient  moins  innocentes  ;  un  jour,  en  cou- 
rant, les  élèves  entendirent  comme  une  voix  qui  sortait  de  terres 
elles  prêtèrent  l'oreille;  le  bruit  venait  d'un  égout  qui  correspondait 
aux  cuisines  du  comte  de  Beaumanoir,  dont  l'hôtel  était  contigu  aux 
bâtiments  de  l'Abbaye-aux-Bois.  La  voix  était  celle  d'un  petit 
marmiton  du  nom  de  Jacquot  i  il  ne  tarda  pas  à  lier  conversation 
avec  les  pensionnaires;  il  jouait  de  la  flûte,  et  ces  demoiselles 
chantaient;  il  leur  demandait  comment  elles  s'appelaient,  si  elles 
étaient  brunes  ou  blondes;  au  bout  de  trois  ou  quatre  jours,  il  était 
familiarisé  avec  elles  au  point  de  les  appeler  couramment  par  leurs 


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2d4  Wn  ÈoeGÂTION  AU  lYUl*  UÈGLE 

noEDS)  :.  «  Hèl  d*AumoaC^  Dtamas,  MortemarL  »  IHafs  ce  âingnlier 
laaiiège  fat  bientôt  suppris  par  une  des  religieuse»  qui  fit  son  raf>- 
port  à  la  HiattressQ  générale.  «  M"""  de  Roohecbonart  railla  les 
jeunea  filles  sar  la  chamnante  conqadte  qa'etles  avaient  faite;  elle 
leur  dit  qu'il  fallait  qu'elles  eussent  le  goût  bien  délicat  pour  avoir 
mis  autant  de  prix  à  la  conversation  d'un  marmiton  ;  que,  quant  à 
celles  qui  lui  avaient  dit  leurs  noms,  elle  se  flattait  qu'il  viendrait 
réclamer  qaeli|m  jour  leurs  anoîennes  bontés  et  qae  cela  ne  laîfirse- 
rait  pas  de  cbarmer  leurs  familles.  »  Cette  leçon  pleine  de  tact  était 
faite  pour  impressionner  cette  jeunesse  si  fière  de  sa  naissance  et 
Si  sensible  à  toute  bumiliation. 

La  paeffion  disa  apectacles^  qui  avait  envahi  la.  société  française 
du  dix-huitième  siècle^  trouvait  son  écbo  jusque  dei*rière  les  murs 
du  vieux  eouveut.  On  jouait  tour  à  tour  la  tragédie  et  la  comédie,, 
l'epéra  et  le  haUet^  sur  le  théâtre  de  l'iibbaye-aux-Bois.  HélèDe,, 
2e9ec  sa  nature  vive  et  impcessiodQDable,  avec  son  ia>agiiiatiozi 
ardente,  était  une  de  celles  qui  obtenaient  le  plus  de  succès  dans 
oe  genre  de  divertissements.  Elle  remplit  sucGessivement  les  rôlea 
de  Paujine  dans  Polyeucte,  de  Rodrigue  dans  le  Cû2,  et  de  Gornélie 
dans  la  Mort  d^  Pomf^.  Elle  dansa  dans  le  ballet  é' Orphée  et 
Eurydice;  elle  fiBÔsaît  le  personnage  de  l'Amour,  peaxlant;  que  ses 
amies,  U^""  de  Cboiseul  et  de  Damas,  représentaient,  la  première, 
Orphée  et,  la  seconde,  Eurydiee.  Un  certain  là  août,  il  y  eut  spec- 
tacle k  l'occasion  de  la  fête  de  H"'''  de  Rocbecbouart.  On.  joua 
Bsiker  :  ce  r61e.fat  dévolu  à  Hélène;  ceux  de  Blardocbée^d'ABsuérus 
el  d'Aman  à  W'  de  Clboiseul,  de  GhàtiUoa  et  de  Chauvignj.  Leâ 
costumes  avaient  été  dessinés  d'après-  ceux  de  la  CoEoédie-FraB- 
çaise;  H^ène  avsait  un  habit  bien  et  argent,,  avec  de&  diaoïaot» 
pour  plua^  de  100  000,  éous,  car  elle  portait  tous  ceuK  de  M*^*'  de 
Mortemart,  de  Gramoat  et  de:  GboiseuL  Ayaat  la  piëce^  elle  amût 
di^itté  on  prologue  en^^  versv  composé  par  La  Harpe,  en  l'hoaneuc 
de  M^  de  Rodtecliouait;  %Ug  s'en  était  acquittôeAvec  tant  de  gfâee, 
que  celle'^i  l'avait  endt^raasée  à  plusieurs  reprises. 

A  calé  des^  spectacles,  il  y  avsût  aussi  les  bals:,  dont  on  ne  privait 
pasiles  pensioBnairesideirAhbî^e-auxrBeis  :  on^dansait,  pendant  le 
carjDa.vaU  au  moins  une  foi»  par  semaine.  Ges.  demoiâêlle»^  q^*-^ 
tai^t,  08  j^r-là,,  leur  modeste- robe  noire  et  revètsûent  dea  toilettea 
fort  élégantes.  Oa  venait  da  dehors  à  cea  rô«nion&;  lesr  jeunea' 
femme»  surtout  y  étaient  fort  assidues,  pcyrce  qu'on  leur  permet* 
tait  d'y  assister  seules  et  qu  elles  échappaient  ainsi  à  la.  tutelle  de 
leuca  belles-mènes,  sasa  lesquelles-  il  n'était  paa  d'usage  de  les^ 
laisseR  aller  dans  le  grand  monde.  Elles  en  profitaient  pour  se^ 
permettre  une  grande  liberté  d'allures  et  même  oertaines  ex^coBtri- 


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QN£  ÉDUCATION  AU  XVlil*  SiÈGLE  29S 

diés.  Un  jour  qae  il**'  de  Luyrnes  et  de  la  Jlofihe-Ajrmon  étaient 
venues  ii  un  ule  ces  bsl^  ^Ues  renvoyèrent  leur  carrosse,  se  cachè- 
rent 4lans  .la  Cambre  de  M"*  d'Aument  et  parcoururent  la  nuit 
tout  le  cauvent  en  faisani  da  Juruit  let  en  cassant  tout  sur  leur 
passage.  Jl"^  l'abbesse  ordonna  de  ne  faire  auoun  iual  i  ces  dames; 
mais  elle  défendit  de  leur  donner  .à  jxtanger  «t  de  leur  ouvrir  les 
poites;;  elle  t&  «avertir  en  même  temps  leurs  iamilles,  étonnées  ei 
insfûètes  de  .ne  les  ,point  voir  -de  letour;  .oo  vint  les  •  chercher  et 
elle&Airexrt  taQGées(vertement4.M"'*de*Chevreuse9  notammeniq  Aibof^L 
la  tèted'imjïortanee  Ji  sa  jeune  J)elle^fille  ». 

la  rSàiate^Catbeiine  était,  teus  les  ans,  J'occasion  d'un  diver- 
tissemem  où  l'on  'Oubliait,  |>our  un  instant,  le  respect  dû  auK 
mattoesaes  ^  «aux  choses  saintes.  Ce  jour-là,  on  .permettait  >aux 
élèves  de  prendre  les  costumes  et  de  remplir  Jes  emplois  des  reli- 
gieuses. JLes  nominatiens  se  faisaient  ^  la  pluralité  des  Toix,  les 
pensionnaires  s^'étant  réunies  j>réalàblemeat  dans  la  grande  salle 
du  chapitre.  Une  certaine  années  Hélèoe  fut  élue  abhesse;  elle 
choisit  pour  régente  W^*  de  Choiseul,  pour  porte-crosse  M"*  de 
ConDanSytpourdiapelaine  M*'*de  VaudreuU.  On  alla  chez  Kabbesseï 
11"*  de  Chabrillaa;  elle  embrassa  Hélène,  lui  donna  sa  croix  et  lui 
mit  son'anneau-au  doigt.  Puis  on  fut  i  la  grand'messe  où  la  ixou- 
velle  abbesse  s^assit  sur  le  trône  préparé  pour  elle,;  elle  reçot 
Tencens,  baisa  la  patène,  donna  Teau  bénite,  etc..  Les  élèves 
s'installèrent  ensuite  dans  les  dilTéientes  obédiences;  pour  achever 
d'intervertir  les  rôles,  les  reUgîeusesprlrex^  place  dans  les  classes. 
Oo  n'osa^pas  .aller  voir  M""*  de  Rodiecbouart,  dont  la  haute  raison 
i^rott^ait  ces  mascarades  dangereuses  jpour  ia  discipline  et  k 
bonne  lenue  de  la  maison  ;  mais  on  se  rendit  chez  JU'**  .de  Sainte- 
Delphine,  SSL  SGsur,  qui  riait  aux  larmes  .en  voyant  défiler  les 
nouvelles  dignitaires  d'un  Jour..  Pendant  qu'on  était  chez  «elle, 
M"*  de  Rochechouart  ouvrit  tout  d'4in  coup  la  porte  ;  W*  l'abbesse 
et  sa  suite  s'enfuirent  à  toutes  jambes.  J^e^oir^ on  reporta  en  gcande 
cérémonie  ia  crosse  et  i'anneau  chez  M""*  de  Chabrillao,  et  le  len- 
demain tout  rentra  dans  l'ordre.  La  môme  fëteétsût  renouvelée  ^le 
jour  des  .saints  Innocents. 

m 

Hélène  n'tapportalt  pas  toujours  autant  d'ardeur  aux  études 
sérieuses  ^'aux  fêtes  -et  .aux  ^rts  d'agrément,;  elle  avait  surtout 
mm  .'horreur  invincible  pour  Técâture,  et  iatsait  faire  ses  copies 
far  une  de  ses  compagnes,  M^^*  de  Choîseul.  On  ne  tarda  pas  4 
s^^^emevoir  de  la  supercherie  ;  la  mère  Quatre-Temps  lui  ayant 
ane  Xois  Mdoiuié  ^de  ûm  une  jpage  semblable  à  celle  'qu'elle  avait 


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296  ONE  ÉDUCATION  AU  XVIir  SIÈCLE 

présentée,  le  malheur  voulut  qu'il  y  eût  dans  son  modèle  des 
quantités  de  m  dont  elle  ne  pouvait  parvenir  à  faire  correctement 
Tes  jambages;   aussi  n'ofiTrit-elle  à  sa  maîtresse   qu'un  horrible 
barbouillage.  Alors  la  mère  Quatre-Temps,  pour  la  punir  de  son 
mensonge,  lui  attacha  des   oreilles   d'âne,  lui  mit  une  langue 
rouge  et  lui  plaça  son  papier  noirci  derrière  le  dos,  en  lui  or- 
donnant d'aller  se  présenter  dans  cet  état  devant  M"**  de  Roche- 
chouart.  Hélène  s'y  refusa  obstinément;  on  lui  ajouta  le  cordon 
d'ignominie  y  et,  comme  elle  s'était  excusée  en  disant  qu'on  l'av^ût 
poussée  pendant  qu'elle  écrivait,  ce  qui  était  faux,  on  y  joignit 
encore  la  langue  de  la  calomnie.  On  voit  quelle  était  la  fertilité 
d'imagination  de  cette  bonne  religieuse,  quand  il  s'agissait  d'in- 
venter des  punitions  à  l'égard  de  ses  élèves.  Il  fallut  enfin  se 
rendre  chez  M"*  de  Rochechouart  ;  Hélène  pensa  mourir  de  honte 
en  franchissant  le  seuil  de  sa  porte  ;  quant  à  la  maîtresse  générale, 
elle  eut  une  violente  envie  de  rire,  en  la  voyant  paraître  dans 
cet  accoutrement;  mais  elle  se  contint,  et,  après  lui  avoir  adressé 
une  verte  semonce,  elle  la  condamna  à  se  passer  de  dessert  pen- 
dant huit  jours.  Au  fond  M"*  de  Rochechouart  blâmait  ces  cor- 
rections grotesques;  elle  enjoignit  à  la  mère  Quatre-Temps  de 
renoncer  désormais  à  ses  cornes,  à  ses  triples  langues,  à  tous  ces 
déguisements  qui  transformaient  les  élèves  en  idoles  égyptiennes, 
et  qui  pouvaient  jeter  le  ridicule  sur  le  couvent  si  le  bruit  s'en 
répandait  au  dehors.  Ce  genre  de  punitions  fut  donc  abandonné,  et 
on  en  revint  à  des  châtiments  moins  extraordinaires.   —  «  On 
nous  faisait  mettre  à  genoux,  dit  le  journal  d'Hélène,  au  milieu 
du  chœur;  on  nous  privait  de  dessert,  ou  on  faisait  manger  du 
pain  sec  à  déjeuner  et  à  goûter,  ou  on  faisait  copier  le  Privilège 
du  roi  pendant  la  récréation,  ce  qui  était  bien  ennuyeux.  » 

L'esprit  espiègle  de  ces  demoiselles  était  fécond  en  tours  de  tout 
genre.  Un  soir  elles  versèrent  le  contenu  d'un  encrier  dans  le  béni- 
tier de  la  chapelle;  les  dames  de  l'Abbaye  venaient  chaque  nuit 
dire  leur  office,  et,  comme  elles  le  savaient  par  cœur,  elles  n'appor- 
taient pas  de  lumières  avec  elles;  en  entrant  dans  la  chapelle,  elles 
prirent  de  l'eau  bénite  pour  faire  le  signe  de  la  croix,  sans  s'aper- 
cevoir de  rien,  et  se  mirent  à  chanter  matines;  mais,  quand  vint 
le  jour,  elles  se  regardèrent  avec  stupéfaction,  virent  qu'elles 
avaient  le  visage  tout  barbouillé  de  noir,  et  partirent  d'un  si  grand 
éclat  de  rire,  qu'il  fallut  interrompre  les  chants.  On  peut  juger  de 
la  joie  des  pensionnaires  en  apprenant  le  succès  de  leur  malicieuse 
invention.  Une  autre  fois,  elles  attachèrent  avec  des  mouchoirs  la 
cloche  qui  servait  à  sonner  l'office;  le  lendemain,  la  novice  chargée 
de  ce  soin  eut  beau  tirer  de  toutes  ses  forces  sur  la  cloche,  aucun 


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UNE  ÉDUCATION  AU  XVUl*  SIÈCLE  W 

son  n'en  sortait  :  l'heure  habituelle  était  passée  depuis  longtemps, 
aucune  religieuse  n'avait  paru;  enfin,  quelques-unes  de  ces  dames, 
étonnées  de  ce  long  retard,  descendirent  à  la  chapelle  et  trouvëreni; 
l'infortunée  novice  qui  tirait  toujours  sur  la  corde;  on  défit  les 
mouchoirs,  leurs  initiales  trahirent  les  auteurs  de  ce  méfait;  c'étaient 
Hélène  et  M"*  de  Choiseul.  M"*  de  Rochechouart  décida  qu'en  répa- 
ration de  leur  faute,  elles  resteraient  à  genoux  en  bonnet  de  nuit 
au  milieu  du  chœur  pendant  la  grand'messe  du  dimanche  suivant, 
et  qu'elles  diraient  à  haute  voix,  pendant  la  récréation,  les  sept 
psaumes  de  la  pénitence.  Quelques  reli^euses  réclamaient  un  châ- 
timent plus  sévère  pour  des  actes  qui  révélaient  une  si  grande  noir- 
ceur d'âme;  M"**  de  Rochechouart  répliqua  qu'il  ne  fallait  pas  atta- 
cher tant  d'importance  à  de  simples  espiègleries  d'enfants,  qu'au  fond 
il  n'y  avait  de  noir  dans  tout  cela  que  l'encre  jetée  dans  le  bénitier. 
11  y  eut,  un  jour,  à  l'Abbaye-aux-Bois,  une  véritable  émeute, 
amenée  par  la  maladresse  d'une  des  maîtresses,  M""*  de  Saint- 
Jérôme.  Les  élèves  l'avaient  prise  en  grippe,  parce  qu'elle  était 
toujours  en  colère  quand  elle  infligeait  une  punition.  M""*  de  Roche- 
chouart, pressentant  que  sa  présence  aux  classes  amènerait  quelque 
événement  fâcheux,  avait  déjà  demandé  plusieurs  fois  son  change- 
ment; la  faiblesse  de  M""*  l'abbesse  l'avait  maintenue  à  son  poste« 
Les  jeunes  filles  formèrent  une  véritable  conspiration  contre  elle,  à 
la  suite  d'une  réunion  tenue  par  plusieurs  d'entre  elles.  «  Il  fut 
convenu  que  toutes  celles  qui  n'aimaient  pas  M"**  de  Saint-Jérôme, 
et  qui  étaient  déterminées  â  tout  entreprendre  pour  la  déplacer, 
porteraient  sur  elles  du  vert,  c'est-à-dire  une  feuille  d'arbre,  ou 
une  herbe,  ou  un  ruban,  enfin  quelque  chose  qui  serait  vert;  que 
chacune  de  celles  qui  assistaient  à  ce  conseil  ferait  prendre  le 
vert  dans  sa  classe  à  ses  amies,  et  que,  pour  se  reconnaître  et 
éviter  les  explications  qui  pourraient  être  entendues,  quand  on  se 
rencontrersdt,  on  dirsdt  :  «  Je  vous  prends  sans  vert  »;  qu'alors  oa 
se  le  montrersdt,  et,  si  l'on  n'en  avait  pas,  on  serait  censé  n'être 
pss  du  parti  mutin;  qu'ainsi  on  ne  pourrait  pas  se  méprendre  sur 
les  personnes  qui  ne  seraient  pas  de  la  ligue.  » 

La  révolte  éclata  à  la  suite  d'une  correction  brutale  infligée  par 
M""*  de  Saint- Jérôme  à  une  des  pensionnaires.  Celle-ci  étant  tombée 
ets'étant  mise  à  saigner,  on  s'écria  qu'on  ne  la  laisserait  pas  mettre 
en  pénitence  et  qu'on  jetterait  plutôt  cette  maltresse  par  la  fenêtre. 
La  religieuse  s'enfuit,  effrayée  de  ces  cris  et  de  ces  menaces. 
M"*  de  Mortemart  monta  sur  une  table  et  dit  :  «  Que  toutes  celles 
qui  ont  du  vert  aient  â  le  montrer.  »  Alors  chacune  le  montra,  et 
ceUes  qui  n'en  avaient  pas  en  réclamèrent.  Puis  on  traversa  le 
jardin,  et  on  se  réfugia  dans  les  cuisines,  d'où  toutes  les  religieuses 


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298  Vm  ÉDDGATK»?  KG  XTID*  SIËaE 

furent  exputeêes  S  l^exceptfon  d'une  seule  qu'on  garda  pour  fkîre 
le  soupw".  En  mêtne  temps  on  résolût  d'envoyer  i  M'"  dte  Rodfec- 
cbouart  une  adresse  pour  hiî  demander  une  amnistie  générale,  fe 
renvoi  de  M"^  de  Saint-Jérôme,  et  huit  jours  de  récréation  «  pour  se 
reposer  de  là  fatigue  dfe*  corps  et  d*esprit  que  tout  ceci  avait  donné  n. 

Les  deur  élèves  chargées  de  porter  la  requête  furent  BF''^  dte 
Choiseul  et  Hélène.  HP"  de  Hoc&echouart  refbsa  de  les  entendre 
tant  qu'elles  n^àuraîent  pas  fait  leur  soumisâon.  M**  l'abbesse  Pot 
leur  soppRque,  promit  une  amnistie  pour  celles  qui  rentreraiient  en 
dasse,  mais  refbsa  de  déplacer  Bf"  de  Siaint- Jérôme.  Les  deux  délé- 
guées revinrent  asser  dépitées  de  l'insuccès  de  leur  mission.  Ota  fit 
un  dîner  très  gaî,  pendant  lequel  furent  dîtes  cent  folies,  et  on  se 
décida  à  passer  la  nurt  dans  les  cuisines  et  dans  labaanderie,!es 
unes  couchées  sur  de  la  paille,  lès  anti-es  occupées  à  rire  et  à  causer. 

Tout  ce  beau  tumulte  s'apaisa  vite;  Tabbesse  avait  fait  prévenir 
les  mères  des  révoltées;  celtes-ci  arrivèrent  le  lendemain  et  emme- 
nèrent les  plus  mutibesron  fit  savoir  aux  autres  cpi'eflès  auraient 
à  se  trouver  en' dksse  avant  midi  si  elles  voulaient  être  amnistiées. 
A  rheure  dite,  tout  le  monde  était  présent  :  on  redoutait  fort  îb 
moment  de  paraître  devant  M"  de  Rocbechouort;  celle-ci*  vint  fe 
soir  à  l'appel,  mais  ne  dit  mot  de  ce  quï  s'était  passé.  M^  dfe  Saînlî- 
Jérôme  resta  quelque  temps  encore  chargée  de  sa  classe,  après  quoi 
on  la  mit  dans  une*  autre  obédiences 

17 

On  a  déjà  pu  voir  par  tout  ce  qui  précède  quelle  éltail  Finfluence 
de  M"*  de  Rochecbouart  à  l'Abbaye-aux-Bois;  comme  noaltresse 
générale,  eHè  venait  immédiatement  après  HP^  l'Abbesse-;  par  fe 
supériorité  de  son  esprit,  elle  tenait  smis  conteste  leprenaierrang. 
De  la  famille  des  Mortemart,  eHe  était  entrée  au  couvent*  à  quinze 
ans  sans  avoir  choisi^ sa  vacation;  elte  avait*  partagé  le  sort  de  ces 
malheureuses  filles  qu*on  envioyait  dans  le  clbitre  pour  avantager 
le  fils  aîné  et  pour  assurer  Te  rang  de  Ih*  naaîsoni;  mais'  eHe  avait 
par  son  énei^è  vaincu  ses  répugnances,  et  *taït  deventre  une  reli- 
gieuse entièrement  consacrée  à  ses  devoirs'.  Eïïe  avait  Taîr  naturel- 
lement sévère;  aussi  toutes*  les  pensSonnaires  tremblaient'^ell^  à 
son*  appfodte.  «  Quand  BP*  de Roehechouarf  entrait  en   classe  et 
que  tout  le  monde  était  pèfe-Bîêlfe  venant  de  déjeuner,  elle  frappsdt 
des  mains,  chacune  courait  k  sa  stalIë,  et  1^-  annnt  entendb  une 
mouche  soufflfer.  »  Et  malgré  son  grand  air,  eHe  étaît  acforée  de  ses 
élèves.  CTétaft  un  véritable  euh»  qu'on  lui  rendait?  elle  grondait 
peu,  mais  un  mot  de  sa  part  faisait  plus  d'effet  que  les  punîtîeiis 


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\m  ÉDUCATION  AU  XYIIP  SIÈCLE  290 

les  plus  sévères.  Ces  jeanes  filles,  toutes  issues  des  plus  nobles 
familles  de  France,  «  s'étaient  exalté  la  tête  sur  l'honneur  cpi'il  y 
arat  à  avoir  une  aussi  grande -dame  pour  présider  à  leur  éducation. 
Les  autres  maîtresses  avaient  toujours  son  nmn  k  ia  boucbe  coimne 
celui  d'eue  divinhé  qu'on  invoque  ». 

11*^  4e  fiochechouart  mourut  fort  jeune.  Dès  «qu'on  apprit  sa 
maladie,  ta  consternation  se  répandit  dans  tout  le  couvent^  les 
classes  furent  suspendues,  on  ne  jouait  plus  à  aucun  jeu.  Il"*  l'Ab* 
besse  allait  k  voir  tous  les  jours  ;  le  doc  de  Mortemart,  sou  frère,  et 
la  duchesse  sa  belle^sœur  passaient  leur  temps  au  pied  de  son  lit. 
Apvës  onze  jours  de  ftèvre,  les  médecins  la  déclarèrent  perdue;  les 
pensionnaires  se  rendirent  à  la  chapelle,  pendant  qu'on  lui  admi- 
oistfait  les  derniers  sacrements.  Dans  ht  nuit  elle  entra  en  agonie, 
et  le  lendemain  elle  expira.  Une  religieuse  vint  annoncer  la  non* 
veUe  à  la  classe,  en  disant  :  a  Mesdemoiselles,  il  a  piu  à  Dieu 
d'appeler  i  lui  11*^  de  Rocbechomvrt;  faiiies  à  Dieu  le  sacrifice  de 
virtre  ju«te  douleur,  et  priez  pour  le  repos  deeotf  àme.  »  On  l'enterra 
dans  le  dneur,  et  chaque  pensionnaire  fit  dire  deux  messes  pour  elle. 

h  fallut  désigner  ime  fSi^lve  maîtresse  générale  ;  personne  ne 
désiraBt  la  charge,  on  redovtait  la  comparaison  avec  M"**  de  Roche- 
dbooart. Le  cha|»tpe  «'étant  assemblé  |>Otir  procéder  à  l'élection,  les 
élèves  furent  conduites  à  la  chapelle  et  chantèrent  le  Veni  Creator^ 
afin  d'attirer  les  lumières  du  Saint-Esprit  sur  le  choix  de  ces  dames. 
M**  TAbbesse  annonça  elle-même  que  Téiue  était  !!■•  de  Voyers, 
deuxième  maîtresse  ém  novices.  Celle-ci  vint  ensuite,  «s'eKcnsa  de 
si  mal  remplacer  M""*  de  iRocheobouart  et  demanda  aux  jeunes  filles 
de  lui  accorder  toute  leur  conTiance  pour  lui  faciliter  sa  t&che.  On 
l'applaudit  fort,  et  avec  sa  permission  'Ou  alla  l'embrasser.  «  Pour 
BKH,  dit  Hélène,  je  ne  pw  jamais  Tahuer;  et  en  vérité  j'avais  tort, 
car  elle  méritait  de  l'étue.  L'époque  de  la  mort  de  M"^  <te  Roche- 
dUMHMt  fut  la  première  fois  que  je  désirai  de  sortir  dutoonvent.  » 

M^  de  SaÎBte-Delphîne,  douée  de  l'esprit  hévéditatre  daus  la 
maisim  de  Mortemart,  était  loin  d'avoir  le  jugemiei^  aussi  droit 
et  le  caractère  aasn  ferme  que  3a  sœur.  Son  indolenoe  extra- 
ordinaire loi  faisait  quelque  peu  négliger  ses  devoirs  de  ^religieuse. 
On  l'avait  péposée  4  la  dit^aion  de  la  biblio^qoe  :  mai^.s'il  faut 
en  croire  le  jovimal  de  notre  penâonnàire,  eUe  oe  se  imèlait  pas  plus 
des  livres  que  s'ils  n'avaient  jamacis  existé,  et  ne  pouvait  oooiprendre 
qoe  M™*  de  Saim^Joachim  ^se  ^donnât  tant  de  mal  {mur  tenir  note 
de  ceux  qu'on  apportait  ou  qu'on  v^iak  •chencfaer.  M*^  de  Sainte- 
BelpfaiDe  se  Tocoochait  toujours  après  av«nr<été  A  l'offioe,  souvent 
eOe  élail  encore  ^u  Ik  à  huit  heures  ;  M^  de  fiocbedhouart  eatPÛt 
alo»  ciiez  elle,  et  lui  fûsak  bonté  de  sa  pare8se4  A  quoi  elle  répoa« 


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300  UNE  ÊDCGATION  AU  XYIU*  SIÈCLE 

dait  simplement  :  «  Je  n*ai  pas  fait  vœu  de  ne  pas  dormir  tout  mon 
saoul.  » 

Hélène  excellait  à  tracer  en  quatre  coups  de  crayon  un  portrait 
malicieux  de  ses  maîtresses.  Voici,  par  exemple,  les  dames  de  la 
classe  bleue  :  «  M""*  de  Montluc,  dite  la  mère  Quatre-Temps,  bonne, 
douce,  soigneuse,  trop  minutieuse  et  tatillon.  —  M""  de  Montbour- 
cher,  dite  Saint-Macaire,  bonne,  bête,  fort  laide,  croyant  aux 
revenants.  —  M"***  de  Fresnes,  dite  Sainte-Bathiide,  laide,  bonne, 
racontant  beaucoup  d*histoires.  »  —  Cette  dernière  faisait  la  joie  de 
ses  élèves  parles  contes  de  toutes  sortes  quelle  leur  débitait.  Elle 
n'avait  pas  d'auditrice  plus  assidue  qu'Hélène,  qui  prêtait  une  telle 
attention  à  tous  ces  récits,  qu'elle  était  en  état  de  les  redire  à  ses  com- 
pagnes sans  y  changer  un  mot  ;  aussi  toute  la  classe  bleue  se  mettait- 
elle  à  genoux  autour  d'elle,  et  des  demoiselles  de  la  classe  blanche  s'y 
joignaient  parfois.  Les  histoires  de  la  mère  Sainte-Bathiide  n'était 
pas  toujours  très  bien  choisies  pour  son  jeune  auditoire;  elle  avait 
un  faible  tout  partitulier  pour  les  sorciers  et  les  revenants,  et  fai- 
sait un  singulier  mélange  de  religion  et  de  diableries.  M"'''  de  Roche- 
chouart,  jugeant  avec  raison  que  de  tels  contes  n'étaient  bons  qu'à 
rendre  les  jeunes  personnes  crédules  et  peureuses,  les  réprouvait  fort , 
et  menaçait  même  M"'''  de  Sainte-Bathiide  de  la  retirer  de  la  classe. 


Hélène  s'était  prise  dès  l'abord  d'une  vive  amitié  pour  M"*  de 
Montmorency.  Quand  elle  était  arrivée  au  couvent,  sachant  à  peine 
quelques  mots  de  français,  en  butte  aux  taquineries  de  toutes  les 
pensionnaires.  M"*  de  Montmorency  l'avait  prise  sous  sa  protection, 
l'avait  présentée  aux  maltresses  de  la  classe  bleue,  lui  avait  fsdt 
voir  toutes  les  parties  de  l'Abbaye-aux-Bois.  Mais  comme  cette 
jeune  fille  était  d'une  mauvaise  santé,  on  dut  bientôt  la  retirer  de  la 
rue  de  Sèvres  et  l'emmener  à  Genève  :  Hélène  versa  d'abondantes 
larmes  en  se  séparant  de  celle  qu'elle  était  accoutumée  à  appeler 
sa  petite  maman.  L'état  de  la  jeune  malade  ne  tarda  pas  à  empirer; 
elle  avait  une  tumeur  au  côté  qui  lui  était  venue  à  la  suite  d'une 
chute;  bientôt  l'os  de  son  bras  se  caria  et  tomba  en  pourriture; 
oe  que  voyant,  elle  s'écria  tristement  :  «  Voilà  que  je  commence  à 
mourir.  »  Elle  reçut  les  derniers  sacrements  entourée  de  ses  gens 
qu'elle  avait  fait  assembler;  elle  réclama  sa  mère,  qui  ne  put  venir 
parce  que  la  douleur  l'avait  complètement  affolée.  Le  Grand  Consdl 
de  Genève  lui  fit  faire  des  obsèques  magnifiques,  dignes  de  son 
rang.  Quand  on  annonça  sa  mort  à  ses  compagnes  de  l'Abbaye- 
aux-Bois,  ce  fut  une  douleur  générale,  car  elle  était  très  aimée. 
On  cite  de  M"''  de  Montmorency  un  trait  qui  prouve  la  maturité 


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DKE  ÉDUCATION  AU  XYOl*  SlÈaB  301 

atraordinaire  de  son  esprit  :  quand  elle  ayait  huit  ou  neuf  ans, 
elle  eut  un  entêtement  très  fort;  l'abbesse,  qui  était  alors  M"*  de 
Richelieu,  se  mit  en  colère  et  lui  dit  :  <c  Quand  je  vous  vois  comme 
cela,  je  vous  tuerais  I  »  A  quoi  l'enfant  répondit  fièrement  :  «  Ce 
ne  serait  pas  la  première  fois  que  les  Richelieu  auraient  été  les 
bourreaux  des  Montmorency  I  » 

Les  prises  de  yoile,  qui  survenaient  de  temps  en  temps,  impres- 
sionnaient vivement  les  pensionnaires;  en  voici  une,  décrite  dans 
le  journal  d'Hélène.  Il  y  avait  depuis  deux  ans  au  noviciat  une 
jeune  fille  qu'on  appelait  M'^*'  de  Rastignac;  elle  était  de  celles  que 
la  volonté  de  leurs  parents,  à  défaut  de  vocation,  poussait  derrière 
les  grilles  du  cloître  :  sa  santé,  très  délicate,  avait  déjà  retardé  plu- 
sieurs fois  Tépoque  oii  elle  devait  prendre  le  voile.  Ce  jour  ayant 
été  enfin  fixé,  elle  fut  menée  à  l'autel  par  M'^  de  Guignes,  qui  lui 
servait  de  marraine,  et  par  le  comte  d'Hautefort,  qui  était  son  che- 
valier; elle  portait  une  robe  de  crêpe  blanc,  brodée  d'argent  et  cou- 
verte de  diamants.  Le  sermon  terminé,  on  la  conduisit  à  la  porte 
de  clôture;  là,  on  tira  les  verrous  avec  fracas  derrière  elle;  après 
avoir  coupé  ses  cheveux,  qui  étaient  fort  beaux,  on  la  revêtit  des 
habits  de  l'ordre,  on  lui  mit  sur  la  tête  une  couronne  de  roses 
blanches,  et  on  la  présenta  au  prêtre  qui  la  bénit.  Elle  alla  ensuite 
s'agenouiller  devant  le  fauteuil  de  M"*®  l'Abbessé.  Au  moment  de 
faire  ses  vœux,  il  fallut  qu'une  de  ces  dames  les  lui  dit  mot  à  mot; 
elle  les  répétait  sans  avoir  l'air  de  comprendre  ce  dont  il  s'agissait. 
Qaand  elle  eut  prononcé  son  vœu  d'obéissance  [et  qu'on  en  vint 
au  vœu  de  chasteté,  elle  s'arrêta  si  longtemps  que  toutes  les  élèves, 
qui  avaient  d'abord  beaucoup  pleuré,  se  mirent  à  rire.  La  maîtresse 
des  novices  lui  dit  :  «  Allons,  du  courage,  mon  enfant,  achevez 
votre  sacrifice.  »  Elle  poussa  un  profond  soupir,  en  ajoutant  : 

« de  chasteté  et  de  clôture  perpétuelle  ».  En  même  temps  elle 

s'évanouit  :  on  dut  l'emporter  dans  la  sacristie  où  elle  ne  put, 
comme  c'était  l'usage,  embrasser  les  religieuses  et  les  pension- 
naires. Le  soir  même,  elle  fut  prise  d'une  fièvre  violente  qui  la  tint  au 
lit  pendant  six  semaines;  et  elle  resta  toujours  dans  un  état  de  lan- 
gueur et  de  mélancolie  qui  la  rendait  particulièrement  intéressante. 

Mais  ce  qui  piquait  encore  plus  la  curiosité  des  élèves,  c'étaient 
les  mariages  de  leurs  compagnes.  Suivant  l'étrange  coutume  du 
dix-huitième  siècle,  on  mariait  les  jeunes  filles  quand  elles  n'étaient 
encore  que  des  enfants,  à  treize  ou  quatorze  ans,  quelquefois  plus 
tôt  encore;  le  lendemain  de  la  cérémonie,  on  s'empressait  de 
remettre  au  couvent  ces  épouses  d'un  jour.  11  y  eut,  pendant  le 
séjour  d'Hélène  à  l'Abbaye-aux-Bols,  plusieurs  de  ces  singulières 
unions.  Un  beau  matin,  M^^*  de  Bourbonne,  qui  avait  à  peine  douze 


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302  UNS  ÈDDGATIOM  AU  XVUI-  StÈGLE 

ans,  vint,  accompagnée  de  M**^  de  ChâtiUon,  faire  part  à  toutes  ses 
amies  de  son  mariage  avec  te  comte  d'Avaox.  On  lui  demanda  si 
son  futur  lui  plaisait;  elle  répondit  qu'il  était  bien  laid  et  Inen 
vieux,  et  qu'il  viendrait  le  lendemain.  Toutes  ces  dem^nselles  ëtaîeBt 
aux  fenèti-es  pour  voir  arriver  M.  d'Avaox;  elles  le  trouvèrent  o^o- 
minable^  et  elles  dirent  à  M*'*  de  Bourbonne  :  «  Ah!  mon  Keu!  que 
ton  mari  est  laid  1  si  j'étais  de  toi,  je  ne  TépoiLScrais  pas.  Ah  I  la  mal- 
heureuse! ))  Mais  eiie  répliqua  :  «Ab!  je  l'épouserai,  car  papa  le  veut; 
mais  je  ne  l'aimerai  pas,  c'est  une  chose  sûre.  »  Elle  fit  sa  première 
communion  qu'on  avança  pour  la  circonstance,  et  quatre  ou  cinq 
jours  après  elle  fut  mariée;  le  soir  mûme,  elle  rentia  à  l'Abbaye  : 
on  lui  donna  des  diamants,  une  superbe  corbeille;  mais  ce  qui 
l'amusait  le  plus,  c'est  que  tout  le  monde  l'appelait  M**  d'Avaux. 
Au  reste,  elle  avait  une  profonde  antipathie  pour  son  mari;  et 
quand  celui-ci  la  demandait  au  parloir,  elle  répondait  qu'elle  s'était 
démis  le  pied  pour  ne  pas  être  obligée  d'y  aller. 

Puis  ce  fut  le  tour  de  l'amie  préférée  d'Hélène,  M"*  de  Choiseul. 
Un  soir,  elle  lui  dit  en  secret  qu'elle  allait  épouser  le  fils  de  M.  de 
Choiseul  la  Baume,  son  cousin,  qui  n'avait  que  dix-sept  ans; 
qu'elle  s'appellerait  la  duchesse  de  Choiseul-Stainville,  et  qu'elle 
la  priait  de  faire  ses  visites  avec  elle  ;  l'usage  était  en  effet  de  faire 
paît  soi-même  de  son  mariage  aux  pensionnaires  en  sre  faisant 
accompagner  de  ses  meilleures  amies.  Contrairement  à  M.  d'Avaux, 
M.  de  Choiseul  parut  fort  bien  aux  élèves,  qui  étaient  toutes  aux 
aguets  pour  surveiller  son  arrivt^e.  On  envoya  à  M"°  de  Choisenl 
une  corbeille  immense,  nn  écrin  de  beaux  diamants,  des  bijoux 
émaillés  en  bleu,  une  bourse  de  200  louis  :  elle  donna  à  Hélène 
un  souvenir  en  or  et  en  cheveux,  un  sac  et  un  éventail.  Après  un 
court  séjour  au  château  de  Chanteloup,  chez  son  oncle,  M"'  de 
Choiseul  fut  ramenée  an  couvent;  car  elle  n'avait  que  quatoiv.eans. 
«  Elle  raconta  toutes  les  fêles  qu'on  lui  avait  données;  elle  dit  que 
sa  belle-mère  n'avait  pas  passé  un  jour  sans  la  gronder,  mais  qu'elle 
aimait  son  mari  à  la  folie,  qu'on  ne  les  avait  jamais  laissés  seuls 
ensemble,  que  cependant  il  avait  trouvé  moyen  de  lui  dire  bien  des 
choses  qu'elle  se  faisait  scrupule  de  répéter.  » 

Le  moment  était  venu  pour  Hélène  Massalska  de  se  préparer, 
elle  aussi,  au  mariage  :  elle  était  fort  jolie,  elle  avait  un  grand 
nom  et  une  grande  foi*tune  ;  aussi  les  prétendants  ne  manquaient- 
ils  pas.  Son  oncle,  l'évêque  de  Wilna,  fit  choix  pour  elle  du 
prince  Charles  de  Ligne.  La  maison  de  Ligne  comptait  parmi  les 
principales  des  Pays-Bas;  son  chef,  prince  du  sasnt-empîre, 
général  dans  l'armée  autrichienne,  était  hb  des  personnages  les 
phis  séduisants  de   son  siècle;    tous  les  mémoires    du    temps 


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U2«S.ibOGÀTID]!  AU  XiYHP  SIÈCLE  301 

a'accordeait.  S  los^r  stn  omaaagB^.  asa*  esapàby  srx  munificence;  il 

passait,  pour  le-  fiatvori  des  princes,  des  dames*  et  des  hommes  de 

lettres»  Sansi  avoic  desf  qniriltà»  wûBsb  biiliantes  qoe  son  père,  te 

pdo«e  Cfaftvleft  était  un  pssû  très  aouliaitaide  :  officier  du  génia 

aa  aenrice   de   rinitriclis,  il   s'était  distingué  dans  la  guerre 

léeeaie  souli<mae> par  cette  poiseance  oontre  les  Turcs;  ses  goûts 

ètaie&t  s^eox^  le»  arts  et  les  sciences  avaient  un  attrait  tout 

particulier  pour-  lui«  On  s'occupa  d^àilleuis  beaucoup  plus  des 

questions-  d^intérèt  et  de  fortune*  que  de  l'inclination  des  deux 

futurs  époux.  Hélènev  après  la  première  entrevue  avec  le  prinœ 

Qmles,  en  faisait,  le  portrait' suivant  :  «  Il  est  blond,  sa  taille  est 

élancàe;  il  ressemble  à  sa.  mère,  qui  est  fort  belle,  mais  il  est  trop 

sérieux  et  a  je  ne  sais  quoi  d'ailemand^.  »  Le  prinoe-évèque  fit  ca^ 

deau  à  sa%  nièce  d:un  trousseau  dé  100  000  éous,  et  s'engagea  de 

{dus  à  lui  fouitiir  un  revenu,  de  60  000  livres  de  rente.  Hélèue  offrit 

un  bijou  à  chacune  de  ses  compagnes  de  la  classe  rouge,  il  y  eut  un 

spiendide  goûter;  les  petites  bleues  reçurent  chacune  un  sac  de 

bonbons.  La  bénédiction  nuptiale  fut  donnée  aux  jeunes  gens  dans 

la  chapelle  de  rAhbi4^e^>^uix-Bois  le  29  juillet  1779;  la  jeune  pria- 

osase  était,  paiiait4U  charmante  dans  sa  toilette  de  mariée;  elle  fut 

conduite  à  l!autei  par  son  oncle  et  par  la  marquise  Wielopolska. 

Avant  de  quitter  sa  toilette  de  noces,  elle  alla  s'agenouiller  encore  une 

fois  sur  la  tombe  de  Mf  ^  de  Rochechouart,  sa maîtresse  bien-aimée; 

puis  elle  partit  en  chaise  de  poste  à  six  chevaux  pour  Bel-06il,  la 

magnifique  résidence  des  de  Ligne,  située  tout  près  de  Bruxelles^ 


Cette  union,.  ooiMdue  sous-  des  auspices  si  brillants^  ne  fut  pas 
heureuse.  La  dissemblance  des  caractères  était  trop  grande  : 
Hélène  ne  rêvait  que  fêtes  et  plaisirs,  elle  se  lançait  à  corps  perdu 
dans- le  tourbillon  des  distractions  mondaines;  les  bals,  les  chasses, 
la  comédie,  les  soupers^  se  disputaient  tout  son  temps.  Le  prince 
Charles  de  Ligne  aimait  les  occupations  sérieuses  et  les  travaux 
de  l'esprit  :  ausû.  n'y  eut^il  jamais  de  véritable  intimité  entre  les 
époux.  Hélène  en  arriva*  promptement  à  décréter  que  son  mari  était 
ennuyeux,  et  à  organiser  son  train  de  vie  sans  plus  se  soucier  de 
lai  que  s'il  n'eût,  pas  existé*  Après  plusieurs  séjours  à  Bel-Œil,  à 
Bruxelles,  à  Paris  et  à  Vienne,  le  prince  dut  partir,  dans  le  courant 
de  1788,  pour  l'armée  qui  guerroyait  alors  contre  les  Turcs.  Hélène 
obtint  Tautorisation.  da  se- rendre  à  Varsovie  auprès  de  son  oncle; 
toute  la  noblesse  polonaise  s'y  trouvait  alors  réunie  à  Toccasion  de 
la  Diète.  Elle  se  passionna  pour  les  fêtes  et  les  divertissements  qui 
se  succédsdent  sans  interruption  ;  sa  beauté,  sa  richesse,  lui  cou- 


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304  UNE  ÉDUCATION  AU  XVUl*  SIÈCLE 

quirent  la  première  place  parmi  les  grandes  dames  polonaises  ;  son 
palsds  devint  le  rendez-vous  de  tout  ce  que  Varsovie  comptait  de 
plus  élégant.  Elle  ne  tarda  pas  à  distinguer  dans  la  foule  des  sei- 
gneurs qui  l'entouraient  le  grand  chambellan  comte  Vincent  Potockî, 

Au  bout  de  peu  de  mois,  leur  passion  réciproque  devint  telle, 
qu'ils  se  résolurent  de  demander  chacun  de  leur  côté  le  divorce, 
Hélène  avec  le  prince  de  Ligne,  le  comte  Vincent  Potocki  avec  sa 
femme,  la  comtesse  Anna,  dont  il  avait  deux  fils;  mais  ils  se  heur- 
tèrent à  un  refus  péremptoîre  de  part  et  d'autre,  et  ils  durent  se 
résigner  à  rester  dans  la  plus  fausse  des  situations.  La  mort  du 
prince  Charles  de  Ligne  vint  les  en  tirer;  ce  brave  officier,  qui  avait 
reçu  un  commandement  dans  le  corps  autrichien  dirigé  contre  les 
armées  de  la  République  française,  fut  tué  le  14  septembre  1792, 
en  attaquant  les  défilés  de  TArgonne  défendus  par  Dumouriez. 
Hélène,  en  apprenant  cette  fin  tragique,  n'eut  pas  une  larme  pour 
celui  qui  avait  été  son  époux  ;  elle  ne  songea  qu'à  la  joie  d'avoir 
retrouvé  sa  liberté.  Le  comte  Vincent  Potocki  finit  par  triompher  des 
résistances  de  sa  femme,  qui,  de  guerre  lasse,  consentit  au  divorce. 
Trois  mois  après  la  mort  du  prince  de  Ligne,  on  célébrait  le  mariage 
d'Hélène  et  du  comte  ;  on  n'avait  même  pas  attendu  la  permission 
demandée  à  Rome  et  qui  n'arriva  que  quelque  temps  après;  il 
avait  fallu  toute  l'influence  de  l'évèque  de  Wiîna  pour  décider  un 
prêtre  catholique  à  bénir  cette  union  dans  de  pareilles  conditions. 

Serait-ce  à  l'éducation  de  l'Abbaye-aux-Bois  qu'il  conviendrait 
d'attribuer  les  défaillances  morales  de  la  princesse  de  Ligne?  Une 
telle  conclusion  manquerait,  croyons-nous,  de  justice.  Assurément, 
cette  éducation  n'était  pas  parfaite;  elle  faisait  notamment  la  part 
trop  grande  aux  arts  d'agrément  et  aux  distractions  frivoles  ;  il  ne 
fiaut  pas  oublier  toutefois  qu'elle  avait  la  religion  pour  fondement, 
et  qu'elle  ne  négligeait  pas  d'inculquer  aux  élèves  la  connaissance 
des  devoirs  domestiques.  Le  mal  résidait  surtout  dans  les  mœurs 
que  s'était  faites  la  société  du  dix-huitième  siècle;  on  mariait  les 
jeunes  filles  au  sortir  de  l'enfance;  on  ne  consultait  ni  leurs  goûts 
ni  leurs  inclinations;  on  les  précipitait  du  couvent  dans  le  tour- 
billon de  la  vie  mondaine  et  corrompue  des  cours.  Comment 
s'étonner  si  le  respect  du  lien  conjugal  allait  chaque  jour  s'affai- 
blissant,  si  tant  de  ménages  donnaient  le  spectacle  de  l'indifférence 
et  de  la  désunion  les  plus  lamentables?  Les  exemples  partaient  de 
haut  et  se  répandaient  avec  une  effroyable  rapidité  dans  toutes  les^ 
classes  :  quand  de  tels  désordres  se  sont  introduits  dans  une 
société,  Tére  des  révolutions  n'est  pas  éloignée. 

Léon  DE  Crousaz-Cbétït. 


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ÉTUDE   HISTORIQUE 


SUR 


lA  CHEVELURE  ET  LA  BARBE 

D'APRÈS  LES  OEUVRES  DE  LA  SCULPTURE 


Ce  n'est  pas  au  seul  point  de  vue  de  l'art  considéré  en  lui-même» 
ni  pour  en  suivre  la  marche  et  les  progrès,  tantôt  rapides,  tantôt 
ralentis,  ou  pour  en  constater  l'admirable  perfection  acquise,  que 
Ton  doit  visiter  les  musées.  Nombreux  autant  que  précieux,  les 
monuments  qu'ils  renferment  peuvent  servir  à  Thistoire  des  civi- 
lisations disparues,  à  faire  connaître  les  goûts  de  Tbomme  à  des 
époques  diverses,  les  coutumes  et  les  usages  des  temps  écoulés,  en 
nous  transmettant,  dans  flne  matière  durable,  les  formes  du  cos- 
tume, des  armes  et  des  ornements  naturels  ou  factices  de  la  per- 
sonne humaine.  Cette  histoire,  plus  exacte  et  plus  inaltérable  que 
celle  qui  a  été  écrite,  se  fait  peu  à  peu,  à  mesure  que  se  décou- 
vrent et  s'accumulent  les  œuvres  de  la  sculpture,  qui,  parmi  celles 
de  Tart,  ont  le  privilège  d'une  durée  indéfinie. 

On  voudrait  toucher  ici  à  un  point,  à  la  vérité  bien  étroit,  mais 
qui,  on  l'espère,  peut  offrir  encore  de  l'intérêt.  On  va  rechercher 
comment  la  chevelure  et  la  barbe  ont  été  représentées  en  Egypte^ 
en  M^opotamie,  en  Grèce,  à  Rome  et  dans  l'antiquité.  L'ouvrage 
si  remarquable  de  MM.  G.  Perrot  et  Chipiez  *  nous  servira  de 
guide;  et,  surtout,  nous  examinerons  les  monuments  du  Louvre,. 
en  commençant  par  les  bas-reliefs  du  musée  assyrien.  Bien  que 
FAssyrie  soit  postérieure  à  l'Egypte,  nous  préférons  commencer 
par  elle,  d'abord  parce  que  ses  personnages  portent  à  la  fois  leurs 
cheveux  et  leur  barbe,  ensuite  parce  que  le  dessin  creusé  dans  le 
jnarbre,  ou  taillé  dans  la  pierre,  en  est  d'une  précision  parfaite. 

»  EiUoire  de  Part  dans  r antiquité.  Egypte,  1882;  Chaldéeet  Assyrie,  1884. 
25  OCTOBRE  1887.  20 


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306  DE  LA  REPRÉSENTATION  DE  LA  CnEVELURE  ET  DE  LA  BARBE 

I 
CHEVELURE  EX  BARBE  £N.A$SYR|1&  ET  ^  GHALDÉE 

Sur  les  bas-reliefs  assyriens  très  nombreux  du  Louvre,  on  voit 
^es  figures  symboliques  (les  taureaux  à  tête  humaine  des  portes, 
des  hommes  tenant  un  lion),  des  chefs  d'armée,  des  guerriers,  des 
archers^  dBs  conducteurs  de  diars,  des  soèues  de  k  vie  privée,  des 
convoie  de  prisonniers.  Toutes  les  têtes  ont-  une  chevelure  très 
épaisse,  très  arrangée,  qui  offre,  sur  le  haut,  des  ondes  et  des  stries 
tracées  au  pâgne,  sur  la  nuque  et  le  cou  une  énorme  masse  frisée 
retombant  en  paquet  sur  les  épaules.  Les  cheveux  de  cette  masse 
sont  arrangés  non  en  boucles  mais  en  tuyaux  ou  tresses  régulières 
et  serrées.  Lorsque  le  dessus  de  la  tête  est  découvert,  un  bandeau 
étroit  ou  ruban  noué  en  arrière  retient  les  cheveux  qui  se  termi- 
nent sur  le  front  par  une  bordure  frangée.  Assez  souvent  la  tête 
n'est  pas  nue.  Alors  elle  porte  sur  la  chevelure,  dont  on  n'aper- 
çoit que  la  grosse  masse  frisée  en  arrière,  un  bonnet,  probable- 
ment en  drap  ou  en  cuir,  pas  très  haut,  conique,  terminé  en  pointe 
et  ayant  de  côté  une  languette  qui  garantit  l'oreille»  d'où  se  dé- 
tache un  anneau  ou  un  pendant.  Ce  bonnet  est  ce  que  Ton  noomie 
le  bonnet  asiatique;  beaucoup  de  figures  ne  l'ont  pas  et  n'ont  que 
leurs  cheveux.  Il  y  a  des  variétés  dans  la  forme  de  ce  bonnet  quî^ 
quelquefois,  a  un  sommet  arrondi.  Les  chefs,  les  rois,  reconnais^ 
sables  à  leurs  vêtements  plus  ornés  et  brodés,  ont  les  cheveux  dis- 
posés comme  ci-dessus,  mais  par-dessus  est  un  bonnet  avec  plusieurs 
étages  de  broderies,  assez  haut  et  surmonté  d'un  petit  cône  qui  te 
termine.  C'est  une  sorte  de  mitre.  Une  autre  forme  diffère  de  celle- 
ci,  en  ce  que  des  cornes  embrassent  la  base  du  bonnet  et  cela  faîl 
une  tiare.  Mais  tout  ce  qni  est  visible  de  cheveux  est  arrangé 
comme  nous  l'avons  dit,  spécialement  pour  la  grosse  masse  frisée 
de  la  nuque  et  des  épaules. 

Sur  lea  mêmes  têtes,  la  barbe  est  disposée  avec  un  soin  pareîT. 
Commençant  dessous  l'oreille  par  de  petits  anneaux  frisés,  elle 
couvre  les  joues,  les  deux  lèvres,  s'amasse  au  bas  de  la  figure,  et 
dessous  le  menton  descend  en  tuyaux  égaux  parallèles,  ordinai- 
rement en  deux  couches  ou  rangs  frisés  et  si  longs  qu'ils  recaur 
vrent  tout  le  devant  de  la  poitrine  ^  Cette  sorte  de  plastron  est 
telle,  que,  si  on  la  regarde  avec  la  masse  de  cheveux  placés  derrîSrc 

*  Les  têtw  humaines  des  taureaux  des  portes  ont  trois  ou  quatre  rangs 
de  tuyaux  superposés;  et  quelquefois,  à  moitié  de  leur  longueur,  ils  ont  des 
nœuds  ou  des  médailioius 


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0À19S  U  SGOLPTURE  IO7 

le  con,  cm  voit  que  ia  tète  entière  est  enveloppée  (Tune  énorme 
aboQclaBce  de  poils,  peignés,  frisés,  disposés  suivant  une  coutume 
nnîfonne,  qui  se  retrouve  sur  les  guerriers,  les  chefs,  des  servi- 
teors  et  même  des  prisonniers  enchaînés,  qui  sans  doute  sont  de 
pépies  voisins  et  de  même  race.  Cependant  sur  quelques  tètes,  il 
n'y  â  point  de  barbe;  le  visage  est  rasé,  et  M.  Perrot  croît  qu'elles 
appartiennent  à  des  eunuqnes  ^  Toutefois,  sur  des  plans  de  villes 
fortifiées,  on  voit  des  têtes  sans  barbe,  qui,  peut-être,  appartien- 
nent ÙL  des  soldats. 

Le  bonnet  asiatique,  conique  avec  une  pointe,  ou  un  bout  ar- 
rondi, et  languette  sur  l'oreiflepour  la  protéger,  était  d'un  usage 
ordioaire,  mais  non  constant.  On  voit  des  soldats  qui  ne  le 
portent  pas,  m^ne  en  combattant.  Dans  la  représentation  d'un 
aège  *,  ceux  qui  attaquent  ont  un  c6ne  sur  la  tète,  même  des  au*- 
cbers  en  action;  tous  les  assiégés,  placés  devant  eux,  ont  la  tète 
découverte,  les  cheveux  friste  comme  toujours,  retenus  par  un 
bandeau. 

La  mitre  des  chefs,  des  rois,  très  ornée  de  broderies  sur  trois  ou 
quatre  rangs,  se  voit  sur  un  très  beau  bas-relief  du  Louvre,  repré- 
sentant le  roi  Assourbanipal,  debout  sur  un  chir,  abrité  sous  un 
parasol  tenn  par  un  officier  du  palais.  Sur  un  autre  bas-relief,  le 
roi,  sdiongé  sur  nn  lit  dans  son  sérail  et  tenant  une  coupe  à  la 
maio,  a  les  cheveux  retenus  par  un  Imndeau  orné  de  médaillons. 
L'une  de  ses  femmes,  assise  en  face  de  lui  et  buvant  aussi,  a  la  tète 
nue  \  Sur  un  autre  bas-relief,  Sennachérib  a  la  mitre  royale,  et, 
parmi  les  soldats  qui  le  suivent,  plusieurs  n'ont  pas  de  barl)e;  sont- 
ils  des  eunuques?  Sur  un  autre,  le  roi  Sargon  a  la  tiare,  qui  se 
distingue  de  la  mitre  en  ce  que  sa  base  est  embrassée  par  des 
cornes. 

Ces  mentions  nous  suffisent.  Il  en  résulte  que  du  dixième  siècle 
au  huitième  ou  septième  avant  Jésus-Christ,  on  portait  à  Ninive,  à 
Nemrod,  à  Babylone,  des  chevelures  énormes,  peignées,  frisées, 
couvrant  la  nuque  et  les  épaules,  des  barbes  aussi  énormes,  égale- 
B>eot  frisées  et  qui  descendaient  sur  le  devant  de  là  poitrine;  que 
ces  arrangements  du  système  pileux  étaient  d'un  usage  général,  et 
ipie,  même  i,  l'armée,  dans  les  sièges,  pendant  les  combats,  les 
benanes  ne  se  séparaient  ni  de  leur  chevelure  ni  de  leur  bari)e. 
En  étah-il  de  même  dans  tous  les  actes  de  la  vie  ordinaire?  Car,  les 
sculptures  ayant  été  laites  pour  le  palais  des  rois,  il  se  pourrait 

'  Cortège  royal  de  Sargon  à  six  personnages.  Assyrie  et  Chaldée,  par 
M.  Perrot,  pi.  23,  24,  p.  100,  101. 

*  Layard.  —  M.  Perrot,  Assyrie,  p.  47f . 

*  Musée  britannique,  Perrot,  fig.  28,  p.  107. 


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J08     DE  U  REPRËSEKTATION  DE  U  CHEVELURE  £T  DE  U  BARBE 

que,  en  vue  de  la  décoration,  on  eût  adopté  des  coutumes  de  choix 
et  d'apparat.  Dans  tous  les  cas,  l'usage  existait  d'une  manière  in« 
contestable. 

On  voit  peu  de  femmes  dans  les  bas-reliefs  ;  quelques-unes  seu- 
lement, qui  paraissent  être  des  captives.  Leur  chevelure  est  longue, 
non  frisée. 

La  Chaldée,  qui  a  précédé  l'Assyrie  dans  la  civilisation  et  a  été 
son  intermédiaire  avec  TËgypte,  est  située  dans  la  même  région, 
dans  le  delta  des  deux  fleuves  Tigre  et  Euphrate,  qui  ont  été  la 
cause  du  nom  de  Mésopotamie  donné  à  cette  partie  de  l'Asie. 
U  serait  intéressant  de  connaître  l'usage  que  la  Cbaldée  a  suivi 
pour  l'arrangement  de  la  barbe  et  des  cheveux.  Malheureuse- 
ment, nous  sommes  pauvres  en  monuments  chaldêens.  Huit  statues 
apportées  par  M.  de  Sarzec,  n'ont  pas  de  tête;  et  nous  possédons 
seulement  deux  têtes  séparées  qui  sont  en  granit  vert.  De  ces  deux 
têtes,  l'une  est  entièrement  nue,  dépourvue  de  toute  chevelure,  au 
point  qu'on  peut  dire  qu'elle  représente  une  personne  qui  a  été 
rasée,  La  pierre  polie  suit  exactement  les  contours  de  la  surface  crâ- 
nienne. La  seconde,  qui,  comme  la  première,  n'a  point  de  barbe,  a 
un  couvre-chef  arrondi,  avec  un  rebord  assez  épais,  orné  de  petits 
ronds  creusés  dans  le  granit.  Ce  bonnet,  qui  devait  être  en  drap  ou 
€n  feutre,  ne  se  termine  point  en  cône  comme  celui  des  Assyriens; 
il  a  un  fond  arrondi  et  ressemble  assez  à  celui  qu'on  place  sur  la 
tête  du  roi  de  France  Louis  XI  ;  autour,  ni  en  avant  ni  en  arrière, 
il  n'y  a  trace  de  cheveux,  et  quand  on  compare  cette  tête  à  la  pré- 
cédente, on  a  envie  de  croire  qu'elle  a  été  rasée  comme  elle.  Ce  qui 
confirme  cette  pensée,  c'est  que  sur  un  bas-relief  trouvé  à  Tello, 
on  voit  six  têtes  qui  sont  manifestement  rasées  *.  M.  Perrot  Tadmet 
lui-même  pour  cette  seconde  tête  en  granit.  Il  dit  en  parlant  de  la 
première  :  «  Son  menton  a  été  rasé,  comme  aussi  le  dessus  de  son 
crâne.  »  Et  il  ajoute  :  «  Sous  l'espèce  de  turban  dont  l'autre  est 
coiffée  il  ne  doit  pas  non  plus  y  avoir  de  cheveux,  comme  il  n'y  en 
XI  pas  aujourd'hui  sous  la  petite  calotte  de  coton  ou  de  fil  qui  se 
cache  sous  le  chàle  ou  sous  l'écharpe  que  le  Turc  ou  l'Hindou  roule 
autour  de  son  front  •.  » 

Il  paraît  donc  à  peu  près  certain  qu'à  une  époque,  en  Chaldée, 
on  rasait  le  dessus  de  la  tête.  M.  Perrot  suppose  que  à  cet  usage 
aurait  succédé  «  celui  de  laisser  pousser  la  chevelure  et  la  barbe, 
de  manière  qu'elles  fassent  au  visage  tout  un  cadre  de  boucles 
soyeuses  et  frisées.  »  Et  il  cite,  comme  un  exemple  de  ce  second 

<  Perrot,  Assyrie,  Chaldée,  fig.  291,  p.  601. 
a  Ibid.,  p.  595. 


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DANS  U  SCULPTURE  309 

aage  un  fragment  de  bas-relief  en  pierre  calcaire,  dont  il  donne  la 
figure,  et  où  se  voit  une  barbe  à  l'assyrienne  *. 

£n  résumant  ce  que  nous  savons  par  les  monuments  conservés, 
OD  trouve,  par  conséquent,  que,  d'une  part,  les  Chaldéens  ont  rasé 
le  dessus  de  la  tète,  que,  plus  tard,  ils  ont  laissé  pousser  cheveux 
et  barbe;  que,  d'autre  part,  les  Assyriens,  entre  le  dixième  et  le 
septième  siècle  avant  notre  ère,  ont  porté  des  barbes  et  des  che- 
velures prodigieusement  fournies  et  frisées.  Pourquoi  un  usage 
aussi  exagéré  du  système  pileux  en  des  populations  d'un  tel  pays? 
Quel  était  l'avantage  d'un  tel  excès  de  barbe  et  de  cheveux?  Est- 
ce  que  ces  amas  pileux  pouvaient  préserver  de  blessures  faites  à 
j'arme  blanche?  Est-ce  qu'ils  garantissaient  contre  l'ardeur  des 
rayons  du  soleil?  Mais  pourquoi  les  Chaldéens,  frères  en  quelque 
sorte  des  Assyriens,  se  rasaient-ils  toute  la  tête?  Cela  est  embar- 
rassant, et  on  se  demande  si  tous  ne  se  rasaient  pas,  pour  se  cou- 
vrir ensuite  de  postiches.  M.  Perrot,  lui-même,  a  un  peu  entrevu 
celte  idée,  car  il  dit,  à  propos  d'une  sorte  de  perruque  (sic)  en 
pierre,  qu'il  a  remarquée  au  musée  Britannique  :  «  Elle  est  com- 
posée des  cheveux  et  d'une  espèce  de  crête  qui  se  dresse  au- 
dfâsus  du  front,  le  tout  d'un  seul  morceau.  Cela  se  posait  peut- 
être  sur  la  tête  d'une  figure  en  pierre  calcaire.  On  trouvait  un 
certain  agrément  à  ce  contraste  entre  la  blancheur  de  la  chair  et  le 
noir  des  cheveux.  Dans  une  autre  vitrine  (du  musée  Britannique), 
on  voit  aussi  des  barbes  et  des  chevelures  qui  sont  les  unes  en 
verre,  les  autres  faites  d'une  frite  sableuse  qui  imite  le  lapis-lazuli. 
L'usage  de  ces  pièces  de  rapport  était  donc  très  répandu  2.  » 

De  ces  renseignements  divers,  il  est  impossible  de  retirer  une 
conclusion  certaine.  Pour  s'éclairer,  il  est  bon  d'interroger  l'Egypte, 
qui  a  été  le  point  de  départ  de  toute  la  civilisation  de  l'Orient,  et 
dont  les  monuments  sont  nombreux,  parmi  nous,  en  objets  sculptés 
dans  le  bois,  dans  le  granit,  le  basalte  et  la  pierre  calcaire,  trouvés 
tons  bien  conservés  dans  les  tombeaux,  à  l'abri  de  l'air^et  de  toute 
atteinte.  Voyons  ce  que  nous  apprendra  l'examen  de  la  chevelure 
et  de  la  barbe  en  Egypte. 

II 

CHEVELURE  ET  BABBE  EN  EGYPTE 

Le  premier  fait  à  signaler,  c'est  que  jamais  la  barbe  n'est 
représentée  en  Egypte. 

*  Perrot,  Assyrie,  Chaidée,  fig.  257,  p.  554. 
^^*«^.,p  595. 


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310  DE  LA  REPRÉSENTATION  DE  U  CHEVELURE  ET  DE  U  BARBE 

Dans  toutes  les  collections  du  Louvre,  statues,  bas-reliefe,  pein- 
tures, il  n'existe  pas  une  tête  ayant  de  la  barbe. 

Dans  l'ouvrage  de  II.  Perrot,  qui  décrit  tous  les  musées  et  donne 
un  si  grand  nombre  de  dessins,  on  ne  voit  pas  une  tète  d'Égyptien 
avec  de  la  barbe,  si  l'om  fait  les  exceptions  suivantes  : 

1*  Des  éoaigrants  asiatiques  arrivant  en  Egypte  *.  Les  hommefi 
ont  de  la  barbe;  mais  nous  savons  que  les  babilants  de  la  Méso- 
potamie et  de  la  Syrie  en  portaient; 

2*  Des  Sphinx  et  quelques  personnages  du  musée  de  Boutoq'. 
Mais  ces  sculptures  sont  d'une  date  relativement  récente,  de  l'épo- 
4]ue  saïte,  qui  avait  amené  b^uconp  de  mélange  des  populations, 
et  Mariette  pense  qu'elles  représentent  des  étrangers  «  des  indi- 
vidus de  race  étrangère  ». 

Nous  devons  excepter  encore  le  clou  symbolique  dit  :  bώe 
cTOsiris^  qui  n'est  point  de  la  barbe,  comme  nous  écarterons  de 
la  chevelure  le  kla/t^  qui  est  une  étoffe  3. 

Le  fait  de  la  non-représentation  de  la  barbe  en  Egypte  e* 
absolument  vrai.  A  quoi  tient  celte  circonstance  singulière?  Ce 
ne  peut  être  qu'à  un  usage  général  et  strict  de  raser  le  visage. 

l'U  second  fait  important  est  qu'il  y  avait  des  crânes  rasés.  La 
tète  du  fameux  Scribe,  placée  sous  verre  salle  Civile,  au  Louvre, 
n'a  pas  de  cheveux  ni  rien  qui  les  remplace.  I^  statue  est  en  pierre 
calcaire.  Le  dessus  de  la  tête  est  noirci,  comme  pour  indiquer  la 
place  du  cuir  chevelu.  Dans  la  même  salle,  sur  la  cheminée,  est 
un  buste  encore  en  pierre  calcaire,  dont  la  tète  est  nue  au  point 
qu'on  peut,  avec  le  doigt,  parcourir  toute  la  surfiace  unie  et  poTic 
du  crâne.  Mieux  que  chez  le  Scribe,  on  voit  ici  que  la  place  des 
cheveux  a  été  rasée.  C'est  exactement  comme  sur  l'une  des  tètes 
chaldéennes  en  granit. 

Ces  deux  produits  d'Egypte  sont  d'une  hante  antiquité.  On  croit 
le  Scribe  de  la  cinquième  ou  sixième  dynastie,  remontant  à  viogt- 
huit  siècles  avant  Jésus-Christ.  Le  buste  voisin  doit  être  d'une 
époque  pareille.  Tous  les  deux  sont  remarquables  à  d'autres  p(Mnt6 
de  vue.  Le  type  du  visage  est  régulier,  pur  de  forme,  très  expressif: 
la  tête  et  le  crâne  ont  le  développement  des  têtes  de  la  race  cauca- 
sienne. On  n'y  trouve  aucune  différence  avec  ce  qui  se  voit  en 
Europe,  et  après  avoir  bien  regardé  ces  deux  personnes,  on  a  emie 
de  se  dire  qu'on  les  a  rencontrées  quelque  part. 

«  Egypte,  p.  154,  fîg.  98. 

*  Jbid,,  p.  680  et  suiv. 

'  GhampoUioa  a  donné  ce  nom,  qui,  en  copte,  signifie  capuchon,  à  une 
étoffe  rayée  qui  couvre  la  tête  et  les  épaules  de  beaucoup  de  Btatties  et  de 
sphinx. 


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0AH8  LA  SeULPTURS  311 

Au  Loavre  encore,  îl  y  a  trois  statues  en  boîs,  debout,  extrême- 
ment aatciennes.  L'une  d'elles,  la  plus  grande^  a  la  tète  sans 
cheveux,  et  rien  ne  les  remplace  qu'un  léger  cercle  noirci  indî- 
quant  le  cuir  cberelu.  Au  musée  de  Boulaq,  est  une  statue  aussi  en 
bois,  trouvée  par  Iferiette  cBins  un  des  puits  funéraires  de  Mempbis; 
qui  est  en  tout  pareille  à  la  précédente  •  ;  et  de  plus,  quoique  très 
ancienne,  elle  offre  une  ressemblance  parfeite  avec  le  type  égyptien 
actuel.  «  Au  moment  de  sa  découverte,  les  paysans  de  Sakkarah  y 
reconnurent  l'attitude  et  les  traits  de  l'un  des  leurs,  du  digni- 
taire rustique  qui  commande  les  corvées;  un  fellaft  s'écria  tout 
ébdiî  :  Cheikh  ei-beied  !  (le  maire  du  village) ,  les  autres  firent 
chorus,  et  la  statue  n'est  plus  connue  au  Caire  que  sous  ce  nom 
iamilier  -.  n 

Pïir  conséquent,  voîîà  quatre  têtes  (et  il  y  en  a  d'autres)  où  la 
pfece  des  cheveux  a  été  rasée.  Sur  celle  de  Boulaq,  comme  sur 
cdle  en  bois  du  Loavre,  et  un  peu  sur  le  Scribe,  un  léger  sillo©  en 
reBef  marque  la  place  du  cuir  chevelu.  Que  veut  dire  ce  sillon? 
indique- t-îl  quelque  chose  que  Ton  mettait  dessus?  Pourquoi  les 
cheveux  ent-îls  été  rasés,  ce  qui  ne  peut  avoir  été  ici  une  excep- 
tion»? 

Afin  de  répondre  à  ces  questions,  il  faut  examiner  les  tètes  et  les 
coiffures  de  beaucoup  de  statues. 

Nous  citerons  d^abord  trois  personnages  de  grandeur  ordinaire, 
cfebout,  en  pierre  calcaire,  deux  hommes  et  une  femme,  d^un  stylé 
frès  ancien,  que  le  vicomte  de  Rougé  croit  de  la  troisième  dynastie, 
&  datant  de  an  mûins  six  mille  ans.  Sur  Flin  des  deux  hommes,  est 
écrit  le  nom  de  Sepa,  prophète  et  prêtre  du  tanrfou  bhne;  fti 
statue  de  femme  est  celle  de  Nesa,  la  nryale  ptxrente^.  Les  trois 
ont  une  chevelure.  Chez  la  femme,  c'est  une  sorte  de  capuchon, 
enveloppant  la  tête,  se  divisant  en  deux  moitiés  au-dessus  du  front 
et  descendant  en  deux  larges  couches  épaisses  jusqu'aux  seîns. 
Toute  cette  masse,  noire  de  teinte,  est  rayée  de  haut  en  bas  de 
lignes  régulières,  parallèles,  assez  rapprochées  quoique  distinctes, 
et  qui  marquent  bien  les  traces  d'un  fort  peigne.  G*est,  en  effet, 
une  chevelure  d'une  abondance  extrême,  qui  dépasse  la  proportion 
ordinaire  des  cheveux  même  chez  une  femme. 

<  G.  Perrot,  Egypte,  p.  10,  fîg.  7. 

*PèprGt,  p.  10.  —  Cèoî  montre  un  ftdfr  très  important;  e*est  qu«  les  habî* 
tants  actuels  de  TÉgypte  ont  conservé  le  type  primitif. 

•  Dans  les  armoires  du  Irfmvre,  on  trouve  des  figurines  en  bois,  en  cal- 
caire, à  tête  rasée. 

*  Ptacéee  en  haat  tfu  vestibule  âa  musée-  égyptien,  au  Louvre,  avec  les 
n"  36,  37,  38. 


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312     DE  Lk  REPRÉSENTATION  DE  U  CHEVELURE  ET  DE  LA  BARBE 

Les  deux  hommes  ont  une  coiffure  différente.  Elle  consiste  en 
une  enveloppe  plus  étroite,  emboîtant  la  tête  exactement,  allant 
plus  loin  en  arrière  que  la  place  du  cuir  chevelu,  mais  s'arrêtant 
avant  les  épaules.  Cette  enveloppe  est  épaisse  aussi,  de  forme  très 
régulière  et  à  bords  arrondis.  Sa  surface  est  striée  autrement  que 
celle  de  la  femme.  Il  y  a  d'abord,  éomme  chez  elle,  des  raies  verti- 
cales ou  longitudinales,  de  haut  en  bas  ;  puis  les  raies  sont  coupées, 
croisées  à  angle  droit,  par  d'autres  horizontales  ou  circulaires,  ce 
qui  donne  de  petits  espaces  carrés,  compris  entre  les  deux  sorte» 
de  raies.  Je  crois  que  Ton  peut  appeler  cela  :  coiffure  à  dessin  quor 
drille.  Nous  insistons  sur  cette  forme,  parce  qu'elle  se  retrouve 
très  souvent  sur  les  têtes  égyptiennes,  surtout  sur  celles  d'hommes, 
quoiqu'elle  existe  aussi  sur  des  femmes.  On  peut  l'étudier  sur 
deux  statues  en  bois,  au  Louvre,  altérées  par  le  temps,  et  où  il  est 
aisé  de  découvrir  en  des  endroits  vermoulus  la  forme  carrée  des 
espaces  interlinéaires*.  Si  nous  décrivons  tout  cela  avec  minutiCt 
c'est  que  cette  forme  quadrillée  est  fréquente  dans  les  coiffures 
d'Egypte. 

En  général,  les  hommes  ont  de  préférence  le  dessin  quadrillé,  et 
la  femme,  dans  sa  chevelure  plus  longue,  plus  épaisse,  n'a  que  des 
raies  verticales  ou  longitudinales.  Cette  différence  entre  les  deux 
sexes  se  voit  sur  plusieurs  statues  en  calcaire,  très  anciennes  de  la 
cinquième  ou  sixième  dynastie*.  Cependant  le  dessin  quadrillé  existe 
aussi  chez  des  femmes.  On  le  trouve  dans  la  femme  TI  du  musée  de 
Boulaq,  dont  M.  Perrot  a  donné  la  figure*,  et  chez  d'autres.  D'ail- 
leurs, cette  forme  singulière  existe  en  des  statues  de  toute  matière- 
Deux  très  jolies  petites  statues  en  bronze,  du  Louvre,  la  montrent. 
L'une,  établie  sur  une  colonne,  et  même  sous  une  vitrine,  repré- 
sente Mesou,  et  a  0°*,55  de  hauteur;  l'autre,  encore  un  homme 
debout,  a  0",60.  Les'^deux  sont  de  la  cinquième  ou  sixième  dynastie. 

Ce  même  dessin  se  voit  encore  sur  le  granit,  le  basalte.  Deux 
statuettes  de  personnages  accroupis  et  un  sarcophage  de  Scribe^ 
Thoi-Hotep^  le  présentent*. 

Par  l'ancienneté  des  dates  que  nous  avons  indiquées  ci-dessus^ 
on  voit  que  cette  forme  de  coiffure  à  dessin  quadrillé  a  été  en  usagiQ 
dès  le  commencement  et  dès  le  premier  empire. 

Parmi  les  statues  en  calcaire  du  vestibule,  est  un  groupe  qui 

^  Le  travail  des  petits  carrés  dans  le  bois  a  dû  être  fait  avec  un  ciseau 
et  dans  le  calcaire,  avec  la  pointe. 

•  Voy.,  au  Louvre,  péristyle  du  premier  étage. 
3  Perrot,  Egypte,  fig.  438. 

*  Ces  trois  statues  au  rez-de-chaussée  du  Louvre.  Tkot^Hotep,  porte  l 
no  D.  3. 


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DANS  LA  SCULPTURE  313 

Biérite  une  mention.  La  femme  a  la  chevelure  avec  les  seules  raies 
verticales,  et  l'homme  a  le  crâne  rasé^. 

U  y  a  aussi  des  têtes  avec  cheveux  coupés  courts.  Cette  forme, 
qui  est  rare,  se  voit  sur  un  très  beau  groupe  de  deux  statues  très 
anciennes  que  Mariette  rapporte  à  la  troisième  dynastie,  et  qu'il  a 
découvertes  dans  une  tombe  voisine  de  la  pyramide  de  Meidoum.  A 
caose  de  leur  prix  inestimable,  il  les  a  mises  à  la  place  d'honneur,  au 
musée  de  Boulaq.  L'une  représente  une  femme,  Ne-Fer  la  Belle,  et 
a  une  grande  chevelure;  l'homme,  qui  est  du  sang  royal,  avec  le  titre 
dégénérai  d'infanterie,  est  Ra-Holep;  il  a  les  cheveux  courts*. 

Dans  les  particularités  de  la  chevelure  égyptienne,  il  faut  noter 
son  épaisseur  et  sa  masse.  Chez  les  femmes,  l'épaisseur  est  prodi- 
g^use  et  mesure  0"*,08;  O^jlO  d'avant  en  arrière,  ou  davantage. 
Sur  un  groupe  où  est  une  femme  debout,  à  côté  .d'un  homme  assis, 
fépaissetir  de  chevelure  est  de  0",17  d'une  épaule  à  l'autre,  et  la 
hauteur  totale  du  corps  n'est  que  de  0",35.  Une  dernière  particu- 
larité à  signaler  est  la  manière  dont  se  termine  en  bas  la  coiffure 
ou  chevelure.  Au  lieu  de  finir  par  un  bord  inégal,  effilé,  comme  le 
font  les  vrais  cheveux,  parce  qu'on  se  refuse  à  les  couper,  elle 
s'arrête  souvent  en  bas  par  une  surface  large  et  unie. 

A  la  description  qui  précède,  il  faut  ajouter  qu'il  y  a,  au 
Louvre,  une  chevelure  en  vrais  cheveux,  sur  une  tête  de  momie 
desséchée 3.  Leur  couleur  est  d'un  brun  fauve;  ils  sont  fins,  séparés 
en  tresses  croisées,  natées,  qui  commençant  sur  le  haut  du  crâne 
finissent  en  bas  par  un  bout  effilé.  Leur  longueur  est  de  0"*,26.  La 
tète  doit  être  celle  d'une  femme,  et  la  teinte  des  cheveux  prouve 
qne  cette  femme  n'était  pas  très  âgée,  car  partout  les  cheveux  blan- 
chissent. Mais  le  total  de  la  chevelure  est  assez  mince  et  n'aurait 
jamais  pu  fournir  la  masse  que  l'on  voit  dans  les  statues*. 

On  a  trouvé  un  petit  nombre  de  statues  ou  statuettes  dont  la 
tète  est  couverte  d'une  coiffe  en  tissu.  M.  Perrot  donne  le  dessin 
de  deux  pétrisseiises  de  pain,  du  musée  de  Boulaq,  qui  ont  cette 
coiffure,  retenue  en  arrière  par  un  ruban.  Mariette  nous  apprend 
qat  Ton  rencontre  de  nos  jours  encore,  en  Nubie,  à  Éléphantine, 
des  feaomes  qui  ont  la  même  coiffure.  Et  M.  Perrot  ajoute  qu'elle 

*  Ce  groupe  a  la  marque  A.  44. 
«  G.  Perrot,  Egypte,  p.  638. 

^  Salle  des  moauments  civils,  armoire  D. 

*  Au  musée  Ethnographique  du  Trocadéro,  sont  plusieurs  chevelures  de 
momies  trouvées  dans  des  tombes  de  l'ancien  Pérou.  Elles  ont  le  même 
aipect  que  celle  d'Egypte;  leur  teinte  est  la  môme.  On  sait  que  les  che- 
îeax  sont  des  parties  de  notre  corps  qui  ne  s'altèrent  jamais  et  se  conser- 
i^t  indéfiniment,  même  dans  les  sépultures  en  terre. 


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314  DE  L.V  RErUÈSEiNTATlON  D£  U  GOEVELURE  ET  DE  U  BARBE 

«  devait  remplacer,  chez  les  femmes  du  b^  peuple,  la  perro^ 
réservée  aux  gens  riches  » .  Ou  pourrait  supposer  alors  qu^on  ne 
rasait  pas  la  tête  à  ces  femmes,  puisqu'il  est  aisé  de  faire  tenir  ime 
coiffe  par*dessus  des  cheveux  ;  mais,  d'autre,  part,  le  Louvre  possède 
aussi  deux  jolies  statuettes  de  pétrisseuses,  et  leur  tète,  dépourvue 
de  cheveux,  est  nettemeut  jnasée.  Tout  cela  montre  qui!  y  avait  dei 
laaniëres  diverses  de  faire  les  coiffures  en  Egypte,  et  qu'il  est  diffi- 
cile d'établir,  pour  ce.pays,  une  coutume  constante  et  uJÛCorme. 

Que  faut-il  conclure  de  tous  les  renseignements  que  nous  avoos 
exposés?  La  coiffure  en  Egypte  a-t^elle  été  une  perruque,  qae 
portaient  presque  tous  les  habitants,  depuis  le  premier  eoipire, 
jusque  vers  le  temps  de  la  conquête  macédonienne?  Voilà  la  ques- 
tion, obscure,  difficile,  en  l'absence  d'un  texte  précis,  écrit  sur  la 
pierre  ou  le  papyrus,  qui  pourrait  lever  tous  les  doutes. 

M.  Perrot  l'a  abordée  et  même  l'a  décidée  dans  le  sens  de  Taffir- 
jnative. 

A  propos  des  deux  statues  de  Sepa  et  de  Nesa,  il  dit  :  «  U 
coiffure  (des  deux)  ne  peut  être  qu'une  x)erruque.  Taillée  carré- 
ment, elle  descend  chez  l'homme  jusqu'aux  épaules,  chez  la  Cenune 
jusqu'aux  seins  K  »  Lorsqu'il  décrit  les  statues  de  Ra-Hotep  et  de 
Ne-Fer,  il  dit  ;  «  Celle-<:i  est  coiffée  d'une  perruque  carrée  (comme 
Nesa)  qui  recouvre  les  cheveux  visibles  sur  le  front.  Par-dessus  li 
perruque,  est  posée  une  calotte  très  basse  décorée  d'élégaotes 
rosaces.  »  Puis,  en  donnant  la  figure  de  la  feoime  TI  (qui  a  un 
dessin  quadrillé),  il  fait  remarquer  que  sa  chevelure  n'est  pas 
arrangée  comne  celle  de  la  femme  Ne4er  (qui  n'a  que  des  raies 
verticales),  et  ajoute  :  «  Par  goût  de  propreté,  les  Égyptiens  se 
rasaient  les  cheveux*  La  religion  en  faisait  une  obligation  aux 
prêtres,  dont  la  personne  devait  être  plus  pure  que  celle  des  autres 
hommes;  mais  il  fallait  défendre  scm  crâne  contre  le  soleil ;^'> 
portait  perruque.  Aujourd'hui,  les  mahométans,  qui  ont  aussi  la 
tête  rasée,  remplacent  la  perruque  par  le  turban  ^.  ^) 

Ce  passage  très  explicite  contient  non  seulement  une  af&rmatioa 
de  l'usage  de  la  perruque,  mais  une  justification  et  une  explicatioa 
âe  son  emploi. 

Le  vicomte  de  Rougé  parle  aussi  des  perruques  égyptiennes, 
dans  son  excellente  notice  des  monuments  égyptiens  du  Louvre^- 
Mariette  en  parle  également,  les  décrit  *,  et  son  avis  est  d*un  extrême 
poids  dans  la  question.  Il  y  a  même  des  statues  ok  leur  présence 

*  Egypte,  p.  636. 

«ièirf.,  p,  656. 

^  Mouveiie  éditÂen.  F^n^  16*29. 

'*  Catalogue  du  musée  de  Btiriaq. 


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DANS  U  SCULPTURE  315 

peffatt  ineanteslabte,  soit  à  cause  de  la  forme  rayée  et  tracée  coBanoe 
aa  peigse  de  la  cb^eluret  soir  à  cause  de  tresses,  tantôt  oattées, 
tantôt  en  fom^  de  boudins  *,  dispositions  qui  n'auraient  pas  été 
oeprodoites  par  la  sculpture,  si  elles  n'avaient  pas  eûsié  sur  le 
nndéie,  et  qui  ne  peuvent  avoir  été  obtenues  que  par  l'arrangeoieiit 
de  vrais  cheveux.  En  outre,  on  ne  doit  pas  oublier  qu'il  y  avait  ded 
tètes  rasées,  ainsi  que  noua  l'avons  dit.  Une  note  de  l'ouvrage: 
aaieax  de  Alexander  aè  Alexandre  {Genetmles  dies)^  dit  qu'il  y 
avait  peu  de  chauves  en  Egypte,  parce  que  l'usage  de  raser  la  tète, 
dis  l'enfanee,  jusqu'à  la  peau,  faisait  pousser  ensuite  les  cheveux 
|hs  longs  et  plua  touffus  2. 

ihlgré  ces  autorités  et  l'apparence  de  la  coiffure  égyptienne,,  on 
a  pôoe  à  éloigner  toute  incertitude  sur  une  coutume  aussi  étrange. 
Ob  poovaitr-on  se  piX)curei!  tant  de  cheveux  naturels,  pour  confee- 
tmner  ces  perruques?  Chea  les  gens  du  peuple,  sur  des  ennenûs 
vamcas  et  de  même  race  que  l'on  dépouillait  Aq  leur  chevelure,  sans 
doute?  Si  l'intention  a  été  de  se  garantir  de  l'ardeur  du  soleil, 
pourquoi  n*a-t-on  pas  placé  sur  la  tête  rasée  une  écoffe  en  laine, 
en  tissu  léger  comme  ceux  qu'employèrent  plus  tard  les  muaulmans^ 
sous  la  forme  de  vrai  turban  ^.  Est-ce  que  celui-ci  même  n'est  paS/ 
plus  léger,  plus  commode,  mcôns  gênant,  qu'un  amas  énorme  de 
dbe?eax^  tel  que  nous  le  représente  la  coiffure  des  statues.  D'ail* 
leurs,  pourquoi  les  femmes  auraient-elles  eu  des  perruques,  pui&- 
^'elles  devaient  vivre,  comme  toujours  en  Orient,  à  l'abri  du 
saieii^  dans  des  harems,  et  avaient  la  tète  couverte  de  voiles  quand. 
eDes  sortaient? 

En  outre,  cooment  obtenait-on  la  forme  quadrUtée  de  la  cheve** 
Ime,  cette  forme  si  en.  usage,  chez  les  hommes  et  chez,  des  femmes, 
peidant  le  premier  empire,  duranl  les  troisième,,  quatrième,  cin« 
çûème,  audëme,  septième,  hnitiëme  dynasties?  Aucun  arrangement 
dadieveux  ne  pouvait  la  produire.  Le  vicomte  de  Rmigë  croit  quft 
ks  petks  carrés  représentent  les  boucles  des  dieveuxw.  Mais  si  l'on 
conaidère  attentivement  ces  carrés  sur  les  statues  de  calcaire,  de 
bois,  de  bronze,  on  voit  qu'ils  sont,  tous  réguliers,,  égaux,  distribuéfl 
partoul  jusque  sur  les  bords^  et  ne  peuvent  pas  s'adapter  i  Vélal 
lariaUe  et  in^pal  des  boucles  de  vrab  dieveux.  Cette  forme  si. 
particaHëoe.  de  chevelure  ne  se  cnaipreDd,  que  si  l'on  admet  qu'eUe 
M  faite  par  ua  hoonei,  une  toque  en  drap,  en  feutre,,  sur  lequel 
la  Mffieatioa  a.  impriaié  le:  dessin:  qu'an,  a»  voulu  loi  donner..  En. 

*  Egypte,  p.  686,  fig.  467. 

'  Quod  soUti  fuerint  a  pueris  ad  vivam  itsque  cutem  radi. 
*Les  Éjgyptiens  ont  laissé,  dans  les  tombeaux,  des  échantillons^  nom*- 
breux  de  tissus  en  laine,  en  ûl,  en  Gbrcs  végétales. 


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316      DE  U  REPRÉSENTATION  DE  U  CHEVELURE  ET  DE  U  BARBE 

réalité,  si  les  coiffures  à  raies  verticales  et  longitudinales  ont 
Tapparence  de  cheveux,  beaucoup  d'autres  ne  s'expliquent  que  par 
le  moyen  d'un  bonnet,  d'un  couvre-chef  en  étoffe.  Et  Von  a  de  la 
peine  à  comprendre  que,  pendant  quarante  siècles  environ,  tous  le» 
habitants  de  l'Egypte  ont  porté  des  perruques  de  vrais  cheveux, 
pour  se  garantir  contre  le  soleil,  tandis  que  les  musulmans,  faisant 
la  guerre  et  vivant  dans  des  pays  voisins  et  pareils,  ont  préféré 
le  turban,  qui  est  moins  difficile  à  se  procurer  et  moins  embar- 
rassant. 

Cependant,  en  définitive,  nous-mêmes  nous  pensons  que  la  vraie 
perruque  en  cheveux  a  été  d'usage  en  Egypte,  et  ce  qui  nous  décide 
à  admettre  cette  opinion  est  un  motif  singulier^  mais,  ce  nous 
semble,  décisif.  C'est  que  la  même  coutume  a  existé  dans  les  temps 
modernes.  En  France  et  dans  toute  l'Europe,  durant  le  dix-septième 
siècle  et  une  partie  du  dix-huitième,  on  s'est  rasé  la  tète  pour  la 
couvrir  de  cheveux  étrangers,  et  cela  non  pour  s'abriter  de  la  cha- 
leur solaire,  ni  afin  de  prévenir  la  transpiration,  mais  pour  la 
simple  fantaisie  d'un  ornement  aussi  gênant  qu'il  était  inutile.  Il  y 
a  ainsi  des  choses  qu'on  ne  se  décide  à  croire,  que  parce  qu'on  les 
voit  se  reproduire  et  se  renouveler. 

Louis  XIV  a  été  des  premiers  à  se  soumettre  à  l'usage  des  per- 
ruques.  Les  princes  ont  suivi,  puis  toute  la  noblesse,  et,  à  son 
exemple,  de  degré  en  degré,  ceux  qui  n'étant  pas  nobles,  voulaient 
se  hausser;  de  façon  que  de  la  tête  royale,  la  perruque  est  descendue 
jusqu'à  la  limite  du  menu  peuple.  Et  l'Europe,  imitant  le  roi  de 
France,  en  cela  au  moins,  a  adopté  la  perruque  partout,  sous  les- 
nuages  de  la  Hollande,  sous  la  brume  de  l'Angleterre  et  de 
l'Ecosse,  et  ce  que  nous  nous  plaisons  h  appeler  le  grand  siècle, 
pourrait  être  appelé  le  siècle  des  perruques.  Aujourd'hui  même, 
sur  le  sol  anglais,  libre  et  éclairé,  un  juge,  assis  sur  son  siège, 
s'affuble  d'une  perruque,  croyant  ainsi  mieux  rendre  la  justice. 

Lorsque  nous  regardons  les  statues  dii  dix-septième  et  du  dix- 
huitième  siècle,  les  beaux  bustes  des  grands  hommes  de  ce  temps, 
nous  sommes  surpris  de  voir  les  visages,  que  notre  histoire  nous  a 
donné  le  désir  de  connaître  et  nous  fait  chaque  jour  plus  aimer, 
recouverts  d'amples  et  inutiles  perruques.  Réfléchissant  sur  nous- 
mêmes,  nous  nous  disons  que  la  nature  nous  a  refusé  une  chevelure 
tellement  magnifique;  que  celles  de  Boileau,  de  la  Fontaine,  de 
Colbert,  etc.,  étaient  fausses.  Alors  nous  comprenons  et  pouvons 
croire,  en  revenant  aux  coiffures  égyptiennes,  que  les  premiers 
habitants  des  bords  du  Nil  ont  fait  de  même.  De  sorte  que  nos 
statues  récentes  sont  un  document  et  comme  un  texte  qui  nous 
permet  d'expliquer  et  d'interpréter  un  usage  ancien. 


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Dans  U  sculpture  3!T 

On  pourra  voir  ci-dessous,  en  note,  certains  détails  sur  des 
objets  ayant  servi  à  la  coiffure  en  Egypte  *. 

Peut-être,  dès  avant  la  conquête  d'Alexandre,  mais  certainement 
après  elle,  l'usage  des  perruques  a  cessé.  Il  existe,  au  Louvre  (salle 
des  monuments  funéraires,  armoire  E),  des  portraits  peints,  qui  ont 
les  cheveux  arrangés  à  la  grecque,  c'est-à-dire  à  la  manière 
moderne.  Les  hommes  ont  de  la  barbe.  On  regarde  ces  portraits 
comme  étant  de  l'époque  des  Ptolémées.  Et  sur  la  cheminée  de  la 
même  salle,  un  tableau  peint,  que  l'on  croit  de  date  romaine^ 
montre  un  personnage  avec  des  cheveux  courts. 

Plus  tard,  quand  l'islamisme  s'étendit  sur  le  monde  oriental,  on 
revint,  en  Egypte,  à  la  coutume  de  raser  la  tête,  mais  pour  y 
placer  un  turban  fait  d'un  tissu  de  laine.  La  commission  dite  de 
\ Institut  <t Egypte  ne  s'est  pas  bornée  à  étudier  les  anciens  monu- 
ments. Elle  a  consigné  les  usages  qu'elle  voyait  sous  ses  yeux;  et 
nous  allons  présenter,  en  note,  un  peu  de  sa  rédaction,  parce 
qu'elle  servira  à  faire  mieux  comprendre  la  coutume  autrefois 
suivie  en  Egypte  •. 

*  Parmi  les  objets  recueillis  dans  les  tombeaux,  il  y  a  des  peignes  à 
deux  rangées  de  dents,  les  unes  fines,  les  autres  fortes,  qui  peuvent  avoir 
fait  les  raies  que  l'on  voit  sur  la  chevelure  des  femmes,  dans  les  statues. 
Ces  peignes  sont  presque  tous  en  bois  et  pareils  à  ceux  que  Ton  a  trouvé» 
dans  les  fouilles  de  la  Mésopotamie.  Il  existe  aussi  des  miroirs  en  métal^ 
ea  bronze,  et,  au  Louvre,  un  instrument  tranchant  (vitrine  T),  à  lame 
courbe  en  bronze,  qui  a  peut-êire  été  un  rasoir.  Sur  da  jolis  instruments 
de  toilette  en  bois  sculpté,  on  voit  des  cuillers  servant  de  petits  vases, 
dont  le  manche  est  une  femme  allongée  ou  un  enfant,  à  tête  avec  grosse 
chevelure  rayée,  comme  cal  les  des  statues  do  iemme.  Une  telle  coiffure  sur 
ces  objets  montre  à  quel  point  elle  était  d'usage  en  Egypte.  —  On  sait 
aassi  qu'il  y  avait  dos  coiffeurs  en  Egypte.  Le  dessinateur  Lhôte,  com- 
pagnon de  ChampoUion,  a  décrit  la  tombe  de  Menafré,  coiffeur  d'un  des 
premiers  rois  d'Egypte. 

De  TAssyrie,  on  n'a  retrouvé  que  des  peignes,  semblables  à  ceux  de 
lIÈgypte.  Mais  pour  obtenir  ces  énormes  frisures,  que  nous  avons  décrites^ 
oa  devait  se  servir  de  bien  des  ustensiles,  des  fers  à  friser,  des  moules, 
ainsi  que,  sans  doute,  de  pommades  et  de  poudres. 

*  Parmi  les  planches,  jointes  au  texte  de  la  Commission  d'Egypte,  on  voit 
d»  personnes  nombreuses,  des  hommes,  des  femmes,  des  enfants  coiffé» 
de  turbans.  On  voit  un  barbier  occupé  à  raser  la  tête  d'un  homme,  dont  le 
turban  est  placé  sur  une  table  à  côté.  Et  le  rédacteur  de  l'ouvrage  expose 
que  J'on  rasait  le  cuir  chevelu,  en  ne  laissant  qu'une  touffe  de  cheveux; 
que  par-dessus  on  mettait  une  calotte  en  feutre,  qui  s'appelait  tarbouch, 
et  qu'autour  on  enroulait  une  longue  pièce  d&  mousseline  ou  de  laine 
mince,  dont  les  bouts  pendaient  quelquefois  en  arrière.  Le  tout  constituait 
le  turban.  Chez  les  pachas,  l'étoffe  était  en  cachemire,  et  la  calotte  au  lieu 
d'être  arrondie  s'élevait  et  se  terminait  par  un  gland.  La  calotte  simple  est 
lestée  en  usage  chez  le  peuple.  L'autre,  ou  le  fez,  est  portée  par  les  bey» 


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318  D£  LA  REPAÉSENTÂTION  DE  U  GUfiV£l.Ua£  ET  DE  U  BARBB 

III 

RENSEIGNEMENTS  FOURNIS   PAR  L'aNTHROPOLOGIE  ET  L^HISTOOIE 

La  question  de  la  chevelure  et  de  la  barbe  des  anciennes  popu- 
lations de  l'Egypte  et  de  l'Asie  touche  par  un  point  à  l'anthropo- 
logie. Pour  que  l'appareil  pileux  ait  pu  se  prêter,  en  ces  pays,  au 
développement  des  énormes  chevelures  et  des  grandes  barbes  fri- 
sées, il  faut  que  leurs  habitants  aient  fait  partie  d'une  certaine  race 
humaine.  L'observation  montre,  en  effet,  que  les  barbes  et  les 
cheveux  sont  distribués  en  proportions  inégales  dans  les  types 
humains.  Les  Tatars-Kalmoucks,  les  Chinois,  tous  les  anciens 
peuples  primitifs  de  l'Amérique,  ont  peu  de  cheveux  et  de  barbe. 
La  race  indo-européenne  seule,  d'ailleurs  si  répandue  partout,  on 
le  sait,  a  un  appareil  pileux  fourni,  abondant,  avec  des  poils  sou- 
ples, fins,  bouclés  ou  non,  mais  pouvant  se  prêter  k  tous  les  arran- 
gements. Chez  les  nègres,  les  cheveux  sont  assez  courts,  raides, 
très  frisés,  disposés  en  boules,  et  ces  caractères  suffisent  pour 
montrer  que  les  Égyptiens  n'ont  point  fait  partie  de  leur  race,  ainsi 
que  Volney  l'avait  cru  à  tort  *. 

On  distingue  aussi  dans  les  cheveux,  outre  la  longueur  et  la 
souplesse,  leur  couleur  ;  et  à  l'aide  de  tous  les  caractères,  cm  a 
essayé  d'établir  une  classification  entre  les  races  humaines.  Malgré 
les  efforts  de  M.  Pruner-Bey,  qui  a  employé  le  niicroscope  avec 
habileté  dans  ce  but,  on  n'a  pu  arriver  encore  à  une  conclusion 
satisfaisante.  Il  existe  certains  caractères  généraux  :  la  couleur 
blonde  domine  dans  les  pays  du  Nord,  la  teinte  noire  dans  ceux  do 
Midi.  Biais  on  voit  l'association  de  tous  les  caractères  en  apparence 
distinctifs  en  une  môme  région,  en  un  même  type,  dans  une  famille, 
ce  qui  tient  aux  mélanges  et  croisements  qui  ont  eu  lîeuà  l'infinif 
dans  le  temps,  dans  l'espace,  entre  lea  nations  et  les  populAticms 
diverses. 

Toutefois,  dkns  rensemble^  la  race  que  l'on  a  appelée  cauca- 
sienne, ou  arienne,  ou  indo-européenne,  offre  des  caractères  à  peu 
près  communs^  et  ces  caractères  se  retrouvent  daas  les  numuaenta 

et  lea  gens  riches.  Car  une  grande  partie  de  la  population  a  abandonné  !• 
4urbaQ.  Ou  croit  que  le  turban  en  excitant  et  retenant  la  transpiration  sur 
la  tôte  a  été  couse  de  luxiona,  et  pariiculièrement  de  L'ophthalnM,  si  M* 
quenta  en.  Egypte.  Daim  Les  mêmes  planches,  il  y  a  haaiicoup  de  tèats  avte 
de  grandes  barbes,  ce  qui  prouve  que  si  la  burbe  «et  tlnente  d^  statues 
anciennes,  c'est  parce  qu'on  la  rasaiu 

*  Sur  des  pyranudes,  sur  des  plaques  eft  teree  cuUa^  des  nàgcts  sont 
exactement  représentés  dans  lea  monuments  égyj^ansb 


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DàNS  U  fieOLPXUAB  219- 

âe  VÈeSf^  ^  la-Gbalâée  etda  TAêejirîe.  NDIautre  part^  œ  qui  est 
413^  ia^poctaot^  «  rétuda  •aBfilomîqiie  des  K^ppB  retrou^B  âans  k8 
anciennes  sépultures  coaduit  au  même  TéMkaX^  i.  cet  égard,  cpte 
Ï^Gsameu  dee  atAluea,  éàs»  ibas-relîe&  -et  deB  pfimtAires  n.  €'est 
ML  Vi&moi  4vâ  s'^eupriiBe  aânsi,  et  M.  Maspero  afiiraie  que  les  MM» 
d'aiyaœd'jMH,  «u  jiayiMefi,  «oat  ;gardé  presque  parUmt  ta  pfaysicH 
MBiîe  ^  lettiB  ano^as.  Par  eonaéqneni,  las  anctens  Égyptiei» 
amaot  le  type  fk^^àqnt  que  «oua  i^eArettYOM  à  préBeat,  dans  les 
mèmm  3àmi  «et  appactwaieal;,  comiae  leurs  desoeadams,  à  la-oMe 
iBfbB-ettflopéeaae* 

1436  reofaercbes  iMlariquee  ne  dôDoeoteat  peint  cette  condnsÎM 
0t  toème  la  'caafirme&t 

Si  l'on  admet,  avec  les  savants  les  plus  aotorisés,  que  ka 
ileseeaâants  de  £:du8di,  4ilg  àe  Gbam,  qui  était  £iB  de  Noé, 
imtf€ilplé  la^Sial^,  rAseyrta^  rinm«  TAraèîe,  k  Palestine;  q/ÊB 
Mesnttfliiu  Beaocmd  fils  de  Cbam,  a  ôlé  la  aeuobe  des  Ëgyplm»  qui 
8Mt  acrivës  daaa  le  âeha  du  1>iil  par  Tisthme  de  Saez;  que  tes 
Sâmkes,  iasus  de  San^»  sectnd  file  de  JVaé^  ae  aottt  mêlés  phis  tant 
nos.  Koflsdtttes  ^  H  aux  liakkanta  de  TËgypte,  il  reste  toujours  vcd 
^ne  Mfi  pojMilatMas  sortent  d'une  mênae  so(i»dhe  et  que  son  seule- 
neot  ettes  ae  sent  mélangées  avec  les  produits  de  la  race  indo* 
européeane,  laais  •qu'-elles  av^nt  les  laôsaes  cacactèreset  le  même 
Ifpe  que  ceUen:!.  he  baron  d'Ëckstein  croit  que  les  <ihamîies  et 
\»  Kdoschitee  avûent  une  même  or^ee  et  eurent  «entre  eux  la 
communauté  et  les  mêmes  rapports  ^u'ejit  les  Sémites  avec  les 
Indo-Européens;  et  s'il  y  a  des  différences  entre  les  langues  de  ces 
diverses  nations,  il  faut  croire,  avec  M.  Renan,  que  «  l'étude  des 
caractères  physiques  et  moraux  eatre  les  races  sémitiques  et  indo- 
européennes est  plus  décisive  en  faveur  de  leur  unité  primitive, 
que  celle  de  leurs  langues  et  de  leurs  my^s. 

«  La  race  sémitique  et  l'indo-européenne,  examinées  au  point 
de  T«e  de  la  physkitogie,  ne  montrent  aucune  différence  essendéile  ; 
cUes  possèdent  en  comuigp,  et  i  elles  seulea,  le  souForaîn  caractère 
de  la  lieauté...  Aussi  les  physiologistes  n'ont  pas  été  amenés  & 
leeoBwdtre  i'eiistoioe  de  la  race  sémitique  Bt  l'en t-ils  confondue, 
ioot  le  nom  d'ailleurs  ai  défectueux  de  caucasiens,  avec  ht  raoe 
kidoHBunoféefiiie  ^.  » 

Eafin,  il  est  oertaia  que  les  anciens  Mèdes^  les  Perses,  étaient 
dexaoe  anrane.  Ils  s'appelaient  autrefois  Ariens  (H^tot)^  et  la  Perse 

*  J4f*  Kausckites  parlaient  une  langue  voisine  de  l'hébreu,  de  Tarabe  et 
des  autres  langues  sémitiques.  (Maspero,  Histoire  ancienne  des  peuples  de 
iOrimt,) 

^  Renan,  Hisloin  4n  èmf^nf  ^émUiqim^  ¥  édit,  >.  490. 


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320  DE  LA  RËPIlL'SE.NTÂTION  DE  LA  CBEVELURE  ET  DE  U  BARBE 

est  nommée  Aria  dans  des  fragments  d'Hellénicus,  historien  anté- 
rieur à  Hérodote.  Sur  une  inscription  triomphale,  Darius  dit  :  «  Je 
suis  Arien  »  (inscription  de  Naksi-Roustan). 

En  conséquence,  toutes  ces  nations  diverses,  fixées  en  des  régions 
voisines  et  limitrophes,  si  souvent  en  guerre  les  unes  avec  les 
autres  dans  l'antiquité,  tantôt  envahissantes,  tantôt  conquises,  et 
se  croisant,  se  mélangeant  toutes  entre  elles,  ont  eu  une  même 
origine  et  ont  conservé  un  même  type  anthropologique.  Les  diffé- 
rences qui  ont  existé  entre  elles,  celles  que  leurs  monuments  nous 
ont  laissées,  ont  été  le  résultat  de  séjours  prolongés  en  des  pays 
un  peu  divers,  l'effet  des  variations  inévitables,  apportées  par  les 
aptitudes,  les  goûts,  ainsi  qu'on  le  voit  dans  l'Europe  moderne, 
sortie  entière  d'une  même  souche. 

Toutes  avaient  la  chevelure  naturellement  épaisse  et  longue,  1» 
barbe  fournie,  et  leur  appareil  pileux  se  devait  prêter  à  tous  les 
arrangements  que  l'on  constate  sur  les  bas-reliefs,  les  statues,  les 
peintures.  On  peut  croire  que  les  Égyptiens  portaient  habituelle- 
ment des  perruques  faites  en  cheveux  étrangers.  Il  est  certam 
qu'ils  rasaient  toujours  et  complètement  leur  barbe.  On  sait  peu 
de  chose  sur  les  anciens  Chaldéens.  Mais  les  Assyriens,  à  l'époque 
-comprise  entre  le  dixième  et  le  septième  siècle  avant  notre  ère, 
ont  cultivé  leur  chevelure  et  leur  barbe  avec  un  extrême  soin,  et 
ces  deux  produits  ont,  dans  leurs  sculptures,  un  tel  développement, 
que  l'on  peut  croire  que  l'art  y  ajoutait  des  excédents  empruntés. 
Sur  ce  point,  il  est  impossible  d'avoir  une  certitude. 


IV 

CHEVELURE  ET  BARBE  EN  PHÉNICIE  ET  EN  GRÈGE 

La  Phénicie  n'a  pas  été  d'abord  un  centre  créateur.  Ses  premiers 
habitants  remontent  aux  Kouschites,  dont  une  tribu,  quittant  les 
bords  du  golfe  Persique,  alla  se  fixer  dans  les  îles  de  la  Méditer- 
ranée, puis  sur  les  côtes  de  Syrie  *.  Sortis  de  la  même  famille  que 
les  Chaldéens,  ils  emportèrent  avec  eux  les  dieux  et  la  civilisation 
de  la  Chaldée.  Avec  le  temps,  par  leurs  rapports  de  voisinage  avec 
l'Assyrie,  avec  l'Egypte,  même  avec  la  Palestine,  ils  se  mêlèrent 
aux  peuples  de  ces  contrées  et  s'imprégnèrent  des  idées  sémites. 
Leur  situation   sur  la  Méditerranée  les  faisant  navigateurs,  ils 
devinrent  les  agents  d'un  commerce  maritime  qui  embrassa  bientôt 

*  Maspero,  p.  148,  Histoire  ancienne  des  peuples  de  l'Orient. 


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DANS  Li  SGDLPTURE  321 

tout  le  monde  antique,  et  les  fit  semer  partout  des  colonies,  dans 
l'Italie  méridionale,  en  Espagne,  dans  le  midi  de  la  Gaule.  JPlacés 
entre  l'Asie  Mineure  et  la  Grèce,  ils  furent  un  intermédiaire  fécond 
entre  l'Orient  et  l'Occident,  et  transmirent  à  la  Grèce  leur  riche 
industrie,  leurs  arts  et  plusieurs  de  leurs  divinités.  Lorsque  la 
Pbénide  eut  créé  l'alphabet  phonétique,  composé  primitivement  de 
vingt-deux  lettres,  la  Grèce  l'accueillit  sous  le  nom  de  Kadméen, 
voulant  en  attribuer  l'invention  à  Kadmos,  et,  en  lui  ajoutant  quatre 
lettres  nouvelles,  le  consacra  comme  alphabet  ionien.  Cet  instru- 
ment du  langage  s'étendit  de  la  Grèce  à  ses  colonies,  en  Sicile,  en 
Campanie,  devint  celui  de  la  langue  latine,  et,  plus  tard,  adopté 
par  l'Europe  entière,  a  été  la  source  admirablement  féconde  de  ce 
mervdlleux  développement  de  l'esprit  humain,  dont,  chaque  jour, 
nous  sommes  les  témoins  heureux. 

Parmi  les  monuments  phéniciens  que  possède  le  Louvre,  sont 
plusieurs  sarcophages  en  marbre  ou  en  pierre,  dont  le  couvercle 
est  surmonté  d'une  tête-  Ces  têtes  sont  sans  barbe,  et  paraissent 
être  celles  de  femmes.  Sur  l'une,  de  grosses  boucles  de  cheveux 
frisés  entourent  le  front  et  les  tempes  à  la  manière  assyrienne,  et 
de  chaque  côté  se  détachent  deux  longues  boucles  déroulées  qui 
descendent  jusque  sur  les  seins.  La  même  chose  se  voit  sur  un 
buste  rapporté,  par  M.  Renan,  de  Ruad.  Cette  disposition  des  che- 
veux en  longues  boucles  flottantes  n'avait  lieu  ni  en  Egypte  ni  en 
Assyrie.  Elle  est  nouvelle,  et  on  la  désigne  sous  le  nom  de  tresses 
ou  boucles  ionieimes.  On  les  trouve  dans  les  produits  de  l'île  de 
Cypre,  et  M.  Heuzey  les  indique  souvent  dans  sa  description  des 
figurines  en  terre  cuite.  Avec  sa  civilisation,  la  Phénicie  en  trans- 
porta l'usage  en  Étrurie.  Au  Louvre,  dans  le  beau  lit  funéraire 
étrusque,  en  même  temps  que  l'homme  et  la  femme  ont  les  cheveux 
disposés  en  tuyaux  roulés  nombreux,  un  peu  à  la  mode  assyrienne, 
la  femme  a  deux  longues  torsades  ioniennes  descendant  sur  la 
poitrine;  et  dans  le  voisinage  de  ce  grand  lit  funéraire,  d'autres 
petits  présentent,  en  avant  du  corps  placé  sur  le  couvercle,  quatre 
nattes  longues,  deux  de  chaque  côté  de  la  poitrine. 

les  produits,  assez  nombreux,  au  Louvre,  de  l'île  de  Cypre, 
montrent  une  association  de  l'art  oriental  avec  l'art  grec  archaïque. 
M.  Heuzey,  dans  sa  description  des  figurines  en  terre  cuite  ^ 
indique  le  mélange  des  styles  assyrien,  phénicien,  même  égyptien 
et  l'influence  grecque.  On  voit  des  chevelures  et  des  barbes  frisées, 
souvent  des  boucles  ioniennes,  tantôt  des  couronnes  de  feuillage 
sar  la  tête,  tantôt  des  mitres.  La  coiffure  assez  fréquemment  se 

<  Paris,  1882. 

25  ocroBaB  1887.  21 


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322  DE  U  REPRÉSENTATION  DC  LA  GflEVELURE  ET  DE  LA  BARBE 

termine  par  un  couvre-chef  qui  varie  de  forme.  C'est  le  cône,  ou 
bonnet  asiatique,  en  usage  chez  les  Assyriens,  ou  un  bonnet  à 
bout  arrondi  et  replié  en  avant,  comme  le  bonnet  dit  phrygien 
que  porte  une  statue  de  Paris.  Quelquefois,  c'est  le  pétase  (petasos), 
sorte  de  plateau  sans  rebord  dont  le  fond  est  conique  et  que  l'on 
revoit  sur  de  jolies  figurines  de  Tanagre.  Deux  tètes  en  calcaire, 
assez  grandes  pour  qu'elles  aient  dû  appartenir  à  des  statues,  sont 
remarquables,  parce  qu'elles  ont  un  turban.  Chez  l'une  dont  la 
barbe  et  les  cheveux  sont  frisés  à  la  manière  assyrienne,  le  turban 
a  un  fond  arrondi  et  un  large  rebord  orné  de  dessins.  Dans  Vautre 
tête,  le  turban  ne  diffère  que  par  une  échancrure  au  niveau  du 
iront.  La  forme  dans  les  deux  est  exactement  celle  du  turban  turc, 
et  peut-être  esirce  ici  qu'on  le  voit  apparaître  pour  la  première 
fois?  Auparavant,  on  a  vu  et  décrit  la  coiffure  perse,  nommée 
souvent  mitre^  et  qui  consiste  en  une  étoffe  roulée  autour  de  la 
tête  et  du  cou,  où  elle  retombe  en  plis,  telle  qu'on  la  voit  dans  un 
bas-relief  de  Persépolis,  ou  sur  la  tête  d'un  compagnon  de  Darius, 
dans  la  grande  et  belle  mosaïque  de  Pompéi.  Mais  la  coiffure  de  la 
Médie  et  de  la  Perse  ne  ressemble  pas  autant  au  turban  ottoman 
que  ce  qui  est  sur  les  deux  têtes  cypriotes  du  Louvre  *. 

Les  vases  peints  qui  représentent  un  si  grand  nombre  de  person- 
nages permettent  d'étudier  aisément  les  chevelures.  Parmi  les 
vases  grecs  trouvés  à  Coere,  il  y  en  a  qui  ont  tous  les  genres  de 
coiffure.  Sur  l'un,  Hermès  (ou  Mercure)  a  la  barbe  et  les  cheveux 
à  la  manière  assyrienne  ;  sur  un  autre,  où  l'on  voit  les  f  unéraillfâ 
d'Achille,  les  femmes  ont  les  longues  boucles  ioniennes;  sur  un 
autre  (Apollon  tuant  Tîtyos),  Apollon  couronné  de  lauriers  a  les 
tresses  ioniennes,  tandis  que  Tityos  a  la  barbe  et  les  cheveux 
assyriens.  En  général,  les  femmes  dessinées  sur  les  vases  ont  de 
préférence  la  chevelure  relevée  sur  la  tête  et  amassée  derrière  la 
nuque,  ce  qui  est  un  usage  grec.  Quelques-unes  ont  les  longues 
boucles  flottantes;  plusieurs  ont  le  pétase,  qui  est  une  sorte  d'om- 
brellc,  moins  le  manche,  posé  en  équilibre  sur  le  haut  de  la  tête. 
Sur  quelques-unes,  on  voit  une  étoffe,  avec  des  plis  marqués,  qui 
ressemble  au  mouchoir,  dont  les  femmes  du  midi  de  la  France 
s'enveloppent  encore  aujourd'hui  avec  élégance.  On  peut  dire  que 
tous  les   genres  de  coiffures  se  voient  sur  les  vases  peints  si 
nombreux,  à  l'exception  toutefois  de  la  coiffure  égyptienne  qui  ne 
s*y  trouve  pas. 


*  Les  gravures  anglaises  qui  représentaient  le  Madhi,  chef  de  la  guerre 
du  Soudan,  lui  donnaient  une  coifirure  presque  pareille  à  celle  du  compa- 
gnon de  Darius. 


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I 


ûâKS  u  sgulpturs  ^% 

On  s'accorde  à  croire  que  Fart  grec  a  subi  dans  son  commeDce- 
ment  Tinfluaice  de  l'Orient  et  en  a  gardé  l'empreinte. 

On  a  trouvé  à  Dodone,  un  bronze  qui  présente  la  coiffure  assy- 
rienne avec  le  bonnet  conique  ^  Une  tète  d'athlète  a  les  cheveux 
si  bien  arrangés  à  l'assyrienne,  qu'on  la  cfirait  détachée  d'un  bas- 
relief  de  Ninive  •.  Apollon  dit  de  Tenea,  dont  la  chevelure  large- 
ment ondée  couvre  la  tête  et  les  épaules,  senible  avoir  le  klaft 
égyptien. 

Peut-être  est-ce  dans  la  représentation  de  Vénus,  que  la  diffé- 
rence entre  l'art  oriental  et  l'art  grec  se  voit  le  mieux,  et  aussi  la 
transition  de  l'un  à  l'antre.  Que  l'on  regarde  l'Aphrodite  orientale 
(ou  Ouranos,  de  Syrie,  de  Cypre)  ',  ou  bien  l'Aphrodite  du  musée 
de  Lyon  *,  et  qu'on  les  compare  avec  les  Vénus  de  l'époque  de 
Phidias,  de  Lysippc.  Les  premières  montrent,  avec  leur  style 
archaïque,  des  têtes  couvertes  d'une  mitre,  des  tuniques  serrées, 
des  colliers  sur  la  poitrine,  des  bracelets.  A  mesure  que  le  temps 
avwce  et  que  l'art  se  perfectionne,  il  ôte  à  la  déesse  tous  ses 
omenaents,  ses  colliers,  ses  bracelets;  il  ne  lui  laisse  sur  la  tête 
que  des  cheveux  tordus,  rassemblés  sur  la  nuque  ou  en  haut.  Il  la 
dévêtit  peu  à  peu  :  celle  de  Milo  ne  conserve  qu'une  demi-draperie; 
ceHe  du  Capitole  n'a  {dus  rien.  L'art  est  devenu  si  parfait,  qu'il  veut 
représenter  le  corps  humain  seul  ;  et  il  est  si  pur  que  le  corps  nu 
ne  cesse  pas  d'être  chaste.  La  beauté  de  la  forme  suffit  à  l'enve- 
lopper et  à  le  couvrir.  Heureux  génie  que  celui  de  l'Attique  et  de 
la  Grèce  !  cooraie  il  a  su  choish'  avec  un  goût  exquis  entre  ce  qui 
est  Je  fond  et  l'accessoire;  ce  que  Ton  doit  conserver  ou  aban- 
donner dans  la  parure,  dans  le  vêtement  et  dans  l'expression  de 
lart !  A  qum  sert  cette  chevelure  de  masse  énorme  de  l'Egypte, 
CCS  frisures  de  l'Assyrie,  même  ces  molles  et  longues  tresses 
ioniennes,  que  la  Grèce  réserve  encore  cependant  à  Adonis,  à 
Apollon,  à  Mercure,  dieux  jeunes?  Son  génie  est  si  complet  et  si 
fort,  qu'il  se  contente  de  ce  qui  est  vrai.  11  délaisse  tout  ornement 
étnmger  an  corps,  et  même  dans  la  chevelure  de  la  femme,  il  ne 
sait  pas  mentir,  croyant  que  la  nature,  cette  grande  créatrice,  est 
aussi,  dans  le  choix  du  beau,  le  mattre  vrai.  Aux  grands  dieux,  il 
donne  une  grande  barbe,  une  dievelure  abondante  comme  un  signe 
de  force,  à  Jupiter,  à  Saturne,  à  Neptune,  à  Pluton.  Aux  dieux 
secondaires,  il  ôte  souvent  la  barbe,  de  même  qu'il  n'accorde  aux 
déesses,  aux  nymphes,  aux  muses,  aux  amazones,  que  des  cheve- 

*  Archéologie  grecque,  par  M.  Golligaon,  p.  340. 
^Ibid..  p.  131. 

*  MytJiologie,  par  le  môme,  p.  139. 

*  im,,  p.  143. 


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324  DE  Ik  REPRÉSENTATION  DE  U  CHEVELURE  ET  DE  U  BARBE 

lures  en  proportion  avec  ce  que  la  nature  a  fait.  Car  l'art  a  compris 
que  pour  atteindre  la  perfection,  il  doit  écarter  le  superflu  et  le 
faux. 

Dans  la  vie  civile  et  de  chaque  jour,  les  Grecs  avaient  les  che- 
veux arrangés  en  boucles  modérées,  une  barbe  rasée  ou  émondée. 
Leurs  statues  les  représentent  ainsi.  On  croit  que  c'est  après  les 
guerres  médiques  qu'ils  ont  abandonné  la  coiffure  à  demi  orientale 
de  leurs  premières  statues.  Pour  apprécier  le  contraste  qui  existait 
entre  les  usages  de  la  Grèce  et  ceux  de  l'Asie,  il  suffît  de  lire  un 
passage  de  la  Ct/ropédie,  où  Xénophon  raconte  une  visite  de  Man- 
dane,  avec  son  jeune  fils  Cyrus,  à  la  cour  d'Astyage  son  père. 
L'enfant  voyant  Astyage  couvert  de  pierreries,  de  bagues,  de  col- 
liers, et  avec  des  sourcils  peints  en  noir,  la  tête  ornée  de  cheveux 
abondants  et  postiches,  à  la  manière  des  Mèdes,  s'écria  :  «  O  mère, 
que  mon  grand-père  est  beau!  »  Mandane  lui  demanda  lequel  il 
trouvait  le  plus  beau,  de  son  père  ou  de  son  grand-père.  L'enfant 
répondit  :  «  O  mère,  mon  père  est  le  plus  beau  des  Perses,  mais 
mon  grand-père  est  le  plus  magnifique  des  Mèdes  que  j'ai  vus  dans 
le  palais,  ou  dehors.  »  Astyage,  saisi  de  joie,  embrassa  son  petit- 
fils,  le  fit  couvrir  d'une  stole  superbe,  lui  fit  mettre  des  bracelets, 
des  colliers,  et  lui  dit  que  quand  il  serait  en  âge  de  monter  à 
cheval,  il  lui  donnerait  un  frein  d'or  comme  celui  dont  il  se  servait 
lui-même. 

Alexandre  de  Macédoine,  qui  ne  se  couvrait  pas  de  colliers,  de 
bracelets,  et  sans  doute  ne  se  servait  pas  d'un  frein  en  or,  fut 
vainqueur  de  Darius  et  de  toute  l'Asie.  Ainsi  que  nous  le  montrent 
plusieurs  bustes  authentiques,  il  avait  les  cheveux  assez  courts  et 
point  de  barbe.  Et  Plutarque  nous  apprend  qu'à  la  veille  d'une 
bataille,  il  avait  le  soin  de  faire  raser  le  visage  de  ses  soldats. 
Voici  sur  ce  point  la  traduction  d'Amyot.  «  Son  armée  estant  toute 
preste  pour  donner  la  bataille  à  Darius,  les  capitaines  lui  vinrent 
demander  s'il  avait  plus  rien  à  leur  commander  :  «  Non,  dît 
«  Alexandre,  sinon  que  vous  fassiez  raser  la  barbe  aux  Macédo- 
«  niens.  »  Parmenion  s'esmerveilla  de  ce  commandement,  et 
Alexandre  lui  dit  :  «  Ne  sais-tu  pas  qu'il  n'y  a  point  de  meilleure 
«  prise  en  combattant,  que  de  saisir  son  ennemi  à  la  barbe  ?  » 

Des  statues  de  Démosthène,  qui,  avec  sa  haute  éloquence,  essaya 
de  défendre  sa  patrie  contre  l'envahissement  de  Philippe,  nous  le 
représentent  avec  des  cheveux  courts,  et  une  barbe  tantôt  lasée, 
tantôt  courte. 


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DANS  U  SGULPTURS  325 


DE  LA  CHEVELURE   ET  DE   LA   BARBE   A  ROME 
ET  DANS  LES  TEMPS   MODERNES 

Pour  connaître  la  coutume  qui  a  été  suivie  à  Rome,  on  peut 
regarder  les  statues  et  les  bustes.  Il  vaut  mieux  consulter  les 
historiens  et  les  poètes.  Par  eux,  enfin,  nous  avons  des  renseigne- 
ments écrits,  faciles  à  lire,  certains  et  riches  en  détails. 

Le  voisinage  et  l'exemple  de  la  Grèce,  la  similitude  des  races  et 
les  mêmes  aptitudes  pour  la  mesure  et  ce  qui  est  utile,  devaient 
amener  les  deux  peuples  à  adopter  des  coutumes  pareilles.  Mais  à 
Rome,  on  n'arriva  que  lentement  à  imiter  les  Grecs.  Au  commen- 
cement, îdnsi  que  le  font  les  nations  qui  emploient  leur  temps  à 
se  fonder,  on  garda  presque  sans  culture  la  barbe  et  les  cheveux. 
Une  statue  très  ancienne  de  Numa  est  avec  toute  la  barbe.  Ce  ne 
fat  qu'au  milieu  du  cinquième  siècle  de  la  république,  qu'on  prit 
l'usage  de  raser  le  visage,  et  la  date  exacte  de  cet  événement  a  été 
conservée  par  trois  graves  écrivains  :  Caton,  Cicéron,  Pline  le  Natu- 
raliste. Ils  disent  que  les  premiers  barbiers  arrivèrent  à  Rome  en 
454,  et  qu'ils  venaient  de  Sicile,  ce  qui  fait  croire  qu'ils  étaient 
d'origine  grecque.  Cicéron  ajoute  que  Denys  le  Tyran,  les  craignant, 
ne  voulait  pas  s'en  servir  et  qu'il  se  brûlait  lui-même  la  barbe  avec 
un  charbon  ardent.  Scipion  l'Africain,  à  l'âge  de  quarante  ans,  fut 
le  premier  qui  se  confia  à  leurs  mains  ^  et  se  faisait  raser  chaque 
jour.  Toute  l'aristocratie  romaine  l'imita;  la  coutume  devint  géné- 
rale. Jules  César  la  suivit,  et  Auguste  se  faisait  raser  assidûment  ^. 
A  ses  jeunes  amis  qui  désiraient  plaire,  Ovide  recommande  de  ne 
pas  omettre  de  se  faire  raser  avec  soin  3. 

Les  barbiers  devinrent  très  nombreux.  On  les  nomm^dt  tondeurs 
(iansores)^  et  ils  eurent  des  boutiques  appelées  tonstrinœ.  Au  temps 
d'Auguste,  il  y  en  avait  dans  tous  les  quartiers,  et  ainsi  que  de  nos 
jours,  1^  tondeurs  étaient  bavards;  les  curieux  affluaient  chez  eux; 
des  femmes  même  rasaient.  Ces  boutiques,  au  reste,  étaient  à 
l'usage  du  menu  peuple.  Les  gens  riches  avaient  un  tondeur  parmi 

*  Pline,  liv.  Vn,  eh.  lix. 

*  Dimts  Augustus  euUris  semper  usus  est.  (Suétone,  Vie  d'Auguste,) 

^  Déjà  en  Grèce,  par  le  désir  de  se  singulariser,  les  philosophes  laissaient 
croître  leur  barbe  plus  que  les  autres  citoyens.  Les  bustes  que  nous  avons 
d'eux  le  constatent.  Il  en  fut  de  môme  à  Rome,  et  un  jour  que  Tun,  de 
récoJe  cynique,  vit  sortir  un  jeune  Gaulois  de  chez  un  tondeur,  il  lui  dit  : 
Tu  as  donc  honte  de  ce  que  la  nature  ne  fa  pas  fait  femme! 


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326  DE  LÀ  REPRÉSENTÂTES^  DE  U  GHEVEUME  ET  DE  Lk  BARBE 

leurs  esclaves.  Pendant  qu'on  l'accommodait,  le  maître,  s'il  était 
affairé,  lisait,  écrivait,  recevait  ses  clients.  On  se  servait  d'un 
couteau  à  lame  tranchante  (novacula)  ou  du  cultor  tonsorius  pour 
raser  le  visage;  les  ciseaux  servaient  pour  les  cheveux.  Les  jeunes 
élégants  se  faisaient  épiler  avec  des  pinces,  et  même  employaient 
des  onguents  pour  empêcher  la  pousse  des  poils,  dans  le  désir  de 
ressembler  à  des  femmes.  Jules  César,  jeune,  se  faisait  épiler,  ce 
qui,  dit  Suétone,  lui  attirait  des  plaisanteries  désagréables,  rappe- 
lant ce  que  l'on  avait  dit  de  ses  rapports  avec  le  roi  Nicomède^ 

En  temps  ordinaire,  sous  la  république  comme  sous  l'empire,  le 
citoyen  portait  les  cheveux  de  moyenne  longueur.  Les  habitaDts 
de  la  campagne  qui  recherchaient  ce  qui  est  commode  les  tenaient 
plus  courts,  et  aussi  les  esclaves,  de  sorte  que  tonstis  devint  parfois 
synonyme  d'esclave.  En  certains  cas,  les  gens  riches  se  faisaient 
servir  à  table  par  des  esclaves  ayant  les  cheveux  longs  et  flottants 
à  la  maniëre  des  fenunes.  C'était  une  affaire  de  luxe  et  de  noode. 

Dans  la  tristesse  et  le  deuil,  les  Grecs  portaient  les  cheveux  très 
courts.  A  Rome,  l'usage  était  inverse;  on  laissait  crottre  les  che- 
veux et  la  barbe  jusqu'au  moment  où  le  péril  avait  disparu,  et 
l'expression  rem  tonsus  voulut  dire  un  accusé  acquitté.  Deux  fois, 
après  la  défaite  de  ses  lieutenants,  en  Gaule  et  en  Espagne,  Jules 
César  laissa  croître  sa  barbe  et  ses  cheveux,  tant  qu'il  n'eut  pas 
vengé  l'affront  subi  par  ses  légions. 

Jusqu'à  l'âge  de  vingt  ou  vingt-cinq  ans,  on  laissait  croître  la 
barbe  et  les  cheveux,  qui  flottaient  sur  les  épaules  ou  étwent 
réunis  sur  la  tète-  A  vingt-cinq  ans,  au  plus  tard,  on  les  coupait; 
et  en  signe  de  cet  événement  qui  marquait  la  fin  de  l'adolescence 
et  l'entrée  dans  l'âge  viril,  on  célébrait  une  fête,  on  recueillait  sa 
première  dépouille,  la  disant  dans  un  coffret,  pour  la  consacrer 
à  une  divinité  ou  la  placer  à  côté  de  ses  lares.  On  recevait  et  on 
oiTrait  des  présents.  Lorsque  le  jeune  Octave  déposa  sa  barbe,  il 
donna  ub  repas  à  tout  le  peuple. 

Parmi  ceux  qui  étaient  chauves,  plusieurs  prenaient  de  faux  che- 
veux, ou  des  demi-perruques.  Suétone  dit  qu'au  retour  des  Gaules, 
César  avait  le  soin  de  ramener  sur  le  front  le  peu  de  cheveux  qui 
lui  restaient  en  arrière,  et  qu'il  avait  pris  l'habitude  de  ne  se 

*  Il  avait  passé  un  temps  de  sa  jeunesse  à  la  cour  de  Bithynie-  A  soa 
retour  à  Rome,  on  Taecusa  de  s'être  i^èté  et  soumis  au  vice  oriental  du 
roi  soa  b6te.  Ce  bruit  fut  très  répandu,  et  Cicéron  lui  donoa  créance.  Un 
jour  que  César  parlait  devant  le  sénat  en  faveur  de  la  fille  de  Nioomède, 
GicéroQ  lui  répondit  par  l'apostrophe  suivante  :  Remove  istmc^  oro  te;  gut»- 
doque  notHm  e$l  et  quid  itle  tihi  et  quid  ilti  tu  dederis.  (Suétone,  J,  César, 
S  49.) 


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DANS  U  SGULfTURB  327 

montrer  en  public  qu'avec  une  couronne,  récompense  de  ses  tîc- 
toires.  Peu  d'hommes  faisaient  usage  de  rraics  perruques,  si  ce 
n'est  quelques  jeunes  élégants,  toujours  arec  le  désir  de  sembler 
être  des  femmes.  Et  lorsque  (^aligaû,  très  fiché  d'être  dbauye,  les 
rencontrait,  il  leur  faisait  raser  la  tête  à  l'instant,  pour  les  désho- 
norer *. 

Si  les  hommes  se  servaient  rarement  de  faux  cheveux,  il  n'en 
était  point  de  même  des  fencunes,  et  leurs  poètes  les  plus  ahnés 
nous  disent  leurs  goûts  et  leurs  artifices.  On  ne  saurait  mieux 
feire  que  de  transcrire  ici  une  page  de  l'ouvrage  intéressant  de 
Dézobry*.  Voici  ce  que  raconte  à  un  visiteur  la  jeune  et  maliciease 
esclave  Napé  :  «  C'est  ici  que  nous  refaisons  chaque  matin  la  jeu- 
nesse de  notre  maîtresse.  Vous  croyez  que  la  i)elle  Paula  a  une 
belle  (Aevelure;  elle  en  a  plus  d'une,  comme  vous  voyez.  Ces  beaux 
cheveux,  d'un  blond  ardent,  viennent  de  la  Germanie,  et  sont 
vendus,  à  Rome,  dans  les  tavernes  d'H^cule  aux  Muses.  En  des- 
cendant, le  soir,  au  Champ^  les  fencunes  passent  là,  et  lorsqu'on  a  été 
belle,  et  qu'on  veut  l'êti^  ou  le  paraître,  il  est  difficile  de  résister 
à  cette  vue.  Il  nous  fallait  bien  du  temps  pour  coiffer  Paula,  cpaand 
elle  commença  de  vieillir,  pour  lui  ôter  ses  cheveux  blancs.  Mais 
depuis  qu'elle  est  chauve,  ces  coiffures  toutes  préparées,  qui  sont 
placées  sur  sa  tête  comme  un  ensque  (galeri),  abrègent  singulière* 
ment  la  besogne.  En  voici  de  plusieurs  sortes,  et  si  vous  êtes 
curieux  de  connaître  le  nom  de  ces  trois,  qui  sont  de  forme  élevée, 
vous  saurez  cpie  celle-ci  se  nomme  caHendrum,  cette  autre  ealan*- 
tica^  la  troisième  corymbium  ». 

Dans  le  Satyricon  de  Pétrone,  on  voit  que  le  jeune  Giton  eut, 
avec  d'autres,  par  plaisanterie,  la  tête  et  les  sourcils  rasés.  «  Une 
servante  de  Tryphène  emmena  Giton  dans  l'entre-pont  du  navire, 
et  orna  la  tête  du  pauvre  enfant  d*une  perruque  appartenant  à  sa 
maîtresse;  elle  tira  aussi  des  sourcils,  des  postiches  d'une  boîte  et 
les  ajusta  à  la  place  de  ce  qui  avait  été  rasé.  Ensuite  elle-même 
se  couvrit  d'une  perruque  moine  belle  que  celle  de  Giton,  qui  était 
Monde  3.  » 

ta  couleur  blonde,  jaune,  surtout  celle  d'un  rouge  ardent,  était 
préférée.  Quelquefois  n'achetant  pas  de  perruques,  on  se  contentait 
de  changer  la  teinte  de  ses  cheveux.  Tantôt  on  les  couvrait  d'une 
poudre  dorée,  ou  rouge,  de  cendre,  cinis,  que  fournissait  le  parfu- 
meur, nonuné  cinerarms.  Tantôt  on  les  teignait  avec  des  sucs  de 

*  Pulchros  et  comalos  quoties  sihi   occurrerent,   occipiio    raso   deturpebat. 
(Suétone,  m  Cnîigula.) 

*  Borne,  au  siècle  d'Auguste,  Paris,  1845,  t.  IV,  p.  3. 

"•  Imo  eommendatior  vulùus  enituit  quia  fiavicomum  corymhion  emt. 


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338  DE  U  REPRÉSENTATION  DE  LA  GUEVELURE  ET  DE  LA  BARBE 

plantes  dont  Pline  donne  le  nom  et  la  recette;  ou  encore,  on  les 
enduisait  de  pommades  :  «  Nos  femmes  se  couvrent  la  tête  d'on- 
guents pour  changer  leurs  cheveux  en  rouge  »,  dit  Caton  *.To\is 
ces  usages  étaient  ceux  des  femmes  galantes  ;  on  reconnaissait  les 
honnêtes  femmes  à  la  couleur  noire  de  leurs  cheveux. 

Par  des  citations,  on  pourrait  insister  sur  ces  usages  d*un  goût 
blasé,  d'une  mode  raffinée.  Ovide  nous  apprend  que  si  «  Von 
voulait  énumérer  les  modes  et  façons  d'arranger  la  chevelure  des 
belles,  on  compterait  plutôt  les  glands  d'un  vaste  chêne,  les  abeittes 
de  l'Hybla,  ou  les  bêtes  féroces  qui  peuplent  les  Alpes  ».  II  dit 
encore  que  la  fenmie  se  montre  à  nous  parée  de  la  belle  chevelure 
qu'elle  vient  d'acheter  {crines  emtt)^  et  pour  un  peu  d'argent  les 
cheveux  d'autrui  deviennent  les  siens;  elle  ne  rougit  pas  d'en  faire 
l'emplette  publiquement,  devant  Hercule  et  les  neuf  Sœurs.  Lui- 
même,  un  jour,  entrant  à  l'improviste  chez  sa  maîtresse,  celle-ci, 
dans  son  trouble,  mit  à  l'envers  sa  chevelure  postiche.  Turbida 
perversa  induit  illa  cornas^  et  il  ajoute  :  «  Puisse  cet  opprobre  (de 
la  perruque)  n'être  réservé  qu'aux  filles  du  Parthel  Un  animal 
mutilé,  un  champ  sans  verdure,  une  vigne  sans  feuilles,  sont  des 
choses  hideuses  :  une  tête  chauve  ne  l'est  pas  moins.  » 

On  ne  peut  se  lasser  de  consulter,  sur  ces  usages,  Ovide,  qui  les 
a  tant  vus  de  ses  yeux,  et,  sans  doute,  conseillés,  dirigés.  S'adres- 
sant  à  une  jeune  fille  qui  a  perdu  ses  cheveux  par  les  tortures 
qu'elle  leur  a  fait  subir,  il  lui  dit  :  «  Us  étaient  aussi  flexibles  que 
le  duvet;  combien  de  fois,  hélas!  ils  ont  été  mis  par  toi  à  la  torture; 
combien  de  fois,  ils  subirent  patiemment  le  fer  et  le  feu,  pour  se 
plier  en  tresses!  » 

Heu  mala  vexatœ  quanta  tulere  comœ! 
Quam  se  prœbuerunt  ferro  patienter  et  igni, 
Ut  fieret  torto  naxUis  orbe  sinus. 

Et  lorsqu'à  force  de  blesser  sa  chevelure,  elle  l'aura  perdue,  U 
faudra  réparer  sa  perte.  «  La  Germanie  t'enverra  des  cheveux 
d'esclave  vaincue,  se  chargera  de  ta  parure.  Et  quand  tu  entendras 
vanter  la  beauté  de  tes  cheveux,  en  rougissant  tu  rediras  :  C'est 
je  ne  sais  quelle  Sicambre,  que  l'on  admire  en  moi  I  » 

0  quam  sxpe  comas  aliquo  mirante  rudebis; 

Et  dices  :  Emta  nunc  ego  merce  probor  ! 

Nescio  quam  pro  me  hudat  nunc  iste  Sycambram  >. 

^  Nostrse  fœminœ  capillum  cinere  onguebant  ut  rutilus  esset  crinis,  {In  Origi' 
nibus,) 
^  Les  Amours,  élégie  III.  —  Pauvre  poète!  Léger  sans  doute,  mais  qui  a 


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DANS  U  SCULPTURE  329 

Où  ne  citera  pas  ici  les  vers  si  connus  et  brûlants  comme  un 
fer  chaud,  où  Juvénal  nous  montre  Messaline,  s*échappant  du  palais 
impérial,  la  nuit,  déguisée  par  une  perruque  jaune,  pour  se  rendre 
dans  des  bouges  infâmes,  d'où  elle  sortait  lasse  et  non  assouvie. 
Suétone  nous  apprend  que  Caligula  aussi  parcourait  les  mauvais 
lieux,  la  nuit,  affublé  d'une  perruque  pour  cacher  la  perte  de  ses 
cheveux;  et  il  nous  dit  qu'Othon  avait  une  perruque  arrangée  avec 
tant  d'art,  qu'on  ne  s'en  apercevait  pas  ^ 

Toutes  ces  choses,  ou  infâmes  dans  leur  but,  ou  futiles  dans 
leur  fin,  comme  l'est  la  coquetterie  des  femmes  en  proie  à  l'oisiveté, 
au  luxe  et  à  la  satiété,  durèrent  longtemps  dans  la  société  romaine, 
entre  la  république  finissante  et  les  premiers  siècles  de  l'empire. 
Et  lorsque  le  christianisme  parut  pour  refaire  le  monde  épuisé, 
il  trouva  tout  cela  devant  lui.  De  partout,  les  Pères  de  l'Église 
s'élevèrent  contre  les  abus,  contre  les  coutumes  qui  dénaturaient 
la  figure  humaine.  Il  nous  suflira  d'en  citer  un.  Nous  choisissons 
Tertullien,  éloquent  et  vrai,  qui  a  tout  vu,  tout  mesuré.  Au  livre  II, 
chap.  VI,  de  sa  «  Toilette  des  femmes  »,  de  Cultu  fœminamm,  il  dit  : 
a  Qu'elles  se  couvrent  la  tête  de  cheveux  tissés,  ayant  la  forme 
d'un  casque,  qui  descend  derrière  le  cou...  qu'on  les  voit  déguiser 
la  couleur  de  leurs  cheveux  en  jaune,  comme  si  elles  avaient  honte 
de  leur  pays  et  souffraient  de  n'être  pas  Germaines  ou  Gauloises... 
qu'elles  se  servent,  pour  changer  la  patrie  de  leur  chevelure,  de 
teintures  et  d'onguents  nuisibles  à  leur  cerveau  [et  cerebro  per- 
mci€m)y  tandis  que  l'air  et  le  soleil  devraient  être  le  seul  moyen 
d'entretenir  et  d'orner  leurs  cheveux.  » 

Si  l'on  examine  les  statues  et  les  bustes  romains,  on  voit  quel  a 
été  l'usage  dominant  à  diverses  époques.  Sylla,  Pompée,  Brutus» 
CatOD,  Jules  César,  Lépide,  Cicéron,  Mécène,  ont  le  visage  com- 
plètement rasé.  Suétone  nous  a  dit  qu'Auguste  se  soumettait 
chaque  jour  au  rasoir.  Au  Louvre,  six  têtes  du  premier  empe- 
reur sont  sans  barbe,  sept  de  Tibère,  deux  de  Néron,  six  de 
Commode,  et  d'autres  de  Claude,  de  Caligula,  Othon,  Vespasien, 
Trajan,  etc.  Plus  tard,  les  têtes  ont  de  la  barbe,  surtout  à  partir 
d'Hadrien,  et  cette  barbe  est  à  boucles  plus  ou  moins  abondantes, 


expié  si  loDgaement  ses  légèretés.  Exilé  par  Auguste  sur  une  terre 
lointaine,  barbare  et  presque  inconnue,  il  est  mort  inconsolé,  et  quand 
Catherine  de  Rnssie,  visitant  son  empire,  a  recherché  sa  tombe,  on  n'a  pu 
la  trouver. 

*  Galericulo  capiti  propter  raritatem  capillorum,  adaptaio  et  annexa  ut  nemo 
éignoiceret,  —  Chaque  jour,  il  se  faisait  raser  le  visage,  et  frotter  ensuite 
avec  du  pain  détrempé,  pour  empêcher  sa  barbe  de  repousser.  (Suétone, 
OtÂo,  12.) 


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33a  DE  U  REPRÉSENTATION  DE  Lk  CHEVELURE  ET  DE  U  BARBE 

et  ressemble  à  nos  barbes  actuelles.  A  plus  forte  raison,  lorsque 
les  empereurs  furent  étrangers  à  l'Italie,  proclamés  par  leurs 
légions,  ils  voulurent  conserver  leur  barbe.  Quant  à  la  chevelure, 
toujours  elle  a  eu  la  proportion  et  les  arrangements  que  l'on  a 
représentés  dans  la  sculpture  grecque,  et  qui  sont  devenus  en 
quelque  sorte  la  règle  pour  notre  Europe  actuelle. 

Lorsque  l'empire  romain  d'Occident,  longtemps  menacé  et  attaqnè 
sur  ses  frontières,  fut  envahi,  puis  vaincu  par  les  peuples  qui  fon- 
dèrent peu  à  peu  les  nations  modernes  de  l'Europe,  les  nouveaux 
venus,  à  demi  barbares,  conser\'èrent  longtemps  tout  leur  appardi 
pileux.  Déjà  César  avait  désigné  une  partie  de  la  Gaule  par  le  nom 
de  Gallia  comata.  Occupés  à  s'établir,  n'ayant  ni  loisir  ni  le  soin 
de  leurs  personnes,  ils  restèrent  incultes;  et  leurs  longs  cheveux 
avec  leur  grande  barbe  furent  un  signe  de  force  et  de  puissance, 
au  milieu  des  populations  de  l'Italie.  Plus  tard,  on  le  sait,  il  y  eut 
de.^  rois  chevelus,  et  quand  on  voulut  se  débarrasser  d'un  prince 
de  sang  royal,  on  le  faisait  raser.  Cet  usage  des  longues  chevelures  se 
ûiaintint  longtemps,  et  l'on  en  peut  suivre  le  règne  et  les  variations 
dans  les  peintures  et  dessins  intéressants  du  moyen  âge.  A  une 
date,  les  armes  de  guerre,  ce  qui  couvrait  la  tête  et  même  le  visage 
(la  visière  et  le  casque),  obligèrent  à  diminuer  la  chevelure  et  la 
barbe;  et  plus  tard  encore  quand  la  civilisation  reparut,  on  revînt 
aux  coutumes  de  l'ancienne  Italie. 

A  l'époque  de  la  renaissance,  les  proportions  de  la  barbe  et 
des  cheveux  étaient  modérées  comme  on  peut  le  voir  par  le  portrait 
de  François  !•'  du  Titien.  On  a  cru  que  ce  roi  s'était  fait  retrancher 
les  cheveux,  à  la  suite  d'une  blessure  accidentellement  reçue  à 
la  tête;  mais  tous  les  Médicis  sont  arrangés  ainsi,  et  l'usage  était 
alors  général  de  sacrifier  une  partie  de  ses  cheveux  et  de  sa 
barbe  *. 

Vers  ce  même  temps,  on  commença  aussi  à  morceler  ou  à  par- 
tager la  barbe.  Lorsque  les  Romains  prirent  l'habitude  de  la  con- 
server, ils  la  portèrent  sur  le  visage  entier,  ainsi  qu'on  le  constate 

^  On  peut  examiner  les  bustes  et  les  portraits  de  recelé  florentine.  Les 
cheveux  sont  oourts  et  le  visage  est  entièrement  rasé  chez  Gosnae  le  Vieux, 
chez  Pierre  de  Médicis,  Laurent  le  Magnifique,  Julien  de  MédiciB.  —  Avec 
les  dieveux  courts,  la  barbe  est  émoodée  et  les  moustaches  sont  séparées 
chez  Gosme,  premier  duc  de  Toscane,  François  de  Médicis,  Gosme  II.  Jean 
de  Médicis,  dit  des  bandes  noires,  n'a  que  des  moustaches.  —  Au  dix-septièise 
siècle,  on  voit  des  perruques,  tantôt  avec  des  moustaches  seules,  chei 
Cosme  III,  tantôt  avec  le  visage  tout  rasé,  chez  Jean-Gaston  de  Médicis, 
dernier  prince  de  cette  maison. 


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DAlfS  U  SCULPTURE  331 

sur  les  statues  et  les  bustes  antiques  ^  Si  ki  lèvre  supérieure  est 
coaTerte  de  ce  que  nous  appelons  Us  moustaches,  celles-ci  se  con- 
ibudent  avec  la  barl»  de  la  figure.  Mais  au  seizième  siècle  et  sur- 
tout au  dix-septième,  on  rasa  les  joues  et  Ton  porta  les  moustaches 
tanlM  seules,  tantdt  avec  une  houpe  de  paiis^n  menton.  Cet  usage 
lut  une  chose  moderne,  adoptée  par  des  personnages  éminents  ^, 

Peut-être  les  premières  perruques  et  les  cheveux  postiches  vin- 
ient4ls  d'Italie?  Le  mot  perruque  hiinoiême  est  italien  :  parrueha. 
Le  roi  de  France  Henri  II,  ayant  perdu  ses  cheveux,  fit  adapter,  en 
dedans  de  sa  barrette,  des  cheveux  faux  ^  ne  se  découvrait  jamais 
même  à  la  cour;  ce  qui  semble  prouver  qu'à  ce  moment  on  ne  se 
servait  pas  de  perruque  en  France.  On  a  dit  que,  dès  1518,  Jean, 
duc  de  Saxe,  commanda  une  perruque  à  Nuremberg;  que  les  femmes 
de  la  cour  d'Angleterre  en  portaient  au  seiâème  siècle,  et  que  kt 
reîce  Elisabeth  en  avait  une  bkmde,  dont  elle  se  servait  à  Fâge  de 
soixante-cinq  ans.  On  dit  que  notre  roi  Louis  XIII,  ajrant  perdu 
ses  cheveux  vers  1620,  adopta  l'usage  d'une  perruque  longue;  ce 
qui  est  certain,  c'est  que  de  ce  tempe  date  Temploi  des  larges, 
grandes  et  complètes  peimqucs  qui  ne  sont  plus  des  postiches, 
pour  remédier  à  la  calvitie,  mais  des  sortes  de  casques  que  Ton  se 
met  sur  la  tète  préalablement  rasée. 

La  coutume  de  raser  le  cuir  chevelu  paraît  n*avoir  ensté  aupa- 
ravant que  dans  les  pays  très  chauds,  en  Egypte,  en  Arabie,  en 
Turquie.  Ailleurs,  lorsqu'on  mettait  des  cheveux  pour  remplacer 
ceux  que  la  maladie  ou  l'âge  avaient  fait  tomber,  on  les  ajoutait  à 
ce  qui  était  resté,  au  moyen  de  postiches  qui  n'étaient  pas  une 
perruque  complète.  Au  dix-«eptième  siècle,  c'est  l'usage  turc  qui 
reparaît;  on  rase  de  près  le  cuir  chevelu,  et  on  met  dessus  la  per- 
ruque, qui  y  adhère  avec  du  blanc  d'oeuf  ou  de  l'ichthyocolle;  la 
perruque  remplace  le  turban.  La  mode  a  fait  ici  ce  qu'une  hygiène 


*  Voy.  les  têtes  de  Caracalla,  Septime  Sévère,  Lucius  Verus,  Marc  Aurèle, 
Hadrien,  Aurélien,  Antonin,  etc. 

2  Oq  trouve  la  moustache  et  la  houpe  che^  Itichekeu,  diez  Mavarin,  Leld- 
^ier,  Jacques  de  Thou,  etc.  Beaucoup  de  portraits  de  Vaû-I>3fCk  et  autres 
Holludais  sont  ainsi  et  môme  celui  de  Descartes.  Un  buste  du  grand 
Condé  a  les  moustaches  seules  ;  une  statue  de  Louis  XIII  a  la  moustache  et 
la  houpe.  A  partir  de  Louis  XIV,  le  visage  est  rasé  entièrement,  chez  lui 
d'abord,  et  chez  ceux  de  son  temps  :  Mansart,  Colbert,  Boileau,  etc.  Et  le 
même  usage  persiste  au  dix-huitième  siècle,  ainsi  que  le  montrent  les 
bofitesdeDirffro^,  Bufftm,  J.-J.  Rousseau,  VolUire^  Wasinghton,  Frankiin,  etc. 
EuÛQ  plus  tard  se  fit  uu  nouveau  morcellement  de  la  barbe,  tes  favoris,  qui, 
de  nos  jours,  se  partagent  avec  les  moustaches  la  faveur  générale.  Napo- 
léon I""  a  eu  le  visage  entièrement  rasé,  comme  J.  César  et  les  premiers 
empereurs  romains. 


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332     DE  LA  REPRÉSENTATION  DE  LA  CHEVELURE  ET  DE  LA  BARBE 

douteuse  avait  fait  autï'efois.  L'esprit  humain  a  des  visées  étranges. 

Non  seulement  la  cour  et  les  seigneurs  adoptèrent  les  perruques, 
mais  l'usage  s'étendit  parmi  les  officiers  d'administration,  les  finan- 
ciers, les  magistrats,  les  gens  de  justice,  les  universitaires,  les 
médecins  de  robe  longue,  que  bientôt  les  chirurgiens  obtinrent  la 
permission  d'imiter,  et,  à  leur  suite,  les  apothicaires,  les  barbiers; 
même  tous  les  clercs,  élèves  de  l'Université,  encombrèrent  leur 
personne  et  leurs  bancs  d'étude  de  ce  superflu  de  la  toilette.  La 
grande  perruque  fut  une  distinction  indispensable  entre  le  peuple 
et  ce  qui  était  au-dessus,  de  la  même  façon  que  l'épée  désigna 
longtemps  le  gentilhomme,  ou,  à  Rome,  l'anneau,  le  chevalier. 
Aussi  les  coiffeurs  furent-ils  nombreux.  Il  y  avait  quarante-huit 
charges  de  coiff'eurs  suivant  la  cour^  et  à  la  mort  du  grand  roi,  la 
corporation  des  barbiers  comptait,  à  Paris,  huit  cent  cinquante 
membres.  L'histoire  a  conservé  le  nom  de  Binette^  qui  avait  Thon- 
neur  de  coiffer  Louis  XIV. 

Chacun  avait  plusieurs  perruques.  Le  nombre  de  celles  du  roi  a 
dû  être  considérable.  Plusieurs  coûtaient  au-delà  de  1000  livres, 
avant  qu'un  coiffeur  eût  imaginé  de  les  monter  sur  crêpe,  ce  qui 
permit  de  diminuer  la  quantité  de  cheveux  employés.  Il  y  en  avait 
qui  pesaient  jusqu'à  3  et  4  livres.  On  raconte  qu'un  chirurgien  de 
de  Paris,  nommé  Brasdor,  ayant,  le  soir  de  ses  noces,  une  superbe 
perruque  faite  pour  la  circonstance,  faillit  mourir  pendant  le  repas, 
tant  elle  était  serrée  et  collée  sur  sa  tête. 

Sous  la  régence  du  duc  d'Orléans,  on  commença  à  poudrer  les 
cheveux,  et  de  cet  usage  il  suivit  qu'on  diminua  les  perruques, 
d'abord  parce  qu'elles  étaient  coûteuses,  ensuite  parce  que,  selon 
une  règle  générale,  une  mode  en  déplace  une  autre.  La  poudre  fit 
concurrence,  non  tout  à  fait  aux  postiches,  mais  à  leur  ampleur  : 
leur  volume,  leurs  boucles,  s'amoindrirent  peu  à  peu;  on  rassembla 
les  cheveux,  faux  ou  vrais  sur  les  tempes,  principalement  derrière 
la  nuque,  et  on  emprisonna  cette  sorte  de  chignon  dans  la  ôourse 
à  perruque^  imitant  peut-être  la  résille  par  laquelle  on  obtenait, 
en  Egypte,  la  chevelure  quadrillée. 

Toutes  les  têtes  furent  poudrées,  d'hommes,  de  femmes.  Les 
premiers  continuèrent  de  se  raser  le  visage  *,  et  grâce  à  ce  so\n,  à 
la  poudre  qui  cachait  l'âge  des  cheveux,  à  une  légère  coloration  des 
joues,  la  vieillesse  devint  une  chose  inconnue.  Regardez  ces  jolies 

<  Comme  dans  Tancienne  Egypte,  en  France,  pendant  presque  deux 
siècles,  on  a  rasé  entièrement  le  visage  en  môme  temps  que  l'on  portait 
perruque.  N'est-il  pas  étrange  que  cette  coutume  ait  été  suivie  deux  fois, 
à  une  telle  distance  de  lieux  et  de  temps?  Pourquoi  faire  tomber  toute  la 
barbe,  quand  on  met  sur  la  tête  de  faux  cheveux  ? 


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Dans  u  sgulpturjs  333 

têtes  du  dix-huitième  siècle,  pastels  ou  portraits  peints,  elles  res- 
tent toujours  jeunes.  Pourvu  que  le  corps  ait  gardé  un  peu  de  sa 
souplesse,  l'homme  ne  vieillit  pas,  et  il  a  Tagrément  de  quitter  ce 
monde,  avec  une  apparence  de  légèreté  de  son  corps  qui  imite 
celle  de  son  esprit. 

Les  femmes  ne  furent  pas  moins  habiles  ni  moins  changeantes 
que  les  hommes.  Elles  mirent  sur  leur  visage  de  la  poudre,  dea 
mouches,  du  fard;  elles  ajoutèrent  à  leurs  cheveux  des  cheveux 
étrangers  et  y  mêlèrent  des  fleurs,  des  rubans,  des  dentelles,  des 
plumes  en  panaches  ;  on  éleva  sur  leur  tète  des  édifices  à  plusieurs 
étages,  qui  exigèrent  des  sortes  d'architectes  habiles  autant  que 
nombreux.  L'ancienne  corporation  des  perruquiers  devint  insuffi- 
sante. Il  se  forma  des  coiffeurs  pour  dames;  et,  en  1765,  l'un 
d'eux,  Legros,  publia  le  code  du  nouvel  art  avec  vingt-huit  es- 
tampes. Alors  les  perruquiers,  qui  étaient  en  possession  de  coifler 
les  dames,  firent  prononcer  une  amende  contre  plusieurs  des  nou- 
veaux venus.  Ceux-ci  répliquèrent  par  un  mémoire  contre  les 
maîtres  barbiers,  perruquiers,  baigneurs,  étuvistes,  et  déclarèrent 
que  Fart  libéral  de  la  coiffure  est  sur  le  même  rang  que  celui  du 
poète,  du  peintre  et  du  statuaire  ;  de  là  procès.  L'autorité  inter- 
vint, et  une  délibération  en  faveur  des  nouveaux,  rendue  à  Ver- 
sailles et  enregistrée  au  Parlement,  agrégea  six  cents  coiffeurs 
pour  dames  à  la  communauté  des  barbiers;  puis,  un  peu  après,  un 
arrêt  du  conseil  défendit  aux  coiffeurs  non  agrégés  de  mettre  sur 
leur  enseigne  :  Académie  de  coiffure. 

C'est  assez  sur  ce  point.  Notre  intention,  qui  était  sérieuse,  a  été 
de  considérer  la  chevelure  chez  les  peuples  anciens.  Si  nous  avons 
dit  quelque  chose  des  usages  modernes,  c'est  uniquement  afin  de 
tracer  un  cadre  complet  de  la  question  des  cheveux.  Nos  descrip- 
tions suffisent  pour  que  nous  puissions  en  faire  sortir,  à  présent, 
des  réflexions  générales  et  une  conclusion  qui  sera,  nous  l'espé- 
rons, la  justification  de  nos  recherches. 

Voici,  en  note,  les  noms  de  coiffures  usitées  au  dix-huitième 
siècle,  en  France  *. 


'  Depuis  la  mort  de  Louis  XIV  jusqu'en  1760,  la  coiffure  des  femmes  fut 
basse  et  assez  modérée.  L'exagération  commença  ensuite.  On  fit  des  coif- 
fures au  parterre,  au  parc  anglais,  au  sentiment,  à  la  puce,  à  fasiatique,  à  la 
candeur,  à  la  frivolité,  au  berceau  d'amour,  à  la  crècfie,  à  la  mappemonde,  à  la 
Minerve,  à  la  Flore,  etc.  Celle  à  la  hérisson  eut  un  grand  succès.  A  son  arrivée 
en  France,  Marie-Antoinette  fit  adopter  la  chevelure  à  la  dauphine,  relevée 
sur  le  front  et  ayant  l'aspect  d'une  queue  de  paon.  A  dater  de  1780,  les 
femmes  abandonnèrent  la  coiffure  montante,  mirent  des  bonnets  et  firent 
arranger  leurs  cheveux  en  catogan,  à  la  conseillère,  etc.  Puis  on  porta  des 


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334     DE  U  REPRÉSENTATION  DE  LA  CHEVELURE  ET  DE  LA  BARBE 

VI 

RÉFLEXICmS  lET  CONCLUSION 

La  femme  a  des  cheveux  plus  longs  que  ITiomme  et  point  de 
tarbe.  La  nature  ayant  à  disposer  pour  les  deux  sexes  d*une  quan- 
tité à  peu  près  égale  de  poils,  les  a  rassemblés  tous  dessus  la  tèle 
de  la  femme  et  les  a  disséminés  à  la  surface  du  corps  de  ITiomme. 
Même  on  voit  des  hommes  très  velus  perdre  leurs  cheveux  de 
bonne  heure,  comme  si  le  corps  ne  pouvait  entretenir  qu'une  cer- 
taine quantité  d'appareil  pileux.  La  femme  n'a  donc  point  de  barbe 
en  aucune  région  du  globe,  et  toujours  il  en  a  été  ainsi,  dès  son 
conmiencement,  dans  le  temps  même  où  elle  eut  besoin  de  cacher 
une  part  de  sa  nudité  avec  sa  chevelure  qui  était  son  seul  vête- 
ment. Et  ce  signe  lui  est  si  particulier  et  la  caractérise  à  tel  point, 
qu^il  se  montre  dès  l'enfance  et  avant  qu'un  autre,  amené  parla 
puberté,  le  développement  des  seins,  ait  fait  reconnaître  son  sexe. 

L'appareil  pileux  entier  fait  partie  d'un  groupe  d'organes  que 
de  Blainville  a  appelés  phaiières.  Presque  morts,  n'ayant  de  \ie 
que  par  leur  racine  qui  plonge  dans  la  peau,  ces  pbanères  se  con- 
servent indéfiniment  sans  altération,  à  cause  même  de  leur  absence 
de  vie.  De  substance  presque  cornée,  ils  varient  de  forme  et  cons- 
tituent tous  les  poils  si  divers  des  animaux,  les  plumes,  les  bois,  les 
cornes,  les  sabots,  les  ongles,  etc.,  et  autres  parties  visibles  dans 
toute  la  série  zoologique.  Chose  surprenante,  la  nature  qui  en  a  fait 
un  objet  de  distinction  entre  les  sexes  n'a  pas  donné  les  plus  beaux 
toujours  à  la  femelle.  Chez  le  cerf,  l'antilope  et  d'autres,  le  mâle 
seul  a  des  bois;  le  coq,  le  faisan,  ont  des  plumes  plus   belles  et 
plus  grandes  que  les  poules;  parce  que,  sans  doute,  en  même  temps 
qu'elle  en  faisait  un  signe  distinctif  entre  les  sexes,  la  nature,  iné- 
puisable en  ressources,  s'en  servait  comme  d'un  moyen  de  force  et 
de  puissance,  et  qu'elle  a  attribué  au  mâle  la  mission  de  protéger, 
de  défendre  la  couche  et  son  produit.  Cette  seconde  loi  se  retrouve 
dans  l'espèce  humaine;  et,  au  sens  vrai,  la  barbe  qui  est  un  carac- 
tère de  Thomaie,  est  un  signe  naturel  de  sa  force.  A  côté  de  lui,  la 
femme  est  sans  arme;  mais  sa  chevelure  lui  est  un  ornement  gra- 
cieux, un  moyen  de  charme  que  l'homme,  son  compagnon,  a  ap- 
précié, même  en  ces  pays  ou  Absalon  et  Samson  avaient  de  si 

chapeaux  de  paille  à  la  manière  des  villageoises  et  à  l'exemple  de  Marie- 
Antoinette,  à  TrianoQ.  (Voy.  M.  do  Goncourt,  la  Femme  au  dix-hiniiè^ne 
siècle.) 


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DANS  U  SCULPTURE  335 

grandes  chevelures.  Saint  Paul  a  dit  :  «  Si  une  femme  a  de  longs 
cheveux,  c'est  une  gloire  pour  elle.  »  Darwin  a  cité  ce  passage 
dans  son  livre  où  il  tend  à  prouver  que  Tbomme  descend  des  ani- 
maux '  ;  après  avoir  cessé  d'être  anglican^  étant  resté  Anglais,  il 
s'était  souvenu  d'avoir  lu  les  Évangiles. 

A  la  suite  de  ces  remarques,  qui  ne  font  que  constater  une  loi 
natorelle,  dont  l'art  a  tenu  compte  toujours  et  partout,  on  peut  en 
placer  une  autre  qui  intéresse  l'histoire  des  civilisations. 

Plus  les  peuples  ont  été  primitifs,  plus  ils  ont  suivi  des  cou- 
tumes singulières,  ccHnpUquées,  s'écartant  de  la  nature.  Et  conune 
il  a  fallu,  pour  soumettre  les  populations  à  ces  coutumes,  des 
motifs  plausibles,  ojfi  a  invoqué  des  causes  d'hygiène,  sur  lesquelles 
la  religion  et  la  loi  se  sont  appuyées.  Telle  est  la  source  des  umges 
natiauaux^  qui  ne  sont  point  partiels,  changeants,  mais  étendus 
et  fixes.  Telle  a  dû  être  l'origine  des  perruques  en  Egypte,  et  cer- 
tainement celle  des  turbans  dans  l'islamisme;  et  aussi  la  défense 
de  manger  du  porc,  de  boire  du  vin,  et  la  circoncision  à  laquelle 
le  divin  fondateur  du  christianisme  a  été  soumis,  comme  à  une 
première  passion. 

D'une  manière  générale,  on  peut  dire  que  toutes  ces  coutumes 
ont  été  inutiles.  L'hygiène  vraie  consiste  non  pas  à  interdire,  mais 
à  régler  l'usage  du  vin,  des  viandes  et  de  toutes  choses;  non  pas 
à  raser  la  tète  pour  la  couvrir  d'uae  enveloppe  équivalente,  soit 
en  cheveux,  soit  en  laine.  Comment  se  pourrait-il  que  la  nature 
nous  eut  donné  des  cheveux  s'ils  eussent  été  nuisibles?  Est-ce  que 
les  n^res,  les  Mexicains,  les  Brésiliens  ne  vivent  pas  sous  le  soleil 
sans  perruques,  sans  turbans?  Il  y  a  tant  d'autres  moyens  de  se 
couvrir,  de  se  préserver  des  rayons  solaires  I  On  ne  voit  pas  que 
les  Anglais,  étahlis  depuis  longtemps  dans  l'Inde,  se  soient  mis  k 
se  couvrir  de  turbans,  comnte  les  Hindous  mahométans  leurs  sujets. 
Déjà  en  Turquie,  en  Egypte,  des  mahométans  se  contentent  de  la 
calotte  ou  du  fez.  On  ne  saurait  dire  si  le  turban  n'a  pas  fait  autant 
de  mal  à  la  santé  que  de  bien,  et,  sans  aucun  doute,  si  la  croyance 
on  Mahomet  disparaissait,  les  populations,  abandonnant  le  turban, 
ne  se  porterîùent  pas  plus  mal.  Mais  en  ce  pays  et  en  cette  religion 
^001  demeure  et  est  immobile.  La  religion  défend  tout,  excepté 
deux  choses  :  la  guerre  et  la  polygamie.  La  guerre  est  un  fléau 
partout;  la  polygamie  n'a  pas,  même  en  ces  lieux,  une  cause  et 
oae  excuse  véritables  dans  la  physiologie  humaine,  pas  plus  que 
1*  perruque  ou  le  turban  n'en  ont  dans  l'hygiène,  et,  il  faut  le  dire, 
^e  la  circoncision  n'en  a  eu  autrefois  en  Judée. 

^  Jkictndance  de  Pkomme, 


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336  DE  LA  REPRÉSENTATION  DE  U  CHEVELURE  ET  DE  U  BARBE 

A  mesure  que  les  civilisations  se  sont  améliorées,  elles  se  sont 
débarrassées  des  coutumes  inutiles  et  gênantes.  Dans  la  Grèce,  à 
Rome,  on  a  retranché  aux  cheveux  ce  qui  nuit  à  la  commodité  de 
la  vie;  on  a  rasé  la  barbe,  ou  on  Ta  tenue  à  une  longueur  modérée; 
et  quand  l'état  moderne  des  choses  s'est  assis,  on  est  revenu  à 
cette  méthode,  qui  est  à  la  fois  conforme  à  la  nature  et  à  l'aisance. 
Du  système  pileux,  il  faut  bien  retrancher  ce  qui  serait  superflu 
et  nuisible,  comme  on  le  fait  pour  les  ongles,  autre  phanère  qui 
est  du  même  ordre.  Excepté  en  Orient,  où  rien  ne  change  et  où 
les  soins  de  propreté  sont  moins  faciles,  surtout  moins  recherchés, 
on  ne  laisse  plus  pousser  tous  ses  cheveux  avec  toute  sa  barbe; 
chacun,  ayant  le  soin  de  sa  personne,  choisit  ce  qui  lui  convient. 
Il  y  a  des  barbes  qui  sont  jolies,  d'autres  belles  ;  on  les  conserve 
pour  l'ornement.  Il  y  a  des  visages  dont  le  type  mal  fait  gagne  à 
être  en  partie  caché.  Mais  rarement,  en  Occident,  on  cultive  son 
appareil  pileux  dans  tout  son  développement.  Ceux  qui  conservent 
une  barbe  exubérante  en  ont  de  la  gêne,  au  moins  quand  ils  pren- 
nent leurs  repas.  Pour  l'ornement  qu'elle  apporte  lorsqu'elle  est 
modérée  et  taillée  avec  art,  on  ne  peut  le  nier  tout  à  fait,  quoi- 
qu'il soit  vrai  que  celte  couverture  pileuse  masque  toujours  un  peu, 
non  seulement  la  régularité,  mais  la  finesse  des  traits.  Un  visage 
de  femme  est  plus  fin  et  plus  gracieux  que  celui  d'un  homme  ;  et 
s'il  y  a  de  très  beaux  portraits  d'hommes  ayant  leur  barbe,  il  y  en 
a  de  plus  exquis  où  elle  est  absente  *. 

Avec  le  progrès  que  doivent  faire  les  mœurs,  en  nous  approchant 
sans  cesse  de  ce  qui  est  naturel,  on  a  bien  de  la  peine  à  comprendre 
l'usage  qui  a  régné  en  France  et  en  Europe  pendant  presque 
deux  siècles.  A  quoi  servait-il?  il  paraît  que  notre  grand  Descartes 
trouvait  que  la  perruque  était  utile  à  sa  santé.  Vivant  sous  le  ciel 
froid  et  humide  de  la  Hollande,  élevé  dans  cette  coutume  qu'U 
retrouvait  partout  autour  de  lui,  plus  occupé  d'ailleurs  aux  grands 
problèmes  de  la  pensée  qu'aux  détails  de  la  toilette  de  son  corps» 
il  a  pu  croire  avantageux  de  se  préserver  du  froid  par  l'enveloppe 
des  faux  cheveux,  et  n'avait  point  deviné  que  plus  tard,  en  notre 
temps,  tout  le  monde  se  garantirait  avec  moins  de  frais  et  de  gêne, 
contre  le  froid  humide,  avec  un  bonnet  plus  ou  moins  fourré  silr 

*  Pour  terminer  ces  comparaisons,  que  l'on  visite,  au  Louvre,  les  gale* 
ries  de  sculptures  grecque,  et  romaine,  apr^s  avoir  examiné  les  produits 
d'Egypte  et  d'Assyrie,  et  l'on  apercevra  quelle  a  été  la  différence  d'entente 
de  la  chevelure  et  de  la  barbe,  parmi  les  nations  anciennes.  L'on  recon* 
naîtra  que  Tart  gréco- romain  a  figuré  ces  parties  avec  une  modération  plus 
simple,  plus  naturelle  et  plus  élégante,  môme  chez  la  femme,  et  que  o& 
qu'il  a  fait  est  resté,  pour  nous  encore,  la  perfection  jointe  à  la  vérité. 


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DANS  U  SCULPTURE  337 

la  tète,  et,  au  besoin,  avec  un  mouchoir  de  laine  ou  de  soie  autour 
da  cou  *. 

Et  cet  usage  étrange  de  la  grande  perruque  a  été  cause  qu'à 
partir  de  Louis  XIV,  on  a  cessé  de  porter  des  casques  à  la  guerre. 
Les  Valois  en  ont  eu  tous;  Henri  IV,  si  alerte  et  si  dispos  de  son 
corps,  combattant  d'abord  pour  sa  couronne,  et  ensuite  pour  la 
grandeur  de  la  France,  a  été  le  dernier  roi  casqué.  Son  petit-fils, 
Louis  le  Grand,  ne  pouvait  mettre  un  casque  sur  des  perruques  à 
grandes  boucles  frisées.  Lorsqu'il  se  rendait  à  l'armée,  il  avait  un 
chapeau  de  feutre,  orné  de  plumes  qui  se  mêlaient  à  ses  faux  che- 
veux; il  y  allait  en  carrosse,  comme  à  un  rendez-vous  de  chasse, 
avec  sa  cour,  suivi  des  coifleurs  de  service  qui  faisaient  partie  de 
sa  maison. 

La  seule  explication  à  donner  de  l'usage  des  perruques  a  été  la 
mode,  ce  Protée  qui  n'est  point  une  chimère,  puisqu'il  crée  et 
dérore  sans  cesse.  Parmi  les  coutumes,  il  y  en  a  de  deux  sortes, 
celles  qui  durent  et  qui  pour  cela  même  peuvent  être  appelées  natio- 
nales, comme  les  coiflures  en  Egypte  et  en  Asie,  puis  celles  que  la 
mode  fût  naître  et  emporte. 

L'addition  de  cheveux  faux  chez  les  chauves  a  été  un  usage  de 
tous  les  temps  sans  doute,  qui  sera  conservé  parce  qu'il  remédie  à 
un  mconvénient  vrai.  Tout  le  reste,  la  variété  des  arrangements 
des  cheveux  et  de  la  barbe  a  été  une  affaire  de  fantaisie  momen- 
tanée. Et  dans  ce  cercle,  il  faut  mettre  le  désir,  chez  la  femme,  de 
plaire,  de  rester  ou  de  paraître  jeune,  afin  d'inspirer  ou  de  retenir 
I  amour.  Cela  est  un  besoin  naturel  au  fond,  mais  aiguisé  et  défiguré 
par  l'oisiveté  et  le  luxe.  Aussi  l'effet,  ici,  ne  dure-t-il  pas  des  siècles, 
mais  un  temps  court,  des  instants,  suivant  le  degré  de  raffinement 
auquel  on  est  parvenu.  11  n'y  a  rien  à  dire  contre  ces  usages,  rien 
ue  les  empêchera  de  se  succéder  à  l'infini,  en  tous  les  temps,  en 
tous  les  pays.  Les  sauvages  eux-mêmes  ont  les  leurs.  11  vaut 
mieux  chercher  à  faire  tomber  les  coutumes  nationales  établies 
iaussemeot  sur  une  hygiène  trompeuse. 

Au  reste,  en  dehors  de  l'islamisme  où  la  religion  les  conserve, 
riles  ont  à  peu  près  partout  disparu,  et  l'on  en  est  revenu  à  ce  qui 
est  simple,  utile  et  vrai.  Cette  pacifique  conquête,  qui  résulte  d'un 
sentiment  plus  juste  des  choses  et  de  la  vraie  liberté  de  cliacun,  a 
été  pour  nous,  on  ne  doit  pas  l'oublier,  une  suite  de  la  civilisation 

*  Le  biographe  de  Descartes,  Baitlet,  qui  nous  dit  que  le  philosophe  se 
louait  beaucoup  des  perruques  et  en  recommanda  Fusage  à  son  parent, 
l'abbé  Picot,  nous  apprend  qu*il  les  faisait  faire  à  Paris,  même  pendant  son 
>^joar  en  Suède;  et  que  partout  il  se  faisait  raser  le  visage  à  la  manière  de 
France. 

25  ocTODRE  (887.  22 


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338  DE  LA  REPRÉSENTÂTlOxX  DE  U  CHEVELURE  ET  DE  LA  BARBE 

gréco-romaine.  Pendant  une  période,  le  flot  germanique  et  normand 
avait  apporté  une  autre  coutume  qui  s'est  prolongée  à  travers  le 
moyen  âge;  mais  le  développement  entier  des  cheveux  et  de  la 
barbe  n*a  pu  se  maintenir,  et  on  est  revenu  à  la  mesure,  au  goût 
modéré  de  l'influence  grecque  et  romaine. 

En  réalité,  c'est  ce  génie  antique  qui  a  survécu  partout,  qui  a 
civilisé  l'Europe  entière  et,  graduellement,  s'étend  sur  le  monde.  Il 
n'est  pas  \Tai  de  dire  qu'il  y  a  un  esprit  du  Nord  et  germain  en  face 
de  l'esprit  latin.  Le  Nord  a  son  originalité,  son  action  propre,  mais 
n'est  pas  indépendant  par  lui-même.  La  Grèce  a  reçu  de  TOrient 
son  principe  de  civilisation;  elle  y  a  puisé  cette  part  de  poésie  dont 
le  grand  et  splendide  soleil  est  la  source,  et  avec  son  génie  propre, 
exact,  précis,  savant,  et  qui  a  su  discerner  ce  qui  est  naturel  et  ce 
qui  est  beau,  elle  a  tout  amélioré.  Puis  Rome,  sa  fille  directe,  qui, 
aussi,  avait  le  sens  organique  de  l'applicable  et  du  juste,  a  trans- 
porté partout,  avec  ses  conquêtes,  les  progrès  acquis  et  accumulés 
de  façon  à  nous  préparer  la  civilisation  moderne.  Sans  doute,  le 
temps  a  tout  mêlé,  mélangé;  cela  devait  être;  il  perfectionnera 
encore  les  résultats,  mais  jamais  on  ne  doit  oublier  que  le  vrai 
conamencement  de  notre  pensée  et  de  nos  mœurs  a  eu  pour  ori- 
gine l'esprit  gréco-latin,  lequel,  au  fond,  a  représenté  la  noble  et 
vraie  nature  humaine. 

Doeteur  Debeou. 


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LES  ŒUVRES  ET  LES  HOMMES 

COURRIER  DO  THÉÂTRE,  DE  LA  UTTÉRATDRE  ET  DES  ARTS 


Les  visiteurs  de  Paris.  Ce  que  les  Achantis  auraient  pu  voir.  Bruyante 
réouverture  du  grand  théâtre  parisien.  Un  scandale  par  jour  :  débuts 
de  MM.  Aubanel,  Crouzet,  Lefebvre-Roncier,  Marsoulan,  Castclnau. 
Cafrard,M"«  Limouzin.  Rentra  de  M"«  Ratazzi.  Deux  étoiles  :  le  général 
Boulanger  et  M.  Wilson.  —  Fiction  et  réalité.  Un  roman  d'Edgar  Poë, 
un  drame  de  Dennery,  une  opérette  d'Offenbach.  Un  président  de  répu- 
blique in  partibus*  La  Guyane  indépendante  et  l'étoile  de  Counani.  — 
Reprise  de  la  saison  théâtrale.  Absence  générale  de  nouveautés.  Le 
Dégommé  de  M.  Gondinet.  L*affiche  de  l'Odéon  et  ses  changements  à  vue. 
—  Paul  Bocage.  Gambon  et  le  fusil  de  Barbes.  Becq  de  Fouquières  et 
André  Ghénier.  Emmanuel  Gonzaiès  et  Edmond  Texier.  Les  deux  doyens 
d'âge  de  l'Académie  :  MM.  de  Viel-Castel  et  Cuvillier-Fleury.  M.  de 
Ruolz  et  le  siècle  de  ruolz. 


I 

Paris  a  reçu  dans  ces  derniers  temps  la  visite  des  Achantis,  du 

maharajah  de  Baroda  et  du  bataillon  scolaire  de  la  ville  d'Amleos  : 

je  ne  parle  pas  de  S.  M.  don  Pedro,  retour  de  Londres.  Quelques 

badaads  se  sont  groupés  pour  voir  défiler  au  son  du  tamî)our  les 

buntÔQs  picards  jouant  au  soldat  et  faisant  leur  dernière  étape  sous 

les  plis  du  drapeau  déployé  :  les  autorités  s'étaient  portées  à  leur 

rencontre  dans  la  personne  d'un  certain  nombre  de  conseillers 

manicipaux  et  du  maire  de  l'arrondissement,  et  si  on  les  eût  laissé 

&ire,  plusieurs  mamans  du  quartier,  après  les  avoir  mouchés, 

eussent  emmené  chez  elles,  dorloté  et  bourré  de  confitures,  ces 

jeunes  militaires  venus  à  pied  du  pays  des  pâtés  pour  faire  une 

entrée  triomphante  dans  la  capitale.  Don  Pedro,  qui  n'a  rien  de 

l'empereur  d'épopée  non  plus  que  du  Brésilien  d'opérette,  ne  se 

distingue  pas  du  commun  des  mortels,  et  personne  ne  s'est  jamais 

retoomé  pour  le  voir  passer.  Le  maharajah,  le  plus  riche  et  le  plus 

puissant  des  vassaux  de  l'Angleterre,  qui  voyage  avec  sa  femme 

et  une  suite  de  soixante-dix  personnes,  aura  peut-être  beaucoup 

de  succès  à  Londres;  il  n'en  a  obtenu  aucun  à  Paris.  On  n'a  pas 


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340  LES  OEUVRES  ET  LES  HOtftfES 

fait  plus  d'attention  à  ce  «  grand  roi  »  de  l'Inde  qu'au  dernier  des 
sous-préfels  de  la  république. 

Restent  les  Achantis.  Ils  étaient  vingt  des  deux  sexes,  qui  exécu- 
taient des  danses  guerrières  et  des  exercices  variés  sur  la  pelouse 
du  Jardin  d'acclimatation.  Ce  sont  de  beaux  nègres,  comparables 
aux  Abyssins,  fort  intelligents,  non  moins  braves  (ils  l'ont  prouvé 
aux  Anglais)  et  d'une  férocité  toute  africaine.  S'ils  ne  sont  point 
cannibales,  ils  boivent,  dit-on,  le  sang  des  ennemis  qu'ils  ont  tués, 
afin  de  se  rendre  invincibles.  Leurs  rites  religieux  sont  sangui- 
naires; ils  immolent  à  leurs  dieux  des  victimes  humaines,  ils  égor- 
gent des  esclaves  sur  la  tombe  des  personnes  de  qualité,  comme 
fit  le  divin  Achille  aux  funérailles  de  Patrocle.  On  assure  que,  la 
reine-mère  étant  morte  pendant  la  guerre  contre  les  Fonti,  son  fils 
sacrifia  trois  mille  hommes  à  ses  mânes  :  on  n'aurait  pu  faire 
beaucoup  mieux  à  Dahomey.  Les  Achands  sont  donc  des  gens 
qu'on  n'a  pas  l'occasion  de  voir  tous  les  jours  et  qui  valaient  la 
peine  d'une  visite.  Mais  quoi  !  le  Jardin  d'acclimatation  nous  a  déjà 
tant  montré  de  curiosités  exotiques,  et  il  est  si  difficile  de  ne  point 
se  blaser  à  Paris  I  J'étais  allé  voir  les  Gnghalais,  j'ai  laissé  parûr 
les  Achantis  sans  leur  avoir  présenté  mes  hommages.  L'inclémence 
de  la  saison  les  a  chassés.  Pour  des  hommes  habitués  aux  chaleurs 
tropicales  et  qui  ont  coutume  d'aller  à  peu  près  tout  nus,  notre 
automne  parisien  devait  être  bien  dur  à  supporter.  Ils  sont  donc 
partis  depuis  le  10  octobre. 

Eh  bien,  si  ces  sauvages  civilisés  lisaient  les  journaux  et  s'ils 
entendaient  causer  des  affaires  par  leurs  gardiens,  ils  auront  de 
quoi  raconter  à  leurs  compatriotes  I  Supposez  qu'il  se  trouve  seule- 
ment un  Usbek  parmi  eux,  quel  pendant  il  pourrait  faire  aux  Let- 
très  persanes!  Les  Achantis  ont  séjourné  à  Paris  pendant  deux 
mois  :  ils  y  étaient  déjà  lorsMe  l'affaire  Aubanel;  ils  sont  partban 
lendemain  de  l'affaire  Caffarel,  Limouzin  et  consorts.  Ils  ont  vu  se 
dérouler  toute  la  série  de  scandales  que  vient  de  couronner  le  plus 
honteux  de  tous.  Heureusement  qu'ils  ne  savaient  pas  un  mot  de 
français  et  que  la  pelouse  du  Jardin  d'acclimatation  est  un  peu  loin 
pour  bien  se  rendre  compte  de  ce  qui  se  passe.  Mais  c'est  égal  :  je 
n'aurais  point  osé  les  aller  voir  dans  les  derniers  jours,  de  peur  de 
rougir  devant  eux. 

Quelle  entrée  de  saison  I  Quelle  réouverture  du  grand  théâtre 
parisien!  Quelle  succession,  sur  l'affiche,  de  vaudevilles  et  de  tragé- 
dies, d'opérettes  bouffes  et  de  noirs  mélodrames!  Là-bas,  à  la  fron- 
tière, les  nouveaux  incidents  éclatant  coup  sur  coup,  et  la  fusillade 
de  Raon-la-Plaine  répondant  comme  un  écho  aux  exercices  de 
mobilisation  du  17°  corps.  Ici,  cette  incroyable,  cette  effrayante 


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LES  ŒUVRES  ET  LES  nOlCMES  341 

progression  de  hontes  se  succédant  sans  intei*yalle  et  se  dépas- 
sant les  unes  les  autres,  jusqu'à  arracher  aux  républicains  les  plus 
endurcis  un  cri  d'angoisse  et  d'alarme.  Dans  vingt  articles  on  a  vu 
revenir  la  citation  à'Bamlet  :  «  Horatio,  il  y  a  quelque  chose  de 
pourri  dans  la  constitution  du  Danemark.  »  Hélas  I  si  seulement 
tOQt  n'était  pas  pourri  ! 

Une  idée  par  jour^  avait  pris  pour  devise  Emile  de  Girardin.  Il 
semble  que  la  république  ait  calqué  la  sienne  sur  celle-là  :  Un 
scandale  par  jour.  Chaque  parti  a  payé  sa  contribution  à  la  masse  : 
opportunistes,  radicaux,  socialistes  révolutionnaires,  que  sais-je 
encore?  Point  de  jalousie.  Toute  la  troupe  a  donné,  et  même 
l'administration,  la  gendarmerie,  la  police,  l'armée I 

C'est  Aubanel,  qui  dérobe  au  ministère  de  la  guerre  et  qui  vend 
au  Figaro^  peut-être  pour  le  compte  d'un  personnage  ayant  tout 
intérêt  à  garder  l'incognito,  le  plan  de  mobilisation.  Quelques  jours 
après,  c'est  Octave  Crouzet,  directeur  de  VEstafette^  trésorier  de 
l'Association  des  journalistes  républicains,  qui  prend  la  fuite  avec 
la  c^dsse  confiée  à  ses  soins,  comme  un  simple  employé  de  la  mairie 
du  deuxième  arrondissement.  C'est  le  chef  et  le  sous-chef  de  la 
sûreté  manquant  de  respect  à  la  mort  et  à  leurs  fonctions  pour 
satisfaire  une  répugnante  fantaisie  de  curieux.  C'est  le  docteur  Cas- 
telnau,  rédacteur  scientifique  de  X Intransigeant ^  oracle  des  réu- 
nions radicales,  s'associant  à  un  escroc  prussien  pour  voler  une 
compagnie  d'assurances  sur  la  vie,  à  l'aide  d'une  machination  qui 
semble  empruntée  aux  romans  de  Ponson  du  Terrail.  C'est  M.  Le- 
&bvre-Roncier,  conseiller  municipal,  que  M.  Marsoulan  accuse  caté- 
goriquement d'avoir  reçu  10  000  francs  de  pot-de-vin  pour  rédiger 
un  rapport  favorable  à  l'exposition  du  cinquantenaire  des  chemins 
de  fer,  —  et  c'est  M.  Marsoulan  lui-même  qui  est  formellement 
dénoncé,  avec  pièces  à  l'appui,  comme  ayant  trafiqué  de  son 
influence  officielle  et  évalué  à  beaux  deniers  comptants  ses  relations 
et  son  vote  dans  le  même  conseil.  Enfin,  —  et  puisse  cet  enfin 
provisoire  devenir  définitif!  c'est  un  général,  un  sous-chef  d'état- 
major,  un  des  auxiliaires  les  plus  rapprochés  du  ministre  de  la 
guerre,  qui  est  pris  la  main  dans  de  honteux  tripotages  de  décora- 
tions et  derrière  lequel  on  découvre  toute  une  bande  de  person- 
nages véreux,  d'entremetteuses  et  de  chevaliers  d'industrie. 

J'en  passe,  et  des  pires.  Je  n'ai  rien  dit  des  vols  domestiques 
commis  à  la  mairie  du  deuxième,  du  lieutenant  de  gendarmerie 
accusé  non  seulement  d'avoir  volé  sa  caisse  et  déserté,  mais  de 
s'être  enrôlé  au  service  de  l'ennemi  et  de  lui  avoir  vendu  des 
pièces  concernant  la  mobilisation.  Je  n'ai  point  parlé  des  quatorze 
repris  de  justice  découverts  parmi  les  employés  de  la  mairie  de 


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Zkt  U&  OEUVRES  ET  LES  HOMMES 

Marseille,  métamorphosée  par  radministration  précédente  en  asile- 
pour  les  récidivistes,  et  où  les  commis  simplement  véreax  se  troa- 
yaient  mal  i  Taise.  —  Quand  nous  serons  à  dix,  nous  ferons  une 
croix,  dit  Mascarille.  C'est  au  moins  d«ix  croix  qu'il  faut  faire,  car 
nous  soQMnes  à  plus  de  dix. 

Je  n'avais  point  Thonneur  de  connaître  le  sieur  Crouzet,  même 
de  nom,  n'étant  ni  un  lecteur  de  YEstaféitey  ni  un  membre  de 
l'ÂssociatiOQ  des  journaltstes  républicains.  Il  faut  avouer  que  nos 
confrères  avaient  eu  la  main  aussi  maladroite  que  malheureuse  ea 
allant  justement  choisir  pour  trésorier,  parmi  tant  de  concurrents^ 
le  seul  peut-être,  le  seul  sans  doute  qui  fût  capable  de  prendre 
des  familiarités  avec  sa  caisse,  et  qu'il  y  a  bien  un  peu,  et  même 
beaucoup  de  leur  faute,  dans  kt  désagréable  histoire  qui  leur  arrive. 
A  peine  avait-on  appris  la  fuite  du  larron  que  les  révélations  écla- 
taient de  toutes  parts  sur  son  compte.  Chacun  de  ceux  qui  l'avaient 
connu  apportait  son  anecdote,  qui  n'avait  rien  d'édifiant.  Chacun 
tenait  à  prouver  qu'il  s'était  toujours  méfié  de  lui.  Ce  directeur  de 
journal  s'appropriait  les  appointements  de  ses  rédacteurs;  il  ne 
payait  guëres  mieux  l'imprimeur,  les  employés,  le  marchand  de 
papier.  On  ne  lui  connaissait  pas  de  domicile  fixe.  Il  courait  les 
brasseries,  les  restaurants  nocturnes,  les  endroits  oti  l'on  joue  et 
où  l'on  jette  l'argent  par  les  fenêtres.  On  le  savait  criblé  de  dettes, 
aux  abois,  assailli  de  papiers  timbrés,  traqué  par  les  huissien, 
réduit  à  des  expédients  sans  dignité  et  sans  scrupule.  Dans  ie 
petit  monde  qui  vivait  autour  de  lui,  il  s'était  formé  une  légende 
sur  ses  habiletés  de  flibustier,  la  souplesse  de  ses  évolutions  et  les 
bons  tours,  renouvelés  de  Harel  et  de  Scapin,  qu'il  jouait  à  ses 
créanciers  lorsqu'il  était  serré  de  trop  près.  S'il  y  avait  un  homme 
qui  fût  naturellement  désigné  pour  être  exclu  des  fonctions  de 
trésorier,  c'était  lui,  —  et  c'est  lui  qu'on  a  nommé  I  Après  l'avoir 
nommé,  on  l'a  laissé  agir  sans  contrôle,  —  de  peur  de  blesser  sa 
délicatesse.  Cet  honnête  personnage  était  probablement    suscep- 
tible; il  avait  la  fierté  chatouilleuse  des  gens  d'honneur,  ou  la 
pudeur  d'une  sensitive.  On  l'aurait  froissé  en  vérifiant  ses  comptes. 
Je  le  crois  bien  I  Et  puis  il  était  recommandé  par  M.  Lockroy.  On 
s'en  remettait  donc,  non  sans  une  certaine  inquiétude,  mais  sans 
aucune  surveillance,  à  son  improbité  bien  connue.  Et  ce  trésorier 
modèle  répondsût  dignement  à  tant  de  confiance.  Chargé  d'en- 
caisser les  recettes  et  de  les  placer,  il  les  encaissait  avec  exactitude 
et  les  plaçait  soigneusement  dans  son  porte-monnaie.  Cela  a  duré 
cinq  ans,  et  il  a  fallu  qu'il  levât  le  pied  avec  200  000  francs  dans 
sa  valise  de  voyage  pour  que  cela  finît. 

M.  Crouzet  était  beaucoup  moins  un  journaliste  qu'un  homme 


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LES  OEUVRES  ET  LKS  HOMMES  3i3 

d'affaires,  et  le  docteur  Castelnau  n'était  guères  plos  journaliste 
lui-même,  malgré  sa  collaboration  intermittente  à  Y  Intransigeant  ^ 
qu'il  n'était  docteur,  à  ce  qu'il  paraît.  Ce  n'est  pas,  d'ailleurs,  que 
la  profession  libre  de  journaliste,  ouverte  à  tout  venant  et  où  le 
premier  échappé  de  collège  peut  entrer  comme  au  moulin,  sans 
même  être  bachelier,  —  que  dis-je?  sans  savoir  l'orthographe,  — 
pourvu  qu'il  dispose  d'une  feuille  de  papier  pour  sa  prose  et  qu'il 
trouve  «  un  marchand  pour  la  vendre  et  des  sots  pour  la  lire  »9 
ne  se  prête  à  l'intrusion  d'aventuriers  aussi  dénués  de  scrupules 
que  de  capacité.  Qu'y  faire?  On  ne  voit  pas  qu'il  soit  possible 
d'organiser  les  journalistes  à  la  façon  des  avocats,  avec  un  con- 
seil de  l'ordre,  car  ils  ne  constituent  pas  un  ordre,  et  leur  bataillon 
flottant,  où  l'on  s'enrôle  à  sa  guise,  se  forme,  se  déforme,  se 
reforme  et  se  ti*ansforme  sans  cesse.  Il  existe  bien  une  Société 
de  gens  de  lettres,  mais  d'abord  les  gens  de  lettres  ne  sont  pas 
précisément  les  journalistes  :  beaucoup,  et  des  plus  illustres,  n'ont 
jamais  écrit  une  ligne  dans  une  feuille  périodique,  —  comme  une 
foule  de  journalistes,  qui  dépensent  infiniment  d'esprit,  de  verve 
et  de  talent  dans  des  articles  d'un  jour,  n'ont  jamais  écrit  et  n'écri- 
ront jamais  un  livre.  D'autre  part,  la  Société  des  gens  de  lettres, 
qui  va  célébrer  prochainement  le  cinquantenaire  de  sa  fondation, 
est  surtout  une  société  financière,  qui  a  pour  but  principal  d'assurer 
les  droits  de  reproduction  à  ses  membres.  Il  existe  aussi  des  asso- 
ciations, et  nous  venons  de  voir  les  garanties  qu'elles  offrent» 
C'est  à  chacun  et  à  tous  de  se  tenir  en  garde  contre  les  aventuriers. 
Donc,  V Intransigeant^  dirigé  par  M.  le  marquis  de  Rochefort, 
avait  accueilli  comme  rédacteur  scientifique  M.  le  comte  de  Cas- 
teioaa.  Mais  l'exercice  de  sa  triple  profession  de  docteur,  de  jour- 
naliste et  d'orateur  anarchiste  ne  suffisant  pas  à  le  faire  vivre,  il 
résolut  d'y  adjoindre  une  industrie  plus  lucrative.  Nos  lecteurs 
connaissent  les  détails  de  l'ingénieuse  machination  ourdie  entre 
le  docteur  et  un  baron  allenuvnd,  qui  a  eu  l'esprit  de  disparaître  en 
temps  opportun  pour  substituer  à  celui-ci  un  garçon  brasseur 
parvenu  au  dernier  degré  de  la  phtisie  et  le  faire  enterrer  sous  le 
nom  du  baron,  tandis  que  le  mort  vivant  touchait  les  300  000  francs 
assurés  sur  sa  tète.  La  compagnie  se  méfiait,  et  on  voit  qu'elle 
Q avait  pas  tort;  elle  n'a  payé  qu'à  la  dernière  extrémité,  après 
avoir  épuisé  tous  les  moyens  dilatoires,  et  il  se  trouve  qu'elle  a 
payé  trop  tôt  encore.  C'est  que  les  sociétés  d'assurances  sur  la 
vie  savent  de  quel  réseau  de  fraudes  ingénieuses  elles  sont  entou- 
rées, à  quel  point  elles  éveillent  l'imagination  et  exercent  le  savoir 
ûdre  des  chevaliers  d'industrie.  Après  l'octroi,  il  n'est  rien  qui 
ait  mis  plus  en  campagne  la  verve  des  fraudeurs  que  l'assurance 


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344  LES  (KUYRES  ET  LES  HOMMES 

sur  la  vie.  On  a  pu  réunir  dans  une  sorte  de  musée,  pour  Tins- 
truction  spéciale  des  douaniers,  des  spécimens  de  tous  les  artifices 
inventés  par  les  contrebandiers.  Mais,  pour  l'assurance  sur  la  vie, 
les  déguisements  insaisissables  que  revêt  la  fraude  ne  se  prêtent 
point  à  une  exhibition.  Il  y  a  une  vingtaine  d'années,  la  Com- 
pagnie générale  obtenait  l'exhumation  à  Londres  d'un  de  ses 
clients,  dont  la  mort  prématurée  lui  inspirait  de  violents  soupçons  : 
on  trouva  un  lingot  de  plomb  dans  le  cercueil,  et  on  retrouva 
le  défunt  parmi  ceux  qui  avaient  pieusement  suivi  le  convoi  du 
lingot.  Qui  ne  se  rappelle  encore,  après  vingt-trois  ans,  l'aBsôre 
du  docteur  La  Pommerays,  machinée  comme  le  plus  fort  mélo- 
drame de  Dennery? 

Celle  de  son  confrère  Castelnau  est  un  peu  moins  lugubre,  msds 
elle  n'est  pas  moins  macabre.  La  substitution  de  cadavre  et  l'esca- 
motage de  l'état  civil  ont  été  opérés  de  main  de  maître,  avec  une 
habileté  qui  eût  fait  l'admiration  de  Gaboriau  et  de  M.  Lecocq.  Et 
comme  ces  Messieurs  avaient  admirablement  choisi,  pour  le  soigner 
par  le  traitement  spécial  du  docteur  et  l'enterrer  sous  le  nom  du 
baron,  ce  garçon  brasseur  inconnu,  sans  relations  même  avec  sa 
famille  et  qui  pouvait  disparaître  sans  que  personne  s'en  inquiétât  ! 
Ils  n'avaient  oublié  qu'une  chose  :  de  le  laver  avant  de  l'ensevelir. 
On  ne  pense  jamais  à  tout.  Le  menuisier  qui  apportait  le  cercueil 
s'étonna  qu'un  baron  fût  si  sale.  On  lui  répondit  qu'il  avait  eu  des 
malheurs  et  que,  d'ailleurs,  c'était  un  baron  allemand. 

Ajoutons,  en  guise  de  post-scriptum,  que  le  docteur,  du  teoaps 
qu'il  rédigeait  le  Moniteitr  des  hôpitaux^  se  montrait  tellement 
soucieux  de  l'honneur  professionnel,  qu'il  poussa  un  jour  le  scrupule 
jusqu'à  protester  contre  les  réclames  d'une  feuille  concurrente  par 
un  article  foudroyant,  intitulé  :  La  dignité  médicale  est-elle  un 
vain  mot?  Il  ne  comprenait  pas,  en  effet,  la  dignité  médicale 
comme  la  masse  de  ses  confrères.  Homme  politique  en  même  temps 
qu'homme  de  science,  il  s'était  même  occupé  du  Code  pénal,  en 
émettant  sur  les  criminels  et  le  droit  de  punir  des  vues  qu'il  pour- 
rait être  assez  piquant  de  rechercher  aujourd'hui.  Il  compt^dt  aussi, 
avec  le  docteur  Catiiaux,  du  conseil  municipal,  parmi  les  adver- 
saires les  plus  acharnés  de  M.  Pasteur. 

Il  en  est  du  docteur  Castelnau  comme  de  M.  Marsoulan  :  avant 
l'affaire,  tous  les  partis  avancés  se  le  disputaient;  après  l'affaire, 
aucun  n'en  veut  plus.  En  1854,  le  docteur  était  un  bonapartiste, 
qui  protestait  de  sa  profonde  admiration  pour  l'empereur  et  de  sa 
confiance  en  lui;  en  1887,  c'était  un  sectateur  de  Blanqai,  voulant 
transformer  radicalement  la  société  d'après  les  principes  de  ce 
grand  citoyen.  Mais  les  blanquistes  sont  des  ingrats  :  ils  ont  aban- 


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LES  (ECYRES  ET  LES  HOMMES  345 

doDDé  leur  ami  dans  le  malheur,  sauf  un  seul  journal,  V Autonomie 
individuelle^  le  dernier  né  et  le  plus  avancé  du  groupe  anarchiste, 
qui  a  eu  le  courage  de  son  opinion.  Cependant  ils  avaient  énergi- 
qoement  soutenu  l'anarchiste  Duval,  qui  a  incendié  et  pillé  l'hôtel 
de  M"*  Madeleine  Lemaire.  C'est  que,  disent-ils,  Duval  incendiait 
et  pillait  pour  la  cause,  tandis  que  Castelnau  a  volé  dans  son 
intérêt  personnel.  Voilà  des  distinctions  bien  subtiles!  En  définitive, 
Castelnau  ne  s  est-il  pas  conduit  comme  un  radical  conséquent?  En 
volant  la  compagnie  d'assurances,  il  a  volé  des  bourgeois;  il  a  fait 
la  guerre  i  l'infâme  capital  ;  tout  est  là  :  le  journal  d'avant-garde, 
unique  soutien  des  sains  principes  en  cette  douloureuse  circons- 
tance, le  leur  a  bien  dit,  sans  pouvoir  vaincre  un  reste  de  respect 
humain. 

De  même  pour  M.  Marsoulan  :  «  Il  est  à  vous,  dit  aux  autono- 
mistes le  parti  ouvrier  auquel  on  veut  le  passer;  gardez-le.  —  Pas 
du  tout.  C'est  un  possibiliste.  —  Allons  donc!  C'est  un  anarchiste. 
—  Non  pas  :  un  collectiviste,  s'il  vous  platt.  —  Quelle  calomnie! 
Il  n'est  et  n'a  jamais  été  qu'un  révolutionnaire  bourgeois.  »  Ainsi 
on  se  le  rejette  l'un  à  l'autre,  du  Cri  du  Peuple  au  Radical^ 
el  du  Radical  à  Y  Intransigeant,  Encore  un  peu,  on  le  traiterait 
d'opportuniste.  Cette  suprême  injure  lui  a  du  moins  été  épargnée 
jusqu'à  présent.  Mon  Dieu,  le  fait  de  M.  Marsoulan  n'a  pourtant 
rien  de  particulièrement  monstrueux  en  lui-même  :  il  a  contracté 
un  traité  avec  un  homme  d'aflaires  et  un  inventeur,  en  apportant 
pour  tout  capital  «  ses  influences  officielles  »,  chiffrées  à  un 
taux  qui,  d'après  le  résultat,  s'est  trouvé  plus  modéré  encore 
qu'il  ne  le  pensait.  Il  se  bornait  à  stipuler  le  tiers  des  bénéfices 
pour  rémunération  de  son  concours.  On  n'est  pas  plus  modeste,  et 
il  n'y  a  pas  là  de  quoi  fouetter  un  conseiller  municipal.  Seulement, 
ce  qui  change  le  cas  et  lui  donne  un  caractère  exceptionnel,  c'est 
que  M.  Marsoulan  était  un  pur  entre  les  purs,  qui  n'avait  pu  voir 
sans  rougir  la  prévarication  de  son  collègue  M.  Lefebvre-Roncier, 
qui  l'avait  dénoncé  sans  relâche,  qui  avait  organisé  contre  lui  des 
ineetiogs  d'indignation.  Depuis  Caton,  on  n'avait  pas  vu  de  vertu 
aussi  rigide  que  celle  de  M.  Marsoulan.  Cet  homme  austère  était 
de  ceux  qui,  lorsqu'on  inaugura  le  nouvel  Hôtel  de  Ville,  se  refu- 
sèrent à  endosser  la  livrée  de  la  bourgeoisie  pour  assister  à  cette 
grande  fête  démocratique,  et  arborèrent  comme  un  drapeau,  parmi 
les  habits  noirs  humiliés,  le  veston  et  le  chapeau  mou.  Une  si  belle 
manifestation  l'avait  placé  très  haut  dans  l'estime  du  peuple.  Tu 
quoque^  Marsoulan!  A  qui  croire?  à  qui  se  fier  désormais?  S'il  était 
un  intransigeant,  un  immaculé,  une  vertu  inattaquable  et  un  désin- 
téressement de  granit,  n'était-ce  pas  ce  justicier  farouche  qui 


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346  LES  CeUYRES  ET  LES  HOMMES 

n'avait  point  hésité  devant  l'immolation  de  son  frère  et  qui  n'eût 
point  recalé  davantage  devant  celle  de  son  fils?  Comment  ce  Spar- 
tiate s'est-il  changé  tout  à  coup  en  un  mercenaire  de  la  république 
athénienne,  et  Marsoulan  tombé,  qui  peut  se  vanter  de  rester  debout? 

11  y  a  une  moralité  bien  facile  à  tirer  de  cette  histoire  :  c'est 
qu'on  a  naturellement  les  conseillers  municipaux  qu'on  élit.  Il  est 
trop  tard  pour  lever  les  bras  au  ciel.  Tu  Tas  voulu,  Georges 
Dandin,  et  tu  es  mal  venu  à  te  plaindre! 

Mais,  de  même  que  l'histoire  d'Aubanel  avait  été  rejetée  à  l'ar- 
rière-plan  par  celle  de  Crouxet,  celle  de  Oouzet  par  celle  de  Cas- 
telnau,  celle  de  Castelnau  par  celle  de  Marsoulan,  l'histoire  de 
Marsoulan  lui-même  a  été  tout  à  coup  éclipsée  par  l'affaire  Caffarel 
et  compagnie.  Hier  on  ne  parlait  que  de  Marsoulan;  il  n'en  était 
plus  question  le  lendemain.  Le  scandale  du  jour  venait  faire 
diversion  à  celui  de  la  veille,  et  à  la  faveur  du  bruit,  le  juge  d'ins- 
truction pouvait  rendre  une  ordonnance  de  non-lieu,  sans  que 
personne  y  prêtât  la  moindre  attention,  au  profit  de  MM.  Goroo, 
Taylor  et  du  sous-brigadier  Rossignol,  qui  avait  eu  l'idée  malheu- 
reuse d'offrir  à  ses  supérieurs  une  relique  de  Pranzini,  en  faisant 
fabriquer  pour  eux  des  porte-cartes  avec  un  fragment  de  peau 
détaché  de  son  cadavre. 

Depuis  bien  longtemps,  aucun  incident  de  notre  histoire  intérieure 
n'avait  excité  une  émotion  aussi  vive,  aussi  profonde,  aussi  du- 
rable, que  la  publication  subite,  par  un  journal  du  malin,  d'un 
acte  d'accusation  en  règle  contre  un  général,  occupant  l'une  des 
plus  hautes  positions  du  ministère  de  la  guerre.  La  pièce  était 
accablante,  et  elle  se  trouvait  confirmée  le  soir  même  par  l'arresta- 
tion du  général  Caffarel.  En  sortant  des  théâtres,  tous  les  specta- 
teurs purent  entendre  hurler  par  des  nuées  de  crieurs:  «  Demander 
le  scandale  du  jour.  —  Le  trafic  des  décorations  au  ministère  de 
la  guerre.  —  Un  général  marchand  de  rubans.  —  La  Légion  d'hon- 
neur à  l'encan.  »  L'émotion  s'accrut  encore  les  jours  suivants,  à 
mesure  que  les  charges  devenaient  plus  écrasantes  contre  le  sous- 
chef  d'état-major  général,  et  que,  la  tache  d'huile  s'étendant  tou- 
jours, on  en  venait  à  se  demander  où  elle  s'arrêterait.  Matin  et  soir, 
de  nouveaux  accusés  entraient  en  scène,  les  uns  simples  comparses, 
personnages  louches  et  tarés,  surpris  tout  à  coup  dans  les  bas- 
fonds  de  l'intrigue  qui  est  leur  élément  naturel;  les  autres  jouissant 
d'une  réputation  jusqu'alors  intacte,  au  moins  parmi  ceux  qui  ne 
fréquentent  point  les  coulisses  de  la  politique,  et  occupant  les  posi- 
tions les  plus  élevées.  Dix  noms,  vingt  noms  connus  se  prononçaient 
tout  haut,  s'écrivaient  en  toutes  lettres  ;  on  s'en  chucfaottait  à  l'oreiDe 
beaucoup  d'autres,  et  de  plus  éclatants.  Nous  étions  moins  écœurés 


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LES  CBUTRBS  ET  US  BOiQUBS  347 

encore  par  ce  que  nous  apprenkms  que  par  ce  que  nous  craignions 
d'apprendre.  Et  tous  ces  noms,  les  noms  honorables  et  les  noms 
a?i)is,  les  généraux  et  les  femmes  galantes,  les  sénateurs  et  les 
agents  d'aflaires  véreuses,  les  personnages  officiels  et  les  indus- 
triels interlopes,  apparaissaient  unis  par  nne  confraternité  repu- 
gDante,  «atretenant  les  uns  avec  les  autres  des  rapports  intimes, 
coifo^QS  dans  un  horrible  mélange.  On  se  trouvait  tout  à  coup 
en  présence  d'ane  bande  de  brocanteurs  occultes  ayant  leurs 
courti^^-marrons  pour  placer  les  faveurs  dont  ils  disposaient  et 
leurs  rabatteurs  pour  amener  la  proie  dans  leurs  filets;  d'une 
espèce  de  juiverie  tenant,  dans  les  ministères  et  les  Chambres, 
coooptmr  de  décorations  et  bazar  d'apostilles.  Dans  ce  «  joli 
monde  »  d'aventuriers  des  deux  sexes,  de  personnages  historiques 
et  de  législateurs  perdus  de  dettes,  réduits  aux  expécfients  de  co- 
médie, grugés  par  les  usuriers,  d'entremetteurs  sans  vergogne, 
de  drôlesses  nées  dans  quelque  booge  et  affublées  de  noms  aris- 
tocratiques, nous  retrouvions  de  vieilles  connaissances  qu'on  croyait 
depuis  longtemps  noyées  dans  la  boue,  échappés  de  police  correc- 
tionnelle et  de  Cours  d'assises  frayant  de  pair  à  ccMnpagnon  avec 
les  hommes  du  jour. 

Ce  fut  comme  un  de  ces  abîmes  illnminés  tont  à  coup  par  un 
édair  jusqu'en  ses  profondeurs,  au  momail  où  l'on  allait  y  mettre 
le  pied.  Dans  quelle  caverne  sommes-nous  tombés  I  A  quelle  bande 
la  France  est-elle  en  proie  I  Toutes  les  eaux  de  la  Seine  suffiraient- 
elles  à  nettoyer  cette  écurie  d'Augias?  Qu'étaient-ce  que  les 
autres  scandales  à  c6té  de  celui-là,  et  quel  couronnement  de  la 
série,  si  toutefois  c'est  un  couronnement,  et  s'il  ne  faut  pas  re- 
douter quelque  chose  de  pire  encore  pour  demain!  Un  Crouzet, 
ce  n'était  qu'un  journaliste,  —  pas  mèoae  :  un  demi-journaliste, 
comme  ces  dames  qui  n'appartiennent  au  monde  que  par  le  demi- 
iDonde;  un  Castelnau,  qu'un  anarchiste  plus  ou  moins  lettré,  ap- 
pKqnant  après  tout  ses  principes,  ou  sa  négation  des  principes, 
avec  une  logique  irréfutable;  un  Lefebvre-Ronder  et  un  Marsoulan, 
deux  menbres  d'un  cons^  munidpal  mal  famé;  M.  Taylor  et 
M.  Gorofi,  deux  policiers  qui  ne  sont  ni  habitués  ni  tenus  à  des 
raffinements  de  délicatesse.  Mîûs  iâ  nous  avons  affaire  à  l'armée, 
où  les  tradiiioiis  de  loyauté  et  d'honneur  ont  toute  la  force  d'un 
^te  religieux,  et  aux  plus  hantes  magistratures  de  l'État.  Le  flot 
de  boue  a  rejsûlli  jusque  sur  l'ordre  de  la  Légion  d'honneur,  qui 
CT  a  été  éclaboussé,  et  sur  le  régime,  qui  en  demeure  sali. 

Sous  le  coup  d'une  émotion  trop  légitime,  nos  premières  craintes 
dépassaient  encore  la  réalité.  On  avait  perdu  tout  sang-froid.  On 
parlait  de  trahison,  d'espionnage,  de  documents  vendus,  de  plans 


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318  LES  OEUYRES  ET  LES  HOMMES 

nûlîtaîres  livrés  à  rennemi,  de  conciliabules  clandestins  et  suspects. 
Les  noms  de  deux  Allemands,  mêlés  à  cette  affaire,  donnsdent  un 
caractère  de  vraisemblance  à  l'accusation.  Rien  n'est  venu  la  con- 
firmer pourtant,  il  faut  se  hâter  de  le  dire.  Tout  se  borne  à  des 
trafics  répugnants  où  des  aventurières  de  bas  étage  et  des  bohèmes 
sans  scrupule  négociaient  avec  des  politiciens  à  l'américaine,  pour 
qui  les  affaires  publiques  ne  sont  qu'un  moyen  de  faire  leurs  pro- 
pres affaires,  le  placement  de  la  Légion  d'honneur,  pële-mèle  avec 
une  teinture  pour  les  cheveux  et  un  émail  pour  les  dents.  C'est 
bien  assez.  Ne  nous  plaignons  pas  trop  de  l'excès  d'une  émotion 
qui  a  touché  à  l'affolement.  Par  son  exagération  même,  elle 
témoigne  de  la  susceptibilité  de  l'opinion  publique  dans  les  ques 
tiens  d'honnêteté.  Il  y  a  encore  de  l'écho  en  France,  comme  disait 
le  général  Foy,  quand  on  y  parle  d'honneur.  Et  peut-être  celte 
agitation  prolongée  fera-t-elle  réfléchir  les  émules  des  malheureux 
qui  vont  payer  pour  tous.  Quelles  rumeurs  ne  circulent  pas!  A  en 
croire  les  journaux  républicains  eux-mêmes,  nourris  dans  le  sérail 
et  en  position  d'être  mieux  informés  que  nous,  le  général  Caffarel 
ne  serait,  dans  la  circonstance,  que  le  bouc  émissaire  des  péchés 
d'Israël,  et  l'on  n'a  pas  craint  de  dire  de  vingt  côtés  que,  si  1  agent 
secret  qui  lui  a  tendu  le  piège  où  il  est  tombé  si  vite  était  allé 
porter  les  mêmes  propositions  à  cent  autres  fonctionnaires  supé- 
rieurs ou  membres  du  Corps  législatif,  elles  auraient  trouvé  des 
oreilles  aussi  largement  ouvertes  et  un  accueil  non  moins  empressé. 
Suivant  une  feuille  très  grave,  qui  a  l'habitude  de  peser  ses 
paroles  et  dont  l'autorité  ne  saurait  être  récusée  par  les  républi- 
cains, c'est  une  croyance  généralement  répandue  que  les  membres 
de  la  majorité  parlementaire  ne  vivent  ni  de  leur  indemnité,  ni  de 
leurs  rentes,  ni  d'une  profession  classée,  et  qu'ils  exploitent  leur 
position  comme  un  fonds  de  commerce.  La  chose  est  reçue  et  cela 
se  fait  tous  les  jours.  L'exemple  donné  par  l'héroïque  Michelin  n'a 
pas  encore  eu  son  pendant.  Dans  mon  innocence  de  chroniqueur 
forcé  de  voir  quelquefois  la  mauvaise  compagnie  par  nécessité 
professionnelle,  mais  qui  ne  la  fréquente  pas,  je  n'aurais  jamais 
osé  dire  pareille  énormité.  Je  m'en  rapporte  aux  gens  de  la  mûson. 
Pour  comble,  une  nouvelle  affaire  Boulanger  s'est  greffée  sur 
l'affaire  Caffarel,  et,  par  un  privilège  que  son  éloignement  de  la 
scène  politique  n'a  point  enlevé  à  ce  bruyant  général,  dont  le  nom 
revient  chaque  jour  dans  toutes  les  feuilles  publiques  et  qu'on 
pourrait  surnommer  l'inévitable,  comme  je  ne  sais  plus  quel  per- 
sonnage encombrant  d'autrefois,  elle  n'a  pas  fait  moins  de  tapage, 
quoiqu'elle  eût  bien  moins  d'importance.  Les  trente  jours  d'arrêts 
de  rigueur  infligés  au  commandant  du  13*  corps  d'armée  ont  immé- 


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LES  (EUYRES  ET  LES  HOMMES  349 

diatement  suivi  Tarrët  pronoDcé  par  le  conseil  d'enquête  contre  le 
général  CafTarel,  pour  fautes  graves  contre  Thonneur;  ils  ont  coïn- 
ddé  avec  la  publication  de  V Histoire  patriotique  du  général  Bou- 
langer. Ce  n'est  pas  tout  :  au  même  moment,  un  industriel  lançait 
le  cognac  Boulanger^  qu'il  proposait  aux  amis  du  général  comme 
nn  hommage  à  leur  idole,  et  dont  ils  boivent  maintenant  chaque 
petit  verre  comme  une  protestation.  Nous  avions  déjà  le  jouet 
Toujours  debout^  imaginé  par  un  bimbelotier  ingénieux  à  l'usage 
des  enfants  de  patriotes  bonlangistes,  La  lice  est  ouverte,  et  nul 
doute  que  des  industriels  avisés  ne  nous  réservent  encore  d'autres 
inventions  du  même  acabit. 

Enfin,  après  l'affaire  Boulanger,  l'affaire  Wilson  est  venue 
ajouter  à  ces  hontes  un  post-scriptum  qui  n'avait  rien  d'imprévu, 
mais  qui  a  dépassé  tout  ce  qu'on  attendait.  De  toutes  parts  se  sont 
levées  contre  le  gendre  du  président  de  la  république  des  accusa- 
tions précises,  avec  les  noms,  les  dates  et  les  chiffres.  La  cons- 
dence  publique,  impudemment  provoquée  depuis  si  longtemps, 
Êôssut  explosion  comme  un  orage  dont  les  nues  accumulées  crèvent 
tout  à  coup  et  toutes  à  la  fois.  Et  ce  terrible  concert  d'accusations 
présenta  le  caractère  significatif  de  ne  paraître  invraisemblable  à 
personne.  Les  amis  même  de  la  maison  laissèrent  le  prévenu  se 
défendre  seul,  avec  ceux  qu'on  désignait  comme  ses  complices. 
C'était  la  première  fois  qu'il  daignait  prendre  garde  à  l'opinion  :  il 
avait  fallu  que,  poussée  à  bout,  elle  forçât  la  voix  et  criât  de  toutes 
ses  forces,  pour  qu'il  consentît  à  l'entendre,  parce  qu'il  n'y  avait 
plus  moyen  de  faire  autrement.  On  peut  dire  que,  contrairement 
à  ce  marchand  qui  perdait  sur  chaque  article  et  se  rattrapait  sur  la 
quantité,  M.  Wilson,  même  en  gagnant  sa  cause  sur  plusieurs  des 
points  allégués,  ne  l'a  pas  moins  perdue  dans  l'ensemble.  La 
femme  de  César  ne  doit  pas  être  soupçonnée,  mais  le  proverbe  ne 
dit  rien  du  gendre,  et  M.  Grévy  ressemble  si  peu  à  César! 

II 

Si  Auguste  Barbier  était  encore  de  ce  monde,  quel  pendant  il 
eût  pu  donner  à  son  drame  satirique  Pot-de-vinl  Et  sa  nouvelle 
sath^  eût  été  meilleure,  j'aime  à  le  croire,  et  mieux  inspirée.  Au- 
jourd'hui les  simples  pots-de-vin  d'autrefois  sont  devenus  des 
tonneaux.  Non,  ce  n'est  pas  la  plume  affaiblie  d'Auguste  Barbier 
qu'il  faudrait,  c'est  le  burin  corrosif  de  Juvénal  et  le  fer  rouge 
d'André  Chénier. 

On  a  souvent  accusé  les  poètes  satiriques  d'hyperbole,  comme 
les  romanciers  et  les  écrivains  dramatiques  d'invraisemblance.  Il 


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350  LES  OEUVRES  ET  LES  BOMMES 

semble  que,  depuis  un  mois,  nos  mœurs  républicaines  suent  pris  à 
tâche  de  les  justifier  les  uns  et  les  autres.  Je  viens  de  relire  les 
passages  les  plus  violents  de  la  satire  de  Barbier,  et  je  les  ai  trouvés 
singulièrement  anodins.  D'autre  part,  nommez-moi  le  romander 
dont  les  fictions  puissent  entrer  en  concurrence  avec  les  derniers 
événements.  La  réalité,  quand  elle  s*y  met,  est  plus  inventive  que 
Balzac;  elle  a  plus  d'imagination  que  Ponson  du  Terrail;  elle  dé- 
fierait toute  la  Société  des  gens  de  lettres,  depuis  M»  Pierre  Zacone 
jusqu'à  M.  Emile  Richebourg.  Si  Ton  eût  ouvert  un  concours  entre 
le  romancier  le  plus  hardi,  le  dramaturge  le  mieux  doué  et  la 
colonne  des  faits  divers  pendant  un  jour  quelconque  de  ce  dernier 
mois,  nul  doute  que  le  roman  et  le  théâtre  n'eussent  été  honteuse- 
ment battus. 

Ainsi  cette  affaire  Caffarel-Limouzin-d'Andlau,  —  on  ne  ssât  de 
quel  nom  l'appeler  —  au  point  de  vue  moral,  elle  est  bien  triste  et 
bien   sombre;   elle  fait   invinciblement  songer  à   une    nonvelte 
effrayante  d'Edgar  Poë  :  le  Cas  de  M.  Valdemar^  dont  le  héros, 
magnétisé  in  ariicuh  mortis  et  laissé  pendant  sept  mois  dans  son 
sommeil  cataleptique,  tombe  en  décomposition  lorsqu'on  le  réveille 
et  se  dérobe  sous  la  main  qui  fait  les  passes,  en  ne  laissant,  sur  le  lit 
où  il  semblait  vivre  toujours  dans  sa  mort,  qu'une  «  abominable 
putréfaction  ».  Mais  si  l'on  a  le  courage  de  se  placer  au  point  de 
vue  purement  esthétique,  quelle  variété  admirable  dans  les  inci- 
dents et  les  personnages,  quelle  combinaison  à  souhait  de  tous  les 
éléments  d'intérêt,  quel  heureux  mélange  du  bouffon  et  da  tra^ 
gique!  Rien  n'y  manque  de  ce  qu'il  faut  pour  constituer  un  roman 
du  plus  haut  goût  :  il  y  a  deux  ou  trois  généraux,  dont  un  comte  et 
sénateur,  plusieurs  femmes  de  catégories  et  d'âges  divers,  les  unes 
avec  des  maris,  les  autres  sans  maris,  la  dupe  naïve,  le  fûseur, 
l'escroc  du  grand  monde,  l'agent  de  police.  Toutes  les  passons 
sont  en  jeu;  l'intrigue  est  fortement  corsée,  les  épisodes  se  pres- 
sent :  descentes  de  police,  interrogatoires  palpitants,  visites  de 
papiers,  jugement  du  conseil  d'enquête,  désespoir  de  maris  inno- 
cents croyant  à  la  vertu  de  leurs  femmes,  protestations  pathétiques, 
confrontations  dramatiques,  disparition  mystérieuse  d'un  accusé; 
l'intérêt  croît  de  scène  en  scène,  mrate,  s'élargit;  l'action  est  claire 
et  énigmatique  à  la  fois;  elle  garde  des  côtés  inquiétants;  elle  lûsae 
deviner  des  dessous  qui  donnent  carrière  à  l'imagination.  El  «a 
loin,  dominant  tout  le  roman,  dans  le  mir^e  lumineux  d'une  apo- 
théose, la  croix  d'honneur  rayonnante,  avec  ces  mots  en  lettres  de 
flamme  :  Honneur  et  patrie! 

Et  l'affaire  du  docteur  Castelnau,  est-ce  que  ce  n*est  pas  un 
roman  à  la  fois  fantastique  et  réaliste  dans  le  genre  de  Wilkie 


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LES  ŒUVRES  ET  LIS  HOMMES  361 

Collins,  de  miss  Braddon,  de  M.  du  Boisgobey?  un  roman  à  secret, 
propre  à  exercer  la  sagacité  de  tout  un  bataillon  de  détectives  dans 
la  double  recherche  du  mort  et  du  vivant,  avec  traces  entre-croisées 
ou  effacées,  crochets,  fausses  pistes,  jusqu'à  la  découverte  définitive? 
Voulez- vous  maintenant,  en  regard  de  ces  drames,  un  pur  vau- 
deville, une  opérette  à  laquelle  ne  manque  que  la  musique  d'Offen- 
bach?  Prenez  cette  histoire  de  Téphémère  république  de  C40unani, 
qui  a  éclaté  tout  à  coup  dans  la  presse  le  mois  dernier,  comme  un 
joyeux  écho  de  Vlie  de  Tulipatan  ou  du  Roi  d^Amatiboii,  VEtat  de 
Counani,  si  Ton  peut  employer  ce  mot  faute  d'en  trouver  un  autre 
plus  congruent,  est  un  territoire  contesté  entre  la  Guyane  française 
et  le  Brésil.  Faute  d'avoir  jamais  pu  s'entendre  sur  la  possession 
de  ce  territoire,  les  deux  pays  l'ont  abandonné  à  lui-même  et  il  s'est 
peuplé  peu  à  peu  d'environ  1500  habitants.  Indiens  ou  métis,  qui 
se  sont  constitués  tant  bien  que  mal  en  six  capitaineries.  La  capitale 
du  pays,  Counani,  Be  possède  pas  moins  du  dixième  de  la  population 
totale  :  150  habitants.  Un  jour  de  l'année  1883,  M.  Coudreau,  profes- 
seur au  collège  de  Cayenne,  passant  par  là,  trouva  de  braves  gens 
qui  aimaient  la  France  et  qui  brûlaient  d'avoir  un  gouvernement, 
quoiqu'ils  s'en  fussent  très  bien  passés  jusqu'alors.  Ceux-ci  lui 
remirent  une  pétition  qui  demandait  au  gouverneur  de  Cayenne  de 
leur  envoyer  des  administrateurs  français.  C'était  la  quatrième  fois 
depuis  vingt-cinq  ans  que  les  Counaniens  s'adressaient  ainsi  à  la 
France  :  la  nouvelle  tentative  n'eut  pas  plus  de  succès  que  les 
précédentes,  et  Counani,  en  désespoir  de  cause,  se  déclara  indé- 
pendant. Le  premier  exercice  de  son  indépendance  a  été  de  se 
proclamer  en  république  et  d'offrir,  par  l'intermédiaire  sans  doute 
de  M.  Coudreau,  la  présidence  i  un  habitant  de  Vanves,  M.  Jules 
Gros,  dont  le  titre  principal  à  un  pareil  honneur  était  celui  de 
n^nobre  de  la  Société  de  géographie.  De  bourgeois  de  Vanves, 
passer  ainsi  dm  jour  au  lendemain  président  d'une  république  sur 
tes  bords  de  l'Oyapock,  on  conviendra  que  l'aventure  n'est  pas 
banale.  Depuis  l'intronisation  de  cet  avoué  de  Périgueux,  M.  de 
Toaneins,   sur  le  trône  d'Araucanie,  on   n'en  avait  pas  vu  de 
pareilles.  Que  feriez-vous  si  l'on  venait  tout  à  coup  vous  offrir  la 
couroone  du  royaume  des  Achantis?  Je  ne  crois  pas  trop  ra'avancer 
«  pensant  que  vous  demanderiez  à  réfléchir.  M.  Jules  Gros,  quoi- 
qu'il ait  notablement  dépassé  la  soixantaine' et  que  sa  vie  pacifique 
Be  semble  pas  l'avoir  prédisposé  aux  aventures,  accepta  tout  de 
suite.  Mais  il  résolut  de  procéder  d'abord,  sur  les  rives  mêmes  de 
la  Seine,  à  HnstaHation  de  son  gouvernement,  —  mesure  prudente 
et  qui  pourtant  l'a  perdu,  comme  nous  Talions  voir. 
11  nomma  donc  un  ministère,  fonda  un  journal  officiel  et  créa 


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352  LES  ŒUVRES  ET  LES  HOMMES 

Tordre  de  TÉtoile  de  Counani.  C'est  par  ce  dernier  point  que 
l'affaire  se  rapproche  de  celle  dont  nous  parlions  tout  à  Theure, 
que  le  drame  et  le  vaudeville  se  tiennent.  Tous  deux,  le  président 
(le  Counani  et  le  sous-chef  d'état-major  général  au  ministère  de  la 
guerre,  exploitaient  également  la  mine  inépuisable .  de  la  vanité 
humaine.  Le  premier  soin  de  tout  nouvel  État  qui  se  fonde  est  de 
créer  une  décoration,  avant  même  de  constituer  un  gouvernement. 
«  On  appelle  cela  des  hochets,  disait  le  Premier  consul  en  1801, 
lorsqu'il  proposait  l'établissement  de  la  Légion  d'honneur.  Soit! 
c'est  avec  des  hochets  qu'on  mène  les  hommes.  »  L'humanité  est 
véritablement  conduite  en  Isdsse  par  ses  pasteurs  comme  les  mou- 
tons de  Florian  par  leurs  bergères,  à  l'aide  de  rubans.  11  existe 
des  ordres  de  chevalerie  jusque  chez  les  sauvages.  La  grande  chan- 
cellerie est,  en  réalité,  le  premier,  le  plus  important  de  tous  les 
ministères.  M.  Jules  Gros,  qui  a  l'expérience  des  hommes  et  qm 
est  officier  d'Académie,  n'avait  donc  pas  perdu  plus  de  temps  pour 
créer  l'Étoile  de  Counani  que  Sa  Majesté  Orélie-Antoîne  I"  pour 
créer  la  Couronne  de  fer,  et  le  Journal  officiel  de  la  Guyane  indé- 
pendante, imprimé  à  Paris,  nous  donnait  le  même  jour  les  décrets 
constitutifs  de  la  nouvelle  république  et  la  liste  des  premiers  che- 
valiers et  des  premiers  officiers  de  l'Étoile.  Le  nom  de  M.  Paul 
Arène  y  brillait  comme  un  soleil;  les  autres  étaient  de  braves  gens 
parfaitement  inconnus,  qui  devaient  peut  être  aider  de  leur  bourse 
aux   frais  toujours  onéreux   de  l'établissement    d'une  nouvelle 
république. 

Mais  cette  publication,  reproduite  avec  empressement  par  les 
chroniqueurs,  heureux  d'une  pareille  aubaine,  donna  l'éveil  au 
Brésil  et  à  la  France,  en  leur  rappelant  qu'ils  avaient  des  droits 
sur  le  territoire  de  Counani.  Ces  droits  ils  n'y  tenaient  pas  beaucoup 
sans  doute  et  ils  n'en  parlsdent  guère,  car  le  pays  n'est  ni  assez 
peuplé  ni  assez  riche  pour  les  tenter.  Mais  dès  lors  qu'un  troisième 
larron  s'appropriait  l'objet  du  litige,  c'était  une  autre  affaire.  En 
désaccord  pour  décider  à  qui  des  deux  appartiendrait  maître  Ali- 
boron,  ils  se  retrouvaient  en  accord  parfait  pour  décider  du  moins 
que  ce  ne  serait  pas  à  M.  Jules  Gros.  Bientôt  donc,  deux  petites 
notes  sèches  et  dédaigneuses  avertissaient  qui  de  droit  que  Tciis- 
tence  de  la  république  de  Counani  n'était  pas  reconnue.  Ces  notes 
jetèrent  le  désarroi  dans  l'esprit  du  président  de  la  Guyane  indé- 
pendante et  de  son  conseil  de  gouvernement.  On  se  hâta  d'averdr 
les  chevaliers  de  l'Étoile,  fort  déconfits,  que,  s'ils  étaient  rencontrés 
avec  le  nouveau  ruban  à  la  boutonnière,  ils  s'exposaient  à  se  voir 
poursuivis  pour  port  illégal  de  décoration,  et  que  leur  brevet  bc 
pouvait  être  valable  qu'après  la  prise  de  possession  définidve  du 


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LES  (EUYRES  ET  LES  flOMMES  35? 

territoire  connanien»  ce  qui  tardera  peut-être  un  peu,  puis  après 
enquête  sur  la  moralité  et  les  titres  de  chacun  d'eux.  Cet  avis 
provenait  du  conseil,  et  il  équivalait  à  un  désaveu  du  président, 
accusé  de  précipitation  imprudente  et  de  favoritisme.  Il  déchaîna  la 
discorde.  On  échangea  des  récriminations.  Le  président  prononça 
la  destitution  de  ses  ministres  et  de  son  conseil,  lequel  riposta  en 
le  destituant  lui-même,  et  en  prononçant  Tannulation  de  tous  ses 
actes,  —  «  sauf  la  nomination  des  grands  dignitaires  !  »  Un  conseil 
de  gouvernement  qui  révoque  celui  qui  l'a  nommé,  cela  peut  paraître 
extraordinaire  au  point  de  vue  de  la  logique;  mais  c'est  ainsi  que 
se  font  les  révolutions. 

.  On  voit  que  la  république  de  Counani  ne  retarde  pas  en  fait 
de  crises  ministérielles  et  même  de  révolutions.  Son  président  a  été 
renversé  avant  de  s'être  assis  dans  son  fauteuil.  Que  dis-je?  on 
3vait  déjà  soufflé  sur  son  État,  et  il  s'était  évanoui  comme  une  bulle 
de  savon,  lorsque  son  conseil  général,  ses  ministres  et  ses  fonc- 
tionnaires l'ont  déclaré  déchu.  C'est  depuis  que  la  république 
n'existe  plus  qu'elle  a  deux  gouvernements,  car,  bien  entendu, 
M.  Jules  Gros  persiste  à  garder  son  titre  avec  l'obstination  habi- 
tuelle à  tous  les  chefs  d'État  inpartibtis^  et  si  rare,  au  contraire,  chez 
les  souverains  véritables,  toujours  prêts  à  capituler  ou  à  abdiquer; 
—  et  d'autre  part  le  conseil  de  gouvernement  continue  à  rendre  des 
décrets  «  pour  le  président  empêché».  Empêché  est  un  euphémisme 
adorable.  Ces  décrets  consistent  surtout  à  nommer  des  titulaires 
à  tous  les  postes  vacants.  Quelle  bonne  fortune  pour  les  ambitieux 
et  pour  les  activités  sans  emploi  I  La  Guyane  indépendante  possède 
déjà  presque  autant  de  fonctionnaires  que  d'habitants,  —  y  compris 
un  capitaine  inspecteur  de  la  force  armée.  Le  conseil  général  a  un 
secrétaire  général,  qui  contresigne  ses  décrets,  et  le  ministre  d'État, 
en  même  temps  grand  chancelier,  un  sous-secrétaire  d'État!  Le 
conseil  de  gouvernement  a  même  poussé  le  zèle  et  la  prévoyance 
jusqu'à  décerner  des  places  dont  il  se  réservait  de  déterminer  ulté- 
rieurement le  titre.  C'est  une  trouvaille,  qu'on  ferait  bien  d'utiliser 
en  France  pour  satisfaire  les  solliciteurs. 

Lorsque  les  fonctionnaires  se  mettront  en  route  pour  Counanî, 
ce  sera,  comme  on  voit,  une  véritable  expédition,  presque  aussi 
nombreuse  que  l'armée  de  Femand  Cortez,  et  ils  pourraient,  au 
besoin,  conquérir  le  pays  qu'ils  vont  administrer.  Un  fonctionnaire 
est  capable  de  bien  des  choses  pour  prendre  possession  de  son 
emploi.  Biais  de  son  côté  le  président  révoqué  a,  dit-on,  Tintention 
d'armer  en  guerre  et  de  mobiliser  les  ex-chevaliers  de  l'Étoile,  que 
l'ardeur  de  reconquérir  leur  brevet  anime  de  sa  flamme  belliqueuse. 
Laquelle  des  deux  expéditions  arrivera  la  première?  Si  elles  débar-^ 
25  OCTOBBB  1887.  23 


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S54  LES  CBUVRIS  IT  LKS  HOMMES 

quent  en  même  lemps,  laquelle  exterminera  l'antre  et  plantera  son 
drapeau  sm*  le  tmitoire  du  pays  conqnis? 

Cet  épisode  d^une  répuMiqoe  éphémère,  qm  n*a  guèrcs  duré 
qu'un  tour  de  cadran,  mais  qui  se  survit  dans  ses  dignitaires,  tout 
en  n'existant  plus,  aura  du  monis  eu  Farantage  de  nous  égayer  un 
moment  dans  les  temps  moroses  que  nous  traversons,  et  de  fournir 
en  bien  joli  cadre  de  reme  de  fin  d'année  à  nos  théâtres  du 
iKKilevard. 

m 

Mais  il  en  est  des  revues  de  fin  d'année  comme  des  almanacfas  : 
voilà  qu'elles  se  mettent  à  paraître  dès  la  fin  de  septembre.  Parfe 
sans  parts  au  théâtre  de  la  Renaissance,  en  est  à  sa  vingt-cinquième 
représentation.  Trouve-t-on  que  le  temps  marche  trop  lente- 
ment, que  nous  ne  vivons  pas  assez  vite?  Nous  sommes  si  pressés, 
in  dévorés  par  la  soif  du  nouveau,  qu'il  nous  faut  msûntenant  le 
compte-rendu  du  Salon  avant  l'ouverture,  et  celui  de  la  pièce  avant 
ht  première.  Dans  les  journaux  bien  informés,  on  ne  se  borne  pohrt 
à  donner  des  extraits  d'un  livre  par  anticipation,  on  l'analyse  et  on 
le  juge,  sur  les  bonnes  feuilles,  la  reille  du  jour  où  il  parait.  Les 
progrès  du  reportage  sont  tels,  qu'il  en  est  venu  à  rendre  compte 
des  événements  lorsqu'ils  ne  sont  pas  encore  arrivés.  On  veut 
manger  les  œufs  avant  qu'ils  ne  soient  pondus.  Ne  nous  étonnons 
donc  pas  si  les  revues  de  l'année  commencent  à  paraître  le  SO  sep- 
tembre :  dans  dix  ans,  elles  paraîtront  à  Pâques. 

Lentement  et  les  uns  après  les  autres,  tous  les  théâtres  ont  enfin 
touvert.  L'Opéra-Comique,  transporté  place  du  Chltelet,  dans  cette 
salie  des  Nations  qui  a  déjà  passé  par  tant  de  métamorphoses  et 
où  ce  n'est  pas  la  première  fois  que  le  drame  lyrique  éBt  domicile, 
vient  de  rouvrir  lui-même,  sous  la  direction  de  M.  Jules  Barbier, 
en  attendant  que  la  justice  adt  statué  sur  la  responsabifité  de 
M.  Carvalho.  Tous  ont  pris  leurs  précautions  contre  Hncendie,  et 
les  longs  travaux  imposés  par  la  commission  ont  été  la  grande 
cause  de  ce  retard  général.  Si  vous  passez  à  l'extrémité  de  la  rue 
Montpensier,  vous  aurer  une  idée  de  leur  importance  en  levant  les 
yeux  vers  les  fenêtres  du  théâtre  du  Palaîs-Royal,  maintenant  gar- 
nies, à  tous  les  étages  et  dans  toute  la  longueur  du  bâtiment,  de 
balcons  reliés  entre  eux  par  des  escaliers  à  vis  et  dont  les  derniers 
rejoignent  le  trottoir  par  des  échelles  de  fer.  On  dirait  de  Tarma- 
ture  formidable  d'une  citadelle,  à  cela  près  que  le  but  en  est  tout 
opposé. 

Suivant  l'usage,  la  plupart  des  théâtres  ont  recommencé  la  cam- 


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LfôCEUVRBSffrLBSfiOmBS  .35$ 

pagne  par  des  refrâes,  doot  {dusieQTB  soBt  empruntée»  sw  réper* 
Uàre  de  M.  LaMdie,  qpQi  finira  par  y  passer  tout  entier.  Quant  aux 
pièces  nouvelles,  les  événements  dm  grand  théâtre  parisien  leur 
ont  fait  du  tort.  L*opérette  de  Swrcouf,  de  MM.  Cbivot,  Duru  et 
Robert  Planquette,  qui  promet  de  renouveler  aux  Folies  dramoti* 
ques  le  succès  légendaire  des  Cloches  de  ComevUle^  ne  peut  pas 
l^us  rivfi^ser  avec  celle  de  la  République  de  Counani^  que  le 
général  Boum,  qui  vient  de  reparaître  aux  Variétés,  n'est  au  niveau 
du  général  Boulanger. 

Est-ce  à  cause  de  cette  concurrence  que  les  nouveautés  drama^ 
tiques,  sauf  l'exception  de  Sureouf^  ont  été  généralement  si 
malbeureuses?  Elle  pourrait  expliquer  l'indifférence,  le  peu  d'em- 
pressement et  de  curiosité  des  spectateurs;  elle  ne  saurait  expliquer 
les  chutes.  Si,  malgré  le  nombre  des  œuvres,  notre  récolle  est  très 
fliaigre,  c'est  la  &ute  des  auteurs  et  non  celle  du  public. 

M.  Gondiaet  lui-même  a  échoué  au  Gymnase.  Peu  d'écrivains 
soDt  entourés  d'une  sympathie  plus  générale  que  M.  Gondinet;  la 
bienvenue  au  jour  de  chacune  de  ses  comédies  lui  rit  dans  tous  les 
yeux.  On  attendait  avec  une  curiosité  paiticulière  soo  Dégommé^ 
que  ce  titre  d'allure  familière  annonçait  comme  une  pièce  anansaote 
et  toute  d'actualité.  Je  ne  pense  pas  avoir  besoin  d'expliquer,  même 
au  lecteur  de  province  le  moins  feumliarisé  avec  l'argot  œuraot,  le 
sens  de  ce  mot  populaire.  Vous  ne  le  rencontrerez  certamement 
pas  dans  Bossuet,  ni  même  dans  Boileau  ou  La  Bruyère^  mais  vous 
le  trouverez  dans  Gavarni,  dans  Balzac,  dans  Labicîie,  dans  Viekr 
Hugo.  11  y  aurait  une  assez  curieuse  étude  philologique  à  faine 
sur  tous  les  tenues  d'argot,  de  sens  fort  divers,  auxquels  le  mot 
^omme  a  donné  naissance,  depuis  ^mmeux  jusqu'à  dégommé. 
Quel  rapport  la  substance  mucîlagineuse  et  translucide  qui  se 
cristalli^  en  larmes  sur  la  tige  de  certains  arbres  peut-elle  avoir 
avec  ce  qu'on  appelle  la  haute  gomme^  c'est-à-dire  avec  le  dessus 
du  panier,  avec  l'élite  et  la  fleur  des  gomnaeux  des  deux  sexes,  ou 
avec  le  dégommage  d'un  préfet?  Je  pose,  sans  la  résoudre,  cetie 
question  qui  prépare  des  tortures  aux  Darmestetter  de  l'avenir. 

La  censure  avait  un  moment  arrêté  la  pièce  de  M.  Gondiaet, 
-coupable  d'irrévérence  envers  la  nouvelle  magistrature.  ËUe  eût 
rendu  service  à  l'auteur  en  ne  levant  pas  son  uelo,  car  son  seule- 
ment Dégommé  n'a  point  réussi,  nuds  c'est  une  de  œs  chutes  qui 
a'<Htt  rien  de  glorieux  ni  d'éclatant  et  qui  ne  laissent  aucun  espoir 
^'m  recoins  ea  appel.  Autant  qu'on  peut  s'en  rendre  compte  sous 
la  mollesse  et  l'indécision  du  contour,  l'auteur  seoible  avoir  eu 
pour  but  d'opposer  l'une  à  l'autre  l'andenne  et  la  nouvelle  magisK 
(latore;  la  naigistrature  de  la  vieille  roche,  pénétrée  de  son  devoir, 


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356  LES  ŒUVRES  ET  LES  HOMMES 

exerçant  sa  profession  comme  un  sacerdoce,  imprégnant  son  lan« 
gage^  ses  gestes,  sa  physionomie,  toute  sa  manière  d'être,  du  sen- 
timent de  sa  dignité,  et  la  ma^strature  des  nouvelles  couches,  qui 
change  tout  cela  et  qui  porte  dans  le  sanctuaire  des  mœurs,  des 
attitudes,  une  familiarité  d'allures  propres  à  en  diminuer  le  respect 
Cette  idée  pouvait  devenir  le  point  de  départ  d'une  satire  drama- 
tique, avec  un  talent  plus  vigoureux  et  plus  hardi  que  celui  de 
M.  Gondinet,  dont  les  malices  s'arrêtent  à  fleur  de  peau.  A  défaut 
de  satire,  on  en  pouvait  tirer  une  comédie  de  mœurs,  mais  à  la 
condition  de  prendre  son  parti  nettement,  et  c'est  ce  que  n'a  pas 
su  faire  l'auteur,  dont  toute  la  pièce  flotte  incertaine  entre  la 
comédie  et  le  drame,  sans  jamais  permettre  au  spectateur  de 
s'abandonner  franchement,  de  se  confier  à  la  situation  et  au  sen- 
timent qu'il  éprouve. 

Cette  incertitude  s'accuse  tout  d'abord  dans  le  dessein  des  prin- 
cipaux personnages,  en  qui  s'incarne  l'idée  de  la  pièce.  M.  Barenton 
est  le  magistrat  rigide,  austère,  intègre  :  il  se  fait  dégommer  pour 
n'avoir  pas  voulu  tenir  compte  d'une  recommandation  du  préfet. 
Mais  il  est  si  gonflé  de  son  importance  qu'il  en  semble  d'abord  un 
peu  grotesque  et  qu'on  se  demande  si  M.  Gondinet  ne  veut  pas 
tracer  une  caricature.  Bientôt  cette  impression  s'efface,  et  le 
magistrat  lui-même  disparait  devant  le  père,  qui  s'attendrit  sur  sa 
fille  coupable.  La  nouvelle  de  sa  destitution  lui  est  arrivée,  en 
effet,  au  moment  où  il  a  entre  les  mains  le  dossier  d'une  affaire 
destinée  à  prendre  place  parmi  les  causes  célèbres,  l'affaire  Cha- 
loupin  ;  mais  dans  ce  dossier  figurent  des  lettres  compromettantes 
de  sa  fille,  aujourd'hui  M"^*"  Chevrette,  qui  s'est  laissée  entraîner 
jadis  à  une  correspondance  imprudente  avec  un  don  Juan  de 
province  et  qui,  se  voyant  perdue,  confesse  à  son  père  le  fatal 
secret.  La  destitution  vient  à  point  pour  tirer  d'embarras  M.  Ba- 
renton, placé  entre  son  amour  paternel,  qui  lui  souffle  de  soustraire 
les  lettres  fatales,  et  sa  conscience  de  magistrat  qui  le  lui  défend  ; 
mais  ces  terribles  lettres  n'échappent  à  un  danger  que  pour  ea 
retrouver  un  autre,  plus  grave  encore  :  le  remplaçant  de  M.  Ba- 
renton dans  les  fonctions  de  procureur  général  n'est  autre,  en  effet, 
que  son  gendre  Chevrette. 

Ce  Chevrette  entre  en  scène  comme  un  magistrat  des  nouveUets 
couches.  Nous  le  voyons  au  second  acte  pénétrer  au  Palais  dans 
le  bureau  de  son  prédécesseur  avec  des  allures  de  bon  garçon^ 
tutoyant  et  plaisantant  son  personnel;  pour  un  peu,  il  emaièneraxt 
le  greffier  prendre  un  bock.  Là  se  trouve  la  scène  qui  a  alariué  la 
pudeur  de  la  censure,  et  que  l'auteur  a  pu  conserver  grâce  ât  une 
Jégëre  concession  où  se  marque  la  mesure  du  respect   officiel 


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LES  OEUVRES  ET  LES  HOMMES  357 

jagé  nécessaire  et  suffisant  pour  la  ma^strature  actuelle.  Primiti- 
vement, Chevrette,  après  avoir  revêtu  la  robe  rouge  et  la  toque, 
se  regardâdt  dans  la  glace  et  plaisantait  en  homme  qui  vient  de  se 
travestir.  Maintenant,  après  avoir  tiré  la  robe  de  l'armoire,  il  se 
borne  à  la  mettre  sur  son  bras.  Mais  il  n'en  prend  pas  une  ùuni- 
liante  de  moins.  L'effet  manque,  parce  qu'il  n'est  pas  souligné  par 
le  contraste,  et  aussi  parce  qu'il  n'est  point  poussé  et  soutenu. 
Bientôt,  en  effet,  la  pièce  dévie  avec  Chevrette,  comme  elle  avadt 
dévié  avec  Barenton  :  le  magistrat  nouveau  s'efface  devant  le  mari, 
comme  le  ma^strat  ancien  s'était  effacé  devant  le  père.  L'action 
tourne  ici  au  drame,  là  à  la  comédie  d'intrigue,  quand  la  chasse 
aux  lettres  compromettantes  qu'il  s'agit  de  retirer  du  dossier  com- 
mence, avec  des  péripéties  qui  rappellent  de  loin  celles  des  Paiiet 
de  mouches. 

Et  comme  si  ce  n'était  point  assez  de  ces  incohérences  dans  la 
marche  de  la  pièce,  les  caractères  mêmes  ne  se  tiennent  pas.  Une 
fois  que  nous  avons  pris  notre  parti  de  regarder  Barenton  comme 
le  type  du  magistrat  austère  et  de  l'homme  d'honneur,  comment 
n'être  pas  déconcerté  en  le  voyant  furieux  de  sa  révocation,  et 
surtout  en  l'entendant  annoncer  à  son  gendre,  en  termes  peu 
voilés,  la  découverte  qu'il  va  faire  dans  le  dossier  Chaloupin  I  II  se 
sent  un  peu  consolé  par  le  dédommagement  que  lui  réserve  une  si 
heureuse  circonstance.  Sa  fille  sera  déshonorée  aux  yeux  de  son 
mari,  mais  lui  du  moins  il  sera  vengé.  Ahl  ahl  cela  apprendra  à  ce 
Chevrette  à  venir  lui  enlever  ses  dossiers  1  Que  dites- vous  de  ce 
père  et  de  ce  magistrat?  Et  vice  versa ^  lorsque  M.  Gondinet  nous 
a  bien  montré  Chevrette  comme  un  magistrat  sans  dignité,  intro- 
duisant les  habitudes  de  la  brasserie  dans  son  cabinet,  tout  à  coup 
il  lait  ou  il  a  l'air  de  faire  volte-face,  en  nous  le  révélant  comme  un 
mari  modèle  et  magnanime,  comme  un  brave  homme,  qui  donne  sa 
démission  pour  vivre  dans  la  concorde  domestique  la  plus  complète, 
avec  son  beau-père  aussi  bien  qu'avec  sa  fenmie.  Qu'il  n'y  ait 
point  là  de  contradiction  absolue,  je  le  veux  bien;  mais  il  y  a  tout 
au  moins  une  contradiction  apparente.  L'esprit  du  spectateur  est 
lancé  dans  une  direction  d'où  on  l'arrache  ensuite.  L'auteur  semble 
prendre  pldsir  à  lui  ouvrir  de  fausses  pistes,  à  le  dérouter,  et  on 
ne  comprend  plus  quel  est  le  but  de  sa  pièce.  Est-ce  le  désir 
d'effacer  toute  intention  satirique  qui  l'a  guidé?  A-t-il  craint  d'être 
accusé  de  parti-pris?  Ou  ne  s'est-il  pas  laissé  tout  simplement 
entraîner  par  les  hasards  et  les  besoins  de  l'action,  au  lieu  de  do- 
miner son  intrigue  et  de  la  diriger? 

Comm^  dans  toutes  les  œuvres  de  M.  Gondinet,  l'accessoire 
raoaporte  sur  le  principal;  les  caractères  épiaodiques  et  les  mots 


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356  US  (EUTREB  ET  US  DMQOS 

bemeux  ont  sauté  jusqn'à  un  certam  point  la  pièce  qui,  sans  celte 
verve  de  détail,  n'aurait  pas  atteint  peut-être  sa  dixième  représen- 
tation. Néanmoins  M.  Gondinet  a  eu  souvent  plus  d'esprit,  et  de 
l'esprit  de  meilleur  aloi.  Celui  de  Dégommé  manque  généralemrat  de 
nouveauté,  de  mordant  et  même  de  finesse.  Noos  n'attendions  pas 
de  lui  une  trame  bien  solide,  une  comédie  iûen  fermement  cons- 
truite; mais  nous  pouvions  attendre  du  moins  plus  de  dextérité,  de 
légèreté  de  main,  de  clarté,  comme  d'observation  ingénieuse  et  de 
fantaisie  jHquante.  Son  ouvrage  n'est  ni  un  drame,  ni  un  vaudeville, 
ni  une  com^ie  d'inirigue,  ni  une  comédie  de  mœurs;  il  est  un  peu 
de  tout  cela  :  pièce  bybride  en  définitive,  esquisse  décousue  qui, 
chemin  faisant,  s'engage  dans  une  foule  de  petits  sentiers  et  ne 
mène  à  rien. 

L'Odéon,  qui  a  rouvert  par  Claudie  et  qui  est  maintenant  revenu 
à  V Artésienne^  nous  a,  dans  l'intervalle,  donné  quatre  nouveautés 
en  moins  de  quinze  jours.  S'il  mardie  de  ce  pas,  il  est  capable 
d'épuiser  un  programme  qui  nous  avait  paru  chargé  outre  mesure 
lors  de  sa  publication  ;  mais  c'est  i  ta  condition  de  ne  plus  se  laisser 
prendre  au  dépourvu.  L'Odéon  devrait  toujours  avoir  sur  la  planche, 
je  veux  dire  en  répétition  et  toutes  prêtes,  une  demi-douzaine  de 
jnèces  en  trois  actes  et  le  double  de  oes  levers  de  rideau  en  prose 
ou  en  vers,  qui  sont  les  bors-d'<Buvre  de  la  représentation.  Dans  un 
repas  bien  réglé,  les  bors-d'œuvre,  comme  les  entremets  et  les 
desserts,  ont  leur  importance.  L'Odéon  nous  en  a  souvent  donne 
de  fort  agréables  et  qui  mettaient  en  appétit. 

Telle  est  la  petite  comédie  en  un  acte,  en  vers,  de  H.  Ed.  Blau  : 
Maître  Andréa^  la  srale  de  ces  quatre  pièces  qu'il  faille  relienir. 
Elle  évoque  en  son  petit  cadre  le  souvenir  de  ces  tableaux  vénitiens 
où  George  Sand  et  Alfred  de  Musset  mettent  en  scène  des  artistes 
de  la  Renaissance  dans  une  action  dramatique  et  passionnée.  Mattre 
Andréa,  le  plus  célèbre  joaillra*  de  Venise,  un  rival  de  Benvenuto, 
a  épousé,  à  plus  de  cinquante  ans,  une  jeune  fille  que  la  gloire  do 
vieillard,  plus  que  sa  fortune,  a  séduite.  Mais  elle  a  vingt  ans,  et 
la  gMire  ne  lui  suffit  pas.  Son  cmar  soupire  la  nuit,  le  jour,  comme 
dit  la  romance,  et  elle  n'a  pu  voir  l'élève  favori  du  mattre  saas 
l'aimer.  Andréa  surpicnd  entre  les  deux  jeunes  gens  une  conver- 
sation qui  ne  lui  laisse  aucun  doute.  L'ardent  Jutîo  propose  i  Paula 
de  fuir  Avec  lui  :  un  vaisseau  qui  part  demain  emportera,  si  elle 
le  veuti 

Deux  amants  pleins  d'espoir  sous  les  deux  pleins  d'étoiles. 

Mats  Paula  est  honnête  :  elle  repousse  <cette  trahison,  et  comme 
Juik),  suivant  la  tradition  de  tous  les  amoureux  de  roman,  parle 


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LES  (KUTRES  ET  LES  SOMMES  3S9 

de  se  tuer,  die  loi  répond  avec  mélancolie  qu'il  doit  attendre 
l'appel  de  Dira^  pour  mériter  d'être  réuni  à  elle  : 

SU  défeud  qu^on  se  tue,  il  permet  que  Ton  meure. 
Faites  que  je  lui  dise,  alors  que  viendra  Tlieure  : 
m  Né  nous  séparez  phis,  ô  Maftre  jTWte  et  doux  ; 
•  B  fat  digae  de  mol,  qai  suis  digae  de  Toas.  » 

Cesl  de  la  Ihéole^  de  tliéâtre,  d'une  orthodoxie  relative.  Mais 
Jalks  qui,  aa  fend,  eat  «ne  âme  knonète  et  candide*  se  laisse  coa- 
vainere,  et  fant  à  Panla  ses  adieux  jusqu'à  leur  réunion  dans  un 
antie  Hionde,  se  déclarant  résolu  à  partir  pour  les  Indes. 

Andréa  est  foudroyé  de  cette  révélation  :  il  ne  lui  était  jamais 

Tenu  4  l'esprit  que  aa  tète  chenue  jurât  avec  csette  tète  blonde  et 

que  <t  à  jeune  femae  il  faut  jeune  mari  ».  Il  adore  Paula,  et  sa 

deoleor  dépasse  son  iacbgnation.  Mais  a-t-il  le  droit  de  s'irriter 

contre  eux?  Ils  sont  loyaux;  cet  entretien  même  qui  le  tue  lui  a 

j^rouvè  leur  honnêteté  I  Est-ce  leur  faute  s'ils  se  son t  sentis  entraînés 

fan  v^r»  l'awtre  par  leur  jeunesse,  dans  ce  contact  imprudent  dont 

il  n'a  pas  su  prévoir  les  suites  naiureUe<i1!  Non^  c'est  la  sienne,  à 

kâ  mÎHaid,  qui,  en  égoïste,  a  voulu  confisqaer  ce  trésor  I  II  dîs^ 

paraîtra,  donc  Justement  un  voleur  vartueux  et  reconnûssant, 

qu'il  pouvait  fiûre  pendre,  mais  qu'il  a  sanvé  k  la  prière  de  Paula, 

ineiit  lui  fetumir  un  moyen  à  souhait  :  il  l'avertit  que  la  gotulole 

0(1  le  joaillier  se  prépare  à  monter  est  conduite  par  deux  sacripants 

^  ont  résdtt  entre  eux  de  le  noyer  dans  le  canal,  pour  s'emparer 

da  riche  écrm  qu'il  porte  à.  un  client.  Andréa  le  remerde  et  le  féli- 

cke^  pms  le  soblime  vieillard  prend  sa  cassette  et  monte  dans  la 

gondafe.  lion  IXeuI  laisserez-vous  consommer  ce  sacrifiioe  héTO&[ue! 

Je  l'ai  cm  un  instant,  et  je  trouvais  l'auteur  bien  cruel,  car  cet 

Andfféa  est  vraiment  une  noble  tète  de  vieillard.  Sbis  le  vertueux 

Yeieoar  veillait,  guidé  par  un  secret  instinct  et  par  une  méfiance  légl- 

âne;  il  a  repêché  le  joailler  aa  moment  du  plongeon,,  et  il  le  rapporte 

eo  son  log^  après  avoir  laissé  tout  juste  à  sa  femme  et  à  son  élève 

le  temps  de  prouver  une  fois  de  plus  la  beauté  de  leur  âme  par 

rexpKsâoa  de  regrets  que  nous  devons  croire,  sincères.  Maître 

AiHÎbiéa  le  croit  sans  doute  aussi  ;  néanmoins^,  sentant  bien  que  son 

rftle  4e  revenant  pourrait  être  accusé  d'indiscrétion,  il  juge  opportun 

de  faire  luire  un  rayon  d'espérance  au  milieu  de  leur  joie  méritoire^ 

en  <fisant  d'un  ton  consolant  à  son  élève,  qui  ne  répond  pas,  maûs 

€pà  protestera  dans  la  coulisse»  j'aime  à  le  croire  :  «  Tu  n'auras 

pas  biai  longtemps  à  attendre.  »  On  n'est  vraiment  pas  plus 

magnanime. 

Cette  saynète  à  cadre  romantique^  où  ne  manquent  ni  la  gon- 


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360  LES  ŒUVRES  ET  LES  HOMMES 

dole,  ni  le  bandit,  et  qui  serait  complète  avec  un  petit  guitariste 
comme  le  Zanetto  du  Passant^  est  vrsdment  fort  agréable  à  entendre. 
Si  elle  tourne  au  mélodrame  vers  la  fin,  elle  a  le  tact  de  s'en  dé- 
tourner au  dénouement  et  de  ne  pas  laisser  traîner  de  cadavre 
dans  le  canal  Orfano.  Les  jolis  vers  y  abondent,  et  il  en  est  de 
tout  à  fait  charmants.  Le  monologue  ob  Andréa  exhale  sa  douleur 
a  des  endroits  éloquents,  toujours  avec  un  peu  de  coquetterie  dans 
la  forme.  Et,  ce  qui  ne  gâte  rien,  tous  les  personnages  sont  de 
braves  gens,  y  compris  le  bandit,  qui  se  fait  sauveteur  et  pourrait 
concourir  pour  le  prix  Montyon,  s'il  se  décernait  à  Venise.  Seuls,  les 
gondoliers  sont  de  purs  coquins,  mais  ils  restent  dans  la  coulisse. 
M.  Albert  Lambert  incarne  avec  autorité  et  conviction  le  rôle  de 
maître  Andréa,  et  il  sait  dire  les  vers,  ce  qui  n'est  point  si  commun. 
Les  autres  auront  quelque  jour  beaucoup  de  talent,  je  n'en  doute 
pas;  en  attendant,  ils  ont  beaucoup  de  jeunesse,  ce  qui  vaut  mieux 
encore. 

Le  même  soir,  on  donnait  la  Perdrix^  comédie  en  trois  actes, 
de  MM.  Eugène  Adenis  et  H.  Gillet.  La  Perdrix  s'est  envolée  i 
tire  d'ailes;  après  les  trois  représentations  réglementaires,  elle  a 
disparu  de  l'affiche.  Il  serait  cruel  de  s'appesantir  sur  l'accueil  qui 
a  été  fait  à  cette  pièce  pavée  d'excellentes  intentions.  La  donnée 
ne  laisse  pas  d'en  être  assez  ingénieuse  et  hardie  :  elle  s'inspire  de 
la  fable  oii  La  Fontaine  nous  montre  la  perdrix  faisant  la  blessée 
et  détournant  sur  elle  le  chasseur  et  le  chien,  afin  de  sauver  ses 
petits  encore  incapables  de  fuir  le  danger;  msds  elle  eût  demandé 
un  art  plus  ferme,  plus  savant,  plus  habile  que  celui  des  deux 
auteurs.  Il  eût  fallu  la  main  experte  et  délicate  d'un  Octave  Feuillet, 
— le  Feuillet  des  proverbes,  —  pour  esquiver  ou  faire  accepter  du 
parterre  ce  qu'il  y  a  de  pénible  et  de  répugnant  dans  cette  démarche 
d'une  mère  qui,  au  retour  d'un  long  voyage,  trouvant  sa  fille  éprise 
d'un  libertin  sans  scrupule  qu'elle  veut  absolument  épouser,  entre- 
prend de  la  guérir  de  son  aveuglement  en  réveillant  le  caprice  que 
cet  homme  avait  ressenti  pour  elle  autrefois  et  qu'elle  avait  re- 
poussé avec  indignation;  ou  il  faudrait  la  main  conquérante  d'un 
Dumas  en  ses  bons  jours,  pour  dompter  les  révoltes  du  public,  lui 
imposer  cette  conception  périlleuse,  et  en  tirer  tous  les  effets  dra- 
matiques qu'elle  comporte.  Faute  de  cette  adresse  ou  de  cette  force, 
les  auteurs  y  ont  complètement  échoué,  et  leur  inexpérience  n'a- 
boutit qu'à  rendre  intolérable  une  situation  difficile,  et  à  compli- 
quer encore  tous  les  écueils  du  sujet.  Lorsqu'elle  ne  réussît  pas» 
la  hardiesse  ressemble  à  de  la  présomption.  Elle  ne  s'absout  que 
par  le  succès. 

Jacques  Damour  et  le  Marquis  Papillon  n'ont  guère  duré  plus 


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LES  OEUVRES  ET  LES  flOMMES  361 

longtemps.  Il  y  a  pourtant  dans  les  trois  actes  en  vers  du  Marquis 
Papillon^  par  M.  Maurice  Boniface,  fantaisie  presque  aussi  énorme 
que  le  Tragaldabas  de  M.  Vacquerie,  une  verve  et  une  belle  humeur 
qui,  pour  n'être  pas  toujours  d'un  goût  parfait,  n'en  annoncent  pas 
moins  un  tempérament  comique.  Cela  est  fort  mêlé,  un  peu  confus, 
et  passe  sans  transition  de  la  poésie  au  grotesque  ;  mais  le  dialogue 
a  du  mouvement,  le  vers  est  d'un  tour  aisé  et  spirituel,  avec  des 
drôleries  où  l'on  sent  comme  le  jaillissement  de  gaieté  d'un  Re- 
gnard.  Le  public,  d'abord  visiblement  étonné  et  ne  sachant  de  quel 
€6té  prendre  cette  œuvre  bizarre  qui  se  passe  dans  un  pays  chi- 
mérique, et  débute  par  des  marivaudages  poudrés  où  l'idylle  se 
mêle  à  l'opérette,  avût  fini  par  se  décider  à  rire  de  tout  son  cœur. 
Le  Papillon  n'en  a  pas  moins  disparu  presque  aussi  vite  que  la 
Perdrix^  la  pièce  étant  trop  inconsistante,  incohérente  et  papillon- 
nanie.  Mais  soyez  sûrs  que  nous  retrouverons  quelque  jour  M.  Mau- 
rice Boniface. 

M.  Léon  Hennique  a  tiré  Jacques  Damour  d'une  nouvelle  de  son 
maître,  M.  Zola.  L'invention  en  est  maigre,  ou  plutôt  nulle  :  c'est 
tout  amplement  l'histoire,  racontée  par  Balzac  dans  le  Colonel 
Chabertt  d'un  mari  qui  revient  quand  sa  femme,  le  croyant  mort  de- 
puis longtemps,  a  convolé  à  de  nouvelles  noces.  Seulement  M.  Zola 
et  M.  Hennique  ont  transposé  le  sujet  en  style  naturaliste.  Le 
colonel  est  devenu  un  communard,  qui  arrive  de  Nouméa  au  lieu 
d'arriver  du  champ  de  bataille  d'Eylau;  sa  veuve  a  épousé  un  bou* 
cher  au  lieu  d'épouser  un  comte,  et  s'il  finit  par  s'éloigner,  comme 
Cbabert,  ce  n'est  qu'après  avoir  pris  un  verre  de  vin  en  trinquant 
avec  sa  femme  et  avec  son  successeur,  —  cardes  amis  ne  se  séparent 
pas  sans  boire  un  coup  ensemble,  suivant  la  judicieuse  remarque 
du  boucher  Sagnard.  Ce  dernier  trait  est  la  marque  de  fabrique, 
le  sceau  du  mattre.  Ajoutez  quelques  gros  mots  à  la  clef,  et  la 
transposition  naturaliste  sera  complète,  autant  du  moins  qu'elle 
peut  l'être  sur  la  scène. 

IV 

Le  nom  de  Paul  Bocage,  que  nous  rencontrons  le  premier  parmi 
les  naorts,  se  rattache  doublement  au  théâtre  :  d'abord  par  le  sou- 
Tenir  encore  vivant  de  son  oncle,  qui  fut,  avec  Frederick  Lemaitre 
et  MT^  Dorval,  le  grand  acteur  du  romantisme;  puis  par  les  pièces 
que  cet  écrivain  très  fécond,  mais  ^dlli  et  oublié,  avait  donné  jadis 
à  £x  théâtres  parisiens.  Paul  Bocage  fut  un  des  collaborateurs 
d'Alexandre  Dumas,  sur  la  scène  comme  dans  le  roman,  et  il  y 
eut  une  époque  où  il  envahissait  le  rez-de-chaussée  des  journaux 


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362  LBS  (S0VRflB  ET  LCS  lOniB 

par  dlfiterminables  histoires  xjae  je  B*ai  point  Ities,  mais  qui  pas* 
ssôent  pour  être  d'nae  iaTontioii  €rès  dramatiq^  dans  le  genre  qb 
peu  démodé  du  grand  récit  d*aTentures.  Il  ne  pat  janms  toutefois 
sortir  da  second  plan,  et  je  «'«registre  son  nom  que  ponr  avoir 
l'occasion  de  rappeler  qu'Octave  Feuillet,  à  ses  débuts,  collabora 
à  plusieurs  reprises  avec  M.  Paul  Bocage.  Hs  ont  écrit  ensemble 
un  roman,  un  drame,  deux  comédies  et  jusqu'à  un  vaudeviRe  pour 
le  Palais-Royal.  Pour  M.  Octave  Feuillet,  c'était  débuter  modes^ 
tement,  â  Ton  n'aime  mieux  dire  que,  pour  M.  P.  Bocage,  c'était 
dti^ter  sous  de  brillants  auspices.  Mais  les  deux  collaborateurs 
ne  tardèrent  pas  à  se  séparer  pour  suivre  des  chemins  très  <Kvers, 
qui  allaient  s'écartant  de  plus  en  phis.  Celui  de  M.  FeuSIet  fia 
conduit  à  Bailla^  au  Beman  d^un  jeune  homme  pauvre^  à  TSis- 
toire  de  Syiille^  à  la  Comédie-Française  et  à  TAcadémie;  celui  de 
M.  Paul  Bocage,  à  la  Rttérature  de  pacotille  et  à  Tonbli. 

Ferdinand  Gambon,  né  dans  ce  départenieut  du  Cher  et  dans 
cette  ville  de  Bourges,  d'aspect  bien  pacifique  pourtant,  qui  ont 
fourni  tant  de  rq^wrésentants  à  la  Révolution,  était  ce  qu'on  appelle 
une  des  «  vieilles  barbes  »  de  1848.  11  avait  commenoé  sa  carrière 
à  l'École  de  droit,  en  fondant  un  organe  de  la  jeunesse  républi- 
caîne,  et  l'avait  continuée  sous  la  toge,  en  organisant  des  banquets 
réformistes  où  il  refiïsait  de  poiter  la  santé  du  roi  et  pmclamaît  la 
souveraineté  du  peuple.  Après  le  24  février,  il  alla  siéger  à  la 
Montagne,  et  fut  avec  Ledru-Rollin  de  la  fameuse  expédition  au 
Conservatoire  des  arts  et  métiers.  Coiniamné  à  la  déportation  par 
la  bauie  cour  et  détenu  à  Belle-Isle,  il  rentra  après  Tammstie,  mais 
les  travaux  agricoles  auxquels  il  se  livra  ne  purent  calmer  Fardenr 
de  son  tempérament  révoludonnaire,  et  en  18TO  il  refusa  solennel- 
lement Timpét,  juste  à  point  pour  rentrer  en  scène  après  ht  cbute 
de  l'empire.  C'est  alors  que  l'unique  vache  de  sa  ferme,  eaisîe  pour 
être  vendue  aux  encèères,  devint  un  persomiage  historique,  une 
héroïne,  une  martyre  légendaire  de  la  démocratie.  Après  la  fameose 
vache  à  Colas,  la  vache  à  Gambon  est  certainement  l'animal  de  son 
espèce  le  plus  connu  dans  Thistoirtî.  Sous  la  Commune,  l'incorri- 
gible Ganibon,  membre  du  comité  de  salut  public,  lutta  jusqu'au 
bout  et  parvint  à  fuir,  quand  tant  de  mlheureux  «valent  4fi  moins 
le  courage  de  se  fûre  casser  la  tète  sur  les  batrkad^.  L'amniatte 
nous  le  rendit  encore.  On  journal  révolutionnaire  a  ouvoft  une 
souscription  à  im  sou,  renouvelée  de  la  sousor^Uon  i  fo  vacbe,  - 
pour  mettre  une  plaque  sur  sa  maison,  en  attendant  sans  doute  la 
statue  en  place  publique. 

Gambon  gardait  précieusement,  comme  un  (Mche,  le  IMl  d& 
Bcu*bès.  A  sa  mort,  il  Ta  légué  à  la  Ville  de  Paris.  Le  conseil  muni- 


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LES  (EQVUS  ET  LES  iKmiaS  36$ 

àpal  a  pieuBcmeoi  accepté  ce  don,  qm  ya  peut-être  deyoùr  le 
Doyaa  d'un  Biosée  révohitîoanairey  destiné  à  coo^éter  le  cours 
de  M.  Àulard  el  à  entreteiir  le  iemx  sacré  psormi  les  géDératk)ns 
futures.  Le  fusil  de  Barbes  sera  eiposé  à  l'Hôtd  de  Ville  à  une 
place  d'boDBear,  cooime  une  glcNrifkatiofi  et  un  enseignement  de 
îéaieate.  11  serait  facHe  de  compléter  la  panoplie  :  ayec  quelques 
reeberebes,  on  y  pourrait  adjoindre  le  couteau  de  Louvel,  le  pis* 
tolet  d'Alibaud  ou  de  Quénisset,  quelques  débris  de  la  machine 
infernale  de  Fiesdn,  l'épée  de  Flomrens,  un  drapeau  de  ia  Corne 
maae.  Il  existe  déjà  une  coUection  révoluiioDnaire  publique  à 
Paris  :  œlle  de  Tbôtel  Carnavalet,  où  ron  p^it  voir,  ratjre  autres 
ré&qîoes,  Fexemplaire  de  la  Constitution  de  93  relié  en  peau  husiaine 
qui  est  Tantécédent  le  plus  authentique  des  fameux  portes-cartes 
découpés  dans  la  jambe  de  Pranzini.  Parmi  les  eolteetions  privées, 
qui  sont  nombreuses,  celle  d'un  notaire  de  Belleville  s'est  particcH 
Ûërement  attachée  à  grouper  tous  les  souvenirs  du  massacre  de 
la  rue  Haxo.  Le  conseil  municipal  y  trouvera  en  particuli^  le 
guidon  rouge  qui  flottait  à  la  grille  du  numéro  85,  comme  signe  de 
ralliement  pour  le&jmticiers^^  et  aussi  ces  quelques  lignes  suprêmes 
d'un  des  otages,  Tabbé  Planchai»  que  je  lui  conseille  d'adjoindre 
à  son  musée,  comme  une  {nreuve  incoatestable  de  la  sc^éralesse  de 
ces  e.naejnis  du  peuple  : 

«  Au  moment  de  mourir,  je  pardonne  à  ceux  qui  me  (uent,  je  pense  à  ceux  qui 
m^aiment,  et  f  espère  rejoindre  au  cieî  ceux  qui  m'ont  aimé, 

«  Planchât.  » 

1/wae  des  plus  illustres  victimes  de  la  Kévolution,  André  Cbénier, 
avait  été  l'objet  passionné  des  études  et  des  recherches  de  M.  Becq 
de  Fouqaières,  le  lettré  ôrudit.  Quoiqu'il  eût  édité  aussi  les  œu- 
vres cJboisies  de  Baîf,  de  Du  Bellay^  de  Ronsard  et  de  Malherbe, 
on  p^it  dire  pourtant  qu'il  avait  consacré  sa  vie  à  André  Cbénier. 
Soo  édition  des  poésies  du  jeune  maitre  est  un  modèle  accompli 
pocor  rétal>lissement  do  texte,  la  recherche  des  SMurces,  la  richesse 
et  la  sùr^  du  commentaire.  Ni  rhoname  ni  l'écrivain  n'avaient 
plus  de  secrets  pour  lui;  aucun  de  ceux  qui  le  toucàedent  de  près 
OQ  de  loin  ne  lui  était  indiffèrent.  Après  ses  «wvres  en  vers,  il 
édita  avec  le  même  soin  et  le  même  amour  ses  œuvres  aè  prose. 
CcBl  kd  surtout  qui  gardera  le  naérite  d'avoir  dégs^é  des  limbes 
r  André  Cbénier  journaliste  et  polémiste^  adversaire  intrépide  juaqu'i 
la  mort  des  «  bourreaux  barbouilleurs  de  lois  »  qu'il  attaquant 
chaque  jour  ^  face  dans  le  Jeumml  de  Pom,  avec  non  moins 
d'énergie  que  dans  ses  iambes.  Puis  il  passa  à  l'ami  le  plus  intiflie 
de  Cbèoier,  à  de  Pange.  Malgré  quelques  pointes  du  oôié  de  la 


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364  LES  OEUVRES  ET  LES  HOMMES 

ReoaissaDce  et  de  l'antiquité,  M.  Becq  de  Fouquiëres  a  été  Cet 
homme  d'un  seul  livre  dont  parle  le  proverbe  ancien.  Sa  grande 
querelle  avec  le  neveu  du  poète,  M.  Gabriel  de  Chénier,  qui  pré- 
tendait faire  des  œuvres  d'André,  dont  il  détenait  les  manuscrits 
avec  un  soin  jaloux,  sa  propriété  exclusive,  demeurera  mémorable 
dans  l'histoire  des  lettres.  En  définitive,  si  M.  Becq  de  Fouquiëres 
est  mort  avant  la  vieillesse,  il  n'en  avait  pas  moins  rempli  sa  tâche. 

M.  Emmanuel  Gonzalès  qui  n'avait  rien  d'un  érudit  et  qui  ne  fut 
même  pas  ce  qu'on  appelle  un  lettré,  était  l'un  des  survivants  déjà 
rares  de  la  seconde  génération  romantique.  La  première  s'est  épuisée 
.par  la  mort  de  Victor  Hugo  ;  de  la  deuxième,  il  ne  reste  plus  qu'un 
assez  petit  nombre  de  représentants.  Edmond  Texier,  qui  avait  à 
peine  une  année  de  moins,  ne  fut  jamais  du  cénacle  :  quelle  que 
soit  la  diversité  des  genres  qu'ait  abordés  sa  plume  infatigable,  il 
resta  toujours  avant  tout  un  journaliste  spirituel,  un  souple  et 
fécond  chroniqueur. 

Avec  son  nom  sonore,  sa  haute  taille,  sa  belle  mine,  Gon- 
zalès avait  vraiment  l'air  d'un  hidalgo.  Il  était  très  fier,  à  juste 
titre,  de  descendre  d'une  des  douze  familles  de  soldats  anoblies  par 
Charles-Quint,  et  la  tournure  de  son  style  ne  démentait  pas  trop 
son  origine.  Après  Dumas  et  dans  son  école,  il  fut  un  des  fournis- 
seurs les  plus  en  vogue  du  roman  feuilleton.  Son  imagination 
féconde  avait  malheureusement  l'haleine  un  peu  courte.  Ses  récits 
pleins  de  mouvement. et  d'action,  décorés,  en  guise  d'enseignes,  de 
titres  sonores  qui  sentent  leur  époque  :  les  Mignons  de  la  reine^ 
les  Frères  de  la  côte^  les  Mémoires  dun  ange^  les  Chercheurs  cTor^ 
les  Proscrits  de  Sicile^  Esaû  le  lépreux^  ont  charmé  les  lecteurs 
du  Siècle  et  de  lo.  Patrie  et  fait  les  beaux  jours  des. cabinets  de 
lecture.  Leur  vogue  avait  passé.  M.  Emmanuel  Gonzalès  n'écri- 
vait plus  guère,  et  se  consacrait  tout  entier  à  la  Société 'des  gens 
de  lettres,  dont  il  étsdt  le  délégué,  aptes  en  avoir  été  le  président." 
Il  en  avait  épousé  les  intérêts  avec  un  zèle  extrême,  ayant  l'œil  à 
tout,  et  déployant  dans  sa  tâche  multiple  un  véritable  talent  d'or- 
ganisateur. Les  bureaux  de  la  Chaussée-d'Antin  étûent  sa  maison  ; 
sa  personnalité  s'absorbait  dans  celle  de  la  Société.  Il  savait  allier 
toute  la  vigilance  d'un  administrateur  modèle  à  la  courtoisie  cordiale 
d'un  confrère. 

L'Académie  française  a  maintenant  trois  fauteuils  à  remplir  :  H.  le 
baron  de  Viel-Gastel  est  mort,  trois  mois  à  peine  après  M,  Caro,  et 
M.  Cuvillier-Floury  trois  ou  quatre  jours  après  M.  de  Viel-Gastel- 
M.  Caro  était  encore  dans  la  force  de  l'&ge  et  n'avait  pas  dit  soa 
dernier  mot;  M.  de  Viel-Castel  qui  ne  comptait,  —  on  peut  le  dire 
sans  offenser  sa  mémoire,  que  parmi  les  DU  minores  de  l'Académie^ 


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LES  CEUVRES  ST  LBSHOMMIg  365 

avait  dit  le  sien.  Depuis  longtemps  malade,  en  particnlier  de  ses 
qaatre-yingt-sept  ans,  il  était  le  seul,  avec  M.  John  Lemoinne,  qui 
n'eût  point  apporté  son  vote  motivé  au  plébisdte  académique  provoqué 
récemment  par  l'un  de  nos  confrères  en  journalisme  sur  le  nom  de 
Jeanne  d'Arc.  Il  était  le  doyen  d'âge  de  l'Ulustre  Compagnie,  comme 
M.  Nisard  en  est  le  doyen  d'élection. 

M.  Louis  de  Viel-Gastel,  petit  neveu  de  Mirabeau,  frère  du  comte 
Horace  dont  les  Mémoires  posthumes,  tout  débordants  d'indis- 
crétions scandaleuses,  ont  obtenu  un  succès  clandestin  qui  n'était 
pas  pour  lui  plaire,  appartenait  à  une  famille  dont  son  nom  de 
tournure  féodale  disait  bien  l'antiquité.  Micbaud  a  raconté  la  tou- 
chante histoire  des  deux  jumeaux.  Etienne  et  Pierre  de  Salviac 
âe  Yiel-Gastel,  qui  figurent  dans  la  salle  des  Croisades.  Le  futur 
académicien  était  entré,  sous  la  Restauration,  dans  la  diplomatie, 
pù  il  resta,  à  divers  titres  et  sauf  un  court  entr'acte  après  1830, 
jusqu'au  coup  d'État.  Dans  son  poste  de  directeur  des  affaires 
étrangères,  il  a  rendu  d'éminents  services  et  fait  preuve  d'une 
hante  capacité.  Les  hommes  de  la  carrière  citent  encore  comme 
des  modèles  accomplis  les  actes  dont  la  rédaction  lui  est  due  et 
la  correspondance  politique  qu'il  rédigea  presque  entièrement 
i  lui  seul  sous  la  monarchie  de  Juillet.  Ce  sont  là  des  mérites 
que  le  public  ne  connaît  guère,  mais  qui  n'en  sont  pas  moins 
considérables.  Le  public,  à  dire  vrai,  n'a  guère  connu  davantage 
ni  son  Essai  sur  le  théâtre  espagnol^  commencé  plus  d'un  demi- 
siècle  auparavant  et  qui  dormait  depuis  quarante  ans  au  fond  d'un 
tiroir,  lorsqu'il  se  décida  à  le  publier  en  1882,  ni  sa  vaste  Histoire 
de  la  Restauration^  qui  manque  d'éclat,  mais  qui  est  puisée  aux 
sources,  dont  l'autorité  s'impose  et  dont  on  loue  l'exactitude  et 
l'impartialité.  M.  le  baron  de  VieUCastel  était  un  homme  d'un 
caractère  justement  honoré  et  d'une  haute  culture  intellectuelle. 

M.  Cuvillier-Fleury,  à  peine  moins  vieux  de  deux  ans,  ne  re- 
montait pas  aux  Croisades.  Elevé  comme  boursier  à  Louis-le- 
Grand,  il  reconnut  cette  faveur  et  s'en  montra  digne  -en  remportant 
le  prix  d'honneur  de  rhétorique  :  Manlii  Capitolini  ad  senatum 
oratio.  C'était  en  1819.  Deux  ans  après,  il  fut  secrétaire  de  Louis^ 
Bonaparte,  puis  directeur  des  études  à  Sainte-Barbe,  enfin  précep- 
teur du  duc  d'Aumale,  qui  le  garda  ensuite  comme  secrétaire  de 
ses  commandements,  dont  il  resta  toujours  l'ami  et  que,  par  une 
rencontre  qu'on  jugerait  arrangée  à  plaisir,  il  devait  recevoir  en 
1872  à  l'Académie.  M.  Cuvillier-Fleury  entre  aux  Débats  en  1834, 
et  dès  lors  sa  carrière  est  fixée.  Je  ne  crois  pas  qu'il  ait  jamais  écrit 
une  ligne  ailleurs.  Sa  collaboration  finit  par  y  devenir  exclusive- 
ment littéraire.  C'est  là  qu'il  publia  pendant  quarante  ans  les 


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966  LES  CBUTBBS  KT  LES  HOMlffia 

artkks  qu'il  a  réums  gb  une  douzaioe  de  volumes^  fious  les  titre» 
de  Partrmts  poUâiques  et  révolutionnaires^  Etudes  historiques  et 
littéraires.  Nouvelles  études^  Dernières  éttides^  Historiens^  poètes 
et  romanciers^  etc.,  et  qui  le  portèrent  à  1* Académie  en  1866.  U 
n'a  point  laissé  d'autres  livres^  et  ce  ne  sont  pas  des  lirres;  oe  ne 
sont  que  des  morceaux  de  livres»  mais  les  morceaux  en  sont  bons. 
H.  CuviUia'-Fleury  était  un  critique  d'écrit  vif  et  net,  de  goût 
ferme  et  sagace,  parfois  belliqueui,  avec  une  prédilection  marquée 
pour  les  sujets  qui  le  ramenaient  à  la  politique  et  à  l'Mstoire,, 
comme  pour  ceux  qui  lui  permeuaient  d'élargir  les  perspectives  et 
les  points  de  vue  de  l'histoire  littéraire,  de  joindre  le  moraliste  aa 
critique  ;  un  écrivain  d'un  style  excellent  où  se  nmrquent  les  forte» 
études  de  l'auteur,  et  dont  l'élégance  et  la  correction  constante 
sont  d'un  tour  aisé  qui  ne  sent  point  son  pédagogue.  L'autaur 
des  Portraits  politiques  et  révolutionnaires^  polémiste  ardent^ 
maniait  assez  volontieis  la  férule,  et  ses  coups  étaient  parfois  coi^ 
sauts,  mais  il  ne  faut  point  le  juger  d'aporës  l'esquisse  qu'en  a 
tracée  un  jour  Sainte-Beuve  dans  une  riposte  irritée.  Ayant  beau- 
coup vu  et  beaucoup  retenu,  il  eût  pu  écrire  de  piquants  Mémoires 
qui  auraient  plus  longtemps  gafdé  son  souvenir  que  des  articles 
déjà  un  peu  oubliés  ;  s'il  y  a  renoncé,  quoiqu'on  l'y  eût  exhorté 
souvent,  ce  n'est  pas  seulement  parce  qu'il  était  devenu  aveugle^ 
c'était  peut-être  plus  encore  pour  garder  de  tout  travail  et  de  tout 
souci  troublants  une  vieillesse  dont  il  ménageait  les  derniers  souffles 
avec  sollicitude. 

Beaucoup  de  personnes  ont  été  surprises  en  lisant  dans  le  bulletm 
nécrologique  de  leur  journal  le  nom  de  M.  le  comte  de  Ruok,. 
qu'elles  croyaient  mort  depuis  longtemps.  Il  ne  l'était  pas,  mai» 
il  était  âgé  de  quatre-vingts  ans;  il  avait  toujours  été  fort  modeste,, 
d'une  santé  frêle,  et  il  vivait  dans  une  retraite  que  la  mort  de  sa 
femme,  depuis  quelques  années,  avait  rendue  plus  étroite  &i  plus 
fermée.  J'avais  eu  l'honneur  de  voir  de  près  et  d'apprendre  à 
connaître  ce  savant  illustre,  galant  homme,  homme  de  Ùen,  chré- 
tien parfait,  du  caractère  le  plus  agréable  avant  que  la  maladie 
d'abord,  puis  le  deuil  domestique  qu  il  ressentit  très  viveme&ty 
n'eussent  assombri  et  transformé  son  caractère.  Docteur  en  droit, 
docteur  en  médecine,  docteur  es  sciences,  nul  n'était  doué  d'apli-r 
tudes  plus  diverses.  Ce  grand  chioùstje,  dont  les  inventions  n'oot 
enrichi  que  des  industriels  &à  le  laissant  presque  pauvre  lui-même, 
était  en  même  temps  un  musicien  consommé.  Elève  de  Beicha,  d& 
Berton,de  Lesueur,  de  Paër,  eufin  de  Rossini, — ches  qui  il  rencontra 
un  jour  la  jeune  fille  qu'il  épousa  avec  un  désintéressement  absolu, 
par  amour  de  ses  beaux  yeux  et  de  sa  belle  voix,  et  qui  fut  uoe 


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LES  ŒUVRES  ET  LES  HOMMES  367 

femme  irréprochable,  dévouée,  digne  de  lui,  —  il  collabora  avec 
Halévy  à  un  opéra-comîque,  fit  jouer  Lara  on  1835  au  théâtre  du 
Fxmdo  à  Naples,  et  à  l'Opéra,  en  1839,  la  Vendetta^  qui  n'eut 
qu'un  succès  médiocre  et  que  Fétis  traite  avec  dédain,  mais  qui 
n'en  renfenae  pei3  tioiis  (ks  morceaux  charmants.  Éloigné  de  la 
scène  par  œt  insuccès  et  par  le  mauvais  vouloir  de  M"*  Stoltz^ 
qui  régnait  en  despote  sur  notre  grande  scène  lyrique,  il  ne  cultiva 
plus  la  musique  que  pour  son  plaisir  personnel  et  celui  de  rares 
amis,  mais  il  n*y  renonça  jamais,  et  dans  sa  vieillesse  il  se  laissait 
aller  encore,  en  comité  intime,  à  accompagner  sur  le  piano  M"*  de 
Ruolz,  dans  des  morceaux  de  sa  composition,  vers  et  musique, 
qui,  pour  ne  point  se  rattacher  à  l'école  actuelle,  n'en  montraient 
pas  moins  une  vdne  mélodique  bien  française. 

Si  sa  persouDe  était  oubliée,  son  nom  ne  l'était  pas  et  ne  le  sera 
de  longtemps.  Du  nom  de  M.  Haussmann  on  a  fait  un  verbe;  du 
sien  on  a  fait  mieux  encore  :  un  substantif  commun,  qui  est  entré 
dans  la  langue  et  a  été  recueilli  par  le  Dictionnaire.  Tout  porte  k 
ooire  que  ce  mot  n'aura  pas  l'existence  éphémère  de  quelques 
autres  forgés  de  la  même  façon.  A  peine  né,  le  chassepot  a  été 
détrôné  par  le  fusil  Gras,  qui  l'a  été  lui-même  par  le  fusil  Lebel.  Le 
ruolz^  lui,  a  eu  beaucoup  de  rivaux,  mais  pas  encore  de  vainqueur. 
Ce  n'est  pas  seulement  une  découverte,  c'est  un  symbole,  la  tra- 
duction cUmique  du  proverbe  :  Tout  ce  qui  luit  n'est  pas  or;  le 
synonyme  de  ce  qui  brille  d'un  éclat  emprunté,  de  la  fausse  richesse, 
de  la  noblesse  artificielle,  de  ce  que  Labiche  appelle  la  poudre  aux 
yeux  ^  que  d'Aubigné  appelait  le  paraître.  Au  lieu  d'écrire  :  le 
Geai  paré  des  plumes  de  paoTiy  un  fabuliste  contemporain  écrirait, 
—  et  un  rooiancier,  M.  Albéric  Second,  a  écrit  :  la  Jeunesse  dorée 
par  le  procédé  ruolz.  Nous  n'avons  pas  seulement  des  couverts, 
mais  des  princes,  des  banquiers,  des  millionnaires,  des  savants,  de 
grands  artistes,  d'illustres  écrivains,  des  généraux,  des  gloires  de 
tout  genre  en  ruolz.  Ce  nom  n'est  pas  devenu  seulement,  comme 
je  le  disais,  un  substantif  commun  ;  il  est  devenu  un  terme  de  com- 
paraison, une  métaphore,  un  proverbe.  Il  est  permis  de  dire  que 
le  procédé  dû  aux  recherches  du  savant  chimiste  est  véritablement 
rînvention  du  siècle  et  que  par  là  son  nom,  dont  la  signification 
acquise  fonne  une  antithèse  complète  avec  la  modestie  de  son 
caractère  et  la  solidité  de  son  mérite,  aurait  pu  baptiser  l'époque 
lOQl  entière» 

Victor  FODBNEL. 


25   OCTOBBE  1887. 


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CHRONIQUE  POLITIQUE 


23  octobre  1887. 


Il  fallait  bien  qae  la  République,  après  tant  d'autres  crises,  eût 
sa  crise  morale.  Elle  l'a.  Soudain  un  grand  scandale  étonne,  indigne 
l'opinion  publique  et,  le  voile  qui  se  soulève  lui  laissant  voir  tout 
un  amas  de  hontes  semblables,  elle  s*effraye,  jusqu'à  se  demander 
combien  de  temps  encore  ce  gouvernement  d'une  démocratie  cor- 
rompue et  corruptrice  peut  durer  sans  ruiner  moralement  aussi 
bien  que  matériellement  la  France.  Ce  n'est  plus  que  dénonciations 
et  soupçons.  De  jour  en  jour,  l'accusation  se  multiplie,  s'étend  et 
s'élève.  Elle  a  saisi  d'abord  deux  généraux,  parmi  une  bande 
misérable  de  coquins,  de  traitants ,  d'aventurières  et  de  femmes 
galantes;  puis,  elle  s'est  dressée  contre  M.  Wilson;  elle  a  même 
atteint  M.  Grévy.  L'opprobre  est  partout,  dans  cette  république  qui 
s'était  flattée  de  n'avoir  que  des  hommes  d'État  vertueux,  intègres, 
quasi  austères.  Il  y  a  plus.  Le  désordre  aura  égalé  le  scandale. 
Dans  toute  raffaire,  le  conflit,  l'indiscipline,  la  menace,  et,  à  en 
croire  des  indiscrets,  le  complot;  les  ministres  ahuris  et  le  président 
de  la  République  irrité,  comme  si  la  lumière  s'était  faite  non  seule- 
ment à  leur  insu  ou  malgré  eux,  mais  par  la  main  d'un  ennemi;  la 
magistrature  et  la  police  s'incriminant,  dans  leur  procédure;  le 
général  Ferron  forcé  de  punir  le  général  Boulanger;  les  républicains 
s'insultant  et  se  déchirant,  autour  des  coupables;  à  la  fin,  les  eflbrts 
contraires  de  la  peur  et  de  la  rage,  pour  agir  sur  la  justice  :  c'est, 
avec  la  corruption,  l'anarchie  I 

Il  était  difficile  qu'un  scandale  émût  plus  violemment  la  France. 
Besoigneux,  rongé  de  dettes,  le  général  Gaiïarel  trafiquait  des 
décorations;  il  s'était  associé,  pour  ce  commerce,  à  une  dame 
Limouzin  qui  se  glorifiait  d'avoir  été  la  maîtresse  du  général  Thi- 
baudin  et  qui,  dans  son  apport  commercial,  comptait  encore  ses 
charmes  fanés.  On  découvrait  l'un  après  l'autre  tous  leurs  complices 
et  leurs  émules  :  un  tas  de  gens  tarés,  d'êtres  interlopes,  de  cosmo- 


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GHROmOCB  POUHQUE  369 

poGtes,  de  proxénètes.  Et  ce  même  soldat,  qui  vendait  des  déco- 
rations, était  sous-cbef  de  TÉtat-major  général,  au  ministère  de  la 
guerre;  on  pouvait  le  suspecter  de  vendre  aussi  les  secrets  de  la 
défense  nationale!  Un  second  coupable,  général  et  sénateur  à  la  fois, 
était  dénoncé  comme  par  la  rumeur  publique.  C'était  un  d'Andlau, 
c'était  Tancien  accusateur  du  marécbal  Bazaine.  Il  avait,  lui,  son  né- 
goce de  décorations  avec  une  dame  Ratazzi.  Un  conseil  d'enquête 
a  déclaré  que  le  général  Gaffarel,  ayant  forfait  à  l'bonneur,  avsdt 
mérité  d'être  mis  en  réforme.  Il  a  été  mis  à  la  retraite.  Quant  au 
général  d'Andlau,  il  s'est  dérobé,  enfui,  et  la  police  ne  l'a  pas 
retrouvé,  paratt-il.  Mais  il  y  avait  un  homme  que  la  Limouzin  et  la 
Ratazzi  désignaient,  parmi  les  trafiquants,  comme  leur  auxiliaire  le 
plus  puissant  et  le  plus  avide.  D'avance,  on  l'avait  nommé,  ce 
IL  Wilson,  qui,  plus  ou  moins  obliquement,  plus  ou  moins  dans 
l'ombre,  avait  déjà  participé  à  tant  de  spéculations  honteuses.  On  sait, 
oui  tout  le  monde  sait,  avec  quel  art  il  excelle  à  monnayer  l'autorité 
que,  favori  encore  plus  que  gendre  de  M.  Grévy,  il  exerce  à  l'Elysée. 
La  politique  et  les  finances,  tout  lui  est  tripotage.  Grand  manieur 
d'argent,  grand  brasseur  d* affaires,  il  ne  dédaigne  pas  les  petits 
bénéfices  :  il  s'est  attribué,  par  droit  de  famille,  la  franchise  postale 
du  Président  de  la  République  ;  il  abonne  obligatoirement  ses  solli- 
dteurs  aux  journaux  qu'il  exploite;  il  protège  les  trésoriers  généraux 
qui  sont  assez  intelligents  pour  former  sa  clientèle  d'imprimeur. 
Lui  aussi,  il  pratique  les  décorations.  Il  s'est  créé  à  l'Elysée  même, 
dans  un  appartement  contigu  à  celui  de  M.  Grévy,  un  cabinet  où  il 
fait  le  courtage  de  toutes  les  faveurs  qu'il  peut  obtenir  du  gouver- 
nement. C'est  un  ministère  autant  qu'une  agence.  Il  a  dans  ses 
cartons  les  suppliques  de   u  vingt-quatre  mille  pétitionnaires  », 
toutes  bien  classées  et  dûment  taritiëes.  Mais  la  femme  Ratazzi  et 
la  femme  Limouzin  avaient,  dans  leurs  cartons  aussi,  des  lettres  de 
M.  Wilson  auxquelles  la  valeur  vénale  ne  manquait  pas  non  plus. 
La  justice  l'interrogera-t-elle?  Non,  le  personnage  est  sacré  :  il  est 
le  gendre  du  Président  de  la  République.  Ne  faut-il  pas  que  la 
justice  épargne  à  M.  Grévy  une  telle  douleur,  un  tel  outrage?  Et 
puis,  toutes  ces  révélations  ont  épouvanté  les  républicains.  On  a 
remué  dans  l'histoire  de  la  République  tous  les  souvenirs  igno- 
minieux de  ces  dix  ans.  Tout  l'État  en  est  sali.  Pas  un  groupe, 
dans  le  parti  républicsdn,  pas  un  groupe  qui  ne  tremble  que  cette 
boue  ne  le  déborde.  Les  radicaux  eux-mêmes,  ces  farouches  justi- 
ciers, ont  regretté  la  publicité  de  l'affaire.  Qu'une  Bastille  fût  là, 
au  faubourg  Saint-Antoine  :  volontiers  ils  y  eussent  conduit  certains 
dëoonciateurs.  Et  voilà  comment,  aujourd'hui,  on  s'efforce  de  tout 
dissimuler,  on  s'ingénie  à  tout  atténuer,  on   s'évertue  à  tout 


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370  GHRÛNIOUK  POUTIQUE 

arranger.  Encore  on  peu  de  silence  et  quelques  soins,  la  crise 
morale  sera  fînie«  on  l'espère  du  moins;  la  crise  ministérielle  ou 
budgétaire  pourra  commencer.. 

i<  Lisez  l'histoire  d'un  général  voleur  qui  vendait  les  rubans  de 
la  Légion  d'honneur!  »  Ces  tristes  mots  hurlés  dans  les  rues  par 
les  crieurs  de  journaux,  l'armée  n'aura  pu  les  entendre  sans  frémir, 
et,  nous  aussiy  nous  en  frémissions,  nous  patriotes  qui  nous  sommes 
habitués,  depuis  la  tragique  infortune  de  1 870,  à  voir  dans  l'armée 
non  seulement  la  dernière  CvSpérance  de  la  patrie,  mais  la  dernière 
vertu  de  la  France,  sa  force  la  plus  pure  et  la  plus  noble.  L'armée 
toutefois  reste  tout  ce  qu'elle  était  dans  l'esUme  et  dans  l'amour  de 
la  nation  ;  elle  n'a  pas  à  porter  la  peine  des  fautes  d'un  CalTareU 
d'un  d'Andlau;  la  souillure  de  leur  prévarication  ne  tache  que  leur 
propre  épée.  Si  le  général  Boulanger  n'a  pas  craint  d'ajouter  un 
mauvais  exemple  à  l'exemple  criminel  du  général  CafTarel  et  da 
général  d'Andlau,  c'est  également  lui  seul  qu'on  en  plaindra.  Quel 
besoin,  sinon  celui  de  son  inquiète  vanité.  Ta  pressé  d'intervenir 
dans  ce  scandale?  Qu'on  lui  ait  reproché,  parmi  le  public,  d'avoir 
manqué  de  discernement,  en  nommant  sous-chef  de  ^on  état-major 
général  un  oflicier  si  discrédité  déjà,  on  a  eu  raison.  Fallait-il  le 
suspecter  de  l'avoir  placé  intentionnellement  à  ses  côtés  pour  avoir 
en  lui  un  de  ces  serviteurs  souples  et  bas,  comme  les  ûdseurs  de 
coups  d'État  les  aiment?  Quoi  qu'il  en  soit,  le  ministre  de  la  guerre 
n'avait  rien  dit.  Or  le  général  Boulanger  se  laisse  complaisamment 
questionner  par  des  journalistes  et,  dans  le  colloque  qu'ils  vont 
tout  à  l'heure  rapporter  au  public,  il  blâme  injurieusement  son 
chef  :  il  l'accuse  d'avoir  suscité  le  scandale  pour  y  impliquer  sa 
personne,  à  lui  Boulanger,  «  dont  la  popularité  le  gêne  »;  il  l'accuse 
d'avoir  ralenti  la  fabrication  du  fusil  Lebel  et,  non  content  de  Le 
censurer,  il  lui  donne  un  démenti.  Le  général  Boulanger  ose  donc 
exciter  contre  le  ministre  de  la  guerre  non  seulement  la  haine  des 
partis,  mais  la  défiance  de  l'armée;  il  le  décrie  politiquement  et  il 
insulte  à  son  patriotisme,  à  sa  loyauté  militaire!  C'était  trop. 
Interrogé  par  le  ministre,  il  a  fini,  après  deux  réponses  dont  l'une 
était  badine  et  l'autre  inconvenante,  par  reconnaître  que,  ce  col- 
loque, les  journalistes  qui  avaient  été  ses  interpi-ètes  l'avaient  repro- 
duit avec  véracité,  que  cet  odieux  langage  avait  bien  été  le  siea. 
Il  avait  oublié,  sans  doute,  le  temps  où  il  avait  si  vivement  sévi 
contre  le  général  Schmitz  et  ob  il  disait  :  «  L'armée  n'a  pas  à  être 
juge,  elle  n'a  qu'à  obéir.  »  On  le  lui  a  rappelé.  Le  ministre  de  la 
guerre  lui  a  infligé  des  arrêts  pour  trente  jours.  Punition  peu  sévère, 
assurément,  pour  un  tel  homme  et  dans  une  telle  circonstance.  U 
fallait  plus,  et  devant  l'armée  que  le  général  Boulanger  semble  si 


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ononoiiEjtaciiiaB  371 

insmcieiix  ^  4éiB0£aIifler^  et  émêat  l'JLllomitg&e  qpie  réjouit  Je 
sftctÊKAt  de  Dette  ioeuborcfiBaiMi.  Depuis  ^'U  «est  i  Clerœcst- 
KeDraifl,  «  «em  «3  «,  ie  général  BtulMger  n'a  ^m  que  «* agiter  et 
pnraàer;  prolonger  son  fék  de  fwtitioîeB;  oocuper  à  son  apokigie 
l6S  jonnHiux  qui  oèlébraient  déjà  sa  gloire,  pendant  qu'il  était 
DHirâtro,  ^  foexni^aeer  avec  tes  rttàkmxK  o«ii«  le  mioistèftt.  La 
Bép«fal΀pK  y  idsit  prendre  ^rde  1  a  Je  génécal  Boulange  «st  moins 
af^  à  fiére  im  Géàir  qu'ion  prôtoriea,  il  n'en  «et  pas  inoins^e  «ea£ 
gni  penwwmt  ivoubkr  «ne  armée. 

(Chaque  kb  qa*aD  gtuDd  acanâale  éclate,  il  y  a  «les  ^ens  ponr 
s'écrier  que  la  société  en  est  principalement  respeneaMe,  autaot 
aivec  son  ^^lit  et  le  tour  de  ison  imaginaâen  qa'avec  ses  mMows. 
Dus  tons  ies  siècles,  les  (âiitosnpbes  et  Jes  satiriques  se  sent 
{d»ts  de  la  ancalilé  de  ieur  temps;  plus  d'nn  «lême  jusqu'à TJiy- 
perbele.  QoeHe  est,  dans  cette  ptaânte  étemelle,  la  part  de  la  vérité 
Uaitoriefoe,  pour  chaque  siëde?  Les  fils  valent-ils  toujours  moins  que 
les  pênes,  de  génératîen  en  génération?  La  France,  particuHëse- 
ment,  Tartt-«ile  sans  cesse  tiggraf  atnt,  d'âge  en  ftge,  ses  défauts, 
ses  irioes?  <0n  pent  disputer  longuement  et  yaineineat,  à  ce  sujet. 
Ge  qui  «st  sàr,  t'est  qu'il  y  a  nn  état  nonveau,  dans  le  mal  du 
jour  z  one  CMiiytton  qui  n'^est  p4m  celle  dHine  classe  seulement, 
nuôs  iqm  se  ceoumnicpe  d'une  classe  à  l'autre;  nne  altératicm 
prefende  des  idées  «et  des  «nlâinests  qui  formaient  jadis  la  morale 
de  te  sociSté.  On  s'est  pin  à  lout  aiviUr,  h  tout  ravaler,  à  4.oat 
bafouer.  Les  mots  qui  vibraieiit  le  plus  dans  l'âme  de  nos  pères 
n'ont  fins  èeur  asns  n  sont  «n  désoétede.  Les  principes  qui  leur 
servaient  de  foi  et  d'iosporation,  on  en  don4e,  on  en  xiL  Dieu, 
lïme,  le  gteie,  l'amour^  l'entboasiasme,  le  sacrifice  :  autant  de 
snpmslilions,  defoUes  «u  de  vieilleries  J  L'idéal  s'est  amoindri,  en 
tsnt  et  presque  pour  tons.  On  connaissait,  certes,  l'empire  de  la 
fopoe'et  de  l'intérêt,  ^dsez  iios  aSenx;  on  fait  plus  que  le  connaître 
anjoard'hui,  c'est  prraqoeieseul  empire  qu'on  sobisse.  L'exi^enoe, 
on  4e  piwdane  «cieniifiquement,  n'est  qn'mne  lotte  acharnée  où, 
colete  que  coUrte,  il  faait,  par  la  violence  ou  par  la  ruse,  l'emporter. 
On  ne^aît  phis  gagner  «aiiie  par  le  tcavatt  knt  et  par  l'épargne; 
OBTent  ies  profits irapades,  textranndiindnea,  faciles;  on  spécule  avec 
l'argent  *d*aiitFsL  On  se  nue  an  plaiâr  et  jamais  le  spectacle  du  luxe 
britt]uMBen)t>étalé,  celui  de  laibrlnne  nùraouleusement  acquise,  n'a 
enfiën^,  deloBuit  »en  Hims,  -uneisoctété  pins  envieuse,  plus  irritable, 
{dus  exaltée  paa*)b3N)tien  tde  ses  droits;  jamais  les  appétits  ne  furent 
pA«B  «gencirts,  dons  la  masse  eH&dnème  «de  k  société;  jamais  le 
déiègiemetft,  le  igasptDxge  sie  furent  ^emcoiinigéa  par  des  exemples 
plus  proches,  pins  propres  à  égaliser  la  convoitise.  Le  matérialisme 


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372  CHRONIQUE  POLITIQUC 

règne  doctrinalement  et  pratiquement  à  la  fois.  Peut-être  la  France 
avait-elle  jadis,  par  une  qualité  même  de  son  tempérament,  le  senti- 
ment de  l'honneur  plus  que  celui  du  devoir;  mais  l'un  créait  l'autre- 
Hélas I  le  sentiment  du  devoir  s'est  dénaturé  de  plus  en  plus;  le 
sentiment  de  l'honneur  s'est  affaibli.  Tout  se  mêle,  tout  se  tolère* 
On  admet  tout  le  monde  au  gouvernement;  on  reçoit  tout  le  monde 
parmi  son  groupe,  dans  son  salon,  à  son  foyer.  La  police  que  la 
société  française  exerçait  jadis  sur  elle-mèine,  s'est  relâchée.  On  a 
perdu  plus  que  le  respect;  on  a  perdu  le  mépris;  ou  plutôt,  du 
mépris  salutaire  il  ne  reste  plus  qu'une  sorte  de  curiosité  inunorale 
en  soi,  celle  du  scandale... 

Mais  la  faute  du  scandale  n'appartient  pas  moins  au  ré^me  qu'à 
la  société;  elle  lui  appartient  même  davantage.  Un  gouvernement 
anonyme,  où  la  responsabilité,  diffuse  dans  la  foule,  se  partage 
indéfiniment  entre  les  individus,  est  toujours,  tôt  ou  tard,  un  gou- 
vernement sans  moralité.  L'instabilité  de  la  fonction  active  l'avi- 
dité du  fonctionnaire  :  le  peu  de  temps  qu'on  garde  son  titre,  on 
en  profitera  pour  le  lucre.  De  son  côté,  le  suffrage  universel  n'a  pas, 
dans  ses  choix,  un  scrupule  sévère  :  il  prend  conune  représentants 
les  plus  indignes,  pourvu  qu'ils  jurent  de  lui  assurer  tout  ce  qu'il 
veut.  Ce  gouvernement,  qui,  avec  plus  de  démagogues,  fait  plus 
de  politiciens  qu'aucun  autre,  allume  plus  vivement  aussi  les  désirs 
de  chacun  :  chez  le  politicien,  parce  que  le  gouvernement  n'est  pour 
lui  que  l'exploitation  d'un  parti;  dans  la  foule,  parce  qu'elle  croit 
aux  promesses  les  plus  utopiques.  La  corruption  donne  le  pouvoir; 
le  pouvoir  favorise  la  corruption.  Et  puis  les  mœurs  se  confondent 
en  même  temps  que  les  opinions  :  comme  on  met  au-dessus  de  tous 
les  mérites  le  républicanisme,  on  fraternise,  radical  ou  modéré;  peu 
importe,  non  seulement  la  capacité,  mais  la  moralité.  En  s'habituant 
à  voter  avec  la  canaille,  on  s'habitue  à  voter  comme  elle  et  la 
fraternité  politique  devient  la  tolérance  morale.  Voyez,  depuis  dix 
ans,  les  effets  du  régime.  La  liberté  tournant  en  licence;  l'autorité 
uniquement  considérée  comme  la  puissance  du  gendarme  et  du 
policier;  le  pouvoir,  parce  qu'il  est  méprisable  et  méprisé,  engen- 
drant le  scepticisme  et  enhardissant  l'audace,  de  haut  en  bas;  la 
curée  s'étendant  au  loin.  La  magistrature  nouvelle  in^ire  à  peine 
la  confiance;  la  justice  ferme  les  yeux  sur  le  coupable,  pour  peu 
qu'il  soit  républicain  ou  protégé  par  un  républicain;  on  ne  verbaiise 
presque  plus;  on  gracie  à  outrance;  on  amnistie;  on  exempte  celui- 
ci  de  l'amende,  celui-là  de  l'emprisonnement;  les  jugements  ii*ont 
plus  de  sanction;  on  permet  la  fraude  :  la  criminalité  augniente 
d'année  en  année.  Partout,  la  vénalité,  le  cynisme,  l'oubli  de  la  loi 
morale  et  de  la  décence  même.  A  l'Elysée,  on  trouve  une  «  arrière- 


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CnRONIQUE  POLITIQIE  873 

boutique  »,  pour  toutes  les  faveurs  gouvernementales.  Les  minis- 
tres s'enrichissent.  Des  hommes  d'État  vous  disent  gaiement  :  a  Pas 
debégueulerie  !»  et  se  composent  un  arrière-ministère  de  concubines. 
Les  V  jouisseurs  »  de  la  République  remplacent  ceux  qu'ils  appe* 
laient  les  «  jouisseurs  »  de  l'Empire.  Dans  le  Parlement,  le  tripotage 
au  fond  du  budget;  les  lois  préparant  les  spéculations  ;  les  finances 
servant  aux  coups  de  bourse;  des  sénateurs  et  des  députés  sans  for- 
tune qui  vivent  dans  le  luxe,  en  exploitant  leur  «  influence  »  politique 
a  comme  un  fonds  de  commerce  ».  Dans  les  bureaux  des  ministres, 
au  Conseil  municipal  de  Paris,  les  pots-de-vin,  l'abus  de  la  dépense 
exceptionnelle  et  de  l'indemnité.  Le  personnel  du  gouvernement 
s'épure  sans  cesse,  administrativement,  non  pas  moralement;  et  le 
peuple  n'estime  pas  plus  ces  agents  bons  à  tout  et  qui  prêtent  à 
tout  leur  complicité,  qu'il  ne  les  craint,  dans  leur  rapide  succession. 
A  l'école,  l'athéisme  sous  le  nom  de  neutralité  ;  pas  plus  «  la  vieille 
morale  de  nos  pèi*es  »  que  la  morale  chrétienne;  des  manuels  odieux, 
pour  endoctriner  les  enfants;  parfois  des  livres  ignobles,  pour  les 
récompenser.  Sur  la  voie  publique,  le  libertinage  plus  libre  que 
jamais;  l'image  obscène,  la  brochure  immonde  déployés  et  distri- 
bués en  plein  soleil.  Des  journaux  qui  rivalisent  dans  le  paradoxe 
immoral,  dans  le  récit  lubrique,  comme  dans  le  «  chantage,  »  ou  bien 
qm  prêchent  au  peuple  le  droit  révolutionnaire  de  s'assouvir  et  de 
se  venger  selon  son  gré.  Voilà  le  régime  républicain  de  l'an  1887. 
Quoi  de  plus  naturel  que  ses  scandales? 

Ce  n'est  pas,  à  la  vérité,  un  état  de  choses  absolument  nouveau. 
La  démocratie  républicaine  a  partout,  dans  son  complet  épanouisse- 
ment, le  même  genre  de  moralité.  A  force  de  distribuer  tous  les 
emplois,  tous  les  mandats,  comme  des  faveurs  de  l'électeur  à  l'élu, 
de  l'élu  à  l'électeur;  à  force  d'être  un  gouvernement  sous  lequel 
chaque  citoyen,  à  son  tour,  peut,  par  l'élection,  mettre  la  main  sur 
les  honneurs,  sur  le  crédit,  sur  l'argent,  elle  finit  toujours  par  la 
corruption  mêlée  à  la  violence.  La  démocratie  veut  tout  salarier; 
é&e  veut  aussi,  par  la  substitution  des  classes,  substituer  de  Tune  à 
l'autre  la  fortune.  L'État  lui  doit  le  bonheur,  l'égalité  dans  la 
richesse  ou  dans  la  jouissance,  et,  comme  elle  revêt  volontiers  du 
pouvoir  les  plus  effrontés  courtisans  de  la  plèbe,  elle  livre  à  des 
hommes  sans  vergogne  le  Trésor  public  et  tout  le  reste.  Car  la 
démocratie  ne  consiste  plus,  dans  cette  république,  à  prendre  pour 
le  gouvernement  l'élite  du  peuple;  elle  n'en  choisit  que  le  rebut. 
Bientôt,  dans  le  trouble  général,  elle  n'est  plus  que  vénalité, 
coDCussion,  rapine,  brigandage.  La  corruption  de  la  République, 
aux  derniers  jours  d'Athènes,  aux  derniers  jours  de  Rome,  qui  n'en 
sait  l'histoire?  Les  républiques  italiennes  ne  furent  pas  plus  pures. 


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374  GOEOSIQUS  POUTIQUE 

Hèaie  k  plus  sage,  celle  ({oi  s'était  deuié  la  constitutioD  la.  phffî 
MÎstecraCiqiie,  Yeaise,  oblige  M.  de  Sisiiiradi  loi-iBfciBe  &  cet  avvit  : 
ft  L'avidité  de  gagner  de  ^argent  deffwûD  le  caractère  nutotil:  : 
rien  n'était  hontetix  de  ce  qui  pouvait  enrichir;  la  jwlke  devenaâ; 
téoale;  les  finances  étaient  épuisées  par  les  malvefsadfius;  les 
appFovisidnnements  de  guerre  étaient  iacflniplets  et  de  mmfeist 
qualité  ;  lea  armées  étaient  composées  de  beaHceap  110119  de  soMats 
qu'on  n'en  portait  sur  les  rôles;  rboânenr  et  la  steetè  de  TÉtai  ëUiaÉt 
sans  cesse  sacrifiés  à  la  cn[Hdilé  de  ses  ministres.  »  Les  attttes  rèpo- 
b&pies  italiennes.  Gênes»  Fbivencei,  Pise»  Hiliu^  ne  véeitfeat  pas 
phis  Tertueusement  :  leur  gaOTeroemeat  ne  cessa  d'être  féroce  q^e 
pour  se  eorroKipre.  En  France^  an  temps  de  la  première  I^^oUi^ae^ 
les  «facobins  joignirent,  euj,.  à  la  férocité  k  e<»TuptioQ  ::  sons  le 
bourreau  se  cachait  le  coquin  ;  on  ne  traaodiait  pas  seolement  les  tètes, 
on  ea  trafiquait  ;  l'écbaCàud  ne  fut  pour  beaucoup^  qu'un  eomplokr 
^^anglasté.  Quant  an  Directoire,  il  a  été  T un  des  gtauvernemeats  les 
phis  corrompe»  que  rbàst<»re  connaisse.  C'était  Rewbell,  le  diU^ 
dateur,  qui  s^appropriait,  pendant  le  siège  de  Mayence,  l'argenterie 
de  l'Électeur;  Rovère,  qui  se  vantait  de  ses  eoncnssioQS  el  qui  soitttt 
chaque  fois  pins  opulent  des  villes  où,,  commisfiaire  de  la  Goa^ 
imitio»,  il  avait  établi  la  Terreur;  Merlin  de  Tliioaville,  qui,  pansée 
l^uissier  en  1789,  s'acquérait,  dans  son  métier  de  Févottttienaaffe, 
des  domaines  immenses;  c'étaient  Salicetti,  ChâteauneuMiaadon, 
Fouché,  Tallien  et  cent  antres;  c'^ak;  Barras.  Les  radicaux  que, 
sous  nos  yeox,  la  troisième  République  engraissâr  et  amuse  ont  là 
leurs  ancêtres  et  leur  tradîtioa^. 

Les  répuUiicains  se  récrient  et  s^empress^t  de  nous  remémorer  les 
prévarications  de  Teste  et  du  général  Cubièrea,  comme  si,  mën^  en 
prouvant  que  la  corruption  était  aussi  grande  en  i8&7  qu*en  1887, 
on  justifiait  la  République!  Oui,  vraiment,  t<Rite  s€>dété  a  ses 
crimes,  tout  gouvernement  a  ses^  crimindâ.  Qui  poorraît  le  nier?  £t 
qui  de  nous  a  jamais  soutenu  que  la  Utmarchie  n'avait  comme  s^^ 
idteurs  que  des  hommes  ine(M*ruptibles  et  infaiHlibles»  des  aageSf 
des  dieux?  Biais  ce  qui  fut,  sous  la  Monarchie,. une exceptidB, an 
accident,  se  générasse  et  se  perpétue  sous  la  Bépiri>Uque;  R  T 
avait  des  tripoteurs,  sous  le  règne  de  la  Monarchie;.  la  RépubUqaa 
devient,  elle,  le  régime  du  tripotage.  IKaiUienra,  lea  fiaits  de  4847  et 
de  1887  n'ont  rien  d'identique.  Teste  avait  accepèè,  pendantqo^il 
était  ministre,  uo  présent  que  le  général  Gubières  Im  offrait  pour 
s'assurer,  à  lai  et  à  ses  deux  associés^  la  concession   d'une  mîne  di 
sel  gemme.  Le  gouvernement  les  livra  inrmédiateaieiit  à  la  jitsticiv 
Teste  fut  condamné  à  la  prison;  le  général  Gubièrea  subk  la  dâgjnk- 
datico  mîtitaôre  ei  civique.  Un  gouvernement  n'est  resfMMiâable  de 


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CHftONIQOE  POLITIQUE  375 

llnunoralîté  de  ses  fonctionnaires  que  s'il  la  favorise  on  s'il  ne  ht 
réprime  pas.  Or,  non  seulement  la  Monarchie  ne  favorisa  pas  la 
piévarication,  mais  elle  la  réprima.  Elle  n'essaya  pas  d'obscurcir  la 
lémé^  û'sâtenénr  la  justice;  elle  ne  tenta  pas  de  réhabiliter  les  cou- 
pables. Elte  sut  remplir  fermement  tout  son  devoir.  Mais  ce  n'est 
pas  la  seule  diSérence.  Si  virulente  que  fût  rinimttté  de  ses  impla^ 
eabies  adversaires,  personne,  pas  même  dans  les  pamphlets  de 
Tépoque,  n'osa  porter  le  soupçon  jusqu'au  trône,  jusqu'au  roi  Louis- 
Pldlippe  et  à  ses  fils,  à  H.  Guîzot  et  aux  ministres.  On  ne  pot 
ni  montrer,  grouillant  autour  du  chef  de  l'État,  toute  une  bande  de 
spéculateurs  et  de  fripons,  ni,  dans  son  palais,  «  l'arrière-boutîqQe  » 
fan  traitant.  Beureux  M.  Grévjr,  s'il  force  la  postérité  à  être  aussi 
ëquitabie  pour  lui  qu'elle  l'est,  par  nne  noble  compensation  de  l'his- 
toire, pour  ce  roi  Louis-Philippe,  qui,  comme  Tattestèrent,  en  1848, 
les  comptes  officiels  des  liquidateurs,  avait  généreusement  dépensé, 
sur  sa  liste  civile,  plus  de  40  nuUions^  au  profit  de  l'État,  des 
artistes,  des  malheureux!  Heureuse  la  République  elle-même,  si  elle 
n'avait  autorisé  Monsieur  le  comte  de  Paris  à  dire,  le  15  septembre  : 
«  Les  eicploiteurs  et  les  indignes  qui  avilissent  leurs  fonctions  auront 
seuls  à  redouter  Favènement  d'un  pouvoir  honnête  et  juste  I  »  Hais» 
fùi-H  mille  fois  avéré  que  la  Monarchie  a  donné  à  la  République 
l'exemple  de  tous  les  méfaits  et  de  tous  les  forfaits,  la  République 
n'est  pas  plus  innocente,  parce  qu'elle  limite.  En  s'égalant  par  son 
immoralité  i  la  Monarchie  la  plus  corrompue,^ en  slnfectant  des 
TÎoes  de  la  Monarchie  sans  en  posséder  les  avantages,  en  manquant 
à  «t  promesse  d'être  le  régime  le  plus  honnête  et  le  plus  pur,  en 
traMssant  son  idéal,  la  République  ne  perd-elle  pas  sa  raison  d'être? 
A  quoi  sert-il  qu'elle  se  nomme  la  République,  si  eBe  ne  vaut  pas 
mieux  que  ce  qu'elle  détruit  et  qu'elle  prétend  remplacer? 

Le  Parlement  va  décidément  rouvrir  ses  portes,  assiégées  déjà 
par  en  sait  quel  tumulte  de  reproches,  de  récriminations  et  de 
menaces.  Qud  sera,  sous  tant  d'auspices  fâcheux,  le  sort  du  gou- 
vem^nent?  On  ne  crwt,  en  dépit  des  nouvellistes,  ni  que  M.  Grévy 
Somie  sa  démisfton  au  Parlement  ni  qu'il  donne  à  son  gendre  son 
congé.  Quant  aa  ministère,  il  aspire  à  subsister  et  même  il  se 
dispose,  paraît-il,  à  la  lutte.  Il  a  retardé  tant  qu'il  a  pu  la  con^ 
vocation  du  Pariement;  il  a  voulu,  après  le  scandale,  laisser  à 
h  t^mwshé,  À  llmfignatlon  de  l'otpinion  publique  le  temps  de  se 
eaimer  :  temps  tfoi,  dans  les  habitudes  de  Tesprit  françds,  n'excède 
pre3(pie  jamais  une  période  de  huit  i  dix  jours.  Hais,  malgré  toutes 
ses  précautions,  il  restera  de  tant  de  soupçons  et  de  colères  des  res- 
sentiments assez  vifs  pourprovoqaer  plus  d'an  orage.  On  pourra,  non 
sans  quelque  intérêt  philosophique,  constater  si  un  grand  scandale 


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376  CHRONIQUE  POLITIQUE 

est  de  nature  à  troubler  beaucoup,  dans  une  démocratie  comme  la 
nôtre,  l'exbtence  d'un  ministère  qui,  lui-même,  n'est  pas  précisé* 
ment  une  académie  de  vertu.  Les  griefs  ne  manqueront  pas  à  ses 
antagonistes,  s'ils  veulent  l'attaquer.  Il  n'est  pas  besoin  du  scandale 
pour  qu'on  l'interpelle.  Il  n'a  satisfait  personne,  ni  à  droite  ni  à 
gauche.  Les  promesses  de  justice  et  de  paix  dont  il  caressait  le  parti 
conservateur  étaient  illusoires  :  sa  politique,  celle  de  ses  préfets,  a 
été  aussi  intolérante  que  si  M.  SpuUer  ou  M.  Fallières  avaient  le 
tempérament  sectaire  et  atrabilaire  de  M.  Goblet.  D'autre  part,  la 
fable  du  pacte  que  M.  Rouvier  aurait  signé  avec  M.  de  Mackaa 
continue  d*irriter  les  radicaux  comme  si  c'était  une  vérité;  il  faut 
que,  selon  la  devise  de  M.  Clemenceau,  M.  Rouvier  s'écrie  :  «c  Le 
royalisme,  voilà  l'ennemi  I  »  Les  radicaux  n'ont  pas  pardonné  au 
ministère  «  l'exil  »  du  général  Boulanger;  encore  moins  lid  pardon* 
neront-ils  la  punition  dont  il  a  frappé  le  héros.  Au  surplus,  leurs 
doctrines  sont  toujours  ce  qu'elles  étaient  :  ou  M.  Rouvier  les  accep- 
tera, ou  ils  le  renverseront.  Les  radicaux  ont-ils  un  plan  de  cam- 
pagne? Attendent-ils  une  occasion,  un  incident,  un  hasard?  Qu'est-ce 
que  fera  M.  Clemenceau?  Qu'est-ce  que  fait  M.  de  Freycinet,  cet 
intrigant  non  moins  infatigable  que  subtil?  Qu'est-ce  que  peut  encore 
M.  Jules  Ferry  ?  Il  serait  oiseux  de  se  le  demander.  Les  événements 
ne  tarderont  pas  à  nous  l'apprendre.  Rien,  en  réalité,  n'a  changé, 
dans  l'état  du  Parlement.  Il  n'y  a  qu'un  peu  plus  d'immoralité  dans 
le  régime  et  un  peu  plus  de  démoralisation  dans  le  parti  républi- 
cain. Rien  n'a  même  changé  dans  l'état  financier  de  la  République, 
à.  ce  n'est  que  le  déficit  a  augmenté  de  mois  en  mois.  Le  spécifique 
merveilleux  de  M.  Rouvier,  ce  n'est  déjà  plus  l'économie  ;  sera-ce 
l'emprunt?  Nous  l'ignorons.  Seulement  on  nous  confesse  que  le 
budget  de  1888  n'est  pas  plus  prêt  dans  la  dernière  semaine  d'oc- 
tobre qu'en  la  dernière  de  juillet  :  la  Commission  n'a  pas  même 
achevé  son  examen  des  dépenses.  Aussi,  nul  doute  qu'il  ne  faille  des 
douzièmes  provisoires.  Allons,  messieurs  les  députés,  prenez  vos 
places,  et  vous,  messieurs  les  ministres,  montez  à  la  tribune  :  les 
présages  sont  favorables;  tout  vous  assure  une  entente  fraternelle 
et  tout  annonce  à  la  République  un  règne  tranquille  et  heureux^ 
pendant  cette  fin  de  l'année  parlementaire! 

Grâce  à  Dieu,  aucune  alerte  sur  nos  frontières  ;  point  de  fait 
grave  ou  d'acte  décisif  dans  la  politique  de  l'Europe,  pendant  ces 
quinze  jours.  La  République  a  pu  vaquer  librement  au  soin  de  sa 
moralité.  M.  Le  Myre  de  Villers,  aussi  ferme  qu'habile,  a  réglé  le 
nouveau  différend,  à  Madagascar.  Le  péril  des  complications  qu'on 
craignait  au  Maroc  est  conjuré  :  Muley-Hassan  vit,  il  a  pu  se  moa* 
trer  au  peuple  de  Mequinez,  il  a  même  reparu  à  la  Mosquée;  bénis- 


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CHRONIQUE  POLITIQUE  377 

sons  le  médecin  ou  le  sorcier  qui  Ta  guéri.  Sa  maladie  a  permis  à 
la  France  de  bien  mesurer  la  jhaine  ou  la  jalousie  des  puissances 
qui  se  proposadent  déjà  d'intervenir  dans  les  affaires  du  Maroc. 
L'Angleterre,  à  la  prière  de  M.  de  Bismarck,  devait  couvrir  de  son 
pavillon  les  nationaux  de  l'Allemagne.  Mandat  bien  significatif. 
Instructif  aussi,  l'empressement  avec  lequel  Fltalie  revendiquait,  sur 
le  littoral  du  Maroc,  on  ne  sait  quel  droit,  comme  si,  partout  où  le 
flot  de  la  Méditerranée  s'étend,  l'Italie  avait  un  titre.  Envions-les 
cependant,  les  gouvernements  que  rien,  dans  le  train  habituel  des 
cboses  humaines,  ne  distrait  entièrement  de  leurs  occupations  exté- 
rieures. L'Angleterre  a  certes  ses  soucis  :  l'état  anarchique  de  l'Ir- 
lande,  dominée  par  lej gouvernement  occulte  de  h  National  league; 
les  triomphes  judiciaires  et  populaires  du  maire  de  Dublin  et  de 
M.  O'Brien;  le  «  criminal  act»  devenu  inapplicable;  la  loi  réduite 
à  l'impuissance;  et,  à  Londres,  les  désordres  d'une  populace,  soit 
ameutée  par  les  socialistes,  soit  affamée  par  sa  misère,  et  qu'une 
police  énergique  contient  à  peine.  L'Allemagne  continue,  en  face  de 
la  Russie,  la  manœuvre  que  la  diplomatie  de  M.  de  Bismarck  a 
commencée  si  bruyamment  à  Friedrichsruhe.  En  Italie,  on  suit  des 
yeux,  avec  une  vigilance  un  peu  inquiète,  l'expédition  de  Massaouah 
et  M.  Crispi  prépare,  pour  son  prochain  discours  de  Turin,  les 
artifices  par  lesquels  il  compte  rassurer  la  France.  Si  l'Autriche  a  vu 
se  raviver,  à  Prague  et  à  Vienne,  la  discorde  des  trois  ou  quatre  races 
qui  se  partagent  son  empire,  l'hostilité  des  Tchèques  vise  un  ministre, 
celui  de  l'instruction  publique,  plutôt  que  le  ministère  ;  le  comte 
Taaffe  ne  soutient  que  faiblement  M.  de  Gautsch  :  il  est  présumable 
que  la  querelle  ne  tournera  pas  à  la  crise.  Quant  à  la  Bulgarie,  elle 
semble,  sinon  se  pacifier  totalement,  au  moins  respirer  et  se  reposer 
un  peu.  L'élection  du  Sobranié,  si  violemment  qu'elle  se  soit  opérée, 
a  consolidé  le  pouvoir  du  prince  Ferdinand.  Déjà  on  se  plaît  à  penser, 
aatoor  de  M.  de  Bismarck,  que  le  prince  Ferdinand  pourrait  bien, 
loi  aussi,  mériter  qu'on  lui  appliquât  la  maxime  fameuse  :  Beaii 
possidentesl  C'est  une  opinion  que  la  Turquie,  en  temporisant, 
laisse  assez  volontiers  sel  former  et  se  forme  peut-être  elle-même. 
Pour  nous,  nous  voudrions  encore  que,  ces  choses  de  l'Orient,  la 
France  se  contentât  de, les  observer,  en  restant  bien  libre  d'un  côté 
comme  d'un  autre.  Qu  elle  se  tienne  en  garde,  pour  le  printemps! 
Ou  plutôt,  il  y  a  dans  la  fortune  de  l'Europe  tant  d'imprévu,  l'évé- 
nement terrible  pourrait  être  si  rapide  qu'il  faut  aviser  la  France 
de  se  tenir  en  garde  le  matin  pour  le  soir,  le  soir  pour  le  lendemain... 

Auguste  BoucHEB. 


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BULLETIN  BIBLIOGRAPHIQUE 


La  France  soas  rancien  régime. 
—  Le  gouvernement  et  les  ins- 
titutions, par  le  vicomte  de  Broc. 
1  vol.  ia-8*  (Pion.) 
Depuis  un  certain  nombre  d'an- 
nées, l'ancien  régime  attire  l'atten- 
tion des  historiens,  et  l'on  étudie 
*vec  un  vif  intérêt  cette  époque  en- 
core mal  connue.   Ce  livre  est  le 
premier,  croyons-nous,  qui  ait  es- 
sayé de  présenter  Tancien  régime 
dans  tout  son  ensemble,  d'en  ré- 
sumer les  traits,  en  réunissant  les 
"éléments  épars,  de  telle  sorte  qu'a- 
près l'avoir  lu,  l'esprit  conçoit  la 
société  de  ce  temps,  les  institutions 

Sui  la  régissaient  alors.  Il  en  saisit 
5S  côtés  principaux,  la  physionomie, 
et  voit  passer  successivement  le  Roi, 
la  cour,  l'armée,  la  magistrature, 
l'organisation  financière,  celle  des 
Yilies  et  des  campagnes,  la  police, 
et  enfin  toutes  les  classes  de  la 
société,  telles  qu'elles  étaient  cons- 
tituées avant  1789. 

On  ne  possède  souvent  à  ce  sujet 
que  des  notions  confuses.  L'ancien 
régime  a  été  diversement  jugé,  ra- 
rement avec  impartialité,  le  temps 
n'ayant  pas  toujours  éteint  l'ardeur 
des  passions  politiques  ni  détruit 
des  préventions  réciproques.  L'au- 
teur a  cherché  de  bonne  foi  la  vé- 
rité, et  s'est  efiforcé  de  faire  régner 
dans  son  ouvrage  l'esprit  d'apaise- 
ment et  de  modéradOQ  sans  lequel 
on  reste  injuste,  soit  en  louant  le 
passé  avec  trop  de  complaisance, 
soit  en  le  condamnant  avec  trop  de 
sévérité. 

L^Alsaee-Lorraine  en  Australie. 

Bislov-e  d'une  famille  d'émigrants 
sur  Je  continent   austral,  par   Ar- 
mand Ddbarry;  1  vol.  illustré  de 
•   gravures  sur  bois.  (Librairie  aca- 
démique, Perrin  et  G«.) 
Ce  livre  d'un  intérêt  soutenu,  d'un 
patriotisme    ardent,   d'une    morale 
saine,  d'une  science  attrayante,  est 


un  des  meilleurs  romans-voyages 
qui  aient  paru  depuis  la  guerre. 
Publié  il  y  a  quelques  années  et  vite 
épuisé,  il  reparaît  aujourd'hui  sous 
une  forme  perfectionnée  qui  lui  a 
valu  une  médaille  et  un  pnx  de  géo- 
graphie de  la  Société  d'encourage- 
ment au  bien,  c'est  l'histoire  d'un 
groupe  d'Alsaciens- Lorrains,  qui 
échappe  au  joug  de   l' Allemagne, 

?[uitte  sa  terre  natale  et  part  pour 
bnder  en  Victoria  une  colonie  lui 
rappelant  la  mère  patrie.  Jeté  par 
un  naufrage  au  cap  York,  il  traverse 
l'Australie  du  nord  au  sud,  au  milieu 
de  péripéties  dramatiques,  et  après 
des  fatigues  écrasantes  arrive  à  Mel- 
bourne. Le  tableau  mouvementé  de 
cette  capitale  née  d'hier  et  d^à  si 
brillante,  celui  doè  mines  d'or  et 
finalement  la  création  de  la  cok)nie 
projetée,  terminent  le  livre  qui  est 
de  ceux  qu'on  ne  délaisse  pas  quand 
on  les  a  ouverts. 


Le  pénitent  breton  Pierre  de 
Këriolet,  par  Hippolyte  Le  God- 
VBLLO,  2*  édition,  i  vol.  (Beiaux- 
Bray.) 

Voici  un  livre  aussi  intéressant 
qu'original  que  nous  recommandoBs 
à  nos  lecteurs  comme  un  des  plus 
utiles  à  propager.  C'est  la  vie  d'un 
véritable  saint,  populaire  depuis  deux 
siècles  en  Bretagne,  et  qui,  après 
des  prodiges  d'impiétés  et  ae  crimes, 
étonna  le  monde  par  les  prodiges  de 
sa  pénitence  et  de  sa  charité.  Con- 
verti à  Loudun,  au  moment  de  la 
célèbre  possession  des  Ursulines  et 
de  la  condamnation  d'Urbain  Gran- 
dier,  dans  des  circonstances  aussi 
étranges  que  dramatiques,  ce  duel- 
liste, ce  débauché,  cet  impie,  devint 
le  plus  humble,  le  plus  mortifié  des 
hommes.  Pèlerin  comme  saint  Be- 
noit Labre,  mendiant  volontaire  sur 
tous  les  grands  chemins  de  r£urope, 
charitabie  comme  saint  Vincent  de 


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iOLLETUI  BIMJOGlUPnKHrS 


379 


Psnl,  éleré  malgré  Im  au  sfteenioee, 
ftum^nier  des  pâSTres,  auxquels  il 
l^re  son  ehfttasu  de  Kerlois;  ayant 
leen  de  Dieu  le  don  des  miiueles,  il 
édifia  et  étODoa  pendant  plus  de 
idn^[t-K:iiiq  ans  la  Bretagne,  qu*il 
arait  scandalisée  et  épouvantée  par 
ma  aadaee  et  ses  forfaits,  et  il  mou- 
nt  en  odeur  de  sainteté  à  Sainte- 
Anne,  dont  le  sanctuaire,  à  peine 
relevé  de  ses  ruioes  séculaires  au 
moment  de  sa  couTersioD,  abrite, 
depuis  deux  cents  ans,  sa  dépouille 
mortelle.  Son  histoire,  écrite  par  un 
descendant  de  sa  famille,  renferme 
les  documents  les  plus  intéressants 
non  seulement  sur  lui,  mais  sur 
son  époque,  sur  les  Ursulines  de 
lioudim,  sur  le  sanctuaire  de  Sainte* 
Anne,  et  sur  les  saints  avec  lesquels 
Pierre  de  Kéridet  fut  en  rapport, 
soit  en  Bretagne,  soit  pendant  ses 
pèlerinages.  Nous  souhaitons  et  nous 
prédisons  à  ce  bel  et  pieux  ouvrage 
an  ^and  et  légitime  succès. 

X«e  ZiOgement  de  Yonviiev  et  dn 

pauvre,  car  Arthur  Raffalovtch 

(Gailiaamin^ 

Cet  intéressant  volume  contient 
une  série  d'études  sur  le  logement  de 
Touvrier  et  du  pauvre  aux  États- 
Unis,  dans  la  Chûnde'Bretagne,  en 
France,  en  Allemagne  et  en  Belgique, 

L'auteur  y  expose  avec  sa  conci- 
sion et  son  exactitude  habituelles 
l'état  de  la  question  dans  ces  divers 
pays  :  condition  des  logements,  légis" 
tatim,  efforts  tentés  en  vue  d'améliorer 
tkahùation  des  classes  ouvrières,  résuU 
iats  obtenus.  Il  y  a  joint  des  rensei- 
gnements sur  le  budget  des  ouvriers. 


Xle  de  )d[.  l^abbé  I>aplay,  ancien 
supérieur  du  grand  séminaire  de 
Lyou,  par  M.  Tabbé  Graussb. 
î  vol.  cnez  Delhomnoe  et  Briguet, 
à  Lyon,  et  Forestier,  à  Saint* 
Etienne. 

Ce  livre  est  plus  cra'une  belle  et 
attachante  monographie;  c'est  un 
Téritable  ouvrage  d'histoire,  car  l'au- 
teur, élargissant  son  cadre,  y  a  tracé 
le  taJ)leau  de  toute  l'Eglise  de  Lyon 
depuis  un  siècle. 

L'abbé  Duplay  a  été,  pendant  plus 
de  soixante  ans,  professeur  ou  supé- 
rieur du  grand  séminaire;  il  a  donc 


formé  des  ^érations  de  prêtres,  et 
Taction  qu^il  a  ainsi  exercée  pendant 
une  longue  période  se  rattacne  de  la 
façon  la  plus  étroite  à  l'histoire  même 
de  ce  vaste  et  important  diocèse. 

M.  Chausse  a  recueilli  avec  um 
sein  filial  tous  les  souvenirs  des 
contemporains  sur  le  héros  modeste 
qu'il  vonlait  faire  re^rivre,  et  il  a  re» 
constitué  cette  figure  à  la  fois  sainle 
et  souriante  avec  autant  d'art  que  de 
justesse.  Ou  y  retrouve  l'homme 
doux  et  bon,  humble  et  ferme  qui, 
sans  bruit,  a  donné,  durant  soixante» 
trois  années,  l'exemple  de  toutes  les 
vertus  sacerdotales. 

Mais,  nous  le  répétons,  grâce  aux 
savantes  recherches  de  l'auteur  et  i 
Tarn  pleur  de  son  talent,  l'ouvrage 
est  devenu  l'histoire  dn  clergé  lyon« 
nais  de  <788  à  1887,  et  on  y  salue 
avec  respect  toutes  les  belles  physio- 
nomies et  toutes  les  grandes  œuvres 
qui,  depuis  un  siècle,  ont  conservé  et 
honoré,  dans  le  second  diocèse  de 
France,  le  sacerdoce  catholique  et  la 
foi  religieuse. 

Des  notes  placées  au  bas  des  pages 
fournissent  des  développements 
pleins  dlntérôt  sur  des  œuvres  lyon- 
naises, sur  certains  événements  histo* 
rîques,  sur  des  personnages  oui  ont 
joué  un  rôle  dans  les  annales  ae  TB» 
glise  de  Lyon.  Enfin  une  remarque 
dira  suffisamment  l'importance  des 
renseignements  contenus  dans  cette 
vie:  c'est  qu'un  répertoire  alphabéti* 
que,  en  forme  de  table,  à  la  fin  du  se« 
coud  volume,  contient  plus  de  omse 
cents  noms. 

Ajoutons  qu'en  tête  de  l'ouvrage 
se  trouvent  les  approbations  les  plus 
élogieuses  de  douze  prélats  éminents 
partni  lesquels  le  cardinal  Lavigerie, 
le  cardinal  Langénieux,  les  arche- 
vêques de  Lyon  et  d'Aix,  les  évoques 
de  Nîmes,  de  Nancy,  de  Verdun,  etc. 

M.  Chausse  était  déjà  connu  par 
d'excellents  travaux;  il  vient  de  faire 
là  un  livre,  qui,  en  consacrant  sa 
renommée,  est  appelé  à  exercer  la 
plus  utile  action. 

DIeiionnftire  des  iieendcmymee, 

recueillis  par  Georges  d'E^ylli. 
Nouvelle  édit.  in-18  de  561  pages. 
(Dentu.) 

Voici  un  livre  excellent,  bien  fait 
et  commode,  qui  rendra  de  grande 


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380 


BULLETIN  BlBLlOGaÂPEUQUE 


services  et  ne  sera  pas  moins  ap- 
précié par  les  érudits  que  par  les 
eens  du  inonde.  Les  deux  premières 
éditions  (1668-69)  sont  depuis  long- 
temps épuisées;  aussi,  malgré  le 
petit  volume,  toujours  utile  mais  un 
un  peu  arriéré,  de  M.  Gh.  Joliet; 
malgré  les  listes  publiées  dans  VAn» 
nuaire  de  la  presse,  de  Mermet,  ne 

Î)ossédait-on  pas  un  ouvrage  satis- 
àisant  sur  la  pseudonymio  con- 
temporaine, si  développée  mainte- 
nant. Elle  s'est,  en  elTet,  généralisée 
et  étendue  à  un  point  que  les 
mêmes  pseudonymes  servent  sou- 
vent à  plusieurs  écrivains;  d'autre 
part,  il  est  des  auteurs  qui  ont  usé 
jusqu'à  vingt  masques  différents, 
sous  lesquels  il  devient  dif&cile  de 
rechercher  et  de  constater  leur  per- 
sonnalité. On  juge,  dès  lors,  du  tra- 
vail que  s'est  imposé  Fauteur  pour 
nous  donner  cette  troisième  édition, 
augmentée  au  moins  d*un  tiers, 
refôndue  et  mise  à  jour  autant  crue 
possible  et  contenant  plus  de  5000 
noms  fictifs  ou  réels.  Son  plan  est 
fort  simple  :  pour  éviter  d'inces- 
santes répétitions,  il  classe  alpha- 
bétiquement les  pseudonymes,  uni- 
âues  ou  collectifs,  dont  certains  ont 
onné  lieu  à  des  articles  de  plusieurs 
âges;  —  un  index  général  permet 
e  retrouver  en  un  instant  toutes 
les  indications  relatives  au  même 
personnage.L'ouvrago  de  M.  d'Heylli, 
plein  de  renseignements  biographi- 
ques sur  le  monde  des  lettres,  du 
tnéàtre  et  des  arts,  renferme  aussi 
une  importante  partie  bibliographi- 
que, sans  parler  des  anecdotes  cu- 
rieuses, des  pièces  inédites,  des  faits 
ignorés  que  Fauteur  cite  ou  rappelle. 
C'est,  suivant  l'expression  à  la  mode, 
un  a  livre  documentaire  »,  qui  sera 
précieux  pour  l'histoire  littéraire  des 
vingt  dernières  années. 

Voyage  d^une  Parisienne  dans 
l'Himalaya     occidental ,    par 

M«»«  de  Ujfalvy-Bourdon.   (Ha- 
chette.) 

La  collection  des  voyages  illustrés 
de  la  maison  Hachette,  qui  a  si  heu- 


s: 


reusement  vulgarisé  les  récits  des 
modernes  explorateurs,  vient  de 
s'accroître  d'un  piquant  et  intéres- 
sant volume.  M°>«  de  Uifalvy,  avec 
une  intrépidité  infatigable,  a  accom« 
pagné  son  mari,  le  savant  ethno- 
graphe, dans  l'exploration  de  Tlnde 
septentrionale,  dans  les  régions  mon- 
tagneuses de  la  province  de  Cache- 
mire et  dans  la  contrée  si  rarement 
parcourue  du  petit  Tibet.  Ce  n'était 
pas,  du  reste,  la  première  fois  qu'elle 
courait  de  telles  aventures:  déià  elle 
avait  parcouru  avec  M.  de  uifalvy 
les  provinces  de  l'Asie  centrale,  de 
qui  distingue  ces  récits,  c'est  ua 
rare  mélange  de  précision  qu'oa 
pourrait  appeler  scientifiaue  et  d'a- 
grément littéraire.  Rien  ae  plus  pit- 
toresque que  les  tableaux  de  l'auteur. 
On  y  voit  vraiment  vivre  les  po- 
pulations si  curieuses  de  ces  con- 
trées. Arrivée  à  Bombay  par  la 
route  de  Suez  et  d'Aden,  l  auteur  se 
dirigea  tout  droit  vers  les  pentes  de 
l'Himalaya,  dont  elle  nous  fait  une 
description  qui  instruit  encore  après 
tant  d'autres  et  où  se  trouvent  les 
plus  curieuses  révélations.  Saviez- 
vous,  par  exemple,  qu  aux  Indes  les 
bijoutiers   imitent  et  falsifient    les 

Sierres  précieuses  en  colorant  en 
essous  des  cailloux  vulgaires  ?  Tel 
saphir,  qui  paraît  d'un  bleu  mer- 
veilleux, n'est  en  réalité  qu'un  sim- 
ple caillou  valant  à  peine  quelques 
francs.  Mais  où  excellent  les  bijou- 
tiers hindous,  c'est  dans  l'émail, 
surtout  à  Japour.  a  On  ne  peut  se 
faire  une  idée,  dit  M™«  de  Ujfalvy, 
de  l'effet  merveilleux  produit  par  la 
richesse  et  la  délicatesse  des  cou- 
leurs. Le  rouge  de  rubis  ou  de  coraO, 
le  vert   d'émeraude,   le  bleu    tur- 

?[uoise  ou  de  saphir  disposés  sur  un 
ond  d'or  mat  sont  d  un  éclat  et 
d'une  transparence  remarquables.  » 
Nous  ne  pouvons  pas  suivre  l'in- 
telligente voyageuse  à  travers  toutes 
les  contrées  et  toutes  les  splendeurs 
qu'elle  décrit,  mais  nous  pouvons 
aire  que  le  coloris  et  le  relief  de  ses 
tableaux  donne  partout  l'illusion  de> 
la  réalité. 


Uun  des  gérants  :  JULES  GERVAIS. 


rABIS.  «-  B.  !>■  SOTC  Kt  VILS,  UtTSlMBOIS,  18,  BOB  DBS  SOSt^-tAlBX-MOQVBa. 


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10.000  BOUTEn.LES 

Château   MOUTON    ROTSCHILD 

1883 

(CACHET  DU  CHATEAU) 

A    6    FR.    LA    BOUTEILLE 

5.000  1/2  BOUTEILLES 

A    3    FR.    25    LA    4/2    BOUTEILLE 


10,000  BOUTEILLES 

Chateao    COS    D'ESTOURNEL 

1883 

(CACHET  DU  CHATEAU) 

A    4    FR.    LA    BOUTEILLE 

5.000  1/2  BOUTEILLES 

A    2    FR.    25    LA    4/2    BOUTEILLE 

EN    CAISSES    DE    12,    25,    36    ET    50    BOUTEILLES 


ÉCRIRE   à 


WILL    TOURNEUR 

BORDEAUX 


ET    C^ 


i^<iiaiaiii«^ifci 


'§fi§eautéparia§anté\ 

Pour   combattre  les  inflnenees  fâcheuses   qui 
4épareat,  fléirùsent  on  rident  U  peau,  employés  : 
U  Savon  SiUmu  l«  3.  IIIOLLARD,2f. , 
U  Crème  SoUorease  MOLLARDtSf. 
L'Eau  de  ToUette  $«»••  MOLLARDi  3  f .  L 
UCold'Cream  Siilfv.  IIIOLLARD,2f.  I 
LaNeigeosecPndredeEii)  IIIOLLARDf2f.  ^ 
CSr6me  Barèges  o^'BaiD)  MOLLARDi  2  f . 
Oa  sait  que  le  80UFBE  en  trayersant  le  tissa  dermal  1 
pénètre  dans  le  sanç,  communique  aux  organes  un  f 
swcroitdeTitaUté  qui  rétablit  les  fonctions  de  la  peau. 
Cette  Parfumerie  très  fine  et  d'odeurs  très  agréables 
malgré  ta  base,  en  raffermissant  les  chairs  donne  [ 
an  teint  on  éclat  remarquable. 

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actualité  poignante.  L'auteur  de  cet  ouvrage  a  vécu  une  année  entière  au  Maroc,  parcourant  c<* 
pays  en  tous  sens,  causant  avec  les  Européens  établis  depuis  longtemps  dans  le  pays,  les  caîd> 
du  gouvernement,  les  chefs  cheUolis,  les  juifs,  étudiant  ses  ressources  agricoles  et  minièares  ;  cVt 
le  résultat  de  ces  études  consciencieuses  qui^a  fait  l'objet  d'un  Empire  qui  croule. 


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571.  —     XI.  BULLETIN  BIBUOGRAPfflQUE;  ^ 


Noxès    reprendrons    prooàainement   la    publication    de    fk^gments 
des  MÉMOIRES  D'UN  ROYALISTE,  par  le  Comte  de  Falloox* 


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institution  recommandée  par  les  membres  les  plus  éminents  du  clergé  et 
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LES  ÉMIGRÉS 


ET 


LA    SOCIÉTÉ    FRANÇAISE 

SOUS  LE  RÈGNE  DE  NAPOLÉON  I"  « 


Les  hommes  de  la  police  impériale  ont  presque  tous  laissé  des 
Hémoires,  mais  qu*ils  les  aient  écrits  eux-mêmes,  comme  Savary 
ou  Desmarest,  qu'ils  les  aient  fait  rédiger  par  d'autres,  comme 
Touché  ou  Real  2,  ils  ont  eu  la  pensée  de  tromper  le  public  et  la 
postérité.  Si  l'histoire  veut  connaître  le  sort  des  prisonniers  d'État, 
ses  seules  ressources  consistent  dans  des  listes  d'écrou,  des  rap- 
ports secrets,  des  interrogatoires  qui  révèlent  à  la  fois  et  les  noms 
des  victimes  et  ceux  de  leurs  persécuteurs.  La  plupart  des  souffrances 
sont  demeurées  inconnues,  les  meurtres  restés  mystérieux,  les  actes 
même  d'apparence  juridique  ont  été  dissimulés.  Ainsi  Napoléon  a 
fait  tuer  deux  jeunes  gens  sans  qu'il  soit  possible  de  trouver  les 
traces  de  ce  crime  ailleurs  que  sur  la  moitié  d'une  feuille  déchirée 
par  le  milieu,  laquelle  sert  d'enveloppe  à  un  dossier  des  archives 
nationales  ^.  Ce  bout  de  papier  atteste  qu'une  commission  militaire, 
présidée  par  le  docile  Hulin,  a  simulé  en  janvier  1809  un  jugement 
contre  un  des  détenus  de  Sainte-Pélagie  et  le  valet  du  concierge 
de  la  prison. 

Le  prisonnier  qu'on  veut.tuer  se  nomme  Raimond  de  Grandmon, 
ancien  émigré,  âgé  de  trente-huit  ans,  «  détenu  au  moment  de  son 
arrestation  en  la  maison  d'arrêt  de  Sainte-Pélagie,  à  Paris,  où  il 
tenait  une  fabrique  de  vermicelli  »;  on  condamne  avec  lui  le  Suisse 
Coudurier,  âgé  de  vingt-quatre  ans,  garçon  marchand  de  vins  chez 
M^Bault,  concierge  de  Sainte-Pélagie  ;  on  les  accuse  tous  les  deux 

*  Voy.  le  Correspondant  des  10  et  25  juillet,  10  et  25  août,  i(X  septembre 
et  25  octobre  1887.  » 

*  A  proprement  parler,  Real  n'a  point  publié  de  Mémoires;  ses  vrais 
Mémoires  sont  Taudacieux  récit  écrit  par  M.  Nougarède  de  Fayet. 

'  F'  6481,  p.  115,  dossier  du  chevalier  de  Chateaubriand. 

3«  LIVBAI8OH.  10  NOVEMBRE  1887.  25 


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382  LES  ÉMIGRÉS  ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE 

d'avoir  été,  dans  ces  murs  de  prison,  «  embaucheurs  pour  rennemî, 
pour  l'étranger  ou  pour  les  rebelles  »;  on  les  «  conduit  à  la  plaine 
de  Grenelle,  commune  de  Vaugirard  »,  le  25  janvier  1809,  et  on  les 
abat  à  neuf  heures  et  demie  du  matin,  en  présence  de  Dunepart, 
maire  de  Vaugirard.  11  s'agit  probablement  d'une  conspiration  des 
prisons,  telle  que  Robespierre  en  imaginait  pour  détruire  André 
Chénier  et  tant  d'autres  victimes.  On  est  réduit  aux  conjectures, 
on  ne  possède  ni  acte  d'accusation  ni  interrogatoire,  —  rien  aux 
Archives  nationales,  rien  au  ministère  de  la  guerre.  —  Une  chose 
seule  est  certaine;  les  prisonniers  ont  été  fusillés.  Rien  davantage 
sur  le  frère  du  chevalier  de  Margadel,  qui  a  dû  être  fusillé  le  19  dé- 
cembre 1800  ^  on  n'a  aucun  document  qui  puisse  nous  édifier  sur 
son  sort,  ni  à  la  police  ni  aux  Archives  de  la  justice  militaire,  ni  au 
ministère  de  la  guerre.  Quinze  ans  plus  tard,  les  hommes  de 
police  qui  recherchent  ses  traces  ne  peuvent  dire  que  ceci,  c'est 
que  tel  jour  on  l'a  exécuté  :  il  reste  sur  les  registres  une  date, 
et  sur  les  mains  de  Bonaparte  une  tache  de  sang. 

Que  savoir  sur  le  comte  de  Bar,  dont  l'amvée  en  France  était 
annoncée  par  des  espions  en  novembre  1812?  Dès  qu'il  débarque  à 
Quiberon,  les  agents  apostés  par  Napoléon  cernent  la  maison  où  il 
dort  avec  doux  compagnons;  on  les  tue  tous  les  trois,  et  le  comte 
JuUien,  préfet  du  Morbihan,  écrit  au  ministre  de  la  police,  le  25  no- 
vembre 1812  :  «  Le  fameux  de  Bar  et  ses  deux  complices  n'existent 
plus.  » 

Ne  soyons  pas  trop  sévères  pour  ces  agents  et  ces  juges  ser- 
viles;ce  sont  eux-mêmes  qu'ils  condamnent  lorsqu'ils  acqmtlent 
un  accusi.  Si  humble,  si  chélif  que  soit  le. prévenu,  si  l'on  veut 
plaire,  il  faut  sévir.  Au  lendemain  de  Friediand,  Napoléon  apprend 
qu'un  pêcheur  de  Saint-Valery  a  été  acquitté.  Il  écrit  aussitôt  à 
Fouché  :  «  De  qui  était  composée  cette  commission  militaire?  II 
faut  que  ces  gens-là  soient  bien  bêtes  pour  ne  rien  dire  de  plus. 
Retenez  le  pêcheur  en  prison,  envoyez-le  à  Fénestrelles,  et  causez 
avec  M.  l'arcbichancelier,  afin  que  s'il-  y  avait  moyen  de  le  faire 
juger  par  une  cour  de  révision,  cela  soit  fait.  Il  faudrait  alors 
nommer  une][commission....  composée  de  gens  de  sens^.  » 

Si  Ton  veut  connaître  le  sort  des  victimes  du  despotisme  impé- 
rial, on  est  forcé  de  parcourir  sur  toute  la  surface  de  l'empire  les 
diverses  prisons  d'État,  de  fouiller  cette  carte  douloureuse,  de 
recueillir  partout  les  cris  étouffés,  les  noms  oubliés,  les  dates 
éparses,  de  rechercher  les  traces  que  le  temps  ou  les  geôliers  n*ont 
point  encore  effacées. 

*  W  6556,  p.  47.;Margadel  dit  Joubert. 

>  Correspondance  de  Napoléon,  XV,  351  20  juin  1807, 


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sous  LE  RÉGNE  DE  NAPOLÉON  V  3S3 


LES   PRISONS 

Les  prisonniers  arrêtés  par  mesure  de  police,  et  que  la  volonté 
de  Napoléon  empêchait  de  mettre  en  liberté,  étaient  divisés  en 
cinq  classes.  Dans  chaque  classe,  chacun  des  noms  était  remis 
périodiquement  sous  les  yeux  de  l'empereur  dans  la  séance  du  con- 
seil privé  S  et  maintenu  par  lui  sur  la  liste  fatale.  Il  n'était  pas 
question  de  grâce  ou  d'amnistie.  La  clémence  se  portait  sur  le 
suspect  exilé  ou  interné  dans  une  ville,  presque  jamais  sur  celui 
qu'on  avait  emprisonné. 

La  première  classe  des  captifs  comprenait  les  prisonniers  d'État 
enfermés  au  Temple,  à  Vincennes,  à  Bicêtre,  à  la  Force,  à  Sainte- 
Pélagie,  aux  châteaux  de  Ham,  de  Bouillon,  d'If,  de  Pierrechâtel, 
de  Saumur,  de  Bellegarde,  de  Lourdes,  du  Hà,  de  Bitche,  du  Mont- 
Saint-Michel,  d'Embrun,  de  Sainte-Marguerite,  de  Féncstrelles,  de 
Campiano,  ou  dans  des  maisons  de  santé. 

La  seconde  classe  comprenait  «  les  prêtres  détenus,  à  raison  des 
affaires  ecclésiastiques  »,  dans  les  dix-neuf  mêmes  prisons  et,  en 
outre,  dans  la  citadelle  de  Corte,  oii  Napoléon  avait  fait  jeter,  le 
25  juillet  1811,  les  vingt  et  un  trappistes  ^  du  couvent  de  la  Cer- 
vara  «  pour  opinions  religieuses  »,  et  oix  il  les  conserva  tant  qu'il 
put  mettre  la  force  au  service  de  ses  rancunes. 

La  troisième  classe  comprenait  dans  les  mêmes  prisons  les 
personnes  acquittées  par  les  tribunaux  et  condamnées  après  leur 
acqm'ttement  à  la  détention  perpétuelle  par  le  bon  plaisir  de  l'empe- 
reur, et  aussi  celles  qui  avaient  achevé  la  durée  de  la  détention  à 
laqaelle  les  tribunaux  les  avaient  condamnées,  mais  qui  n'avaient 
pu  fléchir,  parles  souffrances  qu'ils  avaient  endurées,  cette  colère 
que  rien  ne  désarmait.  Dans  un  procès  politique,  tous  les  accusés, 
quelle  que  fût  leur  innocence  et  quel  que  fût  l'arrêt,  étaient 
d'avance  à  peu  près  assurés  d'être  soumis  à  une  détention  perpé- 
tudlc  5. 

La  quatrième  classe  comprenait,  dans  toutes  les  prisons  de  la 
France,  dans  toutes  les  citadelles,  à  côté  des  prisonniers  de  droit 
commun,  les  personnes  arrêtées  pour  avoir  déplu  à  un  homme 
influent,  sans  qu'un  grief  politique,  sans  qu'une  accusation  de 
crime  ou  de  délit  pût  être  articulée.  Cent  bastilles  ont  remplacé 

*  Voy.  par  exemple  F^  3435. 

*  F^  652*3,  p.  127. 

'  On  en  aura  de  nombreux  exemples;  nous  rappellerons  seulemont  celui 
•du  maire  et  des  adjoints  d^ Anvers,  deux  fois  jugés  et  acquittés,  et  néanmoins 
maintenuâ  par  Napoléon  sous  la  main  des  geôliers. 


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384  LES  ÉMIGRÉS  ET  Lk  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE 

notre  ancienne  Bastille,  et  celles-là  sont  affranchies  de  la  formalité 
de  la  lettre  de  cachet.  Le  préfet  y  jette  un  homme,  l'empereur  l'y 
maintient  et  le  geôlier  l'y  gard^. 

La  cinquième  classe  est  celle  des  vagabonds  et  des  aliénés;  elle 
est  confondue  par  plusieurs  préfets  avec  les  deux  précédentes. 

Le  Temple  fut  abandonné  de  bonne  heure,  il  avait  fini  par  con- 
quérir une  trop  sinistre  renommée.  C'est  au  château  d'If  que  sont 
enfermés  la  plupart  des  royalistes.  Napoléon  les  conserve  sur  ce 
rocher,  sous  une  voûte  de  pierre,  avec  20  sous  par  jour  pour  frais 
de  nourriture  et  d'entretiAi.  M.  de  la  Grimaudière  avait  dix-neuf 
ans  quand  il  y  est  entré  après  son  acquittement  dans  l'affaire  Ca- 
doudal  *;  il  en  sort  à  trente-trois  ans,  après  la  chute  de  l'empire, 
blème,  méconnaissable,  accablé  des  infirmités  qui  d'ordinaire  n'at- 
teignent que  les  vieillards.  M.  de  Kermabain  y  devient  fou.  Il  avait 
été  arrêté  «  en  I8O/1  par  ordre  de  Napoléon,  auquel  on  l'avait 
signalé  comme  suspect.  Les  informations  n'ont  fourni  contre  lui 
aucune  charge  ^  )>.  L'injuste  persécution  qu'il  subissait  lui  donna  la 
manie  d'une  persécution  imaginaire  par  crainte  du  poison.  «  11  ne 
mange  que  du  pain  sec  et  quelquefois  reste  deux  et  trois  jours 
sans  manger  ^.  » 

M.  La  Cauve,  officier  au  15*  chasseurs,  est  arrêté  le  14  sep- 
tembre 1801  ;  son  crime  est  d'avoir  écrit  librement  à  des  cama- 
rades qui  se  trouvaient  prisonniers  de  guerre  en  Angleterre.  La 
police  avait  intercepté  ces  lettres  et  ne  les  trouvait  pas  très  coupa- 
bles, car  son  rapport  disait^:  «  L'individu  qui  a  écrit  ces  deux 
lettres  à  l'encre  sympathique,  interceptées  par  le  citoyen  Otto, 
paraît  être  plutôt  un  mécontent,  un   frondeur,  qu'un  espion  ou 
agent  du  parti  anglais.  »  Nous  avons  ces  lettres,  nous  y  lisons 
ceci  :  «  Le  despotisme  est  à  son  comble  (28  juillet  1801).  Les 
malheureuses  personnes  impliquées  dans  l'affaire  du  3  nivôse  ^..- 
avaient  été  absoutes  par  le  tribunal,  elles  viennent  d'être  arrêtées 
et  déportées;  ce  sont  de  malheureuses  religieuses,  entre  autres 
une  abbesse  que  ma  mère  connaissait...  Ce  sont  des  prêtres  qui 
gouvernent,  Fouché,  Sieyès  et  quelques  autres  scélérats  de  ce 
genre.  »  Après  avoir  été  enfermé  au  Temple  pendant  deux  longues 
années,  le  jeune  officier  obtint  la  protection  de  la  «  princesse 
Joseph  » ,  qui  demanda  sa  mise  en  liberté.  La  police  ne  parut  faire 
aucune  opposition  à  l'élargissement  de  La  Cauve;  tous  les  rap- 

*  F7  6526. 

*  Ibid. 

»  F7  3439. 

*  F7  6303  et  6260,  p.  64  et  suivantes. 

*  Cette  affaire  est  celle  de  la  machine  infernale. 


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sous  LE  RÈGNE  DE  NAPOLÉON  I*'  3S5 

ports  furent  favorables,  Napoléon  nomma  le  prisonnier  lieutenant 
au  20*  chasseurs,  mais  les  jacobins  subalternes  ne  lâchent 
pas  leur  proie.  La  Cauve  est  extrait  du  Temple,  il  est  (c'est  son 
propre  récit)  «  chargé  de  fers,  confondu  avec  des  condamnés, 
conduit  de  brigade  en  brigade  jusqu'à  Marseille  »,  où  il  reste 
enfermé  pendant  trente-trois  jours.  «  Ma  destination  était  la  petite 
tour  de  Bouc,  près  Martîgues;  en  attendant  qu'elle  fût  prête,  on  me 
mit  dans  un  des  cachots  du  fort  Saînt-Jean  de  Marseille;  l'eau  qui 
ruisselle  sur  les  murs  et  sur  les  pavés  de  ce  cachot  m'a  perclus 
de  douleurs.  Je  n'avais  pour  nourriture  qu'une  livre  de  pain  noir 
et  de  l'eau.  Au  bout  de  trente-trois  jours,  j'en  fus  tiré.  »  On  le 
transporta  au  château  d'If,  où  il  fut  oublié  jusqu'en  juin  1806.  Une 
nouvelle  intervention  de  la  «  princesse  Joseph  »  le  fit  mettre  en 
liberté,  mais  il  fut  immédiatement  repris  pour  avoir  essayé  après 
son  départ  de  faire  évader  le  major  suisse .  Russillion,  son  cama- 
rade de  captivité.  Il  fut  enfin  embarqué  pour  les  États-Unis  en 
juillet  1807  K 

Ainsi  que  le  château  d'If,  le  fort  de  Vincennes  était  une  succur- 
sale des  prisons  d'État  de  Paris  pour  les  détenus  des  trois  premières 
classes.  C'est  à  Vincennes  qu'avait  été  nommé  geôlier  le  fameux 
concierge  du  Temple,  Fauconnier,  l'homme  de  Real,  l'instrument 
des  tortures  infligées  aux  prisonniers.  Fauconnier,  qui  est  resté 
vivant  dans  les  souvenirs  des  détenus  du  Temple,  comprit  un  des 
premiers  en  1814  que  la  catastrophe  approchait,  il  jugea  le  moment 
opportun  pour  se  retirer  en  se  faisant  liquider  une  pension.  Dans 
sa  demande,  il  résume  ainsi  les  services  de  sa  respectable  car- 
rière :  «  J'ai  vingt  ans  d'exercice.  D'abord  membre  de  la  com- 
mission administrative  de  la  police,  je  fus  nommé  inspecteur 
géoéral  des  prisons  de  Paris,  puis  après  l'évasion  de  Sydoey-Smith 
du  Temple,  je  fus  nommé  concierge  du  Temple.  Je  suis  passé  au 
donjon  de  Vincennes.  J'ai  soixante-sept  ans,  les  jambes  me  man- 
quent pour  pouvoir  monter  tous  les  jours  deux  cent  quatre-vingts 
marches.  Je  suis  un  peu  asthmatique,  j'ai  une  descente  de  nombril, 
je  suis  perclus  de  deux  doigts*...  »  —  «  Son  Excellence  désire 
que  sa  retraite  soit  réglée  »,  dit  une  note  en  marge  de  la  pétition. 
Dès  le  13  mars  suivant,  le  général  Daumesnil,  gouverneur  de  Vin- 
cennes, qui  s'occupadt  de  le  défense  du  fort,  demanda  que  les 
prisonniers  fussent  évacués;  ils  étaient  à  ce  moment  confiés  encore 
à  Fauconnier  et  au  lieutenant  de  gendarmerie  Gilet.  Parmi  ces 
prisonniers,  on  remarquait  M.  Garez  de  Mézières,  enfermé  dans  le 
fort  depuis  1803,  sans  qu'on  connût  exactement  la  cause  de  son 

*  Il  revint  d'exil  en  avril  i8l4  et  fut  nommé  colonel  en  1823. 
>  Fauconnier  à  Savary,  16  février  iSU,  F^,  3435,  p.  i3. 


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386  LES  ÉMIGRÉS  ET  LÀ  SOOËTÈ  FRANÇAISE 

incarcération  ;  M.  de  Vaudricourt  y  était  depuis  1804  ;  l'abbé  d'As- 
tros,  le  P.  Fontana,  Tévêque  Grégorio,  étaient  détenus  depuis 
janvier  1811  ;  on  sait  que  le  crime  de  ces  derniers  était  de  n'avoir 
pu  surmonter  les  scrupules  de  leur  conscience. 

De  toutes  les  prisons  de  Paris,  Bicêtre  était  la  plus  redoutée. 
Si  le  prisonnier  avait  manqué  de  docilité  envers  les  geôliers  d'au  très 
prisons,  Bicêtre  devenait  pour  lui  un  châtiment;  parfois  c'était 
aussi  un  raffinement  de  supplice,  lorsqu'on  enfermait  les  prisonniers, 
comme  MM.  Duclos  et  Laurent  S  «  dans  le  quartier  des  agités  1  » 

Presque  aussi  malheureux  devaient  être  les  Français  engouffrés 
dans  une  prison  d'Italie.  Là,  personne  qui  parle  leur  langue,  per- 
sonne qui  sache  leur  entrée,  personne  qui  puisse  aujourd'hui 
deviner  les  causes  de  l'incarcération.  Ainsi  sont  enterrés  vivants 
dans  les  cachots  de  Rimini  :  MM.  de  Navières,  du  Fresne,  Fran- 
çois et  Renaud;  dans  la  prison  de  Milan,  M.  Gage;  à  l'île  d'Elbe, 
François  d'Artelas  et  Jean  Mazel  ^. 

L'abbé  Desmazure  est  titulaire  d'une  petite  cure  du  diocèse  de 
Beauvais;  il  est  enlevé  par  ordre  de  Napoléon,  comme  «  fanatique 
et  dangereux  3  »,  il  est  transporté  au  fort  de  Campiano,  dans  une 
gorge  des  Apennins;  il  y  est  seul  Français  au  milieu  d'une  tren- 
taine de  Napolitains  qui  meurent  un  à  un  quand  reparaît  l'hiver, 
«  très  rude  » ,  d'après  le  rapport  du  préfet.  Le  guichetier,  qui  est 
chargé  de  la  nourriture  et  du  chauffage  des  prisonniers  ^  est  diassé, 
en  juin  1813,  «  pour  son  ivrognerie  et  son  infidélité  ».  Avant  lui,  le 
14  novembre  1810,  le  cx)mmandant  du  fort,  lieutenant  Bernardi, 
avait  été  également  destitué.  Entre  leurs  mains,  deux  des  Napo- 
litains avaient  été  pris  de  folie  en  1807,  et  transférés  dans  une 
maison  d'aliénés;  le  préfet  du  département  des  Apennins  éciit  le 
30  avril  1807  :  «  Les  détenus  n'ont  eu  pour  nourriture  qu'une 
ration  de  pain  et  une  soupe,  ils  ont  couché  sur  des  paillasses 
simples...  ils  ne  pourraient  résister  à  ce  genre  de  vie  et  plusieurs 
d'entre  eux  ont  déjà  succombé.  »  Cette  torture  est  imaginée  contre 
des  officiers,  des  colonels,  des  notaires,  des  prêtres  restés  fidèles 
aux  Bourbons  de  Naples  ;  c'est  parmi  eux  qu'on  trouve  notre  abbé 
Desmazure,  amené  de  l'Oise,  pour  y  rester  jusqu'en  avril  1814', 
ainsi  que  l'EpiroteRuthymio  I^no,  arrêté  parles  ordres  de  S.  M. 
l'empereur  et  roi*  sans  qu'on  puisse  soupçonner  le  motif  do 

<F7  3435. 
«  F^  3436,  p.  15. 
3  F7  652G. 
•  *F7  3438. 
5  F7  6756. 
•  F^  6526,  p.  122. 


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sous  LE  RfiGNE  DE  RàPÛLÉON  l**  387 

celte  mesure  àe  rigueur.  Ce  détenu  était  parti  de  Corfou*,  avec 
TapprobatioB  et  par  le  conseil  de  M.  de  Lesseps,  quand  il  fut 
arrêté;  dans  sa  prisçn,  il  mourait  de  faim,  il  demandait  grâce;  il  fut 
néanmoins  maintenu  sur  la  liste  par  Sa  Majesté  en  conseil  privé. 
Ce  n'est  pas  eeulecaent  TEpirote  qui  était  soumis  aux  plus  cruelles 
privations.  Les  cris  des  prisonniers  n'ont  pas  été  tous  étouffés; 
eocore  ua  coup  de  sonde,  et  leur  écho  retentira  jusqu'à  nous. 

C'est  Guyot-Lagrasge  2,  qui  écrit  à  Savary,  le  8  mai  181 3  :  «  Ma 
détention  datant  déjà  de  dix  années,  j'ai  épuisé  toutes  mes  res- 
sources et  suis  en  proie  à  toutes  les  horreurs  du  besoin.  »  Le 
chouan  Yves  Lenouanne,  qui  ne  sait  ni  lire  ni  écrire,  rappelle,  le 
9  mai  1813,  qu'il  est  détenu  depui3  treize  ans  et  demande  des 
vêtements.  Ses  camarades  Seveno,  dit  Leminant,  et  Samson,  «  an- 
ciens chouans  du  Morbihan  »  »  sont  tenus  depuis  onze  ans  captifs, 
sans  vêtements  €t  presque  sans  nourriture,  parce  que  le  préfet  les 
a  signalés  comme  «  dangereux  »  ;  du  reste,  ni  condamnation  ni 
jogement  contre  eux.  Pas  de  communication  avec  le  dehors  :  «  au- 
cime  lettre  ^  ne  pourra  entrer  ou  sortir  de  la  prison  (sic)  qu'après 
avoir  été  remise  au  commandant,  qui  en  prendra  connaissance.  >v 
Gibert  et  Leclerc*,  détenus  depuis  janvier  180A  à  l'île  Sainte- 
Bfarguerite,  n'ont  a  ni  vêtements,  ni  subsistance,  ni  couchette,, 
ils  vivent  des  i^umônes  que  leur  font  les  militaires  de  la  garnison 
et  d'une  quête  que  M"*  Fauchet,  femme  du  préfet  du  Var,  fait 
pour  eux,  et  à  laquelle  elle  ajoute  de  ses  deniers  » .  On  les  retrouve 
m  ffléoie  eut  à  la  fm  de  1809. 

Ferdinand,  marquis  de  Custine,  «  ex>aide  de  camp  »,  est  détenu 
au  fort  de  Bitdbe  depuis  le  24  octobre  1804  «  pour  avoir  tenu 
des  propos  incendiaires  et  menaçants,  et  s'être  absenté  sans  au- 
torisation de  la  commune  de  Cons4a-Granville,  où  il  avait  été  en- 
voyé de  Paris  en  surveillance,  également  pour  des  propos  séditieux. 
D  est  dépourvu  de  tout  moyen  d'existence  et  réduit  à  une  ration 
de  pain  de  munition,  il  manque  des  vêtements  les  plus  néces- 
tttfes  ».  Nous  le  retrouvons  dans  le  même  cachot  en  1809,  mais 
il  a,  pour  manger  et  se  vêtir  à  ce  moment,  30  sous  par  jour  ^^ 
ainsi  que  son  compagnon,  l'officier  hanovrien  Michaëlis. 

On  est  plus  généreux  pour  le  cardinal  Gabrielli,  détenu  à  Vin- 
ceniies,  il  touche  250  francs  par  mois  «  à  titre  de  secours  ^  ». 

«  JF^  3437,  p.  19. 
»  F'  3435,  p.  12. 
»  F7  3435. 

*  F  6436,  p.  14. 
»  P  3436,  p.  16. 

•  P  3437,  p.  20. 


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388  LES  ÉMIGRÉS  ET  U  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE 

D'ailleurs,  les  prisonniers  ne  recevaient  pas  aisément  de  secours 
de  leurs  familles.  Le  plus  souvent  le  lieu  de  détention  était  tena 
secret;  dans  tous  les  cas,  les  lettres  étaient  interceptées,  lues  et, 
suivant  les  cas,  retardées  ou  supprimées. 

Le  gouvernement  ne  se  mettant  en  frais  ni  pour  la  nourriture 
ni  pour  Tentretien  de  ses  victimes,  la  dépense  des  prisons  d'État 
n'était  jamais  ruineuse;  elle  parait  avoir  été  en  1812  de  &64  000 
francs  prélevés  sur  le  budget,  avec  un  supplément  de  80  000  francs, 
imputé  sur  les  fonds  secrets.  Mais  le  plus  grand  nombre  des  pri- 
sonniers était  à  la  charge  des  départements. 

Hors  des  prisons  de  TÉtat,  en  effet,  sur  toute  la  surface  de  l'em- 
pire, on  retrouvait  des  prisonniers  enfermés  dans  d'autres  gedies. 

Les  causes  de  la  détention  sont  très  variées,  mais  rarement 
indiquées  pour  chacune  des  victimes.  Mathieu  Ghauvet,  marchand, 
et  Sébastien  Allemand,  sont  détenus  dans  la  prison  d'Embrun, 
«  par  ordre  de  Sa  Majesté  »,  pour  motifs  politiques,  à  côté  de 
filles  qui  sont  détenues  «  pour  libertinage  »  par  «  décision  de  Son 
Exe.  le  ministre  de  la  police  *  ».  Dans  la  prison  de  Nice,  on  trouve 
l'abbé  Armiroti,  qualifié  de  «  perturbateur  du  repos  public  »,  et 
Catherine  Boutan,  «  attaquée  du  mal  caduc  ».  Les  abbés  Auge  et 
Braure  sont  arrêtés  à  Arras,  en  thermidor  an  XI,  pour  avoir  cor- 
respondu, malgré  le  Concordat,  avec  Asseline,  l'ancien  évèque 
d' Arras.  Le  baron  Trouvé,  préfet  de  l'Aude,  fait  enfermer  «  l'an- 
cien valet  de  l'exécuteur  de  Perpignan,  parce  qu'il  jouit  d'une 
mauvaise  réputation  2  ».  M.  de  Trémoct,  préfet  del'Aveyron,  tient 
enfermés,  en  1810,  à  Rodez,  le  nommé  Jauffre,  parce  qu'il  n'aYait 
pas  de  papiers  lorsqu'il  a  été  arrêté  en  1804  ;  TabW  Régis,  œ  pré- 
venu d'être  opposé  au  Concordat  »,  et  quatre  paysans  «  prévenus 
d'avoir  formé  des  attroupements  séditieux,  sous  prétexte  de  se  réanir 
pour  prier  Dieu  » .  Sous  l'empire,  une  réunion  de  quatre  personnes  en 
prières  peut  être  considérée  comme  un  attroupement  séditieux.  A 
Auch  ',  Cornac,  négociant  en  grains  de  Tlsle-Jourdain,  est  incarcéré 
depuis  le  30  octobre  1811  «  pour  écrits  répréhensibles  adressés  à  Son 
Altesse  l'archichancelier  de  l'empire  »  :  il  s'agit  de  morale,  et  Ton 
connaît  les  moeurs  de  Cambacérès.  Le  crime  de  J.-B.  Soucbm,  l'un 
des  soixante-quatre  prisonniers  d'Éut  enfermés  à  Anvers,  est  plus 
bizarre  eacore  :  «  Ayant  été  choisi  pour  époux  de  la  rosière  le 
2  décembre  1810,  il  a  pris  la  fuite  en  emportant  la  dot.  »  Dans 
les  prisons  de  Blois  *  arrivent,  en  mai  1812,  vingt-cinq  détenus, 

<  F'  3438. 
a  F'  3439. 
3^^3440,  3441. 
*  F»  3440. 


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I 


sous  LE  RÉGNE  DE  NAPOLÉON  1» 


et,  parmi  eux,  le  savant  Ajasson  de  Gransagne.  Ils  sont  si  mal- 
traités, que  sept  sont  transférés  immédiatement  à  l'hôpital  ;  deux 
y  meurent.  A  côté  du  savant  sont  détenus  M"'  Roosebecke  et  ses 
quatre  filles,  à  partir  du  10  septembre  1812  \  «  pour  avoir  troublé 
l'exerdce  du  culte  par  un  fanatisme  révoltant  ».  Elles  sont  con- 
fondues avec  les  malfaiteurs  et  entretenues  comme  on  peut  l'être 
avec  90  centimes  par  jour.  Raygasse,  né  à  Montcuq  (Lot),  est 
enfermé  le  17  septembre  1811,  pour  «  propos  incendiaires  et 
atroces  contre  S.  M.  l'empereur  -  ».  Une  ouvrière  en  dentelles  3,  de 
la  Haute-Loire,  la  Manon,  est  enfermée  le  17  octobre  1805,  comme 
«  énerguiàène,  prédicante  contre  le  Concordat,  les  prêtres  qui  y 
sont  soumis,  et  pour  propos  contre  le  gouvernement  et  les  auto- 
rités». Lorsque,  sept  ans  plus  tard,  on  montre  au  préfet  cette  pauvre 
fille  dans  son  cachot,  il  ne  propose  ni  de  la  citer  devant  des  juges» 
m  de  la  mettre  en  liberté,  il  dit  durement  :  «  La  visite  que  j'en  ai 
laite  m'a  prouvé  combien  il  est  important  qu'elle  reste  détenue.  » 
Le  préfet  trahissait  ainsi  son  désir  de  voir  disparaître  le  témoignage 
Tivant  d'une  odieuse  tyrannie.  Il  a  été  satisfait,  l'infortunée,  privée 
de  ce  dernier  espoir,  a  succombé  quelques  jours  après  sa  viâite  : 
le  mms  suivant,  on  ne  retrouve  plus  son  nom  sur  le  registre  d'écrou. 
A  Grenoble,  on  voit  enfermés  avec  des  fous  furieux  la  servante 
Madeleine  Bontoux,  qui  «  contribuait  à  répandre  parmi  les  gens  du 
peuple  les  opinions  des  puristes,  ennemis  du  Concordat  »,  et  le 
prêtre  espagnol  Broto,  qui  «  paraît  dominé  par  les  idées  reli-- 
gieasea  ». 

Si  ces  malheureux  sont  enfermés  avec  des  fous,  les  autres  pri- 
sonniers d'État  sont  mêlés  plus  souvent  aux  faussaires,  aux 
escrocs,  aux  voleurs,  ou  s'ils  en  sont  séparés,  c'est  pour  être, 
comme  ceux  du  Calvados,  enfermés  à  la  Maladrerie,  près  de  Caen, 
avec  «  les  vénériens  et  les  galeux  ». 

Les  prétextes  d'incarcération  sont  souvent  dérisoires  :  un  maître 
d'école  de  Verdun  est  arrêté  à  Bordeaux  comme  «  émigré  non 
amnistié  *  »,  et  quatre  détenus  de  Toulouse  sont  seulement  accusés 
de  «c  légers  propos  contre  le  gouvernement*  ».  Pour  un  grand 
nombre,  on  met,  comme  à  Nimes^  :  «  convaincu  dans  l'opinion 
piÈAiqae  d'avoir  pris  part  à  des  assassinats  ou  à  des  incendies  ». 
Ritti  de  plus  monstrueux  au  point  de  vue  juridique,  rien  de  plus 

«  F»  3440. 
«JP7  3S4I. 

^  F' 3441,  p.  '25. 


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390  LES  ÉMIGftiS  ET  U  SOCIÉTÉ  FRANCISE 

immoral,  mais  la  politique  avait  alors  des  exigences  qui  doivent 
être  comprises.  On  sortait  d'un  régime  qui,  de  la  prise  de  la  Bas- 
tille à  la  bataille  de  Marengo,  avait  laissé  le  pays  sans  loi,  sans 
juge,  sans  sécurité  ;  sous  ce  régime,  les  criminels  restaient  impnnis, 
les  gens  paisibles  étaient  les  uns  traqués  comme  les  malfaitenrs 
auraient  dû  l'être,  les  autres  paralysés  par  la  terreur.  Au  lieu  du 
droit,  la  violence;  au  lieu  de  la  justice,  la  vengeance.  Les  dili- 
gences étaient  arrêtées  sur  les  routes,  les  coches  sur  les  rivières. 
La  nuit,  les  rues  des  villes,  pas  plus  que  les  forêts,  ne  se  traver- 
saient sans  danger.  Si  l'assassin  était  traduit  en  justice,  pas  de 
cœur  chez  les  juges,  pas  de  témoins  devant  les  jurés*.  Dès  que 
l'ordre  fut  restauré,  les  préfets  se  crurent  le  pouvoir  de  jeter 
en  prison  par  mesure   de  police  les  assassins  dont  les    crimes 
étaient  prescrits,  ou  mal  prouvés,  ou  approuvés  par  des  jurys 
tremblants.   Un    nommé  Allemand,  poursuivi  pour  assassinat  ^ 
devant  la  cour  d'Aix,  est  acquitté  :  «  U  serait  dangereux  de  le  mettre 
en  liberté  » ,  dit  le  préfet.  On  l'enferme  au  château  d'If,  il  tue  le 
concierge  pour  s'évader,  il  est  acquitté  de  nouveau  ;  on  l'enferme  à 
Embrun,  «  il  est  tranquille  ».  Dans  quelques  cas  la  précaution 
pouvait  se  justifier,  mais  n'est-il  pas  factice  cet  ordre  qui  s'obtient 
par  un  pareil  arbitraire?  Après  s'être  arrogé  le  droit  de  détenir 
tous  ceux  qui  sont  «  soupçonnés  de  brigandage  »,  le  gouvernement 
s'arroge  celui  d'arrêter  les  citoyens  «  contre  lesquels  se  prononce 
l'opinion  publique.  »  Il  retient  en  prison  les  acquittés  qu'on  juge 
«  dangereux  »,  tels  que  ceux  «  qui  sont  restés  séquestrés  par  voie 
de  police  administrative  dans  les  maisons  de  correction  d'Angers  2  ». 
Il  incarcère  aussi  des  scélérats  couverts  de  crimes  politiques  qu'on 
n'ose  poursuivre,  comme  Fournier  dit  l'Américain,  arrêté  arbitrai- 
rement à  Auxerre,  en  juillet  1811,  et  détenu  au  château  d'If  5. 
Entrée  dans  celte  voie,  l'autorité  consomme  froidement,  avec  la  foi 
naïve  qu'elle  maintient  la  sécurité  publique,  les  plus   odieuses 
séquestrations.  Une  famille  Aubin,  de  Rouen,  est  poursuivie  pourj 
avoir  arrêté  une  diligence.  Tous  les  Aubin  sont  acquittés,  et  pour4 
tant,  après  le  jugement,  ils  sont  conduits  enchaînés  à  Bicètre;  iM 
y  restent  enfermés  dix-huit  mois.  Leur  crime  est  celui-ci  :  1 
avances  de  Liquet,  commissaire  de  police,  ont  été  repoassées  pal 
la  jeune  femme  de  l'un  d'eux  *. 
Ainsi  est  enfermé  Brun  dit  Perbos  *,  pour  avoir  été  condamné  i 

^  F7  3439. 

a  F'  3440. 

3  F»  6526  et  aussi  F7  â439. 

*  Eve  dit  Demallot.  Tableuu  historique  des  prisons  d'État,  p.  55. 

»  Ardèche,  F7  3439.  -i  t  »f 


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sous  LE  RÈGNE  BE  NAPOUON  l*'  391 

mort  et  non  exécuté  en  1793  :  «  Il  avait  été  porté  au  brigandage 
par  le  fanatisme  religieux.  »  Ainsi  est  détenu  M.  d'Icher  de  Ville- 
fort  (23  février  1813),  pour  «  motifs  inconnus  au  commandant*  », 
en  réalité  2,  pour  avoir  eu  dans  sa  maison  une  statuette  de  Louis  XVI  : 
Ainsi  sont  détenus  les  anciens  chouans,  gardés  malgré  les  pacifi- 
cations, les  traités  et  les  sauf-conduits,  comme  Loizeau  *,  qui  est 
arrêté  en  1806  à  Hambourg,  chargé  de  chaînes,  tenu  cinq  mois  au 
secret,  porté  avec  ses  chaînes  de  Hambourg  à  Bicêtre  ;  comme  le 
chevalier  Jausmet,  détenu  du  20  septembre  1803  au  3  avril  1814; 
comme  le  voiturier  Fontaine,  arrêté  à  Boulogne  en  juillet  1805, 
jeté  (c  dans  une  basse-fesse,  les  fers  aux  pieds  et  aux  mains,  le 
cou  dans  un  collier  scellé  au  mur  »,  pendant  six  semaines*;  le 
malheureux  est  promené  de  prison  en  prison  et  découvert  dans 
celle  de  Gand  par  les  alliés  en  1814.  Vingt-cinq  chouans  sont 
enfermés  depuis  1801  au  fort  de  Ham  ^,  et  «  personne  ne  se  pré- 
sente pour  l'entreprise  de  la  nourriture  et  du  coucher  »  ;  on  les  y 
retrouve  en  1809.  Les  chefs  bretons,  MM.  Lesprou  de  Carfort  et 
d'Amiot^,  sont  enfermés  à  If  de  1804  à  1814.  De  même  sont  enfer- 
més Auguste  Baissier,  qui  est  «  ex-employé^  »;  M.  Desol  de 
Grisolles,  traité  avec  férocité  parce  que  la  commission  militaire 
a  prononcé  son  acquittement,  et  qui  subit  •,  après  le  juge- 
ment qui  l'acquittait,  douze  années  de  captivité,  dont  sept  dans 
les  affreu;  cachots  de  Bicêtre.  Sont  enfermés  avec  lui  tous  ceux 
qui  ont  été  acquittés  ou  graciés  à  la  suite  des  procès  politiques  ^, 
et  presque  tous  ceux  qui  ont  fini  leur  peine  :  tels  Ducorps,  Hervé, 
Rubin  de  la  Grimaudière,  Couchery^^,  acquittés  dans  l'affaire 
Cadoodal  et  détenus  de  1803  au  mois  d'avril  1814;  tel,  Datry  *S 
condamné  en  1803  à  deux  ans  de  prison  et  détenu  de  1803  au  mois 
d'avril  1814;  tels  d'Hozier,  ancien  page  de  Louis  XVI,  Rochelle, 
le  major  suisse  Russilion,  Gaillard,  poursuivis  avec  Cadoudal^ 
graciés  en  1803  et  détenus  jusqu'en  avril  1814;  tels  aussi,  Caron, 
Caumette,  Gomont  dit  Charles,  Jullien,  Lebis,  Limosin,  l'abbé 


*  Ardèche,  F'  3439. 

*  V  6256. 
»  F^  6256. 

*  Enquête  de  1815,  F'  6256. 
5  F'  3436. 

*  F'  6526  et  3439. 

T  Fénestrelles,  F^  3436  bis,  24  juillet  1812. 

«  F7  3437. 

»  Affaires  Georges  Gadoudal,  Mallet,  Goyon  et  autres. 

*•  F^  6526. 

«  F^  6526. 


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392  LES  ÉMIGRÉS  ET  U  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE 

Camano,  acquittés  dans  l'affaire  Malet  (le  28  octobre  1812),  et 
détenus  à  Saumur  jusqu'en  avril  1814  *;  tels  Salmon  et  Mozès  dit 
Marabeau,  acquittés  dans  l'affaire  Michel  et  détenus,  eux  aussi, 
jusqu'à  la  chute  de  l'empire. 

Enfermés  de  même,  ceux  qui  subissent  des  haines  de  famille  et 
des  vengeances  privées,  comme  M"'  Louise-Françoise  de  Carouge, 
veuve  Ozouf  des  Rosiers  *;  comme  Vincent,  payeur  général  de  la 
Gironde,  qui  «  n'a  point  apuré  sa  comptabilité  ^  »  ;  comme  Piette,  an- 
cien député  à  l'Assemblée  législative,  soupçonné  d'avoir  composé  la 
chanson  du  Grand  Consul *\  — ou  les  victimes  des  vieux  souvenirs 
de  Corse,  par  exemple,  l'adjudant  général  Calandini',  qui  est  arrêté 
à  Auxerre,  en  juillet  1811  ^,  «  comme  haïssant  Napoléon  »,  et  trans- 
féré dans  un  cachot  à  Marseille;  on  apprend,  en  février  1813, 
qu'il  «  est  toujours  au  cachot  par  ordre  de  Son  Exe.  le  ministre 
de  la  police  générale  »  ;  en  août,  on  le  conduit  au  château  d'If  ^;  — 
ou  ceux  qui  ont  été  dénoncés  comme  ayant  tenu  des  propos  contre 
Napoléon,  comme  M.  de  Lacarrière  de  Méricourt,  ancien  député 
proscrit  au  coup  d'État  de  Fructidor,  arrêté  en  1804  pour  avoir 
mal  parlé  de  Bonaparte^,  et  Terrett,  sous-lieutenant  au  69*  de 
ligne,  qui  «  avait,  depuis  1811,  manifesté,  dans  des  lettres  adres- 
sées à  son  frère*,  des  sentiments  contraires  au  gouvernement  »;  — 
ou  ceux  qui  n'ont  pas  voulu  livrer  leurs  enfants  aux  lycées,  comme 
le  Romain  Patrizzi,  qui  avait  voulu  garder  près  de  lui  ses  deux  fils 
nommés  par  l'empereur  élèves  à  l'école  militaire  de  la  Flèche  *^;  — 
ou  ceux  qui  sont  arrêtés  «  pour  opinions  religieuses  »,  comme 
M"'  Maria  de  Pins,  qui  est  transférée  «  des  prisons  du  Puy-de-Dônae 
dans  les  prisons  de  Bourg  *'  »,  — ou  des  infortunés,  comme  M.  Thoin- 
nier,  dont  le  sort  est  atroce,  car  il  est  poursuivi  jusqu'à  son  lit  de 
mort  par  la  rage  du  préfet.  M.  Thoinnier  dépérissait  lentement 
dans  l'hospice  de  Blois  *2,  il  a  la  chance  de  vivre  encore  en 
mars  1814,  tandis  que  le  gouvernement  de  son  persécuteur  s*ef- 

«  F'  6526. 

>  Calvados.  P  3440. 
»  Gironde,  18  août  1812,  F»  3441. 

«  P  6247,  Piette  est  arrêté  le  17  floréal  an  VIII.  Voy.  aussi  P  6250.  Cette 
chanson  est  trop  obscène  pour  pouvoir  être  citée. 
»  P  3439. 

•  F'  6526. 

^  P  3437,  il  réclame  une  pension  en  1814. 
fl  P  6526. 

•  P  6526. 
*«  P  6526. 
<«  P  6526. 

«  P  6526,  p.  124. 


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sous  LE  RÈGiNE  DE  NAPOLÉON  l»'  393 

fondre,  mais  il  reste  sous  la  main  de  M.  Ciistiani,  préfet  de  Loir- 
et-Cher,  qui  écrit  le  30  mars  1814  :  «  Le  sieur  Thoinnier,  prison- 
nier d'État,  détenu  à  Blois,  est  décédé  le  21  à  l'hospice  :  les 
opinions  religieuses  de  cet  individu  ont  attiré  mon  attention  sur 
ses  derniers  moments;  ils  ont  été  tels  qu'on  ne  peut  en  concevoir 
aucune  inquiétude  relativement  à  la  propagation  de  la  dissidence. 
Personne  n'a  approché  de  son  lit  de  mort,  qu'un  de  ses  parents, 
M.  Bûcheron,  président  du  tribunal  de  commerce  de  Blois,  homme 
dont  les  opinions  sont  bien  connues  »;  —  ou  les  imprudents,  comme 
l'avocat  Valentini,  détenu,  de  1811  à  1814,  pour  «  correspondance 
avecle  pape  *  »;  —  ou  ceux  enfin  qui  sont  arrêtés  par  erreur  :  le 
cas  paraît  assez  fréquent  :  ainsi  M.  Bijuit-Lacoche  est  arrêté  en 
mai  1803  ^^  enfermé  au  fort  de  Lourdes,  puis  au  château  d'If.  Un 
rapport  de  police  de  janvier  1806  fait  savoir  que  divers  rensei- 
gnements donnent  lieu  de  présumer  que  la  prévention  n'est  pas 
entièrement  dénuée  de  fondement;  sa  santé  est  altérée  par  une 
captivité  de  quatre  ans  et  par  un  séjour  assez  long  dans  la  prison 
malsaine  du  château  de  Lourdes.  On  envoie  le  pauvre  homme 
en  surveillance  à  Grenoble.  Au  surplus,  tout  prétexte  est  bon; 
aîosi,  en  1812,  Napoléon  maintient  ^  en  détention  M.  Louis  de 
Torcy,  parce  qu'il  est  «  émigré  rentré  sans  autorisation  » . 

Les  femmes  étaient  enfouies  dans  les  prisons  d'État  aussi  bien 
que  les  hommes.  11  y  avait  neuf  femmes  au  Mont-Saint-Michel, 
une  dizaine  à  Saint-Lazare  et  une  vingtaine  dans  la  «  maison  des 
dames  du  Refuge  ».  Parmi  les  captives  de  cette  prison  d'État  pour 
femmes,  on  voit  l'empereur  maintenir,  par  décision  prise  en  conseil 
privé  le  3  mai  1812  ^,  des  dames  qu'il  avait  fait  enlever  depuis 
plusieurs  années,  telles  que  M"""  Marcotte  de  Forceville,  Legal- 
Lassalle,  née  de  la  Morinière;  de  Flesselle,  née  de  Surmain;  de 
Montbert,  née  Jaubert;  de  Contencin,  née  de  Maix,  et  d'autres 
que  Napoléon  appelle  la  fille  Dufaille  ou  la  fille  Chaveriat,  sans 
qu'aucune  indication  permette  de  connaître  la  cause  de  cette 
brutalité.  Pauvres  femmes  I  elles  aussi  étaient  traitées  durement 
pour  des  griefs  futiles. 

Quelques  jours  après  la  bataille  d'Austerlîtz,  la  duchesse  d'Es- 
cars^,  assise  au  coin  du  feu  avec  quelques  amis,  roulait  dans  sa 
main  le  bulletin  de  la  victoire;  tout  à  coup,  sortant  de  sa  rêverie, 

*  F7  6256. 
>  F7  6259,  p.  50. 
3  P  6256. 
-•  F»  3440,  Manche. 

»  Mérode,  Souvenirs,  H,  9G  et  138.  —  Athénaïs  de  Nadaillac,  marquise  do 
Podeuas,  et  sa  mère  la  duchesse  d'Escars. 


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394  LES  ÉMIGRÉS  ET  U  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE 

elle  jette  au  feu  le  papier  dans  un  mouvement  d'humeur.  Entrons 
dans  cette  rêverie  où  s'est  oubliée  la  duchesse,  donnons,  à  notre 
tour,  carrière  à  l'imagination. 

Voilà  un  homme  de  génie  qui  a  consacré,  durant  deux  ans,  les 
plus  admirables  talents  d'organisation  à  créer  la  flotte  et  l'armée 
de  Boulogne.  11  a  tiré  tout  le  parti  possible  de  son  énorme  puis- 
sance, et  néanmoins  tout  porte  à  croire  qu'il  est  perdu  s'il  traverse 
la  Manche.  Ses  communications  seront  coupées  par  les  flottes  de 
l'Angleterre;  il  pourra  piller  Londres,   détruire   d'immenses  ri- 
chesses, dévaster   le  pays,  mais,  au  bout  de  deux  mois,  de  six 
mois,  une  capitulation  sera  la  seule  issue  de  sa  téméraire  entre- 
prise. La  fortune  lui  épargne  cette  folie,  elle  le  pousse  sur  l'Au- 
triche. Avec  le  même  génie  d'organisateur  et  de  grand  capitaine, 
Napoléon  transporte,  en  quelques  jours,  les  ressources  de  la  France 
sur  Ulm,  sur  Vienne,  sur  Austerlitz.  Supposons  que  lui  et  son 
armée  succombent  à  Austerlitz  :  l'hypothèse  n'est  point  absurde. 
Si,  au  lieu  de  l'armée  de  1805,  cette  armée  incomparable  telle 
qu'aucun  peuple  n'en  posséda  jamais,  il  avait  eu  l'armée  de  1813, 
le  grand  capitaine,  malgré  son  génie  surhumain,  pouvait  être  pris 
et  mené  en  Sibérie.  Dès  lors,  dix  ans  de  guerres,  d'horribles  perles 
d'hommes  seront  épargnées  à  la  France,  qui  n'aura  pas  la  honte 
d'être  vaincue  et  deux  fois  envahie  par  Blûcher.  Son  vainqueur  est 
Alexandre  seul,  Austerlitz  ne  sera  qu'une  revanche  de  Zurich.  La 
France  conservera  ses  colonies  et  ses  provinces.  Elle  sera  débar- 
rassée de  vains  fantômes,  de  son  fétichisme  et  de  sa  fausse  gloire. 
Elle  sera  sauvée  non  seulement  des  Napoléon  passés,  mais  des  Napo- 
léon de  l'avenir.  Elle  va  commencer  à  vivre  en  janvier  ISOft  avant 
tant  de  crimes,  tant  de  douleurs,  tant  de  victoires  stériles  couron- 
nées par  tant  de  désastres.  Les  mains  charmantes  de  la  duchesse 
d'Escars  étaient-elles  donc  si  peu  patriotiques  en  jetant  au  feu  le 
papier?  Mais  elle  l'a  jeté,  c'est  un  crime.  Le  soir  même,  un  des 
invités  de  la  duchesse  va  le  conter  à  Desmarest.  La  punition  se  ftt 
attendre  un  peu;  mais,  le  3  février  1806,  à  sept  heures  du  matin, 
des  messieurs  entrent  dans  la  chambre  de  la  victime.  «  Levez- 
vous!  Vos  clefs!  »  On  lit,  on  brise.  Pasque,  le  chef  des  bandits» 
ajoute  bientôt  :  «  Allons!  venez  à  la  Police?  Il  y  a  un  fiacre  en 
bas,  montez  avec  nous.  »  Desmarest  vient  au-devant  de  M™*d'E3cars 
d'un  air  gai  et  poli  ;  il  lui  avance  un  fauteuil  près  du  feu  :  «  Madame, 
c'est  un  ordre  de  l'empereur;  il  est  arrivé  ce  matin  à  six  heures  et 
vous  a  condamnée  à  aller  aux  îles  Sainte-Marguerite.  On  va  voua 
y  conduire  à  l'instant,  les  gendarmes  vous  attendent.  —  Mais, 
monsieur,  cette  route  est  longue,  je  n'ai  ni  malle  ni  argent.  — 
Empruntez  sur  votre  terre  de  Touraine.  Du  reste,  je  peux  autoriser 


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sous  LE  RÈGNE  DE  NAPOLÉON  1"  395 

l'officier  qui  sera  dans  votre  voiture  à  n'être  pas  en  uniforme;  votre 
fille  et  une  servante  peuvent  vous  accompagner.  »  On  lui  laisse 
jusqu'à  minuit,  puis  on  part.  L'officier  de  gendarmerie  Fleury 
montait  chaque  soir  dans  la  chambre  de  madame,  il  avait  même 
parlé  d'y  coucher,  pourtant  il  se  contenta  de  faire  ôter,  devant 
lui,  les  bas  de  M"®  d'Escars  et  de  mettre  deux  gendarmes  devant 
sa  porte,  et  même,  au  bout  de  quelques  jours,  la  femme  de  chambre 
était  parvenue  à  l'assouplir.  A  Aix,  M""*  d'Escars  sait  qu'elle  va 
trouver  une  société  de  vieille  noblesse,  pleine  de  morgue  et  très 
austère;  elle  pense  qu'elle  y  sera  bien  accueillie,  elle  demande  et 
elle  obtient  de  s'y  arrêter  quelques  jours.  Elle  y  rencontra  plus  que 
de  l'indifférence,  chacun  se  défendant  de  connaître  une  personne  en 
disgiicc;  les  gentilshommes  d'Aix  lui  marquèrent  moins  d'intérêt 
que  son  geôlier,  ce  Fleury  qui,  au  fond,  était  un  bon  homme  et 
qui  aimait  le  vin,  les  liqueurs  et  la  femme  de  chambre.  Enfin  l'exilée 
arriva  aux  îles  Sainte-Marguerite;  là,  elle  tomba  entre  les  mains  . 
d'un  couple  singulier  :  Marc,  le  gouverneur,  avait  commandé  un 
bataillon  de  Marseillais  au  10  août.  Les  victimes  qu'on  lui  envoyait 
étaient  ses  distractions,  ses  vétérans  constituaient  sa  fortune  par 
les  économies  qu'il  réalisait  sur  leur  nourriture  et  leur  entretien. 
Cette  noble  existence  était  partagée  par  une  vieille  maîtresse 
aussi  rapace  que  lui.  Quant  au  séjour,  l'île  est,  comme  on  le  sait, 
absolument  inculte,  manquant  d'eau  et  remplie  de  scorpions. 
Un  jour,  le  vent  d'est  s'opposa  au  passage  de  la  barque  de  ravi- 
taillement, et,  pendant  trois  jours,  les  prisonniers  furent  réduits 
au  pain  de  munition.  Le  commandant  se  divertissait  à  faire  croire 
à  l'exilée  qu'on  allait  la  séparer  de  sa  fille.  Enfin,  après  trente-trois 
jours  de  cette  dure  épreuve,  M""'  d'Escars  fut  envoyée  en  exil  à 
Nice  1. 

Ce  retour  d'Austerlitz  fut  marqué  par  bien  d'autres  rigueurs. 
Napoléon  était  d'une  humeur  affreuse,  il  voyait  le  crédit  public 
compromis  par  de  fausses  mesures.  Fouché  lui  dit  que  la  baisse 
des  fonds  était  imputable  aux  clabauderies  du  faubourg  Saint- 
Germain,  et  présenta  une  liste  de  quinze  personnes  qu'on  exila 
aussitôt 2.  M"*"  de  Tourzel,  de  Charost,  de  Léon,  furent  conduites 


*  Tout  ce  rédt  est  emprunté  aux  Mémoires  de  Nadaillac.  Ces  gentils- 
hommes d'Aix  queM»«  d'Escars  a  trouvés  tièdes,  Napoléon  les  a  jugés  trop 
ardents  :  «  Il  y  aurait  à  Aix  un  certain  nombre  de  maisons  qui  affichent 
l'opposition  au  gouvernement  et  qui  auraient  fêté  M™«  d'Escars  à  son 
passage  à  Aix  pour  son  exil...  envoyer  à  trente  lieues  d*Aix  les  coupables 
pour  rendre  la  tranquillité  à  la  ville.  »  (Correspondance  de  Napoléon,  XII,  2G2,  à 
Fouché,  7  avril  1806.) 

^  Mémoires  de  Savary,  II,  244. 


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396  LES  ÉMIGRÉS  ET  U  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE 

à  la  police  le  même  matin  que  M"*  d'Escars  et  partirent  le  même 
soir  pour  le  lieu  de  leur  exil  «. 

Quand  une  favorite  de  Marie-Antoinette  était  traitée  de  cette 
façon,  que  pouvait  espérer  de  Napoléon,  Constance  Bourbon,  la 
fiancée  de  Branche  d'Or,  une  paysanne  angevine  dont  la  beauté  se 
fanait  dans  un  cachot  maison? 

La  pauvre  créature  resta  comme  prisonnière  d'État  dans  la 
prison  de  Blois  sans  interrogatoire,  sans  condamnation,  sans 
prétexte,  jusqu'en  1813.  Real  eut  alors  un  mouvement  de  remords 
ou  un  sentiment  de  pitié  :  «  La  nommée  Bourbon  (Constance)  *,  se 
disant  femme  Branche  d'Or,  a  été  transférée,  en  mars  1813,  au  dépôt 
de  mendicité  de  Bourges,  par  ordre  de  M.  le  comte  Real.  »  C'est  dans 
ce  dépôt  de  mendicité  qu'en  1814,  plusieurs  années  après  la  mort 
de  son  brave  chouan,  la  paysanne  fut  retrouvée  hébétée  par  son 
lent  supplice  et  ramenée  dans  son  village,  triste,  les  cheveux 
blanchis  et  le  visage  décoloré. 

La  commère  des  rues  ne  peut  plus,  comme  dans  le  bon  vieux 
temps,  bavarder  les  poings  sur  la  hanche,  elle  n'est  plus  en  sûreté 
sous  un  régime  qui  ne  tolère  aucun  écart  de  parole.  «  La  mère 
Thiot,  grande  mégère  au  visage  coloré,  aux  cheveux  gris,  est  en- 
fermée, par  le  préfet  Dubois,  aux  Madelonnettes.  »  C'étsdt  la  femme 
d'un  cocher  de  fiacre;  elle  avoua  dans  l'interrogatoire  qu'on  lui 
fit  subir  après  plusieurs  jours  de  prison  :  «  J'ai  pu  dire  quelquefois 
que  nous  étions  plus  heureux  sous  la  monarchie,  il  m'est  échappé 
de  dire  que  la  canaille  était  protégée,  mais  ces  expressions  étaient 
le  résultat  d'un  moment  d'humeur  et  de  la  misère  que  nous  éprou- 
vons 3.  » 

Au-dessus  des  victimes  planait  ce  monde  de  gens  de  police  et 
d'espions  que  déjà  nous  avons  essayé  de  dépeindre.  On  a  vu  Real 
à  l'œuvre  dans  l'affaire  du  duc  d'Enghien.  Son  caractère  est  peut- 
être  encore  mieux  mis  en  relief  dans  l'aflaire  de  la  conspiration 
dite  de  Varsovie. 

Au  moment  où  Napoléon  était  le  plus  exaspéré  par  les  refus 
d'abdication  du  roi  Louis  XVIII,  Réal  jugea  opportun  de  supposer 
une  conspiration  royaliste  et  fit  arrêter  à  Paris,  en  ventôse  an  Xll^ 
le  comte  de  la  Rochefoucauld,  Dubreuil,  le  comte  Daraynes  de 
Vaudricourt  et  le  sous-chef  Briquet  du  ministère  de  l'intérieur,  chez 
qui  demeurait  M.  de  Vaudricourt.  En  même  temps  on  arrêtait  par 

*  Souvenirs  de  Nadaillac,  I,  96  et  138.  —  La  duchesse  d'Escars,  esprit  bril- 
lant, réunit  autour  d'elle  la  plus  haute  compagnie  de  I^Europe.  Les  sou- 
verains étrangers  vinrent  dîner  chez  elle. 

a  F'  6526. 

3  F7  6437. 


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sous  LE  RÈGNE  DE  NAPOLÉON  l*'  397 

ses  ordres,  au  château  de  Blettangc,  et  on  transférait  à  Paris 
M.  Turlure  de  Vcllecour.  Mais  on  ne  trouve  en  leur  pouvoir  aucun 
papier  qui  puisse  servir  de  base  à  une  action  devant  les  tribunaux; 
Réal  était  donc  réduit  à  la  fécondité  de  son  génie  pour  obtenir 
dans  un  interrogatoire  des  aveux  compromettants  *.  M.  de  la  Roche- 
foucauld, bel  homme  aux  cheveux  gris  (bien  qu'il  fût  âgé  seulement 
de  quarante-quatre  ans),  aux  yeux  bleus,  au  nez  aquilin,  se  pré- 
senta devant  Réal  avec  hauteur,  prouva  qu'il  était  arrivé  d'Anvers 
en  se  conformant  aux  dispositions  du  sénatus-consulte  relatif  aux 
émigrés,  avoua  qu'il  avait  adressé  des  lettres  au  prétendant  à 
Varsovie,  mais  uniquement  pour  obtenir  le  payement  des  dettes 
contraaées   durant   l'émigration.    «   Cette   explication,   réplique 
Réal,  présente  quelque  chose  de  ridicule.  »  Puis,  irrité  par  le 
sang-froid  du  prévenu,  Réal  reprend  :  «  A  côté  de  la  fable  que 
vous  faites  depuis  que  je  vous  interroge,  je  vais  vous  prouver  que 
vous  étiez  le  chef  d'un  complot  dont  le  but  était  le  rétablissement 
du  trône  des  Bourbons,  et  dont  un  des  moyens  était  l'assassinat 
provoqué  par  vous,  organisé  par  vous,  du  Premier  consul.  Il  est 
temps  que  par  un  aveu  franc  et  sincère  vous  alliez  au-devant  de 
la  miséricorde  du  Premier  consul.  »  Procédé  puéril,  la  Rochefou- 
cauld n'est  pas  ému.  —  «  Vous  avez  eu,  continue  Réal,  une  confé- 
rence chez  Vaudricourt?  —  Je  n'ai  jamais  eu  de  conférence  chez 
Monsieur  de  Vaudricourt.  —  Vous  en  imposez.  Avez-vous  vu 
Camot?  —  Non.   —  Monsieur  de  Vaudricourt   vous  en  a-t-il 
parié?  —  Non.    —  Vous   ne  dites    pas    la   vérité!   »    Mêmes 
procédés  avec  les  autres  suspects,  et  l'un  d'eux,  M.  de  Vaudri- 
court, répond  avec  la  même  hauteur.  C'était  un  homme  de  cin- 
quante ans,  qui  avait  servi  dans  l'armée  de  Coudé;  il  avoua  ses 
campagnes,  mais  refusa,  dans  les  deux  interrogatoires,  de  suivre 
les  instigations  de  Réal  qui  le  poussait  à  incriminer  la  Rochefou- 
cauld et  M"'  de  Barbazan.  «  Vous  dites  des  mensonges  !  »  cria 
Réal;  le  gentilhomme  se  révolta  contre  ces  grossièretés  et  con- 
traignit Réal  &  employer  des  termes  plus  mesurés  ;  aussi  sera-t-il 
poursuivi  avec  férocité.  La  Rochefoucauld  est  puni  par  plusieurs 
mois  de  secret^  de  n'avoir  point  avoué  un  crime  qu'il  n'avait  pas 
commis.  Vellecour  est  mis  en  liberté  le  28  germinal  an  XIII  après 
de  longs  mois  de  captivité  et  transféré  en  surveillance  à  Thionvillc; 
l'humble  Briquet,  qui  était  protégé  par  le  prince  Louis,  conné- 
table de  l'empire,  qui  ne  pouvait  être  accusé  d'aucun  acte  coupable, 
ainsi  que  l'écrivait  Havas,  un  des  chefs  de  division  de  la  police, 

«  Voy.  F»  6409  et  6526. 

'  Il  y  est  maintenu  par  ordre  de  Réal  le  12  messidor  an  XII. 

10   NOVBMBRB  1887.  ^(> 


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39g  LES  ÉMIGRÉS  ET  U  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE 

n'en  resta  pas  moins  détenu,  pour  cette  fantaisie  de  Real,  du 
11  ventôse  an  IX  jusqu'au  30  frimaire  an  XIII.  Mais  la  ven- 
geance de  Real  tombe  surtout  sur  Vaudricourt;  il  l'enfouit  dans 
une  prison  d'État  en  le  faisant  si  complètement  disparaître  durant 
dix  ans,  que  nul  ne  connut  son  sort  et  qu'une  longue  enquête 
fut  nécessaire  quand  on  voulut  le  retrouver.  Le  4  mai  1814, 
le  comte  de  Nesselrode  écrit,  au  nom  de  l'empereur  de  Russie,  à 
M.  Angles  chargé  de  la  police  du  royaume  :  «  M.  de  Vaudricourt 
a  été  renfermé  au  château  de  Vincennes,  d'après  les  renseignements 
que  sa  famille  a  pu  recueillir,  mais  elle  ignore  absolument  s'il  vit.  » 
Angles  le  retrouva  dans  le  château  d'Angers. 

Real  au  moins  est  incorruptible,  il  ne  connaît  que  le  maître. 
Il  ne  reçoit  argent,  actions  de  canaux,  parts  dans  les  journaux, 
dotations  que  de  la  main  du  maître.  Hors  du  maître,  ni  argent  ni 
amitié  n'ont  de  pouvoir  sur  Real.  Lorsque  son  camarade  Dugué 
d'Assé*,  membre  du  C4orps  législatif,  invoque  son  intervention  avec 
gaieté,  il  laisse  traîner  sa  lettre  dans  les  dossiers  :  «  La  singularité 
qui  m'a  fait  arrêter,  écrivait  Dugué  d'Assé  ^  et  conduire  ici,  où  sans 
doute  on  veut  que  je  crève,  puisque  depuis  plus  de  quarante  jours 
je  n'entends  parler  de  rien...  »  II  est  vrai  que  cet  ami  de  Real 
avait  été  arrêté  par  ordre  du  préfet  de  police  Dubois,  «  comme  ayant 
escroqué,  sous  de  fausses  promesses  et  de  la  manière  la  plus  perfide, 
la  dame  veuve  Guérineau  et  ayant  violé  l'une  de  ses  filles  âgée  de 
treize  ans  ». 

Quant  à  Desraarest,  le  chef  de  division  de  la  police  politique  et 
le  second  de  Real,  on  ne  saurait  vanter  son  désintéressement. 
Nombre  de  mémoires  sont  d'accord  pour  indiquer  que,  sous  l'em- 
pire comme  sous  la  république,  il  accordait,  moyennant  finances, 
des  adoucissements  aux  suspects.  L'amitié  du  moins  n'avait  pas 
plus  de  pouvoir  sur  lui  que  sur  Real  :  on  le  voit  dans  l'affaire  de 
son  camarade,  le  capitaine  Mingaud,  qui  était  prisonnier  d'État 
à  Bicêtre.  Cet  ami  de  Desmarest  était  décoré  et  détenu  depuis 
180/i  (13  thermidor  an  XIII);  c'était  une  manière  de  bretteur  et 
de  professeur  de  billard.  Il  plaisante  d'abord  avec  Desmarest,  au 
moment  de  son  arrestation,  et  la  lui  conte  dans  la  langue  spéciale 
des  joueurs  de  billard  :  «  J'ai  été  fait  de  bricole  et  par  raccroc...,  je 
suis  collé  sous  bande.   »  Puis  il  se  fait  recommander  par  leurs 
frères  communs,  les  francs-maçons.  Les  loges  écrivent  à  Desma- 
rest qui  est  ma.-.  :  «  un  maçon  dans  la  détresse  nous  a  fait  entendre 
le  cri  d'alarme  :  à  moi  les  enfants  de  la  Y.*.  Nous  sommes,  par  les 

*  F7  6437. 

>  Le  9  vendémiaire  an  XII. 


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sous  LB  RÈGNE  DE  NAPOLÉON  1"  399 

N.-.M.-.  Q.-.  V.-.  S.'.  C.-.  et  avec  la  considération  la  plus  par- 
faite, vos  dévoués  serviteurs.  »  Desmarest  a  ordre  de  protéger  le 
maçon  et  d'envoyer  sa  réponse  à  M.  Verdier-Geurtin,  vénérable 
et  docteur  en  médecine,  65,  rue  Montorguoil.  Puis  vient  la  L... 
des  cœurs  unis  O.-.  de  Paris  l'an  de  la  Y.-.  L.-.  5807,  puis  ceilê 
de  Gentilly  le  25  J.-.  du  10  M.-,  de  l'année  de  la  veuve  5808. 
Desmarest  laisse  traîner  dédaigneusement  ces  lettres  dans  les 
bureaux,  et  son  collègue  Havas  écrit  en  souriant  :  «  M.  Havas,  qui 
n'a  pas  l'honneur  d'être  R.-.  F.-.,  présume  que  l'orient  de  Gen- 
tilly est  la  maison  de  détention  de  Bicêtre.  »  Ce  pauvre  Mingaud 
était  soupçonné  d'avoir  voulu  délivrer  à  main  armée  les  frères 
Poligoac  de  la  prison  du  Temple,  de  complicité  avec  un  person- 
nage mystérieux  que  la  police  nomme  Gensonnet  ou  Cbarançonnet, 
et  il  était  devenu  si  ridicule  avec  ses  mélanges  de  billard  et  de 
franc-maçonnerie,  que  la  police  ne  daigna  pas  l'écouter  quand  il 
dénonça,  le  13  avril  1810,  les  premiers  préparatifs  de  la  conspira- 
tion du  général  Malet  K  Ce  souvenir  ne  contribua  point  à  lui  rendre 
favorables  ceux  qui  s'étaient  laissé  surprendre  par  Malet  Mingaud 
resu à  Bicètre, malgré  l'intervention  des  F.-,  marquis  d'Aigrefeuille 
et  prince  Gambacérës. 


11 


Un  nombre  assez  considérable  d'étrangers  se  sont  aussi  trouvés 
détenussansjugement  pour  griefs  politiques  ou  secrets  pendant  toute 
la  durée  de  l'empire.  Tels  sont  les  Italiens  Bacili  *,  du  tribunal  de 
Rote,  accusé  d'être  dangereux  et  détenu  depuis  1808  au  fort  de 
Fénestrelles;  Camino,  enfermé  à  Pierrechâtel,  Manucci  à  la  Force  3, 
les  Napolitains  du  château  de  Campiano,  un  autre  Napolitain  Fiore, 
détenu  à  Chablis;  Rossi  de  Ferrare*,  Assareto,  bourgeois  de  Sa- 
vone^;  quinze  Italiens,  dans  le  département  de  Marengo^;  l'abbé 
Venere,  enfermé  au  château  d'If  pour  des  opinions  contraires  au 
gouvernement  ''. 

Les  Espagnols  ont  gémi  en  plus  grand  nombre  encore  sous  la 

*  II  importe,  disait-il,  de  laisser  le  général  Malet  daas  la  maison  qu'il 
habite. 

2  F'  6526. 
»  F'  3435. 

*  P^  3436. 

»  F'  3436  bis, 
«  F»  3440. 
'  F^  6526. 


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400  LES  ÉMIGRÉS  ET  LA  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE 

haine  d'un  souverain  qui  n'admettait  ni  la  générosité  pour  les 
faibles,  ni  la  fidélité  pour  d'autres  que  pour  lui. 

Le  chevalier  de  Ballesteros,  chambellan  du  roi  Charles  IV,  est 
séquestré  au  château  d'If,  depuis  1810  jusqu'au  milieu  de  1813  '  ; 
le  général  Contreras  est  au  château  de  Bouillon  ^  Menendez  à 
Ham,  Mina  à  Vincennes,  Sala  à  Fénestrelles  '.  A  Fénestrelles  aussi 
sont  enfermés,  depuis  le  27  mars  1809,  deux  chambellans  de 
Charles  IV,  Santa-Cruz  et  Transtamare  ^.  Vargas,  ambassadeur 
d'Espagne  à  Rome,  est  enlevé  ^  le  16  juillet  1809  avec  ses  deux 
secrétaires,  MM.  d'Ilexaga  et  Beramendi  ^,  contre  tout  droit  des 
gens,  par  un  acte  de  brutalité  injustifiable  et  qu'on  n'a  jamais  eu 
l'idée  de  justifier^;  tous  trois  sont  envoyés  à  Fénestrelles.  Le 
général  Lechuga  est  enfermé  à  Bouillon  ^,  des  moines,  espagnols 
dans  la  citadelle  de  Nîmes  ^;  un  Espagnol  est  prisonnier  d'État 
dans  la  prison  du  département  du  Mont-Blanc  '^  et  vingt-sept  dans 
celle  de  Montpellier;  plusieurs  généraux  espagnols  sont  détenus  au 
château  de  Saumur**. 

On  peut  aussi  comprendre,  parmi  les  détenus  espagnols,  Claude 
de  Saint-Simon,  grand  d'Espagne  et  lieutenant  général.  Il  était 
petit-fils  de  l'auteur  des  Mémoires  qui,  durant  son  ambassade 
d'Espagne,  avait  été  si  fier  de  «  brancher  »  sa  maison.  Claude  de 
Saint-Simon  avait  pu,  par  sa  double  situation  de  duc  français  et 
de  général  espagnol,  secourir  les  Français  qui,  dès  1789,  émigré- 
renten  Espagne.  Il  défendit  Madrid  contre  l'armée  de  Napoléon, 
fut  compris  dans  la  capitulation,  arrêté  aussitôt  par  une  de  ces 
violations  de  la  foi  jurée  que  Napoléon  se  croyait  permises,  et  con- 
damné à  mort,  quoique  prisonnier  de  guerre,  le  12  décembre  1808, 
toujours  par  ordre  de  Napoléon.  Cependant,  le  12  février  1809,  la 
peine  de  mort  fut  commuée  en  celle  de  la  détention  dans  une 
prison  d'État;  à  cette  date,  Sa  Majesté  ordonne  de  transférer  le 
prisonnier  de  Bayonne  au  fort  de  Joux,  de  brigade  en  brigade, 
«  pour  que  cet  individu  soit  gardé  avecsom  ».  Le  duc,  chargé  de 
fers  pesants  et  porté  ainsi  de  Madrid  à  Bayonne,  puis  de  Bayonne 

<  F7  3439. 

2  F  3435. 

3  F'  3435. 
*F7  3i36  6w. 
»  F7  3436  his. 

«  F7  3453  et  3436  bis. 

'  F7  3435. 

•  F'  3435. 

»  F7  3535. 

*«F'3441. 

*»F7  6526. 


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sous  LE  RÈGNE  DE  NAPOLÉON  I*'  401 

au  fort  de  Joux,  9e  trouva  si  épuisé,  que  les  gendarmes  le  déposè- 
rent le  5  mai  1809  dans  la  citadelle  de  Besançon  '.  Sa  fille,  M"*  Jo- 
séphine de  Saint-Simon,  obtint  de  rester  dans  le  même  cachot.  La 
police  réclama  au  préfet  du  Doubs,  le  baron  Debry,  régicide,  des 
notes  sur  w  ce  particulier  ».  Debry  ne  fut  pas  plus  cruel  que  les 
gendarmes,  il  transmit  une  déclaration  du  docteur  Cusenier  qui 
regardait  comme  nécessaire  que  le  duc  de  Saint-Simon  fût  interné 
sur  parole  dans  la  ville  et  non  détenu  dans  la  citadelle.  Les  gens 
de  guerre  intervinrent  avec  le  préfet  et  le  médecin  pour  tenter  de 
sauver  ce  prisonnier  de  guerre,  signataire  d'une  capitulation  ;  les 
maréchaux  Bertbier  et  Moncey  insistèrent  pour  que  le  duc  eût 
seulement  pour  prison  les  remparts  de  Besançon.  Une  décision  de 
Sa  Majesté  du  9  juillet  1811  le  maintint  en  détention.  Saint-Simon 
fut,  Tannée  suivante,  dirigé  sur  Dijon,  puis  sur  Melun;  il  ne 
recouvra  la  liberté  que  le  30  avril  1814. 

Smith,  chef  d'escadron  hanovrien,  fut  enfermé  à  Fénestrelles-, 
FAUemand  Amuller  d'Amilia  3,  à  Vincennes,  ainsi  que  lo  baron 
autrichien  Aversweck  de  Flettenfels,  prévenu  d'avoir  agi  contre  le 
gouvernement,  et  détenu  de  1807  à  1814  *.  Heymann,  Lux;,embour- 
geois,  fut  arrêté  en  novembre  1808*  au  moment  où,  venant  de 
Cadix,  il  débarquait  à  Marseille,  parce  que  les  passagers  du  même 
navire  l'avouent  dénoncé  «  comme  ayant  tenu  des  propos  contre  le 
gouvernement  ».  Il  est  jeté  dans  le  château  d'If  et  y  reste  jusqu'à 
la  fin  du  règne.  Camerlingh,  capitaine  du  génie  hollandais  ^,  est 
enfermé  à  Saumur  avec  le  Suisse  MuUer  d'Aarwengen  ^,  arrêté  en 
avril  1812,  par  ordre  direct  de  Napoléon,  pour  a  bavardages  et 
démarches  indiscrètes  ». 

Les  pauvres  prisonniers  sont  parfois  oubliés  de  tout  le  monde, 
en  France  et  dans  leur  pays.  Ainsi  le  29  mai  1814,  deux  mois  après 
la  chute  de  Napoléon,  on  s'aperçoit  tout  à  coup  qu'il  a  fait  enfermer 
vingt-quatre  Espagnols  dans  la  prison  d'Embrun,  et  qu'ils  y  sont 
toujours  •. 

Si  l'on  obtenait  la  grâce,  c'était  pour  être  condamné  à  l'exil,  à  la 
surveillance  ou  au  service  dans  les  colonies. 

Ni  l'exil  ni  la  surveillance,  dans  une  ville  éloignée,  n'étaient  un 
supplice  cruel  pour  ceux  qui  avaient  des  revenus.  Cependant,  même 

*  F»  3439  et  6527. 

»  FT  3435  et  3436  bis. 

»  F»  3435. 

^  F'  6520. 

»  F7  6526. 

«  F^  6526. 

7  F7  6526. 

«  F^  6526,  Hautes-Alpes. 


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402  LES  ÉMIGRÉS  ET  U  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE 

pour  les  riches,  cet  exil  entraînait  plus  d'une  vexation.  On  était 
livré  aux  menues  autorités  de  la  province,  aux  anciens  jacobins 
devenus  petits  agents  de  l'empire.  Il  fallait  ou  entraîner  parents  et 
amis  dans  sa  disgrâce  ou  se  priver  de  relations  avec  eux.  Ceux  qui 
vous  écrivaient  ou  qui  venaient  vous  voir  étaient  exilés  à  leur  tour. 
Mais  quand  l'exil  ou  la  surveillance  étaient  infligés  aux  gens  qui 
vivaient  de  leur  travail,  pour  eux  l'exil  était  un  véritable  supplice. 
L'ouvrier  belge  ou  le  marin  breton  qu'on  internait  dans  une  petite 
ville  de  Bourgogne  tombait  nécessairement  dans  le  dernier  degré 
de  la  misère.  Eût-il  pu  apprendre  un  nouveau  métier,  il  n'aurait 
pas  trouvé  à  être  employé,  chacun  s'écartait  du  suspect;  on  trem- 
blait d'être  compromis  et  de  disparaître  à  son  tour.  On  voit  ainsi 
à  Lyon  un  ancien  agent  de  police  de  Paris,  Vauversin,  mis  en 
surveillance  et  tombé  dans  la  mendicité  *.  M.  Avril  de  Saint-Firmin, 
exilé  à  Nancy  et  séparé  de  tous  ses  moyens  d'existence,  refuse 
d'abord  fièrement  ^  le  secours  de  30  sous  par  jour  que  le  préfet  lui 
fait  offrir,  mais  il  est  poussé  par  la  faim,  «  l'état  de  détresse  dans 
lequel  il  s'est  trouvé  l'a  porté  à  réclamer  ce  secours  dérisoire  ». 
Joseph  Cadoudal,  qui  n'est  coupable  que  d'être  le  frère  de  Georges  3, 
est  en  surveillance  à  Tours,  sans  autre  ressource  qu'un  secours  de 
50  francs  par  mois;  on  n'a  rien  &  lui  reprocher,  déclarent  les  pré- 
fets, mais  il  y  a  intérêt  à  l'écarter  du  Morbihan.  A  Bruxelles,  on  a 
interné  deux  familles  de  paysans  de  la  Seine-Inférieure,  soupçon- 
nées d'avoir  «  eu  des  intelligences  très  actives  et  très  suivies  avec 
les  ennemis  de  l'État  *  »  ;  leur  misère  excite  la  pitié  de  la  police 
locale.  Hugo  ^  a  été  enlevé  à  sa  famille,  dépouillé  de  ses  propriétés 
et  transporté  à  Arles  »  ;  il  y  devient  aveugle  et  trouve,  quand  on  le 
ramène  chez  lui,  (c  sa  femme  et  ses  enfants  dans  une  extrême 
indigence  ». 

Les  hommes  pouvaient  échapper  aux  souffrances  de  la  faim  en 
allant  affronter  la  fièvre  jaune  aux  colonies.  Sept  prisonniers  d'État 
italiens  sont  notés  en  novembre  1812^  comme  «  ayant  contracté 
un  enrôlement  volontaire  pour  les  pionniers  coloniaux,  d'après  les 
décisions  de  Son  Excellence  le  ministre  de  la  police  générale  des 
20  avril,  10  et  25  juin  1812  ».  Maïs  ces  malheureux  étaient  encore 
dans  leur  cachot  plusieurs  mois  après  qu'ils  avaient  été  acceptés 
pour  un  service  militaire. 

*  F7  3436. 
a  F7  3436. 
»  F^  3436. 

*  V  3436.  Ce  sont  les  familles  Home  et  Duflot. 

•  F'  3437. 

•  F7  3440,  Marengo. 


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I 


sous  LE  BÈGNE  DE  NAPOLÉON  l*'  403 

Eûfio,  au  moment  même  du  désastre  final,  la  police  continua  de 
veiller  sur  sa  proie.  Elle  tenta  de  la  retenir  même  après  la  chute 
de  Napoléon,  avec  cette  opiniâtreté  de  la  bureaucratie  qui  triomphe 
des  mioistëres  et  se  sent  plus  stable  que  les  empires. 

Tout  d'abord  le  comte  Real  se  hâta  de  faire  évacuer  sur  les 
prisons  de  Tintérieur  les  prisonniers  d'État  qui  étaient  détenus 
dans  les  villes  dont  approchaient  les  armées  alliées.  Tous  les  prison- 
niera  de  Vincennes  sont  évacués  en  février  1814  sur  le  château 
d'Angers  *  ;  puis  ordre  est  donné  au  commandant  Pidoux  du  château 
deSaumur-  de  «  surveiller  particulièrement,  sévèrement  observer, 
mettre  au  secret  »  le  comte  Desol  de  Grisolles,  lieutenant  de 
Y^sseau,  acquitté  en  1803,  persécuté  et  transféré  de  cachot  en 
cachot  depuis  cette  époque,  ainsi  que  M.  Daniaut  du  Perrat,  qui  est 
détenu  depuis  1804,  parce  qu'il  a  de  «  mauvaises  dispositions  ». 
Alors  même  que  Tordre  est  rétabli  en  France,  ce  sont  difficultés 
sans  cesse  soulevées  contre  les  mises  en  liberté. 

Ainsi  un  certain  Verdet'  avait  été  arrêté  en  avril  1804  avec  sa 
femme  pour  avoir  reçu  dans  son  logement  Georges  Cadoudal,  qui  leur 
était  inconnu.  La  cour  criminelle  avait  renvoyé  les  époux  Verdet 
devant  le  tribunal  de  police  correctionnelle,  et  le  tribunal  les  avait 
acquittés.  Exaspéré  de  cet  acquittement.  Napoléon  les  avait  con- 
damnés à  l'exil  dans  la  ville  de  Bar-le-Duc,  où  ils  ne  purent  vivre 
qu'à  VaAde  du  secours  officiel  de  30  sous  par  jour.  Après  dix  ans  de 
ce  supplice,  Verdet,  apprenant  le  retour  des  Bourbons,  vint  à  pied 
de  Bar-le-Duc  solliciter  sa  liberté.  C'était  rompre  son  banc,  la  police 
voulut  l'arrêter;  le  rapport  même  qui  propose  son  affranchissement 
le  traite  encore  en  criminel  *. 

Dans  cet  hiver  de  1814,  les  préfets  arrêtent  ou  mettent  en  liberté, 
suivant  les  alternatives  de  la  guerre,  les  adversaires  des  deux  partis, 
et  souvent  recherchent  les  bonnes  grâces  ou  sollicitent  l'appui  de 
ceux  qu'ils  ont  fait  enfermer  la  veille.  Ainsi  le  préfet  de  Loir-et- 
Cher,  M.Cristianijfait  mettre  en  surveillance,  à  Blois,  en  février  1814, 
M.  de  la  Roche-Mouette,  puis  il  vient,  en  avril  **,  «  le  prier  de 
retourner  tranquillement  chez  lui  ».  Ainsi  le  général  comte  Gan- 
ciaox,  sénateur,  qui  a  dirigé  les  armées  révolutionnaires  contre  la 

*  F»  65^6. 
2  F»  6526. 

»  F'  3436  bis.  Rapport  du  29  avril  1814. 

*  «  Les  circonstances  et  les  motifs  qui  ont  déterminé  le  sieur  Verdet  à 
revenir  à  Paris  sans  autorisation  paraissent  devoir  excuser  cette  démarche; 
et,  attendu  la  durée  de  son  exil,  et  qu'il  n'est  parvenu  aucune  plainte  sur 
lui  et  sa  femme,  on  pense  qu'il  n'y  a  aucun  inconvénient  à  les  relever  de  la 
surveillance  à  laquelle  ils  étaient  assujettis.  » 

»  F^  6526. 


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401  LES  ÉMIGRÉS  ET  LÀ  SOCIÉTÉ  FRANÇAISE 

Bretagne  et  la  Vendée  sous  la  république,  puis  qui,  sous  l'empire, 
dans  cette  même  Bretagne,  a  été  commissaire  extraordinaire  de  Sa 
Majesté  Impériale  et  Royale*,  garde  le  même  poste  au  nom  de 
Louis  XVIII,  conserve  son  même  papier  à  lettres,  et  fait  mettre  en 
liberté  au  nom  du  roi  ceux  qu'il  vient  de  faire  arrêter  au  nom  de 
l'empereur.  11  écrit  de  Rennes,  le  15  avril  1814,  au  ministre  de  la 
police  du  roi  :  «  Je  viens  de  relever  de  la  surveillance  sous  laquelle 
je  les  avais  placées  M""*  d'Andigné  et  sa  jeune  nièce.  Ces  deux 
personnes  s'étaient  permis  des  propos  contre  l'empereur  à  Montfort, 
leur  domicile  ordinaire,  où  je  leur  permets  de  retourner.  Je  permets 
également  à  M.  de  Saint-Hilaire  de  revenir  de  Tours  où  je  l'avais 
fait  passer  et  d'habiter  cette  ville  (Rennes),  dontj'avais  jugé  prudent 
de  l'éloigner.  J'ai  fait  mettre  en  liberté  M.  René  de  Blois,  qui  devait 
être  détenu  jusqu'à  la  paix,  pour  opinions  et  mouvements  dan- 
gereux, ainsi  que  MM.  Foulon  de  Grandchamp  et  Jacques  Bois, 
détenus  pour  correspondance  supposée  avec  l'Angleterre.  » 


III 

Combien  de  malheureux  ont  été  les  victimes  des  divers  modes 
de  séquestration  imaginés  par  Napoléon? 

Les  budgets  et  les  états  récapitulatifs  indiquent*  environ  sept 
cents  prisonniers  dans  les  prisons  d'État  et  leurs  succursales,  mais 
ce  chiffre  est  loin  de  représenter  le  véritable  total. 

En  avril  1814  ',  le  baron  Angles  découvre  neuf  cent  soixante-dix 
détenus  dans  les  prisons  d'État.  Mais  il  ne  connaît  ni  les  prison- 
niers d'État  enfermés  dans  les  prisons  des  départements,  ni  les 
personnes  envoyées  en  exil  et  placées  sous  la  surveillance  tra- 
cassière  de  la  police,  et  ces  catégories  doivent  à  peu  près  doubler 
le  chiffre  officiel.  11  faut  encore  y  ajouter  les  Espagnols  arrêtés 
avec  les  princes  de  Bourbon  ;  il  en  restait  soixante  qui  n'avaient 
pas  encore  été  renvoyés  avec  leurs  princes,  plus  deux  cent  seize 
habitants  de  Leipzig,  plus  le  pape  et  les  cardinaux,  plus  les  vingt 
et  un  trappistes  du  couvent  de  la  Cervara,  plus  les  deux  cent 
trente-six  séminaristes  de  Gand,  que  Napoléon  avait  donné  ordre 
d'incorporer  dans  l'artillerie,  en  août  1813  *,  plus  les  gens  qu'on 

«F'6526.IlIe-et.Vilaine. 

«  F'  3436  bis. 

«  F'  6526. 

*  On  les  retrouva  peu  à  peu,  c*est-à-dire  162  à  Wesel  dans  les  pontonniers 
du  général  Lemarroîs,  32  dans  la  garde  impériale,  1  dans  les  équipages  de 
la  flottille,  2  dans  Tinfanterie  de  ligne;  39  avaient  disparu! 


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sous  LE  RiGffE  DE  NAPOLÉON  I*'  405 

a  VU  arrêter,  et  dont  on  ne  peut  retrouver  les  noms  sur  aucune 
liste;  ceux,  par  exemple,  qui  sont,  par  ordre  de  Napoléon,  jetés 
«  dans  une  petite  prison  obscure  où  ils  ne  puissent  lier  aucune 
correspondance  »  :  c'est  le  sort  de  M.  de  BellevaP. 

Le  nombre  des  victimes  a  été  constamment  en  croissant;  il 
devait  osciller  entre  mille  cinq  cents  et  deux  mille,  depuis  le  18 
Bramaire  jusqu'en  1811  ;  à  partir  de  cette  date,  il  est  monté  à  plus 
de  detix  mille  cinq  cents.  En  1789,  le  peuple  avait  tiré  sept  pri- 
soDDiers  de  la  Bastille. 

Ce  régime,  qui  détenait,  sans  jugement,  deux  mille  cinq  cents 
victimes,  avait  créé  une  commission  de  la  liberté  individuelle. 
Cette  commission  se  composait  de  sept  membres  élus  au  scrutin 
par  le  Sénat;  pour  assurer  son  indépendance,  il  était  établi  qu'un 
membre  sortirait  tous  les  quatre  mois;  elle  devait,  bien  entendu, 
empêcher  que  les  citoyens  ne  fussent  incarcérés  sans  mandat  régu- 
lier et  détenus  sans  jugement.  Si,  après  trois  mises  en  demeure, 
le  ministre  n'avait  pas  mis  en  liberté  la  personne  pour  laquelle  la 
commission  intervenait,  il  devait  être  déféré  à  la  haute  Cour. 
Quelques  prisonniers  connurent  son  existence  et  essayèrent  de 
faire  parvenir  leurs  plaintes  à  la  commission  de  la  liberté  indi- 
viduelle. 

Etienne^  de  Salignac-Fénelon  eut  cette  naïveté.  Il  avait  été 
arrêté  en  thermidor  an  V{H,  à  Rennes,  comme  chef  de  chouans, 
et  conduit  à  Paris,  ^ous  e9Cor.te,  ma^s  qu  descendant  dç  diligence, 
J]  se  glissa  dans  la  rue  Saint-Honoré  et  disparut.  Traduit  devant 
les  tribunaux,  il  avait  été  acquitté  le  12  thermidor  an  VIII,  mais 
renvoyé  à  Paris  comme  suspect  d'émigration.  Il  fut  arrêté  de  nou- 
veau en  thermidor  an  XI,  «  pour  avoir,  à  la  fin  d'un  repas  chez 
MM.  de  Virieu,  à  Dijon,  proposé  un  toast  à  Louis  XVIII,  et  aussi 
avoir  annoncé  que  le  Premier  consul  serait  bientôt  assassiné...  » 
Sur  cette  dénonciation,  d'autant  mieux  accueillie  que  M.  de 
Saliguac-Fénelon  était  noté  comme  déi'ot  et  fortement  attaché 
aux  Bourbons,  l'infortuné,  sans  interrogatoire,  sans  instruction, 
sans  jugement,  fut  enfermé  à  Bicêtre,  dans  ces  cachots  sans  air 
et  sans  lumière,  pleins  d'araignées  et  d'animaux  rampants.  Le 
26  août  1803,  il  écrit  de  Bicêtre  que  depuis  vingt-six  mois  il  est 
dans  la  misère  d'une  détention  implacable  sans  le  secours  qu'on 
accorde  aux  autres  prisonniers,  et  que  «  le  délabrement  de  sa 
santé,  par  le  manque  d'aliments  et  de  vêtements,  augmente  les 
horreurs  de  sa  longue  détention  ».  Le  26  août  1806,41  se  plaint 

*  L*ordre  d'arrêter  est  du  27  octobra  1804.  «  Faites  saisir  en  môme  temps 
Coqs  ses  papiers.  »  (Lettre  de  Napoléon  à  Fouché,  X,  p.  36.) 


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406  LES  ÉmGRtS  ET  L\  SOOÉTÉ  FRANÇAISE 

du  concierge  de  Bicètre  qui  le  torture,  et  veut  faire  signer  contre 
lui  une  plainte  par  ses  compagnons  d'infortune.  Le  préfet  de  police 
Dubois  trouve  que  «  le  concierge  ne  peut  être  blâmé  de  n'avoir 
pas  pour  lui  les  égards  qu'il  ne  refuse  jamais  aux  détenus  tran- 
quilles, et  il  autorise  le  concierge  à  enfermer  le  prisonnier  dans  un 
local  particulier  où  il  sera  isolé  de  toute  société  ».  Cette  décision 
barbare  fut  approuvée  et  exécutée  sans  retard.  Cependant  la  com- 
mission de  la  liberté  individuelle,  fatiguée  des  doléances  et  des 
réclamations  du  prisonnier,  s'était  décidée  à  intervenir,  mais 
Régnier,  le  grand  juge,  répondit  à  ses  observations,  quil  n'y 
avait  pas  lieu  d'envoyer  Salignac-Fénelon  devant  les  tribunaux^ 
rintérêt  de  F  État  ne  permettant  point  que  la  liberté  fût  accordée 
au  prisonnier.  Sur  cette  réponse,  la  commission  s'inclina,  et  le 
détenu  resta  quatre  ans  encore  séquestré  dans  son  cachot. 

L'examen  des  dossiers  permet  de  constater  que  la  comaÛBsion 
de  la  liberté  individuelle  s'est  bornée  à  des  démonstrations;  elle  a 
rarement  demandé  et  jamais  obtenu  la  liberté  des  prisonniers  d'État. 
Elle  a  fonctionné,  en  un  mot,  comme  les  institutions  de  parade 
qui  existaient  sous  l'Empire,  comme  la  commission  de  la  liberté 
de  la  presse,  qui  n'a  protégé  ni  un  livre  ni  un  journal;  comme 
l'architrésorier,  qui  n'eut  jamais  à  s'occuper  des  finances;  comme 
le  grand  électeur,  qui  n'eut  jamais  à  s'occuper  d'élections.  Tout 
cela  était  vain  et  bon  pour  le  décor 


H.    FOBNERON. 


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LES  ÉTRANGERS  EN  FRANCE 


Ce  0*631  pas  jsans  raisons  que  l'on  commence  à  se  préoccuper,  en 
France,  d^  dangers  que  présentent  les  pénétrations  étrangères 
contemporaines.  Les  éventualités  de  la  politique  extérieure  semblent 
avoir  enfin  ouvert  les  yeux  à  bien  des  gens,  qui  étaient  jusqu'ici 
restés  sourds  aux  avertissements  de  la  démographie  et  de  la  science 
sociale.  Il  est  à  souhaiter  maintenant  que  les  réformes  soumises, 
à  cet  égard,  au  Parlement  ne  soient  pas  délaissées  dans  les  cartons 
des  commissions,  et  ne  demeurent  pas  inefficaces.  La  taxe  sur  les 
ëiruigers  est  presque  universellement  usitée  en  Europe;  nous  seuls 
hésitons  à  nous  en  servir;  et  c'est  en  partie  pour  cela,  par  suite 
des  privilèges  et  des  immunités  dont  jouissent  chez  nous  les  immi- 
grants, que  notre  territoire  est  littéralement  envahi  par  des  Belges 
dans  le  Nord,  des  Allemands  dans  l'Est,  des  Italiens  dans  TEst,  le 
Sud-Est  et  le  Midi,  des  Espagnols  dans  le  Sud-Ouest,  etc.  Cette 
cause  est  loin,  du  reste,  d'être  la  seule  à  agir.  La  densité  relative 
des  populations  voisines  et  les  conditions  économiques  qui  en  sont 
la  conséquence  jouent  le  rôle  réellement  important,  dans  cet  envahis- 
sement dont  l'extension  et  les  incessants  progrès  suffisent  à  indiquer 
la  dangereuse  influence. 

Dans  l'organisme  social  comme  dans  l'organisme  biologique, 
l'homogénéité  des  parties  et  des  organes  est  une  condition  indis* 
pensable  du  bon  fonctionnement,  et  nous  entendons  par  homogénéité, 
non  pas  similitude,  mais  concordance,  non  pas  identité,  mais  har- 
monie, conformément  au  principe  de  la  division  du  travail  physio- 
logique ou  économique.  C'est  ainsi  que,  dans  le  corps  humain,  la 
présence,  d'éléments  étrangers  non  assimilables  dans  l'estomac,  par 
exemple  suffit  à  déterminer  un  trouble  qui  peut  se  communiquer 
à  tout  l'organisme.  Il  en  est  exactement  de  même  dans  les  sociétés. 
Quelque  compréhensive  et  universelle  qu'elle  soit,  la  civilisation 
n'en  a  pas  moins  revêtu  des  formes  spéciales  à  chacun  des  peuples 
parmi  lesquels  elle  s'épanouit.  Les  conditions  d'origine  et  d'évo^ 


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403  LES  ÉTRANGERS  EN  FRANCE 

lution  de  ces  peuples  ont  en  effet  créé  aux  individus  qui  les  consti- 
tuent une  sorte  de  milieu  particulier  auquel  ils  sont  complètement 
adaptés,  et  qui,  formé  par  une  multitude  d'habitudes,  d'idées 
et  même  de  préjugés  héréditaires,  les  étreint  pour  ainsi  dire  et 
les  conduit  tout  le  long  de  leur  existence.  Amener  au  milieu  des 
individus  ainsi  façonnés,  des  éléments  différents  d'origine,  de 
coutumes  et  de  tendances,  c'est  créer  un  trouble  social  analogue  au 
trouble  physiologique  de  l'empoisonnement.  Mais  ce  trouble  peut 
avoir  deux  conséquences  contraires  :  il  détermine  un  bien,  une 
réaction  violente  et  salutaire,  quand  il  est  causé  par  l'apport  d'une 
civilisation  supérieure  et  accessible,  d'un  principe  assimilable  et 
efficace  destiné  à  modifier  certains  accidents  pathologiques  internes 
ou  à  les  faire  disparaître,  et  encore  faût-il  en  proportionner  la  dose 
à  l'état  de  l'organisme;  il  détermine  un  mal,  au  contraire,  quand  il 
est  causé  par  la  pénétration  d'éléments  nuisibles,  non  assimilables 
ou  inférieurs  en  qualité,  surtout  quand  Torganisme  qu'ils  aflectent 
est  déjà  anémié.  Il  faut  remarquer  en  outre  que  l'âge  auquel  ces 
pénétrations  s'accomplissent  a  une  importance  considérable.  Au 
cours  de  la  formation  de  l'organisme,  elles  sont  souvent  nécessaires, 
elles  servent  à  le  constituer,  à  donner  à  ses  appareils  plus  de  sou- 
plesse et  de  résistance,  à  le  rendre  plus  adéquat  à  la  multiplicité 
des  conditions  ambiantes  auxquelles  il  est  soumis.  Hais,  une  fois 
achevé,  historiquement  individualisé,  ayant  pris  sa  «  voie  »,  il 
devient  réfractaire  à  ces  pénétrations,  ou  s'il  les  supporte,  c'est  par 
faiblesse  et  impuissance. 

C'est  précisément  ce  dernier  rôle  que  les  étrangers  tiennent 
actuellement  en  France.  Notre  formation  historique  est  achevée, 
notre  civilisation  aussi  avancée  que  la  leur,  et,  si  on  en  excepte 
quelques  matières  premières,  nous  ne  sommes  réellement  leurs 
tributaires  sous  aucun  rapport.  Ils  agissent  donc  surtout  d'une  autre 
façon,  et  l'histoire  de  ces  dernières  années  nous  la  fait  très  explicite- 
ment connaître.  Sans  vouloir  revenir  ici  sur  des  faits  douloureux, 
rappelons-nous  la  conduite  des  Allemands  immigi^és  avant,  pendant 
et  après  la  guerre  de  1870-71,  les  tendances  séparatistes  dont 
certaines  régions  du  Sud-Est,  infestées  d'Italiens,  furent  alors  le 
siège  et  enfin  la  composition  des  meneurs  de  la  Commune  de  Paris, 
cette  insurrection  antinationale  devant  l'ennemi,  où  comme  il  l'a 
été  démontré,  l'élément  français  était  si  peu  nombreux.  (Cf.  Mé- 
moires du  général  Cluseret.)  Depuis  lors  l'industrie  allemande  fait 
à  la  nôtre  une  redoutable  concurrence  et  ne  tend  à  rien  moins  qu'à 
ruiner  nos  nationaux  ;  elle  nous  empoisonne  lentement  d'autre  part, 
nous  traitant,  avec  ses  bières  et  ses  alcools  frelatées,  à  peu  près 
comme  les  Anglais,  par  l'opium,  traitent  les  Hindous;  enfin  les 


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LES  ÉTRANGERS  £lf  FRÂKC£  409 

ouyriers  allemaûds,  belges  et  italiens  enlèvent  à  nos  ouvriers  fran- 
çais de  jour  en  jour  plus  de  travail,  en  raison  de  la  modicité 
relative  des  salaires  qu'ils  demandent  et  de  la  complicité  intéressée 
des  patrons,  et  servent  trop  souvent  d'instrument  à  une  politique 
antinationale,  quand  ils  n*en  deviennent  pas  les  espions.  C'est  à  ce 
titre  que  les  journaux  qui  ont  entrepris  d'opposer  une  digue  à  l'en- 
vahissement étranger  accomplissent  une  œuvre  vraiment  patriotique. 
Beaucoup  de  gens,  en  France,  aussi  peu  soucieux  des  leçons  de 
l'histoire  que  des  enseignements  de  la  démographie,  ne  veulent  pas 
comprendre  la  nécessité  qu  il  y  a  de  limiter,  autant  que  faire  se 
peut,  les  pénétrations  étrangères*  Souvent  c'est  qu'ils  vivent  d'elles 
ou  par  elles,  ou  que,  imbus  d'une  façon  de  philanthropie  naïve,  ils 
s'imaginent  encore  que  les  hommes  sont  vraiment  frères  et  ont 
des  idées,  des  besoins  et  des  intérêts  communs.  Cette  manière  de 
voir  a  sa  source  dans  ce  que  nous  appellerons  le  «  cosmopolitisme  », 
—  non  seulement  de  certains  ouvriers,  mais  encore  et  surtout  d'une 
partie  des  classes  dirigeantes,  —  la  fréquentation  d'individus  de 
toutes  les  souches,  le  commerce,  avec  une  instruction  insuffisante, 
d'idées  puisées  à  tous  les  milieux  sociaux,  de  besoins  factices,  nés 
du  contact  de  mœurs  plus  ou  moins  compatibles,  de  conceptions 
morales  issues  de  la  superposition  de  types  ethniques  très  difTérents, 
ayant  presque  tous  perdu  leurs  qualités  natives  par  la  transplanta- 
tion et  ne  gardant  que  les  défauts  de  leurs  origines.  Le  fruit  du 
cosmopolitisme  est  la  dénationalisation  de  l'individu  d'abord,  sa 
dégénérescence  ensuite. 

C'est  surtout  dans  les  grandes  villes,  à  Paris  principalement,  à 
Nice...,  etc.,  que  ces  phénomènes  sociaux  sont  visibles.  Les  étran- 
gers qui  y  réident  en  grand  nombre  n'appartiennent  tous  ni  au 
même  peuple  ni  à  la  même  race;  ils  apportent  conséquemment  des 
mœurs  et  des  idées  différentes  de  celles  qui  ont  cours  dans  le  pays, 
souvent  même  inccnnpatibles  avec  elles.  Aussi,  par  la  fréquentation 
et  Jes  relations  sociales  nécessaires,  ce  que  ces  mœurs  et  ces  idées 
importées  ont  de  trop  étrange  s'atténue,  mais  il  reste  néanmoins  et 
toujours  un  substratum^  une  sorte  de  code  fondamental  et  uniforme 
du  cosmopolitisme.  Pour  apprécier  la  valeur  de  ce  code,  il  suffit  de 
se  reporter  aux  statistiques  (Cf.  le  tableau  II  et  XAtinuaire  statis- 
tique de  la  France^  1885,  etc.)  qui  montrent  que  la  criminalité  est 
plus  élerée  là  que  partout  ailleurs,  ce  qui  se  comprend  aisément  si 
Ton  réfléchit  à  Torique  de  la  plupart  de  ces  étrangers,  vaincus  des 
batailles  de  la  vie,  bohèmes,  chevaliers  d'industrie,  déserteurs,  ban- 
queroutiers, etc.  Or  ces  gens  n'ont  plus,  à  proprement  parler,  de 
patrie.  Obéissant  i  ces  tendances  qu'a  si  parfaitement  analysées 
Lombroso  (Cf.  V Homme  criminel.  —  Tarde,  la  Criminalité  com- 


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410  LES  ÉTRÂKGERS  EN  FRANCE 

parée ^  etc.),  ils  se  considèrent  comme  déliés  de  toute  obligation 
cnveri  elle,  s'efforcent  au  moins  de  le  faire  croire  et,  par  intérêt  ou 
par  passion,  cherchent  à  propager  cette  idée.  Ceux  qui  se  trouvent 
mêlés  à  ces  individus,  en  raison  de  leurs  occupations,  de  leur  genre 
de  vie,  ou  des  dispositions  de  leur  esprit,  ne  tardent  pas  à  perdre 
leur  ancienne  manière  de  voir,  relativement  aux  devoirs  du  citoyen 
envers  les  autres  citoyens  et  l'État;  c'est-à-dire  envers  rassociation 
permanente  des  fils  d*un  même  sang,  fondée  sur  la  communauté 
des  besoins  et  des  aspirations,  et  à  se  cantonner  dans  cet  màivi- 
dualisme  qui  consiste  à  tout  sacrifier  à  ses  propres  intérêts,  le  bieo 
et  la  vie  des  autres,  la  prospérité  et  l'indépendance  du  pays,  comme 
si,  dans  l'organisme  social,  les  individus  n'étaient  pas  tous  néces- 
sairement solidaires.  De  là  la  dénationalisation  et  cette  anarchie  de 
la  pensée  qui  fait  do  si  grands  ravages  parmi  les  malheureux 
igûoiants  et  les  cerveaux  détraqués. 

La  dégénérescence  apparaît  bientôt.  Non  seulement  les  pénétra- 
tions étrangères  semblent  en  rapport  avec  la  faiblesse  de  la  natalité 
(cf.  Lagneau  :  Acad.  des  se.  morales^  1884.  —  Marquis  de  Na- 
daillac,  etc.),  mais  encore  la  démographie  nous  apprend  (cf.  Ber- 
tillon.  Démographie  de  la  France^  dans  le  Dict.  encyclop.  des 
sciences  médicales^  IV*  série  ;  t.  V,  2**  fasc.)  que,  dans  les  régions 
où  il  y  a  beaucoup  d'étrangers,  la  nuptialité  est,  en  général, 
moindre  que  partout  ailleurs,  la  natalité  illégitime  beaucoup  plua 
élevée,  ce  qui  amène  un  accroissement  considérable  dans  la  morta- 
lité infantile  et  la  mortinatalité,  enfin  la  durée  de  la  vie  plus  courte 
par  suite  du  grand  développement,  dans  les  milieux  ethniques  très 
complexes,  de  certaines  affections  spéciales  et  notamment  de  la 
syphilis.  De  telle  sorte  que  les  régions  pénétrées  et  plus  spéciale- 
ment les  grandes  villes,  en  raison  de  leurs  conditions  particulières, 
peuvent  être  considérées  comme  des  foyers  d'infection,  comme  de 
véritables  abcès  sociaux,  qui,  s'ils  crèvent  au  dedans,  peuvent 
empoisonner  tout  l'organisme.  C'est  donc  justement  que,  par  des 
taxes  de  séjour  très  élevées,  on  veut  chercher  à  réduire  l'abcès, 
ou  à  le  faire  crever  au  dehors,  à  éliminer  ainsi  tous  les  germes  de 
virulence. 

Si  ce  sont  là  les  conséquences  sociales  des  pénétrations  étran- 
gères, quelle  peut  en  être  la  cause  générale?  Le  D'  Bordier  (cf. 
Colonisation  scienU/ique ;  "-^  Vie  des  sociétés^  etc.)  a  démontré  qae 
la  densité  relative  des  populations  yoisines  est  la  raison  principale 
des  pénétrations.  Toutes  les  autres  considérations,  —  ethniques, 
politiques,  économiques,  —  dérivent  en  effet  de  celle-là,  car  la 
grande  densité  d'une  population  suppose  à  la  fois  une  complète 


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LES  ÉTRANGERS  EN  FRANCE  41! 

culture  du  sol,  une  utilisation  aussi  parfaite  que  possible,  pour  la 
région  et  les  races,  de  toutes  les  méthodes  industrielles,  enfin  une 
abondance  de  la  main-d'œuvre  qui  tend  à  abaisser  le  prix  des 
salaires.  Dès  lors  les  ouvriers,  les  manœuvres,  tous  ceux  qui  vivent 
du  travail  manuel,  cherchent  à  passer  dans  les  régions  où  la  popu- 
lation est  moins  dense  que  dans  la  leur,  où  conséquemment  le  sol 
est  moins  cultivé,  le  prix  de  main-d'œuvre  plus  élevé,  parce  qu'il 
est  plus  rare.  C'est  dans  ce  sens  que  M.  Lagneau  a  pu  dire  {Bull, 
de  la  soc.  d'anthropologie,  1884,  p,  227)  que,  en  France,  l'immi- 
gration modère  raccroîssement  des  salaires  et  des  prix  de  revient. 
Une  autre  cause  toutefois  peut,  en  certains  cas,  déterminer  l'immi- 
gration. Si,  par  exemple,  le  sol  est  trop  pauvre  pour  nourrir  ses 
habitants,  même  peu  nombreux,  ceux-ci  vont  chercher  ailleurs  de 
meilleures  conditions  d'existence.  C'est  ce  qui  semble  actuellement 
arriver  pour  les  immigrants  Espagnols.  On  sait  d'ailleurs  que  Liebig 
attribuait  la  décadence  de  l'Espagne  à  la  disparition,  de  son  sol, 
de  la  potasse  et  des  phosphates  (cf.  Dubois-Reyniond,  la  Civili- 
sation et  la  science^  dans  la  Rev.  Scienti/ique,  t.  XXI,  p.  67/i).  Au 
contraire,  les  immigrants  belges,  anglais,  allemands,  italiens,  etc., 
sortent  de  régions  fertiles,  très  peuplées  et  fort  avancées  en  culture. 
Ainsi,  tandis  que  la  densité  moyenne  de  la  France  est  de  71  ha- 
bitants par  kilomètre  carré,  celle  de  l'Allemagne  est  de  84,  celle  de 
l'Italie  de  99,  celle  de  l'Angleterre  de  112,  celle  de  la  Belgique  de 
192,  etc.  ;  en  revanche,  celle  de  la  Suisse  est  de  65  et  celle  de 
l'Espagne  de  35  seulement. 

Toutefois,  les  pénétrations  réciproques  peuvent  atténuer  les 
effets  d'une  trop  nombreuse  immigration.  L'action  des  étrangers  à 
ïintérieur  est  contrebalancée  par  celle  des  nationaux  à  l'extérieur; 
les  influences  se  pénètrent  réciproquement.  Enfin  l'émigration  peut 
être  phis  considérable  que  l'immigration,  et  alors  les  pénétrations 
étrangères  offrent  d*autant  moins  de  dangers,  qu'elles  deviennent, 
précisément  en  raison  des  conditions  économiques  qui  provoquent 
une  émigration  abondante,  de  plus  en  plus  difficiles. 

U  n'en  est  malheureusement  pas  ainsi  pour  la  France.  Les 
étrangers  sont,  chez  nous,  plus  nombreux  que  partout  ailleurs,  en 
Europe,  et  cette  situation  n'est  aucunement  compensée  par  le^ 
nombre  des  Français  habitant  l'étranger.  Par  exemple,  tandis  que, 
en  1881,  il  y  avait  sur  notre  sol  plus  d'un  million  d'étrangers,  le 
chiffre  des  nationaux  installés  en  dehors  du  territoire  s'élevait 
seulement  à  483  000.  Cette  même  année,  l'Angleterre  comptait  sur 
son  sol,  285  000  immigrants,  et  l'Allemagne  277  000,  contre 
4  200  000  Anglais  et  2600  000  Allemands  à  l'extérieur.  En  d'autres 
termes,  le  nombre  des  étrangers  en  France  étant  100,  celui  des 


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412 


LES  ÉTRANGERS  EN  FRANCE 


\ 


Français  à  TétraDger  n'était  que  47  (de  Foville,  France  écono- 
mique^  1887). 

La  pénétration  étrangère  suit  d'ailleurs,  chez  nous,  une  marche 
inquiétante,  que  met  en  évidence  le  tableau  suivant  : 


POPULATION 

NOMBRE  DES 

PROPORTION 

ANNÉES 

DE  LA 

ÉTRANGERS 

POUR  100  DES 

FRANCE 

NON  NATIONALISES 

ETRANGERS 

1851 

35  783  170 

376000 

1,06 

1861 

37  386  313 

499  000 

1,33 

1872 

36102  921 

733  000 

2 

1876 

36  905  788 

801000 

2,17 

1881 

37  672  048 

1001000 

2,66 

1886 

38  218  903 

1115  214 

2,92 

D'après  V Album  de  statistique  graphique  publié  par  le  ministère 
de  l'intérieur  et  des  cultes,  les  étrangers,  en  1881,  se  décomposaient 
conmie  il  suit  : 

!*•  430  269  Belges,  dont  270  351  dans  le  Nord,  55  938  dans  la 
Seine,  31  451  dans  les  Ardennes,  12198  dans  le  Pas-de-Calais, 
11  197  dans  l'Oise,  7457  dans  TAisne,  7309  dans  Seine-et-Oise, 
6285  dans  la  Marne,  6120  dans  Meurthe-et-Moselle,  4345  dans 
Seine-et-Marne,  3066  dans  la  Somme,  3060  dans  la  Meuse,  1987 
dans  la  Seine-Inférieure...,  etc. 

2<'  81  931  Allemands,  dont  35  954  dans  la  Seine,  12  132  <ïaDS 
Meurthe-et-Moselle,  2585  dans  les  Vosges,  2220  dans  la  Meuse, 
2032  dans  Seine-et-Oise,  1954  sur  le  territoire  de  Belfort,  1950 
dans  la  Marne,  1678  dans  la  Seine-Inférieure,  1518  dans  le  Rhône, 
1516  dans  les  Alpes-Maritimes,  1514  dans  le  Doubs,  1386  dans  le 
Nord,  1274  dans  la  Haute-Marne,  \  188  dans  l'Aube,  etc. 

3^  66  300  Suisses,  dont  23  422  dans  la  Seine,  9082  dans  le 
Doubs,  4058  dans  le  Rhône,  2885  dans  les  Bouches-du-Rh6ne, 
2808  dans  la  Haute-Savoie,  20t53  dans  Seine-et-Oise,  1381  sur  le 
territoire  de  Belfort...,  etc. 

4*  239  986  Italiens  dont  66  663  dans  les  Bouches-du-Rhône, 
34  976  dans  les  Alpes-Maritimes,  26  348  dans  la  Seine,  21  446 
dans  le  Var,  15  032  dans  la  Corse,  9253  dans  le  Rhône,  6246  dans 
la  Savoie,  4410  dans  l'Isère,  4187  dans  FHérault,  3705  dans  les 
Hautes-Alpes,  3015  dans  le  Gard,  2842  dans  la  Loire,  2695  dans 


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LES  ÉTRANGERS  EN  FRANGE  4f^ 

la  Haute-Savoie,  2661  dans  la  Haute-Marne,  2&99  dans  les  Basses*» 
Alpes,  2275  dans  Seîne-et-Oise,  2161  dans  le  Doubs,  1970  dans 
MeurIhe-et-Moselle,  1916  dans  l'Ain,  1904  dans  la  Côte-d'Or, 
1783  dans  le  Jura,  1668  dans  Saône-et-Loire,  1279  dans  le  Pas- 
de-Calais,  1237  dans  Vaucluse,  1122  dans  l'Aisne,  1060  dans 
la  Meuse...,  etc. 

5^  74  861  Espagnols  et  Portugais^  dont  14  604  dans  les  Basses* 
Pyrénées,  10  474  dans  les  Pyrénées-Orientales,  8034  dans  l'Aude, 
«590  dans  le  Lot-et-Garonne,  6147  dans  le  Gers,  5168  dans  la 
Gironde,  4312  dans  la  Seine,  3814  dans  l'Hérault,  3720  dans  la 
Haate-Garonne,  2644  dans  les  Hautes-Pyrénées,  1969  dans  les 
Bouches-du- Rhône...,  etc. 

6*  46  722  Anglais  et  Américains  dont  19  066  dans  la  Seine, 
5798  dans  le  Pas-de-Calais,  2939  dans  les  Alpes-Maritimes,  1990 
dans  la  Sdne-Inférieure,  1760  dans  les  Basses-Pyrénées,  1674  dans 
le  Nord,  1217  dans  l'Oise,  1131  dans  SeinerOt-Oise,  1087  dans 
la  Gironde...,  etc. 

7'  Enfin  on  compte  encore  21  200  Hollandais^  12  100  Austro- 
Hongrois^  11  000  Russes^  10  000  Grecs... ^  etc.,  etc.  en  tout 
60  335  étrangers  appartenant  à  diverses  nationalités  dont  :  28  002 
dans  la  Seine,  3883  dans  la  Marne,  3627  dans  Meurtbe-et- 
MoseUe,  2860  dans  le  Nord,  2060  dans  les  Alpes-Maritimes, 
1964  dans  les  Bouches-du-Rhône,  1776  dans  les  Ardennes,  1628 
dans  Seine-et-Oise,  1173  dans  l'Oise,  1172  dans  le  Rhône,  1085 
dans  la  Meuse...,  etc. 

En  résumé,  les  départements  qui  contiennent,  en  chiffres  absolus, 
le  plus  d'étrangers  sont  :  le  Nord  277  512;  là  Seine  193  046;  les 
Bouches-du-Rhône  75  738;  les  Alpes-Maritimes  43  803;  les  Ar- 
dennes 34  814;  Meurthe-et-Moselle  24  800  r  le  Var  22  941;  Je 
Pas-de-Calais  20  171  ;  les  Basses-Pyrénées  17  2Ç5  ;  lé  Rhône  16  971  ; 
Seine-et-Oise  16  638;  l'Oise  15  860;  la  Corse  15  311;  la  Marne 
13  993;  le  Doubs  13  646;  les  Pyrénées-Orientales  10  960;  l'Aisne 
10  573...,  etc. 

Le  tableau  suivant  donne  la  proportion  dés  étrangers  dans  les 
départements  où  ils  sont  le  plus  et  le  moins  nombreux  par  rapport 
à  hi  population  totale.  En  regard  se  trouve  le  chiffre  de  la  crimi- 
luJité,  dans  ces  mêmes  départements,  le  nombre  des  indigents 
secourus^  des  naissances  illégitimes...,  etc.,  ce  qui  permet  d'appré- 
cier la  valeur  sociale  des  milieux  ethniques  très  complexes,  et  de 
vérifier  ce  que  nous  avons  dit  plus  haut  relativement  &  l'influence 
da  cosmopolitisme. 

10  KOVBMoaB  1887.  ^7 


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414 


LES  ETRANGERS  EN  FftlNGE 


DEPARTEMENTS 


POBF    1000 

habitants 

coiDt>ien 

d'étrangers  ? 


Fbvr  1000 
habitants 

oonblen  de 
oiimlnels? 


Ponr  1000 
habitants 
combien 

d'Indigents  ? 


Ponr   1000 

femoMs 
non  mariées 
oombimde 
naissances 
UlégitUDes? 


1.  Alpes-Maritimes .     . 

2.  Nord 

3.  Bouches-du-Rii6ûe. 

4.  Ardennes 

5.  Var 

6.  Seine 

7.  Meurthe-et-Moselle. 

8.  Corse 

9.  Pyrénées-Orientales, 

10.  Belfort 

il.  Doubs 

12.  Basses-Pyrénées. 

13.  Oise 

14.  Marne 

15.  Hautes-Alpes.     .    . 

16.  Seine-et-Oise.     .    . 

17.  Aude.     .    .    .    .     . 

18.  Meuse 


Moyenne.   .    •    •    . 

70.  Manche 

71.  Tarn 

72.  Puy-de-Dôme.     .    . 

73.  Loire-Inférieure. 

74.  Ariège 

75.  Gorrèze.      .    .    .    . 

76.  Landes 

77.  Orne 

78.  Haute-Loire.   .    .    , 

79.  Côtes-du-Nord.    .     . 

80.  Aveyron.    .    .    •    , 

81.  Cantal , 

82.  Lozère 

83.  Mayenne.    •    .    •    . 

84.  Creuse.  .    .    •    .    . 

85.  Finistère.    .     .    .     . 

86.  Morbihan.  .    •    . 

87.  Vendée.      .    .    •    . 

Moyenne.   ... 

Moyenne  de  la  France  en- 
tière.    .     .    .    •    . 


193,3 

173 

128.5 

104,3 
79,5 
68,9 
59,1 
56,2 
52,5 
51,9 
43,9 
39,7 
39,2 
33,2 
31.4 
28,8 
28,2 
26,8 

68,8 

1,5 

1,4 

1,4 

1,4 

1,2 

î,2 

1,2 

1,2 

1 

1 

1 

0,9 

0,8 

0,7 

0,6 

0,5 

0,4 

0,3 


26,6 


12 
5,4 

10,6 
5,1 
7,3 
9,7 
7,4 

12,6 
5,8 
5 

7,8 
4,9 
6,2 
6,3 
6,4 
7,2 
4,9 
5,1 
7,2 

3,2 

3 

2,8 

3,6 

4,5 

3,3 

3,7 

3,2 

2,5 

2,1 

4,1 

3,1 

4,7 

3,4 

2,1 

4 

3 

2,7 

3,2 
5,2 


71,2 
143 
77 
18,9 
28,6 
71,2 
50 

2,7 

4 
18,5 

8,5 
28,5 
28,5 
27,9 

3,9 
31,2 
20,8 
17,8 

36,5 

43,5 
14,5 
12,3 
31,1 
14,7 
11,6 
16 
40 
15,8 
29,4 
19,6 
10.3 
21,7 
58,8 
4 

19.6 
19,2 
13.8 

21,8 
35,5 


H.1 

26,6 
36.2 
15,3 
12.6 
36,5 
17,6 
14,4 
15,4 
23,7 
19,8 
14,1 
21,7 
26,4 
6,5 
22,2 
10,6 
11,7 

19.4 

11,5 

7,2 

6,5 

9,6 

11 

13,3 

21,3 

13,9 

7,6 

8.1 

10 
11.8 

9 

12,2 
9 
6 
6,6 

10,2 
18,2 


Un  précieux  enseignement  ressort  de  ces  diverses  données  sta- 
tistiques. Le  nombre  moyen  des  criminels,  des  indigents  et  des 

(a)  D'après  ï Album  de  statistique  graphique,  1882. 

{b)  D'après  V Annuaire  statistique  de  la  France,  1885. 

(c)  D'après  V Album  de  statistique  graphique,  1882. 

{d)  D'après  Bertillon,  Démographie  de  la  France,  tableftu  VIH,  18T9. 


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LES  lÎTRiNOlRS  Uf  FRiNGE  415 

illégitimes  est  plus  éleré  dans  les  départements  envahis  que  dans  les 
autres  :  ce  qui  est  l'indice  de  phénomènes  sociaux  d'une  haute 
importance.    En  effet,  si  la  criminalité  tend  presque  partout,  — 
excepté  dans  certaines  régions  celtiques,  la  Bretagne  par  exemple, 
—  à  se  superposer  à  Findigence,  celle-ci,  d'un  autre  côté,  marque 
une  sorte  de  scission  sociale  interne,  malgré  le  grand  développe- 
ment corrélatif  des  sociétés  de  bienfaisance,  une  opposition  tacite 
des  classes,  car  la  grande  misère  de  beaucoup  est  l'énorme  fortune 
de  quelques-uns.  Toutefois,  dans  les  départements  pauvres,  c'est-à- 
dire  peu  exploités,  comme  la  Corse,  comme  certaines  régions  des 
Alpes  et  de  l'Auvergne,  s'il  n'y  a  pas  de  grandes  fortunes,  il  n'y  a 
pas  non  plus  de  trop  grande  pauvreté,  car,  en  général,  la  propriété 
terrienne  y  est  fort  morcelée  et  suffit  communément  à  entretenir 
ceux  çni  la  détiennent.  L'ouvrier  des  pays  industriels  n*a  que  ses 
bras;  le  paysan  des  régions  agricoles  a  tout  au  moins  un  champ  qui 
l'occupe  et  le  nourrit  :  la  terre  ne  se  met  pas  en  grève.  Voilà  pour- 
quoi, en  dehors  même  du  petit  nombre  des  bureaux  de  bienfaisance 
(cf.  Album  de  statistique  graphique^  1882,  carte  n*  H),  ces  dépar- 
tements du  Centre  ont  un  chiffre  peu  élevé  d'indigents;  voilà  pour- 
quoi aussi  le  chiffre  de  la  criminalité — surtout  contre  la  propriété  (cf. 
De  la  Justice  criminelle  en  France  de  1826  à  1880.  Imp.  nat.  1882, 
pi.  2)  —  est  très  élevé  dans  les  régions  où  il  y  a  beaucoup  d'indi- 
gents secourus  et  oix  la  civilisation  technique  ou  industrielle  est  très 
développée.  Les  étrangers  contribuent  d'autant  plus  à  aggraver  cette 
situation  qu'ils  font  une  plus  rude  concurrence,  sur  le  même  terraîUy 
à  nos  nationaux.  Le  grand  nombre  des  naissances  illégitimes  prouve 
d'autre  part  l'existence  de  certains  troubles  sociaux.  IVabord  Faffai- 
blissement  de  la  nuptialité,  car  les  immigrés  se  marient  peu,  réser- 
vant les  épargnes  qu'ils  peuvent  faire  à  une  union  contractée  dans 
leur  pays  d'origine,  et  favorisent  conséquemment  le  développement 
de  la  prostitution,  à  laquelle  les  milieux  Industriels  sont  déjà  si 
propices  ;  de  Tinfécondité,  de  la  mortinatalîté,  etc.  ;  en  second  lieu 
la  diminution  de  la  durée  de    la  vie  qu'affectent  non  seulement 
l'alcoolisme,  le  tabagisme,  etc.,  mais  encore  le  célibat;  tous  les 
dénnographes  savent,  en  effet,  que  les  chances  de  survie  sont  plus 
faibles  pour  les  célibataires  que  pour  les  gens  mariés.  Pour  achever 
<fe  mettre  en  évidence  les  influences  sociales  des  immigrations,  nous 
aurions  voulu  dresser  le  tableau,  par  départements,  des  cas  d'insou- 
mission et  de  désertions  militaires.  Malheureusement  il  nous  a  été 
impossible,  même  en  consultant  les  «  Comptes  généraux  de  la  justice 
xnîCtaire  »,  de  réunir  les  documents  suffisants.  Cependant,  de  notre 
enquête  personnelle,  il  semble  résulter  que  le  chiffre  de  cette  cri- 
mînaUté  est  de  1/7  à  1/9  plus  élevé  dans  les  14%  15%  17%  et 


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416  LES  ÉTRANGERS  EN  FRANCE 

18*  régions  que  dans  les  9%  10%  H*  et  12*.  Mais  ce  ne  sont  là  que 
des  données  très  approximatives. 

En  commençant  cette  étude  sommaire  sur  les  «  Étrangers  en 
France  »,  nous  avons  dit  que  l'homogénéité  des  parties  de  l'orga- 
nisme social  est  une  condition  indispensable  à  son  bon  fonctionne- 
ment, à  sa  santé,  à  sa  durée,  car  l'hétérogénéité  amène  l'antago- 
nisme des  groupes  et  des  individus,  au  point  de  vue  des  besoins» 
des  intérêts  et  des  tendances,  la  rupture  de  l'association  et  finale- 
ment son  absorption  partielle  ou  totale  par  un  organisme  plus 
homogène,  en  vertu  de  cette  formule  que  «  c'est  rendre  senîce  à 
un  pays  que  de  l'asservir  quand  la  lutte  sociale  y  est  devenue  trop 
violente  ».  Partout  où  elles  se  produisent,  les  pénétrations  étran- 
gères amènent  l'hétérogénéité,  nécessairement.  Les  ouvriers  belges, 
allemands  ou  ^italiens  qui  viennent  chez  nous  gagner  leur  vie  ne 
peuvent  arriver  à  leur  but  qu'en  abaissant  le  prix  de  leur  main- 
d'œuvre  au-dessous  de  celui  de  la  main-d'œuvre  des  ouvriers  fran- 
çais, prix  d'ailleurs  déterminé  non  seulement  par  le  rapport  entre 
l'offre  et  la  demancte,  mais  encore  par  les  exigences  de  l'existence 
individuelle.  S'ils  trouvent  de  l'ouvrage,  c'est  donc  au  détriment  de 
nos  nationaux,  qui  sont  obligés  de  supporter  le  chômage  et  la 
misère  :  de  là,  antagonisme  des  intérêts  et  des  besoins.  En  outre 
ces  ouvriers  immigrés  sont  le  produit  d'une  évolution  historique 
et  ethnique  différente  de  la  nôtre;  ils  apportent  des  idées  et  des 
préjugés  héréditaires,  auxquels  ils  ne  peuvent  jamais  complëlement 
échapper,  une  moralité,  des  principes  sociaux  souvent  incompatibles 
avec  ceux  que  l'éducation  nous  a  données.  Quoi  qu'on  en  ait  dit, 
l'entente  des  «  prolétariats  »  est  une  utopie,  parce  que  des  conditions 
spéciales  à  chacun  d'eux  les  ont  diversement  constitués  :  de  là 
antagonisme  des  tendances. 

Les   avantages  économiques  que  les  pénétrations  étrangères 
peuvent  apporter,  ne  pallient  point  le  mal  qu'elles  font  aux  popa- 
lations  parmi  lesquelles  elles  se  produisent.  Gomme  le  disait  Vaubaa 
((  c'est  par  le  nombre  des  sujets  que  la  grandeur  des  rois  se  mesure  » , 
et  toutes  causes  qui  tendent  à  restreindre  ce  nombre  et  à  en  affai- 
blir la  vitalité  doivent  être  vivement  combattues.  Indubitablement 
la  présence  des  étrangers  est  une  de  ces  causes,  puisqu'elle  aug- 
naente  la  misère,  diminue  la  nuptialité,  la  natalité,  la  durée  de  la 
vie,  favorise  le  développement  de  la  criminalité,  de  la  prostitution 
et  de  beaucoup  d'autres  maladies  sociales.  Comment  donc  TÈtat 
n'aurait-il  pas  le  devoir  de  s'opposer  à  leur  envahissement,  ou  tout 
au  moins  de  chercher  à  compenser,  par  une  redevance,  le  tort  qu  il 
cause  à  l'unité  et  à  la  vitalité  de  l'organisme  social? 

J.  Laumoihier. 


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PRÉDICATEURS 

ET   APOLOGISTES   CONTEMPORAINS 


I 

Le  âix-neaviëme  siôcle  français  a  beau  s'achever  parmi  de  mornes 
tristesses  et  les  signes  d'une  décadence  qu'aucuns  jugent  irrémé- 
diable; il  n'en  a  pas  moins  mérité  cet  éloge  de  M.  Nisard  :  ce  Si 
Ton  inventait,  pour  le  dix-septième  siècle,  un  titre  supérieur  à  celui 
de  grand,  je  dirais  que  les  soixante  premières  années  du  dix-neu- 
vième siècle  sont  plus  de  la  moitié  d'un  grand  siècle.  »  L'éloquence 
de  la  chaire,  qui  a  fourni  au  dix-septième  siècle  l'un  des  principaux 
titres  de  sa  gloire,  a  contribué  aussi  à  doter  le  nôtre  d'un  éclat  du- 
rable. Le  P.  Lacordaire  en  a  été  de  nos  jours  le  représentant  le 
plus  illustre,  et,  sans  méconnaître  des  différences  profondes  et  une 
indéniable  inégalité,  l'histoire,  qui  a  déjà  commencé  pour  lui, 
prononce  son  nom  après  le  nom  de  Bossuet.  M.  Renan  a  paru 
tdompher  du  «  romantisme  théologique  de  Lacordaire  et  de  Monta- 
lembert  i>,  et  s'égayer  des  «  pantalonnades  théologiques  qu'on 
faisait  applaudir  à  Notre-Dame  à  force  d'aplomb  et  d'éloquence  ». 
De  moindres  succès  eussent  provoqué,  ce  me  semble,  une  critique 
aïoins  amère  et  moins  vidente.  Il  est  aisé  de  dire,  il  est  même  aisé, 
hélas!  de  faire  croire  qu'  «  on  prouvait  »  à  Notre-Dame  «  la  divi* 
nité  de  Jésus-Christ  par  Mahomet  ou  par  la  bataille  de  Marengo  ». 
De  fait,  le  P.  Lacordûre  la  prouvait  par  des  arguments  d'un  tout 
autre  ordre,  et  la  Vie  de  Jésus  n'a  pas  entamé  cette  démonstration 
paissante.  Mais  d'ailleurs  sont  venues,  contre  le  grand  orateur,  des 
critiques  qui,  si  elles  étdent  méritées,  diminueraient  sa  gloire  et 
même  mettraient  quelque  peu  en  péril  sa  bonne  renommée.  N'a- 
t-OD  pas  reproché  au  P.  Lacordaire  de  n'avoir  eu  qu'une  théologie 
médiocre,  et,  chose  plus  grave,  d'avoir  inauguré  dans  la  chaire  ce 
naturalisme  qui  rabaisse  &  des  proportions  dérisoires  les  dogmes  et 
les  préceptes  chrétiens,  et  qui  remplace  par  l'émotion  purement 
hanudne  ce  pathétique  dont  les  maîtres  anciens  cherchaient  la 
source  dans  la  méditation  des  vérités  révélées,  dans  le  souvenir  de 
la  yie  et  de  la  mort  du  Sauveur? 


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418  PRËDIGATEURS  ET  APOLOGISTES  CONTEMPORAINS 

Sans  doute,  Lacordaîre  n'est  pas  théologien  à  la  façon  de  tels  de 
ses  devanciers  ou  de  ses  successeurs.  Il  ne  cite  pas  les  Pères  comme 
les  cite,  par  exemple,  Bossuet,  qui  dérobait  à  Tertutlien  sa  flamme, 
à  saint  Augustin  ses  élans  et  ses  vues  ingénieuses  ou  profondes. 
Saint  Thomas  lui-même  est  rarement  nommé  par  l'orateur  qui  a 
tant  contribué  à  rouvrir  parmi  nous  la  lignée  de  ses  disciples. 
Enfin,  d'ordinaire,  cet  esprit  auquel  ne  répugnaient  pourtant  ni  les 
hardiesses,  ni  même  les  subtilités  de  la  métaphysique,  écarte  les 
questions  controversées  ou  insolubles,  et  les  réponses  plus  ou  moins 
plausibles  qu'on  a  essayé  d'y  faire.  Je  noterai  cependant  l'explica- 
tion qu'il  propose,  dans  la  soixante-treizième  conférence  de  Paris, 
du  mode  de  la  présence  réelle,  et,  dans  la  cinquantième  conférence, 
la  manière  toute  moliniste  dont  il  s'attache  à  concilier  la  prescience 
divine  avec  la  liberté  humaine.  Hais  si  Lacordaire  cite  pea  les  Pères 
et  saint  Thomas,  on  prétendra  malaiséHKol:  qu'il  les  ignore,  loi  à 
qui  ff  saint  Augustin  était  devenu  familier*  »,  et  qui  écrirait  à 
M^  Swetchine,  avec  une  aimable  candeur  :  «t  Je  lia  assidûment  les 
dogmes  tbèologiques  du  P.  Petau,  ouvrage  très  estimé,  qui  réamne 
toute  la  théologie  de^  Pères  de  l'Église...  J'y  trouve  des  choses 
précieuses  et  surtout  la  preuve  que  Dieu  m'a  donné  quelque  pers^ 
picaeité  tfaéologique,  car  il  m'arrive  souvent  de  tomber  sur  des 
points  de  vue  dont  j'avais  eu  antérieurement  l'instinct^...  »  N'est-ce 
rien  donc  que  d'avoir  été,  comme  il  le  dit  lui-même,  «  l'architecte 
du  christianisme  pour  une  génération ^  »,  et  de  l'avmr  été  sans  qne 
la  hardiesse  des  voûtes  et  l'étendue  des  proportions  aient  coûté  rien 
i  la  solidité  des  assises?  L'édifice  est  debout,  et  quiconque  y  pé- 
nètre avec  cette  attention  recueillie  qui  est  comme  un  premier 
hommage  que  noos  devons  aux  grandes  œuvres  y  respirera  l'at- 
mosphère de  la  plus  saine  doctrine,  y  contemplera  la  lumière  de  lu 
théologie  la  plus  haute  et  la  plus  sûre. 

L'accusation  de  naturalisme  se  soutient  moins  encore.  Oui,  dans 
Tàme  de  Lacordaire,  sous  la  garde  vigilante  d'une  pensée  tou^urs 
virginale,  les  sentiments  humains  avaient  conservé  toute  leur 
énergie,  toute  l«ir  délicatesse  et  toute  leur  fraîcheur.  De  là,  ces 
(«jaillissements  de  sensibilité^,  »  qui  le  trahissent  même  quand  il 
oublie  de  se  nommer,  et  qui  humectent,  si  je  l'ose  dire,  telle  page 
qu'il  avait  écrite  poor  Sahite-Beuve,  alors  son  ami.  «  ...  Laplvpart 
des  séminaristes  faisaient  eux-mêmes  leur  chambre  »,  dit  le  héros 
de  Volupté,  Amaury,  entré  au  séminaire  dlssy.  «  Je  la  faisais  hmmi- 

*  Vie  du  P.  Lacordaire,  par  M.  FoiBset,  t.  !«'',  chap.  vu. 
2  Lettre  du  l\  octobre  1836. 

'  Soixante-treizième  conférence  de  Paris. 

*  Le  P.  Lacordaire  orateur.  {Causeries  du  imdi,  31  décembre  fW9). 


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PBftDiailURS  ET  APOLOGISTES  009TIlP0ftAIlfS  419 

même;  f  y  gagnais  de  concevoir  mieux  la  vie  da  pauvre,  et  reporté 
en  idée  à  tant  de  cbétives  existences,  à  tant  de  mains  laborieuses 
s'agitant  en  ce  moment,  comme  les  miennes,  dans  les  galetas  misé- 
rables des  cités,  je  me  prenais  de  pitié  pour  la  grande  famille  des 
Izommes,  et  je  pleurais.  »  Ces  accents  profondément  humains  qui 
nous  attendrissent,  longtanps  avant  Lacordaire,  saint  Augustin,  lui 
aussi,  nous  les  avait  fait  entendre.  «  J'ai  donc  reçu  les  consolations 
du  lait  humain  »,  écrivait  le  fils  de  Monique,  «  et  voilà  que  dès 
longtemps  mon  enfance  est  morte,  et  je  suis  vivant  ^  )).  Mais  ni 
chez  saint  Augustin  ni  chez  le  P.  Lacordaire  Fémotion  ne  demeure 
parement  humaine;  du  souvenir  des  joies  ou  des  affections  terres- 
tres^  du  spectacle  des  beautés  qui  passent,  un  coup  d'aile  les 
emporte  l'on  et  l'autre  dans  la  région  de  h  beauté,  de  l'amour,  du 
boôhear  qui  ne  passent  pas.  Tous  deux  ont  aimé  le  Christ  avec 
cette  ardeur  serine,  avec  cette  calme  et  puissante  ivresse  qui  exalte 
le  oœor  sans  troubler  la  raison,  et  qui  atteste  à  l'âme  la  présence 
de  Dieu.  Pour  parler  seulement  de  Lacordaire,  que  la  chaire  fran- 
çaise s'inspire  de  ces  pages  sans  nombre  où  brûle  un  surnaturel 
amour,  et  quels  que  soient  d'ailleurs  les  écarts  où  un  goût  trop  peu 
sévère  pourra  Tentratuer,  elle  échappera  à  tout  péril  de  naturalisme. 
A  côté  ou  à  la  suite  du  P.  Lacordaire,  d'autres  orateurs,  dans  la 
chaire  contemporaine,  ont  honoré  l'éloquence  religieuse.  Le  P.  de 
Bavignan  ne  vit  pas  dans  ces  conférences  sans  souffle  et  sans  cou- 
leur que,  au  dire  de  son  biographe,  il  avait  rédigées  avec  un  invin- 
cible  dégoût.  Mais  ceux  qui  ont  vu  cette  ascétique  figure  et  ce  grand 
âgne  de  croix  qui  déjà  était  à  lui  seul  une  prédication,  ceux  qui  ont 
entendu  cette  parole  si  grave  et  si  persuasive,  peuvent  assigner  sa 
juste  place  au  frère  d'armes  de  Lacordaire,  à  l'inaugurateur  des 
retraites  pascales  de  Notre-Dame. 

L'évêque  d'Orléans  lui-même  ^t-il  tout  entier  dans  ces  quelques 
discours  qu'il  a  publiés,  dans  ces  notes  où  des  mains  pieuses  ont 
essayé  de  fixer  son  enseignement?  Est-ce  là  tout  le  résumé  d'un 
apostolat  de  cinquante  ans?  Y  retrouvons-nous  bien  l'orateur  qui 
peot-ètre  empruntait  trop  son  expression  à  ses  réminiscences  clas- 
siques, mais  qui  tirait  de  lui  seul  des  traits  d'une  observation  péné- 
trante et  d'une  émouvante  éloquence?  Mais  où  sont  aussi  ces  ser- 
BMms  dans  lesquels  s'épanchait,  comme  un  flot  pur  qui  monte  sans 
cesse,  Tàme  de  Fénelon?  De  tant  de  discours  qui,  j'en  suis  sur,  ne 
se  répétaient  jamais,  rien  n'est  resté  :  le  sermon  sur  T  Epiphanie,  le 
discours  pour  le  sacre  de  l'électeur  de  Cologne,  quelques  panégyri- 
ques, voilà  toute  l'œuvre  oratoire  de  Farchevêque  de  Cambrai. 

*  Confessions  1.  !•',  ch,  vi. 


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420  PRËDIGATEDRS  ET  APOLOGISTES  G0I9TEMP0RÀ1XS 

Avons-Dous  même  tout  Bossuet,  je  ne  dis  pas  seulement  le  Bossnet 
de  Metz,  de  Saint-Thomas  du  Louvre,  de  la  Place-Royale,  j'ajoute  le 
Bossuet  en  cheveux  blancs  qui,  dans  sa  cathédrale,  distribuait  à  son 
troupeau  la  parole  de  vie?  Après  une  méditation  profonde,  les  deux 
grands  évoques  s'entretenaient  avec  des  auditoires  que  les  soucis 
littéraires  n'avaient  pas  rassemblés  :  toujours  présents  à  l'éternelle 
pensée  de  Dieu,  leurs  discours  n'ont  laissé  ici-bas  qu'un  souvenir 
qui  n'a  point  tardé  à  s'effacer. 

Dans  une  de  ses  lettres  à  M""*  Swetchine,   Lacordaire,  hôte 
naguère  des  Augustins  de  Genazzano,  peint  «  les  novices  qui  pré* 
sentent  sur  leurs  fronts  tout  le  charme  de  la  jeunesse,  embelli 
par  le  sacrifice  qu'ils  en  font  à  Dieu  ^  ».  Ce  charme  de  la  jeunesse, 
si  prompt  à  fuir,  l'abbé  Perreyve  l'a  possédé  à  un  degré  rare; 
peut-être  l'eùt-il  conservé  jusque  dans  les  aridités  de  l'âge  mûr; 
ses  œuvres  le  garderont  toujours.  On  se  méprendrait  cependant  à 
ne  voir  dans  ces  œuvres  qu'une  grâce  printanière  :  la  flamme 
échauffe  ces  panégyriques,  ces  sermons,  cette  Station  à  la  Sor- 
bonne^  dont  telle  assertion  appellerait  des  réserves  théologiques, 
mais  où  l'inspiration  est  si  pure,  et  qui,  d'un  soufile  continu,  emporte 
l'âme  vers  des  cimes  radieuses.   «  Je  sens  »,  écrivait  un  jour 
H.  Perreyve,  '(  que  j'os^ai  bientôt  me  livrer  aux  élans  et  aux  vols 
hardis  de  la  parole  *.  »  Il  s'y  est  livré,  en  effet,  sans  perdre  jamais 
cette  cafme  possession  de  soi-même,  indispensable  â  quiconque 
veut  gouverner  son  langage,  sa  vie,  ou  la  vie  d'autrui;  et  il  ne  s'y 
est  livré  que  pour  accomplir  l'ordre  du  Sauveur  :  duc  in  allum  ^. 
Cette  flamme  que  nous  montrions  tout  à  l'heure  s'était  allumée 
au  foyer  du  zèle  sacerdotal.  Quant  â  la  forme  des  discours  de  l'abbé 
Perreyve,   elle  a  été  appréciée  jadis,  avec  une  exquise  justesse, 
par  l'anonyme  auquel  nous  devons  Quelques  mots  sur  une  mission 
inachevée^.  Merveilleusement  doué  pour  garder  toute  vive  l'im- 
pression des  maîtres  qu'il  venait  de  lire  ou  d'entendre,  —  certaines 
pages  m'ont  fait  supposer  qu'il  les  avait  écrites  après  la  lecture 
d'une  Élévation  de  Bossuet,  ou  d'une  Méditation  chrétienne  de 
Malebranche,  —  Henri  Perreyve  avait  rencontré  de  bonne  heure 
deux  hommes  qui  l'aimèrent,  l'un  comme  un  ami,  l'autre  comme  un 
enfant,  et  dont  il  fut  le  disciple  intelligent  et  original.  Du  P.  Lacer- 
daire,  il  apprit  l'art  de  dire  toutes  choses,  même  les  plus  humbles» 
avec  élégance;  il  tint  du  P.  Gratry,  ou  plutôt,  peut-être,  il  eut  de 
commun  avec  lui  cette  sincérité  souveraine  qui,  dans  l'expression 

f  Rome,  8  septembre  1836. 

2  Au  R.  P.  Adolphe  Perraud,  Soroze,  22  novembre  1857. 

*  Luc,  V,  4. 

♦  Le  ContemporatP,  octobre  1867. 


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PRÉDICATEURS  ET  APOLOGISTES  CONTEMPORAIKS  421 

de  la  pensée,  ne  recherche  que  la  pensée  même,  et  qui  la  rend 
d'autant  mieux  qu'elle  a  négligé  tout  le  reste.  H.  Perreyve  lui  fut 
encore  redevable  d'autre  chose.  Que  de  fois,  dans  ses  œuvres  phi- 
losophiques et  dans  ses  homélies,  le  P.  Gratry  a  excellé  à  mettre  en 
sailUe  les  textes  évangéliques,  et  à  en  tirer  des  sens  jusqu'alors 
peu  remarqués;  à  faire  étinceler  ces  diamants  divins  de  feux 
longtemps  inaperçus!  Par  cet  endroit  aussi,  dans  cette  manière 
ingénieuse  et  candide  d'expliquer  l'Écriture,  laquelle  respecte 
d'ailleurs  toutes  les  interprétations  consacrées,  l'abbé  Perreyve  était 
bien  Télève  du  P.  Gratry  ;  et  je  n'en  veux  d'autre  preuve  que 
l'application  heureuse  et  inattendue  qu'il  fait  d'un  texte  de  saint 
Pierre  ^  dans  le  Discours  prononcé  au  service  funèbre  du  vicomte 
Berman  de  Jouffroy. 

On  se  figure  difficilement  Malebranche  en  chaire,  bien  qu'il  lût 
pris  part  aux  missions  données  par  l'Oratoire,  en  1686,  aux  protes- 
tants de  Dieppe.  La  beauté  d'ordinaire  paisible  de  son  style  ne 
décèle  pas  l'orateur;  même  quand  Malebranche  parait  s'entretenir 
avec  les  Ariste  et  les  Eraste  de  ses  Dialogues^  c'est  avec  lui  seul 
qu'il  s'entretient  On  n'en  dira  pas  autant  du  P.  Gratry  ;  et  ceux  qui 
ne  Vont  jamais  entendu  devineront  sans  peine,  à  la  lecture  de  ses 
œuvres,  tout  ce  que  sa  parole  avait  de  chaleur  et  de  communicative 
tendresse.  Ni  sa  voix  ni  son  talent  ne  se  fussent  accommodés  de  la 
chaire  de  Notre-Dame  ;  mais,  dans  une  plus  étroite  enceinte,  en  pré- 
sence d'un  auditoire  qui  semblait  l'enhardir  aux  libres  abandons 
d'une  conversation  exquise,  le  P.  Gratry  était  vraiment  un  mattre, 
et  un  mattre  dont  roriginalité  même  eût  découragé  toute  gauche 
imitauon.  a  Vis-à-vis  de  lui  »,  a  écrit  l'un  de  ses  disciples  d'autre- 
fois, «  il  n'y  avait  point  à  se  mettre  en  garde  contre  les  artiGces  de 
la  rhétorique;  il  les  ignorait  ou  les  dédaignait,  et,  précisément  à 
cause  de  cela,  il  atteignait  très  sûrement  ce  fond  des  cœurs  où  sa 
parole  laissait  après  elle  je  ne  sais  quel  inexprimable  malaise  mêlé 
aux  plus  fortes  émotions,  un  profond  dégoût  de  tout  ce  que  la  vie 
présente  a  de  vulgaire  et  d'incomplet,  avec  le  besoin  de  contempler 
de  plus  près  et  de  posséder  plus  intimement  Celui  qui  est  à  la  fois 
la  souveraine  vérité,  la  beauté  idéale  et  le  souverain  bien*.  » 

Ces  quelques  lignes  de  l'évèque  d'Âutun  font  bien  ressortir  le 
caractère  surnaturel  de  la  prédication  du  P.  Gratry.  Le  Sursum 
corda  que  l'éloquent  Oratorien  excellait  à  redire  sous  les  formes  les 
plus  variées  et  les  plus  persuasives,  c'était  bien  le  Sursum  quotidien 
de  la  liturgie,  celui  qui  appelle  l'âme  à  des  hauteurs  où,  seules,  la 

«  U  Petr.  I,  15. 

^  Le  P.  Gratry,  ses  derniers  jours,  son  testament  spiritvel,  par  le  P.  Adolphe 
Perraud  (1872). 


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422  PRÉDICÀTEORS  ET  APOLOGISTES  CONTEMPORAINS 

raison  et  la  nature  ne  la  conduiraient  pas.  La  flamme  qui  échauf- 
fait ses  discours,  c'était  la  flamme  de  Tapostolat.  Souvent,  dans 
cette  chapelle  de  la  rue  du  Regard,  dont  les  ruines  mêmes  ont 
disparu,  le  P.  Gratry  a  répété  à  ses  auditeurs  ravis  le  texte  de  saint 
Jean  Chrysostome  :  «  Ce  n'est  pas  de  vous  seulement,  c'est  du 
monde  entier  que  vous  aurez  à  rendre  compte  ^  Ne  dites  donc  plus  : 
Je  veux  me  sauver;  dites  :  Je  veux  sauver  le  monde.  »  Et,  avec  le 
P.  Lacordaire,  il  eût  pu  ajouter  :  «  C'est  là  le  seul  horizom  digne 
d'un  chrétien,  parce  que  c'est  l'horizon  de  la  charité  ^...  » 

Je  n'ai  nommé  que  des  morts;  et  encore,  il  en  est  d'illustres 
que  j'ai  passés  sous  silence.  Me  hasarderai-je  à  nommer  des  vi- 
vants? C'est  ce  qu'a  fait  le  R.  P.  Fontaine,  de  la  Compagnie  de 
Jésus,  dans  un  livre  dont  ces  pages  se  sont  parfois  inspirées  :  La 
Chaire  et  f  Apologétique  au  dix-neuvième  siècle  ^.  Il  est  vrai  que, 
parmi  les  orateurs  vivants,  le  P.  Fontaine  a  nommé  seulement 
ceux  qu'il  voulait  louer  :  le  P,  Félix,  dont  «  la  prédication  n'a  été 
qu'une  haute  et  ferme  application  des  principes  chrétiens  à  la 
société  moderne  »  ;  le  P.  Monsabré,  qui  «  se  sert  avec  une  rare 
habileté  de  la  méthode  déductîve  »  ou  traditionnelle,  celle  qui 
expose  d'abord  le  dogme  et  en  tire  toutes  ses  conséquences,  tandis 
que  la  méthode  inquisitive,  si  chère  à  Lacordaire,  prend  l'audi- 
teur tel  qu'il  est,  ignorant  ou  sceptique,  et  s'efforce  de  le  mener 
à  la  découverte  de  la  vérité  *.  Quant  à  d'autres  prédicateurs  don 
le  P.  Fontaine  trace  de  piquants  portraits,  quant  à  ceux  gui  dissi- 
mulent ou  affaiblissent  la  vérité  par  de  vains  égards  pour  les  âmes, 
que  la  vérité  seule  peut  sauver,  ou  qui  portent  dans  la  chaire  de 
discutables  thèses  d'économie  sociale,  des  amplifications  historiques 
où  l'on  a  groupé  les  faits  avec  l'art  que  certains  ministres  mettent  à 
grouper  les  chiffres  d^un  budget,  les  noms  propres,  faut-il  le  dire? 
manquent  dans  le  livre  du  savant  et  spirituel  Jésuite,  et  c'était  tout 
à  la  fois  charité  et  justice.  Les  portraits  d'ailleurs  ne  sont  point  la 
partie  capitale  de  cet  ouvrage  :  ils  n'y  figurent  que  pour  tenir  l'at- 
tention en  éveil,  et  faire  mieux  saisir  et  mieux  goûter  les  idées  de 
l'auteur  sur  la  prédication.  Admirateur  des  anciennes  grandeurs  et 
des  gloires  plus  récentes  de  la  chaire  française,  le  P.  Fontaine 

^  In  Matlh,  Hom,  XV,  6. 

3  Première  lettre  sur  la  vie  chrétienne. 

3  Paris,  Letouzey  et  Aaé. 

♦  Dussé-je  sortir  quelque  peu  de  la  réserve  où  le  P.  Fontaine  s'est  complu, 
je  nommerai  le  prêtre  qui,  par  sa  courageuse  initiative  et  sa  parole  éloqueate, 
a  créé  les  conférences  populaires  de  Saint-Ambroise,  M.  Tabbé  Charles 
Perraud.  Certaines  familles  —  les  Malou,  les  Deschamps,  les  Perraud,  — 
ne  font-elles  pas  penser  au  glaive  à  double  tranchant  de  l'Apocalypse? 


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FfiéDIGÂTEmiS  ET  APOLOGISTES  CONTKMPORAUrS  423 

Teàouie  pour  elle  le  déclin  et,  ce  qui  est  pire,  la  stérilité.  Il  a 
remarqué,  chez  bon  nombre  de  catholiques,  une  ignorance  qui 
Tafflige  et  Teffraye.  «  Les  vérités  dogmatiques  ne  sont  pas  assez 
nettes,  assez  précises  dans  l'esprit  de  ces  excellents  chrétiens.  Ils  ne 
savent  trop  où  ces  vérités  finissent,  et  ne  voient  pas  bien  les  fron- 
tières qni  séparent  le  domaine  des  certitudes  révélées  des  régions 
inférieures  où  s'agitent  paribis,  au  milieu  d'ombres  plus  ou  moins 
transparentes,  les  intérêts  humains.  A  ces  hommes,  il  faudrait 
une  science  religieuse  plus  sûre,  plus  étendue  et  plus  approfondie  f>. 
Cette  science,  c'est  de  l'enseignement  de  la  chaire  qu'ils  ont  le  droit 
de  l'attendre;  mais  comm«}t  les  prédicateurs  parviendront-ils  à  la 
donner?  S'attachent-ils  tous  à  creuser,  par  une  méditation  avivée, 
aux  sources  traditionnelles,  les  sujets  qu'ils  se  proposent  de  déve- 
lopper? Ne  morcellent-ils  pas  trop  leur  enseignement,  là  même  où  il 
leur  serait  aisé  de  présenter  aux  fidèles,  dans  une  série  d'instruc- 
tions, l'ensemble  de  la  doctrine,  cette  vaste  et  lumineuse  synthèse 
dont  toutes  les  parties  se  coordonnent  si  harmonieusement,  et  qui, 
à  elle  seule,  est  un  motif  de  crédibilité?  Le  P.  Fontaine  les  renvoie, 
il  nous  renvoie,  nous  tous  cpii  avons  l'honneur  de  monter  dans  la 
chaire,  au  catéchisme  du  concile  de  Trente,,  qui  trace,  aux  curés 
d'abord,  et  aussi  à  tous  les  prédicateurs,  un  plan  complet  d'instruc- 
tions, et  qui  leur  fournit,  avec  la  théologie  la  plus  sûre,  de  beaux 
textes  scripturaires  ou  patriotiques  à  commenter. 

Outre  les  Pères,  n'avons-nous  pas  aussi  pour  maîtres  les  grands 
orateurs  chrétiens  du  dix-septième  siècle?  Sans  doute,  nous  sommes 
bien  loin  de  cet  âge.  Le  cérémonial  qui  régissait  alors  la  société 
française  a  été  emporté  dans  un  tourbillon,  et  ce  tourbillon  a  em- 
porté aussi  les  formes  solennelles  dans  lesquelles  Bourdaloue  enfer- 
mait ses  sermons.  Racine  ses  tragédies.  Le  Nôtre  ses  jardins.  Je  ne 
prétends  pas  que  Bourdaloue,  Racine  et  Le  Nôtre  eussent  tort  :  que 
de  fois  je  me  suis  plu  dans  les  majestueuses  allées  de  Versailles  et 
dans  des  parcs  plus  modestes,  où  se  retrouvaient  Tinspiration  sereine 
et  les  grands  souvenirs  du  dix-septième  siècle!  Mais  enfin,  dans  la 
chaire  et  ailleurs,  de  plus  libres  allures  ont  remplacé  les  graves 
comportements  du  siècle  de  Louis  XIV.  De  plus,  nos  contemporains 
souffrent  parfois  d'angoisses  que  ce  siècle,  pris  dans  son  ensemble, 
paraît  avoir  ignorées  ;  ils  posent  des  questions  qui  ne  se  produi- 
«ûent  alors  qu'à  mi-voix,  dans  quelques  cercles,  et  qui  n'affectaient 
pas  la  forme  scientifique  qu'on  prétend  aujourd'hui  leur  donner. 
Tout  cela  est  vrai,  mais  ce  qui  est  vrai  aussi,  ce  qui  l'est  même 
davantage,  c'est  que  l'âme  demeure  toujours  la  même,  avec  ses 
éternels  besoins,  et  que  le  christianisme  demeure  le  fonds  inépui- 
Bable  qui,  à  toutes  les  époques,  a  de  quoi  satisfaire  ces  besoins.  Le 


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m  PRÉDICATEURS  ET  APOLOGISTES  CONTEMPORAINS 

P.  Fontaine  s'est  demandé  quel  serait  aujourd'hui  renseignement  de 
Bourdaloue,  et  n'a  pas  été  en  peine  de  nous  le  dire.  «  Avec  sa  vi- 
goureuse dialectique,  il  exposerait  les  règles  de  la  morale  chrétienne, 
en  poursuivrait  l'application  à  tous  les  détails  de  la  vie  publique  et 
sociale  comme  de  la  vie  privée  et  domestique.  N'ayez  crainte,  son 
enseignement  demeurerait  exclusivement  chrétien.  Il  répudierait  les 
formes  prétentieuses,  les  vagues  généralisations  historiques  et  socio- 
logiques. Tout  y  serait  clair,  précis,  indiscutable,  fortement  appuyé 
sur  les  principes.  Pas  uqe  obligation  ne  serait  imposée  sans  <iae 
les  motifs  de  la  pratiquer  n'apparussent  aussitôt.  » 

Ce  que  ferait  certainement  Bourdaloue,  tous  les  prédicateurs  de 
notre  temps  sont  tenus  à  le  faire,  et  ne  le  feraient  pas  en  vain.  La 
vérité  garde  sa  surnaturelle  efficacité;  elle  entretient  avec  les 
âmes  des  intelligences  qm  souvent,  par  de  mystérieux  sentiers, 
l'introduisent  au  cœur  même  de  la  place.  Une  exposition  ordonnée, 
précise,  lumineuse,  du  dogme  et  de  la  morale,  dissiperait  ces 
ignorances  et  ces  incertitudes  qui  paralysent  un  si  grand  nombre 
de  nos  contemporains.  Elle  arrêterait  ou  étoulTerait,  dans  plus  d'un 
esprit  sincère,  le  doute  et  l'objection,  et  serait  ainsi  une  sûre 
auxiliaire  de  l'apologétique. 

II 

Les  grands  orateurs  du  dix-septième  siècle  ont  fait  à  l'apolo- 
gétique une  place  dans  leurs  discours.  L'apologétique  a  inspire 
une  page  fameuse  de  l'oraison  funèbre  d'Anne  de  Gonzague  : 
<«  Qu'ont-ils  vu  ces  rares  génies?  qu'ont-ils  vu  de  plus  que  les 
autres?.. .,  »  le  sermon  de  Bossuet  sur  la  Vérité  de  la  reliffion^  ceux 
de  Massillon  sur  la  Divinité  de  Jésus-Christ^  sur  la  Vérité  de  ta 
religion^  sur  la  Vérité  d'un  avenir.  Eux  aussi  avaient  entendu  ce 
«  bmit  sourd  d'impiété  »  qui  frappait  les  oreilles  de  Fénelon  *;  et, 
laissant  quelquefois  cette  exposition  dogmatique,  cette  observation 
morale  où  ils  étaient  maîtres,  ils  s'attachaient  à  justifier  nos 
croyances  devant  une  incrédulité  qui,  pour  sortir  de  l'ombre  où  elle 
amassait  des  tempêtes,  n'attendait  que  la  fin  du  règne  de  Louis  XIV. 
La  place  que  l'apologétique  occupait  déjà  dans  la  chaire  du  dix- 
septième  siècle  a  pris,  dans  la  chaire  contemporaine,  les  plus 
vastes  comme  les  plus  légitimes  proportions.  L'œuvre  oratoire  de 
Lacordaire  n'est-elle  pas  surtout  une  œuvre  apologétique?  De  même, 
en  partie  du  moins,  celle  du  P.  Monsabré;  de  même,  ces  conférences 
du  P.  Lescœur  sur  Jésus-Christ  ^  qui  mettent  l'âme  sincère  en 
présence  de  l'Evangile,  et  l'amènent  à  achever  par  un  acte  de  foi 

<  Srnnon  pour  la  féU  de  P Epiphanie,  second  point, 
•  Paris,  Sauton. 


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PaEDICATEDim  ET  APOLOGISTES  CONTEMPORAINS  425 

-et  d'amour  la  lecture  qu  elle  avait  commencée  avec  une  attention 
respectueuse  et  recueillie.  J'en  dirai  autant  de  ces  autres  confé- 
rences :  la  Foi  catholique  et  la  réforme  sociale^  où  le  P.  Lescœur, 
—  c'est  lui-même  qui  parle,  —  a  voulu  tirer  les  conséquences  qui 
se  dégagent  naturellement  des  faits  décrits  par  M.  Le  Play,  et  dont 
la  conclusion  peut  se  formuler  ainsi  :  «  Le  salut  temporel  des 
peuples  ou  la  paix  sociale  a  pour  condition  absolue  le  retour  aux 
principes  révélés,  à  ceux  que  TEvangile  proclame  nécessaires  au 
salut  étemeP.  »  Cependant,  la  défense  de  la  vérité  ne  s'est  jamais 
emprisonnée  dans  la  chaire;  dès  les  premiers  jours,  la  plume  Ta 
portée  là  où  la  parole  n'aurait  pu  atteindre.  Ce  n'était  pas  un 
orateur,  c'était  un  écrivain,  cet  apologiste  si  cher  au  P.  Fontaine 
«t  à  Bossuet,  ce  Tertullien  qui,  parmi  tant  d'excès  de  doctrine  et 
d'intempérances  de  langage,  a  si  éloquemment  défendu  le  chris- 
tianisme, et  a  eu  ce  mérite,  signalé  par  Mgr  Gerbet,  de  le  concevoir 
surtout  comme  une  vie.  Dans  notre  siècle,  en  dehors  des  conférences 
et  des  sermons  qui  présentaient  aux  âmes  les  preuves  de  la  révélation 
et  de  l'Église,  d'importants  ouvrages  d'apologétique  se  sont  pro- 
duits. Depuis  près  de  cinquante  ans,  bien  des  âmes  ont  demandé 
aux  Études  philosophiques  de  M.  Auguste  Nicolas  la  connaissance 
du  christianisme.  Dieu  sait  toutes  les  conversions  que  ce  livre  a 
opérées.  A-t-il  vieilli?  L'auteur  peut-être  s'est  trop  hâté  de  chercher 
entre  les  faits  géologiques  et  le  récit  de  la  Genèse  un  accord  positif 
et  détaillé' dont  la  formule  ne  paraît  pas  encore  trouvée;  ailleurs,  il 
a  été  le  trop  fidèle  disciple  de  l'école  traditionaliste  qui,  vers  1840, 
paraissait  encore  si  florissante  et  si  sûre  de  sa  méthode.  Mais, 
considéré  dans  son  ensemble  et  dans  nombre  de  chapitres  essentiels, 
cet  ouvrage  mérite  de  durer.  Oii  M.  Auguste  Nicolas  excelle  surtout, 
c'est  dans  l'observation  psychologique  et  morale  ;  il  est  de  la  famille 
de  ces  moralistes  français  et  chrétiens  qui  ont  jeté  sur  Thomme  un 
regard  si  pénétrant,  et  quand,  pour  faire  sentir  les  secrètes  har- 
monies de  l'âme  et  du  christianisme,  il  cite  Pascal,  Bourdaloue, 
Malebranche,  ce  sont  bien  des  ancêtres  qu'il  invoque.  Que  la  faveur 
qui  jadis  avait  accueilli  son  livre  se  soit  un  peu  refroidie,  c'est 
possible,  mais  je  ne  m'en  effraye  pas.  «  Nous  traversons  »,  dit  le 
P.  Fontaine,  «  une  période  d'affolement  où  les  catholiques  eux- 
mêmes  montrent  parfois  bien  peu  de  sérieux.  Beaucoup  sont  trop 
légers  pour  goûter  les  Études  philosophiques  :  on  y  reviendra.  » 
Le  Christianisme  et  les  temps:  présents^  œuvre  de  M.  l'abbé 
Boagaud,  décèle  sa  date  en  plus  d'un  endroit.  L'exquise  sensibilité 
tjui  anime  tout  ce  livre  eût  quelquefois  gagné  à  se  contenir;  au 

*  La  Foi  catholique  et  la  réforme  sociaU,  Lettre  du  P.  Lescœur  à  M.  F. 
Le  Play. 


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426  PRÉDICATEURS  ET  APOLOGISTES  GONTEMPCEÀINS 

flot  qui  déborde,  je  préfère  celui  qui,  discrètement  caché  dans  ses 
rives,  entretient  tout  alentour  la  fraîcheur  et  la  vie.  Une  riche 
imagination  revêt  souvent  la  vérité  de  formes  brillantes;  ou  dé- 
couvre, pour  l'expliquer,  des  analogies  saisissantes  et  inattendues. 
Les  pensées  élevées»  les  vues  ingénieuses,  abondent  dans  cet  ou- 
vrage; pourquoi  en  rencontré-je  que  le  P.  Gratry,  qui  n'est  pas 
nommé,  aurait  eu  le  droit  de  revendiquer?  Inspirés  par  le  zèle  le 
plus  pur,  tout  plans  d*une  vive  et  consolante  lumière,  les  cinq  vo- 
lumes écrits  par  M.  Bougaud  constituent  une  exposition  doctrinale 
où  notre  génération  et,  je  l'espère,  d'autres  générations  encore 
apprendront  à  connaître  et  à  aimer  le  christianisnae. 

A  côté  de  ces  ouvrages,  on  peut  en  nommer  d'autres  :  /es 
Dogmes  catholiques^  de  Mgr  Laforèt;  V Apologie  du  christia- 
nisme^ du  docteur  Hettinger.  Aucun  d'eux  ne  dispense  les  apoio- 
^stes  de  poursuivre  leur  oôuvre,  car  cette  œuvre  ne  sera  jamais 
achevée.  Elle  réclame  sans  cesse  de  nouveaux  efforts,  elle  com- 
porte des  développeoaents  nouveaux.  «  L'apologétique  chrétienne  », 
écrivait  naguère  un  maître  qui  joint  l'exemple  au  conseil,  (c  est  une 
science  immuable  et  progressive  à  la  fois.  Elle  est  immuable,  puis- 
qu'elle défend  un  dogme  révélé  qui  ne  peut  pas  plus  changer  que 
la  parole  divine  ne  peut  admettre  d'erreur  en  elle;  elle  est  im- 
muable encore,  puisqu'elle  doit  exposer  constamment  les  mêmes 
preuves  fondamentales,  et  qu'elle  s'appuie  à  la  fois  sur  l'histoire 
passée  du  christianisme  et  sur  le  cœur  humain  qui  ne  change  pas. 
Mais  elle  est  aussi  nécessairement  progressive,  puisqu'elle  doit 
répondre  aux  objections  tirées  d'une  science  profane  de  phis  eu 
plus  étendue,  et  que  les  preuves  elles-mêmes  doivent  être  mo- 
difiées en  raison  des  progrès  de  la  science  et  de  Thistoire,  et  aussi 
en  raison  de  l'état  générai  des  esprits  qui  les  rend  plus  accessibles 
à  certains  ordres  d'arguments,  tandis  que  d'autres  cessent  de  les 
émouvoir  et  de  les  convaincre*.  » 

Ces  règles  d'une  apologétique  qui  doit  s'efforcer  de  concilier  le 
respect  de  la  tradition  et  le  souci  du  progrès,  le  P.  Fontaine  les  a 
tracées  dans  la  seconde  partie  de  son  ouvrage.  11  distingue  d'abord 
deux  apologétiques  :  «  une  haute  apologétique  pour  le  monde 
savant  et  érudit,  et  une  apologétique  populaire  pour  ces  masses  de 
lecteurs  superficiels  et  avides  qui  vont  grossissant  chaque  jour  » . 
Le  devoir  de  la  haute  apologétique  est  de  garder  dans  l'exposition 
de  la  doctrine  un  caractère  pleinement  scientifique,  et  de  recher- 
cher, d'établir  une  harmonie  parfaite  entre  le  dogme  et  les  sciences 
humaines.  Cette  dernière  tâche  a  ses  difficultés,  elle  offre  ses  périls, 

*  M.  l'abbé  de  Broglie,  les  Progrès  de  r Apologétique,  leur  nécessité  et  leur 
condition. 


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PRÈDIGÂTEUBS  ET  APOLOGISTES  GONTEXPORÂIIIS  427 

et  les  dilBcQltés  que  je  vise  ne  sont  pas  seulement  celles  qui  ont 
leur  principe  dans  la  nature  essentiellement  limitée  de  l'esprit 
himiain  et  dans  le  caractère  transcendant  des  vérités  que  la  foi  lui 
propose;  ce  ne  sont  pas  celles  non  plus  auxquelles,  dans  Tétat  de 
ses  lumières  encore  incomplètes,  Tapologiste  ne  peut  opposer  une 
réponse  directe  pleinement  satisfaisante.  D'autres  difficultés  naissent 
de  l'altitude  à  prendre,  de  la  tactique  à  adopter.  En  voulant  défendre 
la  vérité,  ne  risque-t-on  pas  quelquefois  de  la  trahir?  La  foi  et  les 
sciences  possèdent  Tune  et  l'autre  de  vastes  territoires  qui  appartiei^ 
Beat  en  propre  à  chacune  d'elles.  Mais,  entre  ces  domaines  incon- 
testés, une  zone  s'étend  sur  laquelle  certains  théologiens,  au  nom 
de  la  f(»,  certains  savants,  au  nom  de  la  science,  élèvent  des  récla- 
mations. C'est  une  question  de  frontières;  le^  frontières  ne  sont  pas 
toujours  aisées  à  délimiter.  On  me  dira,  je  le  sais,  que  l'infaillible 
enseignement  de  l'Église  délimite  lui-même  les  frontières,  et  que  la 
liberté  conserve  tout  ce  que  l'autorité  ne  revendique  pas.  Je  le 
confesse  :  mais  l'enseignement  de  l'Église,  si  clair  quand  il  prend 
corps  dans  les  définitions  dogmatiques  ou  dans  de  solennelles  con- 
damnations, l'est  moins  lorsqu'il  faut  le  chercher,  dirai-je,  à  l'état 
diffus,  dans  ces  mille  voix  qui  le  portent  des  évèques  aux  prêtres  et 
de  ceux-ci  aux  fidèles,  ou  dans  les  œuvres  des  théologiens  qui  le 
conservent  et  le  commentent.  Les  périls  viennent  des  apologistes 
eux-mêmes.  Les  uns,  cédant  à  une  tendance  généreuse  mais  déce- 
vante, quelquefois  à  l'orgueil  ou  au  charme  de  penser  sans  con- 
trainte, étréds^sent  plus  que  de  raison  les  limites  où  s'enferme  l'en- 
seignement de  l'Église;  d'autres,  timides  ou  chagrins,  voudraient  y 
faire  tout  entrer.  Remarquerai-je  en  passant  que,  sur  les  divers 
points  qui  appartiennent  à  l'apologétique,  et  en  particulier  dans 
l'exégèse  scripturaire,  cette  dernière  tendance  parait  dominer  chez 
nous?  Je  laisse  de  côté,  bien  entendu,  les  travaux  du  regrettable 
M.  Notais,  de  Rennes,  de  M.  l'abbé  Thomas,  de  Verdun,  où  une 
liberté  qui  ne  redoute  rien  d'elle-même,  parce  qu'elle  n'en  attend 
paa  tout,  s'unit  à  tant  de  science  et  à  tant  de  foi.  L'éloquent  auteur 
d'un  livre  loué  par  Léon  XIII,  M.  l'abbé  Duilhé  de  Saint-Projet,  a 
signalé  ce  fait,  et  en  a  recherché  la  cause.  «  Faut-il  attribuer  cette 
timidité  relative  à  une  infériorité  dans  les  études  bibliques?  Ne 
serait-il  pas  plus  vriû  de  dire  qu'en  France  l'habitude  et  le  tempé- 
rament national  portent  à  voir  dans  un  scrupuleux  concordisme 
plus  de  piété,  plus  de  respect  à  l'égard  des  saintes  Ecritures?  C'est 
l'orthodoxie  sentimentale  mise  à  la  place  de  l'orthodoxie  raisonnable 
et  /aisonnée^  »  Quoi  qu'il  en  soit»  laissons  notre  pays  et  notre 

*  Apologie  scientifique  de  la  foi  chrétienne,  Introduction  générale,  chap.  v,  §  L 


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128  PRÉDIGATEUAS  ET  APOLOGISTES  CONTEHPORÂDES 

temps  :  aux  premiers  âges  de  l'Église,  deux  Doms  semblent  résumer 
les  conséquences  extrêmes  de  ces  deux  tendances  contradictoires, 
Orîgène  et  Tertullien,  Le  fils  de  saint  Léonide,  l'antagoniste  de 
Celse,  le  critique  patient,  l'infatigable  exégète  dontl'héroïque enfance 
avait  recherché  le  martyre,  et  dont  la  vie  s'acheva  presque  dans 
les  cachots  et  dans  les  tortures,  nous  touche  plus  que  l'apologiste 
latin  tombé  de  si  haut  dans  une  hérésie  farouche  et  dans  un  schisme 
superbe;  tous  deux  cependant  se  sont  égarés,  et  notre  devoir  est  de 
fuir  les  voies  si  diverses  qui  les  ont  menés  l'un  et  l'autre  à  l'erreur. 

Au  milieu  de  toutes  ces  difficultés  et  de  tous  ces  périls,  force  est 
bien  à  l'apologiste  de  prendre  un  parU.  Ce  parti,  le  sens  catholique 
et  le  bon  sens  le  lui  indiquent.  On  placera  au-dessus  de  tout  débat 
non  seulement  les  authentiques  décisions  de  l'Église,  mais  encore 
tout  ce  qui,  dans  l'enseignement  commun  et  habituel,  apparaîtra 
avec  un  caractère  obligatoire  ;  tout  ce  qui  est  en  dehors  de  cette 
sphère,  relativement  étroite,  appartiendra  à  la  libre  discussion.  Que 
cette  discussion  doive  rester  discrète  et  respectueuse,  et  surtout 
éviter  ce  que  Malebranche  eût  nommé  les  allures  dommantos  et 
cavalières,  je  me  garderai  bien  de  le  nier.  J'irai  même  plus  loin. 
«  Il  est  bon  »,  dit  M.  l'abbé  de  Broglie,  «  que  les  idées  nouvelles 
ne  soient  d'abord  communiquées  qu'à  ceux  qui^en  ont  besoin  et  qui 
peuvent  les  comprendre.  Il  y  aurait  imprudence  à  les  manifester 
sans  raison  à  ceux  qui  peuvent  s'en  passer.  Ce  n'est  pas  qu'il  y  ait 
dans  l'Église  deux  doctrines,  une  pour  le  peuple  et  une  pour  les 
initiés,  c'est  simplement  qu'une  même  doctrine  doit  êtrejdistribuée 
et  enseignée  aux  diverses  parties  de  la  société  chrétienne  se1<m  leurs 
aptitudes  et  leurs  besoins  ^  » 

Et  cependant,  même  dans  les  limites  qu'il  s'était  religieusement 
tracées,  et  où  il  se  croyait  chez  lui,  malgré  le  langage  prudent  dont 
sa  conscience  même  lui  aura  fait  un  devoir,  l'apologiste  est'exposè 
à  des  avertissements  et  à  des  blâmes.  On  lui  dira  que,[pour  agrandir 
son  domaine,  il  a  déplacé  les  bornes  qui  eussent  dû  l'enserrer;  que 
la  réserve  de  son  langage  dissimule  mal  du  erreurs  ou  de  dan- 
gereuses  concessions.  Avant  tout,  il  importe  de  savoir  d'oùjviennent 
de  tels  blâmes.  Tous  n'ont  pas  le  droit  de  les  infliger.  «}L'apolo* 
giste  »,  dit  H.  Duilhé  de  Saint-Projet,  «  n'a  pas  à  tenir  compte  des 
étonnements  de  la  routine,  des  susceptibilités  doctrinales...  où  l'habi- 
tude joue  le  plus  grand  rôle.  »  Les  avertissements  peuvent  venir  de 
l'autorité  compétente;  ils  peuvent  descendre  du  siège  même  de 
l'infaillibilité,  ou  de  régions  qui  en  sont  voisines.  S'adressant  à  des 
chrétiens  qui  ne  poursuivent  que  le  triomphe  de  la  vérité,  de  tels 

*  Les  progrès  de  P  Apologétique,  V. 


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PRÉDICATEURS  ET  APOLOGISTES  COJSTEMPORAINS  429 

avertissements  ne  seront  jamais  sévères;  ils  ne  décourageront  pas 
les  bonnes  volontés,  ils  n'amortiront  pas  les  ardeurs  généreuses. 
Rome  ne  s'inspire  pas  en  vain  de  la  bulle  Sollicita  ac  provida^  où 
Benoit  XIV  a  mis  tonte  la  sagesse  de  son  doux  et  grand  esprit;  et 
des  exemples  empruntés  à  l'histoire  de  ce  siècle,  ceux  de  M.  Bautain 
et  de  M.  Bonnetty,  montrent  assez  que,  lorsqu'il  s'agit  de  ses  fils, 
Rome  frappe  à  câté^  ou  plutôt  ne  frappe  pas,  et  se  contente 
d'instruire.  Nous  ne  proclamons  point,  avec  un  certain  rationalisme, 
le  droit  à  l'erreur,  mais  nous  revendiquons  pour  les  apologistes 
catholiques  le  droit  à  l'investigation ,  le  droit  à  l'hypothèse,  «  ce  facteur 
essentiel  des  sciences  »,  comme  l'appelle  M.  E.  Naville  ;  et  les  erreurs 
où  nous  pourrions  tomber  n'ont  rien  qui  nous  effraye  d'avance, 
car  notre  docilité  même  nous  rassure  contre  le  péril  d'y  rester. 

L'apologétique  populaire  ne  court  pas  les  mêmes  dangers  que  la 
haate  apologétique.  Elle  a  pour  but,  non  de  montrer  l'harmonie 
des  sciences  et  de  la  foi,  si  ce  n'est  dans  leurs  grandes  lignes  et 
comme  à  vol  d'oiseau,  mais  de  donner  à  «  ce  grand  public  qui  lit 
beaucoup  et  retient  peu  »  une  connaissance  suffisante  du  christia- 
nisme. Cette  tâche  aussi  est  difficile  :  comment  fixer  une  attention 
qai  se  dérobe  sans  cesse  et  faire  pénétrer  dans  des  âmes  si  aisément 
distraites,  si  promptes  même  à  la  révolte  ou  à  la  défiance,  un 
enseignement  qu'elles  semblent  â  peine  capables  de  porter?  Par  un 
choix  heureux  de  moyens  auxquels  la  grâce  divine  prêtera  sa  force, 
r  apologiste  saura  y  parvenir.  11  étudiera  d'abord  le  tempérament 
inte/Iectael  et  moral  de  ses  contemporains,  simplifiera  l'exposition 
des  vérités  doctrinales  etlesétayera  des  preuves  qui  lui  paraîtront 
devoir  être  le  plus  accessibles.  Son  langage  s'inspirera  du  langage 
des  premiers  apologistes  et  surtout  de  ce  merveilleux  exorde  dans 
lequel  saint  Paul,  s'adressant  à  l'Aréopage,  a  déployé  une  si  ingé- 
nieuse et  si  persuasive  charité.  «  L'apologiste  »,  écrivait  le  P.  La- 
cordaîre  à  M.  Auguste  Nicolas,  «  étend  la  main  hors  de  l'arche  et 
tâche  à  tout  prix,  sauf  le  mal,  d'y  attirer  les  fugitifs  de  Dieu  '.  » 

Les  sciences  historiques  ont  été,  elles  sont  aux  mains  des  ennemis 
du  christianisme  une  puissante  machine  de  guerre.  La  science 
rationaliste  ne  se  borne  point  à  calomnier  l'Église  dans  son  passé, 
eUe  remonte  jusqu'à  ces  faits  primordiaux  qui  contiennent  et  por- 
tent  les  doctrines  elles-mêmes  et  qu'à  ce  titre  on  peut  nommer  des 
faits  dogmatiques  ;  elle  en  conteste  le  caractère  divin  et  s'efforce  de 
les  expliquer  par  le  simple  jeu  des  forces  naturelles  ou  des  pas- 
sions humidnes.  Au  nom  de  l'histoire,  plus  encore  qu'au  nom  de  la 
m^physique,  nos  adversaires  prétendent  éliminer  de  la  trame  des 

^  Ea  tête  du  premier  volume  des  Etudes  philosophiques  sur  le  christianisme, 
10  KOVBMBas  1887.  28 


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430  PRÉOICATfiCRS  ET  APOLOGISTES  CONTEMPORAINS 

événements  toute  intervention  directe  et  personnelle  de  Dieu,  et 
renvoyer  le  surnaturel  au  pays  des  légendes.  Devant  de  telles  atta- 
ques et  de  telles  menaces,  demeurerons-nous  inactifs  ou  désarmés? 
«  U apologétique  »,  répond  le  P.  Fontaine,  a  aura  désormais  une 
double  lutte  à  soutenir  :  sur  le  terrain  des  faits  dogmatiques,  sur  le 
terrain  des  faits  sociaux  ;  c'est  une  histoire  des  religions  à  entre- 
prendre pour  faire  resplendir  d'une  plus  vive  lumière  les  divines 
origines  du  christianisme;  c'est  l'histoire  ecclésiastique  à  maintenir 
dans  les  saines  traditions  confirmées  par  une  critique  pénétrante, 
et  prompte  à  s'emparer  des  moyens  nouveaux  que  lui  fournit 
l'érudition  contemporaine.  » 

Nous  avons  négligé  l'histoire  des  religions,  et  le  P.  Fontaine  en 
fait  l'affligeant  aveu.  «  Quand  on  a  cité  l'intéressant  livre  de  M.  de 
Broglie,  plusieurs  brochures  de  Mgr  de  Harlez,  le  savant  traduc- 
teur de  YAvesta,  les  études  justement  connues'de  M,  Vigoureux, 
quelques  articles  de  Revues,  on  a  épuisé  à  peu  près  toute  la  biblio- 
graphie catholique  sur  la  matière,  n  Ajoutons-y  les  ouvrages  de 
Mgr  Laouennan,  si  bien  renseigné  sur  l'Inde  actudie,  et  de 
Mgr  Bigandet,  qui  cannait  à  fond  la  question  du  Ixmddliisme,  et 
nous  n'aurons  encore  dressé  qu'un  catalogue  par  trop  modeste. 
Quelles  ont  été  les  suites  d'un  tel  abandon?  Une  partie  considérable 
du  public  s'est  accoutumée  à  croire  que  nous  avions  de  ixmnea 
raisons,  de  celles  qu'on  ne  dit  pas,  pour  délaisser  ce  champ  d'études 
et  de  batailles,  et  que  nous  n'y  pouvions  rencontrer  que  d'inévi- 
tables déceptions  et  des  défaites  irrémédiables.  Grâce  à  Dieu,  nous 
n'avons  pas  déserté  ainsi  l'histoire  de  l'Église.  Des  noms  éclatants 
se  présentent  d'eux-mêmes  à  l'esprit;  le  P.  Fontaine  en  signale 
deux  :  «  Charles  de  Montalembert  et  le  duc  de  Broglie.  »  Ce  sont 
de  «vrais  maîtres  ».  L'on  ne  louera  jamais  trop  le  souffle  ardent 
de  piété  et  d'éloquence  qui  passe  à  travers  l'épopée  monastique 
du  comte  de  Montalembert,  l'inspiration  puissante  qui  entr'ouvre 
les  tombes,  repeuple  les  solitudes,  et  nous  fait  tour  à  tour  apparaître 
Benoit  et  Columban  de  Luxeuil,  Grégoire  le  Grand  et  Augustin 
de  Cantorbéry,  Columba  surtout,  «  assis  à  la  proue  de  sa  barque 
d'osier...  naviguant  à  travers  l'archipel  brumeux  et  les  lacs  étroits 
du  nord  de  l'Ecosse  *  ».  Pourquoi  donc  M.  de  Montalembert  n'a-t-îi 
pas  élevé  ce  monument,  la  Vie  de  saint  Bernard^  dont  les  Moines 
d'Occident  étaient,  dans  sa  pensée,  l'avenue  triomphale?  On  ne 
saurait  trop  goûter  non  plus  l'accent  profondément  chrétien  qui 
vibre  dans  V Eglise  et  f  empire  au  quatrième  siècle^  ni  l'art  exquis 
avec  lequel  l'historien  a  redit  les  événements  de  cette  époque,  et 

*  Les  Moines  d'Occident^  l.  XI,  ch.  vu. 


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PRÉDICATEURS  ET  APOLOGISTES  CONTEMPORAINS  431 

dépeint  les  grands  évêques,  Alhanase,  Hilaîre,  Basile,  Ambroise, 
dont  il  enchâsse  d'admirables  fragments  dans  ses  récits  d'une 
ieauté  sans  tache.  D'autres  noms  pourraient  être  cités  après  ceux- 
là;  bien  des  œuvres,  d'étendue  et  de  valeur  diverses,  attestent  que 
l'histoire  de  l'Église  conserve  parmi  nous  de  dévoués  et  laborieux 
adeptes.  A  quelle  condition  cependant  tous  ces  travailleurs  attein- 
dront-ils le  but  qu'ils  se  sont  assigné,  et  apporteront-ils  à  l'apo- 
logétique un  utile  concours?  Le  P.  Fontaine  le  leur  dit,  et  à  l'appui 
de  ses  conseils,  il  invoque  l'autorité  du  P.  de  Smedt.  Ce  qu'est  le 
Bollandiste  qui  a  formulé  les  Principes  de  la  critique  historique^ 
je  ne  l'apprendrai  à  personne.  Or  quel  est,  d'après  le  P.  de  Smedt, 
le  danger  dont  les  historiens  catholiques  doivent  surtout  se  garder 
à  cette  heure?  Le  P.  Fontaine  répondra  :  «  Au  dire  de  quelques- 
uns,  il  tendrsdt  à  se  former,  parmi  les  catholiques  français,  une 
certaine  école  qui  reprendrait  pour  son  propre  compte  les  tradi- 
tions de  ce  Launoy  que  l'on  appelait  un  dénicheur  de  saints... 
Nous  nous  attendions  un  peu  à  rencontrer,  dans  le  livre  du  P.  de 
Smedt ^  quelques  traces  de  ces  préoccupations  et  de  ces  craintes  ; 
nous  les  avons  cherchées  en  vain.  Selon  l'éminent  Bollandiste,  le 
péril  vient  d'un  côté  tout  opposé  ».  Oui,  le  péril  vient  d'un  côté 
tout  opposé;  il  vient  d'un  zèle  mal  réglé,  qui  confond  parfois  avec 
les  traditions  dogmatiques  des  traditions  purement  historiques, 
lesquelles  valent  ce  que  vaut  le  témoignage  qui  nous  les  a  trans- 
mises. Il  vient  d'une  orthodoxie  timide  qui,  pour  mieux  s'éloigner 
du  gallicanisme  et  du  jansénisme,  rejette  toute  thèse  qui  aurait 
eu  la  malchance  d'être  soutenue  par  un  critique  gallican  ou  jansé- 
niste. L'orthodoxie  des  maîtres,  celle  d'un  Papebrock  au  dix-sep- 
tième siècle,  d'un  P.  de  Buck  et  d'un  P.  de  Smedt  aujourd'hui, 
ne  tombe  pas  dans  les  confusions  fâcheuses  ni  dans  les  craintes 
pusillanimes.  Les  fantômes  qu'on  évoque  devant  elle  ne  l'effrayent 
point,  et  elle  ne  redoute  point  non  plus  ces  accusations  injustes 
auxquelles  Mabillon  opposait  une  si  ferme  et  si  décisive  réponse  -, 
Elle  s'attache  à  toute  \érité,  car  elle  sait  qu'aucune  des  vérités 
partielles  que  poursuivent  les  diverses  sciences  ne  contredira  ja- 
mais la  souveraine  et  éternelle  vérité.   Armé  ainsi  d'une  foi  tout 
ZJisemble  éclairée  et  simple,  muni  de  toutes  les  ressources   que 
fournissent  une  méthode  exacte  et  de  vastes  renseignements,  assez 
maître  de  ses  coups  pour  ne  faire  aux  adversaires  que  des  bles- 
sures bienfaisantes,  l'apologiste  peut  aborder  le  terrain  où  l'ap- 
pellent les  droits  de  Dieu  et  l'intérêt  des  âmes;  il  n'y  subira  point 
de  défaites,  et  ses  victoires  ne  coûteront  point  de  larmes  aux  vaincus. 

Augustin   LaBGENT,    prêtre  do  TOratoirc. 
*  Montalembert,  De  Quelques  travaux  d'histoire  monastique. 


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LE  GOUVERNEMENT  ANGLAIS 

ET   SON    AVENIR 

D'APRÈS   DE   NOUVELLES  PUBLICATIONS» 


Le  récent  livre  de  M.  de  Franqueville,  auquel  cet  article  sera 
principalement  consacré,  est  sans  contredit  l'ouvrage  le  plus 
complet  qui  ait  été  publié  dans  notre  pays  sur  le  gouvernement  et 
le  parlement  anglais.  Loin  de  nous  la  pensée  de  rabaisser  le  mérite 
des  études  antérieures  sur  le  même  sujet.  Sans  remonter  jusqu'aux 
livres  de  Montalembert  et  de  Le  Play,  livres  dont  un  quart  de 
siècle  n'a  point  affaibli  l'autorité,  comment  méconnaître  la  valeur 
de  publications  récentes  telles  que  l'étude  de  M.  Boutmy  sur  le 
Développement  de  la  Constitution  britannique  ^  ou  celle  de 
M.  Glasson  sur  V Histoire  du  droit  et  des  institutions  de  f  Angle- 
terre? Mais  ces  auteurs  se  sont  attachés  principalement  aux  origines 
historiques  ou  à  la  description  de  quelques  rouages  de  la  constitu- 
tion politique  ou  sociale  de  nos  voisins;  M.  de  Franqueville,  au 
contraire,  a  entrepris  de  Pétudier  dans  son  ensemble,  de  ne  laisser 
de  côté  aucune  des  parties  de  ce  grand  mécanisme,  d'examiner  le 
rôle  de  chacun  de  ses  ressorts  et  de  montrer  comment  il  aide  au 
bon  fonctionnement  de  l'ensemble. 

Cette  tâche,  à  coup  sûr,  était  immense,  et  pour  beaucoup  de 
publicistes,  elle  eût  été  impossible  à  bien  remplir.  Indépendam- 
ment des  complications  qu'ont  entraînées,  depuis  cinquante  ans, 
trois  réformes  électorales,  les  modifications  de  l'organisation  judi- 
ciaire et  du  système  administratif,  il  est  telle  partie  des  institutions 
britanniques  qui  est  réglée  par  la  loi  écrite,  telle  autre  par  la  loi 
coutumière,  telle  autre  enfin  par  une  jurisprudence  essentiellement 
variable.  Gomment  se  reconnaître  dans  ce  dédale  oii  les  Anglais 
eux-mêmes  ont  peine  à  ne  pas  s'égarer?  M.  de  Franqueville  evlt 
probablement  reculé  devant  les  difficultés  de  son  œuvre,  s'il  n'avait 

*  Le  Gouvernement  et  le  Parlement  britanniquey  parle  comte  de  FranqueTille. 
ancien  maître  des  requêtes  au  conseil  d'État.  3  vol.  in-8.  Paris,  1887. 
—  Le  développement  de  la  ConslitiUion  britannique,  par  M.  Boutmy.  1  vol. 
ia-8.  Paris,  i886.  —  Histoire  du  droit  et  des  institutions  de  f  Angleterre,  par 
M.  Glasson,  professeur  à  la  Faculté  de  droit  de  Paris. 


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LE  60UY£RNElfKlfT  A5GLAIS  ET  SON  ÂYENIR  433 

été  préparé  à  cette  étude  d'une  façon  vraiment  exceptionnelle. 
Déjà,  il  y  a  vingt-cinq  ans,  il  avait  écrit  sur  les  institutions  anglaises 
an  volume  qui  était  comme  Tesquisse  de  l'important  tableau  qu'il 
vient  d'achever.  Depuis  vingt-cinq  ans,  M.  de  Franqueville  n'a 
pas  cessé  un  jour  de  penser  à  son  travail  et  d'en  réunir  les  maté- 
riaai;  dans  ce  but,  il  ne  s'est  pas  borné  à  lire  d'innombrables 
publications  anglaises  ou  autres  ;  il  a  fait  vingt  voyages  en  Angle- 
terre; il  y  a  séjourné  parfois  une  année  enUère,  suivant  assidûment 
les  séances  du  Parlement,  vivant  en  relations  fréquentes,  souvent 
sur  le  pied  de  l'intimité  avec  les  principaux  personnages  politiques, 
whigs  ou  tories.  Ceux-ci  ne  se  sont  pas  contentés  d'avoir  avec  lui 
de  longues  conversations  ou  une  correspondance  suivie  pour 
l'édairer  sur  tel  ou  tel  point  obscur  des  institutions  anglaises. 
Uaiotes  fois  ils  ont  revu  eux-mêmes  l'ébauche  d'un  chapitre,  signa- 
lant  à  l'auteur  les  lacunes  à  combler,  les  erreurs  à  corriger.  Peu 
d'auteurs,  on  le  reconnaîtra  volontiers,  seraient  aussi  bien  en  état 
de  nous  initier  à  tous  les  secrets  de  la  constitution  britannique,  et  de 
porter  un  jugement  autorisé  sur  ses  qualités  comme  sur  ses  défauts. 
Quoique  des  écrivains  fort  compétents  leur  aient  souvent  déjà 
parlé  de  la  constitution  anglaise,  les  lecteurs  du  Correspondant 
nous  sauront  peut-être  gré  de  profiter  de  l'importante  publication 
de  M.  de  Franqueville,  ainsi  que  de  celles  de  MM.  Boutmy  et 
Glasson  en  France,  Dicey  en  Angleterre  *,  pour  jeter  un  nouveau 
coup  d'œil  sur  les  parties  les  plus  importantes  ou  les  moins  bien 
connues  de  ces  institutions  britanniques,  que  nous  avons  trop 
souvent  imitées  sans  les  avoir  étudiées  suffisamment. 


Avant  d'aborder  cette  étude,  une  question  se  dresse  tout  d'abord 
devant  nous  :  la  prospérité  de  l'Angleterre  est-elle  due  à  ses  insti- 
tutions ou  aux  qualités  de  la  race  qui  l'habite?  Celte  question,  tant 
de  fois  discutée  déjà,  a  été  diversement  résolue  par  les  hommes 
les  plus  autorisés.  Pour  n'en  citer  que  deux,  Montalembert  s'inscrit 
en  faux  contre  l'opinion  qui  attribue  le  succès  des  institutions 
ang/aises  aux  seules  qualités  de  la  nation  2;  Disraeli,  au  contraire, 
dans  un  discours  célèbre,  prononcé  à  Manchester  le  4  avril  1872, 
affirmait  hautement  que  la  grandeur  de  son  pays  était  due  aux 
qualités  de  ses  habitants,  et  non  à  ses  institutions.  On  peut  affirmer, 
en  s'appuyant  sur  l'expérience,  que  l'opinion  de  Montalembert  est 
sinon  absolument  fausse,  au  moins  beaucoup  trop  absolue.  Plusieurs 

'  The  Law  of  the  constitution,  Loadon,  1886. 

*  De  r avenir  politique  de  t Angleterre,  ch.  xix,  Œuvres  cotnplètes,  t.  IV. 


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434  XE  GOUYE^NUIENT  ÂK6LÂIS  ET  SON  ATEIIIR 

pays  ont  emprunté  sans  succès  les  institutions  anglaises;  d'autre 
part,  avec  des  institutions  différentes,  la  race  anglo-saxonne  réussit 
à  assurer  Tordre  comme  à  développer  la  puissance  des  États-Unis  : 
en  présence  de  ces  faits,  comment  nier  que  les  fortes  qualités  des 
Anglo-Saxons  sont  la  cause  principale  de  la  prospérité  de  l'Angle- 
terre? Néanmoins,  tout  en  acceptant  en  grande  partie  l'opinion  de 
Disraeli,  on  peut  admettre  avec  M.  de  Franqueville,  l'existence  d'une 
«  action  réciproque  et  combinée  des  hommes  sur  les  institutions  et  des 
institutions  sur  les  hommes  ».  Il  y  a  donc  intérêt  et  utilité  à  étudier 
de  près  les  institutions,  sans  oublier  jamais  combien  le  génie  propre 
de  la  race  anglo-saxonne  a  contribué  à  leur  bon  fonctionnement. 

Un  premier  fait  surprendra  le  lecteur  peu  familiarisé  avec  le  droit 
public  anglais  :  cette  constitution  britannique  si  célébrée  parles  plus 
éminen  ts  publicistes,  si  fréquemment  et  si  maladroitement  copiée  par 
les  autres  nations,  ne  consiste  pas  dans  une  série  de  textes  écrits, 
mais  dans  un  ensemble  d'usages,  de  pratiques  qui  n'ont  été  con- 
signées nulle  part  et  dont  l'origine  se  perd  dans  les  ténèbres  du 
passé.  En  vain  a-t-on  voulu  trouver  dans  certains  textes,  tels  que 
la  grande  charte,  les  origines  de  la  constitution  britannique.  Ces 
textes  peuvent  avoir  de  l'importance  dans  l'histoire  du  droit  public, 
mais  ils  sont  beaucoup  moins  explicites  et  complets  qu'oo  ne  le 
croit  généralement.  En  réalité,  les  règles  les  plus  importantes  du 
droit  constitutionnel  anglais  ne  reposent  que  sur  l'usage,  ou, 
pour  employer  l'expression  consacrée,  sur  la  coutume.  Prenons, 
comme  exemple,  la  vénérable  institution  du  Parlement.  Les  auteurs 
exposent  que  le  Parlement  existait  sous  le  nom  de  WUenagemot^ 
du  temps  des  Saxons  et  que,  du  temps  des  Plantagenets,  un  grand 
conseil  se  rassemblait  assez  fréquemment.  Soit  ;  mais,  au  treizième 
siècle,  un  élément  nouveau  s'introduit  dans  ce  conseil;  les  cheva- 
liers des  comtés,  les  représentants  des  cités  et  des  bourgs  viennent 
y  siéger,  à  côté  des  anciens  membres,  les  hauts  barons  et  les  élus 
du  clergé.  Est-ce  la  loi  écrite  qui  a  introduit  ce  changement 
important?  Non;  c'est  la  coutume.  Bientôt  le  grand  conseil,  pre- 
nant le  nom  français  de  Parlement,  se  divise  en  deux  assemblées 
distinctes  :  les  nobles  et  le  clergé  d'une  part,  les  représentants 
des  comtés  et  des  bourgs  de  l'autre,  siègent  dans  deux  salles 
différentes.  Ici  encore  pas  de  traces  de  ce  changement  dans  la  loi 
écrite;  l'usage  seul  l'a  amené.  De  mémo,  le  principe  d'hérédité 
dans  la  première  de  ces  deux  Chambres,  les  règles  de  succession, 
les  conditions  qui  confèrent  le  droit  de  siéger  dans  la  Chambre 
haute,  les  privilèges  de  la  pairie,  etc.,  etc.,  toutes  ces  règles  s'éta- 
blissent peu  à  peu,  d'elles-mêmes,  sans  qu'il  soit  facile  ou  même  pos- 
sible aujourd'hui  de  préciser  la  date  exacte  où  elles  ont  pris  naissance. 


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LE  GOUTKRIfEMElffT  AlfGUIS  £T  8ÛX  AVENIR  435 

Ce  que  la  coutame  a  établi  se  modifiera  lentement  et  de  la  même 
feiçon,  c'est-à-dire  sans  loi  écrite,  au  fur  et  à  mesure  que  l'expé- 
rience aura  rendu  telle  modification  nécessaire.  Pendant  longtemps, 
un  mioîstère  pourra  rester  au  pouvoir  sans  avoir  la  confiance  de  la 
majorité  du  Parlement;  peu  à  peu  tes  cabinets  arriveront  à  se  retirer 
sans  attendre  un  vote  hostUe,  lorsque  le  résultat  des  élections 
n'assure  pas  à  leur  parti  la  majorité  dans  la  Chambre  des  communes. 
Du  moment  où  cette  majorité  est  indispensable  pour  gouverner,  le 
ministère  doit  nécessairement  se  trouver  dans  les  mains  du  parti 
qui  ht  possède,  et,  nécessairement  aussi,  c'est  le  chef,  le  leader  de 
ce  parti,  qui  doit  être  chargé  de  former  le  cabinet.  De  là  cette 
conséquence  forcée  qu'il  groupe  autour  de  lui  ses  amis  ou  les 
hommes  qu'il  considère  comme  pouvant  marcher  d'accord  avec  lui, 
de  telle  sorte  que  c'est,  en  fait,  le  Parlement  qui  nomme  le  premier 
ministre,  que  ce  dernier  choisit  ses  collègues,  et  que  le  rôle  du 
souverain  se  borne  habituellement  à  ratifier  ces  désignations  ^ 

Qu'il  y  sût  quelques  inconvénients  dans  cette  absence  de  loi 
coQstUationnelle  écrite,  on  ne  saurait  le  nier.  Mais  combien  les 
avantages  dépassent  les  inconvénients,  surtout  chez  un  peuple 
aussi  respectueux  que  le  peuple  anglais,  des  traditions  du  passé! 
Ce  que  le  temps  a  consacn§  est,  à  ses  yeux,  mille  fois  supérieur  à 
ce  qui  est  improvisé  par  une  loi  écrite.  Si  une  ancienne  institution 
est  devenue  absolument  incompatible  avec  les  nécessités  du  temps 
présent,  il  la  modifiera,  mais  dans  la  mesure  la  plus  légère  possible. 
C'est  ainsi  que,  au  lieu  d'avoir  eu  la  vie  éphémère  de  nos  dix-huit 
ou  vingt  constitutions,  improvisées  en  quelques  jours,  détruites  en 
quelques  instants,  la  constitution  anglaise,  rajeunie  par  les  modifi- 
cations que  l'expérience  a  proclamées  indispensables,  mais  main- 
tenue et  respectée  dans  toutes  ses  autres  parties,  reste  après  de 
longs  siècles  aussi  forte  et  aussi  solide  que  jamais. 

Mais  les  progrès  de  la  démocratie  en  Angleterre  ne  vont-ils  pas 
changer  cet  état  de  choses?  Il  faut  bien  reconnaître  que,  depuis  un 
demi-siècle,  l'autorité  de  la  couronne  s'est  restreinte,  que  la 
Chambre  des  lords  a  vu  diminuer  sans  cesse  son  prestige  ou  au 
moins  son  influence,  que  la  majorité  de  la  Chambre  des  communes 
et  le  cabinet  qui  émane  d'elle,  ont  toute  autorité  :  ne  pourraient-ils 
pas  un  jour  être  tentés,  à  l'imitation  de  la  Convention  nationale  et 
du  Comité  de  salut  public,  de  renverser  les  vieilles  coutumes  qui 
forment  les  assises  de  la  constitution  et  d'y  substituer  une  consti- 
tution écrite  reproduisant  plus  ou  moins  fidèlement  les  desiderata 
des  dénoocraties  modernes  les  plus  avancées? 

*  M.  de  Franqueville,  ouvrage  cité,  t.  I®"*,  p.  75. 


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436  LE  GOUVERNEMENT  ANGLAIS  ET  SON  AVENIR 

Pareille  tentative  serait  réprimée  aux  États-Unis,  où,  grâce  à  la 
sagesse  des  fondateurs  de  l'Union,  la  Cour  suprême  a  reçu  le  pou- 
voir d'annuler  les  lois  contraires  à  la  constitution.  En  Angleterre, 
la  justice,  dont  les  droits  sont  moins  bien  définis,  ne  saurait  peut- 
être  la  réprimer  efficacement.  Mais  la  garantie  qu'on  ne  rencon- 
trerait pas  dans  les  attributions  d'une  Cour  suprême  existe  dans 
l'incomparable  bon  sens  du  peuple  anglais.  La  démocratie  britan- 
nique pourra  commettre  quelques  erreurs  plus  ou  moins  dange- 
reuses, mais  tout  fait  croire  qu'elle  saura  s'arrêter  à  temps,  et 
qu'entre  ses  mains,  pas  plus  qu'entre  celles  de  ses  devanders,  la 
liberté  civile  et  politique  de  l'Angleterre  ne  court  de  périls  sérieux. 
On  aura  plus  loin  l'occasion  de  développer  les  raisons  qui  justifient 
ces  espérances. 

II 

Après  une  étude  d'ensemble  sur  la  constitution  britannique, 
M.  de  Franque ville  examine  les  divers  rouages  du  gouvernement  et 
commence  naturellement  par  le  pouvoir  royal.  On  voudrait  pouvoir 
reproduire  en  entier  le  remarquable  exposé  historique  où  l'auteur 
retrace  les  luttes  séculaires  du  Parlement  britannique  afin  de 
fortifier  et  d'étendre  son  autorité  au  détriment  du  pouvoir  royal, 
investi  de  prérogatives  menaçantes  pour  la  liberté  de  la  nation.  11 
est  peu  d'événements  qui  mettent  mieux  en  relief  la  fermeté 
opiniâtre  du  caractère  anglais.  Dix  fois  vaincus,  au  moins  en 
apparence,  dans  cette  lutte  difficile,  les  Parlements  ne  se  décou- 
ragent jamais;  réduits  à  une  autorité  purement  nominale  sous  les 
Tudors,  menacés  par  l'autorité  militaire  sous  Cromwell,  par  la  cour 
sous  les  Stuarts,  ils  ne  renonceront  à  aucune  de  leurs  préten- 
tions, chercheront  contre  l'autorité  royale  de  nouvelles  armes, 
des  freins  moins  puissants  peut-être,  mais  plus  faciles  à  faire 
sentir.  Au  lieu  de  mettre  en  accusation  et  de  déposer  les  souve- 
rains, ils  se  borneront  plus  tard  à  mettre  les  ministres  en  accu- 
sation; bientôt  après,  ils  se  contenteront  d'un  vote  de  non-confiance 
devenu  suffisant  pour  renverser  les  cabinets  et  assurer  la  suprématie 
des  représentants  de  la  nation. 

Ce  duel,  parfois  si  émouvant,  entre  la  royauté  et  le  Parlement, 
a  été  bien  plus  long  qu'on  ne  le  croit  généralement.  On  répète  sans 
cesse  qu'après  la  révolution  de  1688,  la  liberté  politique  fut 
assurée  en  Angleterre.  Cela  peut  être  vrai  en  théorie;  en  fait,  la 
royauté  conserva  encore,  pendant  plus  d'un  siècle,  une  prépondé- 
rance presque  absolue.  Qu'importait  l'autorité  apparente  du  Par- 
lement tant  que  La  couronne  tenait  en  son  pouvoir,  par  des 
faveurs,  dons  ou  emplois  publics,  la  plus  grande  partie  des  membres 


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LE  GOUVttNBMEN    AK6UIS  KT  S09  AYXHU  437 

âe  ce  Parlement?  Il  faat  lire,  dans  le  dixième  chapitre  de  Touvrage 
de  M.  de  Franqueville,  comment,  avant  la  réforme  électorale  de 
1832,  les  souverains  s*y  prenaient  pour  mettre  fin  aux  résistances 
de  la  Chambre  des  communes.  La  réforme  de  1832  diminua  nota* 
hlement  le  nombre  des  députés  qui  étaient  à  la  discrétion  de  la 
couronne.  Toutefois,  ce  n'est  vraiment  qu'à  partir  de  la  reine 
Victoria,  surtout  après  la  mort  du  prince  Albert,  —  qui,  avec  une 
réserve  et  une  prudence  remarquables,  exerçait  une  grande  auto- 
rité, —  que  le  pouvoir  du  souverain  est  restreint  et  contenu  dans 
ses  limites  actuelles. 

Blads  si,  aujourd'hui,  l'action  du  souverain  est  cachée,  elle  est 
loin  d'être  nulle  ou  presque  nulle,  comme  des  publicistes  français 
l'ont  témérairement  affirmé  K  «  Le  r6Ie  de  la  reine  est  d'une  utilité 
incalculable,  écrivait  il  y  a  quelques  années  un  libéral  avancé, 
H.  Bagehot;  sans  la  reine,  le  gouvernement  actuel  de  l'Angleterre 
s'effondrerait  et  ne  serait  plus  ^  ».  Seul  immuable  à  sa  place,  tandis 
que  les  ministres  changent  assez  fréquemment,  placé  plus  haut 
qu'eux,  sans  être  gêné  comme  eux  par  les  liens  de  parti,  le  sou- 
verain voit  plus  juste  et  plus  loin.  Dans  la  lutte  souvent  passionnée 
des  partis,  sa  médiation  suprême  rend  les  plus  grands  services. 
«  Lorsque  des  coups  ont  été  portés  et  reçus,  lorsque  l'avantage  s'est 
nettement  dessiné,  il  importe  qu'un  signe  dont  l'autorité  ne  se 
discute  pas,  arrête  le  vainqueur  et  l'empêche  de  donner  au  vaincu 
le  coup  de  grâce.  Il  faut  qu'une  voix  puisse  s'élever  pour  rappeler 
qu'au-dessus  des  intérêts  de  partV,  il- en  est  un  autre  plus  auguste 
et  plus  sacré,  celui  du  pays  3  ».  En  outre,  les  services  que  le  chef 
de  l'État,  par  ses  rapports  directs  avec  les  souverains  étrangers, 
peut  rendre  pour  la  conduite  de  négociations  délicates  ou  l'apai- 
sement de  difficultés  extérieures,  ne  sauraient  être  contestés  :  ajou- 
tons enfin  que  le  souverain  est  le  symbole  visible  de  la  nation. 
Dans  les  grandes  émotions  qui  font  tressaillir  un  peuple,  dans  les 
heures  d*angoisse  comme  dans  les  ivresses  du  triomphe,  sa  voix 
s'élève  pour  donner  une  expression  aux  sentiments  de  tous.  «  Tout 
ce  que  sent  le  cœur  de  la  nation,  c'est  la  bouche  de  la  reine  qui 
l'exprime  »,  écrivait  un  jour  M.  Gladstone*.  C'est  en  reconnaissance 
des  services  qu'il  en  reçoit  que  le  peuple  anglais  se  serre  autour 
de  sa  souveraine  comme  l'armée  autour  de  son  drapeau,  avec  ce 
sentiment  qu'on  appelle  d'un  mot  sans  équivalent  dans  notre 
langue,  la  loyally. 

*  La  Vie  publique  en  Anglelerre,  par  Philippe  Darjl.  i 

*  La  Constitution  anglaise,  p.  68. 

'  M.  de  Franqueviile,  1. 1«',  p.  319. 
^  Gieanmgs  of  thi  past,  1. 1«^  p.  43. 


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438  U  GODYlWîBIttNT  ANGLAIS  ET  SON  AYENIR 

Mais,  dit-on  parfois,  les  services  que  le  souverain  est  encore 
susceptible  de  rendre,  l'Angleterre  ne  les  psûe-t-elle  pas  trop  cher? 
Voyons,  avec  M.  de  FranquevHle  qui  a  consciencieusement  étudié 
>  question,  ce  que  coûte  à  l'Angleterre  la  famille  royale.  Tout 
d'abord,  il  ne  faut  pas  oublier  qu'à  part  les  revenus  du  comté  de 
Lancastre,  le  souverain  ne  touche  plus  rien  des  anciens  revenus  de 
la  couronne,  qui  étaient  considérables.  Ces  revenas  qui  consistaient 
soit  dans  le  produit  de  vastes  domaines,  soit  dans  des  impôts, 
sont  aujourd'hui  ou  perçus  au  profit  de  la  nation,  ou  abandonnés. 
La  liste  civile  de  la  reine  se  réduit  à  une  somme  de      «  625  000  fr. 

grossie  des  revenus  du  comté  de  Lancastre.     •      1  000  000  fr. 

Ce  qui  porte  le  total  de  la  liste  civile  à.     .     .     .  10  625  000  fr. 

Si  l'on  ajoute  à  cette  somme  les  dotations  des  princes  et  prin- 
cesses de  la  famille  royale,  soit  : 

Pour  le  prince  de  Galles,  1  000  000;  plus  les  re- 
venus du  duché  de  Cornouailles  1  630  000.     .  2  630  000  fr. 

Pour  la  princesse  de  Galles 250  000  fr. 

Pour  le  duc  d'Edimbourg 630  000  fr. 

Pour  le  duc  de  Connaught 630  000  fr. 

Pour  la  princesse  de  Prusse 250  000  fr. 

Et  150  000  francs  pour  chacune  des  autres  filles 

de  la  reine,  soit  en  tout 600  000  fr. 

On  arrive  pour  le  total  des  dotations  de  la  famille 

royale  au  chiffre  de 15  615  000  fr. 

N'y  a-t-il  pas  bien  des  États,  infiniment  moins  grands  que  Vim- 
mense  empire  britannique,  où  les  pouvoirs  public  coûtent  plus  chesc 
à  la  nation?  Dans  son  discours  prononcé  à  Manchester,  le  4  avril 
1872,  M.  Disraeli  comparait,  à  ce  pœnt  de  vue,  l'Angleterre  avec 
les  États-Unis  d'Amérique.  Après  avoir  fait  remarquer  que  la  Ifate 
dvile  de  la  reine  atteignait  à  peine  le  chiffre  du  revenu  des  terres 
de  la  couronne,  aujourd'hui  perçu  au  profit  de  la  nation,  qu'en 
outre,  les  membres  de  la  Chambre  des  lords  et  de  la  Chambre  des 
Communes  ne  reçoivent  aucune  indemnité,  il  établissait  que  les 
traitements  seuls  des  soixante-quatorze  sénateurs  et   des   deux 
cent  quatre-vingt-cinq  représentants  des  États-Unis,  s'élevaient  à 
9  625  000  francs,  c'est-à-dire  sensiblement  au  même  chiffre  que 
la  liste  civile  de  la  reine;  si  on  ajoute  à  cette  sooMne,  disait-il,  les 
dépenses  de  la  présidence,  plus  les  traitements  des  représentants 
des  trente-sept  États  de  l'Union,  dans  lesquels  les  fonctions  légjùs- 
latives  ne  sont  pas  gratuites,  on  arrive  à  un  total  de   20  milUons 
de  francs,  supérieur  de  près  d'un  quart  au  total  de  la  liste  civile 
et  des  dotations  de  la  famille  royale.  M.  Disraeli  pouvait  donc  €<m- 


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LE  GOUTAUSMENT  ANGUIS  ET  SOH  AVENIR  43» 

dore,  duOres  en  main,  a  qu  il  n'est  pas  un  sonverain  d'un  grand 
pays  qui  ooùt6  à  son  peuple  aussi  peu  que  le  soareraio  d'Angle* 
terre.  » 

III 

Les  chapitres  consacrés  ps»*  M.  de  Franqueville  aux  conseils  qui 
assistent  le  souverain  renferment  des  développements  peu  connus 
mèaie  des  lecteurs  familiarisés  avec  les  questions  constitutionnelles. 

Sans  nous  arrêter  à  l'époque  de  la  monarcliie  angio^axonne  et 
du  Witenagemot,  nous  voyons,  après  la  conquête  normande,  les 
lois  convoquer  parfois,  outre  les  membres  de  leur  Conseil  ordinaire, 
rm  certain  nombre  de  nobles;  le  Conseil  prend  alors  le  nom  de 
Grand  conseil;  enfin,  dans  certaines  occasions  plus  rares,  l'Âs- 
semblée  est  encore  plus  nombreuse  et  s'appelle  Conseil  commun 
du  royaume.  —  C'est  de  ces  assemblées  que  vont  sortir  successi- 
vement toutes  les  institutions  politiques  et  ju(ficiadres  de  l'Angle- 
terre. Le  Consâl  ordinaire  se  divisera  d'abord  en  deux  branches  : 
ToEe  potiitiqoe  et  adnânistrative,  le  Conseil  permanent  ou  privée 
l'antre  judidaire,  les  Cours  de  la  loi  commune;  ce  sera  l'œuvre 
du  douzième  àècle.  Plas  tard,  à  la  fin  du  dix-sq>tième  siècle,  le 
cabinet  des  nûnistres  viendra  se  greffer  sur  la  première  de  ces 
deux  branches.  Quant  au  Grand  conseil,  il  n'a  pas  tardé  à  se  con- 
fendre  avec  le  Conseil  commun  du  royaume  qui  devint  le  Parle- 
meiU.  Le  Pariement,  à  son  tour,  se  divisa,  au  quatorzième  siècle, 
en  deui  Chambres  :  celles  des  Lords  et  celle  des  Communes.  A  la 
suite  de  ces  transformations,  la  constitution  actuelle  est  fondée. 
On  sait  déjà  que  toutes  ces  transformations  s'accomplirent,  non  en 
vertu  de  textes  écrits,  mais  par  l'usage;  la  plupart  d'entre  elles, 
mrtoat  celles  antérieures  au  quatorzième  siècle,  s'opérèrent  d'une 
fiçon  tellement  insen^le^  que  l'historien  a  peine  à  saisir  le  moment 
pnteis  où  elles  furent  réalisées. 

Nous  ne  saurions  ici  suivre  M.  de  Franqueville  dans  l'exposé  si 
àak  et  si  minutieux  qu'il  fait  de  la  composition  et  des  attributions 
des  corps  sortis  des  anciens  conseils  anglo-saxons.  Pendant  plu- 
âîeurs  sîèdes,  tant  que  le  gouvernement  re^a  plutôt  une  monarchie 
teapénée  qu'un  gouvernement  parlementaire,  le  Conseil  priné^ 
nommé  par  le  chef  de  l'État  au  début  de  son  règne,  eut  une 
grande  importance,  et  son  infiuence  fut,  à  certains  moments,  si 
teoreuse,  que  de  bons  esprits  regrettent  encore  l'effacement  auquel 
l'a  réduit  le  régime  parlementaire  actuel*.  Tel  qu'il  est,  il  se  réunit 

*  Toy.  notamment  la  lettre  écrite  à  M.  Le  Play  par  M.  Munro-Batler- 
Johastoue,  ancien  membre  de  la  Chambre  des  Communes,  et  insôrée  en 
tête  du  Programme  des  wtions  de  la  paix  sociate. 


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440  LE  G00YSRN£1IENT  ANGLAIS  ET  SON  AVENU 

de  temps  à  autre,  en  qualité  de  conseil  légal  du  souverain,  quand 
la  reine  convoque,  proroge  ou  dissout  le  Parlement,  déclare  la 
guerre,  conclut  la  paix,  onlonne  des  prières  publiques,  dédde  la 
mise  à  exécution  des  traités  ou  des  conventions  internationales;  il 
reçoit  notification  de  tous  les  événements  importants  qui  touchent 
la  famille  royale;  enfin,  il  rend  des  ordonnances  sur  certaines 
matières  politiques,  religieuses  ou  commerciales  dont  la  loi  lui 
confère  Texamen. 

Bien  qu'il  ait  conservé  ces  attributions,  le  Conseil  privé  n'est 
plus,  dans  la  pratique,  le  conseil  responsable  du  souverain.  La 
coutume  a  transféré  l'autorité  et  la  responsabilité  à  un  comité 
restreint  composé  de  quelques  conseillers  privés  dont  la  réunion 
est  désignée  sous  le  nom  de  Cabinet,  La  formation  et  les  attribu- 
tions du  cabinet  ont  été  en  France  et  dans  cette  revue  même  l'objet 
d'études  approfondies  qui  nous  dispensent  d'in^ter  à  nouveau 
sur  cette  matière.  Mais  il  est  une  question  non  moins  importante 
qu'on  ne  saurait  laisser  dans  l'ombre.  Le  bon  fonctionnement  de  la 
constitution  angl^se,  avons-nous  dit  plus  haut,  tient  avant  tout 
aux  qualités  de  la  nation  et  spécialement  à  celles  des  hommes  mis 
à  la  tète  du  gouvernement.  Or,  comment  se  forment  ces  incom- 
parables hommes  d'État  qui  n'ont  jamais  fait  défaut  à  l'Angle- 
terre, l'ont  sauvée  dans  maintes  circonstances  critiques,  et  l'ont 
élevée  au  plus  haut  degré  de  puissance?  Les  réflexions  que  fait 
à  ce  sujet  M.  de  Franqueville  méritent  d'être  signalées. 

En  parcourant,  dit- il,  la  liste  des  hommes  qui,  à  diverses 
époques,  ont  occupé  les  postes  ministériels,  on  est  frappé  de  quatre 
choses  :  1^  Peu  ou  point  d'hommes  spéciaux  à  la  tète  des  divers 
ministères.  Exception  doit  être  faite  pour  le  lord  haut  chancelier 
qui,  étant  juge,  est  pris  forcément  parmi  les  légistes;  mais  on  ne 
verra  jamais  un  officier  à  la  tête  du  ministère  de  la  guerre,  ou  on 
marin  chargé  de  l'administration  de  la  marine.  Rarement  un  ban- 
quier aura  les  finances,  ou  un  négociant  le  commerce,  tandis  qu'on 
trouvera  un  colonel  comme  M.  Stanley,  en  1885,  à  la  tète  de  la 
marine,  ou  un  libraire  comme  M.  Smith,  premier  lord  de  l'amirauté 
(1877  à  1880).  2*  Dans  le  même  cabinet  se  trouvent  en  gènànal 
des  hommes  fort  jeunes  et  des  hommes  fort  âgés.  Pitt  était  premier 
ministre  à  vingt- trois  ans;  Fox,  lord  de  l'amirauté  à  vingt  et  un 
ans;  sir  Robert  Peel  et  lord  Palmerston  ministres  avant  vingt*cinq 
ans;  M.  Gladstone  à  trente-deux  ans.  D'un  autre  côté,  on  voit  dans 
presque  toutes  les  administrations  des  septuagénaires  et  des  octo- 
génaires, lord  Palmerston  et  lord  Derby,  lord  Clarendon  et  le  mar- 
quis de  Lansdowne,  lord  Eldon  et  le  duc  de  Wellington,  lord 
Beaconsfield  et  M.  Gladstone,  etc.,  etc.  S*"  Dans  chaque  départe* 


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LS  GOUTERNEMENT  ANGLAIS  H  SON  AYENIS  441 

ment  ministériel,  le  ministre  change  soavent,  bien  plus  souvent  que 
le  parti  au  pouvoir.  Sans  doute,  les  remaniements  ministériels  sont 
moins  fréquents  que  chez  nous;  cependant,  depuis  le  commencement 
du  siècle,  il  y  a  eu  trente-trois  chanceliers  de  l'Échiquier,  trente- 
cinq  ministres  des  affaires  étrangères  ou  de  l'intérieur,  quarante- 
quatre  ministres  des  colonies.  4*"  Enfin,  le  même  personnage  oc- 
cnpe  souvent  les  postes  ministériels  les  plus  différents.  Ainsi,  lord 
Palmerston  a  été,  tour  à  tour,  ministre  de  la  guerre,  de  rintérieur, 
des  affiiires  étrangères  et  premier  lord  de  la  Trésorerie;  lord  Gran- 
ville,  vice-président  du  Board  of  Trade,  trésorier  de  la  marine, 
chancelier  du  duché  de  Lancastre,  président  du  Conseil,  secrétûre 
d'État  des  affaires  étrangères,  puis  des  colonies;  M.  Gladstone, 
président  du  Board  ofTrade^  ministre  de  la  guerre  et  des  colonies, 
diancelier  de  l'Échiquier  et  premier  lord  de  la  Trésorerie,  etc.,  etc. 
Tout  cela  montre  que  la  situation  des  ministres  anglais  diffère 
beaucoup  de  celle  de  leurs  collègues  du  continent.  On  vise  à 
obtenir  moins  des  hommes  d affaires  que  des  hommes  dElat^  et 
cela  se  conçoit.  Obligé  d'assister,  le  soir  et  la  nuit,  aux  séances 
âa  Parlement  qui  durent  sept  ou  huit  heures  en  moyenne,  le  jour, 
aux  comités  des  deux  Chambres,  aux  fréquents  conseils  de  cabinet, 
contraint  en  outre  de  s'occuper  de  ses  électeurs,  de  paraître  de 
temps  à  autre  au  milieu  d'eux,  d'assister  fréquemment  à  des 
hanquets,  à  des  réunions  de  tout  genre  et  d'y  prendre  la  parole, 
le  nûnistre  ne  saurait  consacrer  beaucoup  de  temps  aux  affaires  ' 
de  8on  département.  Il  a  donc  fallu  lui  épargner  une  grande 
partie  du  travail  qui  absorbe  un  ministre  français,  et  voici  les 
iooyens  employés  :  pour  lui,  pas  de  perte  de  temps  occasionnée 
par  les  signatures  ;  la  plupart  des  pièces  sont  signées  par  un  sous- 
secrétaire  d'État  ou  par  un  secrétaire;  pas  de  nombreuses  et 
interminables  audiences;  tout  au  plus  reçoit-il,  de  temps  à  autre, 
quelques  députations,  sa  porte  est  fermée  aux  solliciteurs  et  aux 
importuns.  Quant  aux  affaires,  il  n'a  que  rarement  à  s'occuper  de 
ceUes  touchant  des  intérêts  privés  ou  des  questions  locales,  puis- 
qa'dles  sont  tranchées  par  des  cooûtés  parlementsdres  ou  réglées 
par  des  actes  privés.  Enfin,  le  ministre  a,  pour  le  seconder,  d'abord 
nn  coiiaborateur  politique,  généralement  choisi  par  lui,  jouissant 
de  sa  confiance,  puis  surtout  un  collaborateur  permanent^  sous- 
secrétaire  d'État  ou  secrétaire,  homme  considérable,  vieilli  sous  le 
harnais,  mus  n'ayant  aucun  rôle  politique^  gardien  vigilant  de 
la  tradition,  répertoire  vivant  des  précédents;  le  sous-secrétaire 
d'ËCat  est,  à  son  tour,  aidé  dans  sa  tâche  par  une  série  de  clerks 
ou  employés,  ayant  fait  leur  carrière  dans  cette  même  administra- 
tion dont  ils  parcourent  tous  les  grades. 


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442  LE  GOUVERNEMENT  ANGLAIS  ET  SON  AYBNIft 

Le  rôle  du  ministre  se  trouve  ainsi  bien  simplifié.  Il  s^en  rapporte 
à  ses  subordonnés  pour  le  détail  des  questions  courantes,  et 
examine  surtout  les  affaires  qu'il  aura  à  défendre  devant  le  Par* 
lement.  Il  est  bien  moins  un  ministre  administrateur  qu'un  homme 
politique  surveillant  un  grand  service  public,  couvrant  de  sa  res* 
ponsabilité  de  nombreux  agents,  mais  ne  traitant  personnellement 
que  les  questions  qui  peuvent  engager  cette  responsabilité  devant 
le  Parlement.  Un  spécialiste  n'est  pas  nécessaire,  dans  ces  condi- 
tions, pour  diriger  un  ministère,  et  un  homme  d'Etat  peut  facile- 
ment, pour  des  convenances  politiques  ou  autres,  changer  de 
département  miDktérieL 

Maintenant,  comment  se  forment  ces  hommes  d'Ëtat,  toujours 
si  nombreux,  souvent  si  remarquables?  En  général,  ils  entretU 
jeunes  au  Parlement;  s'ils  sont  lords,  ils  siègent  à  la  Chambre  haute 
dès  l'âge  de  vingt  et  un  ans  ;  si  leur  père  vit  encore,  ou  s'ils  n'ont 
pas  la  perspective  de  succéder  à  une  pairie,  ils  se  font  nommer  le 
phis  tôt  possible  membres  de  la  Chambre  dea  communes,  et  y 
commencent  ausûtôi  leur  éducation  politique  :  sir  Robert  Peel, 
lord  John  Russell  et  autres  étaient  membres  de  la  Chamlnre  des 
communes  à  vingt  et  un  ans;  Canning,  Palmerston,  Graaville,  à 
vingt-deux  ans;  Gladstone  à  vingt-trois  ans...  Si  le  jesoe  homaie 
récemment  entré  au  Parlement  semble  prendre  son  rôle  va  sérieux, 
montre  de  l'intelligence  et  une  certaine  facilité  de  parole,  le  pre- 
mier ministre  (pourvu  qu'il  appartienne  à  la  même  opinion  pcii- 
tique)  jettera  aussitôt  les  yeux  sur  lui,  et  à  la  première  occasion, 
il  le  mettra  à  l'essai,  ra  lui  confiant  un  poste  secondaire,  secrèlaûre 
d'une  administration  ou  secrétaire  d'État,  par  exemple.  Si  l'expé- 
rience n'est  pas  heureuse,  le  jeune  député  ne  monte  pas  plus  haut 
et  sera  même  éliminé  poliment,  par  prétérition,  lors  de  la  forma- 
tion  du  ministère  suivant.  Si  ses  débuts   promettent,  on   saisît 
l'occasion  d'un  remaniement  ministériel  pour  loi   faire  franchir 
un  nouveau  degré;  on  l'appellera  à  un  petit  ministère,  le  com- 
m^ce,  le  gouvernement  local,  les  travaux  publics  ou  les  postes, 
avec  on  sans  siège  dans  le  cabinet.  Dans  cette  nouvelle  éUpe, 
l'homme  donne  sa  mesure.  Selon  le  mérite  dont  il  aura  fût  preuve, 
il  restera  dans  ses  fonctions  relativement  modestes,  oo  sera  appelé 
à  un  plus  haut  degré  de  la  hiérarchie  ministérielle,  deviendra  pre* 
mier  lord  de  l'amirauté,  chancelier  de  l'Échiquier,  etc.  Qu'il  se 
montre  hors  de  pair  dans  ces  hautes  fonction»,  il  arrivera  proka- 
blement  un  jour  à  goovwner  son  pays  comme  premier  minisure. 

Ce  système  d'initiation  graduelle  d'un  homme  aux  hautes  foao 
tiens  de  l'État  nécessite  les  fréquents  changements  de  miDistres 
qu'on  a  signalés.  Ces  changements  peuvent  présenter  quelques 


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LE  GOUTCRlîElISnT  AITGLAIS  ET  SOIf  ATENIR  443 

inconyénieDts;  mais,  grâce  à  eux,  toot  homme  politique  con- 
naît, sinon  à  fond,  au  moins  d'une  manière  suffisante,  les  affaires 
de  plusieurs  départements;  il  sait  plus  de  choses;  il  est  plus  com- 
pétent pour  discuter  les  questions  qui  peuvent  se  présenter  et 
offrir  à  ses  collègues  des  avis  utiles.  Un  ministre  débutant,  et  par 
oonséqueiit  inexpérimenté,  est  certain  de  rencontrer  parmi  ses  col- 
iëgaes,  un  ou  plusieurs  hommes  qui  ont,  avant  lui,  administré  le 
service  dont  il  est  chargé.  Leur  présence  est  une  garantie  pour 
le  cabinet,  parce  qu'il  y  a  là  un  contrôle  utile  ;  elle  est  une  sécurité 
pour  le  novice  qui  trouve  à  ses  côtés  un  conseil  et  au  besoin  un 
critique  bîeaveiilant. 

Le  fait  que  le  même  cabinet  réunit  des  hommes  fort  jeunes  et 
des  hommes  fort  Agés,  ne  produit  pas  de  moins  heureuses  consé- 
quences. Les  jeunes  ministres  ont  les  qualités,  mais  aussi  les 
défauts  de  leur  âge;  ils  pourraient  être  enclins  aux  innovations 
téméraines;  leur  ardeur  inconsidérée  sera  réprimée  par  ces  vétérans 
de  la  politique,  ces  gardiens  des  traditions  qui  siègent  à  côté  d'eux, 
K  C'est  ainsi,  dit  fort  bien  M.  de  Franqueville,  que  le  présent  est 
relié  au  passé,  que  l'esprit  de  routine  et  l'esprit  d'initiative  se 
tempèrent  mutuellement,  que  l'expérience  instruit  Tinexpérionce, 
et  que  se  forment  les  hommes  d'État  d'abord  disciples  pour  devenir 
un  jour  mattres.  Rien  n'est  livré  au  hasard,  et  si  Dieu  seul  peut 
«tonner  le  génie,  le  système  anglais  développe  au  moins  deux 
qualités  qui,  peut-être,  valent  encore  mieux  en  politique  :  l'expérience 
et  Je  sens  pratique*.  » 

C'est  après  avoir  été  formés  de  la  sorte  que  de  nombreux 
hommes  d'État  ont  successivement  gouverné  l'Angleterre  avec  tant 
d'habileté  et  tant  de  succès.  Un  cabinet  succombait-il  devant  un 
vote  du  Pariement  ou  le  verdict  du  corps  électoral,  les  hommes 
ne  manq[uaient  jamais  dans  le  parti  opposé  pour  former  un  autre 
cabinet  dont  la  Ugite  politique  était  différente  sans  doute,  mais  le 
talent  égal  ou  presque  égal  à  celui  du  précédent  ministère.  C'est 
une  revue  intéressante,  mais  trop  longue  pour  trouver  place  ici,  que 
celle  des  diflSêrents  caMnets  qui  se  sont  succédé  depuis  un  siècle, 
des  fasttes  que  se  sont  livrées  les  deux  partis  en  présence  pour  la 
possession  du  pouvoir.  Dans  cette  histoire  du  duel  des  wfaigs 
et  des  tories,  ce  qui  frappe  le  lecteur,  c'est  que  les  deux  partis 
ont  été,  à  certaiiis  moments,  si  divisés,  qu'on  a  pu  les  croire 
irréconciliables;  à  certains  autres,  si  rapprochés,  qu'on  aurait  eu 
quelque  peine  à  les  distinguer.  Un  autre  fait,  non  moins  digne 
d'attention,  c'est  que  les  réformes  importantes  opérées  en  ce  siècle, 

^  Voy.  M.  de  Franqueville,  t.  I,  p.  525. 


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444  LE  GOUVERNEMENT  ANGLAIS  ET  SON  AVENIR 

l'émancipation  des  catholiques,  l'abolition  des  droits  sur  les 
céréales,  l'extension  du  droit  de  suffrage,  etc.,  etc.,  ont  souvent 
été  faites  par  le  parti  même  qui  les  avait  le  plus  ardemment  com- 
battues. Et  ce  qui  est  plus  curieux  encore,  c'est  qu'en  toute  occasion 
le  pays,  loin  de  témoigner  sa  reconnaissance  à  ceux  qui  venaient 
de  lui  donner  satisfaction,  s'est  prononcé  contre  les  réformateurs 
pénitents  et  s'est  servi,  pour  les  battre,  des  armes  qu'ils  avaient 
forgées.  Wellington  et  Robert  Peel  accordsuent  en  1829  l'affran- 
chissement des  catholiques  et  tombaient  du  pouvoir  l'année  sui- 
vante. Le  même  Robert  Peel  fit  modifier,  en  18A6,  la  législation 
sur  les  céréales  et  fut  renversé  du  ministère  quelques  mois  après. 
En  1867,  M.  Disraeli  fit  adopter  la  réforme  électorale  ;  or  les  élec- 
teurs auxquels  il  venait  d'accorder  la  franchise  lui  renvoyèrent 
une  majorité  si  hostile,  qu'il  donna  immédiatement  sa  démission. 

Mais  comment  les  luttes  ardentes,  passionnées  des  partis,  luttes 
qui  en  d'autres  pays  ont  entraîné  tant  de  révolutions,  ne  font-elles 
pas  obstacle  à  la  stabilité,  au  développement  pacifique  des  institu- 
tions anglaises?  C'est  qu'à  la  différence  de  ce  qui  se  passe  ailleurs, 
les  vaincus,  en  Angleterre,  acceptent  les  faits  accomplis.  Lorsqu'une 
réforme  a  été  adoptée  malgré  eux,  ils  ne  songeront  jamais,  le  jour 
où  les  fautes  de  leurs  adversaires  les  ramèneront  eux-mêmes  au 
pouvoir,  à  revenir  sur  ces  mesures  reconnues  conformes  aux  vœux 
du  pays.  C'est  sur  un  autre  terrain  que,  dès  le  lendemain  de  leur 
défaite,  ils  auront  lutté  pour  affaiblir  leurs  adversaires  et   res- 
saisir la  majorité  au  Parlement.  M.  de  FranqueviUe  a  caractérîsé, 
par  une  comparaison  heureuse,  l'attitude  et  les  agissements  res- 
pectifs des  deux  partis,  dans  leur  lutte  séculaire  :  «  Il  semble,  dit- 
il,  qu'à  chacune  des  étapes  de  la  vie  nationale,  les  retardataires 
finissent  par  rattraper  ceux  qui  ont  pris  l'avance  ;  tous  se  remettent 
en  route,  au  même  instant,  mais  les  plus  ardents  ne  tardent  pas  à 
distancer  ceux  dont  l'allure  est  plus  lente.  On  se  rejoint  au  relai 
suivant,  puis  on  reprend  la  marche  dans  les  mêmes  conditions  : 
le  pas  est  inégal  et,  bien  que  les  pomts  de  départ  et  d'arrivée  soient 
identiques,  la  troupe  n'est  jamais  entière  au  même  endroit  du 
chemin;  elle  ne  se  groupe  que  s'il  s'agit  de  lutter  contre  un  ennemi 
commun  et  de  défendre  les  intérêts  sacrés  de  la  patrie  ^  » 

Ainsi,  quelles  que  soient  les  modifications  successives  de  leur 
programme  politique,  deux  grands  partis  tantôt  plus  rapprochés, 
tantôt  plus  éloignés  l'un  de  l'autre,  se  retrouvent  toujours  en 
Angleterre.  Aujourd'hui,  la  question  irlandaise  a  pu  diviser  les 
libéraux  et  compliquer  la  situation  en  créant  un  troisième  {Murti, 

*  Voy.  t.  !•',  p,  552,  553. 


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LE  GOUVERNEMENT  ÀNGLilS  ET  SON  AVENIR  445 

mais  cet  état  de  choses  n'aura  qu'un  temps;  la  question  irlandaise 
sera  résolue  d'une  façon  ou  d'une  autre,  et  on  retrouvera  alors, 
avec  ou  sans  leur  ancien  nom,  les  deux  partis  dont  l'existence  est 
nécessaire  à  la  marche  du  gouvernement  parlementaire  lequel  n'est 
autre  chose  que  le  gouvernement  par  les  partis,  comme  les  Anglais 
le  désignent  eux-mêmes,  the  party  govemment. 

Quels  sont  les  avantages  et  quels  sont  les  inconvénients  de 
l'existence  et  de  la  lutte  incessante  de  ces  partis?  Grosse  question, 
qu'on  ne  saurait  éluder  dès  qu'on  s'occupe  des  institutions  anglaises. 
Les  inconvénients  sont  faciles  à  saisir.  L'esprit  de  parti  a  le 
grave  défaut  d'entraîner  avec  soi  le  manque  de  franchise  et 
d'équité.  Les  membres  d'un  parti,  échauffés  par  les  luttes  politi- 
ques, attribueront  volontiers  à  leurs  adversaires  des  intentions 
mauvaises,  dont  ceux-ci  sont  innocents,  et  ne  voudront  pas  recon- 
naître les  fautes  qui  leur  sont  signalées  par  leurs  rivaux.  «  L'obsti- 
nation à  soutenir  une  erreur,  parce  que  l'admission  de  ce  qui  était 
juste  et  vrai  eût  profité  à  l'opposition,  a  fait  adopter  à  certains 
ministres  anglais  la  ligne  de  conduite  la  plus  funeste  au  pays.  » 
C'est  un  homme  d'État  anglais,  lord  John  Russell,  qui  a  fait  cet 
aveu.  On  peut  ajouter  que  la  plupart  des  mesures  soumises  au 
Parlement  sont  adoptées  ou  rejetées,  moins  en  raison  de  leur  propre 
mérite  que  par  suite  d'une  considération  de  parti.  Enfin,  un  mal 
incontestable  est  l'éloignement  des  afiaires,  pendant  un  temps  plus 
ou  moins  long,  d'hommes  d'État  éminents  dont  le  concours  serait 
précieux  pour  la  bonne  marche  des  affaires  publiques.  Dans  les 
pays  qui  ne  pratiquent  pas  le  gouvernement  parlementaire,  en 
Prusse  par  exemple,  le  souverain  peut  utiliser  au  service  de  TÉtat, 
tous  les  hommes  dont  la  valeur  est  reconnue  :  en  Angleterre,  la 
moitié  des  hommes  politiques  sont  forcément  en  dehors  des  affaires, 
relégués  dans  l'opposition  oui  leurs  lumières  et  leur  expérience  sont 
à  peu  près  perdues  pour  la  chose  publique  ;  et  pendant  ce  temps, 
chaque  département  ministériel  est,  ainsi  qu'on  le  sait  déjà,  fré- 
quemment exposé  à  changer  de  chefs  et  à  être  dirigé  par  des 
ministres  peu  compétents;  en  un  mot  les  forces  vives  du  pays 
sont  éparpillées,  les  citoyens  utiles  luttent  constamment,  au  lieu  de 
s'unir  et  de  collaborer  au  bien  public. 

Qaelqae  réels  qu'ils  soient,  ces  inconvénients  sont  plus  que 
contrebalancés  par  des  avantages  aussi  nombreux  qu'importants. 

Xr*organisation  des  partis  crée  des  engagements  d'autant  plus 
poissants  qu'ils  ont  été  volontairement  pris,  et  des  liens  capables 
de  /désister  aux  tentations  de  l'ambition  :  tel  homme  qui  renonce- 
rait fecilement  à  ses  principes  pour  obtenir  une  place  importante, 
u'osera.  pas  déserter  son  parti  et  rompre  avec  ses  amis  politiques* 

10    ROVEMBRB   1887.  29 


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44A:  LK  waTEnBoan  mklmsi  n  aon  jkybbdt 

En  ontrev  respcit  de  partr  Soamm  nu  corps  des  diflUrmitas  opiniana 
dii  pays ;.  IoraQpifi.Ie  peufria,  mécootent  à»  la poiitiqae  d'uni eainnetr 
poturah  songer  ài  empdoyer  le^  moyens  snpr^na;  an  droit  de  rëais- 
taace,  ii  troufQ  nu  lomèdGr  pfaisfacilevet:  mcihs  dangermu  à  la  ùàa^ 
en  renversant  simplement  les  ministres. 

Les  Anglais  ont  d'ailleurs  la  eoHTifition'qu&t'9&i^  ^  partis  bien 
organisés^onianire  fiatateoient  au  gonvemeœent  aèoolu;  que^sans 
eux^  l'esprit  pnUc  ne  se  nraintiendiaiit  pas  etv  une  fi)is:  tombé,  ne 
s&  relërerait.  plus». 

Si  les  diangeinents  Goniiîinris.demimistves  ont;  pccnr  TexpécMon 
dss  affîdreSf  certains  inconvénients;  d!aiHenrs  trtsu  atliéni^  par 
rerganisKtioa  même  des  grandes  administrations^  sfils  donnent  de 
.  laoins  bons  nânistres^  spéciaux;  ils  assurent  en  revonohe  la  fomuu- 
tien  d'hommes  d'État  supérieurs.^  Or  quel  bien  plusf  prédeu  pour 
un  pay*s  qu'un  Ikomma^  d'État  sopédomrl  Ètw  pmife  de  vue  de  la. 
formation  de  Tbonu»  poUticpie,  l'alternative^  de  roffMStion  et  dn 
pd^zvoir  est,  pour  l'esprit,  bunudn,.  d'une  eittrôme  utilité;.  U  est  htm 
que  rbomme  public  soit  sncc^siviemeDt  chargé,  d'agir  et  de  criti- 
quer. Au  moment  de^Kaction,  il  sait  se.  critiquer  luiHiième;.coDNne 
opposantv  il  trou;ve  bien<  phis  facilement  les  points  &iblea  de  ae& 
rivaux.  Que  l'attaque  soit  paifois  san»  miesufe;  et  ladéteiae  exeeafe- 
sîve,  c'est  dans  la  natuia  (tes  dbosesi;  maéfl^  aprèstoutv^  cosibien  ce 
contrôle  incessant  est  saltJEtairel  Quel  &eu  pour  un  oiimstiQ  de 
sairoirque  chacun  de  ses  aetes^  sera  analysé^  scruté  et*  qu'il  devra 
nécessairement  en  rendre  compte  I 

Quant  à  l'exolusion  des  booimes  d^État  qui>  restent  en  dehors  des 
afBûress  eHe  est  regrettable  sans  doutev  mois^  elle  r^eat.  pas  ceaAîf 
Duelle.  Les.  opposants  d'aujourd'hui  seront  ministres^  demain;.  lear 
rôle  d'ailleurs  est  actif  et  leurs  facultés  ne  aont  pas  aaBaemapiblpmis 
la  chose  puUique  ;  car  l'opposition,  par  son  contrôle  et  ses  critigoes, 
exerce  indirectement  son  actioo  sur  la  marche  de»  affiûnes..  Ajoim-^ 
Ums  qu'an  pcrnit  de  voe  des*  relations  extérseuresv  les  chaaigements 
dB^ministëre  qu'amende  jeu  des  inatitutâoBs:  partementaimv  p»x- 
v^cmt  avoir  tes>  pks^  heureus  résaltatSv  Les  âmtes  £siiilesï  dana  las 
négociations  avec  un  cabinet  étranger  seue  phis  facile»  jkaam^eff, 
quand  un  nouveau  ministère  a^îve  au  pouvoir* 

EnfuL^  le  système  parlememlaire  a  l'a^aoatage  de  maîntesir  eons- 
tanuneoftfharmome  dams»  le*  go«iv^]i«aient  de  l'État.  Le»  ministzes: 
dwipent  exercer  le  ponv^r  exécuUf  cooJbrmé«ient  aus  wes^  da 
Pswteaieot,  et  réctproqucrarat  le  Pswlenient  doit  exercer  hpomKÙxr 
législatif  conformétssent  aur  vues^  des  ministres  :  txiut  oonfllt  eiatre. 
les.  demc  volontés^  amène*  sdt^  la  obute^  du^  cabinet^  soit  ki  diaaslcu- 
tioQ^  de  la  CMmbre  des*  eomofanes,  c'estvà-dke'  qoe,  dans*  l'oia  et 


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LE  ^ÙCUWmJm  AKCUIS  iSf  m»  AVfi»R  417 

Ysutre  cas,  raccord  se  rétabUt  imméctkUefaeot.  Quam  .au  souve- 
rain, il  plane  au-dessus  de  t^us,  irrespoosaUe  du  choix  de  ses 
nÛBÎstres,  piâscfue  c'est  le  Parlement  qui  les  a  désignés,  de  leurs 
actes,  puisque  les  Cbambires  ratifient  la  conduite  du  cabinet  taat 
qa'eUes  le  soutiennent,  de  leur  dnute  «nfin,  puisque  le  vMe  des 
assemiriées  ou  celui  des  électeurs  peut  seul  les  renv;erser. 

Ce  n'est  pas  seulement  entre  les  grands  corps  de  l'État  qu^ 
règne  l'iianoonie;  c'est  aussi  entre  la  nation  ^et  le  gouvemeaient. 
Les  appels  au  pays  n'ont  lieu^  il  tat  vrai,  qu'à  de  rares  intoryaUes; 
mais  la  prévision  des  élections  .est  toujours  présente  à  la  pensée 
des  Iêowûgb  d'Êtai,  .et  l'efiioion  publique  ;a  de  à  paissants  moyeM 
d'action,  giâce  à  la  Ub^té  de  la  pcesse  et  au  drojt  de  réuni^^ 
qu'A  est  Um  diiBcile,  sinon  imposs^le,  «de  la  iawm  Jo^^gragaps» 

IV 

Après  ce  coup  d'oeil  donné  au  gouvernement  anglais,  on  est 
amené  avec  M.  de  Franqueville  à  étudier  la  constitution  du  Parlp^ 
ment,  de  la  Chambre  des  lords  et  de  la  Chambre  des  communes. 

Id  encore,  H  iaut  laisser  de  côté,  iaute  d'espace,  les  origines 
historiques  de  la  Chambre  des  lords,  et  renvoyer  le  lecteur,  sur 
ce  point  jusqu  ici  assez  obscur,  au  savant  exposé  qu^eu  a  fait 
M.  de  Franqueville  ;  ce  qu'il  importe  surtout  de  connaître^  c'est  le 
rôle  polidque  actoeLet  l'utilité  de  la  Chambre  des  lords. 

fiappelons  d'abord  — ■  on  îoubrie  facilement,  *—  le  vrai  caractère 
de  Taiàstocraûe  anglaise,  des  membres  de  la  Chambre  des  lords. 
L'aristocratie  telle  que  nous  la  comprenons  en  France  est  in-^ 
connue  au  delà  du  détroit.  Les  fils  d'un  pair  d'Angleterre,  même 
l'alné  qui  héritera  du  ûtre  après  la  mort  de  son  père,  sont  dç 
^ples  commoners^  nous  dirions  en  France  de  simples  bourgeois  : 
s'ils  portent  des  titres,  ce  ne  sont  que  des  titres  de  courtoisie. 
Grâce  à  cette  règle;,  la  noblesse  anglaise  n'a  jamais  été  considérée 
comme  une  caste  :  «  Liée  à  un  office  indivisible^  comme  le  dit  si 
bien  H.  Boutmy,  elle  ne  passe  qu'à  Taîné,  tête  pour  tête^  et  Jes 
autres  fils  tf  ont  rien  qui  les  distingue  du  cornmun  des  cîtoyena* 
Au  iieu  d'un  ordre  composé  de  familles  prîvilégîéesi,  qui  tend  à 
s'augmenter  de  génération  en  génération  par  l'excédent  des  nais- 
sances, l'Angleterre  xCa,  eu  qu  un  groupe  (Tindividus  privilégiés 
qui  devait  tendre  à  se  réduire  de  génération  en  génération  **.  » 
Ces  extinctions  ont  permis  d'appeler  à  la  pairie  de  nouveau:^ 
membres   sans  multiplier  démesurément  le  nombre  des  titres. 

*  Le  développement  de  la  constitution  et  de  la  société  politique  en  Angleterre, 


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448  LE  GOUVERNEMENT  ANGLAIS  ET  SON  AVENIR 

Comme  toutes  les  aristocraties  intelligentes,  la  noblesse  anglaise 
s'est  continuée  autant  par  l'adoption  que  par  l'hérédité  naturelle» 
Son  sang  a  été  constamment  renouvelé,  en  même  temps  qu'il  s'est 
mêlé  plus  abondamment  encore  avec  celui  des  autres  classes. 

On  s'explique  donc  que  l'aristocratie,  en  Angleterre  soit  restée 
plus  populaire  que  sur  le  continent.  Néanmoins,  la  Chambre  des 
lords  a  été,  est  encore  fréquemment  attaquée.  On  s'est  élevé  vive- 
ment contre  sa  longue  résistance  à  certaines  réformes  demandées 
par  le  pays  et  votées  par  la  Chambre  des  communes  ;  on  l'a  repré- 
sentée comme  un  corps  privilégié,  soucieux  seulement  de  la  conser- 
vation de  ses  privilèges,  peu  capable,  sinon  peu  désireux  de  rendre 
des  services  au  pays;  et,  comme  conclusion,  on  a  demandé  soit 
la  suppression  complète  de  la  Chambre  des  lords,  soit  son  recrute- 
ment par  un  mode  plus  en  rapport  avec  les  idées  modernes. 

Qu'y  a-t-il  de  fondé  dans  ces  critiques?  Quels  services  la  Chambre 
des  lords  rend-elle  encore  au  pays? 

Inutile  de  discuter  ici  la  question  de  l'utilité  d'une  seconde 
Chambre.  Les  esprits  sérieux  de  tous  les  pays  et  surtout  de 
l'Angleterre,  admettent  la  nécessité  d'une  Chambre  plus  calme, 
plus  réfléchie  que  la  première  qui  est  généralement  ardente  et 
passionnée;  la  seconde  Chambre  met  un  frein  utile  aux  entraîne- 
ments de  la  première,  en  opposant  son  veto  aux  mesures  qu'elle  a 
imprudemment  adoptées. 

Mais  comment  doit  se  recruter  cette  seconde  Chambre? Ici,  les 
libéraux  avancés  s'élèvent  vivement  contre  le  principe  de  l'héré- 
dité, conservé  dans  la  Chambre  des  lords.  Il  est  incontestable  que 
la  pairie  héréditaire  est  contraire  aux  idées  actuelles,  et,  là  où  elle 
n'existe  pas  depuis  de  longs  siècles,  personne  ne  songerait  à  l'éta- 
blir. Mais,  la  plupart  des  Anglais,  n'oublient  pas  que  les  ancêtres 
des  pairs  actuels  ont  été  appelés  à  la  Chambre  haute  en  récom- 
pense de  grands  services  rendus  à  l'État,  et  que  leurs  descendants 
sont  généralement  restés  dignes  de  cet  honneur.  C'est  M.  Gladstone, 
lui-même,  qui  le  proclamait  dans  un  discours  prononcé  à  Greenwich^ 
le  27  octobre  1871.  En  outre,  en  compensation  de  ses  inconvénients» 
l'hérédité  n'a-t-elle  pas  l'immense  avantage  de  donner  au  pair 
une  indépendance  plus  complète  que  tout  autre  mode  de  nomina- 
tion, et  en  même  temps  un  intérêt  immense  à  la  bonne  adminis- 
tration et  à  la  prospérité  du  pays?  Dans  son  discours  de  Manchester, 
auquel  on  revient  toujours,  parce  qu'il  est  un  commentaire  net  et 
éloquent  de  la  constitution  anglaise,  M.  Disraeli  a  mis  admirable- 
ment en  relief  les  avantages  du  principe  héréditaire. 

Dans  tous  les  pays,  disait^il»  on  est  tombé  d'accord  sur  la  nécessiter 


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LE  GOUVERNEMENT  ANGLAIS  ET  SON  AVENIR  U9 

d*avoir  une  deuxième  Chambre,  mais  comment  cette  Chambre  doit-elle 
ilre  constituée?  Est-ce  par  le  choix  du  souverain?  Mais  alors  quelle 
influence  peut-elle  avoir?  Est-ce  par  rélection?Mais  alors  comment 
se  fera  cette  élection?  Si  c'est  par  le  même  collège  électoral  que  Tautra 
Chambre,  quel  droit  aura-t-elle  de  contrôler  ou  de  critiquer  cette  der- 
nière? Si  c'est  par  un  plus  petit  nombre  d'électeurs,  alors  se  pose  cette 
question  :  pourquoi  la  majorité  serait-elle  gouvernée  par  la  minorité? 
Pour  nous,  nous  avons  la  Chambre  des  lords  qui  s'est  développée 
avec  notre  histoire  et  qui  s'est  adaptée,  dans  le  cours  des  siècles,  aux 
besoins  et  aux  nécessités  des  diverses  époques.  Quelle  est  la  première 
qualité  à  exiger  d'une  seconde  Chambre?  Sans  aucun  doute,  c'est 
l'indépendance.  Et  quelle  est  la  source  la  plus  sûre  de  l'indépen- 
dance? Assurément,  c'est  la  propriété.  Le  revenu  moyen  des  mem- 
bres de  la  Chambre  des  lords  est  de  500  000  francs  par  an  ;  mais 
il  faut  encore  considérer  la  nature  de  cette  propriété.  C'est  une  pro* 
priété  visible  et  par  conséquent  responsable,  et  dont  chaque  contri- 
buable peut  connaître  la  valeur. 

À.  c6lè  des  pairs  dont  la  dignité  est  viagère,  il  y  en  a  qui  transmet- 
tent leur  dignité  à  l'un  de  leurs  enfants,  et  l'on  peut  se  demander  alors 
quel  est  celui  dont  la  responsabilité  est  plus  grande,  d'un  pair  à  vie 
ou  d'un  pair  dont  la  dignité  est  héréditaire?  Assurément  un  pair  à 
vie  peut  exercer  ses  fonctions  dans  le  sens  du  bien  public,  mais,  après 
tout,  il  peut  aussi  Texercer  suivant  son  caprice.  Personne  ne  peut 
lui  demander  de  comptes;  il  est  indépendant  vis-à-vis  de  tous;  mais 
celui  qui  possède  une  pairie  héréditaire  se  trouve  dans  une  situation 
différente.  Tout  est  fait  pour  Vencourager  à  étudier  Vopinion 
publique  et  à  lui  céder ^  lorsqu'il  le  croit  juste;  car  il  sait  natu- 
rellement que^  si  Vordre  auquel  il  appartient  est  toujours  en  col- 
lision avec  Vopinion  publique^  il  y  a  des  chances  pour  que  sa 
dignité  ne  passe  pas  à  sa  postérité. 

Ainsi,  l'indépendance  du  pair  vis-i-vis  de  la  couronne,  comme 
lia-àrvis  du  peuple,  est  incontestable  î  cette  indépendance  pour- 
mit  être  excessive  s'il  n'existait  comme  correctif  le  droit  pour 
la    couronne  de  vaincre  l'opposition   obstinée    de   la  Chambre 
lianle,  en  Dommant  une  fournée  de  pairs  qui  change  la  majorité. 
Mais  ce  droit,  la  couronne  n'a  plus  besoin  d'en  faire  usage,  car 
les  pairs  ne  résistent  jamais  indéfiniment  aux  vœux  de  la  Chambre 
des  communes  et  du  pays,  quand  ils  ont  reconnu  le  caractère 
sérienz  et  ]>ersistant  de  ces  vœux.  Gomme  l'a  fort  bien  dit  Dis- 
raeli, ils  sentent  que  si  leur  attitude  paraissait  trop  contraire  aux 
liesoios  et  au  bien  du  pays,  leur  dignité,  emportée  par  le  courant 
populaire,  ne  passerait  pas  à  leurs  descendants. 


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HO  LE  eOUVERASMWT  MCUiÀIS  £T  SON  iVSNlR 

Arpèter  rt>|aaion  publiqaeidaASAdB  «otrataBmôiuba^  i'ob^er  à  la 
réflefld(ui  et.au  iiBCueillemâQtfinais  aussi  s'inoliner  quand  eUe  per- 
siste dans  ees  rèdatmationa,  itelle  est  raiitkude,  Jtelle  eat  rudlité  de 
b  Chambre  ides  lords.  41e  oi'eat  pas  d'ailii^irs  le  jaul  service  (pi'elle 
soit  appelée  à  rendre.  Sans  nous  étendue  sur  «en  jéde  oomme  Cour 
de  justice,  sur  sa  parlieipalion  importante  aux  .grandes  ea^fuètœ 
parlementaires,  à  la  pcépairatiQn  des  lois  d'affaires  et  des  biUs 
pmvés,  elle  eet,  au  point  de  vue  du  oantrôle  de  la  .politique  éiran- 
g6ie,  en  mesure  de  remplir  un  rôle  de  la  plus  haute  importance; 
c'eât  un  point  eur  lequel  nous  •ineistone  d'autant  |dus  voloaHiers* 
qiffî  M.  de  f'ranqueràlle  ne  Fa  peut-être  pas  mis  sufliBammmt  -eii 
hifliiàre.  L'héritier  présomptif  vde  k  pairie«  n'ayant  à  faioe  ni  fia 
fortune  ni  sa  {position,  peujt,  s'il  test  sénieux,  se  préocoiper  exclu- 
ûvemeni  d'acquédr  lesxoiuiaiflsa&oesl^a  plus  utiles  pour  lafhaule 
situation  qu'il  .occupera.  Be  bonne  heure,  il  ^commence  à  iaire  :de 
gmnds  voyages  à  l'étrange.  Dans  quelque  pays  qu'il  se  reaàe, 
l'éclat  du  nom  et  de  la  fortune  paternelle  lui  donneront  aocès  /chez 
toutes  les  notabiUtôSt  chez  Jes  minLatres  et  même  à  k  cour;  fi*il 
mt  profiter  de  ses  iiautes  relations,  il  puisera  aux  moîHeusee 
souroes  ;la  oonnaissance  approfondie  des  contrées  ^u*il  auni  .pai^ 
Gourues.  Devenu  plue  lard  meflobre  de  la  Cbamhffe  àes  j)aira,  il 
pourra,  toutes  ka  tfois  iju'il  sera  questtion  deys  drekiiaoâ.âerA^gle- 
tare  avec  ces  paya,  prendre  part  aux  débats  avec  me  Autonié 
a&ceplicmnellB.  Ky  eùt-il,  dans  la  Chambre  Jiaute,  ique  qnamnle  «a 
(Ânquante  membres  pourvosde  oelte  roniiîiJnsaiioefrMejAipnnftHod^ft 
pays  étrangers,  cela  aufficait,  on  en  con^viendra,  pour  quela  ChasAwe 
deedords  iùt,  de  toutes  les  assaniblôes  du  mQndevk|>kis  Mpable 
de  contrôler  et  de  discuter  la  j^Iitique  texiérieuie  de  eon  .paya. 

Il  n'en  faut  pas  moins  reconnattre  que  l'importanoede  kCbanhiB 
haute  a  bien  diminué  depuis  un  deBad-rsâôcle;  elle  a  ^rdu  tout  ^ae 
qu'a  gagné  la  Chambre  des  communes.  Mais  elle  possède  encore 
deifortes  racinos  dans  le  paya,  et  ai  un  jour  doit  venir. où  le  dxoit 
dette/Otde  k  vénérable  assemblée^aera  aunulé,  oomme  celm  «de  J% 
couronae^ce  jour  est-encoreiélûigné.  Dlailleurs,  à  côté  derinfiaenoe 
que  rassemblée  des  krds  a  pu  oonBenrer  «ur  /l'ensemble  du  jMtya. 
il  iaiit  xonsidérer  J'influenoe  «que  tohaque  lard  veaecce  dans  Les 
oomtés  où  sont  situées  «es  immenses  pno»priétéB;  sa&e  doute,  fla 
^épandéranœ  n'est  plue  auasi  grande  qu'amntia  réforme  ^ékclo- 
raie  de  i8i2^  et  il  n'est  film  .aussi  aesuxé d'envofer  àik  rjèainVigo 
dessommuneB  des  honunes  d6voués«à  aes,iBlérèls^inttsJee  senwnes 
de  ttout  gonre  qu  il  jpeuft  iiendFe  ^et  -raiyd  à  la  pnpularian  de  aoai 
oomté,  4es  excellentes  l'elatious  qu'il  eait  entretenir  autoar  «le  4>^^ 
surtout  avec  la  gent)9^  curaie  «qui  est  uae  des  prîftrt^iy^lfliy  r 


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Ll>  GOUVBBiœMlNT  ÂNOUIS  Kl  Suit.  AYINIR  451 

ueîates  da  rAagleterne^j  ]xà^  asaurent  une  autorité,  qui  a'est  pas 
j/tè»  éa  s'tvanotur. 

T 

AisflOQa  à  la.  Chaiabre  des.  communes.  Sans  pouvoir  ici  entrer 
duiftl^  détail»  de  sa  censtkutioQ  et  de  scn  fenctieunement,  iL  est 
ifiléreasant  de  noter  cinelque»  points^  sur  lesquels  M*,  de  Franqiae- 
¥3Ie  a  très  juateuient  appelé  TaMentioa  de  ses  compatriotes. 

Oa  repcoAhe  chex  nous-  —  et  malheureusement  avec  raisoa  — - 
aux  hommes  modérés  de*  ne  pas  avoir,  pour  préparer  les  élections 
'et  éekûrer  les  électeurs,  le  quart  de  l'activité  que  déploient  les 
radàcaux.  Le  même  reproche  ne:  serait  poâ  fondé  en  Angleterre  : 
conservateurs  et  libéraux  rivalisent  de  zèle  et  d'éner^,  les  uns 
comme  les  aatrea  déploieat,  pour  le  triomphe  de  leur  cause,,  la 
même  somme,  d'efforts,,  de  démarches,,  de  diseouvs,.  d'écrits  et 
d'argent.  Dan»  ua  chapitre  fort  curieux  sur  la  préparation  des 
éleetions,  IkL  de  Franqueville^a  décrit  la.  compositioa  et  le  fonctiour 
nement  de  deux  associations  cpii  servent  de  modèle  à^  celles  de 
toutes  les  autres  villes,.  Kaseodation  libérale  de  Birmingham  et 
raaseciadoa  conservatrice  de  Liv-erpool.  Cette  dernière,  on^  peiâ 
l'affirmer,  ne  le  cède  sur  aucun,  point  à  sa  rivale;,  il  faut  lire  les 
pages  que  lui  a  consacrées  M^de  Franqueville  pour  savoir  comment 
un  conservateur  anglais  sait  payer  de  sa.  personne  et  de  sa  bourse 
dans  l'intérêt  de  soa  parti. 

Mais  un  mal  nouveau ,.  on  poursait  dire  un.  poisoa,  imporié 

f  Amérîqjoe,  n'esML  pas  en  train  de  se  glisser  dans  le  corps  élecr 

toral7Nous  voulons  parler  du  système  du  Caicciis  dont  Birmingham 

a  donné  l'exemple^  suivi  bientôt  par  les  principales  villes  d'Ang^- 

terce.  B'après^  ce  système-,,  emprunté  aux  États-Unis,,  chaqoe 

qaardar  dfune  dté  possède  un  comité  de  quartier  {ward  commutée^ 

Âa  pour  un  an  par  les  citoyens  de  ce  quartier  qui.  professent  la 

mftffîs:  opmion.  Au-dessus  des  eomitéa  de  quartier  est  un  comité 

exécutif,  composé  du  bureau  de  l'association^  des  membres  formant 

le  bureau  des  comités  du  quartier,  enfin  de  quatre  délégués,  élus 

pat  ckacaia  de  ces  comités  et  dont  le  rôle  est  de  fixer  l'époque  de 

rassemblée  du  coneeil  général  et  celle  des  élections  des  membres 

dea  comités-  de  qpiartiér.  Enfin,^  le  conseil  général,^  composé,  de  tous 

les  membrea  da  comité  exécutif  et  des  comités  de  quartier,  ce  qui 

xeiirésente  une  réunbn  de  deux  mille  personnes  environ,  dirige 

râasociatioa  et  arrête  sa  ligne  politique. 

ibr-dessua  et.  à  côté  des  organisations  locales^  il  y  ^  des  as60« 
dlatîone  dont  Faction  embrasse  L'ensemble  du  pays.  Ainsiv^la  Fédi- 
rafÎQzi  naizonale:  libérale  de.  Birmingiham^  transférée  à  Londres-  en 


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452  LE  GOUVERNEMENT  ANGLAIS  ET  SON  AVENIR 

1886,  est  administrée  par  un  conseil  général  composé  des  délégués 
de  toutes  les  associations  locales  agrégées;  en  fait,  la  direction 
véritable  de  toute  l'association  est  exercée  par  le  comité  exécutif,  com- 
posé d'un  plus  petit  nombre  de  membres,  et  surtout  par  le  secré- 
taire du  comité,  lequel,  toujours  présent  au  siège  de  la  société,  tient 
en  ses  mains  tous  les  fils.  Plusieurs  autres  associations,  libérales 
ou  conservatrices,  sont  comme  les  foyers  de  la  vie  politique  du  pays. 
Quels  ont  été  jusqu'à  présent  les  résultats  de  ce  système  du 
Caucus^  de  ce  vaste  réseau  de  comités  superposés  les  uns  aux 
autres,  qu'un  député  de  Birmingham,  M.  Chamberlain  a  importé 
d'Amérique  et  que  les  partis  anglais  ont  promptement  adopté?  Les 
inconvénients  en  sautent  à  tous  les  yeux  :  les  électeurs,  encadrés 
dans  ces  puissants  mécanismes,  perdent  leur  liberté;  mais,  ce  qui 
est  plus  grave  encore,  c'est  que  la  tendance  inévitable  du  système 
est  d'écarter  du  Parlement  les  hommes  éminents,  tous  ceux  qui  ont 
un  réel  souci  de  leur  dignité  et  de  leur  indépendance.  Quelques-uns 
se  sont  révoltés  et  en  ont  appelé  du  Caucus  aux  électeurs,  qui  leur 
ont  donné  raison;  mais  tout  le  monde  ne  peut  impunément  se 
permettre  d'agir  comme  M.  Cowen  à  Newcastle,  ou  M.  Forster  à 
Bradford.  Dans  la  plupart  des  cas,  la  conséquence  logique  serait 
de  convertir  les  électeurs  aussi  bien  que  les  élus  en  simples 
machines  à  voter.  Heureusement  pour  lui,  l'Anglais  sait  être  illo- 
gique à  propos;  alors  même  qu'il  est  démocrate,  il  sait  demeurer 
fibéral  et  reste  indépendant  vis-à-vis  des  comités  comme  vis-à-vis 
du  pouvoir.  L'organisation  des  comités  d'après  le  système  amé- 
ricain n'offre  donc  pas  en  Angleterre  tous  les  inconvénients 
qu'elle  présenterait  ailleurs,  chez  nous  par  exemple;  d'un  antre 
côté,  elle  a  mis  en  lumière  quelques-uns  des  plus  estimables  côtés 
du  caractère  britannique.  L'esprit  d'initiative  individuelle  s'est 
partout  montré,  et,  à  tous  les  degrés  de  l'échelle  sociale,  le  dévoue- 
ment désintéressé  à  la  chose  publique,  l'ardeur  à  la  défense  des 
principes  et  des  idées  qu'on  croit  les  meilleurs,  se  sont  manifestés 
avec  une  vivacité  extraordinaire. 

Ici,  dit  M.  de  Franqueville,  des  petits  commis  de  magasins,  après  nne 
longue  journée  de  labeur,  passent  deux  heures,  chaque  soir,  dans  les 
locaux  de  la  primrose  League;  là  des  femmes  du  monde  emploient 
des  journées  à  écrire  des  adresses;  d'autres,  appartenant  à  toutes  les 
dasses,  consacrent  des  mois  entiers  à  visiter  une  à  une  les  maisons 
d'un  quartier,  à  voir  et  à  revoir  chaque  électeur.  Je  pourrais  citer 
telle  dame  de  haut  parage  qui  ne  croit  pas  déshonorer  sa  maison 
ducale,  en  recevant,  le  soir,  dans  son  salon,  les  cochers,  les  cuisiniers 
et  les  domestiques  du  voisinage,  en  leur  adressant  la  parole,  en  lenr 


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LE  GOUVERNEMENT  AN6U1S  ET  SON  AVENIR  453 

faisaot  faire,  par  des  hommes  du  monde,  des  conférences  familières; 
j'en  sais  telle  autre  qui  va  personnellement  voir  tous  les  boutiquiers 
de  la  circonscription,  toutes  deux  n'ayant  d'ailleurs  aucune  raison 
personnelle  de  s'intéresser  au  candidat  qu'elles  soutiennent.  Il  m'esi 
arrivé,  en  faisant,  dans  certaines  circonscriptions  urbaines,  des 
tournées  de  visite  aux  électeurs,  en  compagnie  du  candidat  escorté  de 
Y\m  des  membres  de  son  comité,  de  rencontrer  des  hommes  dévoués 
qui,  ^atuitement  et  seulement  dans  l'intérêt  de  leur  parti,  avaient 
visité,  dans  le  cours  de  l'année,  jusqu'à  trois  mille  maisons.  Non 
seulement  les  conservateurs  ne  le  cèdent  pas  aux  libéraux,  sous  le 
rapport  du  zèle,  des  efforts  et  du  dévouement;  mais,  en  maint 
endroit,  ils  les  dépassent  et  disputent  le  terrain  avec  une  ardeur  qui 
ne  se  dément  point,  une  vaillance  que  rien  ne  décourage.  Nul  effort 
ne  leur  coûte,  nul  échec  ne  les  abat,  et  ils  conduisent  la  lutte  avec  une 
intelligence  que  le  succès  a  souvent  récompensée. 

Oo  devine  quelle  doit  être,  pendant  les  périodes  électorales, 
ractivité  de  partis  aussi   bien    organisés   et  aussi  résolus.   Le 
nombre  des  imprimés,   des   publications,   distribués    de   toutes 
parts,  des  discours  prononcés  par  les  candidats  ou  leurs  partisans 
dans  des  salles,  ou  en  plein  air,  parfois  à  la  portière  d'un  wagon 
pendant  l'arrêt  d'un  train,  dépasse  l'imagination.   Mais   ce  qm 
était  in&niment  moins  louable  que  l'activité  des  partis,  c'était  la 
corruption  à  laquelle  on  avait  trop  souvent  recours  jusqu'à  ces 
dernières  années  pour  gagner  les  électeurs.  Au  siècle  dernier  et  au 
coniaiencement  du  nôtre,  on  peut  dire  sans  exagération  que  l'ar- 
gent est  Je  grand  électeur  à  la  Chambre  des  communes.  Les  lords 
achètent  des  sièges  pour  leurs  ûls;  les  commerçants  enrichis  en 
achètent  pour  eux-mêmes,  et  on  ne  prend  même  pas  la  peine  de 
dissimuler  ces  marchés.  Rien  de  plus  piquant  que  les  exemples 
cités  à  ce  propos  par  M.  de  Franquevilie.  En  1768,  le  bourg  de 
SadJbory  est  mi»  publiquement  en  vente  :  Oxford  offre  de  nommer 
celui  qm  paiera  les  dettes  de  la  ville,  et  finit  par  faire  affaire  avec 
le  duc  de  Marlborough;  lord  Chesterfield  écrit  à  son  fils  :  «  J'ai 
parlé  à  un  marchand  de  bourgs  et  je  lui  ai  offert  63  000  francs 
pour  vous  assurer  un  siège  au  Pariement  ;  mais  cet  honmie  a  ri 
de  ma  proposition  et  m'a  déclaré  qu'on  ne  peut  trouver  de  bourgs^ 
en  ce  moment,  parce  que  de  riches  marchands  des  Indes  les  ont 
tond  retenus  au  prix  de  75  000  francs  au  moins,  beaucoup  même  à 
100  000  francs  et  deux  ou  trois  à  125  000  francs.  J'avoue  que  cela 
m'a  singulièrement  contrarié.  »  Le  roi  Georges  III  lui-même  pre- 
22aît  j>art  aux  luttes  et  avouait,  dans  une  lettre  à  Pitt,  qu'il  dépen- 
sait des  sommes  considérables  pour  soutenir  ses  créatures. 


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454  LE  GOOYERWaïKfT  ANOLMS  ET  «ON  AVEIim 

Les  journaux  de  l'époque  pul)Iîeiit,  saœ  lésîtattîoo,  les  «omiBeB 
données  par  les  candidats  à  diatmn  fies  €leoteurs.  On  lit  dans  h 
Gazette  ffATfleihnry  du  6  avril  f  78»  :  «  «Le  cdlaael  lake  fak  m 
présent  de  6  guînées  (enTiron  'WB  Tranoet)  aux 'électeurs  4fBk  -ont 
Toté  pour  lui,  et  ffune  guînée  (26  îraDcs)  -aux  éleoleurs  qui,  ayant 
voté  pour  son  concurrent,  'M.  Bemarfl,  prometnenft  de  voter  ^wur 
le  colonel,  à  la  prodiâme -élection.  <»  — "M.  Seraasd  remercie  4e 
la  même  Éstçooa  ses  électeurs*;  mais,  moins  TFdhe  >san«  éonle  'que  le 
colonel  tâke,  fl  leur  fait  cBstrîbuer  «  »une  guinée  «ealesieat,  â 
l'auberge  des  Clefe-en-cnoix  »,  ce  qui,  ameute  te  journal,  nèéom^ 
tente  beaucoup  les  électeurs;  on  -s'attewdaitàimeux.  Œn  Î807,  in» 
lutte  formidable  éclata  dans  le  YorksWre,  «nptre  Wilberfiwoe  ^t  te 
candidat  des  familles  de  Fit^swllliam  et  d'fflarewood;  Wilberferce 
remporta;  mais  on  calcula  que  plus  de  12  imllions  de  francsuvaient 
été  dépensés  dans  cette  campagne  électorale. 

Les  gens  les  plus  vertueux  justifiaient  cet  achat  des  voix,  en 
dffiant  que  c'était  un  moyen  de  eomerver  son  indépmèdance.  Sir 
Samuel  Romilly,  dont  la  moralité  était  au-dessus  de  tout  soupçon, 
écrivait  &  ce  propos  :  «  Oette  coutume  d^àchcfta*  des  mèges  ^eet 
détestable,  et  pourtant  c'est  te  seulmoyen  tfoi  permetle  àam  iiomote 
de  ma  position,  résolu  à  ètre>inâépeflâaiit,  d'arriver  mu  Pariemeiit. 
Y  entrer  par  ^me  élection  'poptûaire  est  ùnpomàkj  dans  fétat 
actuel  de  la  représeruation;  s'^  Isûsser  introduire  par  quelque 
grand  seigneur  et  voter  «eten  ses  indications,  46*e0t  «e  mettae  daas 
un  état  de  complète  dépenda:nce,  et  il  ne  veste  guèie  «pi'à  devoir 
son  siège  au  sacrifice  d'ime  pairtte  de  sa  fortuné.  Il  ^est^vrai  ^'wi 
grand  nombre  de  'Oeux  ^  adbètent  leurs  sièges  4e  font  estime 
une  spéculation -pécuniaire  et  comme  une  façon  ^pvofkable  -d'eoft- 
ployer  leur  a^nt;  i^eur  ^era,  t'est  on  Gonusepoe  pediti(pfê;   ik 
achètent  leurs  sièges  et  ^vendetU  deurs^votes.  » 

La  morate  démette  curieuse  lettre peot  se  i^ésumw  «nâ.  Il  n'y 
a  que  doux  façons  "d'eiitper  au'Parlemeot  :  accepter  un  soège  acfons 
par  un  autre,  te  pllus  eouvent  par  tm  îopd;  ^m  «en  «chetemm  «m- 
même.  Daiis  te  premier  cas,  ^on  est  tenu  de  voter  oonfermènieiit 
aux  indications  du  lord;  dans  Je  seooiid  cas,  on  >po«mL  iwter  avec 
plus  d'indépendance;  mais  ^la  spéculatâon  de  veDdpe  «on  i^ote  est 
si  lucrative,  •qu'ilÉamdra  une  ^grande -vertu  ^wirTésister  4  »la  tenta- 
tion. En  fait,  bien  peu  y  ««ésistaient  ;  les  ionnes  mmmètw  'd'alors 
interdisatent  d'ailleurs  de  pefueer  watremOTt^epar^rit,  rmrg^ii 
offert  comme  prix^d'im  vote  *. 


pnx< 

la  (00 
62: 
«  Honoré  Monsieur,  je  vous  sms  trê»  T)bligé  de  la  franchise  que  vous 


*  On  lit^  dans  la,aoBrespûûdan£e  de  firensiUle^ia  Lattre jsoivaate,. datée  du 
26  novembre  1762  :  "«^«:^  lui 


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Lff  Gan^jmifniT  jmuia  et  soh  ayinir  ^ 

La  réforme  électorale  de  1832  qui  fit  dispairaltre  ane  grande 
pe^âe^  des  bowgs  ponrri^,  supprima  cm  plutdt  dkainucu  les  plitô 
gros  abus;  mads TsTgeut  ^oBthuia  à  jouer,  dans  les  élections^  un 
rO)e  beadcoop  tn^  kipQartan^  im  rôle  sou:vent  scandaleux.  La 
Cbambre  des  ceomnines  procéiisi  à  dldérentes  reprises,  en  ISâi, 
es  f  800,  eu  1S6&  à  des  enquiites  qui  permirent  de  eossUter  les 
éminses  dépenses'  faites  par  les  candidafts.  Les  efforts  Êdts  pour 
remédier  an  mal*  furent  fosgtemps  i»frutt»eux.  Nous  vofons  dans 
les  docmneots  psrlemeuladre»,  qu'aux  élections  générales  cte  IdÔO*, 
le  tirtal  des-  somoies  dépensées  par  le»-  d&srers  candidats,  s'est  élCTé 
à  ih  93i  76^  francs,  diiffire  qui  est  pvebablement  ni<érie»r  à  la 
réalité;  car  bien  des  dépenses  ont  dû  demeurer  secrëtest»  Dans  la 
seule  cîié  de  Londres,  1«  dépense  fat  ete 6^000  francs;  dans  la 
cîrcoQScrlpâQo  nord  d^  comté  de  Durbams,  le  candidat  conserratenr 
dépensa  prè»  de  40&  GOQ^  firancs,  se»  concurrent  200  OOO.  Les^  éiec- 
tîoBS-  die  187i  furent  mmm  eoÛ<?e«BS«»,  panse  qu'elles  furent  faites 
àbref  ^kâ;  lechiflke  ceBuni  des  dépenses  des  ca»dlidats  n'en  toi 
pas  moins  supérieur  &  36^  miUioBS  de  francs  ;  les  frais  forent  minimes 
poinr  les  mëgesnoo  conlestés;  mais  dès  qu'il  y  eut  lotte,  ils  s'éle* 
?èrem:  de  ô&OOO  fraftcs  à  âOft0O&  francs  par  ean£dat;  ils  montè- 
rent à  MO  Oe»  francs  dafns  le  Duriiam  sud,  700  OOO  frams  dans  le 
BurlfeBB  iMTciet  i  200  60»  feancs  daaoFS  le  West-BIdin^du  Yovksbire  ! 

Le  flot  des  dépenses  grosek  encoTB,  mcc  électiMS^  gènérates^  de 
188^;  les  deenwntls  parlementaiFes  çpd  ne  tiennent  compte  que 
ctes  déboorsés  a^rouési  par  les  candidat,  meniioonent  nemlMre  de 
députés  qui  mt  dépensé  de  SOOi  000»  à  MW  000  francs^  parfois 
âaramage,  pour  Wwf  étectîmi  :  kfurs  aMhr^saôires  battus  D'ont  pas 
dépensé  moins*  Ih»s  tes  lies  duf  Nisrd^les  Sbetlarnd  et  les^  Orkney, 
les  fra»  se  sont  élevé»  à  22&  frsnc»  par  électew  l  Ea  somme,  le 
total  générât  des  dépenses  éieetcvates  décimées  est  monté,  en  i880, 
à  ^  t7&  380  francs,  et  %n  tenant  cempte  des  lacunes  des  docu- 
mcBlsoftcielSyOn  peot largement  les  éraloer  à.75  allions  de  francs! 

Ces  e^Tres  ost  f»t  sensation,  ou  plutôt  ont  £at  scande  en 
A^leterre,  et  les  députés,  issu»  de  ces  élections  de  i88@,  ont  senti 
ia  Béoesnté  d9  couper  court  à.  de»  afcus  qui  pof tsâent  une  forte 
atteinte  à  la  considération^  d^  Pkrtemewt  et  i  la  bowse  de  chacun 
àe  ses  menabres.  La  toi  de  VSèi  a  limité  df  unei  &çon^  précise  la 
qoatitè  et  b»  nature  des  dépenses^  Mgaleaien&  permises. 

avez  apportée  dima  notre  antretim  de  c&^  matin;  je  L'apprécie  bien  plue 
que  Tarantage  matériel  que' j.'ai  reçu  eanxômatemps,,  et,,  poui!  vous  montier 
ïk  sincérité  de  mes  paroles,  je  yous  renvoie  le  billet  de  300  livres  (7500  fr.) 
que  vous  avez  bien  voulu  me  remettre  et  que  les  honnes  mxmières  ne  me 
permettaient  pas  de  refuser,  Ibraque  vous  me  Tavesi  remis;  »- 


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^€  LE  G0UYER5EMENT  AUGLAIS  KT  SON  AYENIA 

Il  y  a,  dans  une  élection,  deux  natures  de  dépenses;  celles  qui 
sont  communes  aux  divers  candidats,  et  celles  qui  sont  person- 
nelles à  chacun  d*eux.  Les  premières  sont  relatives  à  la  location 
des  salles  de  vote,  aux  honoraires  des  agents  employés  au  dépouil- 
lement du  scrutin,  etc.  Ces  dépenses  qui,  en  France,  sont  suppor- 
tées par  la  masse  des  contribuables,  restent  encore,  en  Angleterre, 
à  la  charge  des  candidats;  d'après  la  loi  de  1883,  c'est  le  retuming 
of/icer^  qui  en  fait  l'avance,  et  demande  ensuite  le  remboursement 
aux  candidats.  Mais  ce  système  a  peu  de  chances  de  durée;  un 
nombre  de  plus  en  plus  grand  de  députés  réclame  l'adoption  du 
système  français  et  la  mise  de  ces  dépenses  à  la  charge  des 
contribuables. 

Les  dépenses  personnelles  au  candidat,  et  reconnues  légitimes 
par  la  loi  de  1883,  sont  les  frais  de  location  de  salle  pour  les 
meetings  et  les  comités,  de  voitures,  d'affiches,  de  circulaires,  de 
messages,  de  postes  et  télégrammes,  d'honoraires  des  agents  et 
autres  personnes  employées  par  le  candidat.  Aux  termes  de  cette 
loi,  tout  candidat  doit  nommer  un  agent  électoral  qui  a  seul  qualité 
pour  ordonner  et  acquitter  les  dépenses.  Avis  de  cette  nomination 
doit  être  donné,  au  plus  tard  la  veille  du  scrutin,  au  retuming 
officer,  qui  la  publie  dans  les  journaux  de  la  localité.  Toutes  les 
dépenses  électorales  doivent  être  réclamées  à  cet  agent  dans  la 
quinzaine  qui  suit  l'élection,  et  payées  dans  un  délai  maximum  de 
quatre  semaines  après  ladite  élection.  Dans  la  semaine  suivante, 
l'agent  doit  adresser  au  retuming  officer  un  état  certifié  aincère 
(et  approuvé  ensuite  par  le  candidat)  de  toutes  les  sommes  débour- 
sées, en  y  joignant  les  reçus  de  celles  qui  excèdent  50  francs.  Tant 
que  ces  formalités  n'ont  pas  été  remplies,  le  candidat  élu  ne  peut 
siéger  à  la  Chambre  des  communes,  sous  peine  d'une  amende 
de  2500  francs  par  jour.  Une  déclaration  fausse  constitue  un 
parjure  et  est  passible  de  la  servitude  pénale  pour  sept  années. 
Dans  les  dix  jours  qui  suivent  la  réception  des  états  de  dépenses, 
le  retuming  officer  en  publie  un  résumé  dans  deux  journaux  de  Ist 
localité,  et  indique  à  quel  endroit  ces  documents  peuvent  être 
consultés.  Toute  personne  peut  donc  contrôler  (moyennant  psâe- 
ment  d'un  shillmg)  les  déboursés  de  chaque  candidat. 

Mais  quelle  est  la  quotité  des  dépenses  permises  à  chaque  can^ 
didat?  La  loi  de  1883  les  indique  d'une  manière  Umitative.  Ces 
dépenses  ne  peuvent  excéder  8750  francs  dans  les  boui^,  si  le 
nombre  des  électeurs  inscrits  n'excède  pas  2000,  et  750  francs  de 
plus  par  mille  électeurs  au-dessus  de  2000.  Dans  les  comtés,  le 
maximum  est  de  16  250  francs  en  Angleterre  et  en  Ecosse,  et  cle 
12  500  francs  en  Irlande,  si  le  nombre  des  électeurs  inscrits  n'est 


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Il  GOUVERNEMENT  ANGLAIS  ET  SON  ATENIH  451f 

pas  Bopérieur  à  2000.  Au-dessus  de  ce  nombre,  on  admet  une 
augmentation  par  mille  électeurs  de  1500  francs  en  Angleterre,  de 
1000  francs  en  Irlande.  La  dépense  permise  s*élèye  ainsi  à 
37  250  francs  dans  les  circonscriptions  populeuses  de  la  Grande- 
Bretagne,  celle  de  16  000  électeurs  environ. 

Quels  ont  été  les  résultats  de  la  loi  de  1883  7  Pour  se  rendre 
compte  de  l'heureuse  influence  de  cette  loi,  il  suffit  de  comparer  le 
coût  des  élections  en  1880  d'une  part,  en  1885  et  1886  d'autre 
part.  On  se  rappelle  que  les  élections  de  1880  avaient  dû  coûter 
aux  candidats  au  moins  75  millions  de  francs;  celles  de  1885, 
d'après  les  documents  certifiés  par  les  agents  et  les  candidats,  ont 
coûté  seulement  le  tiers,  soit  25  871  479  francs;  celles  de  1886, 
qui,  il  est  vrai,  ont  été  faites  dans  des  conditions  spéciales,  de 
nature  à  diminuer  les  frais,  n'ont  entraîné  qu'une  dépense  de 
15  602  125  francs.  En  d'autres  termes,  en  1880,  alors  que  le 
nombre  des  électeurs  était  presque  moitié  moindre,  celui  des  circon- 
scriptions moins  considérable,  et  celui  des  élections  non  disputées 
beaucoup  plus  grand,  chaque  vote  émis  représentait  en  moyenne 
Zh  îrancs  :  en  1885,  il  ne  représente  plus  que  5  fr.  50  environ,  et 
le  chiffre  est  encore  moindre  en  1886.  On  ne  peut  donc  qu^adhérer 
au  jugement  favorable  que  M.  de  Franqueville  a  porté  sur  cette  loi. 

En  somme,  dit-il,  la  série  des  mesures  édictées  depuis  quelques 
années  a  singuUërement  diminué  les  cas  de  corruption  et  d'intimida- 
tion gui  ont  été  si  longtemps  le  scandale  des  élections  anglaises. 
€omme  le  disait  récemment  un  homme  politique,  les  élections  de  1885 
^ont  les  premières  qui,  depuis  la  révolution  de  1688,  aient  été  vrai- 
ment pures.  Les  candidats  et  leurs  partisans  n'ont  plus  aujourd'hui 
que  deux  moyens  d'action,  d'une  part  les  cadeaux  indirects,  les 
souscriptions  aux  œuvres  locales,  les  services  rendus,  dons  faits  en 
dehors  de  la  période  électorale;  de  l'autre,  les  [influences  sociales, 
Faction  incessante  des  femmes,  surtout  des  femmes  du  monde,  à 
laquelle  les  électeurs  paraissent  très  sensibles  et  qui  sont  d*autant 
plus  difficiles  à  saisir  et  à  réprimer  que,  suivant  une  expression 
très  Juste,  a  on  peut  définir  et  cataloguer  certains  [actes  de  cor- 
ruption, mais  il  est  impossible  d'incriminer  un  sourire  ^ .  » 

U  nous  a  paru  utile  de  donner  quelques  développements  à  cette 
question  des  dépenses  électorales  et  aux  moyens  récemment  em- 
ployés en  Angleterre  pour  prévenir  la  corruption.  Ne  serons-nous 
pas  obligés,  un  jour  ou  l'autre,  d'emprunter  à  la  loi  anglaise  de 
1883  quelques-unes  de  ses  dispositions,  afin  de  rendre  nos  élec- 

*  T.  n,  p.  496. 


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ifêS  LB  GOUfEANSlMT  kmi&iB  IST  MK  ATSNIR 

lions  un  peu  plus  pitres?  Maïs  qui  pPeoAraît  chez  nous  rinitiatiye 
âe  cette  réforme?  En  Angleterre,  le  poavoir,  qui  reste  absolument 
impartial  dans  la  lutte  électorale,  a  pu  Tencourager  et  la  faire 
adopter.  En  France,  tfouyera-t-on  jamais  un  ministère  qui  consente 
à  renoncer  franchement  â  Tusage  des  fonds  secrets  en  faveur  du 
candidat  oflkiel? 

ta  composition  actuelle  de  la  Chambre  des  communes  sppeWe 
encore  quelques  observations.  Si  les  réformes  et  lois  électorales 
ont  fait  disparaître  ou,  au  moins,  diminué  les  moyens  de  corrompre 
les  électeurs,  elles  ont  aussi  rendu  beaucoup  plus  difficile  Faecès 
au  Rirlement  de  ces  jeunes  gens  nommés  jadis,  à  leur  sortie  de 
l'université,  par  des  bourgs  pourris  ou  par  Tinfkience  de  puissants 
protecteurs,  et  qui,  formés  de  bonne  heure  à  la  vie  publique,  deve- 
naient des  hommes  d*État  de  premier  ordre.  Les  voix  les  plus 
autorisées  et  les  moins  suspectes  d'hostilité  au  jMt)grès  se  plaignent 
de  cet  inconvénient  : 

Ce  qui  me  frappe  le  plus,  éorivait  naguère  H.  Gladstone,  c*esi  la 
réduction  des  chances  d*entrée  au  Parlement  des  hommes  u*ftyant 
d'autre  recommandation  que  leur  talent  oa  leur  caractère,  c*eslrà-<Ure 
les^  deux  choses  qui,  avant  toute»  les  autres,  rendent  capable  d'être 
utile  au  pays...  Ces  hommes,  ce  sont  les  jeunes  gens.  Or  il  est  aussi 
tationnel  de  oommeDoer  à  apprendre  h  danss^  des  balietâ  à  ebiquante 
ans  que  de  commeoeer  à  cet  âge  k  travail  ardu  et  ^prouvût  dn 
oaUnel.  Cette  union  de  souplesse  et  de  feroe  qui  est  absokment 
néoessaire  ponr  les  plus  hauts  travaux  de  TadminteUratear  et  de 
Fhomme  d'État,  est  un  don  <]pe  la  nature  ne  permet  pins  de  dé^^- 
lopper,  si  Von  ne  eammenoe  pas  à  temps. 

L'histoire  est  là»  en  effet»  pour  prouver  que  les  hommes  poli- 
tiques qui,  depuis  un  siècle,  ont  gouverné  TAngleterre  avec  tant  de 
succès  et  d'éclat,  ont  commencé  dès  leur  première  jeunesse  Tap- 
prentissage  de  la  vie  publique.  Fox  entrait  au  Parlement  en  1764, 
à  vingt  ans,  Pitt,  en  1781  à  vingt  et  un  ans,  Canning,  en  1793,  à 
vingt-deux  ans,  Robert  Peel,  en  1809,  à  vingt  et  un  ans,  etc.,  etc. 
Alors  même  que  leurs  élections  auraient  été  entachées  de  quelques 
abus,  ne  valait-il  pas  mieux  s'y  résigner,  disent  beaucoup  d'Anglais, 
que  de  supprimer  les  chancea  de  former  quelques  hommes  d'État 
de  premier  ordre? 

Aussi  les  hommes  politiques  anglais  les  plus  clairvoyants  sont-ils 
opposés  à  ce  qu'on  remanie  les  circonscriptions  électorales  ac- 
tuelles de  manière  que  chacune  d'elles  contienne  \m  nombre  d'élec- 
teurs presque  égal.  C'est  dans  les  petits  collèges,  ajoutent-ils, 
que  les  hommes  vraiment  distingués  ont  le  plus  de  chances  de 


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LE  GOUVSRHEIIENT  ANGLAIS  S£  SON  AVENIR  459 

titniyer  de  bonne  iienre  un  siège  an  Parlement.  Lear  entrée  dans 
Ji  vie  pfMque  a  trop  d'importance^  est  trop  essendetle  sn  bon 
g(mveiiiemeDt  da  pays  pBiar  qn'en  leur  (Cerme,  par  ime  réforme 
i&qiportane,  l'accès  ôe  la  C^iiambre  des  nommones.  «  L'exp^ence, 
disait  il  y  a  quelques  années  ^raeli,  l'iexpérienoe  a  prouvé  qoe 
c'est  un  yrai  paradose  de-vouloir  séduire  à  mi  seul  les  moyens  d'en- 
trer dans  cette  <]hambre.  Sd  te  moyen  est  le  suffrage  id'iun  grand 
nombre  d'éleoteurs,  ila  conséqnence  sera  une  moyenne  de  médî^ 
<3ité  qni  détcnira  (non  seulanoat  ce  qui  fait  l'ornement,  mais  ce  qui 
&it  la  loroe  de  cette  assemUée,  et  «era,  en  définitive,  comme  nous 
f  apprend  l'exenq^e  des  autres  pays,  latate  aux  libertés  du  peuple.  » 

Ibigré  toutes  tes  réformes  qui  ^oot  modifié  sosi  caractère,  la 
Chambre  des  conmmnes  a  encore  une  composition  assez  ^iristocra^ 
tique  y  pour  employer  le  langage  du  continent.  Sur  670  membres, 
eUe  compte  actuellement  148  grands  propriétaires,  fils  de  pairs, 
baronets  ;  25  diplomates  ou  hauts  fonctionnaires  civils,  83  officiers 
de  Vannée  ou  de  la  marine,  176  manufacturiers,  industriels,  ar- 
mateurs on  grands  négociants;  S8  banquiers,  etc.,  etc.  Les  avocats 
et  avoués  n'y  sont  qu'au  nombre  de  13ô  ;  on  y  compte  à  pdne  BO 
journalistes  A  iuRumes  de  lettres,  un  nombre  égal  de  professeurs  et 
de  médecins,  et  toat  au  plus  6  fienaiers  oufvriers.  C'est  évidemment 
à  la  gratuité  des  fonctions  qu'est  dû  le  niveau  social  élevé  des 
membres  de  la  Chaaibpe  des  coamumes.  €^te  gratuité  des  fonctions 
n'a  pas  toujours  eiisté  en  Angleterre.  Jusqu'en  1688,  les  membres 
du  Pâriement  receraâent  une  indemnité  variable,  payée  par  les 
comtés  ou  bourga,  et  rempdatée  mène  quelquefois  par  un  cadeau. 
C'est  ainsi  qu'Harrington  écrit  dans  s<m  journal,  &  la  date  du 
28  décembre  1646  :  «  Venu  i  Batb;  roQContré  sir  Jobn  Borner; 
nous  avons  été  choisis  tous  deux  par  les  dtoyens  pour  servir  pour 
la  Cité.  Conféré  jcvec  le  maire  et  les  citoyens  sur  les  affaires  da 
ParleoQent.  Le  maire  a  promis  i  sir  John  et  à  moi-même  de  donner 
uxk  cheval  à  chacun  de  nous,  lorsque  n<Mis  irons  à  Londres  pour  le 
Pariement,  ce  que  nous  avcms  accepté.  »  D^uis  i'avënement  de 
€uillame  d'Orange,  la  règle  universellement  suivie  a  é^  la  gratuité 
absolue  de  mandat  législatif. 

Mais  le  retour  i  l'anctai  systëoie,  la  rétribution  des  membres  du 
Parlemait,  figure  aujourd'hui  dans  le  programme  du  parti  libéral 
avancé.  U  est  r^rettable,  cEsent  les  adversaires  de  la  gratuité,  de 
ne  pouvoir  conférer  ce  mandat  coûteux  &  certains  hommes  dis- 
tingués dont  le  seid  défaut  est  l'absence  de  fortune,  ou  à  certains 
jeunes  gens  d'avrair  dont  la  situation  n'est  pas  encore  faite.  Ces 
niisons  feront  peut-être  adopter  un  jour  la  rétribution  des  membres 
du  Pariement,  déjà  admise  par  la  plupart  des  États  du  contment  : 


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460  LE  GOUYERNEHEKT  ÂKGUIS  ET  SON  AV£Km 

mds  il  y  a  à  craindre  que  le  jour  où  elle  sera  rétribuée,  la  Chambre 
des  communes  ne  perde  quelque  chose  de  la  haute  considération 
dont  elle  est  actuellement  investie.  Ce  qui  distingue  par-dessus 
tout  le  gentleman  en  Angleterre,  c'est  qu'il  consacre  à  la  chose 
publique  une  notable  partie  de  son  temps  et  de  son  intelligence, 
non  seulement  sans  rétribution,  mais  en  y  sacrifiant  une  partie  de 
ses  revenus.  S'il  n'a  pas  la  fortune  suffisante  pour  être  ainsi  le 
serviteur  désintéressé  des  intérêts  généraux,  qu'il  renonce  à  la  vie 
publique,  ou  qu'il  attende  l'accroissement  de  sa  fortune  pour  l'am- 
bitionner. Riches  pour  la  plupart,  et  remplissant  gratuitement  des 
fonctions  laborieuses  dans  l'intérêt  public,  les  membres  actuels  de 
la  Chambre  des  communes  forment,  de  l'aveu  de  tous,  un  réunion 
de  vrais  gentlemen.  En  dira-t-on  autant  le  jour  où  ils  recevront  la 
rétribution  pécuniaire  de  leurs  services? 

VI 

L'introduction,  la  discussion,  le  vote  des  différents  bills,  en  un 
mot  la  procédure  parlementaire  à  laquelle  M.  de  Franqueville  con- 
sacre tout  un  volume  de  son  ouvrage,  ne  saurait  être  étudiée,  même 
résumée  dans  ce  travail.  Les  questions  soulevées  par  l'examen  et 
le  vote  du  budget  demanderaient  à  elles  seules  un  long  article. 

On  lira  avec  intérêt  le  savant  exposé  qu'en  fait  M.  de  Franque- 
ville; bornons-nous  ici  à  noter  deux  ou  trois  points  qui  méritent 
d'autant  plus  l'attention,  que  récemment,  lors  de  l'apparition  du 
jnanifeste  de  Monsieur  le  comte  de  Paris,  ils  ont  soulevé  dans  la 
presse  des  débats  prolongés. 

Les  dépenses  de  l'État  sont  divisées  en  deux  grandes  catégories. 
Les  unes,  dites  consolidées^  ont  un  caractère  permanent,  et  ne 
sont  pas  votées  chaque  année;  elles  comprennent  les  intérêts  de 
la  dette  publique,  la  liste  civile,  les  pensions  civiles  et  militaires 
votées  par  une  loi  spéciale,  les  traitements  des  contrôleurs   de 
l'Échiquier,  du  lord  lieutenant  d'Irlande  et  des  juges,  les  fonds 
secrets  et  quelques  autres  articles.  En  totalité,  elles  représentent 
environ  le  tiers  du  budget  des  dépenses.  La  seconde  catégorie  com- 
prend toutes  les  autres  dépenses,  c'est-à-dire  celles  qui  ne  sont 
pas  autorisées  une  fois  pour  toutes  et  qui  doivent  par  conséquent, 
être  votées  chaque  année.  Il  est  inutile  d'insister  sur  l'avantage 
qu'il  y  a  à  soustraire  aux  incertitudes  d'un  vote  annuel  des  dé- 
penses qui  ne  pourraient  être  supprimées  ou  même  réduites  sans 
porter  atteinte  au  crédit  de  l'État  ou  désorganiser  les  parties  les 
plus  essentielles  de  l'administration. 

Autre  détail  qui  ne  mérite  pas  moins  l'attention  :  il  n'y  a,  en 


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LK  GOCV£RNEMEKT  ASGLÂIS  ET  SON  AVENIR  4GI 

Angleterre,  qu'un  seul  et  unique  budget  comprenant  toutes  les 
dépenses  de  l'État.  On  ne  connaît  pas,  comme  en  France,  un 
budget  ordinaire,  un  budget  extraordinaire,  et  tous  les  autres  bud- 
gets annexes  sans  compter  les  caisses  spéciales  qui  introduisent 
tant  de  désordre  et  d'obscurité  dans  nos  finances.  Lorsque  l'ouver- 
ture d'un  crédit  extraordinaire  est  nécessaire,  le  gouvernement 
présente  un  devis  supplémentaire  dont  le  montant  figure  dans  les 
comptes  de  l'année. 

Mais  la  règle  la  plus  importante  et  qui  offre  les  meilleures 
garanties  de  bonne  gestion  financière  et  d'économie,  c'est  celle  qui 
veut  qa' aucune  dépense  ne  puisse  être  votée  que  sur  la  demande 
du  gouvernement. 

Les  ministres  sont  responsables  devant  le  Parlement  et  devant  le 
pays,  dit  M.  de  Franqueville  ;  c'est  à  chacun  d'eux  qu'il  incombe 
d'apprécier  la  nécessité  des  dépenses,  mais  c'est  à  l'un  seulement 
d'entre  eux  qu'il  appartient  d'en  admettre  la  possibilité.  Chaque 
ministre  prépare  son  budget  en  tenant  compte  des  nécessités  du 
service  qu'il  dirige.  Le  chancelier  de  l'Échiquier  examine  si  la  situa- 
tion financière  ou  politique  permet  d'accueillir  la  totalité  des  demandes  ; 
le  cabinet  est,  au  besoin,  saisi  de  la  question,  mais  il  y  a  toujours  une 
autorité  qui  s'impose  à  tous,  qui  ne  permet  pas  sans  motifs  sérieux 
d'augmenter  les  crédits  d'un  département,  qui  décide  quelles  sont  les 
dépenses  auxquelles  il  faut  renoncer,  celles  qu'il  convient  d'ajourner. 
En  un  mot,  le  premier  ministre  est  le  premier  lord  de  la  Trésorerie, 
et,  s'il  n'entre  pas  dans  le  détail  de  l'administration  financière,  il  aie 
droit  et  il  a  le  pouvoir  de  veiller  à  l'équilibre  du  budget  et  de  prendre 
les  mesures  nécessaires  pour  l'obtenir. 

Voilà,  pour  les  finances  de  l'État,  une  incomparable  garantie 
qu'on  ne  saurait  trop  envier  à  l'Angleterre  ;  un  ministre  ne  peut,  à 
son  gré,  proposer  des  dépenses  parce  que  la  Trésorerie  peut  tou- 
jours l'arrêter;  un  membre  du  Parlement  ne  peut  demander  l'ouver- 
ture ou  l'augmentation  d'un  crédit,  parce  que  la  Chambre  s'est 
interdite  à  elle-même  de  proposer  toute  augmentation  de  ce  genre. 
Tout  député  a  le  droit  de  provoquer  un  vote  de  non -confiance 
contre  le  cabinet,  ou  même  la  mise  en  accusation  des  ministres, 
de  présenter  n'importe  quelle  motion  ou  projet  de  loi;  il  peut 
réclamer  une  réduction  de  crédit,  voire  même  refuser  absolument 
le  vote  du  budget,  mais  il  ne  lui  est  pas  permis  de  demander 
gu^vne  somme  proposée  par  le  ministère  soit  augmentée  dun 
penny  /  Il  y  a  là  une  remarquable  division  des  pouvoirs  ;  au  pou- 
Toir  exécutif  le  droit  exclusif  de  proposer  ou  d'augmenter  un  crédit, 
an  pouvoir  législatif  l'unique  faculté  de  le  réduire  ou  de  le  refuser  1 

10   MOVEMBRB  1887.  30 


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4G2  LE  G0UVERNEMEI9T  AXGUIS  ET  SOH  AVENIR 

Combien  nos  finances  sersdent  plus  prospères,  ai  pareille  règle 
existait  diez  nonsi 

VII 

Quand  un  auteur  a  fait  une  étude  approfondie  de  la  coaslkutâoa 
d'un  pays,  oa  est  porté  à  lui  demander  :  Que  pensez-vous  de  ce 
pays  et  quel  est  son  ayenir?  loi  cette  question  vient  d'autant  plus 
naturellement  sous  notre  plume  que  TAngleterre  est  entrée  defMÎs 
peu  dans  une  nouvélie  phase  de  son  existence.  Après  avoir  été 
soumise  au  pouvoir,  absolu  en  fait  sinon  dans  la  forme,  de  la 
royauté,  puis  4  celai  de  l'aristOGratie,  elle  a  vu,  &  partir  de  1832, 
l'autorité  de  la  couronne  et  des  lords  diminuer  sensibiemiaii  «a 
profit  de  la  Chambre  des  communes,  issue  d'un  corps  électoral 
trois  fois  élargi,  tellement  élargi  depuis  la  dernière  réforme,  qu'il 
se  rapproche  notablement  du  suffrage  imiversel.  L'Angleterre,  on 
peut  le  dire  sans  hésitation,  est  arrivée,  comme  ta&t  d'autres  pays, 
au  gouvernement  de  la  démocratie.  Eh  bien,  quelle  sera  la  consé- 
quence de  cette  évolution?  La  démocratie  anglaise,  à  la  différence 
de  plusieurs  démocraties  du  continent,  saura-t-elle  respecter  tout 
ce  qui  fait  l'honneur  et  la  gloire  de  la  patrie?  Ou  doit-on  craindre 
qu'elle  persécute  violemment  les  consciences,  qu'elle  allume,  entre 
les  classes  de  citoyens,  ces  sentiments  de  haine  et  d'envie  qui 
menacent  la  grandeur  et  jusqu'à  l'existence  même  de  certains 
pays?  M.  de  Franqueville  n'a  garde  d'éluder  cette  question,  et  il  y 
répond  avec  sa  netteté  habituelle. 

Selon  lui,  l'Angleteire  peut  envisager  avec  confiance  Tavenlr,  au 
moins  un  avenir  prochain.  Sans  doute,  la  démocratie  anglaise  a 
ses  passions,  ses  faiblesses  et  ses  préjugés.  Elle  a  un  certain  peu- 
chant  pour  ce  qu'on  a  appelé  le  socialisme  d'État,  la  centcalisadon 
et  le  gouvernement  de  la  bureaucxatîe,  elle  pourra  sacrifier  ceer- 
taines  institutions  dont  la  bonté  n'est  pourtant  pas  contestée,  telles 
que  la  forme  actuelle  du  gouvernement  local.  Mais,  i  cdté  de  ses 
défauts,  elle  a  de  rares  qualités  :  d'abord  un  grand  bon  sens  qui 
lui  permet  de  reconnaître  prompteoient  ses  erreurs  et  dcmt  ^Ic 
donne  des  preuves  incessantes;  puis  un  sincère  fibéralisme,  l'bor* 
reur  de  l'intolérance  et  de  fet  persécution  et  le  respect  absolu  de 
toutes  les  convictions.  Enfin,  elle  est  étrangère  à  cette  mdadie  dje 
la  plupart  des  déowcraties  du  continent  qu'on  appelle  l'envie*  Tout 
en  travaillant  à  étendre  son  pouvoir  au  détiiment  de  celui  do 
l'aristocratie,  elle  n'a  montré  k  son  endroit  aucun  sentiment  de 
jalousie.  Loin  de  14,  elle  accepte  volontiers  les  oonseils,  même  ia. 
direction  de  ceux  qui  sont  pUcés  au^essus  d'elle,  et  les  granils 
noms,  pas  plus  que  les  grands  talents,  ne  lui  portent  ombrage. 


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LE  GOUVERNEMENT  ÀNGUIS  ET  SON  AMNIR  463 

De  son  côté,  l'aristocratie,  à  côté  des  défauts  inséparables  de  la 
nature  humaine,  ne  cesse  de  faire  preuve  des  qualités  qui  peuvent 
lui  conserver  pendant  longtemps  une  autorité,  diminuée  sans  doute, 
msûs  encore  réelle.  Avec  une  intelligence  qu'on  ne  saurait  trop 
mettre  en  lumière,  elle  a  toujours  senti  le  moment  où  sa  résistance 
à  tel  ou  tel  vœu  de  la  nation  se  prolongeait  trop  longtemps,  et  où 
il  devenait  nécessaire  de  faire  une  concession.  Elle  a  rempli  le  rôle 
d'un  frein  qui  retarde  le  mouvement  sans  l'arrêter  complètement. 
En  outre,  elle  ne  cesse  de  se  dévouer  pour  les  intérêts  publics,  de 
donner  aux  œuvres  utiles  une  notable  partie  de  son  temps,  de  son 
intelligence  et  de  sa  fortune,  de  montrer  un  patriotisme  à  toute 
épreuve  et  de  prouver  ainsi  qu'il  y  a  intérêt  à  lui  laisser  une  cer- 
taine part  d'influence  dans  le  pays. 

Rien  ne  lait  donc  prévoir,  à  bref  délai,  un  bouleversement  com- 
plet des  institutions  anglaises,  un  conflit  entre  les  anciens  gouver- 
nants et  les  classes  nouvellement  arrivées  au  pouvoir.  Supposons 
que,  contre  toute  attente,  un  mouvement  radical  vint  renverser  la 
Chambre  haute,  le  pouvoir  de  l'aristocratie  serait-il  supprimé  en 
même  temps?  u  loin  de  là,  dit  M.  de  Franqueville  ;  le  pouvoir  de 
r aristocratie  serait  plutôt  augmenté  que  diminué.  Les  pairs,  une 
fois  privés  de  leur  place  héréditahre  au  Parlement,  entreraient 
nécessairement  à  la  Chambre  des  communes,  et  ils  y  exerceraient 
une  influence  considérable.  » 

Défions-nous  donc  des  prédictions  de  ceux  qui  nous  annoncent 
la  décadence  prochaine  de  TAngletcrre  transformée  en  démocratie. 
Maintes  fois  déjà,  à  chacune  de  ses  évolutions  politiques,  des  pro- 
phètes de  malheur  ont  proclamé  qu'elle  était  perdue;  il  y  a  un 
siècle  qu'on  tenait  le  même  langage  devant  Mirabeau  qui  répon- 
dait :  «  L^Angleterre  perdue!  par  quelle  latitude,  je  vous  prie,  a- 
t-elle  fait  naufrage?  Je  la  vois,  au  contraire,  active,  puissante, 
sortant  phis  forte  d'une  agitation  régulière  et  venant  de  remplir 
une  lacune  de  sa  constitution  avec  toute  l'énergie  d'un  grand 
penpîe!  »  L'Angleterre,  aujourd'hui,  ne  paraît  guère  plus  com- 
promise qu'en  1789.  Son  aristocratie,  tant  qu'elle  a  tenu  le  pou- 
voir, a  offert  à  l'aristocratie  française  des  exemples  dont  celle-ci 
n'a  guère  su  profiter.   Sa  démocratie,  aujourd'hui   arrivée  aux 
affaires,  semble  devoir  montrer  pour  tous  les  droits,  pour  toutes 
les  convictions,  comme  pour  toutes  les  supériorités  sociales,  un 
respect  qui  pourrait  également  être  proposé  conane  modèle  aux 
démocraties  da  continent.  Celles-Gi  auront-elles  la  sagesse  de  s'en 
inspirer?  A  cette  condBtîon  seule,  leur  pouvoir  sera  bienfaisant  et 
surtout  durableu 

Anatole  Lai^lois. 


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LE    BILAN 

DE 


LA  POLITIQUE  COLONIALE' 


va 

Quelle  compensation  peuvent  nous  offrir  nos  colonies?  Sont-ce 
des  positions  stratégiques  accroissant  notre  influence,  notre  prestige 
et  notre  force  dans  le  monde?  On  peut  l'admettre  pour  la  Marti- 
nique, pour  la  Guadeloupe  et  pour  la  Réunion,  qui  sont,  en  même 
temps,  les  plus  anciennes,  les  plus  peuplées,  les  plus  commerçantes 
et  les  moins  onéreuses  de  nos  colonies.  On  peut  l'admettre  encore 
pour  Saint-Pierre  et  Miquelon,  simples  ports  de  ravitaillement,  qui 
offrent  à  nos  vaillants  pécheurs  un  refuge  assuré  sous  notre  pavil- 
lon dans  des  parages  inhospitaliers.  Mais  que  dire  des  autres?  Oa 
ne  saurait  évidemment,  au  point  de  vue  stratégique,  attribuer 
aucune  valeur  à  des  possessions  telles  que  la  Guyane,  le  Sénégal, 
la  Nouvelle-Calédonie  et  nos  comptoirs  de  l'Inde,  qui  ne  se  trouvent 
sur  aucune  grande  route  commerciale  ou  maritime,  ne  commandent 
aucun  détroit,  ne  présentent  aucune  ressource  pour  le  recrute- 
ment et  immobilisent,  au  contraire,   sous  un  ciel  trop  souvent 
malsain,  une  division  de  notre  armée. 

Ont-elles,  du  moins,  quelque  utilité  comme  colonies  de  peuple- 
ment? Attirent-elles,  peuvent-elles  attirer  des  émigrants  français? 
Nous  touchons  ici  au  point  le  plus  délicat  :  je  veux  dire  à  l'émigration  , 
c'est-à-dire  au  nœud  même  de  la  question  coloniale.  Avoir  des  colo- 
nies, développer  l'émigration,  se  créer  dans  les  pays  lointains  les 
débouchés  faciles  et  rémunérateurs  que  l'âpreté  toujours  croissante 
de  la  concurrence  supprime  de  plus  en  plus  en  Europe,  préparer 
des  déversoirs  à  l'excédent  de  la  population,  ouvrir  une  libre    et 

*  ^oy.  le  Correspondant  du  25  octobre  1887. 

*  Une  grande  partie  des  renseignements  contenus  dans  cette  partie  de 
notre  étude,  notamment  sur  les  colonies  étrangères,  sont  dus  aux  cons- 
ciencieuses recherches  de  MM.  Edouard  Lecamus  et  Gabriel  de  Grosselin. 
Nous  nous  faisons  un  devoir  et  un  plaisir  de  les  remercier  ici  du  concours 
aussi  actif  qu'intelligent  qu'ils  nous  ont  prêté. 


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LE  filLÂN  DE  U  POLITIQUE  GOLONULB  465 

féconde  carrière  à  l'activité  souvent  dangereuse  ou  nuisible  des 
natures  aventureuses,  indisciplinées  ou  vicieuses  qui  ne  peuvent  se 
jdier  au  joug  de  nos  sociétés  civilisées,  lancer  à  travers  le  monde  de 
pacifiques  essaims  qui  vont  porter  au  loin  TinQuence,  les  idées,  les 
mœurs  de  la  mère  patrie  et  propager  l'usage  de  ses  produits  :  tel 
est  le  but,  tel  est  l'objet,  à  la  fois  légitime,  rationnel  et  patriotique 
de  la  politique  coloniale.  Tous  les  grands  ministres,  tous  les  grands 
souverains  de  l'ancienne  France  monarchique,  se  sont  proposé  ce 
but,  et  plusieurs  ont  su  l'atteindre.  U  n'est  pas  surprenant  que  les 
républicains  arrivés  au  pouvoir  aient  voulu,  à  leur  tour,  entrer 
dans  la  même  voie.  Seulement,  ils  ont  agi  en  impatients,  en  théo- 
ridens  et  non  en  hommes  pratiques;  ils  n'ont  tenu  compte  ni  de  la 
différence  des  temps,  ni  de  celle  des  mœurs,  ni  des  conditions 
d'une  vraie  colonisation. 

Aux  dix-septième  et  dix-huitième  siècles,  quand  la  France  colo- 
nisait le  Canada  et  la  Louisiane,  qui  comprenait  alors  près  de  la 
moitié  des  États-Unis,  elle  avait  de  fortes  croyances  religieuses, 
elle  avait  le  droit  d'aînesse  dans  certaines  provinces,  dans  presque 
toutes  une  liberté  de  tester,  sinon  absolue,  du  moins  beaucoup 
plus  étendue  qu'aujourd'hui  ;  elle  n'avait  pas  enfin  été  jetée  dans  le 
mouie  universitaire,  et  l'éducation,  moins  savante,  mais  tout  autre- 
ment virile  que  celle  de  nos  jours,  préparait  des  générations  à  la 
fois  plus  robustes  et  plus  entreprenantes.  La  vie  était  plus  rude,  les 
mœurs  étaient  plus  simples,  les  familles  beaucoup  plus  nombreuses. 
Les  éffligrants  ne  manquaient  donc  pas;  ils  afQuaient  d'autant  plus 
que  les  pays  vers  lesquels  ils  se  dirigeaient  réunissaient  toutes  les 
conditions  propres  à  la  colonisation  :  ils  étaient  vastes,  fertiles, 
habités  par  des  indigènes  peu  redoutables,  exempts  de  tout  voisi- 
nage inquiétant,  le  climat  en  était  salubre  et  tempéré. 

La  situation  est-elle  la  même  aujourd'hui?  Poser  la  question, 
c'est  y  répondre.  Affaiblissement  du  sentiment  religieux  dont  un 
gouvernement  affolé  ne  cesse,  depuis  dix  ans,  de  poursuivre  l'extinc- 
tion, égalité  des  partages,  système  mandarinique  d'éducation,  déve- 
loppement des  goûts  de  bien-être  et  de  luxe,  affaiblissement  de 
la  Vigueur  physique  comme  des  caractères,  diminution  effrayante 
de  Ja  natalité  :  tout  se  réunit  pour  détourner  nos  concitoyens  de 
rémigration,  pour  les  retenir,  même  misérables  et  mécontents,  sur 
cette  terre  natale,  si  séduisante  par  sa  grâce,  par  la  douceur  de 
son  del,  par  la  beauté  de  son  climat.  Mais,  ce  qui  explique  surtout 
la  rareté  des  émigrants  à  destination  de  nos  colonies,  c'est  la 
sature  même  de  ces  colonies.  A  part  l'Algérie,  qui  est  à  nos  portes 
et  où  nous  comptons  déjà  plus  de  200  000  Français,  prenez  l'une 
après  l'autre  toutes  nos  possessions  lointaines,  vous  reconnaîtrez 


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466  LE  BIUN  DS  U  FOUTIQUS  COLONIkLB 

qu'il  n'en  est,  pour  ainsi  dire,  pas  une  qui  puisse  être  une  cokmie 
de  peuplement.  Saint-Pierre  et  Miquelon  ne  sont  que  des  tlots;  la 
Martinique,  la  Guadeloupe,  la  Réunion  sont  peu  éCcndœ»^  dfji 
fort  peuplées  et'  situées  dans-  la  zone  intenropicale,  c^est^k^^âirt 
dans  une  région  où  le  climat  interdit  à  TEuropéfen  de  race  pore 
tout  tmyoii  agricole  et  compromet,  à  la  longue^  sa  santé.  TAkBt 
situation  dans  nos  comptoirs  de  l'Inde,  à  Mayotte  et  à  Nossi^é, 
à  Obock  et  à  Sfaînte-Marie  de  Madagascar.  En  Goobinchine,  Tespace 
ne  manque  pas,  mais  le  climat  empèbhe  Témigratioii.  La  coloniM- 
tion  dti  Sénégal,  de  là  côte  de  Guinée;  du  Gabon  et  du  Congo 
rencontre  le  même  obstacle,  doublé  de  la  sauvagerie  des  habitants; 
Restent  donc  la  Nouvelle-Calédonie  et  les  SBirquises,  qui  seiftaur 
autipodes,  et  la  Guyane,  dont  l'intérieur  est  vaste,  fertile,  montai 
gneux,  salubre,  et  pourrait  être  colonisé  par  des- Européens,  mais 
dont  la  réputation  est  à  jamais  compromise  par  le  souvenir  de  ten- 
tatives mal  conçues,  mal  exécutées  et,  dès  lors,  désastreuses. 

Cette  situation  a  naturellement  produit  les  résultats^  que  Ton 
connaît.  A  mesure  que  nous  étendions  notre  domaine  oolonial  et 
que  nous  augmention»  nos  dépenses  dans  ce  buf,  la  multiplieationr 
de  la  race  française  et  r&nigration  se  ralentissaient.  On  sait  que 
notre  population  ne  doublera  qu'en  cent  cinquante  ou  deux  cents 
ans,  alors  que  cinquante  an^  suffiront-  à  l'Angleterre  et  à  l'Aile- 
magne;  on  sait  aussi  que,  dès  à  présent,  nous  somme»  tombés, 
comme  chiffre  de  population,  au  quatrième  rang  parmi  les  puis* 
sances  de  l'Europe  :  la  Russie,  FAllomagne,  rAutriabe-Hongrie 
nous  dépassent  déjà;  nous  serons  très  prochainement  devancés  par 
l'Angleterre  et  peut-être,  dans^  un  avenir  peu  éloigné,  par  Vltalie 
Comme  conséquence,  notre  émigration  est  la  plus  faible  de  l'Europe. 
De  1870  à  1884,  nous  n- avons  envoyé  à  l'étranger,  hors  d'Europe, 
que  72  628  émigrants^  (4842;  aimée  moyenne-,  8751  au  maœimum 
en  1*872;  231'6  au  minimum  en  1878),  tandis*  que,  dans  la  môme 
période,  on  bï  compté  2  965  698  émigrants  Anglais,  Écossais  ou 
Irlandais;  f  309  272  émigrants^  Allemands;  M 3- 286  Autrichiens 
et  385  747  ftalîens,  depuis  11876  seulement.  En  1884,  la»  propor- 
tion des  émigrants,  par  100  000  habitants,  était  die  :  16*  en  Franxie, 
83  en  Auttîche,  209  en  Italie,  81'5  en  Suisse,  317  en  Allemagne, 
320  en  Danemark,  385  en  Portugal,  392  en  Suède,  69Ï  daaa  la 
Grande-Bretagne  et  812  en  Norwège  *. 

H  est  à  remarquer  que  lès  pays  de-  forte  émigration  sont  tons, 
à  l'exception  de  l'Angleterre  et  du  Portugal,  dépourvus  de  colonies. 

*  Statistica  delta  emigraiione  Uah'ana  e  dî  varl  stati  d^Eitropa.  Roma.  1886. 
Iû-40,  p.  25  et  2e. 


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LE  BILAN  DE  LÀ  POLITIQUE  COLONIALE  467 

En  France  même,  nous  relevons  un  phénomène  analogue.  De  toutes 
les  parties  du  monde,  quelle  est  celle  qui  reçoit  l'immense  majo- 
rité, pour  ne  pas  dire  la  totalité  de  nos  émigrants?  C'est  précisément 
cdie  trtmous  n'avons,  pwir  ainsi  dire,  pas  de  colonies  :  c'est  l'Amé- 
rique *,  et,  en  Amérique,  croit-on  que  ce  soit  vers  nos  colonies 
que  se  tiirige  de  préférence  le  Français  expatrié?  Les  statistiques 
cfficieltes  répondent,  sur  ce  peint,  avec  une  éloquence  sans  égale. 
Pour  la  dernière  période  sur  laquelle  nous  possédions  des  documents 
françaos*,  c'est-à-dire  dans  les  quatre  unnées  1877-81,  «ait-on  ce 
pe  nos  colonies  ont  reçu  d'éougrés  français?  Les  Antilles  â^2,  la 
^uyane'S,  les  aiftres  ^^e  sont  même  pas  mentionnées.  Les  deux  seuls 
p«jf«  amëricaînB  erïtre  -lesquels  se  parrtagent  à  peu  {»*ès  égalemenrt 
nos  ënûgranfô  Bont  ^des  pay6  étran^rs  :  les  États-Unis  et  ia  Plata 
ou  Confédération  argentine.  Ils  s'y  rendent  à  leurs  frais,  à  leurs 
risques  ^  périls,  jaimant  mieux  vivre  à  l'ombre  d'un  drapeau 
étranger,  dams  des  pays  civilisés  et  libres  et  sous  un  climat  tem- 
péré, que  d'aller  chercher  au  loin  la  protection  de  notre  pavillon 
dans  la  zonetorride  ou  parmi  des  peuplades  barbares.  Il  y  a  là  une 
loi  physique  et  économique  contre  laquelle  ne  prévaudront  ni  les 
circulaires  administratives  ni  les  encouragements  officiels  à  la 
colonisation. 

Ceux-ci,  d'ailleurs,  sont-ils  ce  qu'ils  pourraient  et  devraient 
être?  Quelle  en  est  exactement  la  nature?  quelle  en  est  l'étendue? 
C'est  la  question  qui  nous  reste  à  examiner.  Pour  y  répondre,  il 
suffit  de  Ure  le  document  officiel  suivant  que  divers  journaux  ont 
i£gproduU,  il  y  a  quelques  mois  : 

MJRISTÈEE  Paris,  le  188     • 

UBB 

âSréJMS  É!£RèMGiSREB 

BIRECTIOS    POLmQUB 
BOUB-DIBBOIIOK 

«es 

fa9T££TOmAT5 

M  *vous  «vez  sollicité  le  passage  sur  un  transport  de 

l^tat  àldestinatioii  du  Tonkhi.  Je  voik  sei^ai  obligé  de  me  mettre 
en  mesure  dlexaniiner  utilement  voire  demande  en  me  faisant  par- 
venir, le  plus  tôt  possible,  les  pièces  suivantes  : 

<•  Un  eiLtrait  de  votre  tsasier  judiciaire; 

*cEq  1884,  6018  émigrants  sur  un  total  de  6100. 

^  Mouvement  de  Vémigraiion  en  Fmnce,  aunées  1878  à  1881.  Rapport  à 
M,  le  ministre  de  rintérieur.  Paris,  1883,  p.  14. 


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468  LE  BILAN  DE  LA  POLITIQUE  COLONIALE 

2**  Un  certificat  de  bonne  vie  et  de  mœurs; 

3*»  Un  certificat  médical  établissant  que  votre  santé  vous  permettra 
de  supporter  le  climat  du  pays  ; 

4«  Une  pièce  établissant  votre  situation  au  point  de  vue  du  service 
militaire. 

Les  passages  sur  un  bâtiment  affrété  ne  seront,  d'ailleurs,  accordés 
qu'à  titre  tout  à  fait  exceptionnel  et  à  charge  de  remboursement  préa- 
lable des  frais  de  nourriture  pendant  la  traversée  *. 

Le  voyage  pour  se  rendre  au  port  d'embarquement  (Toulon)  est 
aux  frais  de  Témigrant  qui  ne  devra,  d'autre  part,  compter  à  son 
arrivée  au  Tonkin  sur  aucun  secours  pécuniaire,  aucune  concession 
de  terrain  de  la  part  du  gouvernement.  Enfin  les  bagages  reçus  à  bord 
ne  peuvent  excéder  le  poids  de  200  kilogrammes  par  personne. 

Recevez,  etc. 

Pour  le  ministre  des  affaires  étrangères,  et  par  autorisation  : 
Le  conseiller  d'Etat,  directeur, 

Signé  :  Francis  Chabxes. 

Pour  Tunis  et  Madagascar,  il  n'est  accordé  aucun  passage 
gratuit.  Pour  nos  autres  possessions  coloniales,  les  conditions 
mises  au  passage  sur  un  transport  de  TËtat  sont  les  mêmes  que 
pour  le  Tonkin.  Voici  en  quels  termes  s'exprime,  à  cet  égard, 
M.  Dislère,  dans  sa  notice  déjà  citée  sur  les  colonies  : 

«  L'émigration  non  réglementée  à  destination  des  colonies  fran- 
çaises n'est  soumise  à  aucune  formalité  spéciale  autre  que  celles 
résultant  des  lois  générales,  par  exemple  de  celles  relatives  au 
ser\ice  militaire. 

«  Les  entreprises  de  transport  d'émîgrants  partant  de  France 
pour  les  colonies  sont  régies,  comme  pour  toutes  les  autres  destina- 
tions, par  la  loi  du  18  juillet  1860  et  les  décrets  des  15  janvier, 
28  avril  1855,  9  et  15  mars  1861,  15  janvier  1868,  14  mars  4874. 
En  fait^  aucune  opération  de  cette  nature  n'a  été  tentée  un  peu 
sérieusement;  cependant,  quelques  navires  de  Bordeaux  ont  pris 
des  émigrants  à  destination  de  la  Nouvelle-Calédonie  ;  ces  navires 
recevant,  en  outre,  le  plus  souvent  des  passagers  de  l'État,  la 
présence  à  bord  d'un  commissaire  du  gouvernement  assure  de  la 
manière  la  plus  complète  l'exécution  des  mesures  prescrites  en 
faveur  des  émigrants. 

«...  Des  passages  gratuits  sont  accordés  sur  les  transports  de  l'État 
et  même  sur  des  navires  de  commerce  pour  les  colonies  qui  peuvent 

*  250  à  300  fr.  environ  par  personne  sur  un  bâtiment  affrété,  80  fr.  sur 
un  transport  de  TÉtat. 


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LE  BILAN  DE  LA  POLITIQUE  COLONIALE  469 

offrir  un  avenir  &  la  colonisation  :  «  Le  voyage  jusqu'au  port  d'embar- 
«  quement  est  à  la  charge  de  l'émigrant  qui  doit,  en  outre,  rembourser 
«  les  frais  de  nourriture  pendant  la  traversée.  »  Le  crédit  inscrit, 
dans  ce  but,  au  budget  était,  en  1885,  de  38  000  francs;  en  1886, 
il  avait  été  ramené  à  25  000  francs,  «  par  suite,  disait  M.  Dislère, 
de  la  difficulté  de  rencontrer  parmi  les  personnes,  peu  nombreuses 
d'ailleurs,  qui  demandent  à  partir  aux  colonies  un  nombre  sufQ- 
sant  de  colons  ayant  quelques  chances  de  réussite  *  » . 

Tel  ne  parait  cependant  pas  avoir  été  l'avis  de  la  commission  du 
budget  et  de  son  rapporteur  pour  le  chapitre  des  colonies.  Il  décla- 
rait que  «  le  crédit  pour  l'introduction  des  travailleurs  a  toujours 
été  insuffisant  ».  Aussi  proposait-il  de  le  porter  de  25  000  francs  à 
75  000  francs,  ce  qui  a  été  fait.  «  En  1884,  ajoutait-il,  il  a  été  accordé 
299  passages,  dont  31  pour  le  Tonkin,  183  pour  la  Nouvelle-Calé- 
donie, 83  pour  la  Cochinchine  et  2  pour  la  Guyane;  en  1885, 
51  pour  le  Tonkin,  28  pour  la  Nouvelle-Calédonie  et  43  pour  la 
Cochinchine;  en  1886,  17  pour  le  Tonkin,  86  pour  la  Nouvelle- 
Calédonie  et  97  pour  la  Cochinchine.  Il  sera  possible  de  faire  mieux 
avec  le  crédit  de  75  000  francs.  » 

Nous  nous  permettons  de  ne  point  partager  cet  optimisme  officiel  ; 
nous  trouvons  les  raisons  de  notre  défiance  dans  les  aveux  mêmes 
de  MM.  Etienne  et  Dislère.  Que  nous  dit  le  premier,  dans  la  suite  de 
son  rapport?  «Toute  demaiidede  passage  adressée  au  département 
de  la  marine  doit  être  accompagnée  d'un  certificat  médical  cons- 
tatant que  le  pétitionnaire  peut  supporter  le  climat  des  colonies.  » 
VoUà  qui  en  dit  long  sur  l'insalubrité  de  celles-ci  et  qui  doit  sin- 
gulièrement décourager  les  émigrants  ;  mais  ce  n'est  pas  tout.  Des 
renseignements  sont,  en  outre,  demandés  aux  préfets  du  départe- 
ment où  réside  l'intéressé,  sur  sa  moralité,  sur  sa  situation,  sa  for- 
tune, sa  profession,  etc..  Nous  voyons-là,  dans  toute  leur  beauté, 
la  bureaucratie  policière  et  le  formalisme  paperassier  que  le  parti 
républicain  a  constamment  attaqués  sous  les  autres  régimes,  mais 
qu'il  a  décuplés  depuis  qu'il  est  au  pouvoir.  Ainsi,  voilà  un  homme 
dans  la  misère  qui  veut  s'expatrier  et  pour  lequel  chaque  jour  de 
retard  est  une  perte  sèche  :  il  faut  qu'il  attende  la  conclusion  d'une 
enguête  ouverte  sur  sa  personne  et  passant  par  toute  la  filière 
administrative!  On  nous  vante  les  colonies  comme  de  précieux 
déversoirs  pour  la  partie  indigente  ou  tarée  de  la  population,  et 
Ton  commence  par  exiger  de  l'émigrant  un  certificat  de  bonne  vie 
et  mœurs,  msi  que  le  remboursement  de  ses  frais  de  nourriture, 
soits  comme  on  l'a  vu,  de  250  francs  à  300  francs,  s'il  va  en 

*  Répertoire  de  droit  administratif,  voy.  Colonies,  n»  1168  et  1169. 


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4J0  LE  BILAN  DR  U  POLITIQUE  GOLOKIiLE. 

Cochinchine  aa  au  Tonkin  sur  un  b&timent  affrété  par  UÉtait. 

Il  semble  que  Ton  Teuille.  éloigner  Téaûgralion,  au  lieu  de 
l'encourager.  En  fait,  tel  est  bien  le  bui  de  l'adoûnistratiom  Elle 
n'est  que  trop  bienr  édifiée  sur  la^  valeur  des  dithyrambes  parlemea»- 
taires  ou  autres,  auxquels  se  livrent,  depuis  tantôt  dix  an&^  les 
orateurs  officiels,  lorsqu'ils  parlent  des  beautés  de  la  politique 
coloniale.  Elle  sait  quelles  déceptions  attendent  l'émi^nt  naïf  et 
crédule  qui  se  laisserait  prendre  aux  séductions  de  cette  prose 
colorée.  Elle  sait  combien  sont  linûtés  et  insuffisants  les  avaiitages 
faits  aux  colons  français  lorsqu'ils  arrivent  dans  nos  colonies.  Elle 
le  leur  dit  expressément  pour  le  Tonkin  :  «  Arucun  secours  pécu- 
niaire, aucune  concession  de  terrain  à  attendre  de  la  part  du  gou- 
vernement. »  Dans  les  autres  parties  de  notre  empire  colonial,  ea 
est-il  autrement?  Voici  la  réponse  de  M.  Dislère  *  : 

«  A  la  Guyane,  les  terres  du  domaine  sont  cédéea aux  immigrants 
français,  à  prix  réduit,  payable  en  argent  ou  en  travail,  au  gré  de 
l'acheteur.  Une  prime  de  200  francs  par  famille,  de  100  francs 
pour  un  immigrant  seul,,  est  accordée  aux  travailleurs. 

«  A  Mayotte,  les  immigrants  peuvent  trouver  des  terrea^  dont  la 
concession  est  faite  moyennant  une  charge  très  faible. 

«  En  Cochinchine,  des  concessions  gratuites  de  terrain  peayenl 
être  accordées  aux  personnes  qui  en  font  la  demande  pour  créer 
des  exploitations  agricoles  ou  s'adonner  k  l'élève  da  bétjul  ;.  d'autre 
part,  le  conseil  colonial  a  accordé  fréquemment  dea  subventions,  à 
des  colons,  des  planteurs  ou  des  industriel»  (u^ne  et  plantation,  de 
causes  à  sucre;  scierie  mécanique;  savonnerie;  cohuia  dlodigor; 
chaufournerie,  etc.).  La.  colonie  alloue,  en  outre,  aux  immigrants 
ayant  des  connaàssances  industrielle&,.  ou  en  possession  d'ua 
inétier,  le  remboursement  de»  frais  de  passage  sur  les  transporta  :1e 
ministre  désigne  les  personnes  appelées  à  jouir  de  cette  faveur.  » 

Dans  la  Nouvelle-Calédonie,  on  accordcût,  encore  tout  réceomient, 
à  chaque  iimmigrant,  la.  nourriture  gratuite  pendant  la.  traversée, 
une  concession  de  terres  variant  de  10  aces  à.  30  hectaresr  pouir 
quatre  ou  six  aunéesE,  avec  la  délivrance  gratuite  d'outils,,  de 
aemeneea  efi  de  vivres  pour  six  moisr*  Haia  ce  système  vient  d'ètsa 
abandonné  en^  raisont  du  contingait  de  pluS:  eu  plu»  nûmbcenx  de 
déportés  qui  afiluent  dans  la  colonie  et  que  les  récidivistea  voni 
encore  augmenter.  On  craindrait,  par  suite,,  de  manquer  de  tecresT* 

Ainm,  dans  la  seule  colonie  propice  à  l'établissement  de  plaAteura 
français^  les  exigences  du  service  pénitentiaiie  découragent  Tiioim;- 
^tion.  Ailleurs^  le.  dimat  la  Fend.imp^sible,.du  moms.  pour  1^ 

*  RépertoirBi  de  droit  adminiUrutif,^  ^(^..CBUmks^. 


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US;JILAfi:DE  M  iPOUTIOUEtCOLOffULE 


m 


onvri^EB  agiicotes.  Pour  qui  eHâste^tdddoitc. place?  fietur  Jes  .entre- 
pieaeuis  d'eJiploUatiûQS  agcLcoles  et  induatrielleB.?  Biais  le  défisiut 
de  confiance  et  de  atabilité^qui  les.paralyfleen  France,  les  détoume 
bien  plus  encore  de  risquer  leui&ccqpitaux  aaloin.  Pour  les  ouvriers 
d'ari?  II.  Êtionneet  M.  Dislère.en, parlent  bien;  mais  s'imagine-t^on 
qœ  ces  oavmrs,.pi^é8.50,.75  .eenliaies,  1  franc  l'heure  dans  nos 
grandes  villes,  et  ^ pouvant  .gagner  auix  lÊtats-Unis  des  journées  de 
15,  20  et  25  francs,  vont  aller  affronter  le  soleil  des  tropiques  pour 
chercher  fortune  sous  notre  pavillon?  Ce  serait,  de  leur  part,  pure 
folie  :  en  Afrique,  dans  les  pays  barbares  que  nous  possédons ,  ils 
manqueraient  d'ouvrage,  et,  dans  la  région  indo^chinoise,  ils 
rencontreraient,  sur  son  propre  terrain,  la  concurrence  invincible 
de  la  madn-d'œuvre  chinoise  :  aussi  n'y  vont-ils  point.  Les  ouvriers 
agricoles  n'y  vont  pas  davantage.;  personne  n'y  v^,  personne, 
excepté  les  fonclionnaires. 

Pas  d'imnûgration,  une  exportation  de  59  millions  de  francs,  peu 
ou  point  de  positions  stratégiques,  beaucoup  d'occasions  de  diffi- 
cuilès  ou  de  conflits  :  voilà  donc  à  quoi  nous  affectons  une  division 
et  80  mUUons  par  an.  On  dira  que  ces  possessions  coloniales  sont, 
pour  la  plupart,  des,  legs  des  générations  passées,  des  régimes 
antérieurs  à  la  république,  et  qu'il  nous  était  bien  difficile  de  ne 
pas  les  conserver.  Gela  est  vrai;  mais  nous  pouvions,  du  moins,  en 
modifier  le  ré^me,  en  réduire  la  dépense  et  surtout  ne  pas  en 
étendre  les  limites,  au  risque  d'augmenter,  par  là  même,  les 
embarras  de  la  France.  Or,  c'est  précisément  le  contraire  qui  a  été 
fait,  depuis  dix  ans,  depuis  six  ans  surtout,  c'est-à-dire  depuis 
l'avènement  des  a  vrais  républicains  »  au  pouvoir.  Jamais^  ea 
France,  aucun  régime  n'a  fait  de  telles  dépenses  pour  ses  colonies 
et  tiré  d'elles  si  peu  de  pnofit. 

Pour  l'Algérie,  nous  .lelevûna,  de  i&hO  à  18fi7^  les  exoédems  de 
dépenses  suivants  : 


1840. 

64  millions  de  francs.  1 

1880.    . 

.      66  millions  de  francs 

!850. 

63 

— . 

1881.    . 

.    101 

— 

1860 

65 

_ 

1882.    . 

.    105 

— 

9869. 

72 

— 

1883.    . 

,      90 

— 

f«75. 

64 

__               1 

4884.    . 

.     -83 

— 

1896. 

67 

— 

1885».    . 

.     79 

— 

W77. 

^       •* 

(fiC 

— 

4»P6«.  , 

-      76 

— 

i&78. 

•69 

-~ 

il8E7*.    . 

.     .79 

— 

1879. 

70 

— 

*^  Situation  provisoire.  Chiffres  extraits  de  l'annexe  au  projet  fle  T)udg^ 
pour  ^686. 
«.Bndgetirotf. 


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1 


472  LE  BlLàN  DE  Là  POUTIQUE  COLONIALR 

D'où  il  résulte  que  cette  colonie,  vieille  de  plus  d'un  demi-siècle 
et  prospère  en  somme,  nous  coûte  de  plus  en  plus,  au  lieu  de  nous 
rapporter,  et  cela  grâce  à  la  prodigalité  républicaine. 

Le  budget  de  nos  colonies  proprement  dites  s'enfle  dans  des 
proportions  bien  autrement  inquiétantes.  En  voici  la  progression 
depuis  la  Restauration,  en  ne  tenant  compte  que  des  crédits  colo- 
niaux inscrits  sous  la  rubrique  Service  colonial  : 

1821.  .  5958  000  fr. 

1830.  .  7  000  000 

1835.  .  6  970  000 

1840.  .  9  920  000 

1847.  .  22  258  000 

1851.  .  17  903  000 

1861 .  .  40  036  000      (avec  T Algérie) . 

1869.  .  26  646  000      (sans  TAlgérie,  mais  avec  le  service  pénitentiaire;. 

1875.  .  19  561  000      (non  compris  le  service  pénitentiaire). 

1876.  .  19  615  000  — 

1877.  •  19  647  000  — 

1878.  •  21208000  — 

1879.  .  20  505  000  — 

1880.  .  21263000  — 

1881.  .  21484  000  — 

1882.  .  22  595000  — 

1883.  .  24  000  000  — 

1884.  .  25179  000  — 

1885.  .  27  240  000  — 

1886.  .  29  580  000  — 

1887.  .  32  527  000  — 

soit  66  pour  100  d'augmentation  depuis  1877,  c'est-à-dire  depuis 
l'arrivée  aux  affaires  des  vrais  républicains. 


VI 

Dépenser  de  plus  en  plus  pour  un  intérêt  de  moins  en  moins 
considérable  :  tel  est  donc  le  dernier  mot  de  notre  politique  colo- 
niale. Est-il  besoin  d'ajouter  que  nous  sommes  seuls  à  la  pratiquer 
en  Europe?  Pas  un  des  pays  qui  nous  entourent  n'administre  ses 
colonies  comme  nous  les  administrons;  pas  un  n'entend  et  ne 
pratique  comme  nous  l'émigration  lointaine.  Si  l'on  consulte  un 
recueil  semi-officiel,  la  Mevue  maritime  et  coloniale^  si  l'on  se 
reporte  à  la  statistique  comparative  de  M.  Le  Myre  de  Vilers  et  au 
livre  écrit  sur  la  Colonisation  par  un  autre  partisan  de  la  politiq[ae 


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LE  BlULN  DE  Li  POLITIQUE  GOLONULE  473 

coloniale,  par  M.  Leroy-Beaulieu  :  on  en  dégage  les  enseignements 
suivants  : 

Eu  1883,  d'après  les  calculs  de  M.  Le  Myre  de  Vilers,  alors  que 
nous  dépensions  53  743  000  francs  pour  une  population  coloniale 
de 2  842  000  âmes,  soit  19  fr.  25  par  tète,  l'Angleterre  ne  dépensait 
que  50  269  000  francs  pour  une  population  coloniale  de  207  millions 
d'habitants  (non  compris  45  millions  dans  les  États  feudataires) , 
soit  0  fr.  25  par  tête,  ou  77  fois  moins  que  nous.  Sur  ces  50  mil- 
lions, 49  ét^ent  affectés  à  des  dépenses  militaires  ou  navales,  un 
million  seulement  aux  dépenses  civiles.  L'Angleterre  gardait  cet 
immense  empire  avec  85  000  hommes  de  troupes  européennes  : 
58  000  dans  l'Inde,  aux  frais  du  gouvernement  indien,  1200  au 
Canada,  aux  frais  du  dominions  27  000  répartis  dans  ses  autres 
colonies,  principalement  dans  des  territoires  restreints  n'ayant 
qu'une  valeur  stratégique  et  incapables  de  suffire  à  leur  propre 
défense  (Gibraltar,  Malte,  les  Antilles,  Hongkong,  Singapour,  les 
Bermudes,  etc.);  105  000  hommes  dans  le  Royaume-Uni,  7000 
hommes  en  Egypte  et  dans  le  Soudan  complétaient  l'effectif  total 
de  l'armée  régulière  anglaise.  En  Australie,  la  métropole  n'entretient 
pas  un  soldat;  la  colonie  se  garde  avec  sa  milice,  et  Ton  se  rappelle 
qu'en  dernier  lieu,  elle  a  même  envoyé  un  petit  corps  expédition- 
Daire  seconder  les  forces  anglaises  dans  le  Soudan.  Chacune  des 
colomes  angldses  a  son  budget  propre,  et  il  est  de  principe  qu  elle 
doit  l'équilibrer  avec  ses  seules  ressources.  Toutes  les  grandes 
colonies  y  réussissent.  En  1883,  les  sept  colonies  australiennes 
avaient  ensemble  un  budget  de  570  milfions  en  recettes  et  dépenses, 
et  une  dette  de  près  de  2  milliards  728  millions,  dont  les  intérêts 
étaient,  pour  la  plus  grande  partie,  payables  en  Angleterre.  En 
1884,  le  budget  du  Canada  s'élevait  à  435  millions,  et  sa  dette  à 
près  d'un  milliard,  dont  750  millions  payables  à  Londres.  Pour 
l'Inde,  les  comptes  de  l'année  1884  donnaient  les  résultats  suivants  : 
1790  millions  de  recettes,  1760  millions  de  dépenses,  dont  376  mil- 
lions de  dépenses  effectuées  en  Angleterre;  une  dette  consolidée  de 
4290  millions,  dont  1700  millions  payables  en  Angleterre.  Enfin, 
Sût  un  commerce  total  de  21  750  millions  (12  146  millions  à 
rimportation  et  9604  millions  à  l'exportation),  les  possessions  et 
colonies  britanniques  figuraient  pour  4600  millions  (2400  millions 
à  l'importation  et  2200  à  l'exportation). 

Après  l'Angleterre,  l'une  des  principales  puissances  coloniales  est 
le  royaume  des  Pays-Bas.  Il  a,  aux  Indes  orientales,  dans  les  îles 
de  Java,  de  Sumatra,  de  Bornéo  et  dans  les  archipels  environnants, 
plus  de  20  millions  de  sujets.  Pour  administrer  cet  empire,  que 
dépense-t-il?  3  960  000  francs,  chiffre  inscrit  au  budget  de  Texer- 


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474  U  MM  BE  U  POUf  IQOE  GOLOJUiLE 

cice  1885,  pour  l'admiidstration  centrale  des  colonies.  H^  il  y  a 
plus.  Non  seulement  les  Pays-Bas  n*ont  à  débourser  que  cette 
somme  insignifiante  pour  leurs  colonies,  mais  encore  oeU»»-d  oftt, 
pendant  de  loogoes  années,  versé  à  la  métropole  des  contingeot» 
considérables  que  r<m  appelait  bords  coloniaux  et  qui  servakat  à 
éqailibrer  le  budget  néerbiDdais.  De  1862  à  1871,  ces  verseineBts 
se  sont  élevés  i  480  millîoiis  de  Tmcs,  soit  une  ckiquaiitame  '(dt 
millions  par  an.  Il  est  yrai  que,  de  1872  à  1877,  sous  TinflueDce  de 
la  guerre  d*Atcbin,  ces  bonis  sont  tombés  au  chifibe  moyen  de 
25  millions  par  an,  et  que,  depuis  1878,  ils  ont  cessé  pour  laire 
place  à  des  déficits  plus  ou  moifis  conddérables;  mais  c'est  la 
colonie  qui  fait  face  à  ces  iosuflisanoes  de  ressources.  Pour  1885, 
le  budget  des  Indes  orientales  néerlandaises  était  de  SOÔ  misons 
de  francs  en  recettes  et  de  303  millions  de  ^tôpenses  :  environ  nu 
sixième  de  ces  dépenses  se  fait  en  Hollande  par  les  mains  dn  bbôsùb^ 
tère.  L'armée,  qui  est  de  80  000  hommes,  dont  16  000  indigàn», 
se  recrute  par  engagements  volontaires  dans  la  colonie  même  et  & 
ses  frûs;  elle  ne  coftte  rien  à  la  métropole*  Sur  un  commerce  total 
de  &136  millions  de  francs  (2866  mUlions  i  l'importation  <^  1768 
à  l'exportatioii),  le  commerce  des  Pays-Bas  avec  Java  et  Ibdnn 
représente  250  millions  de  francs  (158  à  l'importation  et  d2  à 
l'exportation). 

L'Espagne  a, gardé,  de  son  immense  empire  cotonial,  àsA  restes 
magnifiques  :  Cuba,  Porto-Rtco,  les  Philippines.  Ces  trois  posses- 
sions réunies  ont  près  de  8  millions  d'h«d)itante.  ËUas  ne  coûtetti 
rien  à  la  m^ropole,  pas  même  la  dépense  du  ministère  d'tt^troMor, 
qui  fonctionne  à  Bladrid,  mais  dont  les  frais  sont  couverts  au  mojreix 
de  parts  omtributives  imposées  aux  cofamies.  C'est  également  sur 
les  budg^s  cdonian  qne  sont  imputées  les  dépenses  de  gamÎBoas 
(25  000  hommes  à  Cuba,  ^000  à  Porto-Rioo  et  12  000  aux  PbîBp* 
pines).  Gesbodgets,  pour  l'esenâce  1885-66,  étaient:  ]Mnr  Cuba»  de 
155  millions;  pour  Porto-Rioo,  de  10  millkms,  et  pour  les  Phiàp^ 
pines,  de  58  millions  de  francs  :  ils  se  soldaient,  à  peu  de  dMMie 
près,  en  équilibre.  Quant  au  commerce  de  l'Ëspagae  avec  ses 
coloBieB,  il  représentait,  en  18S3,  137  millions  de  fnncs  (78  à 
rimportatîonet  59  à  l'exfiortadon),  sur  un  ttXnl  de  1613  nâliions 
(893  à  l'importatim  et  720  4  l'exportation). 

Quant  à  F  Allemagne,  chaonn  sait  qu'elle  n'a  pas  de  coiimies* 
C'est  on  principe,  chez  te  <îbanceBer  de  l'empire,  de  conseitter  «lux 
autres  États  le  s^^nse  colonial,  en  ^'abstenant  pour  woi  fMnofN» 
compte  de  le  pcsftiqner.  11  n'entend  y  risquer  ni  un  mark  dm  4r6a«ir 
impérial,  ni  les  os  d'an  seol  grenadier  pomérameii.  «  Je  n'ai 
dÛEMÛt-il  le  27  }ain  1685,  loisdehdiaciisaiondeBsabveiitioBa 


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Lk  mM  DE  U  POUTiQUR  GOLOmÂLE  475 

lespaquebote-poste,  je  n'ai  pas  riniention  de  fonder  des  colonies 
â après  le  sf^ième  employé  par  les  autres  pays,  mais  simplement 
de  placer  sous  la  protection  du  pavillee  allemand  les  nationaux  qui 
iraient  s'étaUir  sor  des  points  non  encore  occupés.  »  Pour  préciser 
daranlage,  nous  dirons  que  cette  politique  consiste  «  à  encourager, 
à  surveiller  et  i  protéger  les  entreprises  du  commerce  allemand 
dans  les  pays  d'outre-mer,  mais  en  évitant  autant  que  possible 
rinmiixtion  da  gonvemement  dans  l'organisation  locale  et  surtout 
la  formation  d'un  régiment  de  bureaucrates  (die  Bildimff  eines- 
huretmkratiscken  Régiments  *)  ». 

B  n'y  a  donc  ni  colonisation  officielle,  ni  troupes  coloniales.  Ce 
D'est  pas  rAllemagne,  c'est  la  Compagnie  coloniale  allemande^ 
c'est  M.  de  Luderitz,  c'est  tel  autre  syndicat,  tel  autre  négociant 
de  Brème  et  de  Hambourg  qni  colonise,  à  ses  risques  et  périls,  à 
ses  firais  et  pour  son  profit  personnel,  sous  la  protection  lointaine 
et  générale  de  la  mère  patrie.  Ce  que  l'Allemagne  a  cliercbé,  c'est 
la  colonisation  par  l'émigration  et  par  le  commerce,,  soit  dans  les 
régions  sauvages,  soit  dans  des  pays  civilisés,,  mais  non  soumis  à  sa 
domination.  Elle  y  a  même,  dans  un  certain  sens,  réussi  au-delà 
de  ses  désirs.  L'exode  de  l'Allemagne  pauvre  est  tel  que  le  gou- 
yernement  s'en  inquiète  :  il  semble  craindre  que  les  forces  de  la 
Germanie  ne  soient  diminuées,  au  point  de  vue  du  recrutement, 
par  cette  émigration  exubérante,  et  il  cherche  à  ta  modérer  en  tax-- 
saut  pnbGer  complaisamment  dans  ses  journaux  tous  les  renvois 
d'immigrants  pauvres  ordonnés  par  le  gouvernement  des  États-UnB< 
et  tons  les  aotrea  exemples  de  déceptions  éprouvées  par  des  émi- 
grants.  Cette  propagande,  à  vrai  dire,  n'est  guère  efficace  :  l'im- 
pulsion donnée  ne  se  ralentit  guère.  Grâce  à  la  sève  surabondante 
et  à  l'accroissement  prodigieux  de  sa  population^  l'Allemagne  voit,, 
cliaqne  année,  des  milliers  d'émigrants  quitter  ses  rivages  pour 
aller  chercher  fortune,  soit  en  Amérique,  soit  en  Australie,  oti  les 
appellent,  où  les  soutiennent  des  groupes  nombreux  et  compacts 
de  leurs  compatriotes.  Il  en  est  parti  106  000  en  1880,  210  000 
en  1881,  194  000  en  1882,  166  000  en  1883,  IM  000  en  1884, 
104  000  en  1885,  plus  de  90  000,  année  moyenne,  depuis  1871. 
En  1880,  on  en  comptait  près  de  2  millions  étsilis  aux  États-Unis  ; 
ils  y  formaient  la  majorité  dans  certains  États.  Si  l'Allemagne  y 
perd  quelques  milliers  de  conscrits  ^  elle  y  gagne  assurément  en 
influence  et  en  commerce  ;  car,  il  ne  faut  pas  l'oublier,  de  toutes 
les  grandes  puissances,  elle  est,  après  les  États-Unis,  celle  dont 
l'exportation  a  le  plus  rapidement  augmenté  (2900  millions  de 

*  Rapport  sur  les  colonie8>  Reichstag  du  2  décembre  iôSôw 


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476  LE  BILAN  DE  LA  POLITIQUE  COLONIALE 

francs  en  1872  contre  4086  en  1884)  et,  sur  ce  total  de  4  mil- 
liards, il  y  a  315  millions  à  destination  des  États-Unis  et  bien  près 
d'un  demi-milliard  pour  les  deux  Amériques. 

Si  nous  étudions  maintenant  les  conditions  de  l'émigration  dans 
les  pays  étrangers,  nous  trouvons  que,  nulle  part,  elle  n'est,  en 
quelque  sorte,  officiellement  organisée  comme  chez  nous.  En 
Angleterre,  liberté  totale  pour  l'émigrant;  aucune  réglementation, 
sauf  au  point  de  vue  des  garanties  de  moralité  exigées  des  agences 
d'émigration  ainsi  que  des  conditions  hygiéniques  imposées  aux 
navires  transporteurs.  Nous  n'avons  pu  relever,  en  AngleterrCt 
comme  émigration  subventionnée,  que  le  cas  suivant  :  des  loca- 
lités ayant  à  leur  charge  des  pauvres  qui  consentent  à  émigrer, 
peuvent  contracter  un  emprunt  pour  payer  le  voyage;  mais  les 
guardians  (administrateurs  du  bureau  de  bienfaisance)  doivent 
obtenir  l'approbation  de  l'autorité  supérieure,  qui  n'est  accordée 
qu'à  la  condition  que  la  dette  soit  amortie  dans  le  délai  maximum 
de  cinq  ans.  Il  n'est  pas  question,  en  Angleterre,  d'émigration  à 
bord  des  transports  de  l'État. 

De  même  en  Allemagne.  La  constitution  prussienne  (art.  11) 
reconnaît  le  droit  d'émigration  qui,  «  par  rapport  à  l'État,  ne  peut 
être  limité  qu'au  point  de  vue  du  service  militaire  ».  D'après  la 
constitution  allemande,  les  matières  relatives  à  l'émigration  sont 
de  la  compétence  du  pouvoir  fédéral,  et  nous  avons  vu  que  celui- 
ci,  loin  de  faire  de  l'émigration  à  ses  frais,  cherche  plutôt  à  l'en- 
rayer. L'émigrant  âgé  de  plus  de  dix-sept  ans  et  de  moins  de 
quarante  ans  doit  justifier  de  l'accomplissement  de  ses  obligations 
militaires  avant  d'obtenir  X Auswanderungs-Pass  ou  permis  d'émi- 
gration. 

En  Autriche,  la  constitution  du  21  décembre  1867  déclare  que 
la  liberté  de  l'émigration  n'est  restreinte,  au  point  de  vue  de  l'État, 
que  par  les  nécessités  du  service  militaire  *. 


VII 

.  De  ce  coup  d'oeil  rapide  jeté  sur  la  politique  coloniale  des  pays 
étrangers  se  dégagent  les  conclusions  suivantes  :  les  colonies 
doivent  être  créées  par  et  pour  le  commerce  et  l'émigration  ;  elles 
doivent  se  suffire  à  elles-mêmes.  C'est  d'après  ce  double  principe 
qu'ont  agi  toutes  les  grandes  puissances  coloniales  qui  nous  entou- 
rent :  sauf  l'Espagne,  qui  s'est  ruinée  en  suivant  une  voie  contraire, 

'  Block,  Dictionnaire  d'administration,  2«  édition,  p.  860. 


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LE  BILAN  DE  LÀ  POLITIQUE  GOLONULK  497 

toutes  ont  recueilli  des  colonies  déjà  fondées  et  rendues  prospères 
par  les  eflbrts  et  les  sacrifices  séculaires  soit  de  grandes  compagnies 
commerciales,  soit  d'autres  États  :  TAngleterre  a  reçu  de  nous  le 
Canada,  de  la  Hollande  le  Cap,  et  de  la  Compagnie  des  Indes 
l'empire  indien,  tout  pacifiés,  constitués  et  organisés.  L'Allemagne, 
sous  nos  yeux,  reprend  cette  tradition,  qui  n'est  pas  seulement 
anglaise,  mais  aussi  française.  Si  l'on  veut,  en  effet,  consulter  notre 
histoire  coloniale,  on  reconnaîtra  que,  sous  l'ancienne  monarchie, 
toutes  nos  colonies  vraiment  puissantes  et  prospères  se  sont  cons- 
tituées en  dehors  de  l'action  directe  du  gouvernement.  Qui  est-ce 
qui  a  colonisé  le  Canada,  Saint-Domingue,  les  Antilles,  conquis 
rindoustan  et  jeté  les  bases  de  notre  domination  à  Madagascar? 
Des  missionnaires  d'abord;  puis  des  traitants,  des  trappeurs, 
souvent  des  aventuriers;  enfin,  les  grandes  compagnies  auxquelles 
le  roi  concédsdt  par  privilège  le  droit  de  créer  des  comptoirs  dans 
certaines  régions  déterminées  des  pays  d'outre-mer,  en  se  réser- 
vant seulement  de  les  défendre  en  cas  de  danger  et  de  les  surveiller 
toujours. 

Chacun  s'attendait  à  ce  que  cette  politique  traditionnelle  fût 
reprise  par  le  gouvernement  républicain,  le  jour  où,  s'inspirant  des 
souvenirs  de  l'ancienne  monarchie,  il  prétendit  en  faire  revivre 
l'œuvre  coloniale.  Elle  s'imposait  d'autant  plus  que,  si  jamais  la 
politique  des  expéditions  lointaines  a  été  interdite,  c'est  bien  au 
lendemain  de  défaites  et  de  désastres  continentaux.  La  république 
ne  peut  se  plaindre  de  n'en  avoir  pas  été  prévenue.  Am\s  et  adver- 
saires n'ont  cessé,  dès  le  début,  de  lui  signaler  l'écueil  vers  lequel 
elle  courait.  Orateurs  de  gauche  ou  de  droite  ont,  comme  à  l'envi, 
mis  le  gouvernement  en  garde  contre  les  illusions  décevantes  de  sa 
politique  coloniale  :  ils  ont  rappelé  que  les  seules  colonies  désirables 
sont  celles  qui  font  leurs  frais;  ils  ont  préconisé,  à  rencontre  des 
colonies  de  conquête,  les  centres  d'émigration  et  de  commerce 
créés  dans  des  pays  déjà  civilisés  par  la  libre  et  pacifique  initiative 
de  nos  nationaux.  On  sait  le  succès  qu'ont  obtenus  ces  patrioti- 
ques avertissements.  Nos  gouvernants  n'ont  rien  écouté.  Parvenus 
politiques,  sans  passé  ni  avenir,  ils  ont  prétendu  coloniser  à  main 
armée,  à  la  vapeur,  à  l'aventure.  Ils  se  disaient  opportunistes,  et 
ils  n'ont  jamais  su  choisir  le  moment  ni  pour  s'engager,  ni  pour 
s'arrêter,  ni  pour  combattre,  ni  pour  négocier.  Après  avoir  recom-; 
mandé  de  $érier  les  questions  (c'est  leur  mot),  ils  les  ont  toutes 
engiagées  à  la  fois,  en  violentant  la  nature  et  le  temps,  sans  autre 
guide  que  les  nécessités  parlementaires  et  l'intérêt  électoral. 

Dressons  le  bilan  de  cette  politique.  A  son  avoir,  il  y  a  lieu 
d'inscrire  la  Tunisie.  Ce  pays  est  une  acquisition  de  tous  points 
10  NOVEHBaB  1887.  31 


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4T»  Ji  mM  BE  Là  TOLmWB  COLONIALE 

excellente  en  elle-même.  Comme  clef  de  l'Algérie,  comme  portion 
stratégique,  il  a  une  valeur  indiscutable.  11  peut  devenir,  il  devient 
d^à  une  colonie  de  peuplement.  Nous  y  faisons  pour  21  584  000  fr. 
d'affaires  *  (6  254  000  firancs  d'exportations  tunisiennes  en  France, 
16  330000  francs  d'importations  françaises  en  Tunisie);  nous  n'jr 
dépensons  que  212  000  francs  pour  Tadministration  civile,  et  le 
moment  approche  rapidement  où  nous  pourrons  non  seulement 
réduire  à  moins  d'une  brigade  notre  corps  d'occupation,  mais 
encore  lui  substituer  entièrement  une  armée  indigène  avec  des 
cadres  français.  Enfin,  nous  n'avons  pas  à  craindre  que  la  régence 
nous  impose  dans  Favwiir  des  sacrifices  d'argent,  car,  avec  son 
budget  en  équilibre  et  son  fonds  de  réserve  de  11  millions,  ce  petit 
pays  nous  offre  un  exemj^e  financier  qu'on  ne  saurait  trop  recom- 
mander à  l'attention  de  M.  Rouvier. 

L'occupation  de  la  Tunisie  n'a  eu  que  deux  inconvénients;  mais 
ils  sont  graves.  D'abord  elle  n'a  pas  été  faite  à  propos.  Accomplie 
dans  un  moment  où  nous  étions  encore  sous  le  coup  de  nos  désas- 
tres, elle  a  détourné  notre  attention  du  seul  point  où  elle  doive  se 
fixer,  c'est-à-dire  des  Vosges  et  de  la  trouée  de  Belfort  ;  de  plus, 
elle  a  mis  nos  gouvernants  en  appétit  de  conquêtes  lointaines  et 
tfaiinexions  coloniales.  Ils  ont  cru  qu'ils  pourraient  partout,  aussi 
facilement  et  à  aussi  peu  de  frais,  faire  flotter  nos  couleurs,  de 
manière  à  caresser,  à  la  veille  des  élections,  la  fibre  patriotique. 

Cette  illusion  les  a  menés  au  Tonkin  et  à  Madagascar  :  on  sait 
ce  qu'elle  nous  a  coûté.  Près  d'un  demi-milliard,  10  000  hommes^ 
la  moitié  de  notre  flotte  hors  de  service,  la  vie  de  l'amiral  Courbet  : 
voilà  pour  le  passé.  Actuellement,  comme  le  rappelait  naguère 
H.  le  comte  de  Luçay,  dans  un  remarquable  mémoire  soumis  aa 
comité  des  droites,  les  opérations  militaires  exigent  encore,  d'après 
Y  Annuaire  de  1887,  la  présence  an  Tonkin  de  32  à  35000  honames, 
c'est-à-dire  de  tout  un  corps  d'armée.  L'étendue  des  charges 
financières  que  le  Tonkin  fait  actuellement  peser  sur  nous  est 
beaucoup  plus  difficile  à  déterminer.  Officiellement,  il  ne  nous 
coûte  que  la  subvention  de  20  millions  de  francs,  inscrite  au  profit 
de  budget  rectifié  des  affaires  étrangères  pour  1888,  sous  la  ru- 
brique Protectorats;  mais  ce  chiffre  officiel  est  un  trompe-l'œil.  II 
faut  y  ajouter,  d'abord,  tous  les  prélèvements  indirects  et  impos- 
sibles à  chiffrer  qui  sont  certainement  faits,  sur  les  budgets  de  la 
guerre  et  de  la  marine,^pour  l'entretien  du  corps  expéditionnaire. 
11  faut  y  ajouter  également  les  reliquats  des  crédits  supplémen- 

*  Chiffres  de  1885,  d'après  ï Exposé  comparatif  de  la  situaiwn  économique  de 
la  France,  1809-1886.  {Annales  du  commerce  extérieur,  France,  Faits  commer» 
eiavx,) 


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taires  de  200  milHons  votés  les  1"'  et  8  ayril  1885,  et  ilont  ht 
majeure  partie  a  dtk  servir,  à  paxtiur  delà  concluaioii  de  la  paix,  à 
l'acquittement  des  d^peases  ordinaires  du  Tookin  pour  196A. 
Aujourd'hui,  la  caisse  est  à  sec,  et,  sous  couleur  d'union  indo-chi- 
noise, le  nouyeau  cabinet  parait  Biéditer  on  emprunt  dont  nous 
aurmift  à  reparler  plus.  loin..  Si  Ton  calcule  qu'il  y  a  au  Tonkia  de 
15  à  20  000  hommes  de  troupes  européennes  recevant  la  solde  de 
guerre,  que  le  transport  et  l'entretien  d'un  soldat  coûte,  dsAS 
rindo-Chine,  d'après  les  calculs  les  plus  autorisés^  environ 
1500  francs  par  an,  si  l'on  tient  compte  de  ce  que  dépensent  et  la 
flotte  et  les  15  000  hommes  de  troupes  indigènes,  on  arrive  &  cette 
conclusion  que  le  Topkia  doit  absorher,  au  bas  mot,  chaque  annéet, 
de  50  à  60  millions  de  francs,  en  dehors  même  des  opérations  de 
guerre  qui  entraînent  immédiatement  des  frais  beaucoup  pktf 
coDsidérables. 

10  000  hommes  de  moins  dans  notre  armée,  un  demi-milliard 
dont  nous  payons  les  intérêts,  l'invasion  cholérique  de  188&,  l'ea- 
tretien  permanent  de  3Q  000  hommes  et  50  ou  60  millions  de 
dépenses  annuelles  :  voilà  ce  que  nous  sacrifions  au  Tonkin.  Que 
nous  fend-il?  Gomme  arg^»  rien,  naturellement*  Comme  colonie 
de  peuplement,  rien  non  plus  :  on  a  vu,  plus  haut,  que,  d'après 
le  rapport  de  M.  Etienne,  dans  Les  trois  années  1884  à  1886,  il  n'4 
été  accordé,  en  tout,  que  99  passages  gratuits  à  destination  du 
Tonkin,  et  il  ne  parait  pas  que  l'émigration  civile  payante  ait  prif 
quelque  développepient.  Au  point  de  vue  des  débouchés  commer^ 
ciaux,  que  vaut  le  Tonkin?  Ici  encore,  c'est  un  document ^fGciel 
<]ui  nous  répondra.  D'après  le  Tableau  général  du  commerce  de  le 
France  en  1885,  publié  par  la  direction  générale  des  douanes^  le 
chiflre  du  commerce  de  la  France  avec  le  Tonkin  a  été  de 
7  254  000  francs,  dont  9000  francs  i  l'importation  en  France  et 
7  245  000  francs  à  l'importation  au  Tonkin.  Sur  ces  7  millions,  il 
y  en  a  plus  de  3  consistant  en  vks  destinés  ej(clusivement  a« 
corps  expéditionnabe  ou  aux  Européens.  Avant  qye  les  événe- 
ments militaires  eussent  amené  au  Tonkin  toute  une  armée  fraor 
çaise,  quelle  était  la  valeur  de  nos  importations?  A  Haiphong 
^nlement,  en  1883,  830  000  francs  Contre  3  3&0  000  francs 
d'importations  étrangères;  pendant  le  premier  semestre,  de  1884, 
1 244  000  francs  contre  3  076  000  francs  d'importations  étrangères  K 

Cette  situation  changora^t-elle?  Pour  l'avenir,  que  pouvons-nous 
espérer  du  Tonkin?  Tous  ceux  qui  connaissent  ce  pays,  tous  ceux 

*  Revue  maritime  et  coloniale,  le  Protectorat;  du  ToîCRni,  .par  MM.  Boui- 
nais  et  Paulus,  1875,  t.  LXXXIV,  p.  609. 


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480  LB  BILAN  DI  Li  POUTIQUE  GOlONIiiLE 

t^ui  ont  écrit  sar  lui,  même  les  plas  favorables  à  rexpéditioD,  sont 
forcés  de  reconnaître  que  le  climat  y  rend  la  colonisation  agricole 
impossible  pour  les  Européens  :  d'ailleurs,  dans  le  Delta,  toutes 
les  terres  sont  occupées  et  admirablement  cultivées  par  les  indi- 
gènes, qui  ne  laissent  pas  libre  un  pouce  du  sol  :  au  delà  com- 
mence le  Tonkin  où  ton  ne  mange  pas^  le  pays  des  forêts  vierges, 
de  la  fièvre  des  bois  et  des  bandes  de  brigands  où  nul  planteur  ne 
saurait  songer  à  s'établir.  Quant  aux  artisans,  ils  trouveront  comme 
concurrents  les  indigènes  et  surtout  les  Chinois,  qui  travsùllent 
bien  et  presque  pour  rien,  et  qui  sont  maîtres  des  petits  métiers 
non  seulement  dans  la  Gocbinchine  française,  mais  dans  tout 
l'Extrême-Orient.  «  La  main-d'œuvre  est  à  la  fois  très  abondante 
et  très  bon  marché  au  Tonkin  :  à  50  centimes  et  à  60  centhnes 
par  jour,  on  trouvera  tous  les  travailleurs  nécessaires  pour  exploiter 
les  immenses  richesses  du  pays^  » 

Reste  le  commerce  :  au  point  de  vue  de  la  banque  et  du  négoce, 
l'épreuve  est  faite,  depuis  près  de  trente  ans,  en  Chine,  au  Japon, 
&  Saigon;  nous  ne  pouvons  lutter  ni  contre  les  Chinois,  ni  contre 
les  Anglais;   nous  ne  savons  ou  ne  pouvons  produire  ni  à  bon 
marché,  ni  suivant  les  goûts  du  consommateur  asiatique,  et  ces 
deux  conditions  sont  indispensables  pour  conquérir  sa  clientèle. 
Du  reste,  les  plus  chauds  partisans  de  l'expédition  du  Tonkin  îont^ 
à  cet  égard,  des  aveux  d'une  candeur  significative.  «  La  plus  grande 
partie  du  commerce  d'importation  est  alimentée  par  les  marchan- 
dises chinoises  (pour  les  deux  tiers)  et  par  les  marchandises  an- 
glaises. Les  cotonnades  anglaises  sont  très  demandées  à  cause  de 
leur  bas  prix...  La  consommation  s'en  élève  actuellement  (1885) 
à  3  ou  A  millions  de  francs  ;  elle  se  développera  rapidement,  en 
proportion  de  l'aisance  des  indigènes  -.  »  Quatre  maisons  de  com- 
merce françaises  d'une  certaine  importance  sont  établies  à  Hanoï, 
le  même  nombre  à  Haïphong.  Quatre  sont  venues  de  Saigon,  une 
représente  des  négociants  de  Shanghaï.  Certaines  maisons  chinoises 
(112  à  Hanoï,  26  à  Haïphong,  sans  compter  les  débits  de  boissons) 
ont  une  réelle  importance  commerciale,  et  la  plupart  des  commer* 
çants  de  cette  nation  sont  de  véritables  banquiers  qui  arrivent  à 
un  chiffre  d'aiiaires  considérable... 

«  Les  Allemands  sont  relativement  nombreux  au  Tonkin  et  y  font 
de  grosses  affaires.  Un  vapeur  allemand,  YAlwine,  fait  tout  le 
commerce  du  port  de  Quin-Nhon,  ouvert  dans  l'Annam;  un  voyage 
tous  les  dix  jours  lui  suffit.  Il  transporte  surtout  l'huile  d'ara.- 

*  Article  déjà  cité  de  MM.  Bouinais  et  Paulus,  Revue  maritime  et  coloniaie 
t.  LXXXIV,  p.  602. 
a/6iJ.,  p.  6l7et618. 


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LS  BILAN  DE  IJL  POLITIQUE  GOLOIQâLE  Ui 

chides.  Le  commerce  se  développera  par  f  amélioration  des  voies 
de  commwiicalion  ^  » 

On  coiDpte,  d'autre  part,  sur  les  bénéfices  de  TexploitatioD  des 
mines  :  depuis  longtemps,  on  fait  miroiter  à  nos  yeux  les  gise- 
meots  de  houille  de  TAnnam  et  du  Tonkin,  sans  oublier  les 
«  grosses  pépites  d'or  ».  Il  y  a  même  des  concessionnaires  tout 
prêts  :  on  a  reparlé,  en  dernier  lieu,  de  la  concession  à  M.  Bayier- 
ChaufTour  des  deux  tiers  environ  du  territoire  primitivement  vendu 
au  protectorat  par  l'empereur  d'Annam.  On  affirme  qu'il  s'engage 
à  entreprendre  l'exploitation  dans  l'année,  et  à  payer  au  protectorat 
une  redevance  de  1  franc  par  tonne  de  charbon  extraite  :  le  mini- 
mum de  cette  redevance  serait  annuellement  de  60  000  francs,  alors 
même  que  la  quantité  extraite  des  mines  n'atteindrait  pas  le  chiffre 
de  60  000  tonnes.  A  supposer  vraie  cette  nouvelle,  il  est  évident 
qu'en  raison  du  climat,  le  concessionnaire  emploiera  des  ouvriers 
indigènes,  et  non  des  Français.  Il  ne  resterait  donc  comme  source 
de  profits  que  la  rémunération  du  capital  engagé  :  or,  avant  de 
compter  ces  bénéfices  comme  acquis  à  la  France,  nous  aurions 
besoin  de  savoir  d'où  proviendront  les  capitaux  employés  par 
M.  Bavier-Chauffoor. 

De  tout  ce  qui  précède,  une  conclusion  me  parait  se  dégager  avec 
la  dernière  évidence  :  c'est  que  nous  avons  beaucoup  à  attendre 
du  Tonkin,  dans  l'intérêt  des  Anglais,  des  Allemands,  des  Chinois 
et  peot-ètre  des  Annamites  eux-mêmes.  Quant  à  nous,  ce  qui  doit 
nous  en  revenir,  c'est,  au  minimum,  20  millions  de  dépenses 
annuelles. 

Le  gouvernement  vient,  il  est  vrai,  de  découvrir  une  combi- 
naison ingénieuse  pour  alléger  ou,  du  moins,  pour  parattre  alléger 
les  charges  du  Trésor.  Cette  combinaison  s'appelle,  comme  on  sait, 
l'union  îndo-cbinoise.  Elle  a  été  réalisée  par  les  deux  décrets  des 
•  i7  et  20  octobÉe.  Aux  termes  du  premier,  «  l'administration  supé- 
rieuje  46  la  colonie  de  la  Cochinchiae  et  des  protectorats  du 
îbnkin,  de  l'Annam  et  du  Cambodge  est  confiée  à  un  gouverneur 
général  civil  de  l'Indo-Chine;  un  lieutenant-gouverneur  en  Cochin- 
chine,  un  résident  général  au  Tonkin  et  en  Annam  et  un  résident 
général  au  Cambodge  représentent  l'autorité  métropolitaine.  Ils 
sont  placés  sous  les  ordres  du  gouverneur  général  ».  Ils  exercent, 
sous  son  autorité,  les  pouvoirs  qui  leur  sont  conférés  par  les  lois 
portant  approbation  des  traités  conclus  avec  l'empereur  d' Annam 
et  le  roi  du  Cambodge;  ils  reçoivent  ses  instructions  et  en  assu- 

*  Article  déjà  dté  de  MM.  Bouinais  et  Paulus,  Revue  maritime  et  coloniale. 
Février  1885,  t.  LXXXIV,  p.  617  et  618, 


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m,  LB  BIUII  DE  U  POUnOQS  GÛLONIAU 

rent  rexôcuUoQ  par  les  officiers  et  fonctionnaires  des  diverses 
administrations. 

En  principe,  «  toutes  les  dépenses  des  troupes  de  terre  et  de 
mer,  françaises  ou  indigènes,  de  la  flottille,  des  fortifications,  du 
gouvernement  général,  des  postes  et  des  télégraphes,  des  contribua 
tiens  indirectes  et  des  douanes  sont  supportées  par  le  budget  de 
rindo-Chine  ».  Quant  aux  recettes,  elles  comprennent  les  produits 
des  postes  et  télégraphes,  ainsi  que  les  contributions  de  ht  Gochin* 
chine  et  des  pays  de  protectorat,  telles  quelles  sont  fixées  par  un 
arrêté  du  ministre  de  la  marine  et  des  colonies,  et  la  subvention 
4nétropolitaine. 

Nous  retrouvons  ici  l'euphémisme  officiel  à  l'aide  duquel  on 
cherche  à  faire  illusion  au  public  sur  les  charges  réelles  que  lui 
imposent  nos  colonies.  On  commence  par  jH^oclamer  qpie  toutes  les 
dépenses  coloniales  seront  couvertes  par  le  budget  colonial,  puis 
on  énumère  les  recettes  de  la  colome,  et  l'on  y  glisse  négligemment 
au  milieu  ou  i  la  suite  de  ressources  plus  ou  moins  insignifiantes, 
plus  ou  moins  aléatoires,  ces  deux  simples  mots  :  Subvention 
métropolitaine.  Il  serait  plus  exact  et  plus  sincère  de  dire  que  les 
dépenses  coloniales  sont  supportées  par  la  métropole,  sauf  de 
rares  et  maigres  subventions  des  colonies;  car  le  budget  colonial 
n'est  qu'un  trompe-l'œil,  la  subvention  de  la  mère-patrie  en  est 
l'aliment  principal.  Mais  on  aime  mieux  présenter  des  budgets 
coloniaux  en  apparence  d'équilibre,  à  la  façon  de  Mentschikoff 
bâtissant  des  semblants  de  village  sur  le  passage  de  la  grande 
Catherine  pendant  son  voyage  de  Tauride. 

Jusqu'à  présent,  ce  procédé  aussi  enfantin  que  peu  sincère  n'ay^t 
été  appliqué  qu'aux  colonies  proprement  dites  :  voici  qu'on  essaie 
d'en  user  aussi  pour  les  pays  de  protectorat.  On  s'attend,  d'ailleurs, 
à  ce  que,  même  avec  les  secours  qui  lui  s^ont  alloués  par  le 
budget,  la  nouvelle  union  indo-chincnse  ne  puisse  pas  faire  ses 
frais.  Aussi  le  décret  du  17  octobre  prévoit-il  des  emprunts.  D*aprës 
son  article  12,  ceux-ci  peuvent  être  contractés  soit  pour  Tlndo- 
€hine,  soit  pour  la  Cochinchine  ou  l'un  des  pays  de  protectorat, 
avec  la  garantie  du  budget  général  de  l'Indo-Chine,  c'est-à-dire, 
en  réafité,  sous  la  garantie  de  la  subvention  métropolitûne. 

D'après  le  même  décret,  il  suffisait  que  ces  enqprunts  fussent 
approuvés  par  décrets  en  conseil  d'État,  ce  qui  pouvait  nous  mener 
loin.  On  paraît  l'avoir  compris,  car  il  est  intervenu,  fx-escpie 
aussitôt,  un  second  décret,  en  date  du  20  octobre,  qui  est  cosnnse 
V erratum  du  premier.  En  ce  qui  concerne  les  emprunts,  ce  décret 
est  ainsi  cœiçu  :  «  Ceux  qui  ne  seraient  pas  gagés  sur  des  excé- 
dents constatés  aux  exercices  antérieurs  et  ceux  qui  seraient  cou- 


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Jl  WM  DE  Li  POLmWf  COLOmàLI  4if 

tractés  avant  que  les  ressources  locales  du  budget  de  f  IndD-Chfaïe 
lai  permettent  de  s'équilibrer  sans  subvention  de  la  métropole,  ne 
pourront  être  autorisés  que  par  une  loi.  »  En  bon  français,  cela 
veut  dire  que  l'Indo  Chine  n'empruntera  jamais  qu'avec  la  garantie, 
soit  formelle,  soit  tout  au  moins  morale,  résultant  d'une  loi  votée 
par  le  parlement  métropolitain. 

Le  décret  du  20  octobre,  qui  n'a  pas  dû  être  rendu  sans  quel- 
ques tiraillements,  renferme  d'autres  dispositions,  non  moins 
dignes  de  méditation.  Il  marque,  en  quelque  sorte,  une  reprise  de^ 
possessîoii  des  protectorats  par  les  affaires  étrangères  et  comme  un 
retour  offensif  de  ce  département.  Il  porte,  en  effet,  que  le  gou- 
verneur général  de  l'Indo-Chine  et  les  résidents  généraur,  rési- 
dents supérieurs  ou  simples  résidents  de  l'Annam,  du  Tonkin  et 
du  Cambodge  seront  nommés  par  décrets  rendus  non  seulement 
sur  h  proposition  du  ministre  de  la  marine  et  des  colonies,  leur 
supérieur  biérarchîque,  mais  encore  sur  celle  du  ministre  des 
affaires  étrangères;  fl  les  <Alige  i  adresser  à  ces  deux  ministres  tm 
rapport  trimestriel  sur  ia  situation  de  leurs  circonscriptions  res- 
pective; enfin  il  contient  cette  disposition  vraiment  stupéfiante  : 

«  Aucune  opération  militaire  ne  peut  être  entreprise^  aucutt 
changement  ne  peut  être  apporté  aux  circonscriptions  politiques 
ou  administiatives  sans  tassentiment  du  ministre  des  affaires 
étrangères.  » 

C'est  la  première  fois,  à  notre  connaissance,  que  l'on  voit  le 
ministre  des  affaires  étrangères  officiellement  chaiigé  de  donner  son 
assentiment  à  des  opérations  militaires.   On  le  croyait  jusqu'ici 
appelé  à  les  prévenir  ou  à  les  faire  cesser,  jamais  à  les  autoriser. 
Son  rôle  consistait  à  servir,  en  quelque  sorte,  de  tampon,  non  & 
devenir  un  instrument  de  choc  et  de  collision.  Sans  initiative 
propre  dans  les  questions  militaires  ou  maritimes,  il  interrenait 
comme  porte-parole,  connue  conciliateur,  sans  être  personnellement 
engagé,  et  c'est  ce  qm  faisait  sa  force,  ce  qui  lui  donnait  autorité. 
Sbjïb  doute,  sous  le  manteau  de  la  cheminée,  il  lui  arrivait  de 
donner  xin  avis  sur  l'opportunité  d'une  expédition  ou  d'un  acte  "de 
guerre;  mais  jamais  il  n'en  assumait  officiellement  la  responsabilité. 
Le  bon  sens,  la  raison,  le  voulaient  aussi.  En  s'écartant  de  cette 
tndhiim  constante  et  sage  entre  toutes,  on  commet  une  impru- 
dence, nne  firate  dont  les  conséquences,  au  point  de  vue  diploma- 
Cîqne,  peuvait  être  incalculables. 

Elles  ne  sont  pas  moins  graves  a^u  pmnt  de  vue  militaire.  Que 
réffn/te-t-il,  en  effet,  du  décret  du  20  octobre?  C'est  qw  le  gou- 
yemear  général  de  l'Indo-CUne,  même  dans  les  cas  les  plus 
iirg;ents,  ne  poona  plus  faire  mouvoir  un  bataillon  ou  une  canon- 


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484  LE  BIU5  DE  U  POLITIQUE  COLONIALE 

nière  sans  en  demander  l'autorisation  à  quatre  mille  lieues  de 
Saigon.  Je  veux  bien  que  le  télégraphe  supprime  la  distance;  mais 
comment  le  ministère  et  surtout  le  ministère  des  affaires  étran- 
gères, ignorant  par  état  des  choses  militaires,  pourront-ils  se 
rendre  compte  de  la  situation  et  des  nécessités  stratégiques?  Pour 
retrouver  un  exemple  d'une  semblable  conception,  il  faut  remonter 
jusqu'au  conseil  aulique  :  comme  on  se  le  rappelle,  il  dirigeait,  de 
Vienne,  avec  le  succès  que  Ton  sait,  les  mouvements  des  armées 
autrichiennes  en  lutte  contre  Bonaparte. 

La  ressemblance  est  plus  complète  encore  que  l'on  ne  pense. 
L'une  des  grandes  faiblesses  du  conseil  aulique  était,  en  effet,  sa  ~ 
désunion,  la  perpétuelle  rivalité  de  ses  membres.  Il  en  sera  exacte- 
ment de  même  pour  le  Tonkin,  tiraillé  en  sens  contraire  par  les 
deux  ministères  des  affaires  étrangères  et  de  la  marine,  que  les 
récents  décrets  mettent  en  présence,  sans  fixer  les  limites  de  leur 
compétence  ni  indiquer  à  qui  restera  le  dernier  mot.  Que  feront  nos 
agents  en  Indo-Chine  quand,  par  le  même  courrier,  en  réponse  à 
leurs  rapports  trimestriels,  ils  recevront  du  quai  d'Orsay  et  de  la 
rue  Royale  des  observations  et  des  instructions  en  sens  contraire  et 
qu'il  leur  faudra  de  trois  à  quatre  mois  pour  en  obtenir  l'interpré- 
tation? C'est  le  gâchis,  le  conflit,  le  désordre  organisés. 

En  admettant  même  que,  par  une  nouvelle  évolution,  le  gouver- 
nement revienne  sur  cette  combinaison  bizarre  et  rende  au  gouver- 
neur général  de  l'Indo-Chine  la  direction  des  opérations  de  guerre, 
la  fusion  indo-chinoise,  avec  centre  à  Saïgon,  n'en  sera  pas  moins 
pleine  de  péril,  même  au  point  de  vue  militaire.  Comment  placer 
à  deux  cents  lieues  de  Hué,  à  trois  cents  de  Hanoi  l'autorité 
chargée   de  présider  à  l'administration  de  l'Annam,  à  celle  da 
Tonkin  et  même  à  la  direction  de  l'armée  et  de  la  flotte  dans  ces 
déîix  pays?  L'administration  de  la  Cochinchinc  est  relativement 
facile;  celle  des  deux  autres  fractions  de  notre  empire  îndo-chiaois 
est,  au  contraire,  délicate  et  compliquée.  Le  simple  bon  sens  con- 
seillait donc  de  placer  le  commandement  suprême  au  cœur  des 
difficultés  contre  lesquelles  il  doit  lutter.  On  a  préféré  faire  le 
contraire. 

A  quelque  point  de  vue  qu'on  les  examine,  les  décrets  du  17  et 
20  octobre  sont  aussi  mal  conçus  que  dangereux.  Sous  ce  prétexte 
qu'une  partie  du  personnel  administratif  et  de  la  garnison  de  la 
Cochinchine  peut  être  déversée  sur  l'Annam  et  le  Tonkin»  dans  le 
fallacieux  espoir  de  réaliser  ainsi  une  économie  d'une  dizaine  de 
millions  qui  serviraient,'' avec  les  prétendus  excédents  de  la  Cochin- 
chine, à  gager  un  empriint  îndo-chinois,  ils  associent,  ils  confon- 
dent sous  une  même  autorité  des  éléments  absolument  diffêrenta  et 


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U  BILAN  DK  U  POUTIQDK  COLONIUI  485 

impossibles,  qaant  à  présent,  à  assimiler.  Gomment  en  effet  a-t-on 
pu  songer  à  fondre  en  un  seul  tout  une  colonie  et  des  pays  de 
protectorat?  Le  souverain,  à  Saigon,  est  la  France;  dans  TAnnam, 
c'est  l'empereur  avec  lequel  nous  avons  conclu  le  traité  de  Hué; 
auTonkin,  c'est  encore  lui,  mais  moins  directement;  au  Cambodge, 
c'est  le  roi.  En  Gocbincbine,  nous  sommes  les  maîtres  depuis  trente 
ans;  au  Cambodge,  depuis  cinq  ans  à  peine;  au  Tonkin,  pouvons- 
nous  dire  que  nous  le  sommes?  Et,  quant  à  l'Annam,  en  dehors 
de  Hué,  y  avons-nous  vraiment  pénétré?  Prétendre  appliquer  un 
régime  commun  à  des  situations  et  à  des  contrées  si  diverses,  c'est 
s'exposer  à  des  tiraillements  désastreux,  c'est  se  lancer  de  gaieté  de 
cœur  dans  l'incohérence. 

Je  ne  suis  nullement  certain  qu'il  y  ait  trop  de  troupes  en 
Cochlnchine;  j'admets,  au  contraire,  sans  difficulté,  qu'il  y  ait 
surabondance  de  fonctionnaires  à  Saigon,  que  l'on  puisse  en  dis* 
tndre  une  partie  au  profit  des  pays  de  protectorat  et  réaliser  ainsi 
quelques  économies  :  mais  qui  empêche  de  le  faire  sans  union 
mdo-cbinoise? 

Quant  aux  excédents  de  la  Cochinchine  et  aux  emprunts  qu'ils 
serviront  à  gager,  c'est  un  pur  mirage,  dont  il  est  essentiel  de 
démontrer  l'illusion.  Il  n'est  pas  exact  que  la  Cochinchine  réalise 
un  excédent  annuel  de  recettes.  Elle  a  un  budget  de  20  millions  de 
francs  en  recettes  et  en  dépenses;  mais,  ainsi  que  nous  l'avons  vu 
plus  haut,  elle  ne  parvient,  comme  les  autres  colonies,  à  l'équili- 
brer que  grâce  aux  subventions  de  la  métropole.  Celle-ci  supporte, 
en  effet,  d'après  le  rapport  de  M.  Etienne,  «  la  dépense  de  l'état- 
major  général,  de  la  gendarmerie,  des  agents  des  services  tech- 
niques, artillerie,  génie,  commissariat  au  grand  complet,  et  les 
dépenses  de  vivres  et  d'hospitalisation  pour  Tinfanterie  de  marine 
(2500  hommes).  Les  services  militaires  sont  inscrits  au  budget  de 
1887  pour  3  119  000  francs  environ;  l'ensemble  de  tous  les  ser- 
vices figure  au  budget  pour  3  238  739  fr.  ».  Que  l'on  en  déduise  les 
1  809  346  francs  de  contingent  versés  par  la  Cochinchine   au 
Trésor,  il  reste  encore  plus  de  1  400  000  francs  de  déficit.  Qu'on 
y  ajoute  les  20  millions  que  nous  coûteront  ofûciellemcQt  le  Toakin 
et  rAnnam  en  1888  :  on  a  près  de  22  millions  à  prélever  sur  les 
ressources  de  la  France.  Gager  un  emprunt  sur  ce  double  déficit 
constituerait  une  opération  financière  dont  le  sens  m'échappe.  Au 
fond,  cet  emprunt  ne  trouvera  jamais  à  se  placer  sans  la  garantie' 
du  Trésor  français,  et  cette  garantie  sera  son  unique  gage.  L'État 
empruntera  ainsi  indirectement  pour  ses  colonies  et  sous  leur 
nom,  comme  il  emprunte,  chaque  jour,  pour  ses  travaux  publics 
électoraux,  sous  le  nom  des  compagnies  de  chemin, de  fer.  Ce  sera 


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4M  U  BiUB  DK  Li  POUTIQUI  COLÛKUaS 

un  emprunt  subreptice  à  ajouter  à  tous  ceux  qui  creusent  déjà  le 
déficit  et  ruinent  d'avance  les  générations  futures.  Il  est  vrad  que 
le  midistëre  se  soustrairait  de  la  sorte  à  la  nécessité  de  demander  de 
nouveaux  crédits  supplémentaires;  mais  les  Chambres,  il  faut  l'es- 
pérer, ne  permettront  pas  que  l'on  engage  ainsi  indirectement  le 
crédit  ou  l'argent  de  la  France.  Se  souvenant  des  b(ms  Jecker 
et  de  l'emprunt  mexicain,  elles  n'admettront  sans  doute  l'emprunt 
colonial  que  dans  les  conditions  où  en  émettent  les  colonies 
anglaises,  c'est-à-dire  sans  gsirantie  de  la  métropole,  au  nom  de 
pays  pleinement  pacifiés,  civilisés  et  prospères^  vivant  de  leurs 
propres  ressources,  s'administrant  eux-mêmes  et  ne  coûtant  plus 
rien  à  la  mère-pairie. 

Le  temps  me  manque  pour  parler  de  Madagascar.  Il  suffira 
de  dire  que  la  conquête  de  cette  grande  lie,  presque  égale  à  la 
f'rance  en  superficie,  et  sur  laqudle  nous  avons  des  droits  sécu- 
laires, aurait  été  tout  autrement  facile  et  fructueuse  que  celle  du 
Tonkin.  Sauf  sur  la  côte,  le  climat  de  Madagascar  est  très  supérieur 
à  celui  du  Tonkin,  surtout  dans  la  partie  méridionale  de  l'Ue  qui 
se  trouve  en  dehors  de  la  zone  intor- tropicale;  le  sol  est  d'une 
fertilité  admirable;  la  race  indigène  est  relativement  maniable;  une 
partie  des  tribus  ont,  de  tout  temps,  été  nos  alliées;  enfin  la  terre 
malgache,  délimitée  par  la  nature,  est  exempte  de  tout  voisinage 
incommode  et  se  trouve  moitié  moins  loin  de  la  France  que  rindo- 
Chine.  Malheureusement  on  a  fait  la  faute  de  vouloir  entreprendre 
l'expédition  de  Madagascar  en  même  temps  que  ceUe  du  Tonkin 
et  de  prétendre  les  mener  de  front.  Nulle  part,  on  n'a  exactement 
mesuré  la  difficulté,  ni  l'effort  nécessaire  pour  en  triompher.  Faute 
de  savoir  choisir,  on  n'a,  des  deux  parts,  abouti  qu'à  un  résultat 
incomplet,  plein  d'incertitudes  et  de  complications  dans  le  présent, 
plein  de  menaces  pour  l'avenir. 


VIII 

n  me  reste  à  résumer  et  à  conclure. 

Ce  que  l'on  est  convenu  d'appeler  «  notre  empire  colonial  »  se 
divise,  nous  l'avons  vu,  en  trois  groupes  :  l'Algérie,  les  colonies 
proprement  dites,  les  pays  de  protectorat.  Il  mesure  2  349  000  kilo- 
mètres carrés  et  compte  24  millions  d'habitants  (Algérie  ;  3  310  000  ; 
colonies  :  2230  000;  pays  de  protectorat  :  18  500  000).  Sur  cette 
population,  il  y  a  environ  650  000  Français,  de  race  blanche,  créole 
ou  même  noire  *  (195  000  en  Algérie,  410  000  dans  les  trois  lies 

^  *  Aux  Antilles* 


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U  MLA17  DK  Ll^  POI.I1IQ0fi  COLOmALI  m 

de  la  Martinique,  de  la  Guadeloupe  et  de  la  Réunion  ;  40  DOOtenviron 
dans  les  autres  colonies,  et  un  chiffre  insignifiant  dans  les  pays  de 
protectorat).  Nos  possessions  exigent  Fentretien  d'une  armée  de 
100  000  hommes  (50  000  en  Algérie,  15  000  dans  nos  autres  €0(o-^ 
ined,S5  000  au  moins  su  Tonkin,  en  Tunisie  el  à  Madagascar)  ; 
poâr  les  deux  tiers^  ces  troupes  sont  françaises.  Nous  dépensons 
annuellement  pour  notre  empire  colonial  près  de  200  millions  de 
francs  (79  millions  en  Al gérie,  81  millions  dans  nos  autres  colonies^ 
30  millions  et  plus  au  Tonkin,  à  Madagascar  et  en  Tunisie). 

Que  retirons-nous  de  ces  sacrifices?  L'émigration,  ftdble  en 
Algérie,  est  nulle  dans  toutes  nos  autres  colonies  et  possessions. 
Aucune  d'elles  ne  nous  rapporte  un  centime.  Elles  font,  toutes 
ensemble,  un  commerce  d'environ  860  millions  de  francs  (Algérie, 
416  anllions;  colonies,  326  millions;  Tunisie,  60  millions;  autres 
pays  de  protectorat,  àO  millions),  dont  5^  environ  représentent 
leurs  échanges  avec  la  France  (Algérie,  290;  colonies,  210;  Tu- 
nisie, 21  ;  autres  pays  de  protectorat,  19  millions)  ;  et  250  millions 
les  împortatâras  de  France  (Algérie,  168  ;  colonies,  67  ;  Tunisie,  15  ; 
autres  pays  de  protectorat,  environ  10  millions)  ^  Sauf  la  Tunisie, 
toutes  ces  possesi^ns  nous  sont  onéreuses;  elles  ont  des  impôts 
beaucoup  moins  lourds  que  les  nôtres;  excepté  l'Algérie,  Tlndo- 
Chine,  la  Réunion  et,  dans  une  certaine  mesure,  les  Antilles,  elles 
frappent  les  produits  français  des  mêmes  taxes  que  les  produits 
étrangers;  plusieurs  d'entre  elles  perçoivent  des  droits  de  sortie. 
Dans  nos  colonies  proprement  dites,  nous  dépensons,  d'après  les 
calcals  très  modérés  de  M.  Le  Myre  de  Vilers,  19  fr.  25  c.  par 
tête  de  sujet  français,  autant,  plus  même  que  la  valeur  de  nos 
importations  dans  ces  pays.  En  somme,  sauf  l'Algérie  et  la  Tunisie» 
nos  possessions  ne  sont  pas  et  ne  peuvent  pas  être  des  colonies 
de  peuplement;  à  l'exception  des  Antilles,  de  la  Réunion,  d'Obock 
et  de  Saint-Pierre  et  Miquelon,  elles  n'ont  aucune  valeur  comme 
colonies  straté^ques;  enfin,  elles  ne  sont  point  des  colonies  d'ex- 
ploitation, à  moins  qu'il  ne  faille  entendre  par  là  des  colonies  qui 
exploitent  la  métropole,  au  lieu  d'être  exploitées  par  elle.  Quant 
aux  lointaines  colonies  conquises,  en  dernier  lieu,  par  la  répu- 
blique, elles  sont  assurément  vastes  et  peuplées;  mais,  pour  en 
tirer  parti,  il  ne  nous  manque  que  deux  choses  :  des  colons  et  des^ 
débouchés  commerciaux.  Elles  rappellent  assez  cette  fontaine 
monumentale  que  les  Abdéritains  avaient  construite  avant  de 
s'être  assurés  si  elle  pouvait  être  alimentée  d'eau  en  quantité 
sufDsante. 

*  Voy.  V  Exposé  comparatif  de  la  situation  économique  de  la  France,  1869-1886. 
(ÀnnaUs  du  commerce  extérieur,  France,  Faits  commerciaux,  n»  110.) 


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48«  LE  BILAN  DE  LA  POUTIQUE  COLONIXLE 

Il  n'est  que  temps  de  réagir  contre  ces  ruineuses  folies.  Il  faut 
porter  la  badie  dans  la  végétation  touffue  des  parasites  budgé- 
taires. Il  faut  reporter  du  budget  métropolitain  aux  bitdgets  colo- 
niaux la  majeure  partie  des  dépenses  coloniales.  L'intérêt  prédo- 
minant de  la  France  l'exige.  L'intérêt  bien  entendu  des  colonies 
le  conseille  également.  Pour  que  les  colonies  soient  prospères,  il 
convient,  en  effet,  tout  d'abord  que  la  métropole,  qui  est  leur  point 
d'appui  et  leur  principal  débouché,  ne  soit  pas  appauvrie.  Pour 
que  la  politique  coloniale  soit  fructueuse,  il  est  nécessaire  qu'elle 
ne  se  lance  pas  en  aveugle,  à  travers  le  monde,  à  la  poursuite  suc- 
cessive et  même  simultanée  de  coûteuses  cbimtees;  il  importe  qu'elle 
ait  de  l'ordre  et  de  la  méthode,  qu'elle  concentre  ses  efforts,  qu'elle 
s'allège,  pour  ainsi  dire,  des  poids  morts  qui  l'eutravent  et  la  sté- 
rilisent. Enfm,  pour  que  la  France  garde  son  rang  au  dehors,  il 
faut  qu'elle  fasse  du  commerce;  or,  elle  n'en  fera,  elle  ne  triom- 
phera de  la  concurrence  de  plus  en  plus  redoutable  de  ses  rivales, 
qu'en  suivant  une  voie  contraire  à  celle  oii  Ta  engagée  la  répu- 
blique :  c'est-à-dire  en  respectant  les  croyances  religieuses,  sans 
lesquelles  il  n'est  pas  de  nombreuses  familles,  en  encourageant  et 
secondant  ses  missionnaires,  en  essaimant  au  loin,  en  s'interdisant 
les  travaux  inutiles,  les  dépenses  de  luxe,  les  expéditions  loin- 
taines, en  réduisant  au  minbnum  les  impôts  écrasants  sous  les- 
quels elle  succombe.  Cette  énormité  des  charges  fiscales  est,  en 
effet,  la  cause  principale  du  renchérissement  de  la  main-d'œuvre  ; 
celle-ci,  à  son  tour,  contribue  largement  à  l'infériorité  de  notre 
production  et  au  déclin  de  notre  commerce  extérieur.  Il  est  donc 
urgent  d'en  supprimer  la  cause  première  par  de  larges  d^rève- 
ments,  si  nous  voulons  éviter  le  Sedan  industriel  et  commercial 
dont  nous  menace  l'étranger. 

René  Lavollée. 


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r 


MESSIEURS  DE  CISAY 


I 

Neuf  heures  du  matin.  Un  ciel  d'alouette.  Une  belle  rosée  de 
septembre,  baignant  les  gazons.  Un  air  vif,  pur,  léger,  qui  fouette 
à  la  fois  le  corps  et  la  pensée. 

n  est  encore  très  vert,  le  marquis,  malgré  ses  soixante...  Allons 
donc!  s'il  a  dépassé  la  cinquantaine,  lui-même  n'en  a  jamais  rien 
sa,  et  personne,  hormis  Tétat  civil,  qui  est  un  brutal  et  un  malap* 
pris,  personne  ne  sait,  à  dix  ans  près,  quand  il  est  né. 

Le  sable  crie  sous^  le  pied.  Les  oiseaux  volent  et  chantent.  M.  de 
Cisay  fredonne.  De  temps  à  autre,  il  frappe  avec  sa  canne  sur  les 
buissons  des  massifs,  et  s'amuse  des  bruits  d'ailes.  Puis,  sans  y 
attacher  attention,  il  ëpoussette  son  costume  du  maUn,  un  costume 
vague,  d'un  joli  gris  blond.  Vienne  un  peu  de  brise,  il  relève  le  col, 
redresse  un  des  bouts  flottants  desa  cravate  et  frappe  les  allées  de 
son  soulier  découvert.  Un  chapeau  noir,  en  feutre  mou,  un  peu 
cabossé,  et  posé  sur  la  tête  avec  une  très  légère  et  gaillarde  incli- 
naison à  droite. 

De  loin,  avec  sa  maigreur  saiue  et  ses  allures  vives,  on  dirait  un 
jeune  homme,  n'était  dans  les  mouvements  une  certaine  raideur 
qu'aucune  science  ne  peut  combattre.  Il  a  la  lèvre  fine  et  encore 
îratche,  la  bouche  bien  dessinée,  un  peu  moqueuse.  L'œil  est  gris, 
enfoncé  sous  l'orbite.  Le  sourcil,  qui  surplombe,  est  fort.  Le  nez  est 
droit  et  d'une  belle  venue.  Il  a  l'air  parfaitement  content  de  lui,  et 
très  convaincu  que  le  ciel  ne  l'a  point  mal  partagé.  Cette  heureuse 
disposition  l'entraine  à  la  bienveillance.  Sûr  de  ses  avantages  per- 
sonnels, il  est  enclin  à  voir  de  bon  œil  son  prochain.  M.  de  Cisay 
est  tout  en  dehors.  Les  pauvres  gens  disent  qu  il  a  a  le  cœur  sur  la 
main  ».  De  fait,  il  a  horreur  des  clefs  et  prétend  qu*on  ne  doit 
renfermer  ni  ses  idées,  ni  ses  affections,  ni  son  argent  :  les  idées, 
parce  qu'elles  moisissent;  les  affections,  parce  qu'elles  ont  besoin 
de  s'épandre,  et  l'argent,  parce  qu'il  est  inutile  quand  il  ne  sort  pas. 

Le  marquis  n'a  rien  de  profond  et  ne  s'en  pique  point.  Nul  ne 
sait  à  quoi  il  pense,  pas  même  lui.  Il  se  laisse  vivre,  il  jouit,  comme 
il  a  toujours  fait,  du  beau  soleil  et  du  parc,  et  de  sa  bonne  santé, 


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490  MESSIEURS  DE  GISAT 

et  de  sa  bonne  humeur.  Parfois  il  se  retourne  brusquement  vers 
le  château  qu'il  explore  d'un  coup  d'œil. 

—  Oà  doéjc  est  Bemariî 

Et  commfe  Bemai-d  n'apparaît  pas  : 

—  Est- il  en  conférence  avec  son  père? 
Cette  hypothèse  lui  parut  peu  probable. 

—  Non...  Il  sera  parti  dès  l'aube,  tout  seul,  comme  un  Chartreux, 
pour  dire  bonjour  aux  perdreaux  rouges  que  nous  avons  laissés  hier 
sur  la  Motte  du  Four,  du  côté  de.,. 

—  Hi  han  !  hi  han  I 

Le  marquis  s'arrêta  court  et  dressa  roreilte  : 

—  Hihan! 

—  Oh  !  la  vilaine  bète  I  dit  une  voix  jeune,  i  cent  pas  plus  loin, 
derriôre  la  fa^ie  du  chemin. 

—  Attendez,  mamE'elle!  cria  un  garçon  de  ferme  en  jetant  sa 
bêche  au  milieu  du  dUon  de  pommes  de  terre  pour  courir  dans  la 
même  direction. 

—  Mais  qu'y  a-t-il  donc?  pensa  le  marquis...  une  aventure! 

11  se  redressa,  avec  mi  sourire.  Le  bruit  continuait,  un  bruit  de 
lutte,  avec  des  braiments  d'âne  en  colère,  et  les  éclats  frais  d'une 
voix  de  jeune  fille,  tantôt  rieuse,  tantôt  fâchée.  M.  de  Cisay  prit 
son  parti  et  s'avança  à  la  hâte  vers  la  baie. 

La  voix  contiimait  de  parler  : 

—  C'est  fini!  il  ne  bougera  pas!  Quand  Garabosse  s'entête f... 

—  Que  sil  que  si!  disait  le  garçon;  faudra  voirt 

—  Ne  lui  faites  pas  de  mal  au  moins,  Renotl  II  est  vieux,  vous 
savez!  ce  pauvre  Carabosse !  j'étais  toute  petite  quand... 

M.  de  Cisay  était  arrivé  à  la  haie,  en  face  d'un  échalier,  et  regar- 
dait dans  le  diemin,  tout  en  enjambant  au  plus  vite. 

A  deux  pas  de  lui,  au  bord  du  fossé,  un  âne  attelé  à  une  petite 
voiture  avait  un  accès  d'entêtement.  Il  s'd[)stinait  k  ne  pas  bouger 
de  place.  Une  jeune  fille,  descendue,  sur  la  route,  brandissait,  pour 
le  décider,  un  fouet  à  pompons  roages,  mus  d'un  air  si  doux  et  si 
suppliant  que  l'animal  en  cédant  eût  obéi  à  un  bon  mouvement 
plutôt  qu'à  Fautorité.  Le  gars  Renot,  moins  tendre  pour  Tâne,  tirait 
sur  la  bride  à  pleins  bras.  Mais  la  résistance  était  acharnée. 
L'attelage  n'avançait  pas  d'un  pouce. 

—  Ma  mère  sera  inquiète,  disait  la  jeune  fille.  Il  y  a  plus  d*ua 
quart  d'heure  que  je  tâche  de  convaincre  Carabosse...  Que  faire? 

A  ce  moment,  le  marquis  ayant  franchi  l' échalier,  la  jeune  fille 
l'entendit  et  se  retourna.  Elle  devint  rouge  depuis  le  front  jusqu'au 
menton,  n'étant  point  de  ces  blondes  fades,  toujours  pâles,  chez 
qui  les  cheveux  et  le  teint  semblent  décolorés,  mais  de  ces  blondes 


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MESSIBURS  DB  OSAT  49( 

vivaces  dont  la  peau  transpareote  laisse  voir  la  richesse  du  sang. 
Son  bras  levé  retomba  près  d'elle  et  elle  murmura  en  essayant  de 
domiaer  un  peu  d'embarras  : 

—  Nous  faisons  grand  tapage,  n'estrcepas,  monsieur  le  marquis? 

—  Comment!  c'est  vous,  mademoiselle  Jeanne,  seule  dans  les 
grands  chemins? 

M^**  Jeanne,  qui  luttait  intrépidement  contre  son  trouble  et  sa  sotte 
situation,  tendit  au  marquis  une  petite  main  une,  perdue  dans  un 
gant  chamois  dont  les  plis  lui  couvraient  le  poigneU 

—  C'est  absurde I  murmura-t-elle,  absurde!  n'est-ce  pas? 

Le  marquis  lui  prit  la  main,  la  retint  un  instant  entre  les  siennes 
et  sourit  longuement,  comme  cm  fait  en  regardant  les  enfants. 

—  Au  contraire...  cela  me  permet  de  venir  à  votre  secourç. 
Voyons,  que  vous  est-il  arrivé? 

Us  se  rapprochèrent  de  l'àne,  que  Renot  laissait  tranquille  et  qui 
s'étsdt  tu. 

—  Pauvre  Carabossel  dit-^lle. 

—  Voua  le  plaignez?  IWais  c'est  un  coupable..,,  un  monstre,  qui 
ose  vous  désobéir. 

—  Ohl  non,  nK)nsieiir  le  marquis,  ce  n'est  pas  un  monstre,  au 
contraire.  C'est  parce  qu'il  se  souvient...  Un  jour,  nous  étions 
encore  tout  enfants...,  et  à  cet  endroit  même,  avec  Bernard,  sous  le 
ceri^er... 

Le  marquis  leva  la  tète  et  reconnut,  en  eifet,  que  l'attelage  était 
arrêté  sous  un  cerisier  sauvage. 

—  Mais  l'histoire  serait  trop  longue,  ajouta-t-elle  tout  d'un  coup 
en  8'interr(»npant.  Pensez-vous  qu'il  y  ait  un  moyen  de  persuader 
Garabosse? 

—  Je  l'espère,  mademoiselle. 

M.  de  Gsay  jeta  un  coup  d'œil  sur  le  joli  harnachement  de  l'âne, 
sur  la  houssine  de  fines  cordes  et  les  grelots  d'acier.  Il  reconnut  la 
petite  voiture  bariolée  : 

—  Vous  vous  en  servez  donc  encore? 
H"*  Jeanne  rougit  de  nouveau. 

—  Ohl  non,  c'est  par  hasard,  tout  à  fait  par  hasard.  Une  fan- 
taisie qui  m'avait  prise  avant  l'hiver,  pendant  que  les  chemins  sont 
encore  beaux,  fantaisie  à  laquelle  Garabosse  ne  s'est  pas  prêté, 
coname  vous  voyez. 

Elle  s'animsût,  et,  tout  en  pariant,  rangesdt,  et  tirait,  et  remettait 
en  ordre  les  touffes  de  laine  rouge  qui  ornaient  la  tête  de  Tâne. 

—  Il  a  eu  bien  tort!  mademoiselle  Jeanne,  c'est  le  bourriquet  qui 
a  tous  les  torts! 

Le  marquis  leva  les  yeux  sur  cette  jolie  fille  un  peu  émue, 


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492  MESSIEURS  DE  GISAY 

et  resta  charmé  de  la  grâce  qui  émanait  d'elle.  Jeanne  souriait, 
laissant  voir  une  rangée  de  dents  blanches,  de  petites  dents  co- 
quettes qui  se  montraient  au  moindre  mouvement  des  lèvres.  Ses 
yeux  bleus,  très  clairs,  cherchaient  à  se  Tâcher,  sans  y  parvenir. 
C'était  deux  yeux  qui  n'étaient  pas  aptes  à  gronder.  Mais,  comme 
ils  étaient  doux,  pénétrants,  pleins  de  tendres  reproches  lorsqu'ils 
se  fixaient  sur  l'âne  I 

—  Ohl  oui!  murmura  le  marquis,  le  baudet  esr impardonnable... 
Range-toi,  Renot,  laisse-moi  faire. 

Le  gars  s'écarta.  La  jeune  fille  se  mit  un  peu  de  côté,  sa  robe 
claire  se  détachant  sur  le  fond  sombre  de  la  haie,  et  le  voile  Manc 
qui  enveloppait  son  grand  chapeau  s'envolant  derrière  elle  comme 
une  banderolle.  M.  de  Gisay  prit  la  bride,  doucement,  passa  la  main 
sur  le  dos  de  l'animal,  et  donna  une  petite  secousse.  Jeanne  atten- 
dait, haletante,  et  déjà  prête  à  applaudir,  dans  son  aimable  nature 
expansive.  Elle  avait  rdson.  Soit  que  l'âne  eût  fini  son  accès,  soit 
que  la  persuasion  lui  fût  venue,  soit  plutôt  que  le  marquis  fût  né 
chanceux,  Carabosse  se  mit  à  marcher. 

—  Bravo!  cria  Jeanne. 

Sa  voix  faillit  tout  perdre.  Il  y  eut  un  nouveau  temps  d'arrêt. 

—  Attendez!  attendez!  fit  le  marquis. 

Les  deux  maios  de  Jeanne,  qu'elle  avait  rejointes  pour  applaudir, 
restèrent  haut  levées. 

—  Hue  donc!  lança  le  gars  Renot. 

Au  même  moment,  l'âne  se  décidait  tout  à  fait  sous  la  pression  de 
main  du  marquis,  et  M.  de  Gisay,  entraînant  peu  à  peu  l'attelage, 
et  sans  lâcher  la  bride,  se  mit  à  marcher,  puis  à  trotter,  puis  à 
courir  sur  le  chemin.  Gela  le  rajeunissait,  cela  le  flattait,  cela  le 
grisait  un  peu.  Il  avait  l'air  plus  flambant  que  jamais.  Le  gars  Renot 
resta  immobile,  la  figure  ébaubie  et  contente.  Jeanne  suivit. 

—  Il  va  se  fatiguer,  dit-elle,  ce  bon  M.  de  Gisay. 

Elle  se  mit  à  courir  pour  le  rattraper  et  aussitôt  le  marquis 
s'arrêta. 

—  Montez  vite,  mademoiselle  Jeanne. 

Jeanne  sauta  lestement  dans  la  voiture  et  prit  les  guides. 

Le  marquis,  la  voyant  installée,  lança  l'âne  de  nouveau  en  conti- 
nuant de  marcher  auprès  de  la  voiture.  Puis  tout  à  coup,  constatant 
le  bon  état  des  choses,  il  s'arrêta  en  levant  son  chapeau,  pendant 
que  Jeanne,  encore  surprise,  filait  bravement  sur  la  route.  Elle  se 
retourna,  se  souleva  sur  la  banquette,  et  envoya  au  marquis  un 
geste  charmant  avec  un  joli  sourire  : 

—  Merci  !  merci!  cria-t-elle. 

M.  de  Gisay  resta  un  instant  immobile,  les  yeux  fixés  sur  le 


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MESSIEURS  DE  OSAT  492 

groupe  qui  s'enfuyait.  L'âne  trcHtait  à  merveille,  d'un  bon  pas  égal 
et  souteuu.  Il  semblait  en  train  de  faire  oublier  sa  faute.  Un  petit 
tourbiHon  de  poussière  voltigeait  comme  un  panache  derrière  la 
voiture  et  mettait  une  sorte  de  brume,  irisée  par  le  soleil,  sur  les 
fins  contours  do  corps  de  Jeanne,  enveloppant  sa  taille,  et  sa  tète, 
et  son  bras  qui  tenait  le  fouet.  Les  grelots  tintaient,  adoucissant  de 
minute  en  minute  leur  bruit  léger,  leur  bruit  joyeux. 

—  Ça,  dit  le  marquis,  c'est  la  jeunesse,  et  la  belle I  Vive  la 

jeunesse  I 

H.  deCisay  renfonça  du  bout  des  doigts,  par  trois  petits  coups  secs, 
le  foud  de  son  chapeau  mou,  et  se  retourna  pour  rentrer  dans  le  parc. 

—  Autrefois,  toutes  les  jeunes  filles  étaient  fraîches  et  gentilles 

comme  cette  petite  Jeanne Biais  maintenant! Maintenant 

notre  aristocratie  est  pàlel 

Il  passa  Téchalier  et  prit  l'allée  qui  remontait  vers  le  château.  Un 
peu  las  de  sa  course  avec  l'âne,  il  s'assit  sur  un  banc  qui  se  trouva 
là,  souflOa,  appuya  son  coude  gauche  sur  son  genou,  et  du  bout  de 
sa  canne,  se  imt  à  dessiner,  négligemment.  Le  sable  était  uni, 
encore  frais  de  rosée,  et  tout  blanc  de  soleil,  fait  pour  tenter  l'ar- 
tiste ou  l'amateor.  M.  de  Gsay,  poursuivant  son  idée,  fit  d'abord 
un  âne,  avec  d'immenses  oreilles.  Puis  à  côté,  au-dessus  de  la  tète 
de  l'âne,  il  mit  une  petite  figure  enfantine,  la  bouche  ouverte  et 
des  cheveux  fous,  au  vent. 

—  On  la  reconnaîtrait,  en  vérité,  dit-il. 

Sans  s'arrêter,  avec  son  entrain  juvénile,  il  traça,  en  face,  un 
médaillon  ovale  dans  lequel  il  profila  une  silhouette  de  femme, 
anguleuse  et  raide  : 

—  Vcâlà  le  type  actuel,  dit-il  en  riant,  le  type  distingué  :  figure 
en  lame  de  couteau,  joues  creuses,  couleur  de  plâtre,  avec  de 
vagues  teintes  bistrées,  les  épaules  hautes  et  des  bras  d'araignée. 
Par  ma  foi  !  ce  sont  nos  Parisiennes  !  Cela  fait  frémir  de  leur  confier 
le  soin  de  perpétuer  une  race. 

Le  marquis  fit  un  mouvement  de  sourcil  et  se  leva  pour  retoucher 
la  coiffure  de  Jeanne.  Puis  se  rasseyant,  et  d'un  air  philosophique  : 

—  N'empêche  que  celle-là... 

Il  promenait  sa  canne  sur  le  profil  maigre  : 

—  N'empêche  que  celle-là,  qui  doit  être  fille  d'un  banquier 
juif,  se  mariera  plus  vite  que... 

Et  s'interrompant  au  beau  milieu  de  son  étude  de  mœurs  : 

—  Après  tout,  c'était  déjà  comme  ça  de  mon  temps. 

Il  se  prit  à  rire,  et,  au-dessous  des  deux  profils,  traça  vivement 
trois  types  d'hommes  qui  semblaient  défiler  devant  les  jeunes  filles 
en  saluant. 

10  MOVBHBaB  18S7.  32 


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194  1U8SI8QBS  DE  GISlï 

—  Par  rang  de  préséaûce  et  de  paternité.  Le  marquis  d'abord! 
Favoris  blancs,  teint  vif,  —  je  ne  peux  pas  rendre  cela  sur  le  sable, 
-^  jeunesse  persistante,  salut  respectueux,  salut  confiant,  en  pas- 
sant devant  une  jolie  femme I...  Le  comte^  maintenant!  Tenue 
anglaise,  correcte  et  grave;  salut  réservé  qui  ne  signifie  rienl...  £t 
puis,  la  troi^ème  génération,  ce  bon  eiifant  de  Bernard,  mon 
petit-fils  enfin  I... 

Mais,  comme  M.  de  Gisay  était  en  train  d'achever  le  bras  du 
jeune  homme,  saluant  bravement,  quelque  chose  remua  dans  le 
fourré,  en  face,  un  chien  s'élança  dans  l'allée,  un  pas  résonna,  on 
étendit  un  bruit  de  brindilles  qui  se  cassent  et,  une  seconde  après^ 
un  chasseur  déboucha  entre  deux  grands  sapins. 

Le  jeune  homme  marchait  vite,  le  fusil  à.  l'épaule,  faisant  cra* 
quer  sous  le  talon  de  ses  bottes  les  feuilles  qm  avaient  déji  com- 
mencé de  tomber.  En  apercevant  11.  de  Gisay,  un  bon  sourire 
éclaira  sa  figure,  et,  sur  le  visage  du  marquis,  passa  au  même  ins- 
tant une  joie  franche,  affectueuse,  et  comme  un  peu  fière. 

—  Que  faites- vous  là,  grand-père? 

—  Piar  où  reviens-tu,  maraudeur? 

Les  deux  phrases  s'étaient  croisées,  et,  comme  elles  se  tenni*- 
naient,  Bernard,  qui  avait  enlevé  sa  casquette  de  toile,  tendait  soa 
front  au  marquis,  avec  un  mouvement  de  tendresse  jeune  où  la 
sympathie  se  mêlait  au  respect  pour  faire  une  affection  très  c(»ii- 
plëte  et  très  vivante.  Le  marquis  l'embrassa  et  se  recula  un  peu  sur 
le  banc  pour  lui  faire  place. 

—  Mets-toi  là...  Mais,  attention I  ne  vas  pas  gâter  mon  antithèaeii 

—  Quelle  antithèse? 

—  A  propos,  as-tu  retrouvé  nos  perdreaux? 

—  Oui,  oui,  grand'père,  et  d'autres,  gris.  Pourquoi  n'ètes-voiaa 
pas  venu  avec  moi  ce  matin?  Il  faisait  frais,  pas  de  vent,  le  gibier 
tenait  bien,  et  ma  foi... 

—  Eh  bien? 

—  Eh  bieni  j'en  ai  tué  une»  dit  modestement  Bernard. 

—  Et  c'est  tout?  s'écria  M.  de  Gisay  en  éclatant  de  rire. 

Le  jeune  homme  enfonça  sa  main  dans  la  poche  de  sa  veste  et 
retira  une  perdrix  grise  quH  passa  à  son  grand-père. 

—  Une  pour  vous,  qui  aimez  les  grises. 
Il  en  sortit  une  seconde, 

—  Une  autre  pour  mon  père,  qui  préfbre  les  rouges. 
Et  fouillant  dans  son  autre  poche  : 

—  Pour  moi,  je  n'ai  rapporté  qu'un  écureuil. 
Le  marquis  prit  le  petit  animal  que  lui  tendait  Bernard  et  s* 

alla  le  poser  sur  le  sable,  en  face  du  profil  de  Jeanne. 


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—  Ib  se  resoemblent,  nmiKxmra^tHil,  c'est  la  mftme  ^rlce  et  la 
même  ?iv«cilé. 

^  Mais,  grand^père,  dit  Bômard,  je  vte  compnenâs  pas;  t<nis 
paries  par  énigmes.  Q«f  est-ce  que  cela  i^epréseate? 

—  Gela  représente  une  personxie  ({oe  j*ai  sauvfe  ce  matin  même. 

—  Comment,  vous  avez  sauvé  quelqu'un,  et  je  vtras  trouve  là 
tranquille  comme  si... 

— Mon  0iea  t  oui.  Je  me  reiâettaîB  de  née  émotions  el  je  dessinais 
son  portrait.  Vn  Greofie,  mon  «cbOT  enfant. 

—  Viywit? 

—  Je  le  CTois  bien. 

—  Vous  m'intriguez. 

Le  marquis  se  leva  et  passa  son  bras  sous  celui  de  Bernard. 

—  Je  vais  te  conter  la  chose  en  rentrant  déjeuner. 
Le  jeune  homme  se  retourna  encore. 

—  Et  l'autre  portrait? 

—  Oh!  l'autre...  je  ne  lui  ai  pas  sawvé  la  vie.i.  t»  Pépouseras, 
sans  doute...  Cela  vaudra  peut-être  mieux I 

Et  pendant  qu'ils  marchaient  dans  Taltée,  le  chien  bondissant 
aotour  â'eax,  courant  en  avant,  revenant  tédier  leurs  mains, 
qnèflant  les  bmossaiRés,  fe  vieux  iÉiati|«ds  se  penchait  vers  son  petit- 
fils  et  lui  racontait  complaisamment  son  aventure  du  matin. 

Bernard  écootsût,  un  peu  grave,  plus  grave  que  le  marquis. 
Parfois  il  rougissait  subitement.  Parfois  son  ml  s'attachait  sur  son 
grand-père  avecun  mtéi^  concentré  et  puissant.  lis  étaient  presque 
de  même  tadlle  et  se  tenaient  aussi  droits  l'un  que  l'autre.  Mêmes 
épaules,  même  galbe,  même  type  de  visage,  seulement  plus  blond 
et  plus  adouci  chez  Bernard,  à  cause  de  sa  jeunesse  et  de  son 
expression  de  visage,  qui  différait  de  celle  du  marquis.  On  pou- 
vait, en  les  voyant  ensemble,  se  livrer  à  de  singuliers  rapproche- 
ments, à  de  curieuses  études  'de  race. 

Ck^nmoe  ib  arrivaient  au  château,  le  bruit  de  leurs  pas  fit  appa- 
raître à  la  fenêtre  un  troisième  personnage,  beaucoup  plus  brun  que 
les  deux  autres,  un  homme  de  quarante-cinq  ans,  grand,  sec  et 
maigre. 

—  Bonjour,  père,  dit  Bernard  en  étant  son  chapeau. 

—  Vous  vous  donnerez  la  jaunisse,  monsieur  mon  fils,  à  travailler 
si  matin,  cria  le  marquis. 

Le  comte  de  Gisay  sourit  à  peine  t 

—  Est-œ  que  vous  rentrez,  mon  père?  demanda-t-il. 

—  Probablement. 

—  N'est-ce  pas  vous  que  j'ai  aperçu  sur  la  route,  il  y  a  une  heure, 
entndoant  un  &ne? 


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496  MESSIEURS  DE  GISàY 

Le  marquis,  avant  de  répondre,  se  tourna  verd  son  petit-fils. 

—  Entraînant  un  Ane...  Quelle  façon  prosaïque  de  traduire  les 
choses.  Nous  qui  rêvions,  Bernard  et  moi,  des  temps  chevaleresques. 

—  Ce  n'est  pas  ma  faute,  répondit  le  comte,  avec  un  demi- 
sourire,  ni  l'âne  ni  le  siècle  ne  s'y  prêtent. 

—  Peut-être  1 

—  C'est  fâcheux,  dit  Bernard. 

Le  comte  regarda  son  lils  qui  tenait  à  la  main  l'écoreuil. 

—  C'est  toute  ta  chasse?  Voilà  une  fameuse  matinée  1 

—  Ingrat!  s'écria  le  marquis.  Il  nous  rapporte  un  beau  couple 
de  perdreaux.  Je  gage  qu'avec  tes  airs  sérieux,  tu  n'as  rien  fût  de 
plus  utile  ce  matin. 

Quelque  chose  de  sombre  passa  sur  le  visage  du  comte,  soo'ff'ont 
pâle  se  plissa  légèrement  : 

—  Je  me  suis  occupé  d'aflaires. 

—  D'affaires I  soupira  l'incorrigible  marquis;  alors  je  fais  plus 
que  te  pldndre...  je  te  blâme I... 

Le  comte  sourit,  par  convenance  sans  doute. 

—  Que  voulez-vous,  mon  père?  à  chacun  son  r61e  iâ-bas. 

Et  il  se  redressa  pour  se  retirer  de  la  fenêtre  et  rentrer  dans  sa 
chambre,  pendant  que  le  marquis  et  Bernard  franchissaient  le 
perron,  bras  dessus  bras  dessous. 

Sur  la  troisième  marche,  M.  de  Cisay  s'arrêta  et  huma  l'air  : 

—  Recueille-toi,  Bernard.  Ce  fumet  ne  te  dit-il  rien? 

—  Si  fait.  Il  me  rappelle  iiotre  chasse  en  plaine  et  les  cailles... 

—  Parfaitement...  Cette  Gothon  est  vraiment  une  fine  cuisimère. 
11  y  a  plaisir  à  lui  apporter  du  gibier. 

Bernard  regarda  M.  de  Cisay. 

—  Avec  vous,  grand-père,  tout  est  plaisir,  dit-il. 

Le  marquis  lui  passa  le  bras  sur  Tépaule,  autour  du  cou,  et  ils 
entrèrent  ainsi  dans  le  vestibule,  au  moment  noême  ob  Courtois 
s'avançait,  la  serviette  à  la  main,  et  disait  de  son  ûr  imperturl>al>le  : 

—  M.  le  marquis  est  servi  I 


II 

Les  trois  de  Qsay  sont  au  salon. 

Le  marquis,  assis  dans  une  vieille  bergère,  recouverte  avec 
d'anciennes  robes  de  noces,  digère  les  cailles  et  lit  son  jounud,  un 
journal  gai,  car  il  n'en  aime  pas  d'autre.  Son  fauteuil  est  près  de  la 
cheminée,  du  côté  droit,  en  face  de  la  porte.  C'est  le  fauteuil  qu*affec^ 
tionnait  la  marquise,  c'est  le  fauteuil  de  la  maltresse  de  maison,  e^ 


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lESSaillS  M  GISAT  497 

H.  de  Gisay,  en  roccupant^  remplit  tant  bien  que  mal  ane  place  que 
la  mort  a  deux  fois  frappée. 

Àu-dessQS  de  sa  tète  se  penche  le  portrait  d'une  femme,  vue  i 
mi- corps  dans  un  cadre  ovale,  style  Louis  XV«  C'est  une  figure 
charmante,  vaporeuse,  enveloppée  d'une  robe  blanche  avec  des 
cheveux  dorés  et  des  traits  enfantins  et  spirituels.  Il  est  aisé  de 
voir  qu'elle  est  Bretonne  d'origine,  à  son  visage  court  et  rond,  à 
ses  yeux  bleus,  à  la  fois  très  doux  et  très  volontaires.  Elle  tient  un 
livre  de  prières  à  la  main,  ce  qui  contraste  avec  la  nudité  de  son 
cou  et  de  ses  bras,  mais  sans  choquer  la  pensée,  tant  il  y  a  de 
candeur  dans  tout  l'ensemble  de  sa  personne. 

Ce  fut  la  marquise  de  Cisay.  Ce  fut  une  sainte  et  délicieuse 
créature,  fêtée  du  monde,  aimée  de  Dieu,  qui  passa  en  souriant  à 
tous  les  bonheurs  et  à  toutes  les  misères,  mettant  autant  de  grâce 
à  monter  le  matin  l'escalier  des  pauvres,  avec  un  pain  sous  son 
manteau,  qu'à  entrer  le  soir  dans  une  salle  de  bal,  toute  parée,  toute 
ravie.  Elle  était  née  bonne,  comme  elle  était  née  belle.  Sa  vie  n'eut 
pas  une  ombre  et  n'en  fit  jamais  naître.  Elle  vécut  dans  un  rayon. 

Le  marquis  l'adorait  avec  la  fougue  de  ses  vingt-cinq  ans.  Mais 
tout  cela  était  trop  beau.  En  plein  bonheur,  en  pleine  santé,  entre 
les  jeux  de  son  fils  et  les  tendresses  de  son  mari,  la  marquise  de 
Cisay  fut  arrachée  de  ce  monde.  Elle  mourut  en  trois  jours, 
en  1S&7,  d'une  de  ces  épidémies  de  choléra  qui  tratqèrent  long- 
temps, par  accès  fantasques,  après  l'épouvantable  invasion  de  1832. 
Le  marquis  souffrit  cruellement.  Pendant  longtemps  il  ne  put 
dominer  son  désespoir. 

Mais  il  était  venu  au  monde  avec  une  si  heureuse  nature,  il  y 
avait  en  lui  tant  de  jeunesse,  tant  de  vitalité,  tant  d'épanouissement, 
qu'il  reprit  peu  à  peu  ses  facultés.  L'amour  qu'il  avait  pour  sa 
femme  ne  le  quitta  point;  mais  il  se  transforma  en  un  souvenir 
doux  et  pénétrant  avec  lequel  il  prit  l'habitude  de  vivre.  La 
marquise  lui  parut  un  ange  qui  voltigeait  à  côté  de  lui,  souriante 
encore  et  toujours  aimable.  Ce  genre  de  sentiment  eut  l'avantage 
de  ne  jamais  vieillir.  Le  marquis  aima  toute  sa  vie  à  s'asseoir  au- 
dessous  du  portrait  de  sa  femme,  à  revoir  les  objets  qui  lui  avaient 
appartenu.  Il  en  parlait  aisément,  non  plus  avec  larmes,  mais  avec 
aisance,  avec  bonheur.  Et  pour  les  intimes,  pour  ceux  qui  étaient 
très  près  de  son  cœur,  il  sortait  parfois  de  sa  poche  une  miniature 
qui  ne  le  quittait  jamais.  Cette  miniature  représentait  une  toute 
jeune  femme,  penchée  H  une  fenêtre,  envoyant  un  baiser  du  bout 
des  doigts  à  un  jeune  homme  qui  lui  disait  adieu.  Le  marquis 
mettait  alors  l'extrémité  de  son  index  sur  la  silhouette  du  jeune 
bonune ; 


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498  HISSlEm  K  mki 

—  C'est  moi!  disait-il...  Heureux  mortel  ! 

Et  c'était  vrai!  Et  cette  naïveté  de  régoîsme,  et  cette  tendresse 
de  coeur,  et  cette  légèreté  de  Tesprit,  et  cette  personDalité  joyeuse, 
et  cet  entrain  que  rien  n^ayait  pu  abattre,  c'était  le  vrai  caractère 
du  marquis. 

...  Un  peu  pks  loin,  à  cbeval  sur  une  fumeuse,  le  comte  de 
Gisay,  qui  tenait  aussi  un  journal,  parcourait  âprement  les  dernières 
nouvelles  de  la  Bourse.  11  supputait  des  chiffres  dans  sa  tète;  on 
le  vo}ait  bien  à  la  contraction  de  ses  sourcils.  Parfois  même  ses 
doigts  nerveux  frappaient  le  bois  de  la  chaise  à  petits  coups  secs, 
qui  marquaient  les  étapes  de  ses  cakuls. 

Le  comte  Rodolphe  de  Gisay,  né  à  Pans,  en  18^,  avait  dans 
ses  manières  et  dans  toute  sa  personne,  soit  caprice  de  la  nature, 
soit  constante  application  de  la  volonté,  autant  d'anglais  que  de 
français.  Il  était  correct  avant  tout.  Grave,  un  peu  froid,  mesuré, 
n'aimant  ni  les  excès  ni  les  exagérations,  et  très  versé  dans  les 
choses  d'argent.  Au  demeurant,  fort  bon  fils,  attentif  avec  le  mar- 
quis, et  père  très  vigilant  pour  Bernard. 

Le  comte  était  maire  de  son  village, — un  miùre  modèle,  —  tous  les 
chemins  de  la  commune  le  proclamaient.  Les  filles  tenaient  i  grand 
bonnem*  d'être  mariées  par  lui.  Les  hommes  venaient  le  consulter 
dans  leurs  embarras  et  trouvaient  toujours  en  lui  le  même  accueil, 
sérieux,  obligisaiit,  avec  des  conseils  sages.  Ses  fermiers  le  considé- 
raient et  le  payaient  fort  net,  sachant  qu'il  y  tenait. 

Le  comte  de  Gisay  n'avait  pas  été  heureux  en  ménage.  C'était 
sans  doute  la  raison  de  ce  pli  qu'il  avait  toujours  au  front,  un 
vilain  {di  vertical  qui  lui  donnait  l'air  dor.  Il  avait  épousé,  dans  les 
dernières  années  de  l'empire,  en  1864,  une  jeune  héntiëre  d'une  fa- 
mille de  province,  dont  il  avait  fait  la  connaissance  aux  eaux  de  Vichy. 

M"*  de  Varincourt,  fiUe  d'un  ancien  préfet,  était  une  jeune  per- 
sonne pâle,  un  corps  long  et  maigre,  ayant  peine  à  se  porter,  et 
semblant  traîner  la  vie,  à  vingt  ans,  comme  un  fardeau  trop  lourd. 
Elle  avait  de  grands  yeux  sans  expression,  un  sourire  triste,  ui^ 
esprit  ordinaire,  et  une  fatigue  de  tout  qui  perçait  dans  ses  mpin- 
drês  gestes.  Sa  fortune  était  belle.  Rodolphe  de  Gisay,  hésitant 
d'abord  devant  une  aussi  frêle  constitution,  se  rassura  en  considé- 
rant l'heureuse  santé  de  M.  et  de  M**  de  Yarincoort. 

-*-  EUe  se  fortifiera,  dirent  les  médecins» 

—  Le  mariage  la  guérira,  murmurèrent  les  amis. 

Il  l'épousa,  la  soigna  un  an,  dans  une  grossesse  languissante,  et 
la  vit  mourir  en  couches,  en  lui  laissant  un  garçon. 

Ge  garçon,  c'était  Bernard  :  Bernard,  sur  qui  s'étaient  portées 
toutes  les  affections ,  toutes  les  forces  vives  de  cette  maison  I  Ber- 


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MESSIEUAS  ÛS  OaiY  409 

Dard  qui»  dès  son  berceau,  avait  dû  égayer  deux  veuvages^  et  sur 
qui  s'étaient  concentrées  deux  vies  d*hommea,  absorbant  leur  espoir 
dans  cette  troisième  génération  des  de  Cisay. 

Pourquoi  le  comte  ne  s'était-il  pas  remarié,  comme  on  était  en 
droit  de  le  supposer?  C'est  une  question  que  chacun  résolvait  diiTé- 
remment.  Toujours  est-il  que  M.  Rodolphe  de  Gisay  déclina  les 
offres  qui  lui  furent  fautes  par  des  amis  complaisants.  Personne 
ne  pénétra  sa  vie  intime.  Tout  ce  qu'on  voyait  de  lui  était  irré- 
prochable. Il  avait  une  foule  de  relations  agréables,  dans  les  meil- 
leurs salons  de  Paris.  Excellent  tireur,  il  était  renommé  au  Jockey- 
Club.  La  justesse,  la  précision  de  son  coup  d*œil,  étaient  connues  au 
tir  aux  pigeons. 

Possesseur  ou  plutôt  gérant  de  la  fortune  de  sa  femme,  il  la 
plaça  sans  demander  avis  à  personne,  il  ne  subit  aucun  des  entrat- 
nements  du  luxe,  ne  ût  point  courir,  quoiqu'il  aimât  les  chevaux,  et 
Be  devint  point  joueur,  quoiqu'au  fond  du  cœur  il  se  passionnât 
pour  les  cartes. 

Coûlrairement  au  marquis,  il  ne  parlait  jamais  de  sa  femme. 
N'était  B^nard,  on  Teùt  dit  garçon.  Et  comme  le  marquis,  qui 
n'avait  jamais  goûté  sa  belle-fille,  évitait  aussi,  instinctivement,  d'en 
évoquer  le  souvenir,  on  eût  pu  croire  que  cette  pâle  personne 
n'avsût  jamais  existé  s'il  n'était  resté  d'elle,  relégué  au  premier 
étage,  un  grand  portrait  en  pied,  un  peu  embu,  avec  une  tète  trop 
petite  émergeant  de  fourrures  sombres,  et  regardant  les  gens  avec 
des  yeux  de  l'autre  monde. 

Certes,  Bernard  ne  tensdt  pas  de  sa  mère.  Il  ne  ressemblait  pas 
non  plus  à  son  père.  Caractère  charmant  et  doux,  par  l'aménité,  la 
facilité  d'une  heureuse  nature,  il  rappelait  son  grand-père,  mais 
avec  plus  de  sérieux  et  de  réflexion. 

On  avait  confié  son  éducation  aux  Jésuites.  Question  de  mode 
peutrètre  pour  le  comte  de  Cisay;  en  tout  cas,  heureux  effet  de  la 
mode.  Les  Pères  avaient  travaillé  sur  ce  bon  terrain.  A  vingt-deux 
ans,  au  moment  où  nous  le  voyons  appuyé  sur  la  balustrade  de  la 
fenêtre  et  fredonnant  en  fumant  sa  cigarette,  Bernard  de  Cisay 
possède  une  âme  ouverte  à  tout,  une  volonté  de  fer,  une  piété 
solide,  un  désir  généreux  de  faire  quelque  chose  de  sa  vie. 

Et  pour  qui  contemple  ce  beau  garçon,  si  vigoureux  dans  sa 
grande  taille,  si  bien  découplé,  si  alerte,  rappelant  si  exactement 
par  une  loi  d'atavisme  de  plus  en  plus  constatée  les  belles  qualités 
physiques  de  son  grand-père,  pour  qui  songe  que  son  esprit  est  fait 
comme  son  corps,  il  y  a  beaucoup  à  espérer  de  la  race  des  de  Gisay  t 
Le  salon  était  silencieux  ;  on  n'entendait  que  le  fredonnement  de 
Bernard  auquel  l'oreille  s'habituait  comme  au  bourdonnement  des 


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500  MESSIEURS  DE  GISÂÎ 

mouches  sur  les  vitres,  bourdonuement  qui  berce  et  dont  on  ne  se 
rend  plus  compte  à  moins  qu'il  ne  vienne  à  cesser*  Parfois  cepen- 
dant le  marquis  se  retournait  dans  son  fauteuil,  avec  un  mouve- 
ment vif,  et  alors  il  iurlutait,  comme  Bernard.  Cela  ne  durait  pas  : 
le  temps  de  chantonner  à  mi-voix  les  deux  ou  trois  premiers  vei's 
d'un  vieux  couplet.  Mais  c'était  infaillible;  à  chaque  changement 
de  position,  c'était  comme  une  secousse  électrique  qui  touche  un 
ressort. 

Ne  faut  trahir  ni  son  roi,  ni  sa  belle... 
Preux  chevalier,  garde  bien  dans  ton  cœur. 
Serment  d'amour  à  gente  damoiselle... 

—  Tiens!  voilà  une  voiture!  s'écria  Bernard. 

—  Voyons  ça,  dit  le  marquis  en  s'approchant  de  la  fenêtre. 

—  Un  homme  seul  ! 

—  Penh!  reprit  le  marquis  avec  une  moue  expressive,  c'est 
M.  Pignel.  Rodolphe,  c'est  ton  agent  de  change! 

Le  comte  se  leva,  préoccupé,  froissant  le  journal  qu'il  avait  entre 
les  mains,  et  s'approchant,  avança  la  tête  entre  son  père  et  son  ûls. 

—  C'est  parfaitement  exact. 

Ses  yeux  revinrent  une  fois  encore  sur  les  chiffres  de  la  quatrième 
page,  puis  il  jeta  le  journal  sur  un  meuble. 

Le  marquis  le  regarda;  il  était  perspicace;  avec  son  esprit  fin, 
qui  ne  raisonnait  pas  toujours,  il  avait  la  vue  fort  nette.  L'agitation 
du  comte  le  frappa;  il  le  prit  par  le  bras,  l'entraînant  à  quelques 
pas  de  Bernard,  et  devenant  subitement  grave  : 

—  Ah  ça!  tu  as  l'air  tourmenté,  Rodolphe?^  que  se  passe- t-il? 
Le  comte  sourit,  de  son  sourire  froid  : 

—  Rien,  mais  rien  du  tout,  mon  père.  Pourquoi  vous  inquiétez- 
vous?  Je  vais  aller  parler  à  Pignel...  et,  très  calme,  vous  voyez. 

—  Allons!  tant  mieux,  dit  évasivement  le  marquis. 

Ils  revinrent  vers  le  jeune  homme,  toujours  accoudé  à  la  fenêtre, 
et  sur  lequel  les  yeux  du  comte  restèrent  un  instant  attachés  avec 
fixité.  Le  comte  aimait  son  fils  ;  il  l'aimait  à  sa  manière  sans  doute, 
personnelle,  intéressée,  mais  indéniable. 

—  Que  fais-tu  aujourd'hui,  Bernard? 

—  Je  vais  à  Paris,  mon  père,  je  croyais  vous  en  avoir  prévenu, 
à  propos  de  ces  réunions... 

—  Parfaitement.  Et  tu  resteras? 

—  Deux  jours.  Il  le  faut  bien.  Mais  je  serai  de  retour  mercredi 
soir. 

—  Tu  m'abandonnes?  dit  le  marquis  de  l'air  câlin  d'ua  grand 
enfant. 


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MESSIEURS  DE  OSAT  50i 

—  Venez  avec  moi,  grand-père.  J'en  serai  si  heureux! 

—  Non,  je  ne  peux  pas. 

—  Pourquoi? 

—  Parce  que  j'y  resterais  et  qu'il  est  convenu  que  nous  ne  quit- 
terons Chanteloup  qu'à  la  fin  du  mois. 

—  Pourquoi  resterîez-vous? 

Le  marquis  fit  un  petit  mouvement  de  dépit  : 

—  Parce  que  je  m'y  trouverais  bien  et  que  quand  je  laisse  un 
doigt  de  prise  à  ma  fantaisie,  elle  me  dévore  tout  entier.  La  gueuse 
est  plus  forte  que  moi. 

—  Vous  vous  calomniez,  grand-père,  vous  êtes  bien  mdlleur  que 
vous  ne  pensez. 

—  Enjôleur  ! 

La  voiture  de  l'agent  de  change  arrivait  au  bas  du  perron.  Le 
marquis  se  tourna  vers  son  fils  avec  une  subite  inquiétude  : 

—  Rodolphe,  tu  ne  vas  pas  le  faire  entrer  ici? 

—  Non,  mon  père,  tranquillisez-vous.  Je  vais  l'emmener  chez 
moi.  Alors,  au  revoir,  Bernard,  je  ne  te  reverrai  pas... 

—  Je  pensais  aller  vous  dire  adieu. 

—  Non.  Ne  viens  pas.  Quand  je  suis  en  affaires... 

Le  comte  Rodolphe  sortit  en  envoyant  de  la  main  un  signe  au 
jeune  homme  et,  Tinstant  d'après,  on  entendit  sa  voix  et  celle  de 
H.  Pignel  dans  F  escalier. 

Le  marquis  était  devenu  songeur;  il  s'était  accoudé  sur  l'appui  de 
la  fenêtre  et  regardait  devant  lui.  Mais  la  réflexion  ne  lui  allait  guère. 

—  Tu  ne  pars  qu'à  quatre  heures,  mon  petit  Bernard? 

—  Oui,  grand-père. 

—  Eb  bien!. prends  ton  fusil  et  allons  dans  les  bois.  Il  nous  pas- 
sera bien  un  lapin  ou  un  ramier. 

En  se  dirigeant  vers  la  porte,  l'un  près  de  l'autre,  ils  côtoyèrent 
une  glace  qui  descendait  presque  jusqu'au  parquet. 

M.  de  Cisay,  qui  marchait  devant,  s'arrêta  un  peu,  ce  qui  força 
Bernard  à  s'arrêter  aussi.  Les  yeux  du  marquis  allaient  de  sa  propre 
image  à  celle  du  jeune  homme.  Il  s'y  complaisait. 

—  N'est-ce  pas  qu'il  me  ressemble? 

Ce  De  fut  qu'un  murmure,  un  mi-voix,  un  de  ces  échappements 
d'une  pensée  intime  qui  ne  s'adressent  à  personne  et  ne  demandent 
pas  de  réponse. 

Bernard  sourit,  content  par  sa  seule  mine  de  faire  plaisir  à  son 
grand-père,  et  M.  de  Cisay,  continuant  de  comparer,  en  faisant 
comme  d'habitude  abstraction  d'une  génération. 

—  Le  teint  moins  vif,  à  cause  de  sa  grand'mère,  qui  était  une 
fée  blonde I... 


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50e  MISSIEURS  BS  CISàT 


III 

Le  comte  était  assis  dans  son  cabmet  de  travail,  en  face  d'un 
bureau  de  chêne  durci,  et  toannentait  un  coupe-papier  d^ifoire 
dont  il  faisait  ployer  la  lame. 

En  face  de  lui,  sur  un  fauteuil  de  drap  rouge,  M.  Pignel  se 
démenait  et  parlait. 

Le  contraste  entre  les  deux  hommes  et  les  deux  attitudes  était 
complet  :  M.  de  Gisay,  calme,  ne  quittant  pas  son  sourire  de  corn- 
mande,  tout  extérieur,  V<jm1  brillant  et  sec,  à  peine  on  geste  nerveux 
de  la  main,  à  demi  allongé,  écoutait  son  interlocuteur  sans  trahir 
la  moindre  émotion.  Sur  son  visage  un  peu  creusé,  sur  ses  tradts 
saillants,  on  ne  pouvait  étudier  que  l'empreinte  laissée  par  l'habi- 
tude de  la  vie,  mais  jamais  celle  des  impressions  du  moment. 

Les  tentures  rouge  sombre,  les  boiseries,  les  meubles  noirs  don- 
naient à  cet  appartement  un  aspect  particulièrement  grave  et  le 
privaient  de  beaucoup  de  lumière.  Mais  à  cette  heure  de  la  journée, 
la  fenêtre  étant  ouverte,  laissait  entrer  une  gerbe  de  rayons  qui 
portaient  directement  sur  le  bureau  du  comte,  tranchant  avec  la 
pénombre  de  tout  ce  qui  n'était  pas  ainsi  éclairé. 

Ce  carré  de  soleil  se  terminait  au  pied  du  fauteuil  de  l'agent  de 
change.  M.  Pignel,  dans  la  précipitation  de  ses  mouvements,  tantôt 
y  entrait,  lorsqu'il  se  penchait  en  avant,  tantôt  en  sortait,  quand  il 
se  renversait  en  arrière.  C'était  un  petit  homme  chétif,  agité,  d'un 
teint  absolument  pâle,  plombé,  flanqué  de  favoris  roux,  et  d'une 
recherche  de  toilette  qui  jurait  avec  le  manque  d'élégance  de  ses 
manières.  Il  se  répandait  en  paroles,  en  gestes;  il  semblait  accuser 
quelqu'un  et  ne  restmt  pas  une  minute  dans  la  même  positioo. 

Le  comte  le  laissa  parler.  Puis,  quand  il  en  eut  assex,  il  coopa 
la  phrase  &  un  joint  : 

—  Que  voulez- vous,  mon  cher  Kgnel?  c'est  une  mauvaise  afEure. . . 
Il  y  en  a  pour  tout  le  monde. 

Ce  beau  calme  glaça  le  petit  homme.  Il  s'arrêta  un  peu,  comme 
transi,  puis  se  répandit  à  nouveau  en  explications  et  en  regrets. 

Le  comte  l'attendit  encore  et  ensuite  se  leva,  très  naturelleineirt, 
et  fit  quelques  pas  près  du  bureau. 

M.  Pignel  suivit  l'impulsion  donnée  et  se  leva  aussi, 

•—  Nous  recommencerons,  m<m  cher  Pignel,  nous  lecommeDce- 
ronsi  voilà  tout. 

—  Â  la  bonne  heure,  monsieur  le  comte.  Je  suis  heureux  de  ^oqb 
voir  prendre  les  choses  d'une  si  bonne  façon,  car,  en  vérité,  même 
pour  nous,  qui  sommes  du  métier,  ce  n'est  pas  facile  d'avaler  une 


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MESSIEURS  UÊ  GBAT  m 

pareiUe...  Il  est  yrai  que  vous  pouvez,  mieux  que  pers^aie,  perdre 
cette  sonuEie... 

M.  de  Cisay  ne  répondit  pas;  il  se  cmtenta  de  sourire  en  tendant 
la  main  à  M.  Pignel,  qui  sortit. 

Le  comte  le  laissa  au  haiet  de  Fescatier  et  rentra  dans  son  cabinet. 
Sa  physionomie  changea.  Le  pli  de  son  Tront  s'accentua.  Aux  deux 
coins  de  sa  bouche  se  creusa  une  ride. 

—  DiaUel  c'est  plus  grave  que  je  ne  pensais  I 

Il  ouvrit  le  tiroir  de  son  burera.  Les  papiers  y  étaient  soigneu- 
sement divisés  en  deux  rangées  de  dossiers  étiquetés,  dans  de 
petites  chemises  vutes  &  droite^  bleues  à  gauche.  Sur  celles  de 
droite,  dans  la  couverture  générale,  il  y  avait  écrit  en  grosses 
lettres  :  Affaires  personnelles,  —  el  sur  celles  de  gauche  :  Ar- 
faires  de  la  mairie.  —  Les  unes  et  les  autres  étaient  classées  avec 
le  même  soin,  car  si  M.  de  Cisay  était  pour  lui-même  constamment 
préoccupé  de  ses  intérêts,  il  ne  portait  pas  une  moindre  sollicitude 
à  «ceux  de  la  commune. 

il  glissa  entre  les  dossiers  verts  ses  do^ts  osseux  habitués  à 
feuilleter,  Ura  Tun  après  l'autre  plusieurs  papiers,  les  lut^  sans 
détendre  Tare  de  ses  soorcila^  remit  le  te«tt  en  place,  fenna  dure- 
ment le  tiroir  et  sonna. 

Son  valet  de  chambre  parut,  un  valet  de  chambre  en  habit,  avec 
une  figure  glabre,  flasque  et  une  tenue  de  mannequin.  Ainsi  les 
aimait  le  comte.  Il  avait  là-dessus  une  théorie  : 

—  Ce  sont  des  machines. 

—  Allons  donc,  s'exclamait  le  marquis  indigné,  tu  ne  me  feras 
jamais  croire  que  Courtois  soit  une  machine  I 

—  Courtois  est  sans  doute  une  exception  dans  la  nature,  une 
exception  qui  se  rencontrait  encore  autrefois»  mais  qu'il  ne  faudrait 
pas  chercher  aujourd'hui.  Nos  domestiques  ne  sont  maintenant  que 
des 

Et  comme  ces  soi-disant  machines  l'avaient  souvent  quitté,  et 
trompé,  et  volé,  il  en  était  venu  à  rêver  une  sorte  de  service  Mé- 
trique. L'invention  du  téléphone  l'avait  ravi.  11  y  voyait  un  ache- 
minement vers  l'appareil  parfait,  une  application  de  ses  rêves,  et 
ai  attamhnt  l'inventioD  déûnidve,  il  traitait  son  moncte  comme  il 
aurait  traité  f  appareil. 

—  Monsieur  le  comte  a  sooné? 

—  Allez  me  chercher  M"*  Durandal,  le  notaire.  J'ai  besoin  de  Im 
parler  à  l'instant.  Fûtes  vite. 

team  referma  la  porta  et  le  comte  resta  seul.  Il  appuya  ses  deux 
coudas  sur  la  tablette  noire  du  bureau,  laissa  tomber  son  front  sur 
ses  mains,  et  se  plongea  dans  ime  sorte  de  rêverie,  si  tant  est  qu'on 


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501  MESSUDRS  DE  GISÂT 

puisse  appeler  rêverie  un  effort  violent  de  la  pensée.  Mais  ses 
réflexions  tenaient  du  rêve,  en  ce  sens  qu'elles  portaient  sar  nn 
long  espace  de  temps,  et  flottaient  du  passé  de  sa  famille  à  Tavenir 
de  son  fils. 

—  C'est  un  rude  coup!  et  comme  d'ordinaire  j*en  éprouvend  seul 
l'amertume 

Il  hésitait. 

—  A  quoi  bon  en  parler  &  mon  père?  Autant  causer  d'affaires 
avec  les  rossignols  du  bois.  Même  insouciance  et  même  légèreté... 
Pourtant,  il  y  a  des  cas  où  les  responsabilités  deviennent  par  trop 
lourdes  et  où  il  faut  savoir  prévenir  les  intéressés  que...  mais  oui, 
que  la  ruine  est  à  la  porte  I 

M.  de  Gsay  se  renversa  dans  son  fauteuil  et  reprit  son  coupe- 
papier  dans  la  main  droite  : 

—  La  ruine!... 

Son  visage  se  détendit  : 

—  La  ruine!...  entendons-nous. 
Puis  redevenant  sombre. 

—  Enfin  I...  tout  est  relatif  en  ce  monde. 

Au  même  moment  la  porte  s'ouvrit,  et  Jean  s'effaça  pour  laisser 
passer  quelqu'un.  Le  comte  se  retourna  et  se  leva  vivement  : 

—  Comment!  c'est  déjà  vous!...  ce  n'est  pas  possible! 
Remplissant  tout  le  cadre  de  la  porte,  une  figure  joviale  venait 

d'apparaître,  celle  d'un  gros  homme,  pas  grand,  très  rouge,  avec 
un  ventre  énorme  qui  le  précédait  d'un  demi-mètre. 

—  Parfaitement  moi,  mon  cher  monsieur  le  comte;  adoûrez  la 
rapidité  avec  laquelle  je  me  rends  à  vos  ordres. 

Le  notaire,  suffoqué  d'avoir  monté  un  étage,  respirait  difficilefiient 
et  tirait  son  mouchoir  pour  s'éponger  le  front.  Le  comte  lui  prit  la 
main. 

—  Plaisanterie  à  part,  mon  cher  Durandal,  vous  n'avez  pas  eu 
le  temps  matériel  de... 

—  Des  ailes  d'oiseau,  monsieur  le  comte,  pour  votre  service, 
pour  le  service  de  la  famille  de  Cisay. 

—  Asseyez-vous  alors,  et  avant  de  parler,  prenez  du  soafDe. 

M*  Durandal  se  laissa  tomber  dans  le  fauteuil  qu'avût  occupé 
H.  Pignel.  Le  soleil  avait  un  peu  marché  et  glissait  un  large  rayon 
sur  la  chaîne  de  montre  et  sur  les  boutons  culminants  de  son  gilet. 
11  commença  : 

—  Voilà,  monsieur  le  comte.  J'avais  justement  affaire  i  vous.  Je 
m'étais  mis  en  route,  après  mon  déjeuner, -^  pas  trop  vite,  dans  la 
direction  de  Chanteloup,  et  quand  j'ai  rencontré  Jean  qui  oi'a'  dk 
que  vous  me  faisiez  appeler,  j'étais  au  bout  de  l'allée. 


A 
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MESSlSimS  DK  GISàT  505 

Sa  lai^  face  s'épanouit;  il  relera  une  pelite  mèche  de  son 
toupet  gris  qui  lui  retombait  sur  Toreilie  et  un  commencement 
de  gaieté  secoua  sa  grosse  personne. 

Par  naissance,  par  éducation,  et  surtout  par  dévouement,  sa 
nature  joviale  et  son  tour  d'esprit  s'y  prêtant  d'ailleurs,  M*  Durandal 
était  fanùlier  avec  MM.  de  Gisay.  Cette  familiarité  n'exchiait 
point  le  respect;  au  contraire,  elle  en  était  à  ses  yeux  une  des 
formes.  Il  croyait  leur  dire  par  là  ce  qu'il  avait  au  fond  du 
cœur  :  u  Moi,  je  suis  un  enfant  de  la  maison,  élevé  au  château, 
fils  et  petit-fils  des  régisseurs  de  Cbanteloup;  je  sais  vos  affaires 
mieux  que  les  nûennes,  on  me  les  a  apprises  en  naissant  ;  je  n'ignore 
pas  que  vous  avez  besoin  de  moi,  comme  j'ai  besoin  de  vous, 
comme  nos  parents  ont  eu  besoin  les  uns  des  autres,  et  si  je  suis 
notaire,  c'est  sous  vos  plumes  et  toujours  à  votre  service.  » 

Sostbène  Durandal  n'avait  du  reste  acheté  sa  charge  qu'après  la 
mort  de  la  comtesse,  lorsque  le  comte  Rodolphe  s'était  décidé  à 
gérer  lui-même  sa  fortune.  Née  du  château  et  vivant  de  lui,  surtout 
au  commencement,  l'étude  était  dans  la  main  de  M.  de  Gisay,  qui 
trouvait  cet  arrangement  de  son  goût  ;  le  notaire  continuait  <f  être  à 
lai  ;  nul  ne  pouvait  être  comparé  â  Durandal  pour  connaître  le  passé 
de  la  famille,  les  tenants,  les  aboutissants,  fécond  en  ressources^ 
rassurant  dans  les  crises,  fervent  dans  la  bonne  étoile  de  ses 
maîtres,  facile  comme  un  homme  qui  fait  bien  ses  affairées,  auquel 
il  ne  manque  rien  et  qui  a  besoin  de  bonne  humeur,  ne  serait-ce 
que  pour  sa  santé. 

M*  Durandal  n'était  pas  beau  et  n'y  prétendait  pas;  il  n'avait 
aucune  idée  d'élégance  et  peu  de  goût  du  luxe  ;  on  ne  lui  connais- 
sait qu'an  amour  imprudent  de  la  cuisine,  amour  que  sa  femme 
entretenait,  hélas  I  en  passant  â  faire  des  surprises  gastronomiques  un 
temps  qu'elle  eût  mieux  employé  si  Dieu  lui  avait  accordé  des  enfants. 

Aussi  M*  Durandal  engraissait  à  vue  d'œil;  son  petit  œil  fin 
disparaissait  derrière  le  rebondissement  de  ses  joues,  surtout  quand 
sa  bouche  se  détendait  dans  un  gros  rire  ;  ses  cheveux,  collés  aux 
tempes  depuis  le  premier  avril  jusqu'à  la  Toussaint,  se  serraient 
par  mèches,  sans  aucune  grâce;  son  menton  soigneusement  rasé 
retOQobâit  double  ou  triple  sur  une  cravate  négligente  ;  son  nez  avait 
des  rondeurs  préparées  par  la  nature  et  augmentées  par  Tenbom- 
point,  on  ne  pouvait  lui  trouver  aucune  forme  ;  et  sa  tête  semblait 
fixée  directement  entre  ses  deux  vastes  épaules  comme  si  on  eût 
oublié  de  TeminMicher  d'un  cou. 

Ayec  cela,  l'air  du  meilleur  homme  du  monde,  l'esprit  dans  les 
yens,  le  cceur  chaud,  rond  en  affaires,  facile  avec  les  paysans, 
seryiable  avec  les  riches  et  tournant  tout  du  bon  côté. 


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506  ia^IEII|l&  U  OSiY 

S'il  était  cependant  un  caractère  avec  lequel  sa  aature  eût  de  la 
p^ne  à  sympathiser,  c'était  celui  de  M.  fioâolpbe  à^  Cisay.  Le  coflàte 
n'était  pas  souvent  en  humeur  derire^etDuraadalravecsabonhoinie, 
avait  le  don  de  Timpatieuter.  De  sang-froid,  il  reçQEnaissait  les  qua- 
lités du  vieux  notaire,  et  ses  services,  et  son  émdÂtion  sur  la  faanlle. 
Mais,  de  près,  cette  rondeur  lui  déplaisait.  SUôt  qiJi'U  le  voy^t,  il  se 
sentait  tranchant.  De  pttts>  le  notaire  possédait  deux  yeux,  gris,  auad 
petits  que  perçants,  deux  yaux  qui  semblaient  pénétrer  dans  ree|)tit 
desautrest,  et  le  comte,  comme  toutes  les  natures  froidement  intel- 
ligentes, le  comte  détestait  la  finesse.  11  ne  savait  pas  deviner  et 
ne  pouvait  soufirir  d'être  deviné  :  cda  lui  paraisfisdt  déloyal.  En  bon 
gentilhomme,  il  n'aimait  le  combat  qfu'â^  armes  égales..  A  la  bonne 
beurel  avec  M.  Pignel,  on  sait  ce  qu'on  fait!  et  quaad  on  lui 
explique  une  cbose,  on  ne  sent  pas,  fixées  sur  soi,  deux  vrilles 
ardentes  qui  cherchent  à  voir  oe  qu'il  y  a  derrière  les  paroles,  tout 
au  fond  de  la  pensée. 

Le  comte  de  Gisay  appuya  la  main  sur  la  taUe  d'un  mouvement 
bref)  un  peu  impérieux,  qui  coupait  court  au  rke  : 

— *  Durandal,  j'ai  h  vous  parler  d'affaîrea. 

Le  notaire  comprit.  Il  s'enfonça  dans  le  fauteuil,  jmgnit  les  deux 
mains  sur  son  ventre  et  ferma  i  demi  les  yeux,  de  sorte  qu'il  ne 
s'en  échappait  plus  qu'un  menu  rayon  presque  imperceptible  : 

—  Tout  oreilles,  monsieur  le  comte,  dit-iL 

Ses  lèvres  s'avancèrent  et  se  réunirent  en  avant,  il  ne  bougiea  plus. 
Cette  attitude  expectante  et  importante  agaça  le  conte. 

—  Obi  il  n'y  a  rien  d'étonnant,  rien  d'extrajordinaire,  Durandal. 
Je  veux  de  l'argent.  Voilà  tout. 

Les  petits  yeux  s'entr'ouvrirent  et  lancèrent  un  éclair  au  comte, 
en  plein  visage. 

—  De  l'argent?...  répéta  lentement  Durandal. 

Le  comte  ne,  bougea.  Il  resta  impassible  et  la  bouche  smrée. 
M""  Durandal  se  souleva  sur  3on  fauteuil  et  retira  un  pan  de  sa 
redingote  qui  était  pris  sous  lui. 

—  Ce  n'est  pas  difficile,  monsieur  le  comte.  On  vous  en  trouveira. 

—  Très  bien,  dit  M.  de  Cisay.  C'est  un  paiement  que  j'ai  à  fsûre, 
un  versement  sur  lequel  je  ne  comptais  pas... 

— On  fait  quelquefois  des  pertes,  insinua  le  vieux  matois  de  notaire. 
-^  Oui,  dit  sèchement  le  comte,  entre  deux  bonnes  affaires. 

—  Oh!  sans  doute...  Les  pertes,  dans  la  famille  de  Cisay,  ne 
sont  jamais  que  temporaires.  On  les  répare  tou^urs.  Je  ïdX  nu 
maintes  fois,  et  mon  père  aussi. 

— *  La  somme  est  un  peu  ronde...  Il  me  faudndt  cinq  cmit.nUlej 
francs... 


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—  Cinq  cent...? 

Le  notaire  s'était  encore  soulevé  sur  son  fauteuil,  i  bout  de  bras, 
et  dardait  rar  ie  comte  ses  petits  yeux  dilatés.  Gela  ne  dura  qu'un 
instant.  U  se  laissa  retomber.  Hais  le  sang  lui  était  monté  à  la  tète 
^  ses  joues  rdoisaient  comme  deux  pimnes. 

~OhI  otal  dit-il,  c'est  gros... 

I^  comte  ne  répondit  pas.  Il  battait  la  charge  sur  son  bureau,  du 
bout  des  ddgts.  Le  notaire  prit  sa  canne  qu'il  avait  déposée  près 
de  loi,  la  passa  entre  ses  jambes  et  appuya  son  menton  sur  le 
pommeau. 

—  C'est  un  peu  gros...  Ce  sont  plusieurs  pertes  sans  doute...  Je 
ne  trouverai  pas  cda  sans  une  petite  hypothèque,  monsieur  le  comte. 

M.  de  Cisay  ât  un  geste  évasif  et  mécontent. 

—  Il  faudra  une  hjrpotbèqoe,  bien  sûr,  reprit  le  notaire. 
-^  C'est  fitdieux.  Vous  devriez  éviter  cela,  Durandid. 

—  Je  ne  demanderais  pas  mieux,  monmeur  le  comte  ;  je  veux  bien 
essayer.  Je  vais  parier  à  Hathurin  Gaignard,  l'adjoint  ;  et  puis  je 
dirai  an  mot  à  votre  voisine.  M*""  d*Oyrelles.  Je  sais  qu'elle  a 
quelques  capitaux  disponibles... 

M.  de  Cisay  l'inUrrompit  : 

—  M»*  d'Oyreliei...  Non.  J'aimerais  mieux  qu'elle  ne  le  sOt  pas, 
M*  I>urandal  se  mit  à  sourire. 

—  Ikmsieur  le  comte,  c'est  diffidle  d'emprunter  sans  que  personne 
le  sache... 

—  Bh  I  que  éKablel  je  me  connais  en  affaires,  mon  cher  Durandal. 
Hais  vous  êtes  d'un  timoré  1  la  moindre  bagatelle  vous  suffoque.  Vous 
savex  que  je  n'ahue  pas  les  histofares  de  clocher. 

Le  notaire,  appuyé  sur  sa  canne,  se  releva  lentement  de  soo 
fauteuil.  Puis  il  s'affermit  sur  ses  jambes,  prit  son  chapeau,  le 
lustra  avec  sa  manche  et,  tenant  sa  redingote  par  les  revers,  la 
remit  en  place  avec  un  mouvement  répété  du  cou  et  des  épaules. 
Pendant  ces  diverses  opérations,  il  lançait  de  fréquents  coiqn  d'œîl 
sur  le  comte,  qui  se  caimiut. 

—  Je  vais  essayer...  je  vais  esniyer...  mais  c'est  un  peu... 

—  Gros?...  oui.  Vous  me  Favex  dit. 
Le  comte  se  leva  à  son  tour  : 

—  A  bientèt,  Durandal. 

—  A  bientôt,  monsteur  le  comte.  Sit6t  que  j'aurai  trouvé,  j'ac- 
cound  vous  en  prévenir. 

—  C'est  entendu.  Merci  d'avance. 

QaaDd  le  notaire  fut  sorti,  M.  de  Cisay  se  mit  &  arpenter  son 
cabinet  à  grands  pas.  il  était  agité,  se  rendant  compte  que  M*  Du- 
nmdal  avait  raison  et  que  le  préteur  ou  les  prêteurs  allaient  exiger 


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508  MESSIEURS  DE  OSAT 

une  hypothèque;  il  se  demandait  s'il  pouvait  assumer  seul  une 
pareille  responsabilité.  La  fortune  qu'il  avût  compromise  était  à 
la  fois  celle  de  son  père  et  celle  de  son  fils,  car  aucun  partage 
n'avait  été  fait,  et  le  marquis  lui  laissait  la  pleiM  direction  des 
finances.  Tant  qu'il  ne  s'était  agi  que  de  mouvements  de  capitaux, 
que  de  jeux  de  bourse  plus  ou  moins  heureux,  que  de  pertes 
légères  compensées  le  lendemain  par  quelques  gains,  que  de  dé- 
penses un  peu  fortes,  lesquelles  dépenses  la  bonne  étoile  de  la 
famille  comblerait  un  jour  ou  l'autre,  Rodolphe  n'avait  jugé  utile  de 
mettre  personne  au  courant  de  ses  comptes.  Meàs  cette  malheureuse 
aifaire  avait  tout  gâté. 

—  Donner  hypothèque  sur  Chanteloup  sans  prévenir  mon  père  I 
non,  ce  n'est  pas  possible.  Il  y  a  des  choses  qu'on  ne  fait  pas.  Cottte 
que  coûte,  je  dois  le  mettre  au  courant. 

Quand  le  comte  de  Gisay  avait  pris  un  parti,  il.  n'hésitait  jamais  à 
l'exécuter.  H  traversa  son  cabinet,  en  trois  pas  saccadés,  ouvrit  la 
porte,  franchit  le  palier  et  pénétra  chez  son  père. 

Le  marquis  fais^t  sa  barbe  :  c'était  son  heure.  Il  venait  de 
quitter  son  costume  du  matin,  et,  sur  le  lit,  soigneusement  ëtalé. 
Courtois  lui  avait  préparé  un  vêtement  moins  négligé  en  pacha  noir 
avec  un  gilet  blanc,  éblouissant  C'était  une  bien  vieille  habitude  : 
à  partir  de  deux  heures,  le  marquis  était  irréprochable.  Il  eût  pu 
recevoir  le  roi.  Et  pourtant,  on  n'attendait  personne  au  château. 
Mais,  depuis  sa  petite  enfance,  il  faisait  deux  toilettes  par  jour  et 
il  lui  était  impossible  de  faire  autrement,  impossible  à  lui  et  à 
Courtois. 

Le  vieux  valet  de  chambre  était  en  train  de  ranger«  Ses  mouve- 
ments étaient  méthodiques,  il  n'en  faisait  pas  un  d'inutile.  Rien 
n'était  perdu,  pas  même  le  regard  qu'il  jetait  sur  son  maître  ^i 
allant  et  venant,  afm  de  s'assurer  que  le  marquis  avait  tout  ce  qu'il 
lui  fallait,  regard  qui  suppléait  à  ce  que  son  oreille  eût  pu  avoir 
d'iofidële. 

Courtois  était  de  taille  moyenne,  le  teint  chaud,  la  %are  rasée, 
conservant  pourtant  deux  courts  favoris  presque  blancs*  11  ne  quittait 
jamais  ses  pantoufles  de  cuir  plates,  avec  lesquelles  il  glissait  comme 
une  ombre  sur  les  parquets,  ou  dans  les  corridors,  sans  faire  aucan 
bruit.  Il  y  avait  quarante-deux  ans  qu'il  était  entré  au  service  du 
marquis,  et  l'on  pourrait  môme  dire  qu'il  n'y  était  jamais  entrée  étant 
fils  d'un  garde-chasse,  né  et  élevé  sur  le  domaine. 

Sa  vie  était  identifiée  à  celle  de  M.  de  Cisay  ;  il  ne  connaissait  qoe 
son  service  et  l'accomplissait  avec  une  ponctualité  qui  faisait  soittire 
les  jeunes.  Le  marquis  s'y  était  habitué  comme  on  s'habitua  è, 
manger  tous  les  jours.  Depuis  longtemps  Courtois  lui  étût  non- 


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MESSIEURS  DE  OSÂT  509 

seulement  nécessaire,   maïs  indispensable.   Quand  il  le    voyait 
apparaître  : 

—  Ah  !  voilà  mon  horloge  qui  sonne. 

Courtois  avait  connu  la  marquise,  il  parlait  d'elle  avec  son  maître  ; 
il  s'était  même  imprégné  du  culte  que  professait  M.  de  Cisay  pour 
un  si  cher  souvenir  et  la  traitait  en  déesse.  C'est  lui  qui  avait  la 
garde  des  bijoux.  Le  marquis  n'avait  jamais  voulu  les  donner  à  sa 
belle-fille. 

—  Non!  non!  disait-il,  je  ne  saurais  m'en  séparer. 
Il  ajoutait  plus  bas  : 

—  Pour  porter  des  perles,  il  faut  être  belle.  Sur  certaines  peaux, 
il  y  a  des  bijoux  qui  font  pitié! 

Avec  Tàge,  Courtois  était  devenu  un  peu  sourd.  Mais  sans  en 
être  gêné,  puisqu'il  ne  faisait  jamais  rien  de  nouveau.  D'ailleurs 
il  entendait  à  merveille  la  voix  du  marquis,  et  M.  de  Cisay  ne  se 
rappelait  pas  lui  avoir  donné  un  ordre  qu'il  n'eût  pas  compris.  Ausâ 
quand  le  comte,  agacé  par  cette  méthode  vivante,  grommelait  entre 
ses  dents  :  c'est  du  tatillon  nage!  —  le  marquis  se  fâchait  tout  rouge 
et  tançait  son  fils  comme  un  collégien. 

—  Maïs,  mon  père,  vous  ne  vous  apercevez  donc  pas  qu'il  est 
sourd! 

—  Sourd  vous-même!  Il  n'y  a  si  bonnes  oreilles  que  celles  qui 
entendent  le  nécessaire.  Courtois  me  comprend,  c'est  tout  ce  qu'il 
me  faut,  et  à  lui  aussi. 

—  On  ne  les  corrigera  ni  Fun  ni  l'autre,  pensait  le  comte. 

Et  il  se  taisait.  Mais  cela  l'énervait  toujours  un  peu  d'assister  à 
Ja  toikite  de  son  père,  toilette  minutieuse  entre  toutes,  et  surtout 
quand  il  avait  quelque  chose  de  sérieux  à  lui  dire.  Aussi,  dès  qu'il 
eut  respiré  le  parfum  de  poudre  et  de  savon  qui  remplissait  la 
chambre,  le  comte  regretta  d'avoir  choisi  un  pareil  moment  et  fut 
sur  le  point  de  rebrousser  chemin.  Mais  à  quoi  bon?  Il  n'était  pas 
aisé  de  trouver  le  marquis  en  humeur  de  parler  d'affaires;  la 
chose  était  pressée,  il  valait  mieux  en  finir. 

Au  surplus,  en  le  voyant  entrer,  et  sans  lâcher  son  pinceau 
couvert  de  mousse^  le  marquis  dévisagea  son  fils  d'un  seul  coup 
d'cdL  Quelque  chose  comme  de  la  résignation  lui  passa  dans  la 
physionomie.  Sans  doute  il  se  disait  intérieurement  : 

—  Je  ne  l'éviterai  pas!  II  faut  que  je  subisse  le  reflet  des  entre- 
tiens de  mon  fils  avec  ces  affreux  hommes  d'affaires.  N'est-ce  pas 
nue  persécution,  quand  on  s'est  mis  tranquillement  à  faire  sa  barbe, 
tranquillement  seul  avec  Courtois,  qui  guette  et  prévoit  les  moindres 

désirs? 
Pourtant,  au  fin  fond  de  son  cœur,  le  marquis  était  inquiet  et  par- 

10    NOVEMBRE  1SS7.  33 


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510  MfiSSl£l»S  D£  Cl^Y 

tant  n'était  qu'à  demi  fâché  de  savoir  la  cause  des  préoccupations 
de  Rodolphe.  D'ailleurs  il  était  né  curieux,  et  sur  ce  point  comme 
sur  beaucoup  d'autres,  M.  de  Cisay  était  resté  comme  il  était  né. 
Le  comte  s'assit  dans  un  fauteuil,  près  de  la  cheminée  ;  te  marquis 
s'approcha  de  la  petite  glace  suspendue  à  la  fendre  et  commença  de 
se  savonner  te  menton. 

—  Je  ne  vous  gêne  pas,  mon  père? 

—  Au  contraire. 

—  J'avais  deux  mots  à  vous  dire  sur  un  sujet  assez  grave^  et  s'il 
vous  plaît  que  je  choisisse  un  autre  instant? 

—  Non,  non,  par  exemple.  Si  c'est  grave,  finissons-en  tout  de  suite. 
Courtois  venait  de  sortir,  emportant  le  costume  du  matin.  Le 

comte  en  profita. 

—  C'est  de  notre  fortune  qu'il  s'agit,  de  votre  fortune,  mon 
père^  et  de  celle  de  Bernard. 

—  Sans  doute.  Je  l'avais  bien  deviné.  Quand  on  voit  Pignel,  on 
entend  frétiller  le  billet  de  banque.  Eh  bien,  elte  est  assez  belle 
cette  fortune;  elle  a  toujours  suflU  à  mes  besoins  depuis  que  je  suis 
au  monde. 

—  Oui,  mais  je  dois  vous  avouer  qu'elle  a  été  diminuée...  assez 
sensiblement  diminuée. 

Le  marquis  arrêta  le  mouvement  de  son  bras  qui  venait  de  saisir 
le  rasoir  et  regarda  fixement  son  fils. 

—  Bah  1  tu  dois  te  tromper  dans  tes  calculs. 

—  Pour  cela  non,  dit  le  comte  d'un  ton  afiirmatif. 

—  Est-ce  qu'on  nous  a  volés?  Est-ce  qu'un  banquier  est  parti 
avec  nos  capitaux?  J'ai  déjà  vu  ça,  mon  fUs,  je  l'ai  déjà  vu... 

—  Non,  dit  Rodolphe.  C^est  une  mauvaise  affaire,  un  mauvsûs 
coup  de  bourse  qui... 

—  Un  coup  de  bourse  I  Voilà  une  chose  dont  je  ne  comprends  pas 
te  charme.  Franchement,  je  ne  ccmnais  pas  de  manière  plus 
funèbre  de  passer  le  temps.  Il  y  a  bien  des  moyens  de  se  ruiner,  il 
y  en  a  d'amusants,  il  y  en  a  d'^npoignants,  mais  il  n'y  en  a  pas  de 
plus  ennuyeux  I 

—  C'est  pourtant  là  que  se  font  les  fortunes. 

—  C'est  là  qu'elles  se  défont...  Enfin  je  sais  que  nous  ne  sommes 
pas  du  même  avis  là-dessus.  On  dirait  que  tu  as  du  sang  anglais 
dans  les  veines  pour  te  plaire  en  pardi  lieu.  Tiens,  Rodcdpbe,  c'est 
ton  Pignel  qui  te  met  tout  cela  dans  la  tète.  Cet  bomme^là  sue 
l'ennui.  Laisse-le  donc  à  ses  tripotages  et  à  ses  favoris  fauves. 

Le  comte  se  tut. 

—  Voyons,  reprit  le  marquis,  en  deux  mots  bien  dadrs,  et  pas 
trop  longs,  ces  dettes  payées^  que  nous  restera-t-il? 


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ussoims  m  osàT  sii 

Le  comte  de  Cisay,  sans  remarcpier  TextrÊme  bonté  qai  faismt  le 
fond  du  câract^^  do  marcpiis,  sans  comprendre  fat  délicatesse  avec 
laquelle  il  le  mettait  à  l'aise,  étonné  seulement  du  calme  de  son  père, 
se  sentit  plus  brave  pour  Faveu. 

~  11  vous  restera...  peu  de  chose... 

—  Comment  cela?  dit  le  marquis,  sérieusemrat  alarmé,  en 
s'avançant  de  trois  pas. 

—  Oui,  peu  de  diose.«.  i  peine  bq  million. 

Le  marquis  partit  d*un  éclat  de  rire.  Puis  il  se  retourna,  regagna 
la  fenêtre,  et  se  remit  i  couper  sa  bari)e. 

—  Eh  bien,  cela  ne  vous  émeut  pas,  moa  père? 

Le  marquis,  sans  s'interrompre,  fit  un  signe  de  tète  négatif. 

—  Oh!  non.  J'en  ai  vu  d'autres.  Rien  ne  presse. 

—  Mais  vous  ne  réfléchissez  pas  que  noas  n'avons  plus  de  capi- 
taux et  que  pour  payer  nous  ijlons  être  forcés  de  donner  hypo- 
thèque sur  nos  lûens. 

—  Hypothèque?  dit  le  marquis.  Peuhl 

—  C'est  toujours  désagréable. 

—  Tu  erob?.. .  ah  I  oui,  je  me  rappelle.  C'est  une  petite  fbnnalité. .« 

—  C'est  une  garantie  donnée  au  prêteur* 

—  Ohl  pas  gênante. 

Le  comte  eut  peine  à  retenir  un  geste  d'impatience. 

—  Songez  en  outre  qu'une  terre  et  un  hôtel  ne  rapportent  pas 
beaucoup,  et  que  nos  revenus  sont  justes,  très  justes. 

—  Allons  donc!  avec  un  nûllionf 

—  Nous  sommes  trois,  qui  ne  travaillons  ni  les  uns  ni  les  autres 
et  nous  mangeons  un  peu  plus  que  nos  rentes.  Si  notre  fortune  va 
toujours  en  diminuant... 

Le  marquis  l'interrompit. 

—  Mon  pauvre  Rodolphe,...  te  voilà  à  bout  de  ressources;  te 
vdlà  déconfit,  avec  une  mine  pendable I...  Ne  me  parlez  pas  des 
gens  qui  raisonnent  lis  ne  voient  jamais  que  le  bout  de  leur  nez. 

—  Hon  père,...  dit  le  comte  un  peu  blessé. 

—  D'abord,  la  fortune  est  comme  les  belles.  Elle  s'amourache  de 
ceux  qui  ne  la  courtisent  pas. 

—  Attendons  ses  amours,  alors. 

—  Ensuite,  moi  qui  ne  suis  pas  un  homme  d'affistires...  car  tu 
coftvieos,  n'est-ce  pas,  que  je  n'y  entends  pas  grand'chose?... 

Rodolphe  sourit  d'un  air  contraint. 

—  Eh  bien,  moi  qui  ne  suis  pas  un  homme  d'affaires,  je  t'indi- 
querais au  moins  dix  moyens  par  lesquels  nous  pouvons  nous  refaire. 

—  Si  j^en  connaissais  seulement  un!... 

—  Je  vais  te  le  donner  tout  de  suite.,  .un  excellent,  un  infaillible  I 


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512  MESSIEURS  DE  OSAT 

n  alla  vers  sa  cuvette,  se  lava  le  visage  à  grande  eau  et  revint 
près  du  comte  en  tenant  à  la  main  sa  lotion  de  violettes. 

Courtois  entrait  au  même  instant  et  se  remettait  à  aller  et  venir 
dans  la  chambre. 

Le  comte,  impatienté,  cherchant  un  corps  à  prendre,  murmura 
entre  les  dents  : 

—  Changez  donc  de  parfumerie,  mon  pèrel  C'est  toujours  la 
même  chose!...  Le  siècle  marche,  que  diable!... 

—  Non,  non!  Jamais  de  mélange,  cela  gâte  tout.  La  simple 
violette!...  Une  seule  fleur,...  un  seul  roi,...  et  une  seule  reine, 
ajouta-t-il  en  envoyant  à  la  marquise  un  soupir  à  la  fuis  mélan- 
colique et  fidèle. 

Puis,  sans  lâcher  son  flacon,  il  ouvrit  la  fenêtre,  s'y  accouda  et 
attira  son  fils  près  de  lui. 

Dans  la  grande  allée,  à  cent  pas,  un  cheval  venait  de  partir  au 
trot,  monté  par  un  jeune  cavalier.  Bernard  quittait  Cbanteloup,  se 
rendant  à  Paris. 

Le  jeune  homme,  au  bout  de  l'avenue,  se  retourna  vers  le  château 
et,  apercevant  à  la  fenêtre  son  père  et  son  aïeul,  brandi  son  cha- 
peau et  leur  envoya  un  joyeux  salut. 

Le  marquis  s'épanouit  : 

—  Le  voilà,  le  moyen!...  qu'il  est  charmant! 
Et,  se  redressant  : 

—  Est-ce  que  tu  crois  qu'il  y  ait  de  par  le  monde  une  héritière 
capable  de  nous  refuser?...  Trop  heureuses,  mon  cher  enfant,  trop 
heureuses!... 

IV 

Bernard  avait  un  peu  devancé  l'heure  du  départ.  Il  n'était  guère 
que  trois  heures  quand  il  fit  seller  son  cheval,  et  c*est  à  peine, 
lorsqu'il  se  trouva  par  les  chemins,  si  la  chaleur  commençait  à 
s'apaiser,  si  l'ombre  des  arbres  commençait  à  s'allonger.  Mais  il 
n'y  songeait  guère.  Sa  forte  jeunesse  s'arrangeait  de  toutes  les 
températures,  comme  elle  se  serait  arrangée  de  tous  les  climats. 
C'était  une  de  ces  belles  constitutions  d'homme,  un  peu  maigres, 
résistantes,  qui  ne  connaissent  jamais  la  fatigue.  En  hiver,  ses  amis 
le  plaisantaient  quand  ils  le  rencontraient  sans  pardessus  au  mois 
de  décembre.  En  été,  il  était  toujours  prêt  â  partir  à  travers  champs, 
fit-il  un  soleil  d'Asie. 

—  Ah!  quel  bel  officier!  quel  beau  marin  tu  aurais  fait,  lui  disait 
souvent  son  ami  de  Frumand,  un  brave  garçon  qui  aimait  tendre- 
ment Bernard  et  qui  tremblait  de  voir  se  perdre  dans  l'oiâiveté  tant 
d'heureux  dons  de  nature. 


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mSSlEORS  DE  (USÂT  513 

Beraard,  prêt  à  tous  les  enthousiasmes,  sentait  alors  son  cœur 
bondir  en  loi,  et  comme  un  éclair,  au  fond  de  ses  yeux  bleus, 
passait  une  vision  de  la  mer  sans  fin,  une  \ision  de  voyages,  de 
colonies,  d'uniformes,  et  peut-être  de  sang  versé  pour  la  France, 
dans  un  jour  de  combat.  Mais  il  songeait  à  son  père,  à  son  grand- 
père,  ces  deux  affections  absorbantes  qui  le  tenaient  lié  depuis  sa 
naissance.  Alors  les  grands  horizons  disparaissaient,  un  voile  des- 
cendait sur  son  regard  : 

—  Bah  !  disait -il  tranquillement,  il  y  a  bien  d'autres  moyens  de 
se  rendre  utile  en  ce  monde,  quand  on  ne  peut  pas  quitter  son 
foyer.  Tu  verras,  Henri,  tu  verras  ! 

— Brave  cœur  !  pensait  Frumand.  Pourvu  qu'on  ne  nous  le  gâte  pas. 

Chanteloup  était  situé  au  sud-est  de  Paris,  à  quelque  distance  de 
Fontainebleau.  Pour  se  rendre  à  Paris,  Bernard  devait  traverser  un 
coin  de  la  forêt.  C'était  sa  joie.  Cette  forêt,  il  l'avait  connue  tout 
enfant.  C'était  là  qu'il  avait  fait  ses  premières  courses  à  cheval,  sur 
son  petit  poney  noir,  alors  qu'il  n'était  qu'un  bambin  en  culotte 
courte  et  que  son  grand-père,  inquiet,  trottant  à  côté  sur  la  grande 
jument  grise,  ne  le  quittait  pas  des  yeux. 

—  Attention  !  Bernard  !  reste  au  milieu  du  sentier,  les  branches 
te  fouetteront  le  visage.  Es-tu  lassé,  mon  petit?  Veux-tu  que  nous 
nous  reposions? 

—  NonI  non!  grand-père,  si  vous  vouliez,  nous  mettrions  les 
chevaux  au  galop... 

—  Quel  gaillard!  murmurait  le  marquis.  Comme  je  me  retrouve 
i  son  âgel...  Comme  c'est  mon  sang! 

Le  comte  n'accompagnait  presque  jamais  son  père  et  son  fils. 
Seulement,  quand  ils  devaient  partir,  il  allait  lui-même  aux  écuries 
pour  serrer  la  sangle  du  cheval  de  Bernard,  et  lorsque  le  professeur 
et  rélève  revenaient  au  château,  ils  étaient  sûrs  d'apercevoir  à  la 
fenêtre  le  comte  debout,  droit,  les  attendant. 

—  Nous  voilà!  nous  voilà!  cridt  le  marquis,  sans  aucun  accident! 
Le  petit  est  débrouillard  en  diable!  Il  faut  qu'un  homme  soit 
maître  de  soi  en  toutes  choses,  et  sache  se  faire  obéir  :  les  bêtes 
d'abord,  les  gens  ensuite.  Retiens  cela,  Bernard,  disait  le  marquis 
avec  son  sourire  fin  et  un  peu  railleur. 

Avant  d'entrer  dans  la  forêt,  on  traversait  le  village  de  Chante- 
loup,  qui  tirait  son  nom  du  ch&teau,  et  pourvu  qu'on  fit  un  léger 
détour,  on  passait  au  bout  de  l'avenue  d'un  petit  castel,  d'un  logis 
renaissance,  à  demi  perdu  sous  les  feuilles,  à  demi  caché  sous  les 
aibres,  entre  lesquels  pointait  à  grand  peine  un  pignon  de  tourelle. 
Ce  logis  était  l'habitation  de  M»»  d'Oyrelles,  la  mère  de  Jeanne  C'était 
là  qu'elles  demeuraient  toutes  deux,  d'un  bout  de  l'année  à  l'autre. 


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514  1I88SDIB  M  dSlT 

dans  ce  viens  nid  qui  leur  a?aU  saccessivement  servi  de  berceau. 

M""*  d'Oyrelles  était  la  fille  d*uD  de  ces  bons  gentilshommes  sans 
fortune,  qu'on  trouvait  encore  aux  environs  de  Paris  au  commence* 
ment  du  siècle.  Elle  était  charmante  et  presque  sans  dot.  Son  père 
Tavait  entretenue  dans  Tidée  qu'elle  ne  se  marierait  pas,  et  elle 
s'appliquait  à  se  le  persuader,  étant  de  nature  douce  et  soumise* 
quand  elle  fut  demandée  par  le  cajfRtaine  d'Oyrelles,  qui  était,  i  tons 
les  points  de  vue,  un  parti  inespéré. 

Le  capitaine  avait  trente  ans,  un  nom  des  plus  honorables, 
d'excellentes  notes  et  six  à  sept  mille  livres  de  rente  en  dehors  de 
son  traitement.  M"*  d'Oyrelles  le  suivit  pendant  dix  ans  dans 
différentes  garnisons.  C'était  un  ménage  parfait,  l'union  de  deux 
cœurs  d'élite  et  de  deux  esprits  distingués.  M"^  d'Oyrdles  avait 
pris,  avec  le  bonheur,  un  peu  de  cette  assurance  qui  lui  faisait 
défaut  dans  sa  première  jeunesse  ;  elle  avait  vaincu  une  timidité 
excessive  et  achevait  de  se  dévelc^per  Internent  sous  Yasil  intelli-* 
gent  de  san  marL  Elle  était  de  ces  femmes  qui  mûrissent  tard,  qui 
doutent  d'elles-mêmes  fort  longtemps  et  ne  se  décident  qu'avec 
peine  à  donner  toute  la  mesure  de  leurs  moyens. 

Comme  ai  cette  disposition  morale  eût  été  affirmée  par  une  dis- 
position physique,  H"*  d'Oyrelles  ne  devint  mère  qu'après  huit  ans 
de  mariage.  Mais  alors,  à  vingt-huit  ans,  quand  elle  tint  dans  ses 
bras  cette  petite  Jeanne  tant  désirée,  quand  elle  vit  le  capitaine 
radieux  et  qu'elle  comprit  enfin  que  la  vie  lui  souriait  tout  à  fait^ 
ce  fut  une  efflorescence  complète.  Nul  n'aurait  reconnu  dans  la 
femme  aimable,  expansive,  spirituelle^  dont  M.  d'Oyrelles  était  si 
fier,  la  jeune  fille  trop  défiante  d'elle-mftme,  dont  les  qoalitës  se 
devinaient,  mais  ne  se  montraient  pas. 

Jeanne  avait  deux  ans  quand  son  père  qui  était  maintenant 
lieutenant-colonel,  reçut  l'ordre  do  partir  pour  l'Afrique. 

.M""  d'Oyrelles  revînt  à  la  Gerbière,  fermée  depuis  la  mort  de 
ses  parents,  pour  y  passer  son  temps  de  solitude.  EUe  retrouva  là 
des  amis  d'enfance,  les  uns  très  humbles,  d'autres  très  riches;» 
ks  bonnes  gens  du  village  et  la  famille  de  Cisay.  EUe  reprit  ses 
habitudes,  et  il  lui  semblait  parfois  qu'elle  n'avait  jamais  quitté  ce 
coin  de  terre.  Sa  vie  de  garnison  avait  passé  comme  on  rêve. 

C'est  à  cette  époque  que  Bernard  avait  connu  Jeanne.  Ses  pre- 
miers souvenirs  remontaient  à  leur  plus  petite  enfanoe. 

Les  nouvelles  de  M.  d'Oyrelles  étaient  excell«ites.  Il  conquit 
vite  le  grade  de  colonel  ;  le  climat  ne  le  faisait  pas  souffrir.  Ses 
lettres  étaient  vaillantes.  Il  soutenait  en  soldat  le  courage  de  sa 
fenmie,  œuvre  pkis  difficile  que  d'aller  bravesoent  au  feu. 

Puis,  tout  d'un  coup,  il  arriva  à  la  Gerbière  une  d^cbe  brutalew 


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MISaiKORS  DS  QSiY  M5 

Tout  s'écroola.  H»  d'Oyrelles  avait  été  taé  dans  une  escarmoache 
iosigoifiaiite,  dans  une  misérable  rencontre  avec  une  poignée 
d'Arabes.  Il  étak  mort  sans  revoir  sa  femme,  sans  bénir  sa  fille... 

M"^  d'Oyr^ks  devint  comme  folle.  Cette  nature  cont^ue  avait  un 
foids  de  pa^îon  étrange.  Sa  douleur  fut  si  intense,  qu'elle  l'eût  cer- 
UkKDieQt  tuée  sans  la  tendresse  qu'eUe  portait  à  Jeanne.  Nul  autre 
lien  n'aurait  pu  la  rattacher  an  monde.  Mais  elle  avait  conscience 
de  fies  devoirs  envers  sa  fiUe,  et  elle  lutta  contre  elle-même,  sachant 
qu'elle  sexûe  pouvadt  se  vaincre,  qu  elle  seule  pouvait  se  sauver;  elle 
se  retint  de  mourir  pour  se  donner  à  Jeanne.  Et  quand  elle  sortit 
de  ce  creuset  horrible,  broyée,  mais  encore  debout,  portant  un  cha* 
grin  qui  ne  devait  jamais  la  quitter,  M"*  d'Oyrelles  avait  le  secret 
des  énergies  supérieures»  Son  mérite  personnd,  sa  haute  piété,  son 
détachement  de  la  vie  s'appliquèrent  tout  entiers  à  l'éducation  de  sa 
fille.  Un  tel  maître  devait  faire  une  élève  remarquable. 

Grâce  à  la  pension  de  retraite  du  colonel,  il  lui  restait  pour  vivre 
environ  douze  on  quinae  mille  livres  de  rente  et  son  logis  de  la 
Gerbière.  Elle  s'y  installa  courageusement,  instruisant  elle-même  sa 
fille,  servie  par  deux  domestiques,  le  mari  ^  la  femme,  vivant  en 
rednse,  pins  seule  encore  au  fond  de  son  coeur  qu'il  n'y  paraissait 
aux  yeux  du  monde,  mais  appuyée  sur  Dieu. 

...  Donc  avant  d'entrer  dans  la  forêt,  pourvu  qu'on  fit  un  léger 
détour,  on  passait  au  bout  de  l'avenue  de  la  Gerbière.  Bernard  fit 
ce  détour.  11  mit  son  cheval  au  pas,  le  long  de  la  haie,  par  raffine- 
ment, pour  voir  mieux  et  plus  longtemps.  Puis  il  se  redressa 
ferme  sur  ses  étriers  et  regarda  entre  les  branches.  Le  petit  castel 
festoyait  an  soleil.  Le  toit  de  la  tourelle  d'ardoises  étincelait  avec 
des  reflets  d'acier  et  ce  qu'on  voyait  des  murs,  derrière  les  feuilles, 
était  éclatant  de  lumière.  Par  endroits  on  distinguait  les  masses 
rouges  des  corbeilles  de  géraniums.  Mais  ce  que  Bernard  cherchait 
des  yeux,  c'était  une  clématite  blanche  qui  entourait  certaine  fenêtre. 
En  se  penchant  à  droite,  en  se  penchant  à  gauche,  il  l'aperçut 
enfin.  M^s  la  fenêtre  était  fermée,  les  volets  clos,  et  en  regardant 
mienx,  Bernard  vit  que  toutes  les  autres  fenêtres  étdent  aussi 
fermées.  Plus  de  doute,  elles  étaient  déjà  parties.  Devant  la  maison, 
mie  virille  femme  s'avança,  le  tablier  relevé.  Bernard  reconnut  la 
RcBotte.  Il  la  vit  jeter  du  grain,  et  des  pigeons  s'abattre  pour  manger. 

— •  D'ordinaire,  c'est  Jesmne  qui  jette  du  grain  aux  oiseaux.  Puis- 
qu'elle n'est  plus  là,  piquons  des  deux. 

C'est  ce  qu'il  fit,  sans  détourner  la  tête;  et  il  se  mit  à  galoper. 
Mille  pensées  dansaient  dans  9on  esprit,  sans  prendre  forme.  Il  se 
Bentait  joyeux  sans  se  demander  pourquoi.  Etait-ce  la  gaieté  de 
wre,  l'illusion  des  vingt  ans,  le  charme  de  la  course,  la  douce 


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516  MESSIEURS  DE  GISiY 

vision  qui  flotte  dans  un  rêve  incertain?  Brouillard  léger  qui  enve- 
loppe les  objets  au  début  de  la  vie  comme  les  horizons  au  matin  ! 
Manteau  de  poésie  jeté  sur  toutes  choses,  et  trop  tôt  relevé  1 

Il  traversa  le  village  et  entra  en  forêt.  On  y  brûlait.  La  chaleur 
concentrée,  ramassée  sous  les  arbres,  montait  au  visage  en  effluves 
enflammés.  L'air  manquait.  Les  mouches  s'agitaient  et  piquairat. 
Bernard,  qui  connaissait  à  fond  son  terrain,  laissa  la  route  et 
prit  un  sentier  de  traverse,  plus  vert  Ce  lui  était  une  nouvelle  joie 
de  s'enfoncer  sous  bois,  tout  f^eul,  bien  seul,  avec  ses  pensées  et  la 
sève  montante  qui  travaillait  en  lui.  Les  chênes  ne  lui  semblûent 
point  trop  grands,  les  fourrés  point  trop  sombres,  la  futaie  point 
trop  majestueuse.  Son  imagination  ardente,  à  laquelle  il  avait 
momentanément  lâché  la  bride,  était  à  la  même  mesure;  il  jouissodt 
au  contraire  de  la  persuasion  intime  qu'il  était,  lui,  homme,  dans 
la  pleine  possession  de  ses  facultés,  le  roi  de  la  forêt,  plus  grand  et 
plus  puissant  qu'elle. 

Ce  n'était  point  orgueil  :  c'était  eServescence  de  jeunesse.  Ber- 
nard était  venu  au  monde  avec  une  âme  honnête,  avec  une  nature 
droite.  Son  éducation  avdt  été  saine  et  forte,  sa  santé  était  superbe, 
l'enthousiasme  naissait  de  lui-même  sur  un  pareil  terrain,  s' aug- 
mentant de  ce  que  sa  jeunesse  avait  eu  jusqu'alors  de  contaiu,  de 
vertueux  ;  Bernard  était  de  ces  heureux  fous  qui,  k  viogt  anSf  se 
sentent  de  taille  à  marcher  à  la  conquête  du  monde.  Tout  lui 
paraissait  facile,  toute  belle  chose  l'enflammait,  tout  noble  but 
Télectrisait.  Et  le  rêve  d'amour  qui  flottdt  au  fond  de  son  cœur 
faisait  jaillir  l'étincelle  du  brasier  dès  longtemps  préparé.  QoeUe 
distance  entre  ces  natures  fortes  et  chastes,  auxquelles  une  édu- 
cation chrétienne  a  conservé  toute  leur  richesse,  et  ces  désespérés 
du  vice,  plus  pâles  de  cœur  que  de  figure,  traînant  péniblement 
leur  impuissante  et  sceptique  jeunesse! 

Bernard  pressait  son  cheval;  il  galopait  toujours^  parfois  obligé  de 
se  coucher  en  avant  pour  éviter  les  branches.  Il  semblait  avoir  hàle 
d'arriver.  Souvent  le  sentier  passait  entre  deux  buissms,  de  grands 
buissons  d'épines,  enguiriandés  de  houblon,  couronnés  de  grappes 
de  mûres  rouges  ou  noires,  au  sommet  desquelles  pointaient  encore 
quelques  fleurs  roses,  tardives  à  éclore.  Ailleurs  le  chemin  devenait 
rocailleux.  De  gros  blocs  de  pierre,  roulés  les  uns  sur  les  autres, 
s'entassaient  à  droite  et  à  gauche.  Le  sol  était  aride,  la  végétaUon 
cessait  comme  en  un  lieu  de  désolation  qui,  pourtant,  ne  manquait 
pas  de  grandeur.  Alors,  c'était  double  bonheur,  une  fois  qu^on  Tayait 
traversé,  de  retrouver  la  voûte  des  arbres,  déjà  ombrée  par  l'au- 
tomne, et  cette  lumière  tamisée,  cette  solitude  mystérieuse  et  tou- 
jours animée,  particulière  aux  forêts. 


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lUSSlEUfiS  DR  GISAY  517 

Bientôt  le  sentier  qu'il  saivaît  déboucha  dans  une  voie  plus 
grande  où  Ton  rencontrait  des  équipages  et  des  groupes  d  ofliciers. 
Bernard  courait  toujours.  On  reùt  dit  à  la  poursuite  d'un  objet 
invisible.  Il  aimait  l'action.  La  vitesse  le  grisait,  et  un  peu  d'effort 
ne  déplaisait  pas  à  sa  vaillante  nature.  Tout  à  coup  il  distingua, 
dans  le  lointain  de  la  route,  la  capote  d'une  large  voiture  qui  trot- 
tsdt  devant  lui.  Cette  capote  était  abaissée  et  deux  silhouettes  de 
femmes  s'élevaient  au-dessus.  Bernard  ne  mit  pas  longtemps  à  les 
reconnaître.  L'une  d'elles,  un  peu  affaissée,  mais  encore  élégante, 
était  M**  d'Oy relies,  l'autre,  souple  et  gracieuse,  était  Jeanne. 
La  voiture  d'ailleurs  n'allait  pas  vite.  Celait  une  vieille  calèche  de 
forme  hospitalière,  dans  laquelle  Bernard  avait  maintes  fois  joué 
à  cache-cache  quand  elle  était  sous  la  remise  de  la  Gerbiëre.  Le 
cheval  qui  la  traînait  était  conduit  avec  sensibilité  par  le  mari  de 
la  Renotte;  on  le  ménageait  et  il  en  profitait.  Mais  M"'^  d'Oyrelles 
aimait  ce  mode  de  locomotion,  et  soit  qu'elle  fit  une  course  de 
voisinage,  soit  qu'elle  se  rendît  à  Paris,  elle  l'employait  de  préfé- 
rence à  toot  autre  : 

—  Là-dedans,  disait-elle,  je  suis  chez  moi,  et,  comme  je  m'y 
trouve  bien,  que  m'importe  d'y  rester  une  heure  de  plus  1 

Bernard  ralentit  sa  monture.  Lui  qui,  l'instant  d'avant,  bondissait 
comme  un  homme  pressé,  se  mit  à  une  allure  douce  qui  lui  permet- 
tait de  regarder  plus  longtemps  devant  lui  sans  dépasser  la  calèche. 
Mais  quoi  qu'il  pût  faire,  il  se  rapprochait  de  minute  en  minute, 
et  le  moment  vint  où  il  rattrapa  ses  voisines.  Alors  il  salua  d'un 
geste  rapide  et  plein  d*empressement,  en  se  tournant  un  peu  de 
côté,  l'oeil  éclairé  d'un  sourire. 

Les  deux  femmes  lui  rendirent  son  salut.  Jeanne,  à  demi  perdue 
sous  son  grand  chapeau,  toujours  vive,  toujours  fine  et  charmante, 
sourit  à  son  ami  d'enfance  avec  les  yeux,  avec  les  lèvres,  le  sang 
aux  joues,  tout  heureuse,  et  pourtant  digne  comme  une  petite 
princesse.  M"*  d'Oyrelles  lisait. 

Bernard  lâcha  de  nouveau  la  main  et  trotta  ferme  dans  la  direction 
de  Paris. 

II  était  cinq  heui*es  quand  il  sonna  à  la  porte  de  Thôtel.  Le 
concierge  accourut. 

—  Comment,  c'est  vous,  monsieur  Bernard?...  Nous  ne  vous 
attendions  pas  aujourd'hui... 

—  C'est  pourtant  moi,  Baptiste.  Soignez  mon  cheval,  je^vous 
prie,  car  il  a  chaud.  Je  l'ai  mené  vite.. .  Rosa  est  là? 

—  Oui,  monsieur.  Elle  repasse. 

Beroard  franchit  le  perron,  sa  cravache  à  la  main,  traversa  le 
vestibule,  et  alla  ouvrir  une  porte  qui  se  trouvait  au  fond. 


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518  MESSffiURS  DE  OSAT 

Dans  une  grande  salle  carrelée,  toutes  fenêtres  ouvertes,  une 
femme  d'une  cinquantdne  d'années  était  penchée  sur  une  table,  je 
fer  à  la  main,  presque  aussi  rouge  que  le  fourneau  qui  brûlait  à  côt6 
d'elle.  En  entendant  marcher,  elle  s'était  redressée,  sans  lâcher  son 
fer,  et  tendait  l'oreille. 

—  Ce  n'est  pourtant  pas  Baptiste.  On  dirait  M.  Ber.. . 

Et  rien  qu'à  cette  pensée  son  honnête  visage  prenait  une  expres- 
sion affectueuse.  Quand  le  jeune  homme  entra,  die  ne  put  retenir 
un  cri  de  joie  : 

—  Ah  1  je  le  pensais  bien  ;  je  l'avais  deviné.  Je  vous  avais  reconnu 
de  loin,  nK)nsieur  Bernard. 

—  Vraiment,  Rosa? 

—  Damel  on  ne  trompe  point  sa  nourrice.  J'ai  le  bruit  de  vos  pas 
dans  les  oreilles  depuis  que  je  vous  ai  appris  à  noarcher.  D'ailleurSt 
je  pensais  à  vous,  et  c'est  pour  vous  que  je  travaillais. 

Bernard  sourit,  habitué  aux  gâteries,  et  jeta  un  regard  sur 
l'ouvrage  de  Rosa, 

—  C'est  une  merveille  I  Personne  n'a  des  chemises  lustrées  comme 
moi. 

—  Cela  se  pourrait  bien.  Soit  dit  sans  offenser  M.  le  comte  et 
même  H.  ie  marquis,  je  me  donne  plus  de  peine  pour  les  vôtres  que 
pour... 

—  Tu  as  bien  tort,  Rosa.. .  Mais  je  ne  t'en  veux  pas.  Viens  m'ai- 
teindre  mes  vêtements.  Je  dois  sortir  ce  soir  ;  je  vais  à  une  fête. 

—  A  une  fête? 

—  Oh  I  une  fête  de  charité. . .  Je  rentrerai  de  bonne  heure. 

Rosa  remit  en  place  le  fer  qu'elle  tenait  à  la  main,  s'assura  que 
le  fourneau  chauffait  bien,  couvrit  d'une  mousseline  le  linge  com- 
mencé et  suivit  Bernard,  qui  montait  l'escalier. 

Rosa  était  entrée  à  l'hôtel  de  Cisay  au  moment  de  la  naissance  de 
Bernard,  comme  nourrice.  C'est  elle  qui  l'avait  élevé,  et,  dans  la 
tristesse  qui  avait  envahi  la  maison  à  cause  de  la  mort  de  la  com- 
tesse, c'étaient  ses  soins  et  ses  chansons  qui  avaient  été  les  pre- 
mières joies  de  l'enfant.  La  brave  créature  s'était  d* autant  plus 
attachée  à  ce  petit  être  qu'elle  le  sentait  sans  mère  et  que,   dans 
cette  demeure  où  il  n'y  avait  point  de  femme,  elle  était  seule  capable 
de  le  bercer,  de  le  caresser,  de  le  dorloter  comme  il  fallait.  Le 
père  et  le  grand-père  n'avaient  pas  tardé  4  lui  donner  leur  con- 
fiance et  à  la  laisser  maîtresse  de  tout  ce  qui  regardait  réducatîoii 
matérielle  de  l'enfant. 

Rosa  était  fière  de  son  nourrisson.  Quand  elle  le  sortait»  déjà. 
beau,  déjà  vigoureux,  vêtu  comme  un  dauphin  et  faisant  retourner 
les  jeunes  femmes,  elle  se  disait  que  Bernard  était  un  peu  son  oeuvre. 


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HESSIEimS  m  OSAT  51» 

puisqu'il  ne  vivait  que  par  elle,  et  elle  se  redressait,  sous  son- 
bonnet  bourguignon.  Quand  il  donnait,  elle  restait  des  heures  à 
le  contempler,  comme  s'il  eût  été  son  fils.  Et  quand  il  criait  parfois 
des  nuits  entières,  en  vrai  tyran,  comme  ses  pareils,  il  ne  venait 
pas  à  l'idée  de  Rosa  de  se  fâcher  contre  hii;  mais  elle  le  plaignait, 
le  calmait,  l'allaitait,  et  lui  chantait  tout  son  répertoire. 

Lorsqu'il  fut  sevré  et  qu'il  commença  de  marcher,  le  comte  pensa 
à  prendre  une  bonne  allemande,  pour  remplacer  la  nourrice.  Mais 
au  premier  mot  qu'en  entendit  Rosa,  elle  jeta  un  cri  ;  puis,  sans  rien 
répondre,  elle  saisit  l'enfant  dans  ses  bras  et  courut  trouver  le 
marquis.  En  la  voyant  arriver  M.  de  Gisay  eut  peur. 

—  Qu'y  a-t-i),  Rosa?  qu'est-ce  que  vous  avea? 

—  Oh  !  monsieur  le  marquis,  sauvez-nous  tous  les  deux,  sauvez 
mon  petit  Bernard  I 

—  Le  sauver  de  quoi,  nourrice?  quel  danger  le  menace?  est-il 
malade? 

—  Malade?.. .  jamais  t  dit-elle  fièrement  Et  d'ailleurs,  si  ce  n'était 
que  cela.  La  maladie,  on  en  revient,  mais  les  Allemandes!... 

—  Quelles  Allemandes? 

—  Les  Allemandes  qui  martyrisent  les  enfants,  qui  ne  les  aiment 
pas,  qui  nous  les  arrachent.  Oh  I  tenez,  monsieur  le  marquis,  vous 
ne  souffrirez  pas  ça,  parce  que  vous  savez  bien  que  Bernard  est  un 
peu  mon  enfant,  qu'il  a  bu  mon  lait,  que  je  me  ferais  tuer  pour  lui, 
et  que  ce  n'est  pas  une  Allemande  qu^il  lui  faut  à  ce  pauvre  innocent 
qui  n'a  pas  de  mèrel 

Le  marquis  commençait  &  comprendre.  Bernard,  tout  effrayé  de 
Tanimation  de  sa  nourrice,  se  pressait  contre  elle  et  lui  caressait 
Je  visage  du  revers  de  son  gros  bras  de  bébé. 

—  Laissez-moi  le  soigner.  Dites  ça  à  M.  le  comte.  Si  riche  qu'on 
soit,  ça  ne  fait  jamais  de  mal  de  garder  des  gens  qui  vous  servent 
pour  autre  chose  que  de  l'argent.  Vous  n'avez  que  lui,  après  tout! 
c'est  le  seul  avenir  de  votre  famille!  S'il  lui  arrivait  malheur  avec 
une  indifférente,  une  étourdie,  une  traîtresse  comme  on  en  voit  tant! 

—  C'est  vrai,  dit  le  naarquis,  seulement  il  faudra  bien  qu'on 
j'instruise. 

—  Sans  doute.  Je  ne  soutiens  pas  le  contraire.  Hais  quand  il 
sera  plus  grand.  Alors  je  me  rendrai  utile  dans  la  maison,  je  cou- 
drai, je  repasserai  et  tout  de  même  je  le  soignerai.  Il  aura  encore 
besoin  de  moi  pendant  longtemps,  soyeis-en  sûr,  monsieur  le  marquis! 

—  Eh  bien,  vous  avez  raison,  ma  brave  femme,  cent  fois,  mille 
fois  raison...  Attendez-moi  là. 

Tout  échauffé  à  son  tour,  le  marquis  s'en  alla  à  la  recherche  de 
son  fils.  Le  comte  ne  se  rendit  pas  sans  peine.  Il  tenait  à  son  alle- 


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520  MESSIEURS  DE  GISAT 

mande,  à  la  mode,  au  bon  genre  de  la  maison.  Il  avait  aussi  pour 
théorie  que  les  enfants  poussent  tout  seuls,  comme  des  champi- 
gnons, et  que  moins  on  les  choyé,  mieux  leur  vaut. 

Mais  il  avait  affaire  à  forte  partie.  Le  grand-père  avait  été  pris 
au  cœur  par  le  dévouement  de  Rosa,  il  savait  Bernard  en  sûreté 
entre  les  bras  de  cette  femme,  et...  à  tort  ou  à  raison,  il  avait 
horreur  des  étrangères. 

—  BabI  disait-il,  je  ne  sais  pas  un  mot  d*allemand,  et  c*est 
grâce  à  cela  que  je  ne  suis  pas  une  bête. 

—  Mais  pourtant,  c'est  utile,  plus  tard;  à  l'armée,  par  exemple... 

—  A  l'armée,  il  n'y  a  besoin  que  de  savoir  se  battre.  Est-ce  que 
le  grand  Condé  avait  appris  le  saxon?  Est-ce  que  Godefroy  de 
Bouillon  parlait  le  turc? 

Bref,  le  marquis  resta  vainqueur,  et  Rosa  garda  Bernard.  Elle  le 
garda  même  si  bien,  passant  des  fonctions  de  nourrice  à  celles  de 
bonne,  des  fonctions  de  bonne  au  service  de  la  lingerie  et  du  ser- 
vice de  la  lingerie  à  une  position  de  confiance  qui  lui  faisait  tenir 
les  clefs  de  la  maison,  qu'elle  devint  avec  Courtois  le  second  pilier 
de  l'hôtel  de  Cisay. 

Ck)mme  de  juste,  ses  préférences  et  ses  attentions  étaient  toujours 
pour  Bernard,  aux  soins  duquel  elle  avait  trouvé  moyen  de  i-ester 
personnellement  attachée.  Au  sortir  du  collège,  il  avait  lui-même 
déclaré  qu'il  ne  voulait  être  servi  que  par  elle  : 

—  C'est  mon  valet  de  chambre.  Je  n'en  veux  pas  d'autre. 

Et  rien  n'était  drôle  comme  de  voir  la  vieille  nourrice,  toujours 
coiffée  de  son  bonnet  bourguignon,  rangeant  la  chambre  de  son 
grand  enfant,  brossant  les  vêtements,  cirant  les  chaussures,  et  lui 
donnant  son  chocolat  au  premier  coup  de  sonnette  le  matin. 

Mais  elle  avait  trouvé  moyen  de  se  rendre  presque  aussi  indis- 
pensable pour  le  marquis.  Courtois  avait  déclaré  qu'il  ne  connais- 
sait pas  d'autre  femme  comprenant  bien  le  service.  Courtois  lui 
confiait  sans  inquiétude  le  linge  de  son  mattre  à  blanchir  et  à 
repasser.  Et  comme  Rosa  était  devenue  veuve,  on  supposait  dans 
la  maison  que,  par  la  suite  des  temps,  il  pourrait  bien  y  avoir  une 
alliance...  Seulement  ils  étaient  tous  deux  si  occupés  de  leur  sei-vice, 
que  c'était  toujours  partie  remise. 

Quant  au  comte,  il  n'avouait  pas,  mais  il  reconnaissait  tacitement 
les  mérites  de  Rosa  et  ne  songeait  plus  à  la  discuter.  Et  comme 
Rosa,  soit  absence  de  rancune,  soit  habileté  inconsciente,  trouvait 
parfois  le  moyen  de  réparer  les  négligences  des  domestiques  du 
comte;  comme,  au  fond  du  cœur,  il  savait  qu'elle  soignait  mieux 
Bernard  que  ne  le  ferait  jamais  une  machine,  même  perfectionnée  ; 
comme  il  lui  avait  une  sorte  de  reconnaissance  : 


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MESSIEURS  DE  OSÂT  521 

—  C'est  possible,  se  dîsait-il  à  lui-même  par  manière  de  réponse, 
mais  c*est  une  exception  qui  confirme  la  règle,  car,  enfin,  on  ne  peut 
pas  toujours  être  servi  par  sa  nourrice. 

Des  trois  de  Cisay,  Bernard  était  le  seul  qui  pratiquât  sa  religion. 
NoD  pas  que  le  marquis  fût  un  impie.  Bien  loin  de  là.  Mais  il  était 
d'un  temps  où  les  hommes  ne  fréquentaient  guère  les  églises  ;  il 
était  trop  léger  pour  aimer  les  entraves  et  surtout  il  ne  pensait 
pas  que  les  choses  sérieuses,  soit  du  ressort  des  alTaires,  soit  d'un 
ordre  plus  élevé,  fussent  faites  pour  lui.  Se  laisser  vivre,  passer 
la  vie  au  jour  le  jour,  en  lui  souriant,  c'était  son  unique  théorie. 
Pourtant,  comme  Dieu,  avec  une  tète  folle,  lui  avait  donné  un  cœur 
d'or,  il  y  avait  au  fond  de  son  cœur  des  élans  spontanés  qui  mon- 
taient parfois  très  haut.  11  était  de  ceux  qui  sentent  avant  de  com- 
prendre et  qui  agissent  avant  de  raisonner.  Que  n'eût-il  pas  fait 
pour  Bernard  I  le  jour  de  la  première  communion  de  son  petit-fils, 
dans  la  chapelle  des  Jésuites,  personne  n'avait  pleuré  comme  lui. 
Hais  de  prières,  de  maigre,  de  confession  ou  autres  observances,  il 
n'en  ^ait  pas  parler  : 

—Bah  !  répondait-il  avec  une  légèreté  déplorable,  quand  on  y  faisait 
allusion,  est-ce  que  le  bon  Dieu  ne  me  trouve  pas  bien  comme  cela? 
Je  n'ai  jamais  fait  de  peine  à  personne  ;  j'ai  beaucoup  de  mon  argent 
dans  la  poche  des  autres  et  je  n'ai  pas  un  sou  qui  me  gêne;  j'ai 
adoré  ma  femme  ;  j'ai  été  fidèle  à  mon  roi.  Je  mourrai  dans  la  peau 
d'un  honnête  homme,  et  d'ailleurs  si  le  bon  Dieu  n'est  pas  encore 
satisfit,  je  lui  parlerai  de  mon  petit-fils,  qui  est  de  toutes  les 
œuvres  ! 

Chez  le  comte,  c'était  différent.  11  allait  à  la  messe  le  dimanche, 
n  s'y  tenait  debout,  sans  livre,  ne  s'agenouillant  jamais,  même  à 
l'élévation.  Mais  il  ne  pouvait  souffrir  qu'on  parlât  de  Dieu.  Tout  ce 
qui  touche  à  la  religion,  de  près  ou  de  loin,  était  écarté.  Quand 
Bernard  était  au  collège,  il  ne  le  voyait  que  les  jours  de  sortie, 
n'aimant  pas  à  entrer  dans  une  maison  religieuse.  Il  blâmait  beau- 
coup son  fils  de  s'occuper  des  pauvres  et  des  œuvres  sociales  : 

—  Je  voudrais  bien  voir  à  quoi  vous  aboutirez.  Laissez  donc,  c'est 
du  temps  perdu! 

Le  comte  était  un  sceptique;  on  pouvait  se  demander  à  quoi  il 
croyait  et  même  s'il  croyait  à  quelque  chose.  Rien  ne  le  touchait. 
La  seule  convenance  semblait  diriger  ses  actions.  Dans  les  jours 
d'orage,  quand  le  marquis  était  fâché,  il  disait  de  son  fils  : 

—  Ce  n'est  qu'une  forme  ! 

C'était  dur  peut-être,  exagéré  sans  doute,  et  la  faute  en  remon- 
tait à  celui  qui  formulait  l'arrêt. 
Le  comte  avait  été  élevé  sans  aucune  doctrine.  Sa  mère  seule. 


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522  naSBURS  fit  GBIT 

pendant  qu'elle  maît,  loi  avût  parfois  joint  les  mains,  llais^  depuis^ 
soit  au  collège,  soit  parmi  ses  amis,  il  n'avait  rien  rencontre  qui 
fût  croyant.  Tout  lui  semblait  gâté.  11  avsât  ce  don  terrible  de 
découvrir  le  vice  pai-tout,  de  rechercher  et  de  trouver  souvent  le 
motif  honteux,  la  faute  caicbée,  la  pensée  ég<âste« 
-«  Les  hommes  sont  mauvûs,  dissdt-il  sans  cessée. 

—  Eh  bien,  répondait  le  marquis,  moi  je  tâche  de  leur  &dre 
croire  qu'ils  sont  bons. 

—  Ils  le  sont  1  ils  le  sont»  grand-père  I  s'écriait  Bernard. 
Et  le  marquis,  se  tournant  vers  son  fils  : 

—  Tiens,  Rodolphe,  avoue  que  c'est  vrai...  au  moins  pour  uni 
C'était  presque  un  rôle  ingrat  qu'avait  à  soutenir  Bernard  entre 

l'esprit  railleur  du  marquis  et  l'expérience  froide  du  comte.  Mais 
le  jeune  homme  ne  s'en  embarrassait  guère*  Fenxie  dass  ses 
croyances,  adorant  son  grand-père,  respectueux  de  son  père,  se 
faisant  peu  à  peu  une  place  à  part  dans  la  maison  et  conquérant 
par  sa  sagesse  précoce  autant  que  par  sa  joyeuse  ardeur  l'estime 
des  uns  et  l'envie  des  autres,  il  allait  devant  lui  sans  s'occuper  des 
embarras  du  chemin. 

—  Vous  êtes  d'une  autre  génération,  mon  cher  enfant,  lai  avaient 
dit  les  Pères,  vous  avez  d'autres  devoirs,  et  comme  vcnis  avez  reçu 
plus  de  lumières,  il  faudra  donner  davantage. 

Donner  I  c'était  le  grand  bonheur  de  Bernard.  Il  suffisait  de  ce 
mot  pour  lui  ouvrir  le  cœur.  Non  pas  qu'il  portât  de  suite  la  main 
à  sa  bourse,  comme  eût  fait  le  bon  marquis.  On  lui  avait  appris  ce 
qu'il  fallait  donner  avant  tout,  ce  dont  le  pays  et  l'Église  avaient 
besoin,  c'est-à-dire  son  temps,  son  intelligence  et  toutes  les  forces 
vives  de  son  dévouement  et  de  sa  vertu. 

Il  s'était  créé  un  milieu  différent  de  celui  de  sa  famille,  cher- 
chant à  s'entourer  des  jeunes  gens  qui  avaient  ses  idées  et  qui 
entendaient  dirigei*  leur  vie  de  la  même  manière.  Volontiers,  quand 
il  s'était  assuré  de  ces  pointa  fondamentaux,  il  passait  sur  des  dis- 
semblances d'éducation  ou  de  caractère,  ce  qui  ne  plaisait  pas  au 
comte  et  étonnait  fort  le  marquis  :  ses  mei)leurea  amitiés  étaient 
en  dehors  de  ses  relations  de  famille. 

...  Quand  il  fut  habillé,  Bernard  dîna  à  la  hâte  d'un  menu 
simple  préparé  par  Rosa,  et,  jetant  un  pardessus  sur  son  bras» 
alluma  un  cigare  et  sortit  de  l'hôtel. 

11  se  dirige'iit  vers  un  petit  appartement  situé  près  du  Luxem^ 
bourg,  où  demeurait  son  ami  de  Frumand. 

Henri  de  Frumand  était  un  original.  Il  avait  deux  ans  de  plus 
que  Bernard,  avec  lequel  il  s'était  lié  chez  les  Jésuites.  Nature  fou- 
gueuse, emportée,  courant  toujours  k  l'extrémité  des  choses,  tra- 


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laSSEBDRS  DE  CffiAT  523 

railleur  forcené,  taillé  en  Hercnle,  aussi  solide  du  cerveau  que  des 
jambes  et  résHStant  aussi  Men  au  travail  qu'à  bt  course,  il  ne  con- 
naissait aucun  ménagement,  ni  pour  lui  ni  pour  les  autres.'  Ses 
idées  étaient  tout  d'une  pièce  comme  sa  personne,  et  quand  il  les 
avait  enfourchées,  il  ne  les  lâchait  jamais.  Plus  mûr  que  son  âge, 
il  avût  sa  manière  de  voir,  très  personnelle,  sur  tout  ce  qu'il  avait 
étudié.  Ses  aversions  étaient  à  la  hauteur  de  ses  tendresses.  Elles 
portairat  sur  les  objets  plutôt  que  sur  les  hommes,  quoi  qu'il  ne 
fût  pas  accommodant  quand  il  se  croyait  en  droit  d'en  vouloir  à 
quelqu'un.  Mais  elles  étaient  toujours  liées  à  la  cause  chrétienne 
qu'il  servait  vaillamment,  avec  toute  la  fougue  de  ses  con- 
victions. 

Son  aspect  révélait  son  caractère.  Il  était  grand,  d'une  assez  belle 
figure,  mais  taillée  à  coups  de  serpe,  sans  moelleux  et  déjà  creusée 
par  liiabitude  de  sentiments  extrêmes  qui  lui  bouleversaient  les 
traits.  Son  front  trop  haut  le  paraissait  encore  davantage  par  la 
tnanie  qu'il  avait  de  se  rejeter  les  cheveux  en  arrière  et  de  les  porter 
un  peu  Icmgs.  Ses  yeux  noirs,  avec  un  fond  de  velours,  étaient 
superbes  au  repos,  mais  perdaient  beaucoup  quand  il  les  roulsdt 
dans  la  chaleur  de  la  discussion.  Ses  narines,  trop  souvent  dilatées, 
avaient  grossi.  Sa  bouche,  une  large  bouche  d'orateur,  ombragée 
d'une  moustache  noire,  était  peut -être  ce  qu'il  avait  le  moins 
désorganisé.  Elle  était  expressive,  tantôt  mince  et  tendue'quand  il 
lançait  un  sarcasme,  tantôt  puissante  quand  il  affirmait  et]  quelque- 
fois très  fine  lorsqu'il  consentait  à  s'adoucir  jusqu'à  la  gûeté.  Rien 
de  meilleur  et  même  de  plus  doux  que  son  sourire.  Sourire  de  lion, 
peut-être,  qui  ne  perd  pas  la  conscience  de  sa  force,  mais  en  tout 
<a8,  sourire  pénétrant,  persuasif,  sourire  captivant. 

De  Frumand,  lancé  à  pleines  voiles  dans  les  œuvres  catholiques, 
aimait  tendrement  Bernard  de  Cisay.  Il  l'entraînait,  étant  à  la  fois 
beaucoup  plus  puissant  et  beaucoup  plus  frusti-e  que  lui.  Ce  qui 
arrête  les  hommes  ordinaires,  crainte  du  ridicule,  crainte  d'aller 
trop  loin,  crainte  de  se  mettre  en  avant,  n'était]  pour  lui  qu'un 
tremplin.  Le  paradoxe  l'attirait,  et  s'il  n'y  cédait]  pas  toujours, 
c'était  par  effort.  Ce  qu'il  détestait,  c'était  l'homme  inutile,  le  bour- 
geois enrichi,  le  propriétaire  qui  ne  s'occupe  de  rien.  Celuî-lâ, 
qu'il  fût  grand  seigneur  ou  boutiquier  en  retraite,  pouvait  être  sûr 
d'encourir  le  mépris  de  Frumand. 

—  Ce  sont  eux  qui  nous  perdent,  et  si  la  France  agonise,  c'est 
parce  qu'ils  ne  veulent  pas  l'aider  à  se  relever,  les  lâches,  en  lui 
tendant  seulement  le  bout  de  leur  doigt. 

Parmi  les  gens  inutiles,  l'étranger  qui  vient  manger  ses  millions 
en  France  avait  surtout  le  don  de  Texaspérer, 


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524  MESSIEURS  DE  CISAY 

—  Mais  tu  t'égares,  lui  disait-on.  Ne  vois-tu  pas  que  c'est  uq 
bienfait  pour  le  pays  quand  ils  nous  apportent  leur  argent? 

—  Erreur!  hurlait  Frumand,  fatale  erreur!  Pour  quelques  billets 
de  banque  qui  font  gagner  les  industries  de  luxe,  industries  qui 
m'intéressent  d'ailleurs  fort  peu,  tous  ces  ventrus  nous  apportent 
des  vices  innombrables  ;  ils  implantent  chez  nous  Tamour  eUréné  du 
dieu  dollar,  et  jusque  dans  notre  sang,  à  l'aide  de  leurs  héritières, 
ils  viennent  infuser  leurs  funestes  microbes.  Sus  à  ces  pirates!  sus 
aux  Juifs!  sus  àrAméricain!  sus  à  tout  ce  qui  veut  ronger  la  vieille 
fleur  de  lys  française  ! 

Bernard  était  quelquefois  un  peu  ébouriffé  des  exagérations  de 
Frumand.  Mais,  plus  souvent  aussi,  il  se  sentait  fortifié  et  comme 
soulevé  par  cette  nature  si  fortement  trempée. 

Il  est  vrai  que  ce  frondeur  avait  avec  ses  amis  une  tendresse  de 
cœur,  un  abandon  intime  qui  lui  assurait  leur  attachement.  Quand 
il  arrivait  à  eux  les  deux  mains  tendues,  la  figure  rayonnante^ 
toujours  une  nouvelle  intéressante  aux  lèvres,  un  sujet  brûlant  à 
jeter  sur  le  tapis,  on  sentait  qu'il  se  donnait  tout  entier  et  on  ne 
pouvait  manquer  de  répondre  à  une  telle  affection.  El  lui,  atleotif 
comme  une  mère,  vous  creusait  de  son  œil  interrogateur  pour  voir 
si  vous  n'aviez  rien  à  lui  confier,  douleur  physique,  douleur  morale, 
pour  voir  si  celui  qu'il  aimait  n'avait  rien  perdu,  depuis  la  dernière 
entrevue,  au  contact  morbide  de  la  vie. 

Un  jour,  il  avsdt  deviné  un  chagrin  chez  un  de  ses  camarades 
d'enfance.  Il  essaya  sans  succès  d'en  obtenir  l'aveu.  Il  fut  repoussé 
et  pourtant  l'autre  ne  guérissait  pas.  Alors  il  s'attacha  à  lui, 
pendant  des  semaines,  pendant  des  mois.  Il  n'épargna  ni  son  temps, 
ni  les  ressources  de  son  esprit.  Il  devint  patient,  lui,  Frumand! 
L'autre  en  était  parfois  harcelé.  Mais  il  réussit,  à  la  fin.  Et  un  soir 
que  son  ami  aurait  sans  doute  succombé  à  sa  souffrance  et  à  ses 
luttes,  il  se  trouva  près  de  lui,  et  il  le  sauva.  Le  cœur  fermé  éclata, 
et  Frumand  le  pansa  avec  des  trésors  de  délicatesse. 

D* ailleurs,  il  suffisait  de  le  voir  avec  les  enfants  pour  deviner 
tout  à  fait  ce  qu'il  renfermait  en  lui  d'étonnantes  tendresses.  Quand 
il  eu  rencontrait  chez  les  pauvres,  chez  des  parents  à  lui,  il  laissait 
tout  pour  courir  à  eux.  Il  ne  fallait  pas  alors  lui  parler  politique  ni 
science.  Il  était  entièrement  captivé  par  les  petits  êtres  avec  lesquels 
il  jouait,  et  son  rire  retentissant,  ses  gestes  de  fauve  adouci,  sa 
grosse  bonté  s'inclinaient  avec  délices  et  s'épanouissaient  réellement 
à  leurs  jeux. 

—  Ah!  Frumand!  quel  père  de  famille  tu  feras! 

—  Je  ne  sais,  répondait-il,  subitement  grave.  Ce  n'est  pas  facile. 
Mais,  en  tout  cas,  je  les  aimerai  bien  I 


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MESSliUAS  D8  CISÂT  525 

Il  De  se  piquait  point  de  belles  manières,  quoiqu'il  appartînt  à 
une  bonne  famille,  ni  de  bel  esprit,  quoique  ses  mots  fussent  ^ 
remporte-pièce,  ni  de  fortune,  bien  qu'il  eût  de  par  ses  parents  une 
jolie  aisance.  Son  horreur  du  moule  lui  faisait  repousser  d'Instinct 
ces  différents  dons,  si  enviés  des  autres,  et  volontiers  il  fût  tombé 
dans  le  genre  commun,  laissant  croire  qu'il  avait  le  gousset  vide. 
Surtout,  il  ne  voulait  pas  ressembler  à  tout  le  monde,  et  lui,  qui 
prétendait  si  bien  ne  pas  poser,  payait  par  là  son  tribut  à  la  com- 
mune faiblesse,  en  cherchant  à  ne  ressembler  à  personne.  C'était  sa 
petite  ou  sa  grosse  vanité;  c'était  son  luie. 

Quand  Bernard  de  Gisay,  après  avoir  monté  à  la  hâte  les  quatre 
étages,  sonna  à  la  porte,  Frumand  lui-même  vint  lui  ouvrir. 

—  Ah!  c'est  toi,  Bernard,  tu  arrives  bien!  j'étais  en  train  de 
prêcher!  Je  voudrais  donner  un  peu  de  toupet  à  ce  brave  Mélinot, 
qui  est  bien  la  meilleure  pâte  d'homme  qui  soit  au  monde,  mais  qui 
a  peur  de  tout,  comme  tu  vas  voir.  Imagine-toi  qu'il  n'ose  pas 
demander  à  son  patron  un  congé  de  quatre  jours  pour  aller  faire 
une  retraite  chez  les  Pères. 

—  Ha  toi,  dit  Mélinot,  un  jeune  homme  blond,  presque  imberbe, 
avec  une  figure  douce  et  timide,  ce  n'est  point  l'usage  à  l'étude  de 
s'absenter  pour  des  causes  semblables,  et  je  crains  bien  que  M""  Ri- 
cord  ne  comprenne  pas... 

—  Mais,  interrompit  Bernard,  avez-vous  besoin  de  lui  avouer  la 
cause.  Demandez  un  congé,  tout  simplement,  sans  dire  pourquoi... 

—  Ah  voilà!  s'écria  de  Frumand,  je  t'y  attendais I  toi  aussi  tu  es 
pour  le  biais,  pour  les  demi-mesures.  Mais  vous  ne  voyez  donc  pas 
qu'on  n'avance  à  rien  avec  votre  manière  d'agir.  Je  suppose,  au 
contraire,  que  Mélinot  fasse  sa  demande  bravement,  en  disant  pour- 
quoi, crois- tu  que  M**  Ricord  le  refusera  davantage?  crois-tu  que 
Texemple  ne  sera  pas  excellent?  oui,  excellent,  même  pour  le  patron 
qui  y  repensera  dans  ses  mauvais  jours...  Et  quand  même  Mélinot 
essuierait  d'abord  une  rebuffade!  est-ce  qu'on  devient  soldat  quand 
on  évite  d'aller  au  feu?... 

—  Mon  bon  ami,  dit  Bernard  voyant  qu'il  s'enflammait  et  qu'il 
n'allait  pas  se  taire  de  sitôt,  il  pourrait  bien  se  faire  que  tu  eusses 
raison... 

—  Mais  certainement  que  j'ai  raison,  et  cent  fois,  et  mille  fois!... 

—  Seulement,  continua  Bernard  en  lui  coupant  de  nouveau  la 
parole,  je  ne  suis  entré  chez  toi  qu'en  passant,  pour  t'emmener, 
et  il  faut  que  nous  partions  tout  de  suite  si  nous  voulons  arriver 
à  l'heure. 

—  M'emmener,  où? 

—  A  la  kermesse,  parbleu  ! 

10  NOVEMBRE  1887.  34 


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526  MESSIEURS  DE  CISAY 

—  A  la  kermesse  de  M"*  Falstonl  jamais  de  la  vie!  Me  voîs-tu 
Mettant  les  pieds  chez  une  Américaine,  chez  une  richissime  Amé- 
ricaine? 

—  Il  ne  s'agît  pas  de  cela.  M"*  Fulston  n'est  pas  en  jeu  là-dedans  : 
c'est  le  but,  c'est  la  bonne  œuvre  qu'il  faut  voir. 

—  Oh  !  moi  I  je  ne  suis  pas  pour  les  œuvres  d'argent. 

—  On  voit  bien  que  tu  n'es  pas  trésorier  des  comités!... 
Allons,  Frumand,  un  bon  mouvement,  viens  avec  moi  ce  soir; 
nous  emmènerons  Mélinot.  Tu  verras  que  la  charité  est  ingénieuse 
et  sait  prendre  toutes  les  formes. 

—  Bah!  la  charité  qui  s'amuse... 

—  C'est  un  moyen  d'atteindre  toutes  les  bourses. 

—  Écoute,  Bernard,  nous  allons  faire  une  convention. 

—  Sera-t-elle  longue? 

—  D'abord,  si  je  t'accompagne,  il  est  entendu  que  ce  ne  sera 
pcHnt  par  charité. 

Bernard  sourit  : 

—  Au  contraire. 

—  Je  ne  plaisante  pas.  Ce  sera  pour  toi  d'abord,  et  pour  observer 
ensuite. 

—  Eh  bien,  tu  observeras,  c'est  convenu...  Prends  ton  chapeau. 

—  Attends,  attends,  je  n'ai  pas  fini.  Si  je  consens  à  aller  me 
faire  dévaliser  là-bas,  en  revanche  tu  m'accompagneras  après  à  la 
salle  Fauveau. 

—  Salle  Fauveau  I  Qu'est-ce  que  c'est  que  ça  ? 

—  C'est  le  peuple,  mon  cher. 

—  Le  bon? 

Frumand  eut  un  petit  mouvement  d'épaules. 

—  Hum!...  je  n'en  répondrais  pas. 

—  Eh  bien,  alors. 

—  Ah!  voilà!  Promets-moi  de  venir.  Je  t'expliquerai  plus  tard... 

—  Oh  !  après  tout,  je  le  veux  bien,  dit  Bernard,  à  condition  que 
tu  te  presses  un  peu  et  que  nous  partions  sans  plus  de  retard  à  la 
kermesse. 

Frumand  se  retourna  et  lança  un  long  regard  sur  son  ami  : 

—  Tu  es  bien  pressé,  mon  vieux. 

Puis  il  se  donna  un  coup  de  brosse,  et  tous  les  trcns  partirent 
pour  l'avenue  des  Champs-Elysées. 

Jacques  Bket. 

La  suite  prochainement. 


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NOS  ÉCOLES  MILITAIRES 


SAINT-CYR 


TROISIEME  PARTIE  * 

Le  recrutement  actael  des  olBciers  en  France.  —  Le  recrutement  en  Allemagne  et 
la  oommonaotô  d*orfgine.  —  Écoles  de  sons-offlciers.  —  Saint-Maixent.  —  Les 
reproches  adressés  à  Saint-C5T.  —  La  tradition  aristocratique  dans  l'armée.  — 
Conclusion. 

I 

On  a  vn  dans  les  pages  précédentes  ce  qu'avaient  été  jadis  nos 
Écoles  militaires,  ce  que  demeure  aujourd'hui  Saint-Cyr,  et  pour 
peu  qu'on  ait  suivi  avec  quelque  attention  l'évolution  lente,  mais 
progressive,  effectuée  depuis  un  siècle  par  notre  première  École 
spéciale,  on  est  obligé  d'avouer  qu'elle  a  atteint  aujourd'hui  non 
la  perfection,  mais  tout  au  moins  un  niveau  auquel  elle  ne  s'était 
jamais  élevée. 

Ce  ne  fut  donc  pas  sans  étonnemcnt  que  Ton  vit,  Tannée  der- 
nière, un  ministre  de  la  guerre  plus  soucieux  de  réformes  bruyantes 
que  de  réformes  sensées,  vouloir  apporter  dans  le  régime  de  Saint- 
Cyr,  une  modification  organique  qui  n'allait  à  rien  moins  qu'à  sup- 
primer cet  établissement  d'instruction,  car  c'était  bien  le  sup- 
primer que  le  constituer  sur  les  bases  nouvelles  qu'on  entendait 
lui  donner. 

Dans  la  compilation  indigeste  qui  fut  présentée  aux  Chambres 
le  25  mai  1886,  sous  le  nom  de  projet  de  loi  organique  militaire, 
on  rencontrait,  au  titre  iv  (2®  section,  recrutement  des  officiers), 
la  singulière  élucubratîon  qu'on  va  lire. 

«  Article  239.  —  Nul  ne  peut  être  nommé  sous-lieutenant  s'il 
n'a  suivi  avec  succès,  comme  aspirant-officier,  les  cours  d'une 
École  normale  militaire,  et  si,  à  la  suite  d'un  stage  dans  un  corps 
de  troupe,  il  n'a  été  admis,  dans  la  forme  indiquée  à  l'art.  242  ci- 
après,  à  servir  comme  officier. 

*  Voy.  le  Correspondant  des  25  septembre,  10  et  25  octobre  1887, 


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528  NOS  ÉCOLES  MIUTAmES 

«  Art.  240.  —  L'admission  aux  Écoles  norcualcs  militaires  a  lien 
par  voie  de  concours. 

<c  Peuvent,  prendre  part  au  concours  : 

«  '!•  Les  sous-ofliciers  de  toutes  armes  âgés  de  moins  de  trente 
ans. 

«  2*  Les  caporaux  ou  brigadiers  et  les  soldats  de  toutes  armes 
portés  sur  les  listes  d'aptitude  mentionnés  à  l'art.  238  *,  et  âgés 
de  moins  de  vingt-cinq  ans. 

«  Les  uns  et  les  autres  doivent  compter  au  moins  un  an  de  ser- 
vice effectif. 

«  Les  conditions  du  concours  sont  déterminées  par  un  règle- 
ment d'administration  publique.  Le  nombre  des  aspirants-officiers 
à  admettre  est  fixé  chaque  année  par  le  ministre  de  la  guerre. 

«  Art.  241.  —  Les  cours  des  Écoles  normales  militaires  ont  une 
durée  d'une  année  et  se  terminent  par  des  examens  de  sortie  passés 
devant  une  commission  unique  pour  toutes  les  Écoles. 

«  Les  aspirants-officiers  qui  ont  satisfait  â  ces  examens»  prennent 
rang  entre  eux  dans  l'ordre  de  classement  et  sont  nommes,  par  le 
ministre  de  la  guerre,  sous-lieutenants  â  titre  provisoire.  Ils  sont 
pourvus  des  emplois  de  sous-lieutenant  vacants  dans  les  corps 
de  troupe  de  leur  arme. 

«  Ceux  qui  ne  satisfont  pas  aux  examens  de  sortie  et  ceux  qui 
sont  renvoyés  de  l'École  pour  inconduîte,  sont  réincorporés  dans 
un  corps  de  troupe  pour  terminer  le  temps  de  service  qui  leur 
reste  â  faire. 

«  Nul  ne  peut  être  maintenu  à  l'École  pour  une  deuxième  année, 
que  dans  le  cas  de  maladie,  et  sous  la  condition  de  contracter, 
s'il  y  a  lieu,  un  engagement  spécial  d'une  année  ne  donnant  droit 
à  aucun  avantage  pécuniaire. 

«  Art.  242.  —  Après  six  mois  de  présence  au  corps,  les  sous- 
lieutenants  à  titre  provisoire  sont  confirmés  dans  leur  grade  s'ils 
sont  l'objet  d'un  avis  favorable  de  la  part  d'une  commission  com- 
posée des  lieutenants  en  premier,  des  capitîdnes  et  des  officiers 
supérieurs  du  corps. 

«  Ceux  qui  n'ont  pu  obtenir  l'avis  favorable  de  cette  commîssioii, 
sont  envoyés  comme  adjudants,  dans  un  autre  corps  de  leur  anne, 
pour  terminer  le  temps  de  service  qui  leur  reste  à  faire. 

«  Art.  243.  —  La  confirmation  du  grade  de  sous-lieutenant  con- 
fère  l'état  d'officier.  Elle  est  prononcée  par  le  président  de   1» 

^  Art.  238.  —  L'avancement  au  grade  de  caporal  ou  brigadier,  et  aux  em* 
plois  du  grade  de  sous-officier,  a  lieu  au  choix  sur  une  liste  d'aptitude  dressée 
dans  chaque  corps  de  troupe  après  que  les  candidats  auront  subi  des  épreaves 
déterminées  par  un  règlement  du  ministre  de  la  guerre. 


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NOS  ÉCOLES  MILITAIRES  529 

république  et  notifiée  par  brevet.  Le  rang  d'ancienneté  remonte 
à  la  date  de  la  nomination  à  titre  provisoire.  » 

En  somme  nul  ne  pourrait  entrer  à  l'École  qu'après  avoir  passé 
un  an  au  régiment. 
Oq  ne  resterait  qu'un  an  à  l'École. 

On  ne  serait  confirmé  dans  son  grade  de  sous-lieutenant  qu'après 
un  nouveau  séjour  de  six  mois  dans  un  corps  de  troupe. 

C'est  tout  simplement  odieux  et  absurde,  et  avant  de  démontrer 
la  vérité  de  l'appréciation  que  nous  inscrivons  ici,  il  convient 
d'examiner  à  quel  mobile  a  obéi  l'apprenti  législateur  auteur  du 
projet  que  nous  examinons,  quelle  lacune  il  a  prétendu  combler. 

Le  recrutement  des  oflSciers  a  lieu,  en  France,  de  deux  manières 
différentes.  L'armée  a  empninté  jusqu'ici  ses  sous-lieutenants  à 
deux  catégories  de  personnes  nettement  séparées  :  V  aux  sous- 
ofBciers  provenant  du  rang,  2*  aux  jeunes  gens  provenant  des 
Écoles  militaires. 
C'est  ce  que  l'on  appelle  la  différence  d'origine. 
Pendant  longtemps  il  avait  été  admis  que  cette  différence  d'ori- 
gine était  une  chose  sinon  très  bonne  tout  au  moins  admissible, 
dont  l'armée  n'avait  qu'à  se  féliciter.  La  première  catégorie  —  les 
sous^ffiders  —  fournissait  d'excellents  serviteurs,  généralement 
sans  autre  ambition  que  celle  d'arriver  à  la  double  épaulette  de 
capitadne,  des  hommes  dont  la  majeure  partie  n'avait  qu'une  ins- 
truction médiocre,  mais  qui  suppléaient  à  ce  manque  de  connais- 
sances générales  par  une  possession  plus  intime  des  détails  du 
métier.  Arrivant  la  plupart  du  temps  au  grade  de  sous-lieutenant 
à  un  âge  relativement  avancé,  ils  apportaient  dans  leurs  fonctions 
une  gravité,  un  sérieux  qu'on  n'eût  pu  exiger  de  tout  jeunes  gens. 
Ils  étaient  entourés,  écoutés  et  considérés.  Paf  cela  même  qu'ils 
savaient  se  tenir  à  leur  place,  on  aimait  à  les  mettre  en  vue  quand 
une  occasion  se  présentait.  Ils  formaient  un  noyau  solide,  un  lien 
naturel  entre  les  hommes  de  troupe  et  l'officier. 

Ayant  porté  le  sac,  ils  connaissaient  bien  le  soldat  :  ils  appor- 
taient dans  leur  situation  nouvelle  les  défauts,  mais  aussi  les  qualités 
de  leur  origine.  Souvent  un  peu  durs  pour  leurs  subordonnés, 
comme  des  hommes  élevés  tout  d'un  coup  à  une  situation  privilégiée, 
ils  arrivstient  d'ordinaire  à  tempérer  cette  rudesse  par  le  contact 
arec  leurs  nouveaux  camarades.  Ils  étaient  tout  formés  pour  cer- 
t^es  fonctions  indispensables  dans  un  régiment.  Ils  savaient 
prendre  peu  à  peu  d'eux-mêmes  cette  bonne  opinion  qui  n'est  pas  de 
la  fatuité  quand  elle  provient  d'une  appréciation  raisonnable  et  juste 
de  ses  propres  facultés.  Mesurant  la  distance  qui  sépare  le  soldat 
de  l'officier,  ils  se  disaient  qu'ils  n'étaient  pas  les  premiers  venus 


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530  NOS  ÉCOLES  MILHAIRES 

pour  avoir  franchi  cet  intervalle,  et  ce  raisonnement  les  confirmait 
dans  la  nécessité  de  deaieurer  dignes  de  leur  situation  nouvelle,  de 
faire  honneur  au  corps  d'officiers  auquel  ils  appartenaient,  à  leur 
épaulette,  au  drapeau. 

Tels  étaient  les  officiers  sortant  du  rang  tels  qu'ils  entraieDt 
dans  l'armée  il  y  a  une  dizaine  d'années  encore. 

Les  Saint-Cyriens  étaient  très  dlflërents.  Sortant  généralemeot 
d'une  classe  sociale  plus  élevée  que  les  précédents,  avec  une  édu- 
cation plus  soignée,  ayant  été  plus  ou  moins  bercés  dans  les  tradi- 
tions de  la  famille,  instruits,  jeunes,  brillants,  ils  arrivaient  au 
régiment  dans  de  tout  autres  conditions.  Chez  eux,  le  désir  d'ap- 
prendre, l'entrain,  la  jeunesse,  les  illusions,  étaient  tout  d'abord  ce 
qui  frappait.  Ils  paraissaient  au  premier  aspect  inexpérimentés,  mais, 
on  s'apercevait  bientôt  que  leur  inexpérience  portait  la  plupart  du 
temps  sur  des  détails  véritablement  sans  importance.  Dans  leur 
première  revue  de  linge  et  chaussure  ils  ignoraient  comment  on 
dissimule  un  paquet  de  linge  sale,  une  paire  de  hottes  <hi  une 
valise  sous  un  lit,  et  les  soldats  ne  manquaient  pas  de  profiter  de 
leur  naïveté  en  cette  matière  pour  laisser  leur  fusil  se  couvrh'  de 
quelques  taches  de  rouille.  Ils  demeuraient  perplexes  qizand  il  leur 
fallait  se  rappeler  combien  d'aiguilles  doit  contenir  la  trousse  et  si 
Tbomme  doit  posséder  un  bonnet  de  coton  ou  deux.  Cependant 
quelques  jours  les  mettaient  au  courant  de  ces  ruses  de  troupiers, 
généralement  anodines.  Ils  étaient  la  plupart  du  temps  plus  aimés 
du  soldat,  qu'ils  traitaient  avec  plus  de  dignité,  sans  morgue,  mais 
sans  faiblesse,  comme  des  gens  ayant  toujours  vécu  dans  un  milieu 
plus  élevé  et  n'ayaut  pas  besoin  de  punir  pour  montrer  qu'ils  sont  vos 
supérieurs.  L'homme  de  troupe  restait  à  sa  place,  il  ^>préctait  cette 
éducation,  cette  façon  toujours  moins  rude  de  s'exprimer  et  d'ètreqoi 
rendait  le  Saint-Cyrien  un  officier  à  part  ;  il  savait  que  sous  cette  inxe- 
périence  partielle  se  cachait  une  instruction  solide,  une  éducation 
soignée,  un  ensemble  de  qualités  qui  lui  donnaient  confiance  et  lui 
rendaient  l'obéissance  plus  facile.  Il  se  courbait  plus  volontiers  devant 
un  être  qu'il  comprenait  plus  élevé  dans  la  hiérarchie  sodale. 

Les  Saint-Cyriens  constituaient  les  officiers  d'avenir;  ils  formaient 
une  pépinière  choisie.  Us  entraient  dans  l'armée  assez  jeunes  pour 
demeurer  verts  encore  quand  un  commandement  important  vien- 
drait les  charger  d'une  haute  responsabilité,  et  comme  de  fortes 
études  préparatoires  leur  avaient  donné  cette  base  scientiiique  sans 
laquelle  la  science  de  la  guerre  est  improductive,  il  s'ai  rencontrait 
toujours  un  certain  nombre  en  situation  de  creuser  avec  fruit  les 
grands  problèmes  de  cet  art  militaire  si  complexe,  si  vaste,  si  fer- 
tile en  combinaisons  de  tout  genre. 


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KOS  ÉCOLES  MiUTÂIEES  531 

Les  Saint-Cyriens  vivaient  toujours  en  excellents  termes  avec 
lears  camarades  sortant  des  rangs.  Par  cela  même  qu'une  barrière 
plus  traDchée  séparait  les  uns  et  les  autres  dans  leur  origine,  les 
uns  et  les  anti^s  aussi  aimaient  à  se  rapprocher  dans  lexistence 
de  cette  grande  famille  qui  s'appelle  un  régimeiàt.  Et  cette  différence 
d*mgine  n'admettait  pas  l'idée  d'une  supériorité  pour  l'une  ou 
pour  l'autre  catégorie.  Tous  savaient  qu'ils  avaient  leur  mérite, 
lûérites  divers,  mérites  spéciaux,  mais  dont  l'eosanble  formait  un 
total  qui  se  compensait.  Les  différences  sociales  de  la  vie  civile 
n'existaient,  pas  :  les  uns  et  les  autres  portaient  l'épaulette,  tous 
avaient  le  même  drapeau,  cela  suffisait  pour  les  grouper  en  un 
fiûscean  compact.  La  camaraderie,  Tesprit  militaire,  cette  familia- 
rité spéciale  que  créent  dans  l'armée  le  sentiment  du  devoir  et 
l'abn^adon  de  tous  les  instants,  aodenaient  des  rapprochements 
empressés.  Au  lendemain  de  leur  arrivée  au  corps  on  voyait  des 
sons-lieutenants  imberbes  tatoyer  des  lieutenants  à  moustaches 
grises,  et  les  uns  et  les  autres  rencontraient  dans  cette  fraternité 
des  oompensatiofis  égales.  L'atné  mettait  au  service  de  son  cadet 
son  expérience  et  sa  connaissance  du  métier,  le  jeune  officier  don- 
nait un  coup  de  main  à  son  ancien  quand  il  fallait  rédiger 
quelque  question  trop  ardue  de  tactique,  et  tout  doucement,  sans 
à-coup,  m  formait  cette  confraternité  militaire  qui  s'appelle  l'esprit 
de  corps. 

II 

Les  choses  en  étaient  au  point  que  nous  venons  de  dire  quand 
ofl  s'imagina  un  beau  jour,  au  contraire  de  ce  qui  avait  été  admis 
jusqu'ici,  qoe  la  différence  d'origine  était  une  chose  pleine  d'in- 
convénients et  que  le  but  de  tout  législateur  militaire  intelligent 
était  de  tendre  impérieusement  vers  ce  que  l'on  appela  la  commu- 
nauté d'origine. 

La  guerre  de  1870  venait  d'avoir  lieu,  nous  étions  humiliés  d'un 
désastre  où  chacun  avait  eu  sa  part  de  responsabilité  sans  vouloir 
se  l'avouer;  on  chercha  l'origine  de  nos  défaites,  et,  dans  cette  fièvre 
maladive  qui  nous  prit  au  lendemain  de  nos  revers,  on  crut  que  le 
salut  demteurait  dans  une  imitation  servile  de  ce  qui  se  passait  en 
Allemagne. 

Parmi  les  éléments  de  supériorité  dont  avait  disposé  la  Prusse 
pour  nous  écraser,  on  trouva  en  premier  lieu  la  prééminence  de  son 
cadre  d'officiers.  On  examina  donc  de  quelle  façon  se  recrutait  ce 
cadre,  et  après  avoir  constaté  que  la  communauté  d'origine  était 
une  des  bases  fondamentales  de  l'organisation  militaire  en  Prusse, 


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532  NOS  ÉCOLES  UILITÂIRES 

on  commença  sur  le  champ  à  dire  qu*il  fallait  la  transplanter  chez 
nous. 

Nous  ne  nierons  pas  que  la  communauté  d'ori^ne  ne  soit  une 
excellente  chose;  d'ailleurs  les  résultats  obtenus  par  nos  ennemis 
fournissent  la  meilleure  preuve  qu'ils  ont  adopté  le  bon  parti.  Nous 
sommes  donc  partisans  très  déddés  de  la  communauté  d'origine, 
bien  que  nous  ayons  prouvé  qu'un  corps  d'offiders  puisse  être 
très  solide  et  même  très  brillant  sans  elle.  Seulement,  si  Ton  veut 
adopter  la  conmiunauté  d'origine  telle  qu'elle  existe  en  Prusse,  il 
faut  qu'on  l'entoure  des  garanties  préalables  qui  lui  donnent  chez 
nos  ennemis  sa  véritable  valeur  ;  il  faut  surtout  n'admettre  dans 
l'armée,  comme  en  Prusse,  qu'une  seule  classe  sodale  d'individus. 

En  Allemagne,  tout  individu  se  destinant  à  la  carrière  d'officier 
a  deux  voies  pour  y  parvenir. 

Ou  bien  il  entre  dans  une  «  maison  de  cadets  »  {Cadetenhaus)^ 
école  préparatoire  qu'on  pourrait  à  la  rigueur  comparer  à  notre 
École  de  la  Flèche,  ou  bien  il  se  fait  admettre  direîctement  dans 
un  corps  de  troupe  en  posant  sa  candidature  comme  futur  officier  : 
il  est  alors  reçu  comme  avantageur  (un  des  nombreux  barbarismes 
français  qui  décorent  la  langue  allemande). 

Avant  d'être  admis  comme  avantageur^  le  candidat  est  examiné 
par  une  commission  spéciale  qui  dédde  si  sa  position  sociale,  ses 
aptitudes  physiques,  son  instruction,  son  éducation,  lui  permettent 
d'aspirer  à  la  situation  qu'il  sollidte.  Sa  famille  doit,  notamment, 
s'engager  à  lui  faire  pendant  son  temps  de  soldat  une  rente  en 
argent  lui  permettant  de  tenir  un  certain  rang  parmi  ses  camarades. 

Quant  aux  jeunes  gens  provenant  des  Maisons  de  cadets  et  qui 
ont  été  également  admis,  seulement  s'ils  remplissent  certaines 
conditions  de  naissance,  de  fortune  et  d'instruction,  ils  entrent  au 
régiment  à  la  fin  de  leurs  études  à  la  Cadetenhaus. 

Au  bout  de  dnq  mois  de  service  dans  un  régiment,  période 
pendant  laquelle  lesavantageurs  et  les  cadets  sont  entourés  d'égards 
particuliers,  instruits  d'une  façon  spéciale,  les  uns  et  ks  autres 
sont  nommés  Porie-épie-fahnrich^  c'est-à-dire  :  «  Enseigne  ayant 
droit  au  port  de  la  dragonne'  ».  Ils  continuent  à  servir  au  corps 
en  cette  qualité  (obtenue  seulement  après  examen)  et  au  bout  de 
six  nouveaux  mois,  c'est-à-dire  après  onze  mois  de  service,  ils  sont 
envoyés  dans  une  école  de  guerre  {Kriegschule), 

Ils  passent  là  neuf  à  dix  mois,  subissent  un  examen  technique  el 

<  Fahnrich  ;  enseigae;  porte^épée,  mot  allemand  qui  signifie  dragonne.  Nos 
voisins  ont  ainsi  toute  une  série  de  mots  français  qu'ils  ont  détourné  de 
leur  signification  :  c'est  ainsi  que  Portechaise*  qu'ils  écrivent  Portduûse, 
veut  dire  :  chaise  à  porteur. 


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NOS  ÉCOLES  mUTÂiaSS  533 

5tmt  nommés  sous-lientenants  dans  tel  ou  tel  régiment  après  que 
le  corps  d'officiers  dans  lequel  ils  veulent  entrer  les  a  acceptés  ^ 

On  Yoit  de  quelles  garanties  est  entouré,  en  Prusse,  au  point  de 
vue  moral,  le  recrutement  des  officiers,  d'après  le  système  que  nous 
Fenons  d'exposer  succinctement. 

D'abord  un  premier  examen  ayant  d'entrer  au  régiment  :  un 
second  au  bout  de  dnq  mois  pour  l'obtention  du  grade  de  Porte- 
épëe-fahnricb,  un  troisième  avant  d'aller  i  l'École  de  guerre,  un 
quatrième  à  la  sortie  de  cette  École,  enfin  le  vote  du  corps  d'officiers 
se  prononçant  sur  l'aptitude  générale  du  candidat.  Et  qu'on  note 
ïÀen  que  ces  examens  ne  sont  pas  de  pures  formalités  :  ils  donnent 
lieu  à  des  enquêtes  minutieuses,  en  particulier  sur  la  vie  privée  de 
l'offiâer,  sur  sa  famille,  sur  sa  situation  pécuniaire.  Une  autre 
considération  importante  est  que  la  situation  d'officier  étant,  en 
Allemagne,  une  situation  privilégiée,  exceptionnellement  honorable 
et  primant  toutes  les  autres,  aucun  candidat  n'aurait  seulement 
rUbèe  de  se  présenter  pour  l'obtenir,  s'il  était  dans  une  position 
inférieyLre  au  point  de  vue  social. 

Si,  après  av<»r  lu  ce  que  nous  venons  d'écrire  sur  la  façon  dont 
r Allemagne  recrute  ses  officiers,  l'on  se  reporte  au  projet  de 
léorganisation  français  dont  nous  avons  parlé  plus  haut,  on  se 
rendra  facilement  compte  que  notre  législateur  a  voulu  copier  le 
modèle  prussien.  Il  pourra  donc  paraître  extraordinaire,  au  premier 
abord,  que  nous  déclarions  mauvais  chez  nous  ce  que  nous  appré- 
cions chez  nos  voisins. 

Cepeudant,  en  examinant  les  choses  de  plus  près,  on  se  con- 
vaiocra,  je  pense,  que  nous  n'avons  pas  parlé  à  la  légère  et  que  les 
deux  systèmes  en  apparence  identiques  sont  en  réalité  très  différents. 

En  France,  l'idée  qui  a  présidé  à  la  rédaction  des  programmes 
de  l'École  de  Saint-Cyr  a  été  de  former  un  officier  qui,  à  son 
arrivée  au  régiment,  fût  non  seulement  i  même  de  commander  une 
sectioB,  mais  qui  possédât  encore  des  notions  déjà  avancées  de 
toutes  les  sciences  qu'il  aura  à  appliquer  et  à  développer  plus  tard. 
En  Allemagne,  le  système  suivi  est  tout  autre.  «  Dans  la  rédaction 
des  programmes  allemands,  écrit  le  colonel  russe  Kaulbars,  on  est 
parti  de  cette  idée,  que  c'est  seulement  par  soi-même  et  par  la 
pratique  du  service  qu'on  peut  apprendre  l'art  de  la  guerre;  aussi 

*  Ces  règles  sont  générales  pour  toutes  les  armes.  Elles  ne  souffrent 
d'exœptiou  que  pour  un  petit  nombre  d'élèves  d'élite  des  écoles  de  cadets 
qui,  à  la  fin  de  leurs  cours,  obtiennent  de  demeurer  à  TÉcole  où  ils 
saiTeai  des  cours  spéciaux  dits  classe  seUcta.  Ces  cours  identiques  à  ceux 
des  éedes  de  guerre  leur  permettent  d'être  nommés  directement  officiers 
sans  passer  par  un  régiment  ni  être  soumis  au  vote  des  officiers. 


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531  iras  tCOLES  nUTAlRCS 

n'a-t-on  routa  fidre  enseigner  dans  les  Écoles  de  guerre  qoe  tes 
premiers  éléments,  c'est-à-dire  uniquement  ce  qa'il  est  nécessaire 
à  un  jeune  homme  de  savoir  pour  être  en  état  d'acqnérir  bn-foème, 
au  service,  les  connaissances  que  l'École  est  impuissante  à  donner. 
L'enseignement  de  ces  Écoles  constitue  en  quelque  sorte  l'A  B  G 
des  sciences  militaires,  ABC  qu'il  est  indispensable  de  posséder 
parfaitement  avant  d'obtenir  le  grade  d'officier,  mats  qui  n'est  en 
définitive  qu'un  point  d'appui  pour  étayer  des  études  ultérieures  ^  » 

Aussi  il  est  permis  d'affirmer  —  et  les  Allemaods  sont  les  pre- 
miers i  le  reconnaître  —  qu'an  point  de  vue  de  l'instruction  géné- 
rale et  technique,  le  sous-lieutenant  sortant  de  Satnt-€yr  est 
infiniment  supérieur  au  sous^lieutenant  prussien.  Là  où  malheu- 
reusement nos  ennemis  nous  surpassent,  c'est  à  partir  de  Tarrlvée 
au  régiment.  Tandis  que,  chez  nous,  l'officier,  aussitôt  le  grade 
obtenu,  néglige  de  cultiver  les  germes  précieux  qu'un  long  ensei- 
gnement a  déposés  en  lui,  tandis  qu'il  perd  peu  à  peu  un  acquit  qu'il 
ne  devrait  jamais  cesser  de  développer,  en  AUmnagne  le  travail 
incessant  est  dans  les  mœurs  du  régiment.  C'est  muA  qne^ça^rtâs  de 
plus  bas,  nos  ennemis  finissent  par  arriver  plus  haut  que  nous. 

((  II  suffit  d'un  coup  d'œil  —  écrit  encore  ici  le  eokmel  Kanlbars 
—  il  suffit  d'un  ample  regard  dans  la  vie  privée  des  (Mckt^  pour 
s'apercevoir  que  tous,  depuis  le  lieutenant  joaqu'an  général,  con- 
sacrent à  la  lecture  des  ouvrages  militaires,  à  l'étude  des  règtemei^t 
traités,  etc.,  tous  les  loisirs  que  leur  laisse  le  service.  »  Chez  nous, 
les  choses  n'ont  pas  toujours  été  comme  cela  et  netamment  avant 
la  guerre,  l'étude  y  était  fort  délaissée,  mais,  étant  donné  que  par 
notre  tempérament,  la  majorité  de  nos  officiers  considérera  long- 
temps encore,  le  travail  plutôt  comme  un  fardeau  que  comme  une 
distraction,  il  est  urgent  de  leur  donner  une  instruction  solide» 
dont  ils  conserveront  toujours  quelque  trace. 

Ainsi  donc,  en  examinant  les  deux  systèmes  suivis  en  France  ei 
en  Allemagne,  on  s'aperçoit  que  dans  l'un  et  l'autre  pays,  le 
législateur,  s'inspirant  sagement  de  la  différence  des  races,  des 
dispositions  particulières  des  esprits  d'un  côté  et  de  l'autre  de  la 
frontière,  a  rencontré  la  meilleure  solution  à  un  pnri>lèaie  qoi  se 
présentait  sous  deux  aspects  divers. 

D'un  côté,' en  France,  on  avait  affaire  à  des  intelligences  vives, 
capables  d'un  grand  effort  momentané,  ayant  la  conception  facile; 
de  l'autre,   en  Allems^ne,  on  avait  devant  soi  des  esprits   très 
différents.  La  gravité,  le  sérieux,  une  certaine  lourdeur  dans  la 

«  Rapport  sur  farmée  alUmande,  adressé  à  S.  A.  I.  le  graud-dac  Niccdas 
par  1b  colonel  barou  Kaulbars,  au  retour  de  sa  mission  militaire  k  Beiiiu 
(1875-76).  Paris,  Dumaine,  1880,  p.  322. 


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nos  iQOUBB  muTâius  sas 

coficeptioD,  mais  aussi  plus  de  ténacité  et  de  constance,  tels  étaient 
]es  qualités  et  les  défauts  des  jeunes  intelligences  pour  lesquelles 
il  avait  £aUa  trouver  le  meilleur  système  d*éducatioo.  On  avait  dû 
tenir  comp(«  aussi  de  la  atuation  pc^que  des  deux  pays,  de  leurs 
mœurs,  de  leurs  coutumes  sociales. 

Tandis  qu'en  Franee  oji  les  carrières  sont  ouvertes  à  toutes  les 
intelligences,  aucune  autre  barrière  que  le  savoir  ne  s'opposait  i 
l'entrée  dans  le  métier  militaire  des  jeunes  gens  de  toutes  les 
classes,  en  AUemagne,  certaines  traditions,  une  plus  forte  modé^ 
ration  dans  les  ambitions,  éloignaient  d'une  situation  privilégiée 
ootains  individus  qui,  au  point  de  vue  intdlectuel,  en  eussent 
peut-être  été  dignes.  L'armée,  toute  démocratique  de  ce  côté-ci  du 
Rbin,  demeurait  très  aristocratique  de  l'autre  côté  de  notre  frontière. 

Pour  toutes  ces  considérations  il  eût  convenu  de  laisser  les 
choses  &ï  l'état  où  elles  avaient  été  avant  la  guerre,  en  amendant,  en 
corrigeant,  en  réorganisant,  mais  sans  toucher  aux  grandes  lign^ 
tnicées  par  le  régime  antérieur.  Cependant  cela  ne  faisait  point 
raflbire  des  novalBors,  préoccupés  surtout  de  démolir,  sans  trop 
savoir  comment  ils  réédifieraient. 

Après  la  guene,  une  foule  de  gens  étaient  persuadés  que  le 
salut  demeurait  dans  une  imitation  aveugle  des  procédés  suivis  en 
Allemagne  et,  en  tous  cas,  dans  une  modification,  quelle  qu'elle  fût, 
du  systèoie  suivi  jusque-là.  Ce  besoin  de  ckangement  est  telle* 
ffîoit  raraciné  dans  le  cœur  humain  qu'on  ne  saurait  l'en  arracher 
complètCTi^t.  Cependant  l'histoire  nous  montre  de  grands  peuples 
qui  sont  demeurés  pendant  des  siècles  dans  une  immobilité  appa- 
rente, sans  que  leur  puissance  en  fût  diminuée.  Assurément,  les 
changements  introduits  continuellement  dans  toutes  les  branches 
de  Torganifiadon  politique,  les  réformes  constantes  dans  les  lois, 
dans  l'activité  agricole,  sociale,  industrielle  et  commerciale  d'un 
pays,  dans  les  relations  internationales,  doivent  nécessairement 
provoquer  des  réformes  correspondantes  dans  l'organisation  des 
armées.  La  force  militaire  d'un  État  puissant  doit  égalaient  porta: 
le  cachet  de  son  temps  si  elle  veut  être  imposante,  et  la  tactique 
moderne,  pour  atteindre  son  but,  doit  être  basée  sur  d'autres  prin- 
cipes que  ceux  qui  étaient  en  usage  il  y  a  un  siècle.  Une  armée 
moderne  qui  a  des  prétentions  à  une  bonne  organisation,  dort 
rester  en  contact  intime  avec  le  peuple  d'où  elle  est  sortie,  et 
smvre  dans  ses  réformes  les  progrès  de  la  civilisation. 

Si  un  État^  tout  en  ne  négligeant  pas  le  progrès  dans  ses  diverses 
brandies  de  son  organfeaôon  sociale,  maintenait  son  armée  dans 
Tancienne  routine,  il  se  creuserait  bientôt  un  abîme  où  s'écroule- 
rait tout  l'édifice  politique.  L'effondrement  de  l'empire  en  1870  est 


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536  KOS  tCOLBS  MlLITilRES 

un  exemple  mémorable  de  ce  que  coûtent,  sous  ce  rapport,  les 
imprudences  ou  les  retards. 

Mais  de  là  à  tout  saper  d'un  coup  pour  tout  reconstruire  à  la 
fois,  il  y  a  un  monde.  La  civilisation,  le  progrès  ne  procèdent  pas 
ainsi  par  saccades. 

Il  est  indispensable  d'apporter  l'aitention  la  plus  grande,  le 
jugement  le  plus  sûr,  le  tact  le  plus  exquis  dans  le  choix  des  amé- 
liorations. Dans  toute  espèce  de  réformes,  une  armée  doit  garder 
un  caractère  conservateur  pour  que  les  modifications  qu'elle  subit 
aient  une  valeur  réelle;  à  aucun  prix  elle  ne  doit  être  troublée 
dans   sa    fixité   par  des  innovations   continuelles.    Au  lieu   de 
changer  par  amour  du  changement,  il  vaudrait  mieux  ne  rien 
changer  du  tout,  et  s'il  fallait  opter  entre  deux  maux,  nous  préfére- 
rions encore  le  maintien  d'une  vieille  routine,  à  des  réformes  cod- 
tinuelles,  souvent  inutiles.  Est-il  d'ailleurs  toujours  facile  de  décou- 
vrir ce  qu'on  doit  ou  ce  qu'on  peut  changer?  Il  y  a  une  grande 
différence  entre  les  justes  prétentions  de  l'esprit  du  temps,  qui 
doivent  être  satisfaites  impérieusement  pour  conserver  une  bonne 
armée,  avec  celles  dont  l'application  ne  pourrait  se  justiâer  et  qui 
produiraient  un  grand  dommage  à  côté  d'un  mince  avantage.  U 
n'y  a  que  quelques  rares  esprits  d'élite  qui  réussissent  dans  les 
réformes  de  l'armée  et  dans  le  grand  nombre  de  ministres  de  la 
guerre  et  de  généraux  dont  l'histoire  militaire  de  tous  les  temps  et 
de  tous  les  peuples  nous  a  conservé  les  noms,  combien  en  est-il 
auxquels  on  puisse  accorder  une  véritable  supériorité  de  talent? 

III 

La' première  modification  apportée  après  la  guerre  de  1870  au 
mode  de  recrutement  des  officiers  fut  la  création  en  187A  de  l'École 
de  sous-officiers  du  camp  d'Avor.  L'article  premier  du  décret  du 
h  décembre  disait  :  n  Les  Écoles  de  sous-officiers  d'infanterie  ont 
pour  objet  de  compléter  l'instruction  militaire  des  sous-offiders  de 
cette  arme  susceptibles  d'être  proposés  pour  le  grade  de  aous- 
lieutenant,  de  permettre  l'appréciation  comparative  de  leur  intelli- 
gence, de  leur  savoir  et  de  leur  aptitude  militaire.  Nul  sous-offider 
ne  pourra  être  promu  sous-lieutenant  s'il  n'a  suivi  les  cours  d'une 
de  ces  Écoles.  » 

La  mesure,  signée  de  Cissey,  étût  excellente  et  semblait  appelée 
à  produire  d'excellents  résultats.  Elle  avait  été  prise  en  vue  de 
compléter  l'instruction  de  cette  dasse  de  serviteurs  modestes  dont 
nous  avons  parlé  plus  haut,  et  l'on  n'avait  pensé,  en  créant  Avor,  qu*i 
donner  à  des  sous-officiers  andens  de  grade  et  souvent  d'&ge,  le 


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KOS  ÉCOLES  UILITAIRES  537 

moyen  de  développer  convenablement  une  éducation  et  une  instruc- 
tion rudimentaires.  Mais  en  instituant  son  École,  le  général  de  Gissey 
n'avait  pas  songé  que  la  durée  du  service  n'était  plus  que  de  cinq 
années,  que  forcément  les  anciens  sous-officiers  allaient  disparaître  et 
qpie,  pour  recruter  le  nouvel  établissement  d'instruction,  on  serait 
bientôt  obligé  de  choisir  les  candidats  parmi  de  tous  jeunes  gens. 

Dès  iors,  non  seulement  l'École  déviait  de  son  but,  mais  le  re- 
crutement par  les  rangs  ne  pouvait  plus  donner  les  sujets  d'un 
mérite  spécial  dont  nous  avons  parlé  plus  haut.  On  n'allait  plus 
obtenir  par  le  rang  que  de  très  jeunes  officiers,  n'ayant  ni 
la  connaissance  de  la  troupe,  ni  la  gravité  d'âge,  ni  le  fond  et 
l'expérience  qui  faisaient  le  mérite  de  leurs  aînés,  et  ne  possédant 
pas  davantage  l'instruction  de  leurs  camarades  sortant  de  Saint- 
Cyr.  On  ouvrait  ainsi  une  porte  à  la  paresse,  étant  donné  que  le 
séjour  à  l'École  d'infanterie  n'étant  que  d'un  an,  et  le  grade  de 
sous-officier  pouvant  être  obtenu  au  bout  d'un  an  de  service  égale- 
ment, il  arrivait  qu'on  pouvait  obtenir  l'épaulette  de  sous-lieute- 
nant dans  le  même  temps  par  des  voies  trè^  différentes,  d'une 
accessibiUtë  très  inégale. 

Ainsi,  un  jeune  homme  studieux,  ayant  fait  toutes  ses  huma- 
nités, ayant  passé  dix  ans  sur  les  bancs  du  collège,  ayant  tous  les 
baccalauréats  du  monde,  se  présentait  à  Saint-Gyr,  était  reçu,  et 
après  deux  ans  d'École  était  promu  sous-lieutenant. 

A  côté  de  lui,  un  paresseux,  un  garçon  qu'on  engageait  comme 
pis  aller,  parce  que  sa  famille  ne  savait  qu'en  faire,  entrait  dans 
un  régiment.  Au  bout  de  six  mois  il  pouvait  être  nommé  caporal, 
au  bout  de  six  autres  mois  il  pouvait  passer  sergent,  et  la  même 
année  il  était  admis  à  concourir  pour  Avor,  dont  il  sortait  également 
au  bout  d'un  an  sous-lieutenant,  comme  son  camarade  de  Saint-Cyr. 

On  tirera  sans  peine  la  conclusion  d'une  organisation  semblable. 

Malgré  ses  instincts  démocratiques,  le  général  Thibaudin  sentit 
la  nécessité  de  remédier  à  un  état  de  choses  aussi  préjudiciable 
au  bien  de  l'armée,  et  dans  la  réorganisation  du  22  mars  1883,  il 
décida  que,  pour  être  admis  à  Saint-Maixent,  —  on  avait  transféré 
à  Saint-Maixent  l'École  d'Avor  —  il  serait  nécessaire  d'avoir  un  an 
de  grade  de  sous-officier  au  premier  mars  de  l'année  du  concours. 

C'était  quelque  chose,  mais  c'était  insuffisant;  cela  élevait  à 
deux  ans  de  service  le  temps  passé  sous  les  drapeaux  avant  l'entrée 
à  l'École,  mais  quelle  est  l'expérience  qu'on  peut  acquérir  à  vingt- 
deux  ans  d'âge,  dans  un  régiment,  après  deux  ans  de  séjour  au 
corps?  Quelle  valeur  peut  avoir  un  officier  de  ce  genre  quand  une 
instruction  solide  ne  compense  pas  son  manque  d'expérience? 

Les  plamtes  arrivaient  de  tous  côtés,  tous  les  chefs  de  corps 


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538  NOS  ÉCOLES  lilUTAïaSS 

étaient  unanimes  à  déclarer  que  la  condition  fixée  par  le  décret  de 
1883  était  encore  insuffisante,  et  ce  fut  en  cédant  i  ces  objurgations 
unanimes  que,  le  10  juin  1886,  le  général  Boulanger  éleva  à  deux 
ans  de  grade  de  sous-officier,  le  temps  minimum  après  lequel  les 
sous-officiers  étaient  admis  i  se  présenter  à  Saint-MaixMt. 

Malheureusement  tout  cela  est  encore  loin  du  minimum  de 
service  que  nous  voudrions  voir  exiger  des  candidats  ofiiciers  pas- 
sant par  Saint-Maixent  et  cinq  années  de  grade  de  sous-officier 
devrait  être  une  limite  au-dessous  de  laquée  on  ne  devrait  pas 
descendre. 

Il  Caut  en  effet  que  les  officiers  provenant  du  rang  aient  a  moins 
le  mérite  de  Tâge  et  de  l'expérience,  sinon  leur  raison  d'être  n'existe 
pas.  Ce  n'est  assurément  pas  le  bagage  scientifique  des  officiers  sortis 
de  Saint-Maixent  qui  peut  leur  créer  des  droits,  car  pour  beaucoup 
ce  bagage  scientifique  se  réduit  à  un  minimum  qui  frise  zéro. 

Une  dictée,  un  mémoire,  une  règle  de  trois,  et  on  problème  de 
géométrie  n'atteignant  même  pas  le  fameux  carré  de  i'bypothéntise 
constitue,  en  1887  encore,  l'examen  écrit  de  Saint-Maixent.  Et  quand 
on  a  été  à  même,  comme  nous,  de  voir  de  près  la  façon  dont  sont 
faites  ces  compositions,  on  peut  se  rendre  compte  du  degré  d'infé- 
riorité scientifique  des  candidats.  C'est  navrant. 

Nous  considérons  donc  l'institution  de  l'École  militaire  d'infanterie 
comme  une  chose  funeste  pour  l'armée  en  ce  qu'elle  l'a  privée  d'une 
classe  d'officiers  dont  on  ne  lui  rend  plus  l'équivalent.  On  donne  le 
galon  d'or  à  des  jeunes  gens  sans  instruction  première,  on  le  leur 
donne  à  un  âge  qui  leur  permet  d'espérer,  ne  fûl>-ce  qu'à  l'ancien- 
neté, le  grade  de  chef  de  bataillon,  on  crée  dans  les  régiments  une 
rivalité  fâcheuse  en  ouvrant  la  porte  grande  à  des  ambitions  qui  ne 
s'appuient  pas  sur  des  capacités  réelles.  Sans  doute  il  sort  de  Scùnt- 
liaizent  un  certain  nombre  d'excellents  officiers,  et  nous  en  con- 
naissons plus  d'un  dans  ce  cas,  mais  la  majorité  est  inférieure,  et 
pour  le  bien  du  pays,  pour  le  bien  de  l'armée,  cette  situation  est 
regrettable.  Ce  ne  sont  point  les  officiers  qui  nous  manquent,  ce 
sont  les  sous-officiers,  et  si  l'on  veut  décidément  la  communaalë 
d'origine  pour  les  premiers,  il  est  un  moyen  de  l'obtenir  que  nous 
indiquerons  tout  à  l'heure. 

IV 

L'ancien  système  de  recrutement  du  corps  d'officiers  ayaat  été 
modifié  comme  nous  venons  de  l'indiquer  plus  haut,  l'inconvéïrient 
du  nouveau  régime  ne  tarda  pas  à  se  faire  sentir,  et  sans  que  tes 
choses  allassent  jusqu'à  des  conflits,  certaines  difficoltés  naquirent, 


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mS  ÉCOLES  MiUTÂlEES  53^ 

qui  firent  remettre  sur  le  tapis  la  question  de  la  communauté 
d'origine. 

Or,  étant  dcmné  que  deux  Écoles  différentes,  et  d'un  niveau  Intel* 
lectQcI  très  différent,  fournissent  à  l'armée  les  officiers  dont  elle  a 
besoin,  il  est  indispensable,  si  l'on  tient  absolument  à  la  communauté 
d'origine,  de  mettre  l'une  à  la  hauteur  de  l'autre.  Toute  la  question 
est  de  savoir  si  l'on  abaissera  Saint-Cyr  au  niveau  de  Saint-Maixent 
ou  si  on  élèvera  Saint-Maixent  au  niveau  de  Saint-€yr. 

Il  nous  en  coûte  de  dire  qu'en  un  temps  où  la  nécessité  d'une 
forte  instrucUon  pour  l'ofûcier  est  devenu  un  axiome,  où  Timpérieux 
besoin  d'avoir  des  gradés  plus  intelligents,  disposant  d'un  bagage 
scientifique  plus  étendu  que  jamais,  est  reconnu  par  les  plus 
récalcitrants,  il  s'est  trouvé  un  ministre  de  la  guerre  pour  céder  aux 
obsessions  des  ennemis  jurés  de  l'armée,  pour  vouloir  détruire 
cette  pépinière  d'officiers  distingués,  dont  l'histoire  est  intimement 
liée  au  passé  glorieux  de  la  France  et  qui  s'appelle  Saint-Cyr. 

L'examen  du  projet  du  gâiéral  Boulanger  en  ce  qui  concerne  le 
recrutement  des  officiers  démontre  que  ce  document  a  été  rédigé 
sous  le  coup  du  plus  étrange  aveuglement,  dans  une  ignorance 
absolue  des  conditions  militaires  de  notre  pays,  des  qualités  de 
no^e  race^  de  notre  génie  national. 

Vous  imposez  tout  d'abord  un  an  de  service  à  vos  candidats. 
Uûs  croyez-vous  qu'en  un  an  des  jeunes  gens  qui  passeront  brus- 
quement de  l'existence  cloitrée  du  collège  à  la  vie  libre  du  régiment, 
auront  assez  de  force  de  caractère  pour  continuer  assidûment  leurs 
études,  au  milieu  des  entraînements  de  la  vie  militaire,  des  fati* 
gués  inhérentes  à  leur  nouveau  métier?  Combien  y  en  aura-t-il  qui» 
saBs  soutien,  sans  guides,  livrés  à  eux-mêmes,  renonceront  à  une 
carrière  dans  laquelle  ils  eussent  pu  devenir,  mieux  tenus,  d'excel- 
lents officiers?  D'ailleurs  l'expérience  n'est  pas  à  tenter  sous  ce 
rapport  :  il  y  a  longtemps  qu'elle  a  été  faite.  Sans  parler  de  ce  qui 
86  passa  en  1830,  quand  le  général  Gérard  voulut  imposer  un  ser- 
vice préalable  de  six  mois  aux  candidats  à  Saint-Cyr,  nous  voyons 
tous  les  jours  des  jeunes  gens  refusés  à  l'Ecole,  à  leur  vingtième 
année,  s'engager  pour  jouir  du  bénéfice  qui  recule  à  vingt-cinq  ans 
la  limite  d'âge  des  sous-officiers  et  des  soldats.  Combien  en  est-il  do 
ces  engagés  qui  entrent  à  Saint-Cyr?  un,  deux  sur  cent  peut-être. 
Quant  aux  autres,  livrés  à  eux-mêmes,  sollicités  par  les  entraîne- 
ments de  leur  vie  nouvelle,  grisés  par  cette  liberté  qu'ils  ne  connaish 
sent  pas,  ils  ne  tardent  point  à  renoncer  à.  l'École  et  ils  n'ont  plus 
qu'à  finir  leur  congé,  pour  abandonner  une  carrière  qui  tout 
d'abord  leur  avait  souri. 

Quand  Napoléon  1"  prescrivit  que  les  élèves  de  l'École  polytech- 


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5i0  NOS  ÉCOLES  MILITAIRES 

nique  seraient  soumis  au  régime  de  Tinternat,  il  savait  ce  qu'il 
faisait.  Il  savait  qu'un  jeune  homme  a  besoin  d'être  constamment 
entraîné  pour  arriver  au  but  qu'il  devra  atteindre,  et  le  régiment, 
malgré  sa  discipline,  demeurera  toujours  pour  un  garçon  de  dix-huit 
ans  un  lieu  de  distraction  bien  plutôt  qu'un  cloître. 

Dans  de  telles  conditions,  les  programmes  de  YEcole  normale 
militaire  qui  remplacera  Saint-Cyr,  devront  être  singulièrement 
abaissés,  car  ce  serait  une  folie  de  penser  qu'après  un  an  de  régi- 
ment le  candidat  officier  sera  à  même  de  passer  les  examens  qu'il 
subit  aujourd'hui.  Donc,  preipière  cause  d'infériorité  sur  la  situa- 
tion actuelle.  Et  que  dire  de  l'année  unique  passée  à  la  future  Ecole? 

Quand,  en  deux  ans  aujourd'hui,  les  programmes  de  Saint-Cyr 
sont  à  peine  développés  en  entier,  qu'arrivera-t-on  à  enseigner  et  à 
apprendre  dans  la  nouvelle  École  en  neuf  ou  dix  mois  d'étudesT 

Il  s'est  trouvé  des  gens  pour  prétendre  qu'en  supprimant  Saint- 
Cyr,  l'auteur  du  projet  de  loi  cédait  à  des  préoccupations  purement 
politiques.  On  se  serait  effrayé,  a-t-on  dit,  de  voir  Saînt-Cyr  perpé- 
tuer dans  l'armée  des  traditions  de  discipline,  de  bonne  éducation, 
d'esprit  militaire,  qui  ne  sont  plus  d'accord  avec  une  démocratie 
extra-égalitaire  comme  la  nôtre.  Et,  ne  pouvant  modifier  cet  esprit, 
que,  en  dépit  des  efforts,  chaque  promotion  reçoit  de  son  aînée  comme 
un  héritage  sacré,  on  se  serait  décidé  à  supprimer  Saint-Cyr. 

Il  est  certain  qu'avec  les  théories  du  jour  un  officier  plus  intelli- 
gent, plus  studieux,  plus  instruit  que  son  camarade  est  une  iné- 
galité qui  choque  :  malheureusement  tant  qu'on  aura  pas  trouvé  la 
façon  de  partager  l'intelligence  et  de  la  répartir  par  tête  comme  un 
impôt  égal,  il  est  à  craindre  que  les  choses  ne  demeurent  dans  l'état. 

Il  faut  ajouter,  d'autre  part,  que  les  ennemis  de  Saint-Cyr,  les 
partisans  de  sa  suppression,  ont  trouvé  dans  l'éducation  qu'on 
donne  aux  jeunes  gens  dans  cet  établissement  d'instruction  militaire 
des  vices  énormes  qu'ils  ont  bien  voulu  prendre  la  peine  de  nous 
signaler.  La  presse  a  retenti  des  gémissements  de  ces  patriotes 
alarmés  et,  à  les  en  croire,  les  élèves  de  Saint-Cyr  seraient  à  leur 
entrée  au  régiment  complètement  au-dessous  de  leur  tâche. 

On  a  reproché  au  Saint-Cyrien  de  recevoir  une  instruction  trop 
au-dessus  de  celle  qu'il  est  nécessaire  de  posséder  pour  faire  un 
bon  officier  de  section;  on  a  trouvé  mauvais  qu'on  lui  fît  apprendre 
autre  chose  que  l'école  du  soldat  ou  du  peloton.  A  quoi  bon  ensei- 
gner à  des  jeunes  gens  qui  vont  commander  vingt-cinq  hommes, 
les  premiers  principes  de  la  stratégie,  de  leur  donner  des  idées  sur 
la  conduite  des  armées,  étant  donné  qu'un  petit  nombre  seulement 
sera  appelé  à  manier  des  masses  importantes  et  à  porter  la  triple 
étoile  du  général  de  division? 


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los  teoLfi  muTiiass  at 

€ed  est  malbeareusement  le  système  de  la  routine  et  de  Figno- 
rance,  et  il  est  regrettable  de  voir,  au  lendemûn  de  la  guerre 
de  1870,  se  produire  des  théories  de  ce  genre. 

Il  y  a  vingt  ans,  avec  Tancienne  Ecole  de  guerre  que  nous  avons^ 
rapportée  d'Afrique,  les  officiers  d'infanterie  passaient  A  tort  pour 
n'avoir  aucun  besoin  de  science.  Il  semblait  presque  qu'on  ne  pût 
£tre  un  bon  officier  de  compagnie  sans  être  ignorant. 

On  vantdt  fort  ce  que  l'on  appelait  les  officiers  solides.  Plus  ils 
étaient  terre  à  terre,  et  plus  ils  semblaient  apprédés. 

La  capacité,  le  savoir,  passdent  pour  incompatibles  avec  les 
fonctions  d'officier  de  section. 

Le  travail,  l'étude,  la  science,  semblaient  bannis  des  rangs  de 
l'armée.  On  se  moquait  agréablement  des  officiers  travailleurs; 
nombre  de  chefs  ne  leur  épargnaient  ni  les  brocards,  ni  même  les 
mauvsôses  notes. 

Nous  avons  connu  un  colonel,  qui  a  commandé  un  corps  d'armée 
pendant  la  guerre,  et  est  mort  depuis  divisionnaire  très  estimé. 

C'était  un  homme  de  valeur,  énergique,  intelligent  et  certaine- 
ment fort  cs^ble,  ce  qui  ne  l'a  pas  empêché  de  partager  le  pré* 
jugé  des  hommes  solides  au  point  de  donner  la  note  suivante  à 
un  de  ses  subordonnés  :  «  Cet  officier,  qui  étudie  l'écononne  politique, 
ne  saurait  s'occuper  assez  sérieusement  de  sa  compagnie  ^  » 

Et  c'est  à  ce  système  d'obstructionisme  et  d'ignorance  que  vou- 
draient nous  ramener  aujourd'hui  les  partisans  du  nouveau  sys- 
tème I  Ce  serait  un  inunense  malheur  pour  notre  pays. 

La  vérité  est  que  la  supériorité  d'instruction  des  élèves  de  Saint- 
Cyr  choque  bien  des  gens,  bien  des  gens  qui  voudraient  en  réalité 
que  personne  n'en  sût  plus  qu'eux. 

Et  bien,  quoi  qu'en  disent  les  détracteurs  de  l'École  de  Sûnt-Cyr, 
nous  sommes  persuadés  qu'il  est  nécessaire  de  donner,  aux  jeunes 
gens  que  l'on  y  initie  au  métier  des  armes,  les  principes  de  toutes 
les  sciences  militaires  qu'un  certain  nombre  d'entre  eux,  même 
un  petit  nombre,  si  l'on  veut,  seront  appelés  à  appliquer  comme 
généraux  en  chef. 

Qu'on  s'étudie  à  coordonner  sagement  les  programmes,  à  en 
élaguer  le  superflu,  à  maintenir  l'enseignement  dans  les  limites 
d'une  pratique  intelligente  pour  tout  ce  qui  concerne  le  métier  de 
l'officier  de  peloton,  nous  applaudirons  des  deux  mains;  mais 
qu'on  ne  bannisse  pas  du  régime  des  études,  en  particulier  ce  cours 

*  Colonel  Grandclément,  Oue^^tom  militaires  à  Tordre  du  jour.  Paris,  Bau- 
doin, 1883.  Cet  excellent  ouvrage,  écrit  avec  une  hauteur  de  vues  très- 
remarquable,  traite  exactement,  dans  notre  sens,  la  question  des  écoles 
militairefl. 

10  NOVEUBRB  1887.  35 


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511  108  icoLC  inuiâiui 

d'art  et  d'histoire  militakes  qoi  demeore  la  partie  la  plu  in^xn:- 
tante  de  reodeigiieme&t. 

Qu'on  néglige  les  campagnes  d'Alexandre  et  d'Aaaibai,  rira  de 
mieux,  mais  il  est  urgent  que  nos  élèves-officiers  connaissent  en 
détsôl  la  tactique  et  la  strat^e  modernes,  par  une  étude  oûnth 
tieuse,  poussée  dans  ses  moindres  détails,  des  récentes  camps^iaes, 
du  premier  empire  à  1870.  Plus  tard,  s'ils  en  ont  le  goût  et  le  temps,. 
ils  peindront  les  ctoses  de  plus  haut  H  verront  duis  queÙes 
circonstances  la  science  militaire  s'est  transmise  jusqu'à  nous  par 
une  série  de  modifications  incessantes,  les  grandes  lignes  dem^- 
rant  les  mêmes.  Ils  apprendront,  plus  âgés,  qu'aujourd'hui  encore 
m.  ne  défradrait  pas  mieux  la  Vakeiine  que  ne  le  fît  le  duc  de 
Rohan  en  1638,  ni  les  Alpes  que  Bervndc  pendant  la  guerre  de  la 
succession  d'E^^ngne;  mais  Tétude  actuelle  des  campagnes  récentes 
formera  leur  esprit  à  des  travaux  ultérieurs  qu'ils  n'aunûent  plus 
le  goût  d'entreprendre,  si  de  premières  et  solides  bases  n'avaient 
été  tout  d'abord  posées  dans  leur  esprit.  €es  fortes  études  lïiili- 
taires  s'imposent  dès  les  premières  années,  si  l'on  veut  un  jour  être 
à  même  de  faire  de  grandes  choses  :  tout  autre  système  d'éduca- 
tion est  vicieux,  en  France  au  moins;  l'histoire  nous  en  donne  de 
nombreuses  et  de  frappantes  preuves. 

L'exemple  le  plus  mémorable  entre  tous,  écrit  le  général  Lewal 
dans  ses  Eludes  de  guerre^  est  certainement  celui  de  Napoléon  l*'. 
On  se  le  figure  habituellement  improvisé  général  en  chef  i  vingt- 
sept  ans,  émettant  aussitôt  d'admirables  conceptions,  enfantées 
subitement  par  son  génie  comme  Mina*ve  par  Jupiter.  C'est  une 
légende  vulgaire  et  insensée.  Le  secret  de  son  triomphe  est  tout 
autre.  Il  avait  étudié,  annoté,  commenté,  apprécié  toutes  les  cam- 
pagnes depuis  Cyrus  jusqu'à  Frédéric  II.  Il  avait  eu  peu  d'occa- 
sion de  pratiquer  la  guerre;  mais  doué  d'une  intelligence  extrême- 
et  d'une  grande  puissance  de  travail,  il  avait  eu  un  commerce 
intime  et  |H'olongé  avec  tous  les  grands  capitaines. 

«  C'est  po*  un  labeur  a^idu  qu'il  se  prépara  à  les  imiter.  ^ 

Et  nous  ajouterons  par  un  travail  entrepris  dès  ses  premières 
années,  sur  les  bai^s  de  cette  Ë(^de  militaire  qu'on  voudrait 
aujourd'lBii  supprimer* 

V 

Si  nous  voulions  rechercher  toutes  les  raisons  pour  lesquelles  l'en- 
seignement théorique  et  scientifique  de  Saint-Cyr  ne  doit  pas  être 
ramené  aux  bases  uniquement  routinières  et  pratiques  que  ceriains 
officiers  voudr^ent  lui  imposer,  il  nous  faudrait  écrire  un  volume. 

De  même,  nous  n'essaierons  pas  de  réfuter  la  théorie  des  gens 


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Kos  licous  ttutmK  m? 

4*aprè8  lesquels,  sans  aroir  passé  par  un  corps  de  troupes,  on  ne  peut 
pas  être  un  bon  militaire.  «  Des  officiers  soutiennent  encore  qu'on 
ne  peut  pas  connaître  l'administration  si  Ton  n'a  pas  été  sous-officier 
comptable,  qu'on  ne  sût  pas  conduire  les  soldats  si  Ion  n'a  pas  été 
caporal  d'escouade,  comme  si  les  plus  éminents,  les  plus  illustres 
des  chefs  militaires,  Turenne,  Frédéric,  Maurice  de  Saxe,  Yillani, 
rarcbiduc  Charles,  Napoléon,  n'avaient  pas  atteint  le  premier  rang, 

sans  avoir  été  jamais  fourrier  ni  porté  le  sac Rien  de  {dus 

tristement  comique  que  l'air  effrayé  de  beaucoup  d'officiers  quand 
on  plaide  devant  eux  la  nécessité  de  l'instructicm*  «  Prenez  biai 
c(  garde,  s'écrient-ils  ;  n'allez  pas  trop  vite  I  surtout  ne  rendez  pas 
«  l'armée  trop  savante.  Il  ne  faut  pas  que  chaque  officier  soit  capià)le 
«d'être  général  en  chef!...  » 

Et  pourquoi  pas,  s'il  vous  platt?  N'est-ce  pas  le  devoir  de  chacun 
4e  faire  tous  ses  efforts  pour  le  devenir  ;  ne  doit-il  pas  travailler 
^ûs  cesse  pour  se  rendre  digne  de  la  haute  situation  qui  peut  un 
jour  être  la  sienne? 

Nous  avons  déjà  efdeuré  un  autre  défaut  qu'on  reproche  au  sys- 
tème d'éducation  donné  à  Sûnt-Cyr,  c'est  celui  de  l'inexpérience 
de  ces  jeunes  gens  quand  il  s'agit  de  conduire  des  hommes,  de  oe 
manque  de  savoir  fsdre  dont  font  soi-disant  preuve  la  plupart  en 
•passant  de  l'École  au  régiment.  Eh  bien,  là  encore  les  enneims  de 
Saint-Cyr  se  trompent  étrangement  en  peasant  qu'aprèft  un  an 
passé  au  régiment,  cet  ascendant  moral  sera  supérieur  à  ce  qu'il  est 
actuellement.  Dans  aucun  corps  de  troupe  l'idée  du  devcnr,  de  la 
discipline,  de  la  haute  mission  qui  incombe  à  l'officier  vis-à-vis  des 
hommes  qu'il  a  à  conduire,  n'est  aussi  développée  qu'à  Saint-Cyr. 

A  chaque  instant,  à  l'École,  les  officiers  du  cadre,  hommes  tous 
choisis,  officiers  de  n^rite,  instruits,  distingués,  ont  l'occasion  de 
former  à  ce  sujet  l'esprit  de  leurs  élèves*  Ce  ne  sont  p<nnt  dans 
des  cours  proprement  dits  que  sont  traitées  ces  matières  déli- 
cates, et  c'est  vainement,  d'ailleurs,  qu'on  essaierait  d'enseigner 
didactiqnement  ces  hautes  théories  de  morale  et  de  philosophie 
pra^ue.  Des  conversations,  une  remarque  faite  à  propos,  une 
observation  après  une  faute,  telles  sont  les  occasicms  que  ne  man- 
quent pas  de  saisir  les  officiers  de  Saint-Cyr  pour  aborder  'ces 
sujets  importants. 

Et  comme  cette  semence  tombe  sur  une  terre  bien  cultivée, 
cxmwe  ces  remarques,  ces  observations  s'adressent  à  des  intelli- 
genœs  préparées  par  de  fortes  études  antérieures  à  les  recevoir,  à 
les  comprendre,  elles  s'y  gravent  profondément,  elles  y  germent  et 
s'y  développent  naturellement. 

Il  suffit  d'avoir  passé  huit  jours  au  ré^ment  pour  comprendre 


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544  NOS  ÉCOLES  MILITAIRES 

quelle  est  celle  des  deux  catégories  d'officiers  chez  lesquels  le» 
idées  de  devoir,  d'abnégation,  de  désintéressement,  de  patriotisme 
sont  comprises,  nous  ne  dirons  pas  le  mieux,  mais  d'une  façon  plu» 
élevée.  A  Dieu  ne  plaise  que  nous  voulions  rien  dire  de  blessaot 
pour  toute  une  classe  d'officiers  qui  ont  les  plus  grandes  qualités  et 
de  très  sérieux  mérites,  mais  il  est  tout  naturel  qu'en  ce  qui  con- 
cerne le  côté  moral  du  métier,  en  ce  qui  concerne  le  caractère,  une 
éducation  soignée,  les  traditions,  de  fortes  études  préparent  mieux 
le  cœur  et  l'esprit  d'un  jeune  homme  que  la  vie  dans  les  campar, 
à  la  chambrée  ou  à  la  cantine. 

Sous  ce  rapport-là,  il  ne  semble  pas  que  la  lumière  ait  besoiû 
d'être  faite,  car  elle  saute  aux  yeux. 

L'autorité  morale,  dit  Lacordaire,  résulte  de  certaines  condition 
qui  sont,  pour  celui  qui  l'exerce  et  pour  ceux  qui  la  subissent,  la 
preuve  qu'il  est  dans  la  vérité.  La  science  est  la  première  condi- 
tion de  [autorité  morale. 

Sans  sortir  du  cadre  d'une  étude  militaire,  on  peut  reconnaître 
que  les  influences  qui  se  disputent  aujourd'hui  l'année  sont  dues 
à  deux  courants  sociaux  que  l'on  peut  définir  :  la  traditioû  arîsto* 
cratique,  l'école  démocratique*. 

Cette  définition,  dans  notre  société  désagrégée,  pulvérisée  même, 
est  loin  de  répondre,  en  son  sens  propre,  aux  conditions  de  la  nais- 
sance de  chacun  de  nous  ;  nul  homme,  maître  de  son  intelligence, 
ne  se  trouve  rivé  ainsi  à  priori;  mais  c'est  à  chacun  de  se  recon- 
naître et  de  se  classer  lui-même,  suivant  ses  tendances  et  ses  actes 
dans  le  domaine  de  la  liberté. 

La  tradition  aristocratique  était  jusqu'ici  restée  en  honneur  dans 
notre  armée,  dans  les  armées  modernes,  depuis  celle  où  Napoléon  I" 
Toulut  si  ostensiblement  la  ressusciter  jusqu'à  celle  qui,  en  1870, 
tomba  si  malheureusement  victime  des  fautes  politiques  dont  die 
n'était  pas  responsable.  Cette  tradition  que  nous  voyons  fleurir  ea 
Allemagne  avec  un  éclat  si  frappant,  favorise  la  disdpline  par 
l'instinct  hiérarchique  qui  lui  est  propre,  l'amour  du  devoir  par  le 
sentiment  reli^eux  qui  appartient  généralement  à  l'école  tra^- 
tionnelle,  le  goût  des  armes  enfin  par  l'éclat  môme  de  sa  traditk)»,. 
et*  elle  se  confond  aisément  avec  l'esprit  militsdre.  L'honneur,, 
comme  l'a  dit  Montesquieu,  est  un  de  ses  principaux  ressorts. 

L'école  démocratique  se  dresse  dans  l'armée  nouvelle  en  face 
de  la  tradition  aristocratique  et  se  trouve  assez  mal  à  l'wse  pour 
transporter  ses  théories  du  domaine  spéculatif  dans  la  pratique^ 
Elle  fleurit  d'une  façon  particulière  à  la  fin  du  second  empire»  et 

^  La  Tour  du  Pin  Chambly,  Varméû  française  à  Metx. 


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nos  iGOLES  MIUTAIRES  MS 

après  avoir  courbé  la  tète  au  moment  de  nos  récentes  défaites,  noHs 
la  voyons  relever  le  front  pour  introduire  dans  l'armée  des  théories 
égalitaires  qui  amèneraient  la  ruine  de  la  puissance  militaire  de 
notre  pays,  et  partant,  à  courte  échéance,  du  pays  lui-même. 

II  n'y  a  pas  de  doute  que  ce  ne  soit  l'élément  démocratique  qui 
pousse  actuellement  à  la  suppression  de  Saint-Cyr,  de  Saint-Cyr 
qui  conserve  dans  l'armée  les  traditions  aristocratiques,  non  point 
les  traditions  de  cette  ancienne  aristocratie,  qui  n'existe  plus  guères 
en  France  que  de  nom,  mais  de  cette  aristocratie  militaire,  qui  em- 
prunte ses  éléments  au  plus  noble  sang  de  la  France,  de  quelque 
part  qu'il  provienne. 

Avec  le  régime  qu'on  propose,  le  recrutement  de  nos  écoles  mifi- 
taires  deviendrait  sinon  impossible  tout  au  moins  difficile.  Surtout 
avec  le  service  de  trois  ans,  bien  des  jeunes  gens  hésiteraient  à 
porter  le  sac  pendant  un  an  au  régiment,  pendant  une  autre  année 
à  l'École,  pour  n'être  pas  assurés,  après  un  nouveau  stage  de  six 
mois  dans  un  corps  de  troupe,  d'obtenir  leur  galon  de  sous-lieu- 
tenant. Il  n'y  aurait  qu'un  lourd  apprentissage  d'assuré,  et  au  bout 
de  cette  peine,  aucune  garantie  de  récompense.  11  faudrait  être 
aveugle  pour  ne  pas  voir  cette  anomalie. 

Non,  la  voie  n'est  pas  là.  Laissons  les  choses  en  l'état  où  elles 
sont.  Maintenons  en  la  perfectionnant  une  École  qui  a  fait  la  gran- 
deur de  la  France  militaire,  qui  nous  a  donné  les  Napoléon,  les  Da- 
vout,  les  Qarke,  les  Baraguay  d'Hilliers,  les  Canrobert,  les  Pélissîer, 
les  Mac-Mahon,  les  Forey  ;  des  généraux  comme  Danrémont,  d'flaut- 
poul,  Sébastiani,  Changarnier,  Lamoricière,  Cavîdgnac,  Bosquet^ 
Ladmirault,  Chasseloup-Laubat,  Leflô,  d'Aurelles  de  Paladines, 
Ulïrich,  La  Motterouge,  Martimprey,  Bourbaki,  Cissey,  Deligny,  Ba- 
taille, deSonis,  Cambriels,  Hartung,Berthaut,Logerot,  Négrier,  et 
tant  d'autres,  au  total  huit  cent  dix  généraux  de  brigade  ou  de  divi- 
sion, six  maréchaux  de  France,  et  le  plus  grand  capitiûne  des  temps 
modernes. 

Non,  nous  le  répétons  encore,  la  voie  à  suivre  n'est  point  celle- 
là-  Le  vieux  maréchal  de  Lûckner,  un  Allemand  qui,  après  avoir 
servi  Frédéric,  étaft  passé  au  service  de  la  France,  disait,  à  propos 
des  velléités,  manifestées  parle  comte  de  Saint-Germwn,  d'implanter 
dans  notre  armée  les  procédés  d'Outre-Rhin  :  «  Ces  gens-là  auront 
beau  faire,  ils  auront  le  bonheur  de  ne  jamais  pouvoir  faire  de 
leurs  soldats,  des  Allemands.  » 

Croyons-en  Ltickner,  qui  s'y  connaissait. 

Le  salut  pour  nous  n'est  pas  dans  une  imitation  déraisonnable 
de  ce  qtd  se  fait  de  l'autre  côté  du  Rhin;  gardons  nos  mœurs,  nos 
coutumes,  nos  traditions,  celles  qui  ont  fait  la  France  de  Stein- 


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546  NOS  ÉGOLBS  IDUTilRES 

kerque,  de  Fontenoy,  d'Austerlitz,  de  Gonstantine,  de  Sébastopol  et 
de  Magenta. 

Là  est  la  vérité,  li  est  le  salut,  là  la  gloire  et  Tavenir  assurés  de 
la  patrie. 

Arthur  de  Gannisbâ. 

Note.  —  Avant  de  terminer  ce  travail,  nous  tenons  à  insérer  une 
rectification  à  propos  d'une  erreur  qui  se  serait  glissée  dans  la  pre- 
mière partie  de  notre  élude,  relativement  à  la  conduite  tenue  par  les 
Saint-Cyriens  en  1830. 

Nous  avions  dit,  sur  la  foi  de  témoignages  imprimés,  que,  en  4830, 
quelques  heures  anrës  le  passage  du  roi  Charles  X  en  retraite  sar 
Rambouillet,  les  élevés  de  Saint-Cyr  avaient  vu  une  bande  d'émeu- 
tîers  entrer  dans  l'École  et  s^emparer  de  leurs  armes. 

Ce  fait  nous  avait  semblé  singulier  et  ce  n*était  pas  sans  hésitation 

Sue  nous  nous  étions  décidé  à  en  assumer  à  notre  tour  la  resptmsa- 
ililé.  Il  nous  avait  paru  étrange  que  des  jeunes  cens  animés  des 
sentiments  royalistes  que  Ton  sait,  en  proie,  vis-à-vis  de  Témeute,  à 
l'exaltation  hostile  que  Ton  peut  supposer,  eussent  de  sang-froid, 
livré  leurs  armes  aux  révoltés,  sans  résistance,  sans  tirer  an  coup 
de  fusil. 

Un  témoignage  précieux  nous  permet  de  supposer  que  la  vérité 
n'est  pas  ce  que  nous  avons  dit,  et  cette  vérité  Tait  trop  d'hormeur 
aux  Saint-Cyriens  de  1830  pour  que  nous  hésitions  à  écrire  cette 
rectification,  encore  qu'elle  soit  tardive. 

Après  le  passage  du  roi  à  Saint-Cyr,  le  colonel  de  Boissac,  qui 
commandait  en  second  l'École,  se  douta  que  l'émeute  triomphante  ne 
traverserait  pas  Saint-Cyr  sans  essayer  de  pénétrer  dans  l'École  el  d'y 
enlever  les  armes  et  les  munitions  de  guerre  qui  s'y  trouvaient. 
L'ordre  formel  du  roi  interdisait  toute  résistance,  et  d'un  autre  côté 
M.  de  Boissac  connaissait  assez  ses  élèves  pour  savoir  qu'Os  ne  se 
laisseraient  point  désarmer  sans  résistance.  «  Il  est  certain,  nous 
écrit  le  fils  du  colonel  de  Boissac,  —  duauel  nous  tenons  ces  détJ^ 
—  que  si  les  émeutiers  avaient  envahi  l'École,  une  lutte  sanglante 
s'en  serait  suivie.  »  Le  commandant  en  second  eut  alors  la  pensée  de 
faire  désarmer  ses  élèves,  et  de  déposer  les  fusils  en  Heu  sûr,  de 
façon  à  éviter  à  l'École  l'humiliation,  qu'elle  n'eût  pas  acceptée,  de 
remettre  ses  armes  à  l'émeute.  Le  colonel  sauvegardait  aiasi  l'exécu- 
tion des  ordres  qu'il  avait  reçus  du  roi,  et  évitait  en  même  temps  les 
malheurs  qu'eussent  amenés  un  conflit. 

Quelques  heures  après  que  les  ordres  du  colonel  de  Boissac  avaient 
été  exécutés,  l'émeute  se  présenta  en  eflét  aux  portes  de  TBcole,  récla- 
mant à  grands  cris  les  armes  des  Saint-Cy riens.  Cependant,  bten  foe 
les  élèves  ne  fussent  plus  à  même  de  riposter  par  la  force»  les  émea- 
tiers  ne  parvinrent  pas  à  franchir  l'enceinte,  et  deux  seulement  d'entre 
eux  furent  admis  à  l'intérieur,  pour  constater,  de  visu,  qu'il  n'y  avait 
plus  d'armes  entre  les  mains  des  jeunes  gens. 

Telle  serait  la  vérité  :  il  împrte  de  la  dire,  et  nous  la  rétabtiasons 
d'autant  plus  volontiers,  qu'elle  est,  —  coomie  nous  l'avons  dit  plvus 
haut,  —  tout  à  l'honneur  de  Saint-Cyr  et  du  colonel  de  Boiseais. 

A.  DB  GL 


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LA  R.  M.  JAVOUHEY 


On  ne  se  doute  pas,  dans  le  inonde,  de  la  quantité  de  femmes 
supérieures  que  renferment  nos  plus  humbles  congrégations  reli- 
gieuses. Il  faut  avoir  été  mêlé  de  près  aux  œuvres  chrétiennes  de  ce 
siècle  pour  se  faire  une  idée  de  ce  qu'on  trouve  de  fortes  tètes  sous 
ces  simples  cornettes,  de  bons  et  virils  cœurs  sous  ces  guimpes 
pudiques.  Avec  les  inspirations  généreuses,  ce  qui  frappe  surtout 
dans  ces  associations  féminines,  c'est  la  variété  dans  les  aptitudes,  la 
persévérance  dans  la  poursuite  du  but  et  Tingéniosité  des  moyens 
imaginés  pour  y  atteindre. 

Le  type  le  plus  accompli  de  ces  femmes  vouées  aux  plus  inférieurs 
offlces  de  la  civilisation  est,  à  notre  avis,  la  fondatrice  de  Tinstitut 
des  sœurs  de  Saint-Joseph  de  Cluny,  la  mère  Javouhey,  dont  Cha- 
teaubriand a  dit  que  c'était  un  grand  homme.  Sa  congrégation,  qui  ne 
date  que  des  premières  années  de  ce  siècle  et  qu'elle  a  eu,  avant  de 
mourir,  il  y  a  quinze  ans,  la  joie  de  voir  se  répandre  et  prospérer  par- 
tout, en  France,  dans  nos  colonies  d'Asie,  d'Afrique  et  d'Amérique, 
ainsi  qu'à  l'étranger,  est  une  des  créations  régleuses  les  plus  éton- 
nantes, à  l'envisager  au  point  de  vue  de  ses  succès.  Elle  appartient 
tout  entière,  dans  ses  origines  et  ses  développements,  à  sa  fondatrice. 
Anne  Javouhey  en  a  seule  eu  l'idée,  l'a  établie  sans  l'aide  de  personne, 
contrairement  aux  vœux  de  sa  famille,  par  la  seule  puissance  de  sa 
Y<Aonté  éclairée  par  l'intelligence  des  besoins  du  temps  et  des  lieux, 
et  soutenue  seulement  par  son  amour  pour  Dieu  et  pour  les  hommes. 

La  mère  Javouhey  avait  le  cœur  chaud  et  la  tète  froide,  les  deux 
conditions  requises  pour  faire  de  grandes  choses.  C'était  un  esprit  à 
la  fois  enthousiaste  et  pratique,  se  possédant  &  merveille,  ayant  d'ins- 
tinct la  mesure  des  choses  et  des  hommes,  saisissant  d'un  coup  d'œil 
xapide  les  situations  et  se  faisant  écouter  avec  le  même  persuasif  intérêt 
parles  ministres  d'État  que  par  les  filles  de  village.  Et  ce  qu'il  y  a  de 
plus  étonnant,  c'est  qu'elle  n'était  qu'une  villageoise  elle-même,  la 
fille  d'an  J)ou  laboureur  de  Chamblanc,  près  Seurre,  en  Bourgogne. 
Annette  Javouhey  était,  à  seize  ans,  une  paysanne  piquante,  sinon 


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548  U  R.  ir.  JÀYOUflEY 

Jolie,  aimant  fort  la  toilette,  mus  sérieuse,  entendue  aux  soins  cl*une 
exploitation  rurale  et  sur  laquelle  bien  des  mères  avaient  déjà  les  yeux. 
Mais  la  Révolution  vint  brusquement  déranger  d'abord,  puis  tromper 
les  espérances  qu'elle  avait  laissé  concevoir  à  plus  d'une.  La  persécution 
religieuse  s'étendit  rapidement  des  villes  aux  campagnes;  les  prêtres 
restés  fidèles  durent  fuir  ou  se  cacher.  Alors  commença,  pour  Annette 
Javouhey,  chez  qui  un  peu  de  coquetterie  n'avait  jamais  diminué  une 
piété  sincère,  un  rôle  nouveau,  plein  de  fatigues  et  de  péril,  où  elle 
fit  preuve  de  courage  et  d'adresse,  celui  de  cacher  les  proscrits  et  de 
leur  procurer  les  moyens  de  célébrer,  çà  et  là,  les  saints  mystères,  dans 
les  bois,  dans  les  fermes  isolées,  et  même  d'y  administrer  la  première 
communion  aux  enfants  qu'elle  catéchisait  dans  les  champs,  au 
milieu  de  leur  travail,  ou  le  soir,  aux  veillées,  sans  que,  par  suite  de 
son  habitude  de  faire  visite  et  de  causer  à  tout  le  monde,  les  jacobins 
du  lieu  pussent  soupçonner  de  quoi  elle  les  entretenait. 

La  vie  que  le  R.  P.  Delaplace  vient  d'écrire  de  cette  femme  émlnente 
à  tous  les  titres  ^  nous  donne  de  curieux  et  touchants  détails  sur  ces 
débuts  d'un  apostolat  qui  devait  s'étendre,  un  jour,  à  toutes  les  con- 
trées de  la  terre,  mais  qui  n'avait  alors  pour  objet  que  les  hameaux  et 
les  villages  voisins  de  celui  du  Ghamblanc.  C'en  fut  toutefois  le  germe; 
en  donnant  ainsi,  pendant  les  trois  à  quatre  ans  que  dura  la  terreur  en 
son  pays,  ces  leçons  éparses  de  catéchisme,  où  elle  réussissait  d'ail- 
leurs au-delà  de  son  attente,  la  jeune  fille  se  découvrit  une  aptitude 
qu'elle  ne  se  soupçonnait  pas,  elle  qui  ne  savait  que  lire,  écrire  et  un 
peu  de  calcul  :  l'art  de  l'enseignement.  Ce  fut  pour  elle  une  révélation; 
die  vit  là  une  vocation,  et  fit  de  l'instruction  des  enfants  du  vill^e  sa 
principale  occupation,  en  s'y  adjoignant  ses  jeunes  soeurs,  au  grand 
déplaisir  de  son  père,  qui  trouvait  humiliant,  pour  le  plus  riche  culti- 
TOteur  de  l'endroit,  de  voir  ses  filles,  pour  lesquelles  il  projetait  de 
beaux  mariages,  se  faire  simples  maltresses  d'école.  Mais  son  mécon- 
tentement devint  de  la  douleur,  une  douleur  très  vive,  quand,  quelques 
années  plus  tard,  le  Concordat  ayant  rouvert  les  églises  et  réoi^ganisé 
le  cathplicisme  dans  ses  rapports  avec  l'État,  Anne  Javouhey  annonça 
h,  son  père  que,  profitant  de  la  liberté  accordée  aux  associations  de 
charité  et  d'enseignement   élémentaire,  elle  allait  prendre  l'habit 
religieux  et  se  consacrer  à  cette  double  mission.  Juste  en  ce  moment» 
un  jeune  homme  de  ses  parents,  qui  l'aimait  depuis  longtemps,  venait 
de  demander  sa  maini  Ne  pouvant  l'avoir  pour  épouse,  l'honnête 
garçon  la  prit  pour  modèle  et,  comme  elle,  se  consacra  à  Dieu  dans  un 
monastère,  mais  vécut  peu  d'années  :  il  n'était  pas  de  même  force. 

*  La  mère  Javouhey,  fondatrice  de  la  congrégation  de  Saint-Joseph  de  Clunt/, 
par  le  R.  P.  Delaplace,  prêtre  du  Saint-Esprit,  2  vol.  iû-8*  avec  portrait* 
Librairie  Lecoffre. 


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U  R.  11.  JAYOUIUT  549 

Qoant  à  Anne  Javonhey,  devenue  la  sœur  Javouhey^  elle  marcba 
&  grands  pas  vers  son  but,  gagnant  à  ses  desseins  et  à  ses  plans  son 
père,  homme  profondément  religieux  â*ailleurs,  entraînant  ses  sœors 
plus  jeunes  ainsi  que  beaucoup  de  ses  parentes  et  des  compagnes  de  son 
enfance,  qu'elle  groupa  autour  d'elle  sous  une  règle  approuvée  par 
l'autorité  épiscopale,  sous  le  vocable  de  saint  Joseph,  et  qu'elle  forma 
aux  fonctions  d'infirmières  et  dlnstilutrices  des  pauvres.  Ce  double 
service  répondait  si  bien  aux  besoins  de  l'époque,  que  les  Sœurs  de 
Saint-Joseph  se  virent  appelées  par  les  aulorités  civiles  et  religieuses 
d'un  grand  nombre  de  villes  de  la  région  :  Seurre,  Ghftlon,  Autun^ 
D61e,  et  qu'à  la  date  du  12  décembre  1806,  un  décret  de  l'empereur 
Napoléon,  signé  au  camp  de  Posen,  en  Prusse,  les  autorisait  nomina- 
lement,  «  comme  propres  à  former  les  enfants  des  deux  sexes  au 
travail,  aux  bonnes  mœurs  et  aux  vertus  chrétiennes  ».  A  mesure 
que  se  multipliaient  les  demandes  faites  à  la  nouvelle  congrégation,' 
s'augmentaient  les  recrues  qui  lui  venaient  de  partout.  C'est  un  fait 
curieux  et  peu  remarqué  encore,  que  ce  mouvement  des  vocations  rell^ 
gieuses  chex  les  femmes,  au  temps  de  l'Empire.  U  n'eût  pas  été  moins 
sensible  apparemment  chez  les  hommes,  sans  la  diversion  émouvante 
que  faisait  la  gaerre. 

Les  hommes,  la  mère  Javouhey  (ainsi  convient-il  de  l'appeler  désor- 
mais) eut,  dès  le  premier  jour,  la  pensée  de  les  associer  à  son  œuvre« 
Leur  place  avait  été  marquée  dans  les  statuts  que  Mgr  d'Imbertis, 
évëque  d'Autun,  donna  à  la  nouvelle  congrégation.  Us  y  portaient  le 
nom  de  frères-arfisans  de  Saint-Joseph.  Ils  s'engageaient  à  apprendre 
gratuitement  aux  orphelins  et  aux  enfants  pauvres  de  leurs  écoles  un 
métier,  et  devaient  enseigner,  exclusivement  à  toute  autre  science, 
la  lecture,  l'écriture  et  l'art  mécanique.  Quant  à  leur  manière  de 
vivre,  «  c'est  dans  le  travail  des  mains  que,  avec  l'aide  de  Dieu,  disait 
l'artide  qui  les  concernait,  ils  doivent  pourvoir  à  leur  propre  subsis- 
tance. »  Cette  branche  de  l'institut  de  la  révérende  mère  Javouhey 
n'eut  pas  partout  le  grand  succès  de  l'autre. 

Jusqu'à  la  Restauration,  les  sœurs  de  Cluny  n'avaient  d'établisse« 
ments  qu'en  province.  Dès  1814,  nous  les  trouvons  à  Paris  où,  dans 
dirers  quartiers,  elles  ouvrent  des  écoles  populaires  et  y  appliquent, 
à  la  grande  surprise  et  presque  au  scandale  des  royalistes,  mais  au 
grand  avantage  de  leur  enseignement,  la  méthode  dite  de  Lancastre, 
que  préconise  le  parti  libéral.  De  ce  moment  date,  pour  elles,  un 
grand  essor;  ce  n'est  plus  seulement  la  capitale,  ce  sont  les  colo- 
nies qui  s'ouvrent  devant  ce  nouveau  corps  de  l'armée  de  la  cha« 
nté.  En  1816,  le  gouverneur  de  l'Ue  de  Bourbon,  venu  à  Paris  et 
ayant  en  connaissance  des  succès  qu'y  obtenaient,  dans  Téducation  des 
enfants  du  peuple,  les  filles  de  la  mère  Javouhey,  en  emmène  quatre 


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550  LA  B.  y.  JAYOUHIT 

avec  lui  en  retournant  à  8on  poste,  et  en  réclamé  bientôt  d'autres. 
L'année  suivante,  le  Sénégal,  rendu  à  la  France  par  les  derniers  traités, 
mais  dans  le  plus  triste  état  moral,  en  appelait  aussi,  et,  malgré 
reffrayante  réputation  qu'avait  alors  cette  région  de  TAfrique,  c'était, 
parmi  les  sœurs  de  Saint- Joseph,  à  qui  aurait  le  bonheur  d'aller 
s'y  dévouer  à  l'œuvre  régénératrice  qu'entreprenait  l'État.  Et,  cette 
fois,  ce  ne  furent  pas  seulement  ses  filles  que  la  fondatrice  y  envoya, 
c'est  dle-mëme  qui  voulut  s'y  rendre  et  y  prendre  sa  part  du  travail. 
Cette  part  fut  large  et  «dmirable  surtout  d'intelligence  et  de  courage. 
L'histoire  de  œtle  colonie  renaissante,  devant  laquelle  s'ouvre  aujour- 
d'hui un  si  grand  avenir,  en  gardera  assurément  la  mémoire.  l£ 
tableau  qu'en  fait  l'historien  de  la  mère  Javouhey  est  du  pltts  grand 
intérêt;  les  détails  empruntés  aux  lettres  qu'elle  écrivait  de  là,  et 
que  l'on  a  conservées,  et  les  observations  qui  s'y  mêlent  accusent, 
chez  elle,  un  vif  sentiment  des  grandeors  de  la  nature  ei  le  goût 
prononcé  des  belles  choses.  «  Oo  y  voit,  dit  le  P.  Dalaplace,  que  la 
religion  était  loin  de  rétrécir  les  idées  et  d'étouflér  les  nobles  ékns 
dans  son  Ame.  Toujours,  au  contraire,  la  mère  Javouhey  faisait 
preuve  de  vues  larges  et  élevées,  et,  dans  toutes  ks  questions,  son 
esprit  pénétrant  allait  toujours  droit  à  ce  qu'il  y  avait  de  {dus  vital 
et  de  plus  pratique.  »  Elle  fut  là  une  de  nos  gloires  devant  l'étranger. 
Les  Anglais  avaient  à  75  on  80  lieues  des  i»dtres,  à  Sierra-Leone, 
un  établissement  coni^dérable,  mais  dont  l'hôpital  était  ndsénUement 
tenu.  Sur  la  réputation  que  la  mère  Javouhey  s'était  faite  i>ar  les 
améliorations  qu'elle  avait  introduites  dans  ceux  de  la  cdonk  fran- 
çaise, sir  Maccarly  l'appela  à  Si^ra-Leone.  Elle  n'y  demeura  que 
quelques  semaines,  mais  te  qu'elle  y  fit,  de  sa  personne  et  par  ses 
conseils,  frappa  d'admiration  le  gouverneur,  qui  s'en  exprima  haute- 
ment et  avoua  qu'il  regrettait  que  l'Église  réformée  ne  ptit  rien  ki 
offrir  de  semblable. 

Ce  premier  contact  avec  le  monde  colonial  éveilla  dans  le  cœur  de 
la  mère  Javouhey  un  sentiment  nouveau  et  d'une  grande  intensité,  la 
compassion  pour  tes  populations  nègres,  réduites  là  partout  à  la  con- 
dition d'esclaves.  Ce  souci  s'ajouta  chez  elle  à  celui  qu'elle  avait,  en 
général,  des]  malheureux  disgraciés  de  la  nature  onde  2a  fortune,  et 
ne  cessa  dès  lors  de  la  poursuivre  partout  Au  milieu  mèoeie  des  occu- 
pations et  des  préoGOupatioDs  que  lui  donnaient,  à  son  retour  en 
France,  les  développements  que  prenait  sa  congrégation,  dlle  pensait 
à  ses  pauvres  nègres  réduite  à  la  misère,  livrés  aux  plus  abrutissantes 
superstitions,  et  point  inintdligentsni  méchants  néanmoins.  Us  étai^tit 
l'objet  de  recomrmandations  parlicnlières,  dans  les  instmctions  qu'elle 
adressait  à  ses  filles  attachées  aux  écoles  et  aux  hftpiianx  danB  n<^ 
colonies  des  AntiUee. 


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] 


LA  R.  M.  JAYOUflEY  551 

Ces  recommandations  portaient  tous  les  jours  leur  fruit.  Le  gou- 
Temement  ne  l'ignorait  pas.  Aussi,  lorsque  survint,  en  1835,  Tessai 
délibération  des  noirs  tenté  par  la  France  à  la  Guyane,  pensa-t-on 
immédiafement,  dans  le  ministère,  aux  sœurs  de  Saint-Joseph  pour 
les  préparer  à  la  liberté»  La  commission  nommée  pour  étudier  la 
question  les  recommanda  (dialeureusement  par  Torgana  de  M.  de  La- 
martine, son  rapporteur.  L*acceptation  par  le  gouvernement  de  la 
proposition  faite  à  cet  égard  combla  de  joie  la  mère  Javouhey  quand 
communication  lui  en  fut  faite.  En  femme  pratique  qu*elle  était,  elle 
fit,  avant  d'accepter,  ses  conditions  et  ses  réserves;  mais,  une  fois  les 
conventions  arrêtées,  elle  se  laissa  emporter  par  son  zèle,  et,  ne  vou- 
lant pas  9*en  rapporter  à  d'autres  pour  le  soin  d^organiser  une  entre- 
prise aussi  considérable  et  aussi  importante  pour  ses  conséquences 
que  l'initiation  d'une  population  de  cinq  ou  six  cents  sauvagas 
à  k  vie  civilisée,  elle  s'en  chargea  elle-même,  et,  malgré  ses  quarante- 
huit  ans  sonnés,  s'embarqua  avec  un  convoi  de  Frères  et  de  Sœurs, 
choisis  parmi  les  plus  propres  à  sa  tâche  dans  son  institut,  et  fit  voile 
pour  Mana,  canton  de  la  Guyane,  dont  l'exploitation  lui  avait  été 
concédée  pour  l'expérience  qu'elle  allait  faire  au  nom  de  l'État, 

Celte  hardie  tentative  de  Mana  —  «  la  chère  Manal  »  —  comme  dit 
toujours  depuis  la  mère  JaTOuhey,  est  un  fait  considérable,  non  seule- 
ment dans  la  vie  de  la  femme  au  noble  cœur  et  h  la  virile  piété  qui 
s'en  chargea,  mais  en  lui-même  et  au  point  de  vue  politique  et  socIaL 
Le  récit  des  années  que  la  fondatrice  de  la  congrégation  des  smura  de 
Saint-Joseph  de  Gluny  y  consacra,  bien  que  trop  constamment  écrit, 
ainsi  que  tout  Touvrage  d'ailleurs,  selon  nous,  dans  le  style  hagiogra- 
phique et  en  rue  du  monde  religieux,  a  néanmoins  un  intérêt  géi^ral 
et  des  plas  attrayants.  L'auteur,  qui  a  étudié  son  sujet  sur  pièces 
authentiques,  y  met  la  mère  Javouhey  daçs  tout  son  jonr  et  complète 
le  portrait  qu'en  fit  Chateaubriand  par  ce  mot  célèbre  :  «  Cette  femme 
est  un  grand  homme  I  »  auquel  il  faut  ajouter  :  et  un  grand  chrétien. 

P.  DOUHAIRB. 


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REVUE  DES  SCIENCES 


laauguratioQ  de  Tobservatoire  de  Nice.  —  Le  grand  Equatorial.  -*  Une 
lunette  de  18  mètres  de  longueur  et  de  Q^,l^  d'ouverture.  —  La  lune 
\ue  à  40  lieues  de  distance.  —  La  grande  coupole  flottante.  —  Fondation 
BischofiTsheim.  —  L'Électricité  en  mer.  —  Le  canot  électrique  de  la  marine 
française.  —  Nouveaux  accumulateurs  légers.  —  Le  batean  éJectrîgue 
80us-marln,  de  MM.  Zédé  et  Krebs.  —  Les  photographies  typiques.  — > 
L'air  de  famille.  —  Reproduction  des  traits  communs  d'une  race,  d'une 
famille.  —  Technique  du  procédé.  —  Le  phonographe  rendu  pratique.  — 
Reproduction  des  discours.  —  La  parole  transmise  par  lettre.  —  Enre- 
gistrement automatique  des  dépêches  envoyées  par  signaux  optiques*  — 
GoQservation  de  la  trace  des  sigaaux.  —  Application  à  la  télégraphie  de 
campagne.  —  L'huile  et  les  tempêtes.  —  Expériences  du  prince  Albert 
de  Monaco.  —  Le  yacht  PHirondelle,  —  L'huile  et  les  vagues,  par  M.  de 
Lesseps.  —  Les  microbes  de  la  salive.  —  Toxicité  de  la  salive  humaine. 
—  Origine  bovine  de  la  scarlatine.  —  Histoire  d'un  enfant  pris  de 
scarlatine  et  d'une  vache  malade.  —  Conclusion. 


Nous  venons  d'assister,  avec  les  membres  de  rAssociaiioû  inter- 
nationale de  géodésie,  à  rinauguration  de  TObservatoire  de  Nice. 
M.  R.  Bischoffsheim  a  donné  un  exemple,  unique  en  France,  en  élevant 
à  1  astronomie  un  monument  aussi  grandiose,  sans  le  secours  de 
1  État  et  avec  ses  propres  ressources.  Il  a  doté  notre  pays  d'un  obser- 
loire  aujourd'hui  sans  rival  en  Europe.  M.  Faye  disait  lundi,  à  TAca- 
démie  des  sciences  :  u  Le  nouvel  Observatoire,  grâce  à  la  libéralité 
Inépuisable  de  son  fondateur,  est  le  premier  de  TEurope  par  la  gran- 
deur, la  perfection  et  la  variété  des  instruments.  L'Association  inter- 
nationale, qui  ne  se  réunit  que  dans  les  grandes  capitales,  a  voulu,  en 
choisissant  Nice  cette  année  pour  y  tenir  sa  session,  donner  à  H.  Bi- 
scholTsheim  un  témoignage  particulier  du  grand  intérêt  qu'elle  attache 
à  l'avenir  de  cette  création,  un  des  foyers  dont  elle  espère  le  plas  pour 
la  science.  )> 

L'Observatoire  s'élève  à  quelques  kilomètres  de  la  ville,  sur  le  mont 
Gros,  dans  une  situation  admirable,  h  375  mètres  d'altitude.  On  a 
xéalisé  l'un  des  rêves  de  M.  l'amiral  Mouchez,  directeur  de  l'Observa- 


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AEVUE  DES  SGIKNCSS  553 

toire  de  Paris  :  an  Observatoire  avec  pavillons  isolés,  avec  logements 
pour  les  astronomes  et  placé  loin  du  bruit  et  des  distractions  de  la 
ville.  En  effet,  M.  Gh.  Garnier  n'a  pas  construit  sur  le  sommet  de  la 
montagne  un  immense  bâtiment  monumental,  mais,  bien  plusieurs 
bâtiments  distincts  et  isolés,  affectés  chacun  à  un  service  spécial  : 
pavillon  pour  le  grand  Équatorial,  pavillon  pour  la  grande  Méri- 
dienne, etc.  De  Nice  on  voit  se  profiler  sur  le  ciel  bleu  ces  divers 
pavillons  qui  ne  font  pas  grand  effet  architectural,  mais  gui  sont 
intérieurement  bien  agencés  au  point  de  vue  astronomique.  Ge  que  le 
public  nomme  VObservatoire^  c'est  le  pavillon  gigantesque,  en  effet, 
du  grand  Équatorial  avec  sa  colossale  coupole  d'un  blanc  éclatant  qui 
s'aperçoit  de  toutes  les  parties  de  la  ville.  Ge  pavillon,  d'une  architec- 
ture très  sobre  et  très  remarquable,  mesure  25  mètres  sur  toutes  ses 
faces;  on  y  pénètre  par  une  magnifique  porte  en  bronze;  à  l'intérieur 
et  au  milieu  se  dresse,  sur  ses  deux  piliers  de  pierre  de  la  Turbie,  un 
Équatorial  comme  il  n'en  existe  aucun  ;  il  a  18  mètres  de  longueur  et 
son  objectif  mesure  0'°,76.  Cette  masse  énorme  pivote  facilement, 
entraînée  mécaniquement  et  peut  prendre  toutes  les  directions  pos- 
^les  autour  de  l'horizon.  Quand  on  observe  la  lune  dans  cette  lunette 
immense,  on  la  voit  comme  on  verrait  les  montagnes  des  Alpes,  à 
40  lieues  de  distance;  les  étoiles  apparaissent  comme  des  petits 
soleils.  C'est  merveilleux  de  puissance.  Pour  permettre  aux  instruments 
équatoriaux  de  battre  tous  les  points  de  l'horizon,  les  coupoles  qui 
surplombent  les  pavillons  doivent  être  mobiles  ;  jusqu'ici  elles  tour- 
naient sur  des  galets;  mais  en  face  des  dimensions  exceptionnelles  de  la 
coupole  du  mont  Gros,  M.  Eiffel,  chargé  de  sa  construction,  a  dû  ima- 
giner un  autre  système  de  déplacement.  Cette  coupole  mesure,  en  effet, 
23",90  à  l'extérieur;  elle  a  plus  de  72  mètres  de  circonférence  et  sa 
hauteur  est  de  12",99.  Les  grandes  coupoles  de  Vienne  et  de  Saint- 
Pétersbourg  ont  seulement  16  mètres  de  diamètre  extérieur,  celle  de 
l'Observatoire  de  Paris,  12  mètres.  La  nouvelle  coupole  est  tout  en 
acier,  elle  pèse  95  tonnes  et  on  la  déplace  du  bout  du  doigt. 

En  effet,  on  Ta  bien  munie  de  galets  pour  qu'elle  repose  au  besoin 
sur  le  mur  circulaire  du  pavillon,  mais,  en  temps  ordinaire,  elle  flotte 
comme  un  bateau  sur  une  rainure  pleine  d'eau;  elle  est  à  sa  base 
munie  d'un  flotteur  circulaire  qui  pénètre  librement  dans  une  cuve 
annulaire.  Aussi  le  plus  petit  effort  suffit  pour  déplacer  ce  poids  flot- 
tant. Autrefois  la  coupole  de  l'Observatoire  de  Paris  mettait  45  minutes, 
mue  par  des  hommes,  pour  faire  un  tour  d'horizon  ;  avec  son  moteur 
à  gaz,  elle  met  encore  aujourd'hui  10  minutes;  tranquillement  assis 
sur  la  coupole  de  Nice,  nous  avons  parcouru  les  quatre  points  cardi- 
naux en  quatre  minutes.  La  coupole  est  munie  de  deux  grands  volets 
qui,  en  s'ouvrant,  laissent  un  espace  libre  de  3  mètres,  largement  suf- 


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551  RE^^  0£S  SCIDœCS 

fUant  pour  ^'ou  puisse  braquer  la  luuetle  sur  un  point  quelconque 
dji^  ciel. 

Nous  ne  décrirons  pas  la  belle  et  unique  lunette  méridienne  de 
MM.  Brunner  ftères,  uu  autre  cbef-d'œuvre»  ni  le  petit  Équatorial,  ni 
Iqs  insUrun^ents  magnétiques,  elc.  Qu'il  nous  suffise  de  dire  qu*à  peine 
installés,  les  instrumentai  ont  déjà,  permis  au  directeur,  M,  Perrotin^ 
de  faire  des  observations  qui  ont  assigné  une  des  premières  places  & 
rObservatoire  de  Nice,  Les  observations  ont  été  publiées  dans  un  gros 
Tolume  ixk'^'^i  Tétude  des  étoiles  doubles,  des  comètes  errantes,  des 
planètes^  étodes  speetroscopiques,  etc.  On  n'a  pas  perdu  de  temps  et 
siQus  espérons  bien  que  sous  le  beau  ciel  du  Midi,  M.  Perrotin  et  ses 
aides  feront  largement  avancer  Tastronomie. 

VObswvatoire  a  coûté  {dus  de  3  millions;  son  budget  est  garanti 
par  une  rente  perpétuelle.  L'avenir  est  donc  assuré  au  point  de  vue 
matériel  pour  la  fondation  de  M.  Bischoffsheun.  Nous  croyons  savoir 
qu'il  l'est  aussi  au  point  de  vue  scientiQque,  car  M.  Bischoffsbeim, 
soa  œuvre  généreuse  accomplie,  a  Tinteniion  de  faire  don  de  l'Obser* 
vatoire  au  Bureau  des  Longitudes,  et  le  Bureau  des  Loogltudes,  qui 
renferme  nos  plus  hautes  illustrations  scientiSques,  est  considéré  avec 
r^son  comme  le  conseil  de  perfectionnement  de  rAstronomie  française. 

L'application  de  Télectricité  à  la  traction  des  petits  bateaux,  canots, 
torpilleurs,  paraît  devoir  prendre  une  certaine  extension.  On  a  beau* 
coup  parié  récemment  d'un  canot  électrique  commandé  par  la  marine 
française  à  la  Société  des  forges  et  chantiers  de  la  Méditerranée.  Ce 
canot,  aux  formes  lourdes,  pour  qu'il  puisse  bien  se  comporter  en  mer, 
a  9  mètres  de  longueur  et  â'°,iO  de  largeur  au  fort.  Ce  n'est  plus  une 
machine  à  vapeur  qui  commande  son  hélice,  mais  une  machine  élec* 
trique.  Le  courant  est  fourni  par  des  accumulateurs;  l'installation 
électrique  est  due  à  M.  le  capitaine  Krebs,  le  collaborateur  bien  connu 
de  M.  le  capitaine  Renard,  directeur  des  ateliers   aérostatiques  de 
Ghalais-Meudon.  Les  distances  pratiques  que  peut  franchir  le  canot 
smi  au  nûnimum  de  36  nœuds  ou  66^^i,7  k  la  vitesse  de  6  nœuds,  ou 
bien  de  150  nœuds  ou  217  kilomètres  à  la  vitesse  de  4  nœuds  7.  Peu* 
dant  les  essais  qui  ont  eu  lieu  au  Havre,  le  canot  a  fonctionné  à  grande 
vitesse  pendant  près  de  six  heures  et  encore  pendant  trois  heures  à 
des  vitesses  réduites.  La  dépense  électrique,  à  grande  vitesse,  s'est 
élevée  à  i%  chevaux.  Ce  qui  caractérise  le  nouv^u  bateau  électrique, 
ce  sont  se»  accumulateurs.  On  a  dit  qu'on  avait  conservé  secrète  leur 
déposition;  nous  pouvons  toutefois  en  faire  connaître  le  principe  gé^ 
néral.  Ces  aôcumulataurB  ne  renferment  ni  plomb  ni  a^ide  sulfurique. 
Us  ont  été  imaginés  par  M.  Gommelin-Desmazures  et  ils  possèdent,  eu 
eSét,  une  grande  puissance  d'emmagasinement.  II  y  a  cinq  ou  six  axis. 


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fiSVUS  DES  SCmVCES  555 

VH.  de  Lalande  et  Chaperon  ont  combiiié  nne  pile  éleotrîqae  trè« 
eonâtanie  et  très  employée  aujourd'hui.  C'est  la  jûle  âno-potasse 
oxjrde  de  euiirre.  L*oxyde  de  coLTre  sert  de  dépohurisant,  et  l'hydrogène 
qui  ya,  au  pôle  négatif  réduit  l'oxyde.  M.  Desmazures  est  parvenu  i 
rendre  cette  pile  réversible,  c'est-à-dire  qu'il  parvient  à  la  régénérer 
quand  elle  est  épuisée  par  un  courant  électrique.  Les  lames  négatives 
dn  nouvel  accumulateur  sont  des  feuilles  de  tôle  étamées,  les  plaques 
positives  des  feuilles  de  cuivre  poreux  obtenu  en  comprimant  du  métal 
pulvérisateur  sous  une  pression  de  600  à  1200  kilogrammes  par  cen- 
timètre carré.  Le  liquide  employé  est  de  la  potasse  additionnée  de 
<iiiiorate  de  soude.  Le  tout  est  enfermé  dans  un  récipient  clos  en  tôle 
élamé  et  relié  aux  plaques  négatives  qui  reposent  sur  le  fond.  D'après 
M.  E.  Reynier,  un  accumulateur  Desmazures  de  20  kilogrammes  àt 
pcttds  brut  renferme  6  kilogrammes  de  {daques  (5  positives,  6  néga* 
tives).  La  force  électromotrice  de  l'élément  est  1  volt  et  la  potentiel 
utile  de  0,86  volt  au  régime  de  décharge  de  36  ampères.  Le  poids  par 
cheval-heure  serait  réduit  à  30  kilogrammes  et  le  poids  par  cheval 
électrique  à  166  kilogr.  Le  poids  par  cheval  électrique  de  166  kilo- 
grammes n'a  rien  de  bien  extraordinaire,  mais  c'est  le  poids  de  30  ki- 
logrammes par  cheval-heure  qui  est  très  remarquable;  il  n'avait 
jamais  été  obtenu  encore,  et  cette  diminution  de  poids  justite^  quant  & 
présent,  le  choix  qui  a  été  fait  de  cet  accumulateur  pour  les  canots.  Le 
rendement  réel  de  cet  accumulateur  ne  nous  est  pas  connu,  on  l'évalue 
à  70  pour  100.  On  ne  perdrait  plus  que  30  pour  iOO  sur  la  force 
électrique  dépensée  pour  le  charger. 

Le  pmds  total  de  la  batterie  Desmazures,  établie  sur  le  canot,  est 
seulement  de  9300  kilogrammes;  elle  emmagasine  un  travail  de 
iOO  ehevaux-beure.  Ces  résultats,  très  frappants,  ont  décidé  MM.  Zedé 
et  Krebs  à  reprendre  le  projet  de  bateau  sons-marin  de  M.  Dupuy 
de  Lôme.  Le  navire  est  déjà  ceastruit,  la  progression,  la  direction  et 
l'éclairage  seront  obtenus  à  l'aide  des  nouveaux  accumulateurs.  La 
forme  est  celle  d'un  fuseau;  son  diamètre  est  de  l'*,80,  juste  de  quoi 
permettre  à  un  homme  de  se  tenir  debout;  sa  longueur  est  de  20  mè-» 
très,  ce  qui  lui  donne  un  déplacement  d^environ  %  tonnes.  M.  Zedé 
estime  que  le  bateau  sous-marin  pourra  soutenir  nne  vitesse  de 
il  nœuds  pendant  dnq  heures.  Des  réservoirs  d'air  comprimé  per- 
mettent de  renouvder  Tatmosphère  ambiante  et  de  régler  la  pression 
intérieure;  des  réservoirs  d'eau  vides  ou  remplis  par  une  pompe 
électrique  donnent  le  moyen  de  régler  constamment  la  flottabiMté  et 
Tassiette  du  bateau.  Deux  gouvernails,  l'un  vertical,  l'autre  horizontal» 
commandent  la  route  à  suivre  soit  en  direction  soit  en  profondeur.  Des 
lampes  à  incandescence  éclateront  le  nouveau  bateau  et  un  appareil 
optique  spécial  permettra  de  voir  à  l'extérieur  soit  dans  Tâir,  soit  & 


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^6  HEVUE  DES  SGIERGSS 

travers  Teàu,  quand  le  bâtiment  plongera.  Tel  est  brièvement  le  lor* 
pilleur  sous-marin  électrique  qui  fera  prochainement  ses  essais.  Il  est 
donc  exact  de  dire  que  Télectricité  commence  à  rendre  d^incuntestables 
services  à  la  traction  des  petits  bateaux» 

Tout  le  monde  a  remarqué  que,  dans  une  même  famille,  il  existe 
toujours,  malgré  la  diversité  des  traits  de  chaque  individu,  comme  na 
type  général  commun  à  tous  les  membres,  nn  air  de  famille  en  un 
mot.  Il  y  a  plusieurs  années,  déjà,  M.  Galton,  de  la  Société  royale  de 
Londres,  eut  l'idée  de  fixer,  par  la  photographie,  le  type  d'une  race  ou 
d'une  famille,  en  accumulant  sur  une  seule  épreuve  les  traits  com- 
muns. Il  est  clair  que  les  traits  se  renforcent  ;  ceux  qui  ne  sont  qu'oc'- 
casionnels  disparaissent,  et  finalement  on  obtient  une  photographie 
qui  n'est  le  portrait  d'aucun  des  sujets  et  qui,  cependant,  a,  avec  eux 
un  véritable  air  de  parenté.  C'est  ainsi  que  M.  Galton  avait  obtenu  un 
Alexandre  le  Grand  d'après  six  médailles  du  British  Muséum  et  une 
Cléopâtre  d'après  six  documents.  Cette  Cléopàtre  était  mémo  plus 
séduisante  que  chacune  des  images  élémentaires. 

En  France,  M.  Batut  vient  de  reprendre  cette  idée,  et  k.  Tûde  d'une 
technique  ingénieuse,  il  à  obtenu  des  résultats  très  curieux  *  et  vrû- 
ment  encourageants.  Étant  donné  qu'un  certain  temps  de  pose  est 
nécessaire  pour  obtenir  une  image  photographique,  si  l'on  se  met  dan» 
les  conditions  d'une  pose  nécessaire  de  60  secondes  de  durée  par 
exemple,  et  si  on  ne  laisse  poser  que  3  secondes,  c'est-à-dire  1/20""  de 
la  durée  minima,  il  est  clair  qu'on  n'obtiendra  pas  d'image.  Mais  si 
l'on  fait  poser  devant  l'objectif  successivement  vingt  portraits  de 
même  grandeur  représentant  des  individus  d'une  même  famille,  on 
obtiendra  une  image  dans  laquelle  aucun  des  traits  accidentels  gui 
modifient  le  type  n'aura  pu  être  fixé,  mais  où  au  contraire  apparaîtront 
seuls  les  traits  communs  caractéristiques  de  ce  type. 

Tel  est  le  principe.  Yoici  maintenant  comment  l'auteur  opère  en 
pratique.  Deux  opérations  sont  nécessaires  :  i*  obtention  des  portraits 
devant  concourir  à  la  production  du  type  ;  ^  production  de  ce  type.  Pour 
une  famille,  cinq  ou  six  portraits  suffisent  largement.  Les  sujets  sont 
réunis  dans  l'atelier,  on  fixe  la  position  du  siège  de  pose  et  de  Fappa^ 
reildans  la  situation  de  mise  au  point  pour  le  premier  individu;  les 
suivants  se  succèdent  dans  la  même  position,  toujours  de  face;  les 
inégalités  de  taille  sont  corrigées  à  l'aide  des  mouvements  d^un 
tabouret  de  piano  qui  sert  de  siège.  Pour  obtenir  le  type,  on  prrad 
une  épreuve  dont  on  perce  les  yeux  avec  une  aiguille  fine,  exactemosii 

*  La  photographie  appliquée  à  la  production  du  type  d'une  famille,  dTuac 
tribu  ou  d'une  race,  par  Arthur  Batut.  Brochure  de  23  pages  avec  planches. 
Gauthier-ViUars. 


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R£VUE  DES  SCIENCES  557 

sur  le  point  visuel.  Puis  on  dispose  l'image  en  contact  avec  une  petite 

glace  dépolie;  avec  la  fine  pointe  d'un  crayon  qui  traverse  les  trous 

de  l'épreuve,  on  marque  deux  points  noirs  sur  le  verre  dépoli;  ce  sont 

deux  points  de  repère  qui  serviront  à  fixer,  successivement  œU  dans 

ceil,  toutes  les  épreuves  successives  en  regardant  par  transparence. 

On  découpe  d'ailleurs  les  épreuves  de  façon  qu'elles  soient  limitées 

par  la  glace  dépolie-calibre.  Enfin  on  les  colle  ensuite  sur  des  cartons 

de  la  dimension  du  calibre,  et  ces  cartons  sont  placés  dans  un  cadre 

fixe  spécial  pour  être  soumis  à  la  pose  exactement  le  même  temps.  Le 

cliché  qui  contiendra  toutes  les  épreuves  donnera  le  portrait  du  type. 

M.  Batut  raconte  que  ce  n'est  pas  sans  une  certaine  émotion  qu'il 

vit  apparaître,  à  la  pAle  lumière  du  laboratoire,  son  premier  type, 

cette  figure  impersonnelle,  ce  portrait  de  l'inconnu  dans  lequel  on 

retrouve  une  frappante  ressemblance  avec  certains  des  modèles  qui 

ont  posé,  et  un  air  de  famille  incontestable  avec  tous.  Le  plus  souvent 

le  portrait-type  est  plus  régulier,  plus  beau  qu'aucun  de  ceux  qui  ont 

servi  à  le  former.  Les  accidents  individuels  ayant  disparu,  il  reste  une 

sorte  de  portrait  idéal  dont  les  lignes  sont  toujours  harmonieuses. 

M.  Batut  a  pris  à  part  tantôt  le  type  féminin  seul,  tantôt  le  type  nuts« 

culin  ;  puis  il  a  réuni  ces  deux  types  pour  obtenir  le  type  de  famille* 

Les  planches  ainsi  produites  offrent  un  réel  intérêt.  Il  est  à  souhaiter 

que  Ton  multiplie  ces  essais;  ils  pourraient  rendre  des  services  à 

l'ethnographie  et  même  à  la  psychologie.  Si  chacun  avait  ainsi  chez 

soi  le  portrait-type  de  sa  famille,  on  arriverait  vite  à  des  déductions 

psycholc^ques  curieuses. 

n  y  a  longtemps  qu'on  n'avait  plus  entendu  parler  du  phonographe. 
S'il  faut  en  croire  le  New-York-Herald,  M.  Edison  serait  parvenu  i 
en  tirer  parti.  On  pourrait  bientôt  entendre  chez  soi  prononcer  un 
discoars  par  celui-là  même  qui  l'a  prononcé  à  une  époque  quelconque. 
H.  Edison  aurait  trouvé  un  papier  si  homogène  et  si  peu  élastique 
qu'il  conserverait  exactement  les  impressions  tracées  sur  sa  surface 
par  la  pointe  du  phonographe.  Il  n'y  aurait  donc  plus  qu'à  placer  la 
feuille  8or  un  phonographe  identique  pour  reproduire  le  discours.  Le 
Journal  américain  prétend  que  M.  Edison  espère  être  en  état,  au  mois 
de  janvier  prochain,  de  mettre  en  vente  un  premier  lot  de  500  feuilles 
de  trois  formats.  Les  petites  pour  la  reproduction  de  800  à  1000  mots  ; 
les  moyennes  de  2000  et  les  grandes  de  4000  mots.  S'il  en  était  réelle- 
ment ainsi,  au  lieu  d'écrire  une  lettre  un  peu  longue,  il  serait  plus 
simple  de  la  dicter  au  phonographe,  de  l'envoyer  par  la  poste  et  de 
ïentendre  au  lieu  de  la  lire  au  point  d'arrivée.  Hais  attendons  les 
papiers  Edison  avant  de  rien  préjuger. 

li.   Dncretet,  le  constructeur  bien  connu,  vient,  de  son  côté,  de 

10  NOVEMBRE  iS87.  36 


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^5S  HEVUE  £^ES  SCIENCES 

Tésoadre  un  pvoblèim  qeà  a  soq  impoirtanoe;  il  est  panrenii  k  enregis- 
trer aiitomati(iiieiiieat  tes  signaux  trafitsmis  par  les  télégr^ibes  opti- 
qi&es.  On  sait  qne  les  armées  en  caoq^agne  se  servent  jouraellement 
de  téMgrapbes  opiiqQes.  Les  éelipses  suoeessives  d'une  lampe  è  pétrole 
permetteDl  de  pep>ffodmre  à  granée  distance  les  s^naox  Moirse.  Le 
manipnlatetir  q«  ftài  foociionner  Técran  destiné  à  cacher  on  i 
montrer  la  tumiëre  met  en  marche  en  même  temps  un  petit  télégraphe 
«vdinaire  Ktovse,  dételle  sorte  que  les  signaux  transmis  sont  reproduits 
sur  une  bande  de  papier.  C*est  un  contrôle  précieux,  et  d'autant  plus 
qui!  reste  aussi  entre  les  mains  de  Fagent  qui  reçoit,  car  cdù-ei 
répétant  toujours  les  signaux  transmis  par  mesvre  de  préetution, 
«^registre  de  soq  côié  le  télégramme  &t  caractères  Morse.  C'est  un 
progrès. 

Décidément  Tinfluenoe  de  Thuile  sur  les  yagues  si  contestée  maigri 
l'opinion  des  Andens  est  aujourd'hui  rendue  éyidente.  L'amiral  Ooué 
a  fait  une  véritable  campagne  en  sa  fareur.  Depuis  dix  ans,  de  noire 
côté,  noue  accumulions  preuves  sur  preuves.  S«  A.  le  prince  Albert  de 
Monaco  termine  unâ  note  communiquée  à  l'Aeadéiaie  des  sdences  sur 
sa  dernière  campagne  scientifique  dans  TOcéan,  à  bord  de  soa  yacht 
VHirandelle,  par  ces  lignes  :  «  Je  tiens  enfin  à  signaler  mes  observa- 
tions plusieurs  fois  répétées  sur  Tusage  de  Thuile  pour  calmer  la  mer; 
eûm  sont  entièrement  d'accord  avec  les  conclusions  de  M.  l'amiral 
Cloué.  Le  23  aoftt,  notamment,  VHirondelle  prise  dans  le  demi-eercle 
dangereux  d'un  cyclone,  n'aurait  pas  résisté  comme  ^e  Ta  âut  pendant 
cinq  heures  à  la  violence  vraiment  exceptionnelle  des  lames^  si  eUe 
n'avait  eu  recours  à  ce  moyen  de  protection.  »  On  sait  que  le  prince 
héréditaire  de  Monaco,  né  le  13  novembre  1848,  est  capitaine  de 
frégate  dans  la  marine  espagnole. 

A  propos  de  cette  communication»  M.  de  Lesseps  a  cité  le  cas 
suivant.  Le  Ciappet,  n**  13,  qui  vient  d'arriver  dans  la  baie  de  Panama,  a 
été  assailli  dans  le  port  de  Talcahvano  par  une  bourrasque  du  nord  qui 
a  duré  six  jours;  pendant  ce  temps,  toutes  les  communications  avec  la 
côte  étaient  impossibles...  Le  capitaine  Taylor,  retenu  à  terre  par 
l'ouragan,  a  eu  le  plaisir  de  voir  son  navire  supporter  les  attaques 
d'une  mer  furieuse,  sans  avarie  et  avec  une  faciÙté  apparente  due 
à  l'emploi  des  sacs  d'huile.  On  a  eu  ainsi  une  nouvelle  prouve  de 
l'efQcacité  de  ce  procédé  pour  réduire  l'action  des  vagues  contre  les 
flancs  du  navire. 

La  salive  est  un  poison  !  elle  renferme  des  microbes  dont  il  faut 
se  défler.  C'est  en  1881  que  Mi  Pasteur  constata,  pour  la  première 
lois,  dans  la  salive  humaine,  un  miearobe  pathogène*  Depûs  eette 


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BEYOC  m$  BCIEIGSS  5S» 

époque,  MM.  Fraenkel,  Lannelongue,  Reinaad,  Klein,'  Vij^,  ont 
étudié  l'aetion  de  la  salive  sur  les  animaux;  c'est  maintenant  un 
fait  aoquis  que  ceUquide,  à  l'état  normal,  renferme  un  certain  nombre 
de  microbes  dangereux,  au  milieu  des  nombreux  micro-organismes  h 
peu  près  in(^ensifs  dont  elle  est  le  milieu  habituel. 

M.  Blondi,  dans  un  travail  récent  entrepris  à  Tlnstitut  d'hygiène  de 
Berlin,  a  étudié  quelques-uns  de  ces  microbes  qu'il  a  toujours  ren« 
coniréfi  dans  la  salive  d'une  cinquantaine  de  personnes  de  sexe,  de 
constitution,  de  santé  et  d'âge  différents  ;  il  a  reconnu  parnû  c^  mi- 
crobes cinq  espèces  pathogènes  ayant  amené  soit  la  mort  des  ani- 
maux, soit  des  désordres  graves  localisés  aux  environs  des  points 
d'inoculation.  Ces  cinq  espèces  ont  été  baptisées  par  M.  Blondi  : 
1*  Badllus  ssdivarius  septicus.  2*  Cocous  salivarius  septicus. 
Z"  Minococcus  iitragenus.  4t'*  Streptococcus  septopocemicus.  5**Sia- 
phyiococcus  salivarius  pyogenes.  Le  n*»  1  est  assez  commun,  il  vit 
dans  la  saUve  acide;  il  tue  de  24  à  72  heures  les  souris  et  les  lapins, 
qui  meurent  dans  un  coma  persistant.  La  maladie  est  généralisée  h  tout 
l'organisme,  et  les  microbes  se  retrouvent  dans  le  sang.  Le  n°  2  amène 
la  mort  du  cobaye,  du  lapin  et  de  la  souris  en  4  à  6  jours.  Le  n°  3  a 
été  rencontré  3  fws,  il  est  pathogène  pour  les  cobayes  et  les  souris 
et  se  renc<Matre  surtout  dans  les  viscères.  Le  n°  4,  que  l'auteur  con- 
sidère comme  identique  du  microbe  de  l'érésypèle  et  du  phlegmon, 
occasionne  chez  les  trois  espèces  d'animaux  tantôt  une  septicémie 
chronique  qui  dure  15  à  20  jours,  tantôt  une  inflammation  localisée. 
Le  n*  9  a  été  trouvé  dans  la  salive  d'un  malade  atteint  d'angine  scar- 
laiineuse,  il  a  une  tendance  h  se  généraliser  et  finit  par  tuer  les  lapins 
en  12  à  15  jours. 

De  son  côté,  M.  Yignal,  qui  a  examiné  les  micro-organismes  de  la 

boache  au  point  de  vue  des  transformations  qu'ils  font  subir  aux 

substances  alimentaires,  a  reconnu  dans  la  salive  el  le  tartre  dentaire 

la  préfienee  de  staphylococcus  pyogenes  aui'eas  et  albus  et  du 

laptoikryx  buccalis^  du  bacille  de  la  pomme  de  terre,  du  badllus 

subtUis^  du  baeterium  termo^  de  vibrio  ruguia,  et  de  11  autres 

microcoques  ou  bacilles  différents  et  encore  non  déterminés.  Par 

conséquent  la  salive  renferme  manifestement  des  microbes  qui  sont 

dangrereux.  Et  il  serait  bien  possible  qu'en  cas  d'affaiblissement  de 

l'organisme  ou  de  plaies  internes,  ils  associent  leur  action  à  celle  des 

antres  microbes  pathogènes  pour  compliquer  les  maladies.  Ajoutons 

pour  rassurer  les  timides,  qu'il  en  a  été  ainsi,  de  tout  temps,  même 

qaand  on  ne  connaissait  pas  les  microbes  et  que  cependant  l'humanité 

dare  toujours. 

Enfln  mentionnons  brièvement  une  note  transmise  à  l'Académie  des 


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560  REVUE  DES  SCIENCES 

sciences,  par  M.  Pasteur,  sur  Toriglne  de  la  fièvre  scarlatine.  Depuis 
quelques  années  on  soupçonne  en  Angleterre  la  scarlatine  d'avoir  une 
origine  bovine.  Elle  serait  souvent  transmise  par  le  lait  de  vaches 
atteinte  d'une  maladie  encore  mal  définie  dont  un  des  symptômes  est 
l'existence  sur  les  mamelles  d'ulcérations  avec  induration.  Le  D' Klein 
a  trouvé  un  microbe  caractéristique  dans  les  ulcérations  de  la  vache 
et  il  pense  que  c'est  ce  microbe  qui  donnerdt  la  scarlatine  à  l'homme 
par  l'intermédiaire  du  lait  ainsi  contaminé  au  moment  de  la  traite. 
Or,  dernièrement,  l'enfant  d'un  capitaine  du  régiment  d'infanterie  de 
la  garnison  de  Besançon  fut  atteint  d'une  scarlatine  grave.  M.  le  D'Pi- 
clieney,  ami  du  capitaine,  fit  une  enquête  sur  la  provenance  du  lait 
que  le  petit  malade  consommait  avant  sa  maladie.  Le  lait  bu  subissait 
au  préalable  l'ébulUtion;  cependant  un  dimanche  l'enfant  avût  ëlé 
conduit  par  son  père  dans  une  ferme  à  quelques  kilomètres  de  la  ville; 
ce  jour-là  il  but  à  plusieurs  reprises  un  verre  de  lait  que  Ton  venait  de 
traire.  M.  Picheney  finit  par.apprendre  que  la  vache  qui  Tavait  fourni 
sortait  de  maladie  et  d'une  maladie  caractérisée  par  une  hématurie, 
mais  sans  altération  des  mamelles.  Dès  le  lendemain  du  dimanche  où 
l'enfant  avait  bu  le  lait  cru,  il  tombait  malade;  le  jour  smvanl  le  mé- 
decin du  régiment  constatait  le  début  d'une  scarlatine  non  équivoque. 
-Dans  la  famille  du  fermier  se  trouvaient  quatre  enfants.  Deux  d'entre 
eux,  une  petite  fille  et  un  petit  garçon  buvaient  chaque  jour  deux  ou 
trois  verres  de  lait  de  la  vache  au  moment  delà  traite.  Les  deux  autres 
n'en  prenaient  pas.  Les  deux  premiers  furent  atteints  d'une  scarlatine 
bénigne;  les  deux  autres  ne  furent  pas  malades.  M.  le  D'  Picheney 
voit  dans  cette  observation  une  confirmation  de  l'opinion  des  médecins 
anglais  qui  attribuent  à  la  scarlatine  une  origine  bovine.  Il  est  bon 
d  appeler  l'attention  sur  ces  faits  et  de  répéter  une  fois  de  plus  que  les 
personnes  qui  tiennent  à  boire  du  lait  cru  ne  sauraient  trop  s'inquiéter 
de  l'état  de  la  vache  qui  l'a  fourni.  Le  lait  est  un  excellent  milieu  de 
culture  pour  les  microbes;  déjà  on  Ta  vu  transmettre  la  tuberculose»  D 
n'y  aurait  rien  d'impossible  à  ce  qu'il  nous  communiquât  tout  aussi 
bien  non   seulement  la  scarlatine,  mais  encore  d'autres  aHections 
transmlssibles. 

Henri  de  Paavillb. 


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CHRONIQUE  POLITIOUE 


8  novembre  i88T. 

La  crise  morale  de  la  République  a  continué,  mêlant  de  plus  en 
plus  Tanarchie  au  scandale.  Le  soupçon  a  fait  plus  qu'atteindre,  de 
personnage  en  personnage,  le  président  de  la  République  lui-même, 
qtfon  accuse  d'avoir  favorisé,  par  une  tolérance  qui  est  une  sorte  de 
complicité,  les  actes  abusifs  dont  M.  Wilson  était  le  triste  héros 
auprès  de  lui,  dans  un  cabinet  voisin  du  sien,  à  TÉlysée.  Tous  les 
souvenirs  des  méfaits  commis  depuis  dix  ans  par  les  traitants  de 
cette  démocratie  républicaine  se  sont  réveillés  dans  la  mémoire  du 
public  :  c'est  un  débordement  universel  de  griefs  et  de  reproches. 
Aujourd'hui  la  honte  couvre  tout,  gouvernement  ou  parti  répu- 
blicain ;  c'est  plus  que  le  président  de  la  République  que  le  scan- 
dale du  jour  déshonore;  c'est  la  République  elle-même  qui  est 
jugée,  condamnée  :  décidément,  il  semble  bien  à  tous  les  honnêtes 
gens  que  de  principe  elle  n'en  a  plus  qu'un,  la  curée.  Et  que  de 
complications  politiques,  dans  cet  état  de  choses!  On  a  pu  croire  un 
instant  que  la  crise  morale  occasionnerait  une  crise  présidentielle  : 
dans  un  prompt  et  court  mouvement  de  susceptibilité,  M.  Grévy, 
qui  s' opiniâtre  à  ne  pas  congédier  M.  Wilson,  avait  menacé  dé 
quitter  la  présidence.  Dès  la  réouverture  de  la  Chambre,  une  sorte 
de  crise  ministérielle  éclatait  :  des  candidats  chers  à  M.  Grévy, 
paralt-il,  se  disposaient  à  dépouiller  M.  Rouvier  d'un  pouvoir  dont, 
à  entendre  les  familiers  de  l'Elysée,  il  ne  se  serait  pas  servi  assez 
dextrement  pour  prévenir  le  scandale  ou  pour  le  réprimer.  Peu 
s'en  fkilait  que,  dès  la  première  séance,  le  ministère  ne  tombât,  et, 
s'il  a  échappé  au  coup  suprême,  dans  le  vote  de  la  conversion,  ce 
n*est  que  par  la  bonne  volonté  de  la  droite.  Quant  à  la  crise  bud- 
gétaire, elle  est  certaine,  elle  est  prochaine  :  la  République  n'aura 
pas  de  budget  pour  le  mois  de  janvier  1888.  Ainsi,  crise  morale, 
crise  présidentielle,  crise  ministérielle,  crise  budgétg-ire  :  telle  est 
la  situation  où  la  République  veut  que  la  France  vive,  travaille, 
se  repose  et  tienne  sa  place  en  Europe!...  . 


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562  GBROMQUE  POUTIQUE 

Parlement  et  ministère,  chacun  a  commencé  malheureusement 
son  règne,  pendant  cette  session  :  l'un  par  un  acte  de  prodigalité 
démagogique,  l'autre  par  un  aveu  d'impuissance  financière.  La 
Chambre  a  octroyé,  sous  forme  de  pension,    «  une  récompense 
nationale  »  aux  veuves  et  aux  enfants  des  insurgés  de  1848  :  c'est 
«  une  prime  à  l'insurrection  »,  selon  le  mot  si  juste  de  M.  Antonin 
Lefëvre-Pontalis,  qui  a  éloquemment  jugé,   en  historien  autant 
qu'en  orateur,  cette  révolution  du  28  février  dont  la  France  a 
payé  si  cher,  par  ses  infortunes,  la  surprise  et  la  folie.  Le  minis- 
tère qui  ne^  sait  plus,  lui,  comment  subvenir  aux  dépenses  de  la 
République,  s'est  vu  forcé  de  reconnaître  qu'il  avsdt  leurré  le  Parle- 
ment et  qu'il  s'était  lui-même  leurré  par  une  promesse  vaine,  en 
annonçant,  avec  une  si  fastueuse  assurance,  que  ses  économies 
suffiraient  à  équilibrer  le  budget.  Solennellement  aussi,  il  s'était 
interdit  tout  impôt,  tout  emprunt.  11  ne  lui  restait  donc  que  le 
moyen  de  la  conversion.  Certes,  de  tous  les  expédients,  celui-là  a 
pu  paraître  le  moins  mauvais.  11  a  sa  gravité  pourtant  :  on  ne 
prive  pas  impunément  d'une  portion  de  leur  revenu  des  rentiers 
qui  ont  fini  par  croire,  confiants  dans  la  gestion  de  l'État,   que 
c'était  comme  un  bien  aliénable  ;  et  voici  la  deuxième  fois,  en  six 
ans,  que  les  rentiers  subissent  cette  perte.  De  plus,  le  mode  de  la 
conversion  proposée  par  M.  Rouvier  est  plus  que  défectueux. 
M.  Rouvier  n'observe  ni  les  principes  des  économistes  ni  la  tra- 
dition ;  il  n'obéit  qu'aux  ordres  de  certains  banquiers.  D'une  con- 
version il  fait  un  emprunt  et,  comme  il  réduit  le  4  1/2  pour  100 
à  l'inconvertible  8  pour  100,  il  épuise,  dans  ce  genre  d'opération, 
la  dernière  ressource  de  l'État.  La  conversion  ne  lui  sert  pas  &  dimi- 
nuer la  charge  du  budget  :  il  augmente  de  416  milUons  le  capital 
de  la  dette;  il  ne  diminue  pas  d'un  centime  l'annuité  inscrite  au 
Grand  Livre  pour  le  service  des  intérêts.  11  ne  tire  de  la  conversion 
qu'un  bénéfice  inmiédiat,  presque  provisoire  :  il  se  procure  165  mil- 
lions, dont  100  solderont  le  budget  extraordinaire  de  1888  et  dont 
il  destine  le  reste  à  un  usage  qui  n'est  pas  très  précis.  Ces  reproches 
lui  ont  été  adressés  hier,  devant  le  Sénat,'  par  M.  Blavier  et  par 
M.  BuQet,  avec  une  irrécusable  autorité.  Il  les  avait  déjà  subis,  à  la 
Chambre  même,  où  non   seulement  M.    Daynaud,  M.  Ama^t, 
M.  Allain-Targé,  mais  le  rapporteur  de  la  loi,  M.  Ribot,  ont  jûgoalé 
tout  le  vice  de  son  projet.  Il  est  vrai  que,  si  M.  Ribot  exerce  volon- 
tiers son  droit  de  censeur  avant  de  voter,  il  vote  non  moins  volontiers 
ce  qu'il  censure.  lia  le  sens  critique,  Tâme  incertaine  et  le  tempé- 
rament bonace.  Sa  sereine  sagesse  se  plaît  à  découvrir  les  faates, 
puis  à  s'y  résigner.  Quant  à  nos  amis,  ils  se  sont  divisés.  PlusieoTS 
ont  résolument  refusé  leur  suffrage  au  ministère,  pour  lui  infliger 


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CflRÛNIQIJl  POUTIQUE  ^ 

une  conâanmalion  :  c'est  qa*ils  ne  peuvent  pardonner  à  M.  Bouvier 
sa  politique  mensongère,  cette  politique  qui»  tout  en  parlant  de  tolé- 
rance et  de  paix  aux  conservateurs,  pratique  les  doctrines  odieuses 
des  radicaux.  Le  plus  grand  nombre  ont  craint  que  la  question  sur 
laquelle oa  dôlibéi^t  ne  fût  douteuse  pour  l'^opinion  publique.  Ils  ont 
moins  pensé  à  la  conversion  qu'au  ministère  radical  qui  s'apprêtait  à 
prendre  le  pouvoir,  avec  la  connivence  de  M.  Grèvy.  Us  ont  aussi 
songé  à  l'enquête  que  la  crise  ministéri^Ie  allait  ajourner  indéfmi- 
ment,  jusqu'aux  calendes  grecques  de  M.  Wilson.  On  ne  saurait,  dans 
ce  sentiment,  regretter  leur  vote. 

Toutefois,  au  Palais-Bourbon  comme  à  la  ville  et  même  dans  la 
rue,  ce  qui  émeut  encore  le  plus  le  public,  c'est  la  condition  déplo- 
rable oii  la  moralité  du  parti  républicain  met  son  gouvernement.  Le 
scandale  a  son  théâtre  principal  à  l'Élyaée,  où  M.  Wilson  étale  son 
knpadence  et  son  impunité.  Chaque  jour»  une  révélation  nouvelle 
le  dtoonce  à  la  justice.  Il  se  tait  maintenant,  sous  la  garde  de 
M.  Grévy.  Mais  le  silence  ne  le  défend  pas  plus  que  la  réponse,  la 
dénégation  qu'il  0{^sidt,  naguère»  à  chacune  des  premières  accu- 
sations qui  l'ont  assailli.  Son  nom  jouit  d'une  popularité  sinistre. 
Qui  ne  le  conoatt  aujourd'hui?  Froid;  effronté;  cynique;  ingénieux 
autant  qu'audacieux  ;  passionné  pour  l'ordre  Ixireaucratique^  dans 
le  désordre  moral;  avide  des  petits  gains,  tout  en  brassant  de 
grandes  afiîadres;  habile  à  la  réclame;  entouré  d'entremetteurs  et 
de  q)éculateurs,  ni  d'amis»  ni  même  de  camarades;  sans  cœur, 
sans  esprit»  sans  instruction,  sans  éloquence,  mais  sans  foi,  sans  scru- 
pule» sans  vergogne»  M.  Wilson  n'a  plus  d'autre  force»  dans  son 
discrédit,  que  l'autorité  de  M.  Grévy.  Il  était  son  bôte^  son  compa- 
gnon^  quasi  son  jeune  frère»  avant  d'être  son  g^oKbre»  et»  depuis  que 
H.  Grévy  est  devenu  son  beau-père»  il  est  son  agent»  son  courtier. 
U  fait  ses  marchés»  il  distribue  ses  promesses»  il  s'emploie  à  ses 
intrigues»  hors  la  Chambre  ou  à  la  Chambre;  il  paie  ses  four- 
nisseurs et  il  ruine  ses  ministres.  Il  se  sert  de  sa  griffe  pi*ési- 
dentelle;  il  pille  sur  sa  table  les  secrets  de  l'État;  &  sa  porte,  il 
taxe  les  pétitions,  il  tarife  les  recommandations»  il  escompte  les 
nonÛBatioQS  ;  il  bat  mcnmaie  avec  toutes  les  faveurs  que  le  titre  de 
M.  Grévy  peut  lui  procurer  dans  le  gouvernement  de  la  République. 
£t,  jusqu'au  bout  de  la  honte,  M.  Grévy  le  soutient  I  U  veut,  lui 
qui  a  gcÂcié  tant  de  scélérats»  ii  veut  qu'on  lui  gracie  son  gendre. 
A  Tours»  oii  M.  Wilson  croyait  s'être  acquis  nombre  d'électeurs  par 
Bûlle  services,  la  foule  le  bue,  quand  U  pi^étead  lui  démontrer 
soa  innoceivce;  elle  le  peursuit  en  lui  criant  :  «  Démission  l  Dëmia- 
sum!  ©  Ce  mot»  M.  Grévy  le  reprend  pour  loi-même^  pour  l'adresser 
comme  une  menace  à  ses  miniatreâ,  au  Parlaient,  âbla  République* 


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564  CHKmiQUI  PQUTIQOS 

Dans  la  Chambre,  quand  H.  Rouyier,  avec  une  maladresse  plus  on 
moins  inconsdente,  parle  d'un  «  solliciteur  hors  de  pair  »,  tous  les 
regards  se  tournent  vers  H.  Sadi-Gamot  qui,  sans  souci  de  déplaire 
à  ce  haut  et  puissant  «  solliciteur  »,  a  refusé  la  restitution  fraudu- 
leuse que  M.  Wilson  exigeait  au  profit  d'un  banquier  dont  M.  Gréry 
avait  été  l'avocat,  et  les  applaudissements  qui  saluent  M.  Sadi-Camot 
arrivent  à  TÉlysée  comme  une  clameur,  sans  ébranler  M.  Gréry.  A 
sa  manière,  c'est  le  Brutus  d'une  république,  qui,  certes,  n*a  rioi 
de  romain  :  il  ne  sacrifiera  pas  son  gendre.  M.  Wilson  a  beau 
reconnaître  qu'il  a  usurpé  la  franchise  postale,  en  empruntant  au 
Président  de  la  République  sa  grilTe;  il  rend  gorge;  il  verse  au 
Trésor  &0  000  francs,  somme  qu'arbitrairement,  irr^uliérement,  il 
estime  équivaloir  à  celle  dont  il  a  frustré  l'État,  par  cet  abus. 
M.  Grévy  couvre  M.  Wilson  de  sa  protection  :  les  magistrats  de 
la  République  épargnent  le  gendre  du  Président  comme  l'ont  épargné 
les  ministres  des  Postes  et  des  Télégraphes.  On  ne  traduira  pas 
M.  Wilson  devant  les  tribunaux.  Le  général  Gaffisurel  et  la  Umoozin 
sont  en  prison  ;  on  les  amène  à  la  barre  de  la  police  correctionndle  ; 
on  va  les  condamner,  plus  ou  moins  rigoureusement.  Quant  i 
M.  Wilson,  il  est  à  l'abri,  dans  l'Elysée  :  après  y  avoir  bravé  la  loi, 
il  y  brave  la  justice*... 

Quelle  enquête  pourra  jamais,  avant  celle  de  l'histoire,  dénoncer 
tous  les  actes  de  concussion  et  de  corruption  commis  par  les 
maîtres  de  la  République,  par  ses  clients  et  ses  servants,  par  ses 
fonctionnaires,  depuis  dix  ans?  Gdle  que  M.  Gunéo  d'Omano  a  de- 
mandée du  haut  de  la  tribune  a  bien  vite  inquiété  les  républicains, 
les  uns  pour  eux-mêmes,  les  autres  pour  le  ministère  ou  pour  la 
République.  Gonmient  espérer  d'eux  une  enquête  parlementaire  qm 
soit  réellement  libre,  sincère,  complète?  Gomment  espérer,  par  delà 
cette  enquête  parlementaire,  une  enquête  judiciaire  qui  ose  saisir 
tous  les  coupables,  pour  que,  malgré  leur  qualité  privilégiée  de 
républicains,  ils  soient  marqués  au  fer  rouge  de  la  vérité,  devant  la 
France?  Le  premier  jour,  comme  par  surprise,  la  majorité  a  décidé 
que  cette  proposition  d'une  enquête  qui  irait  au  fond  du  scandale 
était  urgente.  Pulsion  s'est  ravisé;  la  peur  a  calmé  la  cdère. 
M.  Grévy,  plus  jaloux  de  l'intérêt  de  sa  famille  que  de  rhoneeur 
et  du  bien  de  l'État,  a  commencé  à  travailler  les  consciences.  Ses 
ministres  l'y  ont  aidé.  11  y  a  eu  dans  l'ombre,  autour  du  préâdeDt 
de  la  République,  une  sorte  de  marché  parlementaire  où  M.  Roa- 
vier  et  son  concurrent,  H.  de  Freydnet,  se  sont  disputé  le  poavoir 
par  des  promesses  d'indulgence  et  de  complaisance.  M.  Roovier  « 
eu  l'avantage  :  il  l'a  beaucoup  dû,  assurément,  à  la  verta  de  sa 
situation.  Avec  lui  tous  ceux  des  républicains  qoe  leur  boonêlecé 


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GSftOniQUE  POLfTIQUB  565 

n'indignait  plus  ont  conspiré  pour  le  silence.  Ils  ont  été,  de  journal 
en  journal,  ciire  à  voix  basse  qu'il  fallait  sauver  la  personnalité  de 
M.  Grévy»  dût-on  sauver  également  celle  de  M.  Wilson;  qu'il  le 
fallait  pour  sauver  la  République  elle-même,  compromise  par  le 
scandale.  A  la  Chambre,  ils  ont  été  le  dire  de  couloir  en  couloir,  de 
banc  en  banc.  Toutefois,  moins  hardis  que  M.  Rouvier  qui  a  eu,  lui, 
l'impudeur,  non  seulement  de  déclarer  que  l'enquête  était  inutile, 
mais  de  pallier  tous  les  méfaits  reconnus  par  l'opinion  publique,  les 
républicains  ont  jugé  impossible  de  repousser  la  demande  d'en- 
quête :  ils  ont  cru  plus  habile  de  la  décréter,  à  la  condition  d'en 
stériliser  l'effort.  On  la  généralise,  pour  qu'elle  n'ait  ni  précision 
ni  efficacité;  on  l'étend,  pour  l'atténuer  :  l'enquête  recherchera 
«  tous  les  faits  touchant  à  l'administration  qui  paraîtront  de  nature 
à  mériter  un  blâme  ou  une  répression  »;  elle  ne  sera  pas  dirigée 
spécialement  contre  les  prévaricateurs  qu'on  accuse  aujourd'hui;  elle 
pourra  remonter  le  cours  de  ces  dix  ans,  pour  atteindre  les  ministres 
du  maréchal  de  Uac-Mahon,  dans  la  période  du  16  mai.  Soit.  On 
pense  ainsi  gagner  du  temps  et  lasser  l'importune  curiosité  de  l'opi- 
nion pubUque;  on  veut  détourner  l'infamie;  on  espère  intimider  les 
témoins,  gêner  les  accusateurs,  épurer  les  griefs;  on  compte  sous- 
traire à  la  vindicte  de  la  nation  les  grands  criminels  de  la  Répu^ 
blique;  on  calcule  qu'il  ne  restera  de  l'affaire  que  tel  ou  tel  soupçon 
vague,  bien  préférable  à  la  condamnation.  Mais  on  se  trompe. 
La  France  en  sait  assez  déjà  pour  deviner  qu'on  lui  en  cachera 
davantage;  elle  finira,  malgré  toutes  les  précautions,  par  connaître 
plus  ou  moins  parfaitement  la  vérité;  cette  nouvelle  duperie  n'aura 
servi  qu'à  la  rendre  plus  sévère  et,  si  la  sanction  parlement^re 
ou  judidaire  lui  manque,  la  sanction  électorale  ne  lui  manquera 
pas  :  seulement,  c'est  contre  la  République,  et  non  plus  contre  quel- 
ques républicains,  que  sa  sentence  se  dressera  tout  entière  alors. 

libre  aux  républicains  de   «  canaliser  »  l'enquête,  comme  ils 
disent  dans  l'improbité  de  leur  langage,  aussi  étrange  que  faux! 
L'émotion  du  scandale  a  été  vive,  presque  violente,  dans  la  masse 
elle-oièiiiede  la  nation.  On  lui  avait  trop  vanté  la  République  comme 
le  ré^me idéal  delà  vertu.  Quelle  déception I  Ëtpuis,  deux  senti- 
ments se  seront  irrités  dans  le  cœur  du  peuple.  D'abord,  son  hon- 
nêteté :  grâce  à  Dieu,  la  France  s'indigne  encore  de  tout  ce  qui 
toonie  au  trafic  la  fonction  du  gouvernement,  au  tripotage  l'exercice 
de  r autorité;  elle  n'en  est  pas  à  ces  temps  de  décadence  oti  l'on 
ccmteinple  d'en  bas,  avec  une  molle  indifférence,  la  cupidité,  la 
Ténalité  qui  régnent  en  haut.  Ensuite,  si  aveuglément  que  la 
démocratie  âlëve  ceux  qui  caressent  ses  propres  convoitises,  elle 
ne  supporte  pas  sans  pdne,  dans  son  envie,  le  spectacle  du  préva- 


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566  GHAOmonS  POUTiQCI 

ricateur  triomphant,  qui  doit  toute  sa  richesse  ao  mandat  dont  elle  Ta 
pourvu.  Qu(H  1  ces  gens  qui  ont  mendié  ses  suffrages  s^engcaissent 
au  pouvoir,  tandis  que  la  foule  souffre,  est  misérable,  a  faim!  Qaoil 
ceux  qui  parlaient  si  doctement  au  penide  d'austérité,  d'économie, 
voilà  comme  ils  se  ruent  aux  jouissaooes,  en  exploitant   b  for- 
tune publique,  en  mésusant  des  deniers  du  contribuable  I  Quoi  I  on 
proclamait  l'égalité  pour  tous  les  citoyens  et  c'est  le  lavoritisme  qui 
devient,  avec  une  bande  d'exploiteurs  et  de  fripons,  le  gouverne- 
ment de  la  République!  Ces  noms  de  Caffarel  et  d'Andlaa,  VfSson 
et  Grévy,  associés  à  ceux  d'escrocs  et  de  proxénètes  ;  ces  listes  de 
décorations  échangées  ou  vo:)dues  comme  des  marchandises,  on  de 
titres  distribués  comme  des  prêts,  sous  la  condition  d'un  partage; 
ces  histoires  de  dossiers  volés,  de  billets  perdus  et  de  chèques  dis- 
simulés, d'abonnements  extorqués  ;  la  longue  nomenclature  de  tous 
ces  députés,  sénateurs  et  ministres  républicains,  qui,  depuis  dix 
ans,  renouvellent  pai-  leur  corruption  celle  de  leurs  aîeax,  les  cor- 
rompus du  Directoire  :  tout  cela  excite  la  colère  du  peuple  ou  son 
dégoût.  Oh  I  maintenant  on  peut,  tant  qu'on  voudra,  s'ingénier  à 
innocenter  les  coupables,  à  diminuer  l'éclat  du  mal,  à  en  ëtoufifer 
le  bruit  :  la  suspicion  est  dans  Tespritde  la  masse.  On  ne  la  forcera 
qu'à  constater  qu'il  n'y  a  pas  plus  de  justice  que  d'honnêteté  dans 
le  gouvernement  de  la  Biblique.  Plus,  devant  le  peuple,  on  £^a 
le  mystère,  plus,  chex  lui,  s'aggravera  et  se  répandra  l'accusation. 
Le  scandale  aura  soulevé  le  mépris  du  peuple,  et,  le  peu  de  respect 
moral  qui  lui  sera  resté  dans  ce  mépris  même,  on  achèvera  de  le 
détruire  par  tout  le  soin  qu'on  aura  pris  à  tromper,  après  le  scan- 
dale, la  justice  de  l'honneur  public,  la  vengeance  de  f  honneur 
français. 

Un  jour,  Danton  dînant  avec  quelques  Jacobins,  entre  amis,  «i  il 
lui  échappa  de  dire,  dans  les'  fumées  du  vin,  que  leur  tour  était 
venu  de  jouir  de  la  vie,  que  les  hôtels  somptueux,  les  mets  exquis, 
les  étoiles  d'or  et  de  soie,  les  femmes  dont  on  rêve  étaient  le  prix 
de  la  force  conquise,  que  la  Révolution,  après  tout,  était  une  bataille 
et  devait,  comme  toutes  les  batailles,  avoir  pour  résultat  le  partage 
des  déiMHiilIes  opimes  entre  les  vainqueurs.  »  Ces  paroles,  citées 
par  M.  Louis  Blanc,  qui  fut  un  lyrique  apologiste  ctes  Jacobins  et 
qui  se  flattait  lui-même  d'être  austère,  auront  été,  pour  fat  troisiènie 
République  autant  que  pour  la  première,  une  vérité  historique.  Si 
ce  n'est  pas  la  bouche  brutale  d'un  Danton  cpii  les  prononce,  c*est 
celle  d'un  Gambetta  ou  d'un  Wilson  qui  les  muramre,  et,  si  ce 
n'est  pas  «  dans  les  fumées  du  vin  »,  c'est  dans  celles  du  pouv<Hr, 
qui,  lui  aussi,  enivre  le  démocrate,  au  Pabtis*Bourboa   aussi  bien 
qu'à  l'Elysée.  Sans  le  yùokir,  Danton  énonçait  ^aîemeat,  après 


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(^OHIQUS  POLITIQUE  567 

boire,  la  raison  la  plas  positive  du  régime  républicain,  celle  non 
seulement  de  sa  moralité,  mais  de  sa  mobilité  :  ce  propos  de  table 
en  est  comme  la  loi  philosophique.  Régner,  s'enrichir,  se  pavaner, 
s* amuser  et,  pour  s'assurer  tour  à  tour  ces  joies  et  ces  délices,  se 
succéder  promptement  les  uns  aux  autres,  n'avoir  rien  de  fixe  devant 
soi,  ri^  de  stable  autour  de  soil  La  curée,  on  commence  à  la  voir 
dans  le  scandale  du  jour.  Voulez-vous,  avec  un  observateur  cons- 
dencîenx,  M.  Pierre  de  Witt  *,  compter  les  remplacements  que  le 
parti  républicain  a  opérés  dans  toutes  les  fonctions  de  l'État, 
pour  pousser  aux  honneurs,  à  la  fortune,  au  profit,  ses  famé- 
Eqaes  favoris  et  ses  serviteurs  les  plus  dociles,  les  uns  après  les 
aatresf  En  dix-sept  ans  d'existence,  la  République  a  renouvelé 
vingt-trois  fms  son  conseil  des  ministres  et  187  personnages  y  ont 
figuré.  Le  ministère  des  travaux  publics  a  changé  de  maître  vingt- 
trois  fois;  celui  de  l'agriculture,  vingt-deux;  celui  de  la  guerre, 
dix-sept;  celui  des  affaires  étrangères,  seize«  En  1879,  elle  fait  dis- 
paraître tous  les  conseillers  d'Etat,  ou  presque  tous.  De  1877  à 
1882,  elle  destitue  ou  disgracie  982  magistrats  inanK)vibles,  763 
procureurs  ou  substituts,  et,  parmi  les  2941  juges  de  paix  qu'il 
y  a  en  France,  2536.  Plus  de  50  préfets,  inscrits  dans  YAlmanach 
national  de  1880  et  qui  pouvaient  dûment  exhiber  leur  certi- 
ficat de  civisme  républicain,  manquent  à  l'appel,  en  1886;  avec 
eux,  plus  de  150  sous-préfets  :  la  mort  n'en  avait  fauché  qu'un  bien 
petit  nombre;  c'est  sous  la  faux  du  délateur,  du  compétiteur,  qu'ils 
sont  la  plupart  tombés.  De  même,  pour  les  directeurs  des  contri- 
batbns  indirectes,  pour  ceux  de  l'enregistrement  et  des  domaines, 
pour  ceux  des  postes,  pour  les  receveurs  ou  les  percepteurs,  pour 
les  agents  des  douanes,  pour  les  ingénieurs  en  chef,  pour  les  ins- 
pecteurs d'Académie  ou  pour  ceux  de  Tinstruction  primaire.  De 
même  encore  pour  les  ambassadeurs.  Il  n'est  pas  jusqu'aux  bureaux 
de  la  guerre  où,  sous  le  souffle  de  la  suspicion  républicaine,  la 
mutation  ne  sœt  perpétuelle.  Cette  opération  qui  ne  laisse  ni  per- 
sonne à  sa  place,  ni  rien  en  place^  et  qui  désorganise  fiévreusement 
toutes  les  forces  de  l'État,  en  livrant  son  administration  comme  une 
proie  à  Imexpèrience  ou  à  l'incapacité  du  premier  venu,  les  répu- 

*  M.  Pierre  de  "Witt,  que  son  nom  honore  et  qui,  voulant  honorer  son 
nom,  s'est  déjà  lait  connaître  par  des  travaux  historiques  très  justement 
appréciés,  vient  de  pul^lier  une  excellente  brochure  intitulée  :  r Épuration  sous 
la  troisième  république.  Bien  de  plus  précis  et  de  plus  indsif.  C'est  une 
démoQStration  péremptoire  du  mal  produit  dans  le  gouvernement  et  Fad* 
mlnistration  de  la  France  par  l'instabilité  de  la  République,  par  la  rapidité 
et  la  multiplicité  des  changements  qui  lui  créent  tant  de  dynasties  nou- 
velles de  fonctionnaires.  Cette  brochure  est  éditée  par  la  Société  anonyme 
des  jniblications,  13)  quai  Voltaire,  Paria. 


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568  CHRONIQUE  POUTIQIIE 

blicaîns  l'ont  appelée  «  l'épuration  ».  Biais  ils  n'ont  mis  dans 
«  Tépuration  »  aucune  prétention  morale,  on  le  saiL  S'ils  ont  épuré 
la  République,  ils  ne  l'ont  pas  purifiée;  au  contrsdre.  C'est  un  soin 
que  la  France,  tôt  ou  tard,  prendra  elle-même,  et  Dieu  veuille  que 
ce  soit  prochainement! 

S'il  faut  prêter  à  M.  Crispi  une  oreille  crédule,  l'Europe  n'aura 
jamais  été  plus  sûre  de  son  repos,  de  sa  tranquillité,  parmi  le 
cliquetis  même  de  ses  armes,  que  depuis  le  colloque  de  Fned- 
richsruhe,  et  la  France,  en  particulier,  n'a  plus  rien  à  craindre  sur 
ses  frontières.  Mais  le  discours  prononcé  par  M.  Crispi,   dans  le 
banquet  vraiment  solennel  qu'on  lui  a  donné  à  Turin,  aura-t-il  la 
vertu  de  calmer  l'inquiétude  de  l'Europe  et  celle  de  la  France, 
comme  il  l'a  espéré  ou  feint  d'espérer?  Nous  en  doutons.  M.  Crispi 
déclare,  non  sans  une  certaine  jactance,  que  «  l'Italie,  sur  le  con- 
tinent, est  l'alliée  des  nations  du  centre  et  que,  sur  mer,  elle  agit 
d'accord  avec  l'Angleterre  ».  Or,  la  déclaration  de  M.  Crispi  doit 
être  véridique,  le  comte  Kalnoky  l'ayant  confirmée  devant  la  Délé- 
gation hongroise.  Triple  ou  quadruple,  cette  alliance,  à  en  croire 
M.  Crispi,  ne  se  serait  formée  contre  personne;  contre  personne,  si  ce 
n'est  un  assaillant  qu'on  paraît  connaître,  qu'on  ne  nomme  pas  et 
<ïui,  au  premier  mot  qu'il  dirait,  au  premier  geste  qu'il  ferait,  pour 
troubler  la  paix  de  l'Europe,  rencontrerait  devant  soi  la  police  for- 
midable des  trois  ou  quatre  nations  liguées  dans  cet  honnête  dessein 
de  protéger  la  paix  européenne.  Que  l'Italie,  sous  les  auspices  de 
M.  de  Bismarck,  menace  la  France!  M.  Crispi  proteste.  Non,  «nul  ne 
peut  désirer  ni  vouloir  une  guerre  de  l'ItaUe  et  de  la  France  ».  Et 
M.  Crispi  le  jure  en  alléguant  ses  sentiments  personnels,  le  sou- 
venir qu'il  a    gardé  de   l'hospitalité  française.  Il  invoque,  par 
surcroît,  la  confiance  même  de  notre  gouvernement  :   <c  II  sait, 
fl'écrie-t-il,  que  je  ne  tramerai  rien  contre  un  peuple  lié  à  l'Italie 
par  l'analogie  de  la  race,  par  les  traditions  et  par  la  civilisation,  n 
Puissantes  et  belles  raisons  parmi  lesquelles  la  mémoire   un  peu 
infidèle  de  M'.  Crispi  n'en  aura  oublié  qu'une  :  celle  de  la  reconnais- 
sance que  l'Italie  pourrait  devoir  au  peuple  qui  a  versé  son  sang 
pour  elle  à  Magenta  et  à  Solférino.  Donc,  sous  la  foi  de  ces  paroles 
généreuses  de  M.  Crispi,  la  France  ne  se  préoccupera  pas  des 
intentions  plus  ou  moins  secrètes  de  l'Italie,  même  quand,  aux  ]^eds 
des  Alpes  et  jusque  sur  leurs  cimes,  elle  amasse  une  armée,  ou 
quand,   de  Rome  à  (rênes  et  à  Naples,  on  proclame  qu'il  faut 
reprendre  à  la  France  la  Savoie,  Nice  et  la  Corse,  sans  compter 
tout  ce  qu'on  a  le  droit  de  revendiquer,  contre  elle  ou  auprès  d'elle, 
sur  le  littoral  africain  de  la  Méditerranée... 

M.  Crispi  n'atteste  pas  seulement  H.  Crispi  qi  personne  et 


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GHROlfIQUI  POLmOUS  569 

M.  Rouvier.  Il  atteste  M.  de  Bismarck  I  Car  rien  de  plus  innocent 
que  le  colloque  de  Friedricbsrube  :  si  M.  Crispi  et  M.  de  Bismarckt 
«qm  est  pour  l'Italie  un  ami  de  la  première  heure  »«  ont  «  conspiré  » 
àFriedrichsruhe,  c*est  uniquement  a  en  faveur  de  la  paix  ».  M.  Crispi 
Ta  jusqu'à  répéter,  sans  peur  d'être  indiscret,  ces  mots  que  M.  de 
Bismarck,  la  main  dans  la  main,  lui  aurait  laissés  comme  adieu,  à 
Friedncbsruhe  :  «  Nous  avons  garanti  la  paix,  nous  avons  rendu 
service  à  l'Europe.  »  Ces  mots  seront-ils  sérieusement  ceux  de  l'his- 
toire? Ou  bien  sont-ils  ceux  d'une  comédie!  Nous  ne  voulons  pas, 
nous  ne  pouvons  pas  en  juger  actuellement.  Ce  qui  nous  étonne, 
c'est  que  H.  Crispi,  tout  en  s'évertuant  à  rassurer  la  France  qui, 
elle,  ne  menace  la  paix  de  l'Europe  ni  sur  les  Alpes,  ni  sur  les 
Vosges,  n'hésite  pas  à  braver  la  Russie  plus  ou  moins  directement  : 
il  se  targue  de  soutenir  la  Bulgarie;  il  réclame  pour  l'Italie  la  gra- 
titude des  principautés  balkaniques;  il  s'honore  de  pratiquer  dans 
la  péninsule  des  Balkans  une  politique  qui  n'est  pas  précisément 
celle  qu'observait  naguère  M.  de  Bismarck.  Il  faut  remarquer  qu'à 
l'heure  mèutô  où  M.  Crispi  tenait  un  tel  langage,  on  commençait,  dans 
les  journaux  de  Berlin,  à  traiter  avec  plus  de  bienveillance  le  prince 
Ferdinand,  le  gouvernement  bulgare.  En  réalité,  M.  Crispi  laissait 
voir,  du  côté  de  l'Orient,  l'objet  de  la  triple  ou  quadruple  alliance, 
tandis  qu'il  s'efforçait  à  le  dissimuler,  du  côté  de  l'Occident.  Eh 
bieni  un  discours  qui  a  ces  différences  de  ton  et  qui  trahit  l'intime 
accord  de  l'Italie  avec  l'Allemagne,  l'Autriche  et  même  l'Angleterre, 
dans  des  circonstances  où  il  y  a  entre  les  affaires  de  l'Orient  et 
telles  de  l'Occident  une  si  étroite  connexité,  nous  instruit  assez  per- 
tinemment de  la  créance  que  nous  devons  à  la  sincérité  de  M.  Crispi. 
n  ne  rassure  pas  plus  la  France  par  son  discours  qu'il  n'a  rassuré 
par  ses  serments  la  Turquie,  que  l'ambition  de  l'Italie,  ses  intrigues 
et  ses  apprêts  alarment  dans  la  Tripolitaine.  Le  charlatanisme  diplo- 
matique  de  M.  Crispi  ne  trompe  pas  le  Sultan.  Pourquoi  tromperait- 
il  H.  Flourens? 

Le  discours  de  M.  Crispi  a  fortifié  le  sentiment,  excessif  déjà, 
que  l'Italie  a  de  sa  puissance  naissante.  C'est  un  mérite  patriotique 
et  nânistériel  qu'on  peut  apprécier  à  Rome,  non  à  Paris,  où 
M.  Crispi  n'a  persuadé  personne  et  où  il  a  fait  sourire  beaucoup  de 
monde.  A  la  harangue  de  M.  Crispi  nous  préférons,  en  tant  qu'as- 
surance pacifique,  les  conventions  par  lesquelles  l'Angleterre  et  la 
France  viennent  de  régler  quelques-uns  de  leurs  différends.  Des 
trrts  conventions  du  24  octobre,  l'une  oblige  la  France  à  évacuer 
dans  les  Nouvelles-Hébrides  les  postes  qu'elle  y  occupait  :  la 
bonne  foi,  autant  que  la  lo^que,  aurait  suffi,  après  les  engage- 
ments pris  en  1878  et  en  1885,  à  l'y  obliger.  L'autre,  par  com- 


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570  eHEOniQUB  POLITIQUE 

pensation,  noas  attribue  définiti^ment,  dans  Tarcbip^  de  Taîtf, 
la  souveraineté  des  Iles-sous-le-Vent,  sooveraîneté  que  TAngletene 
nous  contestait  encore  et  qu'elle  recodnattra  désormais  :  parmi  ces 
sept  lies,  celle  de  Bora-Bora  offrira  un  excellent  mouillage  aux  navires 
qui  auront  traversé  le  canal  de  Panama.  L'avantage  que  la  troisiënie 
de  ces  conventions  promet  à  la  France,  elle  le  garante  aussi  à 
l'Europe  :  elle  neutralise  pour  toutes  les  puissances  le  canal  de 
Suez;  la  navigation  y  sera  libre  en  temps  de  guarre  comme  en 
temps  de  paix;  le  blocus  n'y  pourra  être  étaUi  par  personne,  pas 
même  par  le  Sultan,  suzerain  de  TÉgypte;  une  commission  inter- 
nationale tracera  sur  les  bords  du  canal  la  zone  qui  devra  rester 
inaccessible  aux  armées  et  c'est  cette  commission  qui  en  af^ellera 
aux  puissances  pour  protéger  la  neutralité  du  canal,  si  jamsâs 
un  agresseur  tente  de  la  violer,  au  mépris  de  l'Egypte  et  de  la 
Turquie.   Il  est  bien  vrai  que  l'Angleterre,  qui,  à  Périm,  barre 
avec  ses  canons  le  détroit  de  Bab-el*Handeb  et  qui,  sur  le  lit- 
toral de  la  Méditerranée,  tient  encore  garnison  en  Egypte,  domi- 
nera les  deux  extrémités  de  l'isthme  :  die  en  pourra  toajosrs,  à 
volonté,  ouvrir  ou  fermer  les  issues.  L'avantage  de  cette  convention 
semble  donc  en  partie  incertain,  en  partie  fictif.  Néanmoins,  il  est 
bon,  moralement,  que  les  puissances  consacrent  leur  droit  en  neu- 
tralisant le  canal  :  ce  droit,  le  temps  le  complétera  peut-être  par  la 
neutralisation  de  l'Egypte  elle-même.  Et  puis,  tout  ce  qui  restreint, 
sur  les  territoires  où  se  beui^tent  les  rivalités  des  puissances,  le 
champ  des  disputes  et  des  hostilités,  n'est-ce  pas  une  œuvre  bien- 
faisante dont  non  seulement  la  France,  comme  l'Angleterre,  mais 
l'humanité,  comme  l'Europe,  doivent  se  féliciter? 

Auguste  BOGGH£R. 


La  première  édition  des  deux  premiers  volumes  de  rHistoire  de  la 
Monarchie  de  Juillet,  par  notre  ami  et  collaborateur  M.  Paul  Thureau- 
Dangin,  était  depuis  longtemps  épuisée.  Une  Aecoade  édition  est  publiée 
par  la  maison  Pion.  Ce  n'est  pas  une  simple  réimpression.  Les  nombreux 
documents  inédits  dont  Fauteur  a  reçu  communication  depuis  son  premier 
travail  Font  amené  à  refaire  complètement,  et  sur  un  plan  beaucoup 
plus  développé,  certaines  parties  de  son  livre,  notamment  celles  qui  trai- 
tent de  la  politique  étrangère,  d'un  intérêt  si  vif  au  lendemain  de  ht 
révolution  de  Juillet.  Les  deux  volumes  se  trouvent  ainsi  accrus  de  deux 
cents  pages.  Bien  des  faits  diplomatiques  jusqu'alors  inconnuBy  ou  mal 
connus,  sont,  pour  la  première  fois,  mis  en  lumière. 


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BULLETIN  BIBLIOGRAPHIQUE 


Les  CteTaliars  de  Malte  et  la 
Marine  de  PkU^N^  U,  par  le 

vice-^asiinLl  Juribn  sb  la  Gajl- 
Ti^E,  mefiftWe  de  riastitut.  2  vol. 
iii^8,  avec  6  cartes  (Pion  et  Nour- 
rit), 1887. 

Dans  cette  noiivelle  étude,  rémi* 
nent  historien  de  la  manne  à^antre- 
fois  retrace  la  dernière  expédition 
de  Soliman  le  Grand  contre  Tile  de 
Malte,  en  15^.  Il  ne  Be  borne  pas 
à  rekter  très  en  détail  les  terribles 
péripéties  de  ce  siège  de  quatre 
mois,  si  meurtrier  pour  les  agres- 
seurs, si  glorieux  pour  les  défenseurs 
et  pour  leur  intrépide  grand  Rsaître, 
le  Français  Jean  de  La  Valette;  — - 
comme  dans  ses  précédents  ouvra- 
ges,  ^  se  plaît  4  tracer  nn  tableau 
complet  de  la  situation  politique  de 
r£arope  pendant  la  période  qu'il 
étudie,  montrant  les  conséquences 
ffioestes  pour  la  dvilisation  chré- 
tienne, qu'eut  entraînées  fatalement 
le  succès  des  Turcs,  et  faisant  bien 
comprendre  comment  le  triomphe 
£xkai  des  béroï(}aes  chevaliers  pré- 
serva, cette  fois  encore,  l'Europe 
moderne  de  Tinvasion  et  de  la  bar- 
Larie  musulmanes  que  la  victoire  de 
Lépanie  vint,  six  ans  plus  tard,  re- 
pousser pour  toujours.  En  décrivant, 
avec  le  talent  et  la  haute  compé- 
tence que  Ton  sait,  les  opérations 
de  terre  et  de  m^  de  cette  campagne 
fameuse,  où  la  gloire  de  rOrdre  de 
Malte  parvint  à  son  apogée.  M.  Ju- 
rieo  4e  la  Gravière  a  eu  Toceasion 
de  £aire^  entre  le  siège  de  1565  et 
celui  de  Sébastopol,  maints  rappro- 
chemeois  des  plus  curieux. 


Z«a Vie  elles  mœurs  à  la  Plata, 

par  M.  Emile   Dairbaux.  2  vol. 

m-8*.  (Hachette.) 

Ij 'auteur,  avocat  à  la  Cour  de 
Paiis^  a  acquis,  par  un  long  séjour 
dans  ces  contrées,  une  connaissance 
approfondie  de  leur  vie  sociale,  de 
leurs    institutions,    de    leurs    res- 


sources; aussi  soin  livre  est-il  nourri 
de  traits  de  moBurs  personnellement 
recueillis,  en  même  temi^s  qu'il  est 

S  loin  de  descriptions  pittoresques 
u  pays,  observé  sens  ses  aspects 
les  pkui  divers.  U  nous  en  met  sons 
les  yeux  la  vie  intime  et  extérieure, 
dans  son  cadre  naturel,  sans  omettre 
aucun  des  détails  qui  peuvent  inté- 
resser aussi  bien  nos  unanciers  que 
nos  agriculteurs  et  nos  commer- 
çants :  ethaograpbes  ou  économis- 
tes, «éleveurs,  industriels  ou  légistes 
trouveront  ample  moisson  de  docu* 
meatB  dans  ces  deux  volumes  qui 
passent  en  revue  tour  à  tour  :  le  sol 
et  la  race,  la  rue,  la  vie  de  famille, 
les  finances  et  les  affaires,  la  vie 
publique,  la  vie  l^ale  et  sociale  des 
étrangers^  Tindustrie  pastorale  dans 
les  pampas,  et  les  industries  agri- 
coles.   

Progp:*ès  et  Pauvreté,  nar  Hettoy 
George,  traduit  par  M.  P.  Le 
MoîoiER.  1  vol.  in-8«.  (Librairie 
Guillaumin.) 

C'est  en  cherchant  la  raison  d'un 
fait  qui  a  préoccupé  tous  ceux 
qu'intéressent  les  problèmes  de  la 
vie  sociale  actuelle,  que  M.  Henry 
George,  le  célèbre  socialiste  améri- 
cain, a  été  conduit  à  faire  un  examen 
approfondi  de  plusieurs  théories 
courantes  de  FEconomie  politique. 
Pourquoi,  en  dépit  de  l'accroisse- 
ment de  la  puissance  de  production, 
les  salaires  tendent-ils  à  devenir  le 
minimum  de  ce  qu'il  faut  pour 
vivre?  Voilà  le  point  de  départ  de 
cette  enquête  très  originale  dont  la 
conclusion  est  :  la  suppression  du 
monopole  de  la  terre. 

Pour  arriver  à  cette  condusion 
en  restant  dans  le  domaine  de  l'éco- 
nomie politique,  M.  Henry  George 
a  dû  commencer  par  faire  table  rase 
des  théories  classiques.  Après  avoir 
détruit  la  théorie  du  salaire  et  la 
théorie  de  Malthus  qui  l'appuie,  il 
a  formulé  les  trois  lois  de  la  répar* 


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572 


BULLETIN  BIBLIOGRÂPOIQUE 


tition  de  la  richesse,  les  faisant 
corollaires  les  unes  des  autres,  et 
concluant  ainsi  :  la  part  qui  doit 
revenir  au  travail  et  au  capital  étant 
déterminée  par  la  part  qui  revient 
au  propriétaire  foncier,  si  la  rente 
de  la  terre  monte,  comme  elle  le 
fait  toujours  auand  augmente  le  pro- 
grès matériel,  les  salaires  et  Pin- 
térêt  doivent  baisser.  Pourquoi  la 
rente  monte-t-elle  ainsi  à  mesure 
que  s'accroît  le  progrès  matériel? 
Parce  que  la  terre,  étant  propriété 
privée  dans  la  société  où  nous  vi- 
vons, elle  est  un  objet  de  spécula- 
tion. Le  libre  accès  de  tous  à  la  teire 
est  donc  d'après  M.  Henry  Georoe 
le  seul  remède  aux  maux  dont  soufiure 
notre  société. 

Nous  n'avons  pas  besoin  de  faire 
nos  réserves  sur  les  théories  du  grand 
socialiste  américain,  mais  il  nous  a 
paru  intéressant  de  la  signaler  à  nos 
lecteurs. 

De  la  Procédure  parlementaire, 

par  M.  Eugène  Pierrb,  secrétaire 

général  de  la  présidence  de  la 
*  Chambre.  1  vol.  (Quantin.) 

Au  moment  où  les  Chambres  se 
réunissent,  on  lira  avec  intérêt  le 
petit  volume  gue  M.  Eugène  Pierre 
vient  de  publier.  Ce  n'est  point  un 
traité  didactique  sur  cette  procé- 
dure; Tauteur  s'est  surtout  appliqué 
à  en  faire  ressortir  les  tendances,  le 
but,  la  philosophie.  Il  paraît  avoir 
très  à  cœur  de  la  défendre  contre 
Taccusation  de  «  chinoiserie  »  qu*on 
porte  souvent  contre  elle. 

On  trouvera  dans  ce  volume  la 
compétence,  la  clarté,  ce  grand 
amour  des  choses  parlementaires 
qui  distinguent  M.  Eugène  Pierre 
et  qui  ont  fait  le  mérite  de  ses  pré- 
cédents travaux  sur  la  matière. 


Gompiègne,  par  Lefebvre  Saint- 
Ogan.  1  vol.  illustré  de  25  gra- 
vures. (Quantin.) 
Combien  de  souvenirs  rappelle  ce 

nom  de  Compiègne!  Ces  quinze  siè* 


clés  qu'il  évoque  en  même  temps 
pour  notre  imagination.  Depuis  GIo- 
taire  I«',  qui  mourut  à  Comjjiègne, 

t'usqu'à  Napoléon  III,  le  dernier  ha- 
âlant  de  son  château,  la  France  n'a 
guère  eu  de  souverain  qui  n'en  ait 
fait  son  séjour  de  prédilection,  et 
l'antique  cité  peut  dire  comme  la 
vieille  femme  des  Feuilles  cTautomne  : 
«  —  J'en  ai  tant  vu,  des  roisl...  » 

Ce  sont  ces  mots  que  M.  lefebvre 
Sai:it-Ogan  a  pris  pour  épigrai)he 
d'un  livre  qu'il  consacre  à  Compiè- 
gne et  à  ses  environs  si  pittoresques. 
Au  hasard  de  la  rencontre,  dans  une 
promenade  à  travers  les  rues  et  la 
forêt,  avec  la  fantaisie  et  l'abandon 
d'un  humoriste  qui  n'a  pas  peur  des 
digressions  ni  des  parenthèses,  il 
nous  dit  de  quels  grands  événements 
de  Thistoire,  de  quelles  menues 
anecdotes  des  mémoires  furent  té- 
moins ce  château,  ces  anciens  hôtels, 
ces  tours,  ces  cloîtres  en  ruines,  ces 
ombrages  mystérieux  et  tant  de  fols 
séculaires  sous  lesquels  l'Arioste  a 

f)lacé  le  lieu  de  réunion  des  cheva- 
iers  de  la  Table  Ronde. 

De  gracieux  dessins  de  M.  Boudier, 
placés  en  tète  de  chaque  chapitre, 
représentent  quelques-uns  des  plus 
jolis  coins  de  Compiègne  et  de  la 
forêt.  

Home  Raie,  par  E.  Poirèb.  i  vol. 

(Nouvelle  Librairie  parisienne.  Sa- 

vine.) 

La  question  irlandaise,  tant  de 
fois  discutée  et  jamais  résolue,  est 
présentée  ici  sous  la  forme  â*ane 
histoire  très  simple,  celle  d'un  vieux 
berger  de  l'Ouest,  et  racontée  de  la 
façon  la  plus  émouvante.  Le  meurtre 
d'un  lord  anslais,  assassiné  au  mi* 
lieu  de  ses  fermiers  révoltés  dans 
une  nuit  sanglante,  les  incidents  du 
procès,  la  dernière  partie  se  passant 
a  Londres  lors  des  explosions  qui 
ont  causé  une  si  grande  épouvante, 
voilà  une  suite  de  tableaux  faits  pour 
captiver  le  lecteur  et  Tintéresser  à 
la  cause  que  soutient  avec  héroïsme 
la  patrie  irlandaise. 


Vun  des  gérants  :  JULES  GERVAIS. 


TABIS.  —  B.  SI  COTB  KC  FILS,  iaifttIUft.L'JU,  18,  Mt'K  UCS  rOSSlEC'SAlXT-JACQUBi. 


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IJbrafrle  Académique   OIDIER,    —  PERMIV    et   O^,    éditeur* 

35,  QUAI  DES  ORAND8-AUOU8TIN8,  PARIS. 

LE    COMTE    DE    PARIS 

Par  le  Marquis  DS  FIjBRS 

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et  da  &c-similé  de  la  protestation  autographe  da  Ck>mte  de  Paris  (24  Juin  1886).  —  Prix.    8  fr. 
Il  a  été  imprimé  :  50  exemplaires  numérotés  sur  hollande  Van  Gelder...*    se  Cr, 
—  15  exemplaires  numérotés  sur  Whatmann 4M»  fr. 

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n  est  imprimé  :  10  exemplaires  numérotés  sur  papier  de  Hollande  Van  Gelder*.  —  Prix,    te  fr. 
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édEitton,  revue,  corrigée  et  illustrée  de  gravures  sur  bois.  Ouvrage  couronné  par  la  Société  na- 
tiooale  d'encouragement  au  bien.  Médaille  d'honneur  et  Prix  de  Géographie.  Adopté  par  la 
pie  de  Paris  et  par  la  Préfecture  de  la  S.eine  pour  les  Bibliothèques  municipales.  Un  volume 

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^mtré  par  P.  Mauroo.  —  Prix. S  fr.  Se 

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ilk  ARTAUD.  —SŒUR  ANNE.  —  Un  volume  in-18.—  Prix 8  fr.  Se 

RLCS  D1GV&£.  —  KARITA.  Mention  honorable  de  l'Académie  française.  —  Un  vol.  io-18. 

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KJÊlfi  GUINAUDEAU.  —  LES  DÉVOUÉES  PAULE  SAINTE  REINE.  -  Un  volume 
18.  —   Prix 8fr. 


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LE  PEPLDRIEL 

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•ovrce  iliértp««Uqv«  dont  U  priodpf  actif  a  été 
•lirait  d'une jplait»  d'««lgérifl  {U  Ihmfêm  C«r- 
foniem).  par  ■.  la  docteur  Maboulleas,  médadn 
M  cher  de  rhôpiUl  civil  de  ConittnUnt.  Catt 
an  révnltif  dea  plut  énergiques,  dont  on  peut 
eependint  graduer  lei  effets  par  la  durée  jplvi 
on  moins  prolougéf  de  son  application,  qui  uent 
lieu  4e  vésîcatoire  dans  les  cas  graves,  on  se 
•ubfttiiu^  a«K  sioiplea  rahéft^nts  4iana  1^  affeo 
lions  légères.  Il  est  indiqué  toutes  lei  fois  qu'il 
est  nAcessaire  de  produire  «ne  irritation  artifi- 
ciel Ir  à  la  peau  afin  de  prévenir  las  profréi 
d'une  lésion  interne. 


•  L*£«0MfretfslVMi«dèt«nriMM 

•  lequel  eat  MentAt  Mti  d*uiit  dnplk» 

•  t-és-abondaate  «t  tréa  aalnUirt,  te  M 


«  rapide,  pluaiAra  q««  riMilê  dt  «tlM»  «i  tm 
«  emploi  eat  asempt  dai  nooibruiiz  lMi«uWa»la 
•  reprochéa  ani  antraa  acanta  lanaaa. 

■  Mous  avona  eontoina  dn  U  piawiin  ^aaan 
«  beaucoup  de  eu  oA  «nt  révulriott  agi  fcidifd  ■ . 
«  mais  plus  p^rtlcnlléramaat  ùwm  las  aCMIiM  a 
«  de  poitrine,  laa  rlmmatlsmaa,  lag  «itfir 
«  bronchilea  ;  il  nova  a  égalantat  vate  i 
«  dans  lea  maladiaa  datanteatg.  i 

•  (D*  k,  UàMêm     -  -     - 

1M0.)> 


I.  le  «inct^r  Rebonllean  s  p«ibUé  tmr  la  Bénnt  ée  Tkmj^im  CoffmiM  «I  a«r  gg»  «vltî  «»  «Cd^ 
r  te  comw**  o^enl  HftnUif  toui  fêrwtê  ^emplélrt  une  brochnra  9m  wnm»  tg— M  àli  «poiMgtt  4g 
>  «tes  les  personoea  oui  la  demandargan  fraMo.  Iiigag  la  yradvll  égal  gMgggag  !•  Hk  aiarfto  M 
^  stgaaturea  daa  antaitfg» 


TAïaS.  ^  E.  DE  hOXt  El  FiLS,  IMl'E.,   18,  K.    DE3  rOSSK»  8.- JACQUES. 


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DEC  30  1887 


s£i-Bi^Bl: 


CORRESPONDAlfT 

RECUEIL     PÉRIODIQUE 

PARAISSANT   LE   10   ET   LE    25   DE  CHAQUE   MQIS 


PARIS,  DÉPARTEMENTS  ET  ÉTRANGER 
UN  AN,  35  FR.  —  6  MOIS,  18  FR.  —  UN  NUMÉRO,  2  FR.  60 


NOUVELLE    SÉRIE 
TOME  CENT  TREIZIÈME.  -  CENT  QUARANTE-NEUVIÈME  DE  U  COLLECTION 


4l<    K^IVRAISOm.   —  un  NOVEMBRE     tSSr 

573.  —       I.  LE  MARÉCHAL  COMTE  DE  MOLTKB •••. 

594.  -       U.  13S  HÉRITIER  PRÉSOMPTIF.  —  LÀ  JEUNESSE  DU 

ROI  CHARLES-ALBERT.  —  I M'«  COSTA   DE   BBAUREGARD. 

«32.   —      ilf .  LE  CANAL  DES  DEUX  MERS ALBERT  DE  CHENCLOS. 

6W.  —     IV.  LE  CARDINAL    GUIBERT    DANS    LES   DERNIÈRES 

ANNÉES  DE  SA  VIE.  —  notes  intimes.  —  I L'ABBÉ  REULET. 

664.  —       V.  MESSIEURS  DE  CISAY.  —  II JACQUES  BRET. 

693.  —    VI.  LES  OEUVRES  ET  LES  HOMMES,GonRRiBR  DO  THEATRE, 

DE  LA  LITTÉRATURE  ET    DES    ARTS VICTOP  FOURNEL. 

725.   -    VII.  LES    FAITS   ÉCONOMIQUES   ET    LE    MOUVEMENT 

SOCIAL CLAUDIO  JANNET. 

7i7.   -  Vlir.  LE  SOCIALISME  D'ÉTAT  EN  ANGLETERRE  ET  EN 

ITALIE GABRIEL  CARRON. 

T54.  -     IX.  CHRONIQUE  POLITIQUE AUGUSTE  BOUCHER. 

:m.  -       X.  BULLETIN  BICUOGRAPHIQUE. 


Nous    reprendrons,    dans  notre   numéro  prochain,    la   publication 

de    fragments   des   MÉMOIRES    D'UN    ROYALISTE, 

par  le  Comte  de  Falloux. 


//:  PARIS 
BUREAUX      DU     CORRESPONDANT 

29,   RUE  DE  TOURNON,   29 

1887 

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LE   CORRESPONDANT 

REUBION.  PHILOSOPHIE,  HISTOIRE,  POLITIQUE.  LITTÉRATURE,  SCIENCES,  BEAUX-ABTS 


Le  Correspondant  parait  le  10  et  le  25  de  chaque  mois,  par  livraison  de  12  feuilles. 

PRIX  DE  L'ABONNEMENT  : 

PARIS,    DÉPARTEMENTS    ET     ÉTRANGER 

Vmwkm SStr.         |         «x  aïolfl 19  fr. 

Prix  de  chaque  livraison  vendue  séparément  :  ^tr.  SSO 


LBS  MANUSCRITS  NON  INSéaSS  NB  SONT  PAS  RENDUS 


BACCALAUREATS.  -  INSTITUTION  MOM^RCÏÏÊ 

Éducation  de  famille  pour  VINGT  élèves 

PARIS,  88.  Avenue  Vidor-Bugo 

Le  fondateur  a  eu  pour  but  d'offrir  aux  familles  une  institution  chrétienne 
qui  leur  donnât  les  plus  solides  garanties  de  sécurité  et  de  moralité,  en 
même  temps  que  de  travail. 

Quinze  ans  de  succès  et  de  bonne  renommée  lui  ont  mérité  de  voir  son 
institution  recommandée  par  les  membres  les  plus  éminents  du  clergé  et 
par  tous  les  parents  de  ses  élèves,  dont  le  nom  seul  est  la  meilleure  des 
références. 

Dans  Tannée  scolaire  1885-1886,  21  élèves  sur  30  ont  été  reçus  aux 
examens. 


10.000  BOUTEILLES 

Château   MOUTON    ROTSCHILD 

1883 

(CACHET  DU  CHATEAU) 
A    6    FR.    LA    BOUTEILLE 

5.000  1/2  BOUTEILLES 
A    3    FR.    25    LA    4/2    BOUTEILLE 


10,000  BOUTEILLES 

Château   COS    D'ESTOURNEL 

1883 

(CACHET  DU  CHATEAU) 

A    4    FR,    LA    BOUTEILLE 

5.000  1/2  BOUTEILLES 

A    2    FR.    25    LA    1/2     BOUTEILLE 

EN    CAISSES    DE    12,    25,    36    ET    50    BOUTEILLES 


ÉCRIRE  à  MM.   WILL    TOURNEUR    ET    C?., 

BORDEAUX 


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-,^ROCO,.J^^ 


LE  MARÉCHAL  COMTE  DE  MOLTKE 


I 


Le  7  novembre  1806,  l'opulente  cité  de  Lubeck  était  trans- 
formée en  un  champ  de  carnage.  Comme  un  animal  traqué,  malgré 
la  protestation  des  magistrats,  BlUcber  s'y  était  jeté  violemment. 
Mais  les  Français  en  atteignaient  les  portes  au  moment  où  elles  se 
refermaient  sur  les  derniers  débris  de  l'armée  prussienne.  Sans  se 
soacier  d'ouvrages  qui,  bien  qu'affaiblis,  présentaient  encore  des 
obstacles  sérieux,  les  soldats  de  Soult  et  de  Bernadotte  les  escala- 
daient sous  la  mitraille,  avec  cette  audace  inouïe,  cette  ardeur 
irrésistible,  puisées  dans  un  succès  non  pareil.  Une  lutte  effroyable 
s'engageait  dans  les  rues,  et  tandis  que  les  Prussiens  enveloppés 
et  taillés  en  pièces  mettaient  bas  les  armes  ou  s'enfuyaient,  les 
infortunés  habitants  s'abimaient  dans  la  douleur,  au  milieu  du  sac 
de  leur  ville. 

C'est  ce  jour  même,  dans  la  brutalité  d'une  prise  d'assaut, 
qu'flelmuth  Chsurles-Bemard  de  Moltke,  âgé  de  six  ans,  fit  con- 
naissance avec  les  Francis. 

Il  est  des  souvenirs  d'enfance  qui  ont  dominé  toute  une  vie  : 
celui-ci  en  aura-t-il  été  un?  Cruel  souvenir  dans  tous  les  cas,  que 
l'ordinaire  gaieté  des  impressions  du  premier  âge  ne  devait  pas 
être  pour  dissiper  chez  l'enfant  très  abandonné  d'un  père  chargé 
de  famille  et  privé  de  fortune.  Comme  elle  apparaît  froide  cette 
enfance,  avec  sa  misère  non  dissimulée,  la  rigueur  voulue  de  son 
éducation  étroitement  militaire,  et  un  délaissement  si  navrant 
qu'une  pitié  saisit  l'âme  à  s'en  ressouvenir  !  La  mère  ne  s'y  révèle 
nulle  part,  elle,  le  cadre  obligé  de  tous  les  bonheurs  de  l'enfant. 
Sourires  absents,  baisers  perdus  du  début  de  la  vie,  si  l'âpre 
Jbesoin  n'en  meurt  pas  à  force  de  désaccoutumance  conmie  ils  suffi- 
sent seuls  à  expliquer  l'assombrissement  d'un  caractère  !  Dès  au  sortir 
de  r^ifance,  Moltke  étdt  déjà  le  grand  taciturne^  le  rire  lui  était 

4«  LIYRAISON.  25  NOVEMBOB  1887.  37 


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574  LE  MARÉCHAL  COMTE  DE  MOLTKE 

inconnu,  le  plaisir  lui  demeurait  indifférent,  et  bien  que  sa  nature, 
trop  riche  pour  s'être  insensibilisée  à  ce  dur  régime,  eût  conservé 
l'infini  trésor  des  tendresses  et  des  délicatesses  du  cœur,  il  devait 
rester  muré,  impénétrable,  sauf  à  quelques  rares  amis  et  à  la 
compagne  de  sa  vie. 

Originaire  du  Mecklembourg,  d'une  ancienneté  et  d'une  noblesse 
indiscutables,  la  famille  de  Moltke  se  trouvait  disséminée  en  Dane- 
mark, en  Suède  et  en  Norwège.  Cette  origine  met  mal  à  l'sâse 
certains  biographes.  Les  vrais  Prussiens  ont  peine  à  avouer  que 
leur  Moltke  ne  leur  appartient  pas  depuis  le  berceau.  Sous  ce  rap- 
port, leur  susceptibilité  patriotique  ne  s'alarme-t-elle  pas  à  tort? 
L'homme  de  guerre  qu'ils  revendiquent  n'a-t-il  pas  conquis  des 
titres  à  la  reconnaissance  de  son  pays  d'adoption,  qui  le  font  plus 
Prussien  que  le  séjour  constaté  de  sa  famille  durant  vingt  géné- 
rations aux  bords  de  la  Sprée?  Toujours  est-il  qu'en  Poméranie 
on  n'en  a  pas  pris  son  parti,  et  on  fait  sonner  très  haut  que  le  père 
de  l'illustre  chef  d'état-major  général  a  servi  dans  les  rangs  prus- 
siens. Pour  vrai  que  soit  le  fait,  il  nous  semble  très  infirmé  par 
cet  autre  que  Fritz  de  Moltke,  après  avoir  quitté  l'armée  prus- 
sienne, comme  capitaine,  pour  s'occuper  de  la  gestion  de  sa  fortune 
très  compromise,  se  décida  à  reprendre  du  service  en  Danemark, 
où  il  parvint  au  grade  de  lieutenant-général. 

C'étaient  d'ailleurs  des  temps  fort  troublés  que  ceux-là;  Napoléon 
avait  pris  à  tâche  de  brouiller  toutes  les  nationalités,  et  les  actes 
de  naissance  des  gens,  si  tant  est  qu'ils  en  eussent,  devaient 
étrangement  s'en  trouver.  Le  bien-être  de  tous,  les  affaires  privées, 
la  sécurité  d'existence,  la  conservation  des  liens  de  famille,  s'en 
ressentaient  aussi  cruellement.  Pour  relever  sa  fortune  si  attdnte, 
tout  ce  qu'entreprend  Fritz  de  Moltke  échoue  misérablement;  rien 
ne  va,  rien  ne  tient  dans  ce  désordre  des  événements,  il  n'y  a  plus 
de  place  dans  cette  épopée  militaire  à  outrance  que  pour  l'honame 
de  guerre.  L'ex-capitaine  le  sentit  et  revint  au  harnais.  Cette  fois 
seulement  ce  fut  en  Danemark,  tandis  que  son  frère,  emporté  dans 
une  de  ces  gigantesques  razzias  d'hommes,  halocaustes  jetés  en 
pâture  au  génie  dévorant  de  Napoléon,  alladt  mourir,  en  défendant 
l'aigle  française,  aux  bords  de  la  Bérésina. 

Un  des  ancêtres  du  prince  de  Bismarck,  au  temps  de  la  guerre 
de  Trente  ans,  avait,  dit-on,  porté  les  armes  pour  le  service  de  la 
France.  Cette  disgrâce,  le  maréchal  de  Moltke  la  partage  donc  avec 
le  grand  chancelier,  elle  est  toutefois  pour  lui  encore  plus  carac- 
térisée, puisqu'il  s'a^t  de  son  propre  oncle. 

L'éducation  d'Helmuth  de  Moltke  devait  naturellement  souffrir 
des  heurts,  des  privations,  des  déceptions  do  l'existence  paternelle. 


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LE  MIRÉGHÀL  GOlflX  DE  MOLTRfi  575 

La  famille  était  nombreuse,  chaque  année  l'augmentait,  lui  était 
venu  le  troisième  ;  il  importait  que  les  aînés  fissent  promptement 
place  aux  plus  jeunes.  Avant  Tâge  de  neuf  ans,  Tenfant  fut  donc 
placé,  avec  un  de  ses  frères,  chez  un  pasteur,  dont  l'enseignement 
passîût  pour  réputé.  Chez  le  révérend,  on  le  sent  aimé,  choyé, 
environné  de  soins;  c'est  encore  le  bon  temps.  Mais  la  gène  se  fait 
de  i^us  en  plus  dure,  il  faut  aviser;  l'extrême  jeunesse  des  deux 
enfants  pèse  bien  légèrement  dans  la  balance;  le  père  se  décide  à 
demander  et  obtient,  pour  chacun  d'eux,  une  bourse  à  l'École 
militaire  des  cadets  de  Copenhague. 

Alors  commença  une  longue  période  de  six  années  bien  sombres, 
une  de  ces  périodes  de  fer  qui  broient  certains  petits  êtres  trop 
nerveux,  trop  sensitifs,  et  qui  cuirassent  les  autres  pour  la  vie 
contre  toute  émotion  douce,  contre  tout  sentiment  vibrant,  six 
années  de  geôle  militaire,  rudes,  grossières,  brutales  comme  les 
sergents  de  planton  qui  y  régnaient,  sans  un  aperçu  riant,  sans  un 
détendement  de  l'être,  sans  une  diversion  bienfaisante.  Pour  sur- 
monter sans  faiblesse  les  terreurs  d'une  pareille  éducation,  il  fallait 
une  énergie  d'homme.  Moltke  l'avait.  Déjà  il  appartient  tout  entier 
à  sa  tâche,  le  travail  l'a  conquis;  dès  maintenant,  partout  où  il 
paraîtra,  il  étonnera  par  l'excès  de  ses  progrès  comme  de  son 
application.  A  l'École  des  cadets  de  Copenhague  il  est  le  premier, 
plus  tard  il  le  sera  aussi  à  l'Académie  de  guerre  de  Berlin.  Son 
enfance,  sevrée  de  distractions,  l'a  raidi  contre  le  plaisir;  à  peine 
s'il  s'accorde  de  temps  à  autre  de  fréquenter  chez  une  famille  qui 
lui  ouvre  son  intimité?  le  souvenir  qu^il  en  garde  éveille  sa  grati* 
tade,  mais  l'on  sent,  malgré  tout,  combien  un  passe-temps  de  cette 
sorte  lient  peu  de  place  dans  cette  vie  toute  bâtie  de  labeur  inin- 
terrompus. Au  fond,  c'est  déjà  un  ambitieux,  mais  un  ambitieux  de 
haut  vol  et  de  bonne  marque,  ambitieux  du  devoir  scrupuleusement 
accompli,  ambitieux  qui  cherche  sa  voie,  l'œuvre  à  laquelle  il 
accolera  son  nom,  et  qui  calme  ses  ardeurs  impatientes,  en  écha- 
faudant  toujours  plus  haut  le  bagage  de  sa  science,  afm  d'être  prêt, 
si  les  circonstances  l'y  convient,  à  monter  sa  fortune  aux  plus 
radieuses  destinées.  Ses  camarades  s'inclinent  devant  sa  supériorité 
naissante.  «  C'était  un  svelte  jeune  homme  »,  écrit  l'un  d'eux, 
c<  avec  de  longs  cheveux  blonds,  des  yeux  bleus  et  doux,  d'un 
abord  silencieux  mais  aimable  et  affectueux,  d'une  physionomie 
ouverte,  qui  s'assombrissait  parfois  sous  un  nuage  soudain,  lorsqu'il 
se  croyait  inobservé,   sorte   de  signe  indélébile  d'une  tristesse 
moubliée.  Son  impitoyable  application  d'esprit  et  sa  volonté  de  fer 
ne  s'effrayaient  d'aucune  tâche,  et   finissaient  toujours   par  la 
conduire  à  bien.  A  ses  camarades,  il  inspirait  un  sérieux  respect» 


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^76  LR  MARÉCHAL  COMTE  DK  MOLTKE 

Il  ne  rîgnorait  pas,  et  cependant,  en  aucun  cas,  il  n'aurait  voulu, 
vis-à-vis  d'eux,  se  prévaloir  de  sa  supériorité.  Suffisamment  cau- 
seur et  communicatif  dans  les  relations  ordinaires,  très  sérieux, 
très  circonspect  dans  son  travail  et  dans  sa  manière  de  servir,  il  se 
montrait  animé  par  excellence  d'un  amour  du  devoir  infatigable  et 
d'une  conscience  presque  sans  exemple.  » 

De  la  garnison  de  Rendsburg,  où  il  se  morfondait  comme  second 
lieutenant  d'infanterie,  Moltke  n'avait  pas  tardé  à  peser  dans  son 
esprit  avisé  combien  restreintes  étaient  les  chances  d'avenir  au 
service  du  Danema'rk,  du  Danemark  découronné  de  la  Norwège, 
donnée  par  Napoléon  à  la  Suède,  et  encombré  d'une  foule  d'oflSciers 
à  la  suite,  provenant  de  tous  les  régiments  licenciés  après  1815. 
Un  caractère  moins  résolu  eût  hésité  à  sacrifier  une  position  déjà 
acquise  contre  un  avenir  encore  incertain;  lui,  sa  décision  prise, 
donna  sa  démission,  et  s'achemina  vers  Berlin,  où  il  se  soumit  à 
nouveau  à  une  série  d'examens  qui  lui  firent  conférer,  cette  fois 
dans  l'armée  prussienne,  un  grade  de  second  lieutenant  au  8*  d'in- 
fanterie, stationné  à  Francfort-sur-l'Oder.  On  était  en  1822.  Mais, 
dès  l'année  suivante,  le  lieutenant  de  Moltke  se  présentait  avec 
succès  à  l'Académie  de  guerre.  Durant  trois  années,  il  en  suivait 
les  cours  avec  une  distinction  rare,  et  ne  rentrait  à  son  régiment 
que  pour  le  quitter  au  bout  de  quelques  mois.  C'est  sa  dernière 
apparition  dans  les  troupes.  A  partir  de  ce  moment,  il  est  voué  au 
service  d'état-major,  il  en  explorera  successivement  les  branches 
les  plus  variées,  et  sa  vie  militaire  ne  s'achèvera  pas  sans  qu'il  en 
ait  connu,  à  maintes  reprises,  les  lourdes  et  multiples  responsa- 
bilités. 

Comme  tous  les  débutants,  on  l'attela  à  un  levé  de  plans;  de 
1828  à  1831  il  appartint  au  bureau  topographique  et  noircit  plu- 
sieurs planchettes.  Mais  il  ne  lui  suffisait  pas  de  se  prendre  corps  à 
corps  avec  le  nivellement,  à  sa  large  nature,  il  fallût  un  horizon 
plus  vaste.  Quoique  sa  tâche  quotidienne  fut  très  astreignante, 
Moltke,  très  épris  d'histoire  et  de  littérature,  écrivit  un  livre  sur 
les  Rapports  respectifs  de  la  Belgique  et  de  la  Hollande^  depuis 
leur  séparation  sons  Philippe  11^  jusqu'à  leur  réunion  sous  Gml- 
laume  /".  Ce  livre  paraissait  en  1831,  au  moment  même  où  la  Bel- 
gique, assistée  par  la  France,  se  dégageait  à  nouveau  du  royaume 
des  Pays-Bas,  et  proclamait  son  indépendance. 

L'année  suivante,  Moltke,  promu  premier  lieutenant,  entrait  au 
grand  état-major  généi-al.  Trois  ans  après,  nous  le  retrouvons 
capitaine,  et  décidé  à  aller  chercher  à  l'étranger  ce  complénaent  de 
connaissances,  cette  variété  d'aperçus,  cette  vue  du  monde,  sans 
lesquels  les  idées  d'un  homme  n'acquièrent  jamais  ni  toute  leur 


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LE  HÀHÉGHIL  COMTE  DE  MOLTKE  577 

aiUpleur  ai  toute  leur  portée.  Un  bûcheur  ordinaire  serait  resté 
sur  ses  livres,  confiné  dans  sa  besogne  journalière,  lui,  voit  grand 
et  juste,  il  sent,  qu'ayant  conquis  son  développement  intellectuel, 
il  faut  aller  à  la  découverte,  et  il  part.  Il  visite  d'abord  en  détail 
l'Italie  septentrionale»  Cela  ne  se  faisait  pas  à  la  vapeur  comme 
aujourd'hui,  les  relais  dans  cet  admirable  pays  devenaient  facile- 
ment des  étapes,  car  l'on  prenait  son  temps  pour  regarder,  adniirer 
et  retenir.  Moitié  y  séjourna  l'été  et  l'automne  de  1834.  Loin  d'en 
être  calmée,  son  ardeur  voyageuse  y  puisa  un  nouvel  enthousiasme 
et  de  plus  ambitieuses  visées*  On  ne  tombe  pas  impunément  des 
brouillards  de  la  Vistule  aux  pays  du  soleil.  Cette  chaude  nature 
aux  colorations  puissantes,  soit  qu'elle  vous  saisisse  tout  l'être, 
lorsqu'elle  surgit  dans  sa  gloire,  sous  le  ruissellement  tumultueux 
de  la  lumière  du  jour,  soit  qu'elle  fonde  délicieusement  votre  âme, 
lorsqu'elle  l'enveloppe  mystérieusement  sous  la  clarté  d'argent  des 
traînées  sidérales,  cette  chaude  nature  vous  tient  une  fois  et  ne 
vous  lâche  jamais.  En  revenant  d'Italie,  Moltke  avait  les  yeux 
tournés  vers  l'Orient.  Il  prit  à  peine  quelques  mois  pour  se  préparer 
èk  ce  nouveau  voyage,  et,  son  congé  obtenu,  il  se  mettait  en  route. 


II 


C'était  un  vrai  voyage  alors  que  d'atteindre  par  terre  Constan- 
tîiiople.  Aujourd'hui  même,  on  n'y  entre  que  par  mer,  et,  malgré 
le  méchant  renom  de  la  mer  Noire,  lorsque  la  voie  ferrée  fait 
défaut,  personne  n'hésite  à  s'embarquer  à  Varna.  Il  est  presque 
sans  exemple  qu^un  voyageur  affronte,  pour  son  agrément,  la  tra- 
versée des  Balkans  et  les  gîtes  si  misérables  de  la  Bulgarie  et  de 
h  Roumélie.  Par  là,  l'on  juge  des  fatigues  et  des  difficultés  dont 
était  semée  cette  voie  inexplorée  en  Tannée  1835.  Elle  n'était  per- 
mise qa^èi  un  cavalier  bien  en  selle,  aussi  robuste  de  santé  que 
d'énergie,  4  un  militaire  en  quête  de  péril  et  d'inconnu. 

Au  sud  dé  la  vieille  Orsowa,  et  dans  son  voisinage  immédiat, 
s'élevait,  du  sein  des  flots  du  Danube,  une  tle  portant  une  forteresse 
turque  :  c'était  là  nouvelle  Orsowa.  Bien  que  leurs  frontières  eussent 
été  reculées  des  Karpathes  aux  Balkans,  les  Turcs  avaient  gardé 
cette  place  et  un  pacha  y  résidait.  L'on  eût  dit  un  avant-poste 
lioussé  au  loin  sur  les  terres  chrétiennes,  un  vestige  oublié  d'un 
passé  victorieux,  un  dernier  minaret  lançant  le  dernier  appel  du 
prophète  à  l'Occident  rebelle.  Moltke  y  arrivait  le  25  octobre,  avec 
un  compagnon  de  voyage.  Malgré  l'accueil  très  gracieux  du  pacha, 
rentrée  en  terre  turque  ne  leur  parut  rien  moins  que  souriante. 


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S73  LE  MARÉCHAL  GOMTB  DE  MOLÎKE 

Les  rues  étroites  étaient  d'une  malpropreté  repoussante;  les  mai- 
sons en  bois,  sans  vitres,  offraient  tout  le  confortable  d'un  hangar; 
les  hommes  s'habillaient  de  lambeaux  aux  couleurs  criardes;  les 
femmes  glissaient,  voilées,  semblables  à  des  spectres;  le  froid 
était  fort  vif,  et  le  soleil  se  dérobait  toujours.  Aussi  le  voyage  se 
poursuivit  hâtivement  à  travers  la  Valachie,  sur  une  sorte  de  char- 
à-bancs  attelé  de  huit  chevaux,  auxquels  on  ajoutait  un  renfort  de 
buffles  aux  passages  difficiles.  La  pluie  tombait  infatigable;  les 
postes  étaient  de  véritables  cavernes  creusées  dans  la  terre,  avec 
un  toit  couvert  de  branches  d'arbres  ;  la  misère  dépassait  ce  qu'on 
peut  concevoir.  Au  bout  de  ce  désert,  ce  fut  une  joyeuse  surprise 
de  trouver  Bucharest,  une  ville  de  100  000  âmes,  avec  des  églises, 
des  palais,  tout  cela  jeté,  il  est  vrai,  pêle-mêle  dans  une  agglo- 
mération de  masures  branlantes,  avec  des  cercles,  des  journaux, 
des  théâtres,  des  équipages,  et  surtout  de  véritables  hôtels. 

Après  un  repos  d'une  semaine,  le  voyage  fut  repris,  cette  fois 
en  traîneau.  On  appelait  de  ce  nom  flatteur  une  claie,  attelée  de 
quatre  chevaux,  si  courte  et  si  étroite  que  les  jambes  s'élevaient 
plus  haut  que  le  bord,  et  que,  vu  le  mouvement  très  rapide,  on  ne 
se  maintenait  en  place  qu'avec  une  peine  extrême.  Avant  le  pre- 
mier relais,  Moltke  était  déjà  tombé  deux  fois  du  traîneau.  «  Le 
conducteur  de  la  voiture  miniature,  dit-il,  n'en  tenait  aucun  compte; 
il  poursuivait  sa  course  furieuse  avec  ses  petits  chevaux,  et  l'on 
avait  toutes  les  peines  du  monde  à  lui  faire  comprendre,  à  force  de 
cris,  qu'il  avait  perdu  une  partie  essentielle  de  son  chargement.  » 

Pour  des  voyageurs  européens,  l'absence  complète  d'hôtels  cons- 
tituait une  dure  privation.  Le  caravansérail  ne  leur  offrait  que 
ses  murs  nus  et  l'eau  de  sa  fontaine.  On  y  dormait  sur  une 
natte,  tout  habillé,  après  avoir  avalé  une  écuelle  de  pillaw  et  bu 
une  tasse  de  café  préparés  par  les  Tartares  de  l'escorte.  A  Giur- 
gewo,  on  passait  le  Danube,  très  large  en  cet  endroit  et  formant 
plusieurs  îles,  et,  à  partir  de  Routschouk,  le  voyage  se  poursui- 
vait à  cheval.  On  faisait  12  à  15  lieues  sans  manger;  le  sol,  très 
inégal,  était  gelé  et  couvert  d'une  neige  profonde  et  molle;  les 
rivières  débordaient  ;  parfois  on  s'égarait  et  on  était  surpris  par  la 
nuit  tombante  à  la  poursuite  d'un  guide  introuvable.  Pourtant  on 
se  rapprochait  rapidement  du  but  rêvé.  Déjà  avaient  défilé  Choumla 
serti  dans  un  contrefort  des  Balkans,  et  n'ouvrant  qu'un  côté  sur 
la  plaine  du  Danube,  Kasan  profondément  encaissé  au  fond  d'une 
gorge  rocheuse,  Isnélijé  pendant  entre  les  nuages  aux  cimes  méri- 
dionales des  Balkans,  la  belle  Andrinople,  avec  l'étagement  de 
ses  tours  et  de  ses  coupoles,  son  fouillis  de  toits  rouges,  énacr- 
géant  d'une  vaste  et  verdoyante  prairie,  entre  les  sombres  ramures 


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LE  UiKÉGHÂL  GOllTI  DE  HOLTKK  579 

de  puissants  groupes  d'arbres  et  les  lacets  d'argent  de  nombreux 
cours  d'eau.  Bientôt  le  soleil  apparut,  se  levant  derrière  une  montagne 
lointaine,  au  pied  de  laquelle  s'étendait  une  ligne  argentée  :  c'était 
l'Asie,  c'était  l'Olympe  couvert  de  neige,  c'était  la  claire  Propon- 
tide,  dont  les  flots,  d'un  bleu  foncé,  berçaient  des  voiles  brillantes 
comme  des  cygnes,  et,  du  fond  de  la  mer,  jaillit,  dans  un  rayon- 
nement sans  égal,  une  mer  de  minarets,  de  mâts  et  de  cyprès  : 
c'était  Constantinople. 

Parti  en  simple  touriste,  Moltke  dut  à  son  mérite  et  aux  conseils 
intelligents  qu'il  prodigua  pour  la  réorganisation  militaire  de  l'empire 
ottoman  de  voir  son  séjour  en  Turquie  se  prolonger  pendant 
plusieurs  années,  et  son  simple  voyage  d'exploration  se  transformer 
subitement  en  mission.  Ses  impressions  de  voyage  ont  été  publiées 
en  18âl,  elles  vont  de  183&  à  1839.  Elles  se  manifestèrent  dans 
une  série  de  lettres  adressées  à  des  amis,  sans  intention  de 
publicité  :  on  leur  a  avec  raison  conservé  leur  première  forme. 
Malgré  leur  date  ancienne,  elles  attachent  encore  aujourd'hui,  car 
l'Orient  change  peu,  et  l'auteur  qui  nous  le  présente  est  un 
observateur  conmie  il  n'y  en  a  guère,  un  esprit  que  tout  intéresse 
et  qui  se  rend  compte  de  tout.  La  nature,  la  topographie,  la  mytbo* 
logiey  l'histoire,  la  politique,  la  stratégie,  lui  sont  également 
familières,  et  le  futur  chef  d'état-major  général  de  l'empire  d'Alle- 
magne se  révèle  déjà  tout  entier  dans  ce  livre,  qui  témoigne  de 
l'intelligence  la  plus  ouverte  et  la  plus  avisée,  ainsi  que  du  plus 
vaste  ensemble  de  connaissances  parfaitement  assimilées. 

Il  aimait  passionnément  Constantinople,  il  l'aimait  en  artiste,  it 
y  revient  sans  cesse  dans  ses  récits,  en  croyant  dont  rien  ne  peut 
rompre  l'extase.  Et  comme,  quand  il  en  parle,  il  sait  peindre,  il 
sait  sentir!  Je  n'en  veux  retenir  que  cette  description  magistrale 
de  la  ville,  de  ses  entours  de  terre  et  de  mer,  précise  comme  un 
plan  topographique,  éclatante  de  vie  et  de  coloris  comme  ud 
tableau.  Il  vient  de  monter  sur  la  haute  tour  de  Galata,  guettant 
à  l'horizon  le  navire  qui  doit  amener  trois  officiers,  ses  camarades, 
chargés  de  constituer  avec  lui  la  mission  militaire  prussienne..  La. 
beauté  du  spectacle  l'arrache  à  son  impatience  : 

Les  lies  des  Princes  et  le  rocher  de  Proli  émergent  avec  leurs  bleus 
contours  de  la  nappe  brillante,  limitée  par  le  cap  de  Mudiana;  à 
l'arrière-plan,  TOlympe  déchiqueté  élève  sa  tôle  neigeuse,  semblable  à 
un  nuage  blanc,  au-dessus  de  cette  marine  ensoleillée  et  chaude,  et  k. 
rhorizon  le  plus  lointain,  sous  une  forme  nébuleuse  à  peine  recon* 
Haïssable,  apparaissent  Galotimnia  et  les  montagnes  de  Gyzique. 

Quarante  pas  sufflsent  à  faire  le  tour  de  la  balustrade;  mais  quelle 


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580  LE  MÀAÉGQÂL  COUTI  DE  M0LTK:B 

diversité  d'objela  l'œil  n'aperooit-îl  pas  pendBni  ce  court  eircoitl  Du 
bord  oriental  le  regard  s'étend  sur  le  faubourg  de  Scutari,  la  vieille 
Cbrysopolis,  qui  monte  en  ampbilhéAtre  aveo  ses  notaison^  innom- 
brables, ses  magnifiques  mosquées,  ses  bains  et  ses  fontaines,  le  long 
d*une  hauteur  dont  le  sommet  est  couronné  par  une  sombre  forêt  de 
cyprès,  Dans  le  site  le  plus  ravissant,  au  bord  de  la  mer  de  Marmara» 
s'élève  une  caserne  colossale  pour  10  000  hoounjeis  et  la  gracieuse 
mosquée  de  Sélimnié;  à  droite  brillent  les  maisons  de  Kadikûî,  l'an- 
cienne Gbalcédoine,  dont  les  jardins  couronnent  les  falaises  escarpées 
de  Moda-Bui'uu,  et,  plus  loin,  un  cap  d'une  beauté  extraordinaire^ 
planté  de  cyprès  et  de  platanes  gigantesques,  s'avance  dans  la  mer». 
Un  petit  phare  h  sa  pointe  extrême  lui  a  donné  le  nom  de  a  Jardin  de 
la  Lanterne  ».  Plus  près,  au  point  où  le  Bosphore  se  jette  dans  la 
Propontide,  la  tour  des  Jeunts-FiUes  émerge  des  flots  avec  se^s  formes 
fantastiques;  ce  serait  une  délicieuse  retraite  pour  un  ermite  qui,  aa 
milieu  du  mouvement  et  de  la  vie  la  plus  variée,  entouré  d'un  million 
d'hommes,  voudrait  se  plon^r  dan$  la  solitude  la  plus  profonde. 
Trois  grandes  villes  regardent  cette  tour,  les  plus'  grands  na vire^ 
passent  &  ses  pieds,  dès  canots  .sans  nombre  rentourent,  mais  sans  y. 
toucher.  Chacun  se  détoutae  avec  elR'oi  de  c^s  murs,  car  ils  renier-) 
ment  un  hôpital  de  pestiférés.  Mais,  avant  tout^  c'çst  la  pointe  duî 
Sérail  qui  attire  le  regard  de  l'observateur  pat  lot  beauté  de  sa  forma 
et  la  splendeur  extraordinaire  de  ses  couleurs.  Le  Bosphore  se  jeUe 
avec  furie  sur  cette  pointe  formée  par  la  Gome  d'Or  et  par  ^a  Propon- 
tide;  ses  ilôts  bondissent  ici  par  tous  les  temps,  et  sur  ce  fond  d'an 
ble,u  sombre,  à  côté  de  l'ombre  des  cypnès  et  des  platanes,  se  dessi- 
nent, avec  une  netteté  merveilleuse  et  des  formes  gracieuses,  les 
kiosques  de  marbre  et  leurs  grilles  dorées,  les  minarets  blancs  et  les 
coupoles  griseà  resplendissantes. 

Et  maintenant  je  vous  conduis  au  bord  septentrional  de  la  tour» 
d'où  le  regard  étonné  poursuit  les  rivages  du  Bosphore  jusqu'à  la 
montagne  des  Géants.  Semblable  à  un  fleuve  immense,  le  détroit 
ondule  entre  des  palais,  des  mosquées,  dès  kiosques  et  d^a  ehàteaux» 
reliant  deux  mers,  séparant  deux  parties  du  monde.  Il  forme  à  vrai 
dire  la  rue  principale  de  Constanlinople,  si  Ton  veut  comprendre  sooa 
ce  nom  toute  cette  agglomération  de  villes,  de  faubourgs  et  de  vil- 
lages, où  huit  cent  mille  hommes  se  pressent  les  uns  contré  les  autres. 
Toutes  les  façades  principales  des  villas  turques  sont  tournées  vers  le 
Bosphore,  et  le  raïah  s'efforce  de  conserver  au  moins  quelques  pieds 
de  terrain,  pour  sa  maison  ou  pour  son  jardinet,. au  bord  des  ilols« 
Sur  la  côte  asiatique  brille,  à  côté  âq  la  ravivante  mosquée  de 
Béglerbley,  le  palais  d'été  de  Starros  :  sur  la  côte  européenne  Bé* 
chiktak,  résidence  d'hiver  dû  sultan,  et  Tchirragan,  encore  en  cous- 


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U  MÀRÊGItÂl4  COMTÉ  DE  MOLTKE  581 

traclion,  et  qui  surpasse  en  étendue  tous  les  autres  palais.  Là  passent 
les  navires  gigantesques,  les  voiles  blanches  s'étagent  les  unes  sur  les 
autres  pour  accaparer  chaque  souffle  du  vent  du  sud;  des  flottes 
entières  le  mettent  à  profit  pour  surmonter  la  force  du  courant.  Les 
bateaux  à  vapeur  s'avancent  fiers  et  indépendants  du  vent;  les 
longues  traînées  de  fumée  sVlèvent  dans  le  ciel  pur,  et  les  rivages 
retentis^ût  des  coups  rapides  de  leurs  roues;  immobiles,  énormes, 
les  vaisseaux  de  guerre  se  reposent  en  longues  rangées,  pleins  de 
menaces  dvëc  leurs  trois  ligUiés  de  bouches  à  feu.  Leurs  mâts  fiers 
élèvent  au  plus  haut  des  airs  la  flamme  rouge  avec  le  croissant  d'or. 
Des  milliers,  oui,  des  milliers  de  caïcs  légers,  rapides  et  affairés, 
fendent  dans  tous  les  sens  cette  route  royale  et  majestueuse. 

Faites  maintenant  dix  pas  sur  votre  gauche,  et,  au  lieu  de  cette 
scène  si  vivante,  si  mouvementée,  vous  ne  verrez  qu'un  désert  aban- 
ctonné  des  hommes.  Aussi  loin  qife  porte  le  regard,  rien  que  des 
plaineë  non  cultivées,  des  collines  sans  arbi^es  :  c'est  à  peine  si  vous 
découvrez  un  sentier  sablonneux  dans  ces  broussailles  et  ces  hautes 
bruyères  :  c'est  la  campagna  de  la  nouvelle  Rome.  Tel  est  le  contraste 
de  la  mer  et  de  la  terre  ^ui  environnent  Gonstantinople. 

Mais  Moltke  ne  voyage  pas  uniquement  pour  s'éprendre  des 
merveilles  d'une  nature  incomparable,  l'homme  d'action,  l'homme 
pratique  secoue,  quand  il  le  faut,  le  charme  ensorcelant  des  rêve- 
ries ensoleillées,  et  veut  marquer  sa  trace  partout  où  il  passe.  Il 
tf était  fait  présenter  à  Mébémet-Chosref,  sèraskier  et  chef  tout* 
puissant  du  Sérail*  Le  séraskier  était  au  courant  de  l'organisatioa 
militaire  prussienne;  le  premier  il  avait  présenté  an  sultan  des 
troupes  exercées  i  l'eutopéenne,  le  prenafler  il  avait  échangé  l'aii* 
tique  et  beau  costume  turc  contre  une  imitation  incommode  de 
l'aniforme  «iro](>éen  :  c'était  un  novateur.  Aussi  eut-ilvite  con- 
seirace  des  services  ccînsidéràhles  que  pourrait  rendre  à  l'armée 
torque,  précisément  dans  la  période  de  réorganisation  qu'elle 
traversai!,  un  officier  aussfi  complet  que  celui  qui  s'offrait  à  lui. 
Le  sultan  Mahmoud  venait  d'ailleurs  d'inaugurer  un  système  de 
loDdwjsAxr  dans  sed  Ëtats.  IN'était-il  pas  habile  d'entrer  dans  ses 
vues,  en  faisrat  porter  son  choix  sur  un  officier  du  pays  ûiême  où 
s'est  développée  cette  institution,  pour  l'appeler  en  conseil  dans 
les  projets  de  réforme  militaire?  Moltke  ne  tarda  donc  pas  &  être 
avisé  par  son  ambassacte  qu'il  eût  à  interroo^re  son  voyage,  et  il 
demeura  à  Gonstantinople. 

Outre  ses  entretiens  presque  journaliers  avec  Chosref-Pacha, 
Hdtke  se  livrait  à  l'étude  de  la  langue  turque  et  levait  le  plan  des 
Dardanelles  et  du  Bosphore.  Les  Dardanelles  étaient  alors  défendues 


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582  LE  MARÉCHAL  COMTE  DE  MOLTKE 

par  580  pièces,  dont  le  calibre  variait  de  1  à  1600  livres,  pièces 
turques,  anglaises,  françaises  et  autrichiennes,  presque  toutes  en 
bronze,  le  tout  réparti  dans  des  forts  ou  grandes  batteries  établis 
sur  les  deux  rives  de  manière  à  croiser  leurs  feux.  Il  croyait  à 
Tefficacité  de  cette  défense,  d'autant  qu'il  affirmait  la  supériorité 
incontestable  du  tir  de  terre  sur  le  tir  de  mer.  A  ses  yeux  le  Bos- 
phore surtout  est  d'une  haute  hnportance  pour  Gonstantinople. 

Le  vent  du  nord  qui  souffle  tout  Tété,  et  le  courant  qui  va  constam- 
ment de  la  mer  Noire  à  la  mer  de  Marmara,  favorisent,  beaucoup  plus 
que  les  Dardanelles  rentrée  d'une  flotte  ennemie  dans  les  eaux  de  In 
capitale.  En  revanche,  le  cours  tortueux  et  la  largeur  plus  faible  da 
Bosphore  sont  des  éléments  réels  de  défense,  les  rives  du  Bosphore 
étant  de  moitié  moins  distantes  Tune  de  l'autre  que  celles  des  Darda- 
nelles au  passage  le  plus  étroit.  Le  bassin  entre  Roumélie-Kawak  et 
Madschiar-Kalessi  est  battu  par  quatre  batteries  de  plus  de  250  pièces, 
dont  les  boulets  atteignent  d'une  rive  à  l'autre  et  prennent  chaque 
vaisseau  par  le  flanc  et  en  enfilade. 

L'assaillant  serait  probablement  obligé,  ici,  comme  aux  Dardanelles, 
de  s'emparer  par  un  coup  de  surprise  des  batteries  les  plus  dange- 
reuses; mais  le  débarquement  des  forces  nécessaires  offrirait  de 
grandes  difficultés  ;  il  faudrait  qu'il  eût  lieu  en  Asie  ausd  bien  qu'ea 
Europe,  car  les  batteries  de  chaque  côté  à  part  suffisent  pour  rendre 
le  passage  d'une  flotte  extrêmement  périlleux.  Riwa  et  Kilios,  les  baies 
les  plus  rapprochées  qui  permettent  une  telle  (q)ération,  sont  défendues 
par  des  forts  ;  les  points  les  plus  éloignés  de  la  côte  escarpée  sont  en 
soi  presque  inabordables,  et  l'attaque  devrait  avoir  lieu  par  de  grands 
détours  à  travers  des  montagnes  boisées,  impénétrables. 

Grâce  à  tous  ces  travaux,  les  environs  de  Gonstantinople  devinr 
rent  rapidement  familiers  au  capitaine  de  Moltke.  Il  visita  au^ 
Brousse,  Smyme,  explora  la  Chersonèse  de  Thrace.  Ces  excur- 
sions étaient  ses  grandes  distractions.  Par  ailleurs  il  en  avait  peu, 
et  toute  sa  force  de  caractère  n'était  pas  de  trop  pour  s'accommoder 
de  l'existence  sévère  et  surtout  de  l'isolement  de  cœur  qui  lui 
étaient  imposés.  Il  était  logé  chez  un  Arménien,  drog^an  du  séraa^ 
kier.  Un  intérieur  arménien  étant  presque  aussi  peu  récréatif  qu'un 
intérieur  turc,  il  en  était  réduit  à  passer  son  temps  assis  sur  un 
sopha,  les  pieds  ramenés  sous  le  corps  en  face  du  Petit  Martin. 
Ainsi  s'appelait  le  drogman  qu'on  lui  avait  préposé  pour  l'aidei 
'dans  ses  traductions;  mais  le  Petit  Martin  rechignait  ferme  sur  » 
mission  essentielle,  quand  il  montrait  en  revanche  un  entrain 
extraordinaire  dès  qu'il  s'agissait  d'une  {ûpe  ou  d'une  partie 


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LE  MARÉCHAL  COMTE  DE  MOLTKE  58Si 

tric-trac.  Moltke,  on  le  comprend,  trouvait  ce  tête-à-tète  insuffisant- 
U  avait  passé  plusieurs  jours  dans  la  maison  sans  qu'un  être  féminin 
se  fût  montré.  Enfin  parut  une  vieille  femme  qui  manquait  abso- 
luBient  de  séductions,  puis,  pour  marquer  de  plus  en  plus  la  C(mi- 
fiidération  où  on  le  tenait,  une  jolie  fille  après  l'autre.  Malheureu* 
sèment  aucune  d'elles  ne  pariait  français,  ce  dont  il  ne  peut  prendre 
son  parti,  car,  dit-il  :  «  On  consent  volontiers  à  s'entretenir  avec 
un  pacha  par  l'intermédiaire  d'un  drogoian  ;  mais  en  être  réduit  là 
avec  de  jeunes  dames,  cela  est  très  dur.  » 

L'étemel  féminin  a  aussi  sa  place  dans  ses  préoccupations,  ses 
notes  en  témoignent  fréquemment.  Le  temps,  l'habitude,  ne  peuvent 
amortir  l'impression  pénible  qu'il  éprouve  à  se  voir  servi  par  les 
filles  de  la  maison.  Il  a  beau  se  répéter  qu'à  lui  apporter  sa  pipe 
et  son  café,  à  attendre  les  mains  croisées  qu'il  les  ait  invitées  à 
s'asseoir,  il  n'y  a  rien  là  qui  les  humilie,  que  c'est  un  usage  antique,, 
biblique  et  naturel,  une  gêne  l'envahit,  les  sentiments  chevale- 
resques et  chrétiens  de  l'Européen  se  révoltent  à  souffrir  l'abaisse- 
ment du  sexe  faible  et  charmant,  que  notre  culte  a  fait  si  fort  et 
nos  hommages  placé  si  haut.  Cependant  sa  philosophie  se  retrouve, 
et  il  ne  laisse  pas  que  de  constater  que  la  femme  de  part  et  d'autre 
est  traitée  avec  quelque  exagération,  que,  si  les  Turcs  vont  beau- 
coup  trop  loin  dans  leur  sens,  nous  aussi  nous  ne  gardons  pas  la 
juste  mesure  dans  le  nôtre. 

11  n'est  que  trop  vrai  que  l'Orient  a  animalisé  la  femme  à  plaiâr. 
L'union  maritale  est  de  nature  purement  sensuelle,  et  le  Turc 
liasse  par-dessus  les  bagatelles  des  assiduités,  des  flatteries  sentie 
mentales,  des  langueurs  et  des  exaltations  comme  sur  autant  de 
hax  frais  :  il  va  directement  au  fait.  Le  mariage  est  conclu  par  les 
parents;  le  père  de  la  fiancée  reçoit  plus  souvent  un  dédommage- 
ment pour  la  perte  d'une  servante  qu'il  ne  donne  une  dot  à  sa  fille. 
Le  jour  où  la  mariée  entre  voilée  dans  l'appartement  de  son  époux,^ 
celui-ci  la  voit  pour  la  première  fois  ;  ses  plus  proches  parents,  ses 
itères  nièmes  pour  la  dernière. 

Pour  qui  a  vu  le  jour  au  pays  de  la  MarguCTite  de  Faust,  de  tels 
usages  ne  pouvaient  qu'être  absolument  répugnants;  Moltke  leur 
accorde  franchement  sa  mésestime,  puis  il  ajoute  en  homme  positif 
qui  sait  bien  que  son  dire  n'y  apportera  nul  remède  : 

Rien  ne  caractérise  mieux  la  position  des  femmes  en  Orient  que  ce 
fait  que  le  prophète  lui-môme  ne  sait  quelle  situation  leur  faire  après 
la  vie  actuelle.  Les  houris  du  paradis  ne  sont  point  du  toutles  femmes 
ressuscîtées  de  cette  terre,  et  le  sort  qui  leur  est  réservé  après  la  mort> 
personne  ne  le  connaît.  Mes  belles  Arméniennes  sont  mieux  partagées. 


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Mi  LE  lCiRÉCH.a.  GOMIS  DB  MOLTICE 

Malgré  la  faveur  toujours  croissame  du 'sultan  qui  l's^éllë 
plusieurs  fois  en  audience  privée,  l'accable  de  marques  de  distinc- 
tion, le  décore  du  Nicham,  se  l'adjoint  dans  une  tournée  d'ap- 
parat en  Bulgarie  et  en  Roamélie,  où  il  figure  au  prenkier  nmg 
dans  la  suite,  Moltke  trouve  depuis  longtismps  que  «la  contrée  h 
plus  ravissante,  et  même  la  pipe,  ne  remplacent  pas^  pour  ud 
JEuropéen,  la  société  et  les  rapports  intellectuels  ».  Les  dipkmiates 
sont  de  peu  de  ressource,  vivant  dans  des  villages  différents, 
séparés  par  les  distances  et  par  les  considérations  pc^ques. 
Aussi  l'arrivée  des  officiers  prussiens,  qui  vont  lui  être  adjoilits, 
sur  la  demande  instante  du  sultan,  pour  fimnei^  une  mma& 
militaire  d'instruction,  venant  distraire  sa  solitude,  fut  salu^  par 
lui  avec  transpoirts.  Les  événements  dont  l'Asie-Mineure  était 
depuis  qiidque  temps  le  théâtre  allaient  de  leur  côté  rompre  ia 
monotonie  de  son  existence. 


m 


Vers  le  commaicement  de  mars  18S8,  Moltke  entreprit  son 
grand  voyage  d'Asie-Mineure,  qu'il  mena  à  bien,  avec  grand 
profit  pour  la  science^  malgré  les  incrayal>les  fatigues  qu'il  eut  i 
endurer,  les  périlleuses  navigations  auxquelles  il  se  risqua  dans  le 
but  d'explorer  le  Tigre  et  l'Ëuphrate,  malgré  les  Turcomans  pil- 
lards, malgré  la  guerre  qui  ensanglantât  de  nouveau  ce  pays  tanC 
^t  tant  de  fois  dévasté. 

Le  Kurdistan  était  à  feu  et  à  sang  :  c'était  un  dô  ces  grands 
territoires  qui  échappaient  sans  cesse  à  l'action  de  là  Porte, 
<x)mme  il  en  existe  tant  dans  l'emphre  ottoman,  oïi  le  s«dtan  a 
toujours  à  conquérir  son  propre  État.  Le  Kurde  est  a^vant  tout 
passionné  pour  son  indépendance.  Agriculteur  par  besoin^  guer«- 
rier  par  penchant,  son  pays,  c^est  tout  lui-même  :  des  villages  et 
des  champs  cultivés  dans  la  plaine,  des  châteaux  et  des  forte  héria- 
sant  les  montagnes  voisines.  Il  combat  à  pied,  il  eât  exoeltent 
tireur.  Tout  cela  le  fait  de  tout  p(nnt  l'opposé  de  son  voisin, 
l'Arabe,  qui  n'a  de  commun  avec  lui  que  le  goût  du  pillage  ;  encore 
l'Arabe  tient-il  en  cela  plus  du  voleur,  et  le  Kurde  davaotage  du 
guerrier. 

Les  princes  kurdes  formaient  une  féodalité  d'autant  plus  pais- 
sante qu'ils  exerçaient  un  grand  pouvoir  sur  leurs  sujets.  Guer- 
royant entre  eux,  sans  admettre  aucun  arbitre  dans  leurs  luttes 
intestines,  ils  savaient  s'unu'  pour  défier  l'autorité  de  la  Porte, 
refuser  les  impSits,  se  rebeller  contre  la  conscription   militaire. 


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LE  MARÉCaAL  GOMTE  DS  MOLTKE  585 

dont  rinégale  répartition  était  trop  malheureusement  compensée 
par  un  service  d'une  durée  telle,  qu'il  pouvait  passer  pour  le  ser- 
vice à  vie,  et  ils  étaient  certains  de  trouver  un  dernier  refuge  dans 
leurs  montagnes  inaccessibles,  qu'ils  avaient  su  fortifier. 

Cependant  les  Kurdes  n'étaient  pas  de  ce  côté  le  principal  souci 
de  Mahmoud  II,  le  sultan  régnant.  Son  grand  vassal  révolté, 
Uéhémet-Ali,  l'inquiétait  bien  autrement;  ce  Héhémet-Ali  qui, 
parti  pour  l'Egypte,  à  la  suite  de  Chosref-Pacha,  comme  simple 
chargeur  de  fusils,  s'y  était  élevé  à  la  vice-royauté,  et,  dans  ces 
soubresauts  d'indépendance  altiëre,  menaçait  d'ébranler  le  tr6ne 
des  khalifes.  Après  avoir  mis  la  main  sur  la  Syrie,  Méhémet-Ali, 
très  sûr  de  sa  force  et  surtout  de  la  faiblesse  de  la  Porte,  refusait 
de  la  rendre.  11  y  entretenait  une  armée  commandée  par  son  propre 
fils,  Ibrahim-Pacha,  et  à  laquelle  il  ne  cessait  d'expédier  des  ren- 
forts, en  homme  avisé  qui  sent  la  partie  trop  rudement  engagée 
pour  n'être  pas  dénouée  fatalement  par  les  armes. 

En  exterminant  les  janissaires,  Malunoud  avait  certainement 
rendu  un  peu  do  longévité  aux  sultans,  mais  il  avait  irrémédiable- 
ment détruit  le  pdds  que  l'empire  ottoman  avait  jusque-là  jeté 
dans  la  balance  de  l'Europe.  Cet  empire  perdait,  l'un  après  l'autre, 
des  pays  entiers.  L'Hellade,  la  Serbie,  la  Moldavie,  la  Valachie,  se 
dérobaient  à  son  pouvoir;  l'Egypte,  la  Syrie,  Candie,  l'Arabie  deve- 
naient la  proie  d'un  vassal  révolté.  L'Algérie  était  aux  Français, 
Tunis  indépendant,  Tripoli  n'obéissait  plus  que  de  nom.  Le  nord 
de  l'Asie-Mineure  appartenait  déjà  aux  Russes.  Une  de  leurs  armées 
parut  même  en  vue  de  Constantinople,  et,  pour  comble  d'infortune, 
le  Grand  Turc  fut  obligé  de  se  jeter  dans  les  bras  de  ces  inûdèles, 
afin  d'échapper  aux  violences  de  ses  propres  soldats. 

Quant  à  la  nouvelle  armée,  on  l'avait  bâtie  sur  le  modèle  euro* 
péen,  avec  des  jaquettes  russes,  un  règlement  français,  des  fusils 
belges,  des  couvre*chefs  turcs,  des  selles  hongroises,  des  sabres 
anglais  et  des  instructeurs  de  toutes  les  nations.  «  Elle  était  com- 
posée de  troupes  vassales,  de  troupes  de  ligne  astreintes  à  un 
service  à  vie,  de  landwchr  astreinte  à  un  service  indéterminé;  les 
chefs  étaient  des  recrues,  et  les  recrues  des  ennemis  vaincus  de  la 
veille.  Les  flottes,  la  trahison  les  prenait,  lorsque  la  bataille  ne 
les  consommait  pas.  » 

Moltke  et  ses  camarades  avaient  reçu  l'ordre  de  rejoindre  Hafis- 
Pacha,  commandant  en  chef  de  l'armée  du  Taurus,  qui  avait  son 
quartier  général  non  loin  de  l'Euphrate.  Ils  venaient  d'explorer  la 
plus  grande  partie  des  rivages  de  la  mer  Noire,  où  ils  n'avaient 
relevé  ni  ports  sûrs,  ni  rades  couvertes.  Par  Samsoun,  ils  s'en- 
foncèrent dans    l'intérieur,   gagnèrent   successivement    • 

"^  °  .   Amasie, 


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586  LK  Maréchal  comte  de  moltkk 

Tokat,  Siwas,  et  atteignirent  Kiéban-Maaden,  après  avoir  escaladé 
TAntitaurus.  La  montée  avait  été  rude,  la  chaîne  ofifre  plusieurs 
assises  superposées  et  très  escarpées,  ses  hauts  plateaux  n'étaient 
qu'un  désert  de  neige,  sur  lequel  l'œil  ne  distinguait  rien  autre 
qu'un  passage  de  deux  pieds  tracé  par  les  bètes  de  somme;  la 
descente  se  fit  par  des  ravins  profonds,  au  milieu  d'une  contrée 
des  plus  sauvages,  d'une  teinte  riche  et  variée,  bien  qu'il  n'y  ait 
pas  la  moindre  végétation,  ni  buisson,  ni  herbe,  ni  mousse,  msâs 
qu'elle  doit  à  ses  roches  brunes,  rouges  ou  noires,  ainsi  qu'à  ses 
terres  argileuses  vertes  ou  bleues,  tandis  qu'au-dessus  des  sombra 
vallées,  les  sommets  offrent,  sous  la  clarté  du  ciel,  le  contraste 
éclatant  de  leur  blancheur  étemelle.  Kiéban-Maaden  est  au  fond 
d'une  gorge.  A  une  lieue  en  amont  de  la  ville,  le  Murad,  descendu 
de  l'Ararat,  et  l'Euphrate  proprement  dit,  venu  d'Erzeroum,  con- 
fondent leurs  eaux,  et  forment  un  courant  impétueux  et  large  de 
120  pieds. 

Hafis-Pacha  avsdt  alors  son  quartier  général  à  Kharpout,  à  quel- 
ques heures  de  là.  11  vit  venir  avec  plaisir  les  offiders  prussiens, 
les  accueillit  cordialement,  et  leur  fit  don  de  magnifiques  étalons 
arabes.  Tcherkesse  de  naissance,  il  avait  reçu  une  meilleure  édu- 
cation que  la  plupart  de  ses  collègues,  il  savait  lire  et  écrire,  ce 
qui  chez  un  Turc  confine  à  l'érudition,  et  dans  diverses  circons- 
tances, notamment  en  Albanie,  il  avait  prouvé  une  grande  bra- 
voure. Appréciant  à  leur  valeur  tous  les  services  que  pouvsdent  lui 
rendre  des  oflBciers  européens,  il  ne  tarda  pas  à  confier  à  ses 
nouveaux  auxiliaires  tout  le  service  des  renseignements  et  des 
reconnaissances.  A  Moltke  échut  d'abord  d'explorer  la  frontière 
de  Syrie.  De  Malatie  il  poussa  jusqu'à  la  magnifique  vallée  de 
Merasch,  et  ne  reprit  qu'avec  peine  la  direction  de  l'Euphrate,  pour 
s'avancer  ensuite  sur  sa  rive  gauche  jusqu'à  Ourfa,  l'antique  Edesse. 
Tandis  qu'il  revenait  par  Diarbékir,  il  se  trouva  par  une  nuit  étoilée, 
au  milieu  des  ruines  du  vieux  château  romain  Zeugma. 

L'Euphrate,  dit-il,  étincelait  au  fond  d'une  gorge  rocailleuse,  et  son 
murmure  emplissait  le  silence  du  soir.  Alors  passèrent  à  la  clarté  de 
la  lune,  Cyrus  et  Alexandre,  Xénophon,  César  et  Julien;  de  ce  point 
ils  avaient  vu  sur  la  rive  opposée  Tempire  de  Chosroès;  ils  l'avaient 
vu  tel  que  je  l'apercevais  moi-môme,  car  la  nature  est  ici  de  pierre 
et  ne  change  point.  Je  me  décidai  à  sacrifier  à  la  mémoire  du  grand 
peuple  romain  les  raisins  dorés  qu'il  avait  d'abord  transplantés  en 
Gaule,  et  que  j'avais  portés  de  la  frontière  occidentale  de  leur  vaste 
eippire  sur  la  limite  orientale.  Je  jetai  la  bouteille  dans  l'abîme,  elle 
plongea,  dansa  et  glissa  dans  le  courant  du  fleuve,  vers  la  mer  des 


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LE  KARACHAL  COMTI  DE  MOLTKE  587 

Indes.  Vous  supposez  bien  que  j'avais  commencé  par  la  vider;  je  me 
tenais  là  comme  le  buveur  des  anciens  temps  : 

J'aspirai  une  dernière  fois  le  feu  de  la  vie, 

Et  je  jetai  la  coupe  sacrée 

Dans  rabîme  des  flots. 

Je  la  vis  tomber,  boire 

Les  flots  jaunes  de  TEuphrate; 

Mes  yeux  se  fermèrent, 

Je  ne  bus  plus  jamais  une  goutte. 

La  bouteille  n'avait  eu  qu'un  défaut,  elle  avait  été  la  dernière. 

L'intrépide  voyageur  remonta  d'abord  à  la  source  du  TigFe,  puis 
descendit  à  Mossoul,  la  grande  station  intermédiaire  des  caravanes 
sur  le  chemin  d'Alep  et  de  Bagdad.  11  s'en  retourna  par  le  désert 
de  la  Mésopotamie,  profitant  d'une  caravane. 

En  ralliant  le  camp  de  HafishPacha,  Holtke  se  croisa  avec  un  de 
ses  lieutenants,  Méhémet-Pacha,  qui  dirigeait  une  expédition  contre 
un  petit  prince  kurde,  avec  six  bataillons,  un  cent  de  cavaliers  et 
huit  canons.  Le  prince  avait  gagné  la  montagne  et  s'était  enfermé 
dans  nn  castel  imposant,  à  une  hauteur  formidable.  Un  siège,  c'était 
tentant;  Moltke  ne  pouvait  s'empêcher  de  voir  cela.  Bientôt  le  voilà 
qui  opère  seul  les  reconnaissances,  lève  le  plan  du  fort,  détermine 
l'emplacement  des  batteries,  et,  comme  la  canonnade  ne  suffit  pas, 
se  rend,  de  nuit,  suivi  de  deux  mineurs,  afin  de  chercher  un  point 
favorable  à  l'établissement  d'un  fourneau  de  mine.  Pourtant  le 
prince  kurde  finit  par  concevoir  des  craintes  sur  l'issue  de  la 
défense,  il  entra  en  pourpalers,  il  s'offrit  d'abord  à  livrer  son  châ- 
teau avec  tout  ce  qu'il  contenait  et  se  décida  à  la  fin  à  se  livrer 
lui-même.  Le  château  fut  rasé;  c'était  regrettable,  mais  nécessaire; 
si  l'on  y  avait  installé  un  autre  commandant  avec  une  autre  gar- 
nison, l'année  suivante  il  eèt  fallu  recommencer. 

La  campagne  contre  les  Kurdes  se  poursuivit  avec  plus  ou  moins 
de  pertes  et  de  bonheur,  jusqu'au  jour  où  les  malheureux,  traqués 
dans  leurs  montagnes,  voyant  s'épuiser  leurs  derniers  moyens  de 
résistance,  se  décidèrent  à  demander  grâce.  Sitôt  soumis,  on  les 
incorpora  vaille  que  vaille,  et  ils  constituèrent  le  plus  gros  noyau 
de  l'armée  ottomane  en  formation.  L'hiver  d'ailleurs  approchait,  et, 
bien  qu'il  suspendit  toute  éventualité  de  mouvements,  les  regards 
se  tournaient  de  plus  en  plus  vers  la  Syrie,  où  l'armée  égyptienne 
d'Ibrahim-Pacha  se  renforçait  d'une  manière  inquiétante.  C'est 
pourquoi,  dès  le  1"  avril,  les  troupes  du  Kurdistan  quittaient 
Malatie,  et  allaient  s'établir  dans  nn  camp  au  pied  du  Taurus,  non 


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568  LE  MARÉCHAL  COMTE  DE  MOLTKE 

loin  de  Samsat.  A  Koniab,  sur  la  route  la  plus  directe  reliant  la 
Syrie  à  la  capitale,  la  Porte  avait  massé  un  autre  corps  d'armée, 
sous  les  ordres  de  Hadchi-Ali-Pacha. 

150  lieues  séparaient  les  deux  corps  d'armée.  Une  pareille 
distance,  au  cas  où  les  Égyptiens  eussent  tenté  une  marche  rapide 
sur  Constantinople,  interdisait  à  Haûs-Pacha  toute  idée  de  jonc- 
tion vers  Koniah,  mais  lui  prescrivait  en  même  temps  de  pousser 
une  pointe  en  avant,  afin  de  rendre  impossible  à  l'ennemi  son 
mouvement  vers  le  Nord  avant  d'en  être  venu  aux  mains,  dans 
une  action  décisive,  avec  les  troupes  du  Kurdistan.  Les  nouvelles 
de  Syrie  s'accordaient  à  représenter  Ibrahim  comme  faisant  des 
préparatifs  de  concentration  dans  la  contrée  d'Alep. 

Avant  de  s'engager  plus  avant,  Hafis-Pacha  était  très  anxieux  de 
connaître  si  l'Euphrate,  dont  les  eaux  avaient  monté  de  plus  de 
quinze  pieds,  serait  encore  dans  des  conditions  de  navigabilité 
telles  qu'on  pût  compter  sur  cette  voie  pour  les  ravitaillements. 
L'embarras  était  de  trouver  quelqu'un  pour  une  exploration  de 
cette  nature.  Moltke  s'offrit.  Le  soir  même,  il  partait  pour  Ecébèh, 
où  on  lui  construisait  rapidement  un  radeau.  Le  fleuve,  gonflé  par 
la  fonte  des  neiges,  présentait  un  aspect  peu  encourageant  ;  les 
rapides  étaient  devenus  des  cataractes.  A  chaque  obstacle,  on  était 
contraint  de  démonter  le  radeau  pour  le  remonter  un  peu  plus 
loin,  après  en  avoir  transporté  par  terre  chaque  morceau.  Le  soir, 
on  atterrissait,  les  habits  trempés,  les  provisions  avariées,  et  on 
passait  la  nuit  comme  il  plaisait  au  hasard,  dans  l'encoignure 
d'une  ruine  ou  sous  le  ciel  libre.  Deux  officiers  turcs,  qui  accom- 
pagnaient Moltke,  ne  tardèrent  pas  à  lui  manifester  leur  peu  de 
vocation  pour  une  semblable  navigation  ;  on  dut  les  laisser  à  Télek. 
En  même  temps,  les  quatre  rameurs  et  le  pilote  refusaient  d'aller 
plus  loin.  Cependant,  sous  la  menace  d'être  renvoyés  enchaînés  au 
pacha,  ils  se  résignèrent  à  risquer  l'aventure.  A  vrai  dire,  leur 
terreur  était  assez  justifiée,  et  la  navigation  fut  émouvante.  A  peine 
démarré,  le  radeau  est  emporté  comme  un  trait;  en  dix  minutes, 
il  a  fait  une  lieue;  il  file  vers  un  resserrement  du  fleuve,  où  la 
masse  des  eaux  se  précipite  comme  dans  un  entonnoir,  et  donne 
naissance  à  des  tourbillons  si  violents  que  l'eau  jaillit  en  gerbes  de 
plusieurs  pieds.  Le  radeau  pique  dans  l'abhne,  les  vagues  se 
referment  sur  les  explorateurs.  Heureusement,  sa  légèreté  le  remet 
constamment  à  flot  ;  il  poursuit  sa  route  selon  son  bon  plaisir,  car 
il  est  impossible  de  faire  usage  des  rames;  enfin,  après  qu'il  a  été 
tourné  et  retourné  une  douzaine  de  fois  dans  un  tourbillon,  il 
devient  possible  de  le  jeter  au  rivage.  Deux  rameurs  sont  tombés 
par-dessus  bord,  mais  Moltke  a  acquis  la  certitude  que  le  passage 


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LE  MARÉCHAL  COMTE  DE  MOLTKE  5S9 

peut  s'effectuer  à  la  rigueur;  sou  but  est  atteint.  Tout  l'homme 
est  dans  ce  trsdt. 

Le  29  avril,  les  troupes  de  Hafis-Pacha  passèrent  le  Taurus, 
après  que  deux  mille  hommes  eurent  été  employés,  durant  quinze 
jours,  à  leur  frayer  une  route  dans  la  neige.  Karakaïa  avait  été 
désigné  comme  point  de  concentration,  lorsque  tout  à  coup  le 
pacha  s'éprit  de  la  position  de  Biredchik,  sur  la  rive  gauche  de 
l'Ëuphrate,  et  ordonna  subitement  à  toutes  les  colonnes  de  s'y 
diriger.  Déplacer  ainsi,  à  la  barbe  de  l'ennemi,  le  point  de  rallie- 
ment de  colonnes  sans  liaison  les  unes  avec  les  autres,  était  le 
comble  de  l'imprudence,  mais  Ibrahim,  alors  campé  derrière  Alep, 
soit  qu'il  l'ait  ignoré,  soit  qu'il  fût  lui-même  aux  prises  avec  des 
difficultés  qui  paralysaient  ses  mouvements,  manqua  l'occasion. 

La  position  de  Biredchik  appuyait  au  fleuve  ses  deux  ailes  ;  son 
front,  garni  de  quatre  redoutes,  mesurait  J500  pas  ;  en  avant,  un 
glacis  de  600  pas  assurait  toute  son  efficacité  à  la  mousqueterie; 
sur  les  derrières,  une  chaîne  de  hauteurs  dissimulait  la  seconde 
ligne  ainsi  que  les  réserves,  seulement  il  n'y  avait  pas  de  ligne  de 
retraite.  Celte  dernière  disposition,  vicieuse  pour  une  critique 
correcte,  avait  ici  ce  mérite  de  faire  comprendre  à  chacun  qu'il 
s'agissait  de  tenir  ou  de  périr. 

Les  avant-post^  de  cavalerie  campaient  devant  Nisib,  tout  près 
de  la  frontière.  Un  de  leurs  chevaux  s'étant  échappé,  les  spahis 
le  poursuivirent  sur  le  territoire  ennemi,  et  l'un  d'eux  y  fut  tué. 
A  peine  informé  de  ce  fait,  le  pacha  convoqua  un  grand  conseil, 
adjurant  chacun  de  donner  son  avis,  pressant  en  particulier  les 
mollahs  de  l'éclairer  sur  ce  point  :  une  pareille  agression  ne  suffi- 
sait-dle  pas  à  motiver  l'ouverture  des  hostilités?  Lorsque  vint  le 
tour  de  Moltke,  il  répondit  :  «  Les  mollahs  sont  certainement  en 
mesure  de  te  dire  si  la  guerre  est  juste.  Mais  serait-elle  conforme 
à  la  sagesse?  Toi  seul,  tu  peux  en  décider.  Tout  l'ensemble  de  la 
situation,  les  intentions  du  Grand  Turc,  celles  des  cours  euro- 
péennes, la  position  et  la  force  de  tous  nos  corps,  ainsi  que  l'état 
et  l'effectif  de  l'armée  ennemie,  les  ressources  du  pays,  les  provi- 
sions amassées,  tout  cela  devrait  être  connu  pour  que  l'on  pût 
donner  un  conseil  dans  cette  affaire  si  importante,  et  tout  cela 
n'est  connu  ni  des  mollahs,  ni  de  moi,  ni  de  personne  autre  que 
toi.  Tout  l'honneur  et  toute  la  responsabilité  retombent  sur  toi,  et 
il  n'est  au  pouvoir  de  personne  de  te  donner  un  avis,  »  Ces  paroles 
n'étaient  point  celles  que  le  général  eût  désiré  entendre. 

Haiis-Paeha,  qui  voulait  la  guerre,  et  avait  la  conviction  de 
répondre  par  là  aux  vœux  les  plus  secrets  de  son  maître,  lança  ses 
irréguliers  aurdelà  de  la  frontière,  et  porta  le  gros  de  ses  forces 

25  NOVEMBRE  1887.  38 


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560  LE  MARÉCHAL  COMTE  D£  MOLTKE 

jusqu'à  Nisib.  Ibrahim  endura  tout  jusqu'au  jour  où  la  garnison 
égyptienne  d'Aïntab,  après  avoir  été  canonnée,  se  rendit,  et  prit  du 
service  dans  les  troupes  de  la  Porte.  Cette  fois  la  mesure  était 
comble  :  le  généralissime  syrien  passa  le  défilé  de  Misar,  qu'il 
nettoya  de  la  cavalerie  turque,  et  vint  prendre  position  à  une  lieue 
et  demie  du  front  de  bataille  ottoman.  Devant  l'inaction  prolongée 
d'Issel-Pacba  à  Gésarieb,  et  de  Hadchi-Ali-Pacha  à  Koniah,  Ibrahim 
avait  pu  rappeler  à  lui  la  presque  totalité  de  ses  forces,  il  se  pré- 
sentait avec  la  supériorité  du  nombre.  S'attendant  à  être  attaquées 
immédiatement,  les  troupes  ottomanes  s'étaient  déployées;  elles 
passèrent  la  journée  et  la  nuit  sous  les  armes.  Le  lendemain, 
21  juin,  vers  neuf  heures  du  matin,  du  côté  des  Égyptiens,  oeuf 
régiments  de  cavalerie,  plusieurs  batteries  et  une  brigade  d'infan- 
terie s'ébranlèrent,  et  marchèrent  contre  le  centre  et  le  flanc  ganche 
de  la  position  des  Turcs.  Ce  n'était  qu'une  reconnaissance,  tout 
rentra  dans   l'ordre  après  une   canonnade  à  grande  distance. 
Aucune  attaque  ne  suivit.  Les  troupes  ottomanes  passèrent  encore 
sous  les  armes  toute  cette  journée  et  la  nuit  qui  lui  succéda.  Le 
22,  l'armée  égyptienne  se  mit  en  retraite  par  le  défilé  de  Misar, 
mais  ce  n'était  qu'une  feinte  pour  la  porter  en  enti^  sur  la  gaudie 
de  Hafis-Pacha.   Comprenant  que   toute   troupe  qui   tourne  est 
tournée,  Moltke  proposa  instamment  une  attaque  générale,  afin  de 
surprendre  l'ennemi  en  plein  délit  de  manœuvre.  Il  ne  Im  fut 
accordé  qu'une  démonstration  insignifiante  de  la  jnètre  cavalerie 
turque.  Dès  lors  il  ne  restait  qu'à  battre  en  retraite  avant  que 
l'ennemi  eût  achevé  son  mouvement,  et  à  reprendre,  à  3  lieues 
en  arrière,  la  forte  position  de  Biredchik.  Le  pacha  objecta  le 
déshonneur  de  reculer,  et  puis  Biredchik  était  trop  fort,  il  estimait 
que  l'ennemi  n'oserait  jamais  l'y  attaquer.  Moltke  insista,  il  s'ex- 
prima de  la  façon  la  plus  formelle  en  présence  des  principaux 
officiers  de  l'armée,  il  représenta  au  pacha  le  peu  de  solidité  de  ses 
troupes  et  la  force  de  l'adversaire,  il  lui  rappela  que  des  renforts 
étaient  en  marche  de  tous  côtés,  qu'il  ne  s'agissait  que  de  gagner 
du  temps,  qu'une  retraite  volontaire  était  une  manœuvre  comme 
une  autre  et  n'entachait  en  rien  l'honneur  de  celui  qui  Tordonnait, 
que  tout  d'ailleurs  devait  être  subordonné  au  résultat,  lequel  appa- 
raissait fatalement  déplorable,  si  l'on  s'obstinait  à  combattre  sur 
place,  et  qu'au  cas  où  on  persisterait  à  s'immoMliser  à  Nisib^  il 
déclinait  sur  l'heure  toutes  les  conséquences  qu'entraînerait  l'irré- 
solution d'une  plus  longue  expectative. 

Après  maints  tiraillements  et  de  longues  hésitations,  pendant 
lesquels  on  pouvait  être  attaqué  à  chaque  instant,  Hafis,  fort  des 
assurances  des  mollahs,  s'entêtait  définitivement  dans  son  idée. 


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LE  MABËGBàL  Cmn  de  MOLTKI  59t 

Moltke,  malade  et  découragé,  s'était  retiré  dans  sa  tente.  Le  soir,  le 
pacha  le  rappela',  et  tout  en  maintenant  sa  résolution  bien  arrêtée 
de  ne  pas  rétrograder  sur  Biredchik,  il  le  conjura  de  ne  pas 
l'abandonner  dans  un  pareil  moment,  et  Tinvita  à  tirer  le  meUleur 
parti  de  la  position  sur  laquelle  se  trouvait  Tarmée.  Malgré  le  peu 
de  succès  de  sa  précédente  intervention,  Moltke  ne  crut  pas 
devoir  refuser  ToiBce  de  ses  conseils.  D'après  ses  avis,  toutes  les 
troupes  furent  retirées  sur  les  hauteurs;  le  centre  était  couvert 
par  un  ravin,  l'aile  droite  tenait  à  des  retranchements,  et  la  gauche 
devait  avoir  pour  appui  une  batterie  de  gros  calibre.  A  trois  heures 
du  matin  tout  le  monde  était  à  son  poste.  C'était  la  troisième 
nuit  que  les  hommes  restaient  sous  les  armes. 

Le  23,  de  bon  matin,  Ibrahim  se  porta  en  trois  colonnes  sur 
Biredchik,  de  façon  à  se  placer  entre  les  Turcs  et  leurs  magasins. 
Ibrahim  jouait  son  va-tout  :  vaincu,  il  n'avait  plus  de  ligne  de 
retraite,  mais  étant  donnée  sa  situation,  il  avait  radson  de  tout 
risquer  pour  tout  gagner.  Devançant  les  colonnes  d'infanterie,  son 
artillerie,  sous  la  protection  de  la  cavalerie,  ouvrit  le  feu,  sage 
dispo^tion  qui  lui  permit  de  couvrir  de  boulets  les  lignes  ennemies, 
tandis  que  l'arUUerie  turque  ne  pouvait  entamer  les  réserves 
égyptiennes.  Les  Turcs  supportèrent  mal  ce  feu,  des  compagnies 
entières  se  débandèrent.  Rien  n'était  cependant  perdu,  lorsqu'une 
brigade  de  l'aile  gauche  se  reporta  très  en  arrière  de  l'emplacement 
qui  lui  avait  été  assigné,  et  son  mouvement  de  recul  se  propagea 
jusqu'à  la  réserve.  Toutes  les  objurgations  de  Moltke  ne  réussirent 
pas  à  reporter  cette  brigade  en  avant.  Une  vive  offensive  du  centre 
aurait  pu  peut-être  rétablir  le  combat,  mais  déjà  des  pièces  reve- 
naient isolément,  et  même  des  chevaux,  avec  leurs  traits  coupés, 
des  caissons  sautaient,  et,  sur  l'ordre  du  commandant  en  chef, 
presque  tous  les  bataillons  étaient  en  prières,  les  mains  levées  au 
ciel.  La  bataille  était  moralement  perdue.  A  ce  moment,  la  brigade 
de  cavalerie  de  la  garde  turque,  placée  en  réserve  sur  la  gauche, 
s'ébranla  sans  ordre,  probablement  poussée  par  l'inquiétude,  et  se 
mit  au  galop  pour  attaquer.  Mais  elle  ne  dépassa  pas  la  première 
ligne  d'infanterie  de  ses  propres  troupes  ;  quelques  obus  frappèrent 
ses  masses,  qui  tournèrent  bride  en  tumulte,  et  passèrent  sur  le 
corps  de  tout  ce  qui  retardait  leur  fuite.  Hafis  s'était  porté  à  l'aile 
droite,  et,  cherchant  vraisemblablement  la  mort,  il  avait  saisi^le 
drapeau  d'un  bataillon  de  la  landwehr  et  essayait  de  l'entraîner  en 
avant  :  le  bataillon  ne  le  suivit  pas.  Presque  nulle  part  il  n'y  eut 
de  lutte  corps  à  corps  :  l'infanterie  tirait  en  l'air  à  des  distances 
incommensurables,  la  cavalerie  s'était  dispersée,  l'artillerie,  qui 
s'était  le  mieux  battue,  essayait  vainement  de  protéger  la  retraite, 


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592  LE  MÂRÉGHâL  COMTE  DE  MOLTKE 

et   bientôt   tout  se   débanda.  Heureusement  pour   les   fuyards 
qu'Ibrahim  s'arrêta  comme  pétrifié  après  sa  victoire*. 

Au  cours  de  la  bataille,  Moltke  avait  eu  Theureuse  chance  de 
retrouver  ses  deux  camarades.  Ils  ne  se  quittèrent  plus,  et  lorsque  le 
torrent  de  la  déroute  les  emporta  avec  le  reste,  ils  cherchèrent  et 
réussirent  à  prendre  de  l'avance  sur  le  flot  des  fuyards.  Après 
neuf  heures  de  course,  ils  entraient  le  soir  à  Aïntab,  mais  en  délo- 
geaient presque  aussitôt  pour  ne  plus  s'arrêter  qu'à  Merasch,  où 
Moltke,  à  bout  de  force  et  dompté  par  la  maladie,  était  contient 
de  se  reposer  pendant  deux  jours.  Non  seulement  il  était  très 
atteint  dans  sa  santé,  mais  en  outre  son  dénuement  était  extrême  : 
ses  domestiques  avaient  disparu  à  Nisib  emmenant  ses  chevaux,  ses 
bagages  étaient  perdus,  et  parmi  eux  une  grande  partie  des  cartes 
de  TAsie-Mineure,  auxquelles  il  avait  donné  tant  de  soins.  De  tout 
cela  on  ne  devait  plus  rien  revoir;  les  irréguliers  turcs,  n'ayant 
rien  à  piller  que  les  tentes  de  leur  propre  parti,  n'y  avaient  pas 
manqué. 

Toujours  sous  l'obsession  d'une  poursuite,  que  l'ennemi  n'avait 
jamais  songé  à  entreprendre,  Moltke  et  ses  camarades  quittaient  en 
hâte  Merasch,  pour  gagner  Malalie.  Les  nouvelles  qu'ils  recueil- 
laient sur  leur  passage  étaient  faites  pour  accélérer  leur  fuite.  A 
l'annonce  du  désastre  de  Nisib,  trois  mille  hoamies  s'étaient  dé- 
bandés à  Césarieh,  puis  c'étaient  douze  mille  hommes  près  de 
Dérendeh,  qui  jetaient  leurs  armes,  et  se  dispersaient  dans  toutes 
les  directions.  L'Asie-Mineure  restait  comme  un  butin  sans  valeur 
aux  pieds  d'Ibrahim,  qui  dédaignait  de  s'en  saisir.  Hafis-Pacha  y 
errait  sans  soldats.  Les  hasards  de  la  fuite  l'avaient  encore  une  fois 
réuni  à  Moltke.  Un  pacha  vaincu  est  l'homme  dont  la  tête  tient  le 
moins  aux  épaules;  celui-ci  savait  déjà  qu'un  fîrman  impérial  le 
relevait  de  son  commandement,  et  le  reléguait  provisoirement  à 
Siwas,  il  appréhendait  les  suites  de  sa  disgrâce,  ayant  éprouvé  qu'en 
son  pays  la  défaveur  s'arrête  rarement  en  chemin.  C'était    un 
pauvre   général,  mais  un  honnête  homme.   Avec  sa  loyauté  de 
caractère,  Moltke  ne  pouvait  Tabandonner  :  sitôt  rentré  à  Cous- 
tantinople,  il  s'entremettait  chaleureusement  pour  Hafis,  qui  lui  dut 
de  rentrer  en  grâce. 

Atteindre  Constantinople,  sortir  du  désert  d'Asie,  aspirer  Fait 
d'Europe,  rentrer  dans  la  civilisation,  tel  était  le  rêve  ardent  des 
trois  officiers. prussiens.  Le  3  août,  du  haut  d'une  croupe  de  mon- 

^  Par  un  hasard  piquant,  ce  rôle  de  consoiller  que  jouait  M.  de  Moltke 
auprès  de  Hafîs-Pacha,  un  Français,  le  capitaine  de  Beaufort  d'Hautpo\i\, 
alors  en  congé,  le  remplissait  auprès  dlbrahim.  Ce  fait  méritait  d*ôlre 
signalé. 


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LE  MARÉCHAL  COMTE  DE  MOLTKE  593 

tagne  superbement  boisée,  la  mer  étincela  tout  à  coup  à  leurs 
regards;  alors,  comme  les  Grecs  de  Xénophon,  ils  éclatèrent  en 
longs  cris  de  joie.  Pendant  deux  heures  de  galop  allongé,  ils  cou- 
rurent sur  la  pente  abrupte,  qui  aboutissait  à  la  quarantaine  de 
Samsoun.  Une  quarantaine  turque  heureusement  ne  retient  les  gens 
que  le  temps  nécessaire  à  lire  une  lettre  de  recommandation  du 
pacha,  ou  à  aligner  cinquante  piastres  sur  le  coussin  d'un  divan. 
De  Samsoun  au  vapeur  autrichien  qui  devait  les  emporter  vers  la 
Corne  d'Or,  il  n'y  avait  qu'un  pas,  un  seul  pas,  mais  qui  suffisait 
pour  les  rendre  au  raffinement  européen  et  les  arrachait  définiti- 
vement à  la  barbarie  asiatique. 

Le  5  août,  Moltke  rentrait  à  Buyukdéré.  Comme  tout  était 
changé  depuis  qu'il  l'avait  quitté!  Mahmoud  venait  de  mourir, 
emportant  douloureusement  dans  sa  tombe,  avec  l'anéantissement 
des  projets  de  toute  sa  vie,  l'espérance  à  peine  entrevue  d'une 
renaissance  des  Osmanlis.  Son  successeur,  Abdul-Medjid,  presque 
un  enfant,  pâle  de  visage,  débile  de  constitution,  n'était  rien  moins 
que  ce  qu'il  fallait  pour  se  mettre  en  travers  de  cet  empire  crou- 
lant; son  front  restait  pensif,  sa  bouche  muette,  il  semblait  regarder 
sérieusement  dans  la  vie.  «  Et  il  n'avsût  que  trop  de  raisons  pour 
être  grave  »,  concluait  Moltke,  qui  venait  d'en  obtenir  une  au- 
dience, la  domière,  car  l'heure  du  départ  approchait,  cette  heure 
qui  marquait  le  retour  vers  des  êtres  aimés,  vers  la  patrie,  qu'une 
absence  de  quatre  longues  années  n'avait  fait  que  rendre  plus  chers. 


La  suite  prochainemeat. 


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UN    HÉRITIER    PRÉSOMPTIF 


LA  JEUNESSE 

DU  ROI  CHARLES -ALBERT 


Je  n'apporte  ici  que  de  vieilles  lettres  :  mais,  comme  certaines 
plantes,  les  vieilles  lettres  sont  à  sève  remontante.  Joies,  déâllu- 
sions,  douleurs,  espérances,  n'y  sont  qu'endormies.  Elles  rever- 
dissent, si  peu  qu'on  secoue  le  sable  qui  tient  encore  à  l'écriture. 
Entre  l'intime  abandon  d'une  lettre  et  la  plus  savante  critique, 
c'est  donc  l'infinie  différence  d'une  fleur  sur  sa  tige  à  une  fleur 
peinte.  Comme  l'artiste,  l'historien  ne  peut  qu'interpréter  la  nature. 
Il  ne  peut  que  traduire  l'âme  qu'il  analyse.  Or,  le  vieux  proverbe 
italien,  traduttore  traditore  *,  a,  dès  longtemps,  fait  justice  des  tra- 
ductions. L'événement,  d'ailleurs,  trompe  si  souvent  l'intention,  que 
chacun  de  nous  pourrait  dire  ce  que  disait  Charlea-Albert,  après  No- 
vare  :  La  mia  vita  fu  un  romanzOy  io  non  sono  staio  conosciuto'^- 

Voilà  pourquoi,  au  lieu  de  se  heurter  aux  fantaisies  d'un  traduc- 
teur, on  n'aura  affaire  ici  qu'à  de  vieilles  lettres.  Écrites  par  le 
roi,  à  l'heure  la  plus  douloureuse  de  sa  vie,  «  de  son  roman  », 
comme  il  disait,  ces  lettres  sont  sincères.  Peut-être  livreroût-eUôS 
le  mot  de  l'énigme  qu'a  été  Charles-Albert. 

Ce  mot,  amis  et  ennemis  l'ont  vainement  cherché.  Jusqu'ici,  nul 
n'a  su  définir  cette  conscience  royale  où  soufflaient  tous  les  vents  ; 
où  l'amour  le  moins  mystique  s'associait  aux  aspirations  du  Cai- 
mel;  où  l'élan  chevaleresque  se  doublait  de  calcul;  où  l'ambition, 

*  «  Qui  traduit  trahit.  »  A  ce  propos,  je  dois  dire  que  Charles-Albert 
ne  sut  jamais  que  très  imparfaitement  l'italien  et  que  toutes  ses  lettres 
ont  été  écrites  en  français. 

•  f  Ma  vie  a  été  un  roman,  je  n'ai  pas  été  connu.  •  (Cibnuio,  Bicordt 
d'una  missione  nine  Portogallo,  p.  257.) 


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U  J£DS£SSE  DU  ROI  GHARLES-ÀLBERT  595 

la  colère,  la  douleur,  s'exhalaient  en  cantiques  ^  Tout  était  ou 
semblait  contradiction  dans  Tâme  qui  se  réfléchissait,  à  double, 
sur  les  tradts  du  roi.  Chez  lui,  le  regard  démentsdt  le  sourire,  et 
le  sourire  contredisait  la  parole.  Alors  que  son  étemelle  tristesse, 
sa  tulle  gigantesque,  son  visage  ascétique,  forçaient  &  un  respect 
presque  superstitieux,  une  voix  pleine  de  caresses,  des  manières 
fanûUëres  jusqu'à  l'abandon  rendaient  irrésistible  le  charme  dont 
il  vous  enlaçait.  L'impression,  que  l'on  éprouvait  près  de  lui  était 
indéfinissable,  tant  se  dégageaient  de  tout  son  être  des  fluides  qui 
attiraient  i'afiection  et  repoussaient  sans  pitié  la  confiance  '. 

N'eùt-il  pas  été  roi,  qu'un  tel  homme  eût  frappé  l'ima^nation 
populaire.  Mais  encore  c'était  à  contre-sens  toujours  que  Charles- 
Albert  la  violentait.  Au  feu,  sa  morne  impassibilité  électrisait  les 
régiments.  La  foule  s'enthousiasmait  sous  son  regard  glacé  et  fris- 
sonnsdt,  éperdue,  sous  ses  caresses.  Dans  ce  prince,  auquel  pas  un 
autre  ne  ressembla,  les  anciens  eussent  salué  l'homme  du  destin. 
II  en  avait  la  figure  fatidique,  la  troublante  allure,  la  mystérieuse 
incohérence. 

On  l'aurait  dit  hanté  tour  à  tour  par  Machiavel  et  par  Savona- 
rôle,  tant  sa  prière  confondait  les  royaumes  de  la  terre  avec  celui 
du  del  '.  Dans  ses  calculs,  la  première  place  était  toujours  dévolue 
au  nûracle;  et  puis  on  voyait  agir  le  roi  comme  si  cette  complicité, 
imposée  à  la  Providence,  l'eût  relevé  lui-même  de  toute  responsa- 
bilité. Ce  fatalisme  providentiel,  si  l'on  peut  ainsi  dire,  perce  à 
travers  la  plupart  de  ses  lettres,  mais  il  déborde  de  ses  Réflexions 
historiques.  11  n'est  guère  d'écrit  plus  étrange  que  ce  livre  composé 
par  le  roi  pour  l'éducation  de  ses  fils  *. 

II  y  a  accumulé  textes  bibliques  et  miracles.  Tout  sous  sa  plume 
devient  prophétie  et  symbole.  Les  hommes,  les  événements,  se 
détachent  dans  une  lumière  surnaturelle.  Charlea*Albert  voit  ses 

^  «  Oh!  ou!,  il  y  aura  une  vie  éternelle  si  belle.  Nous  serons  alors  toujours 
en  la  présence  de  Dieu.  li  n'y  aura  plus  ni  ingratitude,  ni  calomnies,  ni 
intrigues,  ni  crimes;  tout  sera  beau,  tout  sera  bonheur!...  »  (Lettre  du  roi  au 
marquis  de  Villamarina,  18  mars  1841.  Scritti  e  lettere  di  Carlo- Alberto,  p.  10.) 

*«  Et  pendant  que  le  roi  me  parlait  avec  une  bienveillance  qui  n'appartient 
qu'à  lui,  j'avais  besoin  d'un  continuel  effort  et  de  me  répéter  :  «  Massimo, 
c  ne  t'y  fie  pas  !  »  pour  ne  pas  me  laisser  vaincre  par  la  séduction  de  ses 
manières  et  de  ses  paroles.  »  (Massimo  d'Azeglio,  Mes  Souvenirs,  p.  325.) 

*  « Mais  Dieu  est  bon,  il  est  grand,  juste,  admirable  dans  ses  œuvres, 

et  lorsque  de  grandes  catastrophes  surgiront,  comme  j'en  ai  la  conviction, 
mon  cœur  se  centuplera  de  confiance  dans  sa  protection  et  d'énergie  pour 
soutenir  sa  sainte  cause  et  pour  défendre  l'indépendance  de  notre  patrie...  » 
(Lettre  a»i  marquis  de  Villamarina,  13  juin  1842,  citée  par  Nicomède 
Bianchi,  Scrttti  e  lettere  di  Carlo- Alberto,  p.  H.) 

exions  historiques  sont  datées  du  jour  de  TËpiphanie  1838* 


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596  U  JEUNESSE  DU  ROI  GHÂRLES-ÂLBERT 

propres  destinées,  celles  de  son  pays,  aux  mêmes  lueurs,  et  le 
passé  n'est  plus  alors,  pour  lui,  qu'une  longue  allégorie  de  rayemr 
où  sa  grande  place  est  marquée  *. 

Mais  ce  livre,  sur  lequel  semble  avoir  passé  le  souffle  de  Pathmos, 
n'existe  plus.  Au  lendemain  de  son  apparition,  Gharles-Alb^t 
l'arrachait  de  toutes  les  mains  et  se  frappait  la  poitrine  d'avoir 
trahi  le  secret  de  Dieu,  en  saluant  ayant  l'heure,  comme  l'étoile  àes 
mages,  l'astre  italien  qui  se  levait  2. 

Trop  grande  serait  l'audace  de  ce  portrait,  si  la  sincérité  ne 
continuait  ici  une  tradition.  Chez  nous,  au  service  du  prince,  le 
franc-parler  a  toujours  égalé  le  dévouaient.  Comme  Montluc,  avec 
son  roi  Henri  IV  :  «...  le  c.  sur  la  selle,  on  étwt  compagnons...  » 
Cela  a  duré  huit  cents  ans,  où  le  Savoyard  a  rudement  besoigné, 
qu'il  eût  une  vérité  à  dire  ou  un  coup  d'épée  à  recevoir. 

D'autres,  maintenant,  veilleront  sur  la  couronne  que  nos  pères 
ont  forgée.  Autour  d'elle  vont  se  former  des  dévouements  d'aliu- 
vion.  Vaudront-ils  les  dévouements  primitifs  tombés  en  déshérence? 
L'avenir  est  à  Dieu,  mais  le  passé  fidèle  est  à  nous.  C'est  à  cette 
ruine  que  je  veux  accrocher,  c(Mnme  un  dernier  ex-voto,  le  souvenir 
de  deux  hommes  de  bien. 

Le  comte  de  Sonnaz^  et  son  cousin  le  dievalier  Costa^  feront,  td, 

^  «  J*ai  abandonné,  dit  le  roi  dans  son  latroduction»  les  études  qui  pou- 
vaient le  plus  me  charmer  et  me  suis  réduit  aux  recherches  approfondies 
des  livres  saints...  et  là-dessus  je  ne  puis  jamais  être  dans  le  doute...  Aussi 
ai-je  écrit  pour  l'instruction  de  mes  tils  un  livre  dans  lequel  je  prouve,  par 
les  propres  paroles  du  Seigneur,  et  par  les  faits  historiques  les  plus  nom- 
breux, les  plus  constants,  les  plus  miraculeux,  la  main,  je  puis  dire  le 
gouvernement  providentiel  de  Dieu  dans  les  affaires  de  ce  monde.  » 

*  Voy.,  sur  ce  point,  le  Mémorandum  storico-politico  du  comte  Solaro  délia 
Margherita,  p.  117,  de  l'édition  turinaise  de  1851.  —  Il  ne  survit  que  quatre 
exemplaires  connus  des  Réflexions  historiques.  L'un,  offert  au  pape  Gré- 
goire XVI,  se  trouve  au  Vatican;  un  autre,  racheté  500  francs  à  un  hôpital, 
se  trouve  à  la  bibliothèque  du  roi  à  Turin;  un  troisième  exemplaire, 
payé  300  francs,  appartient  à  Mgr  le  duc  de  Gônes;  un  quatrième  exem- 
plaire enfin  se  trouve  entre  les  mains  de  M.  le  baron  Manno,  le  très  savant 
historien  piémontais.  M.  le  prince  de  Valory  en  possède  une  copie  que 
j'ai  feuilletée. 

3  Joseph-Marie,  marquis  de  Gerbais,  comte  de  Sonnaz,  né  à  Ghambéry 
en  1784,  fut  attaché  comme  page,  avant  la  Révolution,  à  Gh.-£mmaauel 
de  Carignan.  Il  émigra,  et  au  retour  de  l'émigration,  il  fit  partie  de 
la  maison  du  prince  Borghèse,  gouverneur  du  Piémont.  En  1815,  lors  de 
la  Restauration,  le  roi  Victor-Emmanuel  I»''  l'attacha  comme  écuyer 
at  prince  de  Carignan.  Lorsque  celui-ci,  en  1831,  monta  sur  le  trône 
sous  le  nom  de  Charles-Albert,  le  comte  de  Sonnaz  devint  successi- 
vement grand  veneur,  grand  maître  de  la  maison  du  roi,  collier  de  Tordre 
suprême  de  TAnnonciade.  Le  comte  de  Sonnaz  est  mort  en  1863. 

^Sylvain  Costa,  né  à  Beauregard  en  1783,  mort  à  Turin  en  1836,  major 


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U  JIDNSSSE  DU  ROI  GHiBLIS-ALBIlRT  597 

revivre  la  légende  de  la  fidélité  quand  même.  On  les  verra  se 
dévouant  sans  cesse,  s'oubliant  toujours,  gouverner,  à  travers  les 
plus  rudes  passes,  la  barque  qui  portait  le  prince  de  Carignan  et 
sa  triste  fortune.  Tandis  que  Sonnaz,  fin,  spirituel,  homme  de  cour 
jusqu'au  bout  des  ongles,  louvoyait  et  jetait  la  sonde,  Costa  ou 
plutôt  «  don  Sylvain  »,  comme  disait  Charles- Albert,  marchait 
contre  vents  et  marées.  Toujours  mèche  allumée,  le  digne  homme 
risqua  vingt  fois  de  faire  sauter  l'équipage,  mais  il  eût  sauté  lui- 
même  de  si  bon  cœur,  que  son  maître  lui  passait  volontiers  ses 
allures  de  corsaire.  En  veut-on  la  preuve? 

Sylvsdn,  un  jour,  piqué  de  je  ne  sais  quel  propos,  se  lève  de 
table  et  va  s'enfermer  dans  sa  chambre.  Bientôt  on  gratte  à  la 
porte.  C'est  le  prince.  Sylvain  laisse  gratter  longtemps.  Il  ouvre 
enfin,  mais  revient  aussitôt  à  son  fauteuil,  met  son  chapeau  en 
bataille  et  attend  des  excuses.  Charles-Albert  s'exécute.  Sylvain 
ne  tourne  pas  la  tête.  Charles-Albert  l'embrasse.  Sylvain  tend  avec 
dignité  l'autre  joue  et  veut  bien  rentrer  enfin,  au  bras  de  son 
maître,  dans  la  salle  à  manger. 

Henri  IV  n'eût  pas  plus  joliment  traité  Momay,  le  compagnon, 
hérissé,  lui  aussi,  de  ses  mauvaises  années.  Mais,  pour  épargner  à 
Sylvain  le  ridicule  de  la  comparaison,  il  faut  ajouter  bien  vite  que  cette 
bonté  ne  fut  pas  le  seul  trait  commun  entre  son  maître  et  le  Béarnais. 
Tous  deux  étaient  nés  loin  du  trône.  Pour  les  faire  rois,  il  fallut 
que  trois  frères,  rois  tour  à  tour,  mourussent  sans  enfants.  Comme 
Théritier  huguenot,  l'héritier  libéral  vit  ses  droits  contestés.  L'un 
reconquit  sa  couronne;  l'autre,  non  moins  péniblement,  racheta 
la  sienne  par  les  douleurs  de  l'exil.  Et  qui  pousserait  le  parallèle 
hors  du  modeste  cadre  assigné  à  ce  récit,  verrait  encore  que  le 
malheur  fait  des  martyrs  aussi  sûrement  que  le  poignard. 

Ah  I  s'il  s'agissait  id  de  remplacer  par  une  auréole  la  couronne 
d'épines  qu'a  portée  Charles-Albert,  quelques-uns  pourraient  y 
contredire.  Mais  contrediront-ils  cette  vérité  que  Dieu  a  fait  la 
douleur  pour  emporter  les  malheureux  si  haut,  qu'ils  soient  à  l'abri 
aussi  bien  de  nos  rancunes  que  de  nos  flatteries  reconnaissantes? 

général^  premier  écnyer  du  roi  Charles*Albert,  grand  de  cour,  commau* 
deur  de  Saint-Maurice,  de  Saint-Ferdinand  de  Toscane,  chevalier  de 
Saint-Louis,  était  le  troisième  fils  du  général  marquis  Costa^  dont  la  vie  a 
été  écrite  sous  le  titre  de  :  Un  Homme  d'autrefois. 


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593  Là  ilUNESSB  DO  ROI  GHÂRLES-ÀLBERT 


I 

Des  dix  enfants  que  le  duc  de  Savoie,  Charles-Emmanuel  1"  S 
avait  eus  de  Catherine  d'Autriche  2,  deux  seulement  firent  lignée  : 
Victor- Amédée',  qui  succéda  à  son  père;  et  Thomas  ^  qui,  le  premier 
de  sa  race,  porta  le  titre  de  prince  de  Carignan. 

Une  même  glorieuse  sève  avait  fait  fleurir,  pendant  près  de  cent 
cinquante  ans,  les  deux  branches  poussées  au  vieux  tronc  de 
Savoie,  quand  se  leva  le  mauvais  vent  révolutionnaire  qui  devait 
les  séparer  en  les  brisant. 

.  Charles-Emmanuel  de  Carignan,  le  sixième  de  son  nom*,  repré- 
sentait alors,  sur  les  marches  du  trône,  la  descendance,  toujours 
vaillante,  mais  ambitieuse  et  inquiète  du  prince  Thomas. 

Charles-Emmanuel  n'avait  pas  vingt  ans  que,  déjà,  son  humeur 
folle  faisait  dire  à  un  homme  bien  placé  pour  juger  les  événe- 
ments^ : 

«  ...  Il  faut  croire  qu'on  se  lasse  tout  autant  d'être  bien  que 

«  Né  à  Rivoli  le  12  janvier  1552,  mort  à  Savillaa  le  26  juillet  i630. 

2  Gatherina-Michel  d'Autriche,  infante  d'Espagne,  ûlie  de  Philippe  II. 
Son  mariage  se  ût  à  Saragosse  le  6  mars  1583.  Elle  mourut  en  couches  à 
Turin  le  6  novembre  1599. 

3  Né  à  Turin  le  8  mai  1585,  mort  à  Verceil  le  7  octobre  1637. 

*  Né  en  1596,  mort  en  1656.  Thomas  avait  épousé  Marie  de  Bourbon, 
comtesse  de  Soissons.  Il  en  avait  eu  deux  hls,  dont  l'aîné,  Emmanuel- 
Philibert,  marié  à  Angélique  d'Esté,  continua  la  branche  directe  des  Cari- 
gnan, et  dont  le  second,  Eugène-Maurice,  fut  le  père  du  fameux  prince 
Eugène.  Le  prince  Thomas  a  été  un  des  princes  les  plus  habiles,  les  plus 
vaillants  et  les  plus  brouillons  de  son  temps. 

Voici  la  généalogie  des  princes  de  la  maison  de  Savoie  à  partir  de  \a 
séparation  des  deux  branches. 

Gh.-Emmanuel,  marié  à  Catherine  d'Âutridia. 

Victor- Amédôe  P^  Thomas,  prince    de   Oarignan.  —  U.-lCtite 

I  de  Bourbon,  oomtesae  de  SoIshmis. 

Cb. -Emmanuel  II.  —  If. -Jeanne-Baptiste  | 

de  Ncmoors.  Emmanuel-Philibert.  •*  Angélique  d'Bste. 

Yietor-Amédée  II.  —  Anne^Marie  d'Ofléanx.  Yiotor-Amédéc.  —  Fraoçolae  do  Saaa. 


.  —  El 


Cb.-Emmanncl  IIL  —  Elisabeth  de  Lorraine.  Louis.  —  Christine  de  Hease. 

Tictor-Amédée  III.  —  Ferdlnande  d'Espagne.  Viotor-Amédée.  —  Josèphe  de  Liomlse. 

I  I 

Charles-Félix.  —  Christine  de  Bourbon.  Charles-Emmanuel.  ^  CaroliM  de  8«sc. 

Charles-Albert. 
5  Né  à  Turin  le  24  novembre  1770. 

«  Le  marquis  Henri  Costa,  alors  gentilhomme  de  la  chambre,  plus  tard 
quartier-maître  général  de  l'armée  austro-sarde.  (Lettre  du  28  octobre  1788. 


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U  JEUNESSE  DU  lOI  GHÂRLfô-ÀLBEirr  59> 

d'être  mal,  puisque  les  princes  se  mettent  à  rêver,  eux  aussi,  d'un 
monde  nouveau...  M.  de  Carignan  nous  rapporte  de  Paris  *  force 
(cilinminisme  ».  Il  tient,  à  Racconis  \  boutique  de  philanthropie  et 
de  sensibilité.  Nos  élégants,  ici,  admirent,  en  attendant  qu'ils 
comprennent;  mais,  demies  folles  cervelles,  on  peut  tout  espérer.  » 


Et,  en  effet,  ni  l'effroyable  expérience  de  la  Révolution,  ni  le 
mariage  du  jwince  avec  Albertine-Charlotte  de  Saxe  3,  n'avaient  eu 
raison  d'une  incurable  légèreté.  Bien  au  contraire,  si  l'on  en  croit 
la  même  correspondance,  ce  n'étaient,  malgré  la  détresse  des  temps, 
en  1798,  que  plaisirs  et  fêtes  chez  le  prince  de  Carignan. 

«  Je  vais,  écrivait  Henri  Costa,  pour  dissiper  un  peu  mon  humeur 
noire,  passer  quelques  jours  à  Racconis.  IVlais  je  ne  sais  comment 
je  me  tirerai  d'affaire  :  toutes  mes  facultés  ont  pris  une  trempe  si 
dure,  toutes  mes  idées  une  teinte  si  sombre,  que  je  ferai,  je  crois, 
bien  triste  figure  dans  ce  tourbillon  d'élégance-..  » 

Il  ajout«ut  à  quelques  jours  de  là  : 

«  La  princesse  est  vraiment  comme  Armide,  au  milieu  des 
enchantements.  Je  ne  lui  souhaiterais  qu'une  enceinte  de  précipices 
autour  de  sa  demeure,  avec  des  dragons  et  des  cyclopes,  pour  en 
défendre  à  jamais  l'approche  à  tous  les  révolutionnaires  français, 
lombards  ou  piémontais...  » 

Hélas I  ils  étaient  dans  la  place.  La  vieille  monarchie  sarde  râlait. 

^  M.  le  prince  de  Garigaan  avait  probablement  été  voir,  à  Paris,  sa  sœur 
Mme  la  princesse  de  Lamballe.  Elle  aussi,  hélas  !  rêvait  d*un  monde  nou- 
veau et  bien  innocemment,  si  l'on  en  croit  cette  lettre  que  la  reine  Marie- 
Antoinette  adressait  à  sa  sœur  Marie-Christine,  le  26  février  1781  : 

«  Je  crois  que  vous  vous  frappez  beaucoup  trop  de  la  franc-maçonnerie 
poor  ce  qui  regarde  la  France.  Elle  est  loin  d'avoir,  ici,  l'importance 
qu'elle  peut  avoir  en  d'autres  parties  de  l'Europe,  par  la  raison  que  tout  le 
monde  en  est.  On  sait,  ainsi,  tout  ce  qui  s'y  passe.  Où  donc  est  le  danger? 
L'art  du  gouvernement  est,  au  contraire,  de  la  laisser  s'étendre...  On  y  fait 
beaucoup  de  charités;  on  élève  les  enfants  des  membres  pauvres  ou  décédés, 
on  marie  lears  allés...  Ces  jours  derniers,  la  princesse  de  Lamballe  a  été 
nommée  grande  maîtresse  d'une  loge.  Elle  m'a  raconté  tontes  les  jolies 
choses  qu'on  lui  a  dites...  »  M»»«  de  Lamballe  présidait,  .en  effet,  la  loge 
du  Contrat  social.  Cette  lettre  de  Marie-Antoinette  est  citée  par  M.  de 
Lescure  dans  la  vie  de  M°>«  la  princesse  de  Lamballe.  Il  la  cite  d'après  le 
livre  de  M.  le  comte  Lecouteux,  les  Sectes  et  les  Sociétés  secrètes  depuis  les 
temps  les  plus  reculés  jusqu* à  la  Révolution.  Paris.  Didier,  1  vol.  ln-8,  p.  i  30-218. 

*  Château  historique  qai  faisait  partie  de  l'apanage  de  la  maison  de  Cari- 
gnan. 

»  Albertine-Charlotte  de  Saxe,  née  le  9  décembre  1779,  fille  do  Charies- 
ChristianrJosepb,  prince  de  Saxe  et  de  Courlande,  et  de  Françoise  Kra- 
zinska. 


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600  U  JEUNESSE  DU  ROI  CHARLES-ALBERT 

Pour  elle,  depuis  six  ans,  les  traités  désastreux  suceédaîent  anx 
batailles  perdues,  et,  bien  que  le  Directoire  appelât  encore  le  roi 
Charles-Emmanuel  lY^  «  son  grand  ami  »,  le  malheureux  piince 
n'était  plus  qu'une  sorte  d*Ecce  homo  entre  ses  mains. 

Ayant  de  le  crucifier  tout  à  fait,  Miot,  Ginguené,  Aymar,  soc- 
cessiveinent  accrédités  ayprf^s  de  lui  comme  ambassadeurs,  de. 
France,  avaient  renouvelé,  pendant  de  longs  mois,  Tatroce  moquerie 
d'il  y  a  dix-huit  cents  ans.  Enfin  le  temps  semblait  venu  d'arracher 
aux  épaules  de  la  victime  le  lambeau  royal  qui  y  collait  encore... 

Mais,  l'agonie  d'un  homme  n'est  pas  celle  d'une  race.  A  l'heure 
môme  où  la  vieille  dynastie  semblait  près  d'expirer,  son  âme  pas- 
sait dans  un  enfant  qui  devait  en  rajeunir  les  ambitions  et  en  per- 
pétuer l'aventureux  génie. 

Charles- Albert  naissait  le  2  octobre  1798  et,  le  6  décembre,  tour- 
nant ses  canons  contre  Turin,  le  général  Joubert^  réduisait  le 
malheureux  roi  Charles-Emmanuel  IV,  son  allié  de  la  veille,  â  l'abdi- 
cation et  à  l'exil  ^. 

Le  lendemain  de  ce  lugubre  écroulement  fut,  en  Piémont,  ce  que 
sont,  partout,  les  lendemains  de  révolutions.  Entre  rares  honnêtes 
gens,  on  s'enferma,  pour  gémir,  à  portes  closes,  tandis  que  la  rue 
s'encombrait  bruyamment  de  toutes  les  défections.  Un  vainqueur, 
en  pareil  cas,  peut  toujours  compter,  comme  entrée  de  jeu,  sur  la 
servilité  enthousiaste  des  vaincus. 

Charles-Emmanuel  de  Carignan  fut,  hélas  !  des  premiers  ^  à 
apporter  au  nouveau  régime  son  adhésion,  d'autant  plus  lamentable 
qu'elle  se  doublait  d'un  marché.  Joubert  avait  offert  au  prince  de 
lui  laisser  les  apanages  de  la  maison  de  Carignan  s'il  renonçsdt  aux 
droits  qu'une  lointaine  parenté  *  pouvait  lui  donner  sur  la  succès^ 
sion  de  Charles-Emmanuel  IV. 

Que  valaient  ces  droits  â  l'heure  où  la  couronne  brisée  gisait 
éparse?  Rien.  Que  vaudraient-ils  si  jamais  on  en  pouvait  ramasser 


^  Gharles*Emmanuel  IV,  roi  de  Sardaigne,  fils  de  Victor*Amédée  m,  et 
de  Marie-Feraande  d*Espagae,  née  à  Turin,  le  21  mai  1751,  mort  à  Rome, 
le  6  octobre  1819. 

3  Le  général  Joubert  avait  succédé,  en  1798,  à  Brune,  comme  général 
en  chef  de  Tarmée  d'Italie. 

«  Le  8  décembre,  Charles-Emmanuel  IV  cédait  à  la  France  toua  ses  États 
de  terre  ferme.  Le  24  février  suivant,  après  avoir  passé  deux  mois  malade 
à  Florence,  il  s*enibarquait  pour  la  Sardaigtie,  sous  la  proiecticm  d'une 
frégate  anglaise.  Son  premier  soin,  en  prenant  pied  en  Sardaigne,  fat  de 
révoquer  Tacte  d'abdication  que  Joubert  lui  avait  arraché. 

*  Nicomède  Bianchi,  Storia  délia  monarehia  di  Savoia,  t.  III,  p,  iô2. 

'  C'était  alors  une  parenté  au  12«  degré. 


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U  JEUNESSE  DU  ROI  GIURLES-ÀLBERT  601 

les  morceaux?  Rien  encore,  car,  alors,  les  quatre  frères  *  du  roi 
dépossédé  viendraient  les  recueillir. 

C'étaient  trop  de  gens  à  mourir  pour  qu'une  chimérique  espé- 
rance de  royauté  pût  défendre  le  prince  contre  la  tentation  de 
vivre  riche  et  tranquille.  Charles-Emmanuel  parapha  le  traité  ^ 
que  lui  offrait  Joubert,  et  rien  n'égala,  dès  lors,  sa  ferveur  répu- 
blicaine. Il  ne  parlait  que  le  pur  argot  de  93.  Ses  palais,  ses  biens, 
son  collier  de  TAnnonciade,  furent  offerts  et  acceptés  en  dons 
patriotiques.  Seule,  sa  femme  pouvait  le  surpasser  en  civisme  : 

«  Je  vous  avouerai,  écrivait  Victor-Emmanuel  ^  à  son  frère,  que 
la  princesse  de  Carignan  s'est  conduite  d'une  manière  peu  conve- 
nable, après  notre  départ;  se  rendant  dans  les  corps  de  garde  où 
le  prince  de  Carignan  se  trouvait  pour  monter  la  garde  nationale, 
et  cela,  d'une  manière  si  publique,  que  le  peuple  en  a  été 
scandalisé  et  indigné  contre  elle. ..  ^.  » 

L'histoire  ajoute  que,  dans  ses  promenades  au  corps  de  garde, 
la  princesse  portait  le  petit  Charles-Albert  entre  ses  bras.  Pauvre 
enfant,  que  la  révolution  semblait  marquer'  ainsi  de  sa  griffe  pour 
le  reconnaître  un  jour  !  Ce  jour-là,  elle  ne  lui  sera  pas  plus  misé- 
ricordieuse qu'elle  ne  l'avait  été  pour  son  père. 

Malgré  les  tristes  gages  de  dévouement  qu'il  leur  prodiguait, 
Charles-Emmanuel  devenait  bientôt  suspect  à  ses  nouveaux  amis. 
Ses  biens  étaient  tentants,  on  les  confisqua;  il  ^nbarrassait  à  Turin, 
on  l'interna  à  Paris &,  et  pendant  un  an,  le  prince  y  traîna  sa  vie, 
sous  l'œil  de  tous  les  misérables  que  la  police  lui  donnait  pour  sur- 
veillants^. L'un  s'introduisait  chez  lui  sous  prétexte  de  charité, 
l'autre  s'y  présentait  pour  devenir  son  secrétaire.  Tantôt,  c'était  un 
professeur  de  langue  turque,  tantôt  un  poète  du  nom  de  Manfredi, 

*  Le  duc  d*A08te,  le  duc  de  Montferrat,  le  duc  de  Genevois  et  le  comte 
de  Maurienne. 

'  Ce  fait  semble  avoir  échappé  jusqu'ici  aux  historiens  de  la  maison  de 
fcivoie.  U  ressort  pourtant,  indéniable,  du  texte  que  voici  : 

«  On  convient  qu'il  y  a  eu  un  traité  entre  le  prince  de  Carignan  et  le 
général  Joubert.  Le  prince  de  Carignan  avait  droit  au  trône,  il  y  a  renoncé 
par  ce  traité.  En  conséquence  de  cette  renonciation,  on  lui  a  assuré  ses 
biens.  »  (Observations  sur  Tavis  du  Conseil  d'État  du  25  février  1809. 
AŒûre  Carignan.  Archives  nationales,  n»  AF.  258.) 

^  Le  duc  d'Aoste,  devenu  roi  de  Sardaigne  sous  le  nom  de  Victor- 
Emmanuel  I»*-,  le  4  juin  1802,  par  Tabdication  de  son  frère  Charles-Emma- 
nuel IV. 

*  Baron  Manno,  Informazione^ultventuno  in  Piemonte,  p.  31. 

'A  Ghaillot,  rue  du  Mail,  n«  371  ;  son  logeur  s'appelait  Vilement. 

•Les  nombreux  rapports  de  police  conservés  aux  Archives  nationales 
prouvent  l'intérêt  qu'attachait  le  Directoire  à  la  surveillance  du  prince  de 
Carignan.  On  les  trouvera  W  6214. 


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m  Là  JEUNESSE  DU  ROI  CHARLES-ALBERT 

qui  lui  offraient  leurs  services.  Ce  dernier,  véritable  agent  provo 
cateur,  finit  par  arracher  à  sa  victime  cette  phrase  de  repentir  : 
«  Eh  !  mon  cher  poète,  il  y  en  a  bien  d'autres  qui  valent  mieux 
que  vous,  que  ce  gouvernement  perfide  a  mis  sur  la  paille;  mais 
son  règne  est  &  sa  fin,  et  la  foudre  gronde  de  près...  » 

Imprudente  contrition  qui  ne  réparait  rien,  et  ne  devait  senir 
qu'à  rendre  plus  étroite  la  prison  du  prince  de  Carignan.  II  mourait 
de  chagrin  le  24  juillet  1800  *,  laissant  sa  veuve  et  ses  enfants 
dans  la  plus  cruelle  détresse  La  princesse  avait  alors  vingt  ans  à 
peine;  Charles- Albert  en  avait  deux,  et  sa  sœur  Elisabeth ^  n'étdt 
âgée  que  de  neuf  mois. 

Qu'allaient-ils  devenir?  Les  malheureux,  ordinairement,  ont  peu 
d'amis.  Ils  en  ont  moins  encore  à  ces  heures  d'accalmie  qui  suivent 
les  grandes  crises,  et  où  chacun  se  tàte,  comme  après  la  bataille, 
sans  souci  des  blessés  ni  des  morts.  Eh  bien,  il  se  trouva  cependant 
un  bon  Samaritain  parmi  la  foule  indifférente  ou  dédaigneuse.  Dès 
la  première  heure  de  son  veuvage,  la  princesse  avait  vu  accourir 
le  comte  de  Saluées  3. 

Sans  regarder  aux  rancunes  que  son  dévouement  pouvait  réveiller, 
à  Cagliari,  sans  compter  avec  ses  propres  intérêts,  Saluées  avait 
hypothéqué  tous  ses  biens,  pour  prendre  la  tutelle  de  Charles- 
Albert  et  se  donner  ainsi  le  droit  de  le  protéger. 

C'était  une  rude  tâche  que  de  relever  le  malheureux  orphelin  de 
sa  déchéance.  Le  point  d'appui  manquait  en  Saxe,  comme  en  Sar- 
daigne.  Les  allures  révolutionnaires  de  la  princesse  lui  avaient  à 
jamais  aliéné  ces  deux  cours. 

A  Paris,  il  était  peu  probable  que  le  Consulat  se  montrât  plus 
respectueux  que  le  Directoire  du  traité  passé  entre  Joubert  et  k 
prince  de  Carignan. 

Si  aléatoire  que  fût  une  chance  de  justice  chez  Bonaparte,  plus 
soucieux  ordinairement  de  prendre  que  de  rendre,  ce  fut  pourtant 
à  cette  chance  que  se  confia  Saluées.  Bravement,  on  le  vit  attaquer 
le  fisc  et  le  poursuivre,  sans  se  lasser,  pendant  près  de  dix  ans, 
devant  toutes  les  juridictions.  On  peut  dire  que  l'enfance    de 


^  Le  prince  n'avait  alors  que  vingt-neuf  ans, 

^  Marie-Elisabeth  de  Savoie-Garigaan  épousa  Tarchiduc  Renier  d'Au- 
triche, gouverneur  de  Lombardie.  ot  fut  mère  de  la  reine  Marie-Âdélaîde, 
femme  du  roi  Victor-Emmanuel  II. 

'  Alexandre  de  Salaces,  comte  de  Men»sigUo,  appartenait  à  riUusire 
maison  jadis  souveraine  des  marquis  de  Saluces.  Une  lointaine  parenté  le 
rattachait  aux  Carignan.  Le  comte  de  Saluces  fut,  en  Piémont,  ministre 
de  la  guerre,  du  17  novembre  1820  au  12  mars  1821.  Collier  de  l'ordre  de 
TAnnonciade,  ambassadeur  à  Pétersbourg,  sénateur,  il  mourut  en  1851. 


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Li  JEUNESSE  DO  ROI  CHARLES-ALBERT  603 

Charles-Albert  tient  dans  l'énorme  dossier  de  ce  procès.  Tantôt 
jouée  avec  quelque  avantage,  tantôt  compromise  par  la  mauvaise 
volonté  ou  par  la  mauvaise  foi  du  gouvernement ,  la  partie  semblsdt 
définitivement  perdue,  quand,  brusquement,  le  bon  plaisir  impé- 
rial se  déclara  en  £aiveur  du  pauvre  enfant. 

Trois  ou  quatre  décrets,  coup  sur  coup,  lui  donnèrent  100  000 
livres  de  rentes  *,  l'obligèrent  à  acheter  un  hôtel  à  Paris,  rempla- 
cèrent, dans  ses  armes,  la  vieille  croix  de  Savoie,  par  un  cheval 
d'aiçent  \  et  le  travestirent  en  comte  de  Carignan  et  en  lieutenant 
de  dragons. 

Bonaparte  s'était  si  souvent  montré  moins  généreux  vis-à-vis  de 
gens  plus  redoutables,  que  la  chronique  se  hâta  de  chercher  Tenvers 
de  tant  de  faveurs  accumulées.  Elle  y  vit,  ou  crut  y  vo.ir,  la 
preuve  d'un  tendre  sentiment  du  maître  pour  l'excentrique  prin- 
cesse de  Carignan  ^.  Une  lettre  de  Charles-Albert  ^  laisse  supposer 

^  Décret  daté  de  Saint-Cloud,  22  février  1810. 

«  Napoléon,  par  la  grâce  de  Dieu,  etc.,  etc.  Considérant  que,  par  suite 
de  la  réunion  du  Piémont  au  territoire  français,  I*apanage  Carignan  a  été 
éteint  et  réuni  au  domaine  de  l'État... 

a  Que  le  prince  Charles-Emmanuel  de  Carignan,  dernier  possesseur  dadit 
apanage,  décédé  à  Paris,  le  24  juillet  1800,  a  rendu  des  services  à  la  France, 
à  Tépoque  de  la  réunion  du  Piémont... 

«  Qu'Albert-Charles,  son  fils,  '^se  trouve  réduit  à  sa  part  d'héritage  des 
biens  libres  de  son  père,  montant,  en  capital,  à  800  000  livres  environ... 

«  Voulant  donner  audit  Albert-Charles  de  Carignan,  un  témoignage  de 
munificence  impériale... 

€  Avons  résolu  de  constituer,  comme  nous  constituons,  par  les  présentes 
lettres  patentes,  en  faveur  dudit  Albert-Charles  de  Carignan,  un  majorât 
avec  titre  de  comte  et  un  revenu  annuel  de  100  000  livres  de  rente»,  au 
grand  livre  de  la  dette  publique... 

c  Noos  imposons  audit  comte  de  Carignan  l'obligation  d'aToir  un  hôtel 
situé  dans  notre  ville  de  Paris,  et  dont  la  valeur  ne  pourra  être  moindre  de 
celle  de  deux  années  du  revenu  dudit  majorât...  » 

22  juin  1810,  Archives  nationales,  A.  F.  IV.  3472. 

*  Simon,  Armoriai  de  l'empire  français,  p.  33. 

'  c  Pu  creduto  cbe  concedesse  la  sua  mano  al  Montléart,  piuttosto  che 
cedere  a  pressioni  dell'Imperatore  che  le  proponeva  nozze  napoleoniche.  » 
(ManAo,  Informaxùme  sulTveniunQ  in  Piemonte,  p.  30.) 

*  «...  Je  ne  croyais  plus,  écrit  le  prince,  en  1823,  au  moment  d'un  bal 
donné  par  le  prince  Borghèse,  à  Florence,  devoir  me  masquer.  Le  dernier 
bal  où  j'allai  masqué  fut  chez  M**»®  de  Rémusat,  il  y  a  de  cela  quinze  ou 
8eûe  ans.  On  me  présenta,  alors,  à  la  première  femme  de  Napoléon  qui 
bonoia  la  fête  de  sa  présence...  »  (Lettre  au  comte  de  Sonnaz,  de  Florence, 
1823.) 

Cette  fête,  où  le  prince  dut  être  conduit,  d'après  son  calcul,  vers  sa 
dixième  année  est  une  de  celles  de  l'hiver  de  1807-1808,  dont  M™«  de 
Hémusat  parle  assez  sévèrement  : 

«  ...  On  donna  cet  hiver-là,  dit-elle,  des  bals  parés  et  même  masqués. 


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e04  LA  JEUNESSE  DO  ROI  €HÂBLES-ALBBRT 

que  sa  mère  et  l'empereur  s'étaient  rencontrés  chez  M""*  de  Ré- 
musat,  pendant  Tune  de  ces  fêtes  masquées,  od  Napoléon  allait,  en 
quelque  sorte,  jeter  le  mouchoir. 

Quoi  qu'il  en  soit,  rien  n'eût  été  plus  contraire  aux  allures,  aux 
goûts,  au  caractère  de  la  princesse  que  le  honteux  yasselage  dont 
on  la  soupçonnait.  C'était  la  plus  honnête  femme,  mais  aussi  la 
plus  bizarre  qui  se  pût  imaginer. 

«...  VOssian  de  l'abbé  Gesarotti  fait  tout  mon  plaisir,  ëcri- 
vait-elle  *  de  Saint-Sauveur  au  professeur  Molineri.  Je  ne  sais 
pourquoi,  mais  ces  pensées  sont  si  semblables  aux  miennes,  que 
je  ne  puis  me  défendre  des  mêmes  visions...  Je  ne  tarderai  pas, 
si  je  reste  encore  quelque  temps  dans  cette  solitude,  à  devenir 
encore  plus  fantastique.  » 

Et  elle  le  prouva  en  épousant,  par  reconnaissance,  le  comte  de 
Montléart^,  qui  l'avait  sauvée  des  flammes,  lors  du  fameux  bal 
donné  par  le  prince  de  Schwartzenberg,  en  1810. 

«  ...  La  princesse  de  Garignan  est  sortie  de  notre  famille,  écrivait, 
à  propos  de  cette  romanesque  façon  de  s'acquitter,  Victor-Emma- 
nuel V^  à  son  frère  3,  sans  mon  agrément  et  sans  participation,  en 
passant  à  de  secondes  noces  avec  un  flls  de  M"*  Montléart,  que 
nous  avions  connue  ici  comme  dame  du  palais  de  ma  très  chère 
belle-sœur  4,  et  que  (s/c),  par  cette  raison  et  suivant  nos  usages,  elle 
ne  peut  plus  être  regardée  comme  une  princesse  de  notre  sang,  ni 
en  avoir  le  traitement^.  » 

Pour  qui  sait  en  quel  honneur  les  princes  de  Savoie  tenaient 
leur  vieux  sang,  il  n'est  pas  à  s'étonner  du  scandale  que  le  mariage 

Ce  fut  un  plaisir  nouveau  pour  Tempereur...  Les  hommes  portaient  on 
domino;  les  femmes,  un  élégant  costume.  Masqué  jusqu'aux  dents,  assez 
facilement  reconnu  cependant  par  sa  tournure  particulière,  TempereuT 
parcourait  les  appartements  ordinairement  appuyé  sur  le  bras  de  Duroc.  U 
attaquait  lestement  les  femmes,  avec  assez  peu  de  décence  dans  les  propos, 
et,  s'il  était  attaqué  lui-môme,  et  ne  reconnaissait  pas  tout  de  suite  qui  loi 
parlait,  il  finissait  par  arracher  le  masque,  découvrant  ce  qu'il  était,  par 
cet  acte  impoli  de  sa  puissance...  »  (Mémoires  de  M»«  de  Rémuaat,  t.  III, 
p.  333.) 

^  Le  21  août  1807.  Cibrario,  Noiixiesulla  vUadi  Carlo- Alberto,  p.  99.—  Le 
professeur  Molineri  avait  enseigné  Titalien  à  la  princesse,  lorsque,  apièe  son 
mariage,  elle  était  venue  à  Turin. 

3  Jules-Maximilien  Thibaut,  comte  de  Montléart,  prince  du  saint* 
empire,  né  à  Paris  le  8  février  1787,  marié  en  premières  noces  à  la  prin- 
cesse de  Garignan,  en  secondes  noces  à  Félicie^-Ëmmanuelle- Agathe  de  la 
Trémoille,  mort  à  Paris  le  19  octobre  1865. 

3  Charles-Emmanuel  IV. 

^  La  reine  Glotilde  de  Sardaigne,  femme  de  Gharies -Emmanuel  IV,  et 
sœur  de  Louis  XVI. 

•  Manno,  Jnformaiione  sulTventuno,  p.  31. 


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U  JEUNESSE  DU  ROI  GHARLES-ÂLBERT  605 

de  M""*  de  Hontléart  fit  à  la  petite  cour  de  Sarddgae.  La  rupture 
fut  désormais  complète  entre  les  deux  branches  de  la  maison  royale, 
et  Ton  affecta,  à  Gagliari,  d'ignorer  jusqu'à  l'existence  de  la 
transfuge  et  de  son  fils. 

Lamentable  fut,  dès  lors,  la  vie  du  pauvre  enfant.  Sa  mère,  toute 
à  ses  nouvelles  amours,  à  ses  plaisirs  S  à  sa  franc-maçonnerie  ^,  le 
traînait  à  sa  suite  ^  quand  elle  courait  les  grands  chemins,  ou  le 
plaçait,  quand  elle  venait  à  Paris,  dans  une  pension  dirigée  par 
l'abbé  Liotaud.  Mais,  comme,  malheureusement  pour  l'éducation  du 
petit  prince,  la  mauvaise  humeur  impériale  ne  permettait  pas  que 
ces  séjours  fussent  fréquents  ni  qu'ils  se  prolongeassent  beaucoup, 
It"'  de  Hontléart  se  fixa  enfin,  autant  qu'elle  pouvait  se  fixer,  aux 
environs  de  Genève,  dans  une  petite  maison  appelée  la  Boissière. 
Elle  s'y  mêlait  fort  de  politique;  et,  si  l'on  en  croit  les  rapports  de  la 
police  S  ses  sentiments  pour  l'empereur  n'avaient  rien  de  tendre. 

«  Je  ne  puis  plus,  écrivait-elle,  entendre  parler  avec  indifférence 
de  toutes  ces  nouvelles  de  guerre.  Je  suis  une  mère  trop  vieille  et 
vois  approcher  avec  angoisses,  pour  mon  Charles,  le  moment  où 
lui  aussi,  sera  homicide,  s'il  n'est  pas  tué  pour  le  compte  de  celui 
à  qui  il  ne  doit  pas  un  bien  vif  sentiment  de  reconnaissance. 

ce  Ce  pays-ci  est,  en  attendant  et  grâce  à  Dieu,  loin  de  ces  tristes 
événements  de  guerre.  J'y  suis  venue  avec  l'espérance  d'y  pouvoir 
vivre  inconnue,  d'y  jouir  de  ses  beautés,  et  de  profiter  des  res- 
sources qu'il  offre  pour  l'éducation  de  la  jeunesse  :  au  lieu  de  cela, 
je  me  vois  obligée  de  faire  encore,  et  à  controrcœur,  la  cour. 
L'impératrice  Joséphine,  en  revenant  de  Milan,  s'est  arrêtée  ici 
depuis  bientôt  trois  semaines,  et  qui  sait  combien  de  temps  elle  y 
passera  encore!  Je  n'avais  certes  pas  compté  sur  un  événement 
qui  bouleverse  toutes  les  habitudes  de  ces  Suisses  tranquilles. 
Bref,  ces  fervents  républicains  me  donnent  un  singulier  spectacle 
avec  leurs  prosternations  incroyables.  Elles  ne  peuvent  se  comparer 
qu'à  celles  des  courtisans  de  Paris.  Ils  se  mettent  sens  dessus 
dessous,  pour  faire  preuve  de  soumission  et  d'obéissance  à  ce 

*  Ouvrard,  dans  ses  Mémoires,  parle  des  séjours  que  M"»»  de  Montléart 
faisait  chez  lui,  soit  au  Raincy,  soit  à  l'hôtel  d'Ormesson.  On  sait  quelle 
existence  fastueuse  menait  le  munitionnaire  et  quelles  gens  il  voyait. 

3  Le  P.  Deschamps  cite  trois  ou  quatre  tenues  de  loges  sous  la  prési- 
dence de  Camhacérès,  où  figurait  M"**  de  Montléart  eu  fort  bonne  com- 
pagnie d'ailleurs. 

*  Pinelli,  dans  sa  Storia  délia  monarchia  Piemontese,  cite  ce  fait  que  toutes 
les  fois  que  ^^^  de  Montléart  se  promenait  en  voiture  avec  son  mari,  elle 
faisait  monter  son  dis  à  cheval  pour  lui  servir  de  courrier. 

-•  Voy.,  aux  Archives  nationales,  le  dossier  Montléart  et  les  rapports  de 
Monsieur  le  baron  de  Melun,  alors  préfet  du  Léman. 

25  NOVEMBHB  1887.  39 


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006  U  lEDNKSSC  im  ROI  GHARLSS-ALBERT 

simulacre  d'autorité  passée.  Que  serwt-ce  si  jamais  ils  voyaient  ici 
renvoyé  de  la  droite  du  Seigneur! 

«  Je  crois,  ajoute- t-elle,  après  avoir  9inA  déversé  sa  méchante 
humeur  sur  les  magnifiques  seigneurs  de  Genève,  que  notre  très 
respectable  M**  d*Avray  vous  aura  raconté  ce  que  f  ai  fut  pour  la 
continuation  des  études  de  Gharies.  Il  est  vraiment  très  heureux 
dans  la  pension  où  je  l'ai  placé.  U  est,  à  présent,  en  Suisse,  oh  il  fait 
les  vendanges;  il  étudie  le  mieux  quil  peut  Téternel  latin,  les 
mathématiques,  etc.  M.  Vaucher  ^  son  mattre,  semble  assez  satis- 
fait de  lui.  Il  me  l'a  prouvé  en  Teomienant  en  villégiature 2...  » 

Ces  joies  champêtres  exhalent  comme  un  relent  des  doctrines 
de  Jean-Jacques.  L'éducation  genevoise  que  recevait  Charles- 
Albert  devait  fatalement  s'en  imprégner.  Les  miasmes  s'attar- 
dent sur  le  marais  où  ils  sont  nés!  Or  la  nature  malacfive,  à 
force  d'être  nerveuse  et  vibrante,  du  petit  prince  le  rendait 
bien  autrement  impressionn!d>le  à  la  mafaria  que  ses  lourds 
camarades  de  vendanges.  Son  âme  s'imbut  dlmpressions  fausses 
et  désolées.  Ne  sachant  où  se  reprendre,  dans  le  vide  de  toute 
vérité  définie,  elle  se  cramponna  k  je  ne  sais  quelle  religiosité 
sentimentale,  que  l'âge  et  les  rudesses  de  l'expérience  firent,  peu  & 
peu,  dériver  vers  le  plus  extraordinaire  mysticisme  qui  fut  Jamais, 
mysticisme  où  la  rude  foi  du  charbonnier  s'enlaçait  aux  larmoyantes 
sensibilités  du  dix-huitième  siècle,  et  où  l'enfantine  crédulité  du 
moyen  âge  s'alliait  au  plus  douloureux  pessimisme  de  nos  jours. 
Serait-il  donc  paradoxal  de  dire  que  l'existence  douloureuse  de 
Charles- Albert  a  porté  l'estampille  de  Rousseau? 

M.  Vaucher,  fort  dévot  au  grand  homme,  ne  voyait  pas  le  danger 
de  cet  amollissement  excessif,  pour  une  flme  italienne;  et  pendant 
trois  ans,  il  la  pétrit  d*idéal  comme  si  elle  lui  arrivait  du  Valais.  Ce 
fut  là  une  colossale  erreur  d'éducation,  dont  Charles-Albert  souffrît 
toute  sa  vie;  et  voyez  à  quels  extrêmes  touchait,  chez  M.  Vaucher, 
TappHcation  des  théories  de  Rousseau.  Tant  que  le  prince  y 
demeura,  on  l'appela  M.  Charies  tout  court,  et  M.  Charles  n'eut 
même  pas  un  Ut  à  lui.  II  couchait,  tantôt  avec  l'un,  tantôt  avec 
f  autre  de  ses  camarades.  Le  plus  souvent,  c^étsdt  avec  le  petit 
John  Duby  *.. 

*  Pierre  Vaucher,  pasteur  de  l'église  de  Genève  et  botaniste  distingué. 

•  Lettre  datée  de  !815.  Cette  lettre,  comme  la  précédente,  est  adressée  axx 
professeur  MoUneri.  {Notizie  sulla  vUa  di  Carlo- Alberto,  p.  39.) 

La  Baisse  était  alors  le  centre  de  tous  les  essais  pédagogiques.  Â  Vrl« 
bourg,  le  P.  Girard  appliquait  son  nouveau  plan  d'études.  A  HofwjU  M.  de 
Teiienberg  en  faisait  autant.  Enfin  Pestalozzi  professait  à  Yverdua,  sans 
parler  de  M*»*  Necker,  qui  publiait  son  Education  progressive. 

3  On  lit  dans  les  Causeries  d*un  octogénaire,  par  M.  Vemes  Prescotifc  : 


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U  ICDiaSB&  m  AGI  QiARUS-JLLBfiRT  «OT 

H.  John  Duby  est  mort  l'an  dernier.  Pendant  que  Cbaries-Albert 
devenait  roi,  lui,  devenait  ppofeweur  de  théologie  et  botaniste 
ilistingné.  Cbarles-Albert  hn  a  toujours  gardé  Taffectueut  Gpouvenir 
dont  témoigne  cette  lettre  : 

«  Je  n'ai  point  renié,  en  devenant  roi^  écrivïdt-il  au  comte  de 
Saluœs,  je  n'ai  point  renié  celai  qui  me  reçut  «eus  son  toit  quand 
j'étais  dans  le  malheur,  qui  partagea  avec  miol  le  pain  brun  ;  et  si 
je  sois  maintenant  sur  le  trône,  j'ai  toujours  les  mêmes  sentiments 
pour  le  fabricant  de  lampes  qui  fut  îmû  compagnon  de  lit  ^  >i 

II 

Pendant  que  Charles-Albert  faisait,  à  Genève,  sa  première  expé- 
rience des  hommes,  avec,  John  Duby,  qu'avec  M.  Vaucher,  il  ven- 
dangeait, ou,  comme  disait  sa  mère,  «  apprenait  l'étemel  latin  », 
quelqu'un  songeait  à  lui.  Quand  les  amis  vous  oublient,  les 
ennemis  se  souviennent  toujours.  Le  mauvais  génie  qui  veillait  sur 
le  jeune  prince  de  Carignan  n'était  autre  que  M.  de  Metternich. 

Une  restauration  universelle  devait,  dans  ses  calculs,  suivre 
immédiatement,  la  chute  prochaîne  de  Napoléon»  L'Autriche,  alors, 
retrouverait  son  Milanais.  Mais,  une  autre  ambition  hantait  le 
grand  ministre.  Il  rêvait  de  reculer  la  frontière  autrichienne  jus- 
qu'aux Alpes.  C'était  cette  même  ambition  dont  M.  de  Vins  ^  fut 
l'instrument,  et  le  roi  Victor-Amédée  III  la  victime,  pendant  la 
longue  guerre  qui  aboutit  à  l'armistice  de  Cherasco.  Les  circons- 
tances, d'ailleurs,  semblaient  encourager .  M.  de  M^emich  à 
reprendre,  vîs-à-vii&  de  te  maison  de  Savoie,  la  perfide  politique 
jadis  inaugurée  par  Thugut^,  car  la  maison  de  Savoie  s'effondrait 
depuis  sa  transplantation  en  Sardaigne. 

Charles-Emmanuel  IV  avait  abdiqué  pour  finir,  à  Rome»  ses 

€  Manli,  4  août  1818.  Le  priooè  de  GaHgnaû  est  véâu  ^e  tnatia  l&îre  une 
tisHa  à  m%  aticieti  itittittGitôur^  M.  Vaueher.  Il  a  montré  beau^up  d'ama» 
bilité.  Gomme  au  ttmps  où  il  faisait  son  éducation»  il  n'y  avait  qtr'un  lit 
pour  4«âz  élèVM;  il  dit  ea  riaat  à  M.  Vauchdf  :  «  Dofttiêz-^noideé  uouvèttM 
de  John  Duby.  U  m'aceucait  d^ètrd  uu  mautaiê  coucheur*  Il  disait  <}ue  jjb 
bougeais  trop  dans  notro  lit.  » 

*  Maudo,  informait,  s,  vmt.,  p.d^  ^H.  Joto  Duby  n'Maii  ^  fils  ^^1U 
iabricaot  de  lampes,  mais  d'un  pasteur  protestant,  professeur  de  ihéeldrgié. 
U  appartenait  à  uno  faoïilla  de  réfugiés  venus  à  Geuève  au  temps  ûè  Galvin. 

*  Général  en  chef  de  Tarmée  austtu-sa^de  de  1792  à  1706. 

'  Ministre  autriebm,  né  à  li&z,  en  1739,  ttort  en  18i8>  était  fila  d^uki 
iMUelier.  n  détermina  la  ooatition  ooutre  la  France;  devenu  ministre  en 
4794,  Thugut  fut  le  pire  eauemi  da  roi  Vklor«>Âmédée  III»  dont  U  se 
prétendit  Faille  pendant  les  premières  guerres  dltalie  (1792*1796). 


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606  U  JEUNESSE  DU  Wl  CHARLES-ALBERT 

tristes  jours,  au  noviciat  des  Jésuites.  Le  nouveau  roi,  Victor-Emma- 
nuel I",  venait  de  perdre  son  fils  et  n'avait  plus  que  des  filles  *. 
M.  le  duc  de  Montferrat  était  mort^,  mort  aussi,  le  comte  de  Mau- 
rienne.  Seul,  des  quatre  frères  du  roi,  M.  le  duc  de  Genevois  survi- 
vait, mais  il  n'avait  pas  d'enfants.  Entre  le  rêve  et  la  réalité  de  ses 
ambitions,  M.  de  Mettemich  ne  voyait  donc,  à  brève  échéance,  que 
l'ombre  chétive  du  prince  de  Carignan.  Les  droits  du  pauvre  enfant 
étaient  indéniables;  mais,  que  valent,  en  politique,  les  droits  du 
plus  faible?...  ce  que  vaut  l'intérêt  du  plus  fort  à  les  respecter  ou 
à  les  méconnaître.  L'implacable  duel  qui,  pendant  vingt  années, 
mit  Charles- Albert  aux  prises  avec  Mettemich,  est  1&  pour  le  prouver. 

Celui-ci,  dès  la  première  passe,  avait  pris  pour  second  M.  le  duc 
de  Modène  3,  dans  les  très  curieuses  conditions  que  voici. 

François  IV  faisait  alors  revivre,  à  Vienne,  la  légende  de  Jean 
sans  Terre.  Proscrit  4,  ruiné  par  le  traité  de  Campo-Formio,  sans 
autre  appui  au  monde  que  sa  mère  l'archiduchesse  Béatrix  et  sa 
sœur  la  reine  Marie-Thérèse  de  Sardaigne^,  François  IV  n'en  rêvait 
pas  moins  d'une  brillante  fortune.  Après  l'avoir  longtemps  rêvée,  il 
croyait  enfin  la  saisir,  avec  la  main  de  sa  cousine  l'archiduchesse 
Marie-Louise,  quand  M.  de  Mettemich  en  disposa  autrement.  Ce 
jour-là,  exaspéré  de  voir  Napoléon  prendre  encore  une  fois  le  pas 
sur  lui,  M.  le  duc  de  Modène  quittait  Vienne,  à  cheval,  sans  argent, 
seul,  et  comme  un  fou,  dit-on.  Sa  première  étape  fut  Pesth,  la 
seconde,  Conslantinople.  De  là,  il  passait  à  Malte,  puis  en  Sar- 
daigne.  Il  débarquait  à  Cagliari,  chez  sa  sœur,  quand  enfin  l'émis- 

*  Victor-Emmanuel  I"*"  eut  4  filles  qui  furent  :  1»  la  duchesse  de  Modène 
(Béatrix);  2°  la  duchesse  de  Lucques;  3°  llmpératrice  d'Autriche;  4*  la 
reine  de  Naples. 

^  Frères  également  de  Charles-Emmanuel  IV. 

3  François  IV  de  Modène,  fils  de  Béatrix  d'Esté,  dernière  héritière  de  la 
maison  d'Esté  et  de  Ferdinand  d'Autriche,  gouverneur  des  duchés  de 
Milan  et  de  Mantoue,  frère  de  l'empereur  Joseph  II.  François  IV  naquit 
en  1779.  li  fut  le  père  de  M"«  la  comtesse  de  Ghambord  et  mourut  en  184d. 

-•  Au  mois  de  mai  i796,  le  grand-père  de  François  IV,  Hercule  lU,  le 
dernier  prince  de  la  maison  d'Esté,  s'était  enfui  à  Venise  à  rapproche  des 
armées  françaises.  Les  duchés  de  Modène  et  de  Reggio  étaient  rentrés,  le 
9  juillet  1797,  dans  la  fédération  cisalpine.  Le  traité  do  Campo-Formio,  du 
17  octobre  de  la  même  année,  dépouilla  définitivement  la  maison  d'Esté. 
Après  la  ruine  de  sa  famille,  Béatrix  d'Esté  s'était  retirée  avec  son  fils  à 
Vienne. 

3  Marie-Thérèse-Joséphine,  née  à  Milan  six  ans  avant  son  frère,  le 
13  octobre  1773.  A  l'âge  de  seize  ans,  elle  fut  fiancée  au  fils  cadet  de  Victor- 
Amédée  III,  alors  duc  d'Aoste,  et  plus  tard,  roi,  sous  le  nom  de  Victor* 
Emmanuel  I»*".  Le  mariage  fut  célébré  à  Novare,  le  25  avril  1789.  C'est  en 
1802  que  Marie-Thérèse  devenait  reine,  par  l'abdication  de  Charles* 
Emmanuel  IV. 


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U  JEUNESSE  DO  ROI  GflaLES-ALBERT  609 

saire  qae  le  prince  de  Metternicb  avait  lancé  depuis  six  mois  à  sa 
poursuite  parvint  à  le  rejoindre. 

Gomme  gage  d'une  réconciliation  vivement  souhaitée,  le  futur 
chancelier  faisait  offrir  à  M.  le  duc  de  Modène  la  main  de  la  prin* 
cesse  Béatrix  de  Savoie*. 

Pour  comprendre  l'intérêt  que  François  IV  pouvait  trouver  à 
cette  alliance,  il  faut  se  rappeler  que  la  branche  atnée  de  Savoie 
tombait  alors  en  quenouille,  et  savoir  que  la  loi  salique  ne  régissait 
pas,  i  Cagliari,  Tordre  de  succession  au  trône.  Le  traité  de  Londres, 
qui,  en  1718,  avait  réglé  l'échange  de  la  Sicile  contre  la  Sardaigne, 
n'en  faisait  pas  mention. 

M.  de  Metternicb  rappelait  donc  au  duc  de  Modène  et  cette 
lacune  et  ses  con^quences  heureuses  pour  qui  épouserait  la  fille 
aînée  de  Victor-Emmanuel.  L'habile  ministre  laissait,  en  même 
temps,  entrevoir  qu'il  serait  facile,  quand  on  referait  l'Europe, 
d'étendre  à  tous  les  États  du  roi,  la  constitution  spéciale  qui  régis- 
sait la  Sardûgne.  C'était  un  trône  en  perspective.  Cette  perspective, 
M.  de  Metternicb  le  savait  bien,  mettait  &  sa  merci  François  IV  et 
sa  sœur  Marie-Thérèse.  Celle-ci,  en  effet,  ne  pouvait  se  con- 
soler de  voir  ses  filles  déshéritées  au  profit  d'un  «  petit  coureur 
de  grands  chemins  »...  Le  mot  est  d'elle,  dit-on.  Dans  tous  les 
cas,  i  la  cour  de  Cagliari,  le  prince  de  Carignan  ne  portait  pas 
d'autre  titre  ^.  C'est  dire  le  succès  que  devait  rencontrer,  près  de  la 
reine,  le  plan  de  M.  de  Metternicb. 

Ambitieuse  et  habile  autant  que  belle,  Marie-Thérèse  eut  bientôt 
persuadé  à  son  amoureux  époux  que  l'avenir  dépendait  de  l'union 
projetée.  C'étmt  resserrer,  avec  l'Autriche,  les  liens  d'une  parenté 
toute-puissante  au  prochain  congrès.  C'était,  en  attendant,  l'occasion 
inespérée  pour  le  roi  de  reprendre,  dans  les  conseils  de  l'Europe 
et  sur  les  champs  de  bataille,  les  glorieuses  traditions  de  sa  maison. 

De  leur  côté,  M.  de  Metternicb  et  le  chevalier  Ganières,  ambas- 
sadeur du  roi  à  Vienne,  ne  s'épargnaient  pas  à  caresser,  Tune  après 
l'autre,  toutes  les  fibres  ambitieuses  et  militaires  du  bon  Victor- 
Emmanuel. 

Les  dépêches  qui  arrivaient  à  Cagliari  sentaient  la  poudre.  Il 
s'agissait  d'insurger  l'Italie,  de  Rome  à  Turin,  contre  Napoléon. 
M.  le  duc  de  Modène  devait,  à  l'aide  d'officiers  émigrés,  niçards, 
piémontais  et  savoyards,  former  le  noyau  d'une  invincible  armée 
nationale. 

*  L'aînée  des  filles  de  la  reine  Marie-Thérèse  et  du  roi  Victor-Emmanael, 
par  conséquent  la  nièce  de  François  IV.  Il  Tépousa  peu  de  temps  après. 

3  La  branche  de  Savoie^Garignan  ne  figurait  môme  plus  dans  le  Calen^ 
dario  reale  di  Sardegna,  sorte  d'Almanach  de  Gotha,  imprimé  à  Cagliari. 


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610  LA  JEUNESSE  DU  ROI  GHÂRLES-ALBERT 

« Ah,  quel  massacre  je  prévois,  écrivait  Ganîères*,  si  les 

quelques  Français,  épars  en  Italie,  osent  ftdre  la  moindre  résis- 
tance. » 

Ganières  annonçait  encore,  dans  ses  dépèches,  que  Victor-Em- 
manuel aurait  le  commandement  suprême  de  toutes  les  forces 
italiennes;  que  l'Autriche  voulait  faire  du  Piémont  une  puissance 
de  premier  ordre,  qu'aux  anciens  États  de  la  mdson  de  Savoie, 
l'empereur  ajouterait  au  moins  Milan,  Parme  et  Plaisance.  Il  an- 
nonçait, enfin,  l'apparition  décisive  d'une  flotte  anglaise,  dans  les 
eaux  italiennes,  à  l'heure  où  éclaterait  Tinsurrection. 

Ebloui,  circonvenu,  entraîné,  Victor-Emmaiyiel  ne  vit  bientôt, 
dans  le  mariage  qui  livrait  sa  couronne  à  TAnUiche,  qu'un  acte 
de  suprême  habileté  politique.  Il  promit  sa  fille,  îfpromit  son  épée. 
Le  chevalier  des  Ambrois,  émigré  niçard,  vint  à  Cagliari,  arrêter 
avec  lui  les  dernières  dispositions  à  prendre... 

Hais,  de  quels  hasards,  âe  quelles  petites  causes  relèvent  parfois 
les  plus  hautes  destinées!  Il  suffit  à  Qiarles-AIbert,  pour  déjouer  la 
trame  si  puissamment  ourdie  contre  lui,  d'un  serviteur  fidèle.  Celui-là 
s'appelait  le  marquis  de  Faverges^.  Faverges  appartenait  à  l'une 
de  ces  vieilles  races  savoyardes  où  Ton  naît  le  casque  en  tète  et 
l'épée  au  poing.  Bataillant  par  tradition,  par  plaisr,  par  babitode 
et  par  besoin,  on  l'avsdt  vu  partout  où  Ton  se  battaât,  depuis  fai 
Révohition  : 

«...  J'étais  en  Croatie,  raconte-t-il  luî-4nème,  tfans  ses  Mémoires 
inédits,  lorsque,  de  concert  avec  TAngleterre,  FAutriche  «»aya  de 
fomenter  un  soulèvement  en  Italie  '. 

9  La  duchesse  de  Cumberland,  le  général  Nagent,  les  deux  frères 
La  Tour^  et  un  agent  secret  de  l'Angleterre,  nonmié  Johnsoo, 
étaient  à  la  tète  de  la  consinration. 

a  Johnson  avait  pour  mission  de  recruter  les  cadres  d^une 
armée  insurrectîonndie  parmi  les  offiders  niçards,  fHëmoutais  et 
savoyards  que  l'Autridie  aviut  été  forcée  de  licencier. 

«...  J'étais  donc,  comme  je  le  disais,  en  Croatie.  Mandé  par 
ime  lettre  très  pressante,  j'arriv^û  à  Vienne,  sans  savoir  ce  qu*on 

*  Stùria  ddU  monârchdë  ^Scwoia,  t  IV,  p.  445  et  suivanles. 

*  Henri  MilUet,  marquis  de  Faverges,  né  le  7  décembre  1775,  mort  le 
2  avril  1839,  eut  la  carrière  militaire  la  plus  brillante  et  la  plus  aveutu^ 
reusB.  D  servit  successivement  l'Autriche  et  T Angleterre,  tant  que  dura 
rémigration.  Rentré  en  Piémont  en  1814,  il  y  occupa  les  plu»  ImiAei» 
situations  militaires.  La  suite  de  ce  récit  fera  mieux  apprécier  le  géaéral 
muftiis  de  Faverges,  que  ce  que  yen  pourrais  dire  ici. 

>  Ged  se  passait  en  1812. 

*  Les  La  Tour  appartenaient  â  une  illustre  fitffliUe  piémontaive  et 
«aient  depsAs  Témigratloa  daaa  les  trotipes  aatrichienaes» 


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s&e  nmâasL  £o  aimant  dhee  iaïus  tte  La  Trar,  il  n'i^piit  tqw 
son  frère  Victor  était  absent,  et,  pendant  deux  om  àrtàa  joucs^  ne 
voulut  faiBais  me  diœ  où  il  était.  U  m'aq^t  le  graad  projet 
d'une  iDSorreotioii  paAnotiqae*  Ls  rétmkal  eo  éuk  certain.  Nms 
demm  culbuter  Ten^ereiir.  Ei  xaoi»  toujdura,  je  4eiBaD<^s  oA 
était  le  chef  d'one  si  faaUe  équipée. 

(c  Enfin,  iaous  me  dit  un  beau  oiatin  :  ce  —  Ce  diaf  cpse  ta 
«  réclames,  nous  Tavons...  An  momeai  «ù  je  parie,  il  passe  ta 
«  froBtière  aroc  n«i  fvère  Victor...  » 

«  Pendant  qu'il  gardait  encone  son  secret,  j'énmnérais  tonsJei 
princes  possibles  de  l'Europe,  lorsqu'enfin  il  am  aoQMna  le  duc  de 
Modèle  en  ajeutaat  i 

a  —  On  époafier  notre  prinicesfle,  et,  par  là,  deyemr  Jiéritier 
M  de  la  oooronae  de&ardaigne.  » 

n.  Moa  promier  aitt  fot  : 

«  —  £t  le  priaee  de  HarigoanT 

«  -»  Bah  I  dkianas,  ce  a'est  qa'on  petk  polîssûn.  » 

«  ie repris  :  «  —  Y  peoaes-tu?  Ce  petit  pôlisaoïL,  en  tout  tempe, 
anrak  pa  mettre  ie  ficA  i  l'Enrope;  et  maimenasit,  il  paralyaeraity 
par  soa  drait  méoennu,  loas  les  brama  geas  oomme  nous,  qid 
iBBleraieniatladiée  à  son  aang* 

HL  Supposons  «pœ  Napoléon  s^  diassé,  la  Tv6yofa»tion  domptét. 
Dans  te  cas,  la  Ffanee  eUe-mèoie  piendia  fait  et  canee  pour  les 
droits  du  printe  et  noia  reoommeoçoaa  4  nous  égoi^;er. 

«Le  droit  da  ponce  de  Carignao  est  le  seul  droii  encore  debeoti 
et  on  «a  le  «lettre  d'emblée  ea  discusaienl  Maie  c'est  paialTser 
aotie  paya,  le  and  «a  Italie  qui  ail  FesfMrit  militaire...  fin  nn  mot, 
c'est  2d}surde...  » 

£t  FairergM  nteonna  taat  H  A  bien  ses  camarades  a«  far  et  à 
mems  qa'ib  arrifaieat  ea  lendee-yoos  que^  £uite  de  cûmbaltaais, 
le  duc  de  Modène  dut  repasser  la  frontière. 

L'affaire  en  resta  là;  mais  ce  le  fut  pour  François  IV  que  partie 
remise.  Ce  prince,  d'une  ambition  désordonnée,  ne  rêvait  rien 
oiûiiis  que  de  succéder  au  prince  Eugène.  PendaiU  que  ea  future 
belle-mère  cherchait  à  bouleverser,  comme  on  vient  de  le  voir,  les 
lois  iioadameatales  du  Piémont,  sa  mère  remuât,  à  Prague,  ciel  et 
terre  pour  obtenir  de  l'Angleterre  et  de  l'Autriche  qu'elles  main- 
tin.Hftftit,  «en  faveur  de  aoa  êla,  fintégrité  da  royaume  d'Italie  ^ 

Jaaqu'an  congrès  de  Véitme,  on  le  vit  aiaii  povsser  ses  pions  sar 
tons  les  édnquiers.  Ennemi  personnel  du  prince  de  Carignan,  H 
avait  Eait  de  sa  sœur,  la  reine  Marie*Thérèse,  l'exécuteur  de  ses 

•  Vey.  8clopts,  De  la  léfidatim  itnHmnt,  i.  UL,  p.  dM. 


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612  U  JEUNASSE  DU  ROI  GHÂRLES-ALBERT 

hautes  œuvres,  &  Turiu.  Certes  la  confiance  qu*il  avait  mise  en  elle 
ne  fut  pas  trompée. 

Tour  à  tour  conseillée  par  M.  de  Bubna^  et  par  le  baron  de 
Binder^,  la  femme  de  Victor-Emmanuel  représentait  en  Piémont 
cette  Autriche  dont  M.  de  Msdstre  disait  «  qu'elle  était  rennemie 
du  genre  humain  ».  Sous  le  gant  de  la  reine,  on  sentait  la  main 
de  l'étranger.  Comment  s'étonner  si,  pris  à  la  gorge  par  elle, 
Charles- Albeit  a  pu  faire  un  faux  pas? 

Dès  longtemps  avant  la  restauration,  les  vnds  amis  de  la  mo- 
narchie avaient  prévu  les  obstacles  que  le  prince  de  Carignan  devait 
rencontrer  sur  sa  route. 

«...  Rester  en  Autriche  après  avoir  fait  échouer  les  projets  émis 
par  Johnson  était  impossible,  dit  à  ce  propos  le  marquis  de  Faverges. 
Je  méditai  de  me  rendre  en  Suisse  et  d'enlever  le  jeune  prince, 
héritier  de  tous  les  droits  de  la  maison  de  Savoie.  Arriver  i  lui, 
l'emmener,  n'était  pas  chose  difficile.  J*étais  sûr  de  trouver  sur 
mon  chemûi  aide  et  appui.  J'étais  sûr  que  le  jeune  prince  ét^t 
digne  de  son  sang,  qu'il  ne  se  refuserait  pas  à  une  tentative  qui 
le  mettrait  dans  le  cas  de  faire  valoir  ses  droits,  ou  au  moins  lui 
ouvrirait  une  carrière  semblable  à  celle  d'Emmanuel-Philibert... 

«  Mais  pouvais-je  me  fier  à  l'Autriche?  En  Angleterre,  le  parti 
whig  au  pouvoir  avait  mis  sur  pied  l'intrigue  Johnson.  La  Russie 
avait  toujours  donné  trop  peu  de  garanties  de  sa  loyauté.  Son 
armée,  renommée  par  la  bravoure  de  ses  soldats,  eût  été  pour  le 
jeune  prince  une  triste  école  sous  le  rapport  moral  et  religieux. 
L'emmener  en  Sardaigne  et  l'y  ensevelir  sous  la  surveillance  bète 
de  Roburent^  ou  sous  les  caprices  de  Marie-Thérèse,  son  enneoûe, 
eût  été  plus  dangereux  encore. ..  » 

Le  prince  de  Carignan  n'avait  donc  pas  un  appui  en  Europe,  et, 
comme  le  disait  Faverges,  «  ses  pires  ennemis  étaient  ses  parents.  » 

III 

Une  décevante  illusion  venait  donc  de  rendre  plus  morne  et  plus 
douloureuse  encore  l'existence  que  Victor-Emmanuel  mensût  en 
Sardsdgne.  U  faut  du  génie  pour  faire  de  fière  politique  dans  la 

*  Le  comte  de  Bubna-Littiz,  général  autrichien,  né  à  Zamersk,  en 
Bohôme,  d'une  famille  illustre,  mais  réduite  à  la  plus  horrible  pauvreté, 
s'éleva  par  son  seul  mérite  et  son  extraordinaire  bravoure  aux  plus  hauts 
grades  de  Tarmée.  Après  avoir  été  en  Lombardie  Timplacable  agent  de 
M.  do  Metternich.  Il  mourut  à  Milan  le  6  juin  1826. 

*  Le  baron  de  Binder  était  le  ministre  autrichien  à  Turin 

>  Le  comte  de  Roburent  était  le  premier  écuyer  et  le  confident  intime  du 


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Li  JEUNESSE  DU  ROI  CHARLES-ALBERT  6ia 

misère,  et  tel  n'était  pas  le  cas.  Réduit  à  mendier  son  pain,  Victor- 
Emmanuel  recevait  75  000  roubles  de  la  Russie,  qui  ne  comptât 
pour  rien  l'allié  pauvre.  L'Angleterre  lui  fournisait  10  000  livres 
qu'elle  hypothéquait,  pour  ainsi  dire,  sur  son  île  de  Sardaigne, 
Quant  à  l'Autriche,  elle  ne  donnait  rien  au  malheureux  roi,  mais, 
elle  lui  demandait  tout.  Ainsi  berné  à  Vienne,  à  Pétersbourg,  i 
Londres,  Victor-Emmanuel,  à  Cagliari,  jouait  au  trio-trac  avec  don 
Botta,  son  confesseur,  et  attendait  un  miracle  de  la  bonne  Provi- 
dence. Joseph  de  Maistre,  lui  aussi,  avait  dès  longtemps  jugé 
qu'un  miracle  serait  nécessaire  pour  ramener  les  exilés  de  Sardaigne 
à  Turin. 

...  «  Je  ne  me  rappelle  pas  avoir  jamais  eu  un  moment  si 
détestable,  écrivait-il  de  Cagliari,  au  marquis  Costa,  le  22  sep- 
tembre 1802;  l'avenir,  pour  moi,  est  plus  obscur  que  jamais,  parce 
qu'il  dépend  d'un  autre  avenir  qui  est  fort  en  l'air. 

En  attendant,  c'est  une  grande  consolation  pour  moi  d'être 
au  moins  bien  du  côté  des  finances,  ce  qui  ne  me  laisse  pas  d'être 
un  objet  important.  Tout  le  reste  ne  vaut  pas  le  diable.  Sauf  le 
danger  d'être  rôti,  j'aimerais  mieux  vivre  avec  les  Hurons.  Leur 
estime  même  me  déplaît  (je  ne  parle  pas  de  celle  des  Hurons), 
parce  qu'elle  est  froide  et  sotte.  Je  me  consolais  de  tout  avec  ma 
femme,  mes  enfants  et  mes  petits  écus,  et  voilà  qu'il  faut  se  séparer, 
se  ruiner  en  voyages  *.  La  patience  est  une  vertu  qui  est  aujourd'hui 
d'un  grand  usage.  » 

Les  Hurons,  dont  parle  Joseph  de  Maistre,  se  couvrent,  dit-on, 
quand  ils  partent  en  guerre,  de  redoutables  tatouages.  De  même, 
les  hommes  qui  allaient  affronter,  en  Piémont,  toutes  les  responsa- 
bilités d'une  restauration,  s'étaient  incrusté  dans  la  peau  l'idée  de 
leur  droit,  et  s'en  tenaient  là. 

Le  manque  de  politique,  a  dit  quelqu'un  qui  connaissait  bien  les 
rois  en  exil,  est  suppléé,  chez  eux,  par  l'affirmation. 

Toujours  parlant  d'une  grosse  voix  de  commandement,  commen- 
çant toutes  ses  phrases  par  ces  mots  :  «  Moi  et  Napoléon  » ,  Victor- 
Emmanuel  employait  le  temps  où  son  rival  conquérait  l'Europe,  & 
faire  parader  les  480  miliciens,  les  240  chasseurs  et  les  80  artilleurs 
gui  formaient,  en  Sardaigne,  le  pendant  de  la  grande  armée  ^. 

roi  Victor-Emmanuel.  Je  laisse  au  marquis  de  Faverges  la  responsabilité 
de  répithète. 

^  C'est  le  15  février  1803,  que  le  comte  de  Maistre  quitta  Cagliari  pour  se 
rendre  à  Saint-Pétersbourg,  en  qualité  d'envoyé  extraordinaire  et  de 
ministre  plénipotentiaire  du  roi  de  Sardaigne.  Il  s'agissait  déjà  alors  de  sa 
nomination. 

3  Voy.,  pour  ce  détail  du  pied  de  guerre  du  roi  Victor-Emmanuel, 
Nicomède  Bianchî,  Storia  délia  monarchia  Piemontese,  t.  III,  p.  310. 


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M  là  ffOlUSI  10  B€I  OiaL&AUfiil 

El  telle  était,  chez  Teicellefkt  prince,  Fidie  ée  son  érokj  qu'es 
rentrant  à  Turis,  après  seize  am  d'exil,  il  £t  siaqdement,  cobom 
si)  fut  sorti  de  sa  cbambre  à  coucbar  :  a  Je  n*ai  fait  qu'un  maorais 
rêve  ».  A  quoi  Pdtemkin,  ministre  de  Rusâet  répondit  : 

«  II  est  iieureux  que  Tempereur  mon  maître  n'ait  pas  aussi  bien 
dormi  que  Votre  lilajesté;  car  il  est  probaMe  qu^elle  oe  se  fiât  pas 
réveillée  sur  le  «rône.  >» 

Ah  !  c^étsdt  l'heure  de  tous  les  révei)s  !  Le  peuple  piènaontais,  lui 
aussi,  se  retrouvait  le  21  mai  181A,  en  criant  :  Hoscamay  sur  le 
passage  du  roi. 

«  Je  me  trouvais  en  parade  sur  la  place  du  Château,  raconte  le 
marquis  d*Aaegli<s  et  je  vois  encore  le  groupe  que  formaent  le  roi 
et  son  état-major.  Vêtus  à  ki  mode  d'anitrefois,  avec  la  perroque, 
le  eatogaor  et  des  chapeaux  à  la  Frédéric  II,  ite^  avaient  certes  des 
figures  plaisantes,  el  cepen^mt  elles  nous  parurent  très  bdies  ^  » 

Le  soir,  il  y  eut  iHumination  générale.  Comme  le  roi  n'avait 
encore  ni  chevaux  ni  voilures,  le  marrqms  d^Azeglio  lui  pr6tsk  un 
vieux  carrosse,  tout  en  gtaces,  tout  cVoré,  tout  enjolivé  de  petits 
Amours  hydropîques  sur  les  pw^res. 

«  C'est  dams  cei  équipage,  continue  Bfassîmo,  q«e  le  bon  rcn  pro- 
mena sa  débonnaire  figure  jusqu'à  une  heure  du  matin,  au  uâlieu 
des  vivats  de  la  fovle,  distribuant  des  sourires,  faiîsant  à  droite  et 
à  gauche  des  saluts  qui  déterminaient  en  sens  inverse  le  firétHle- 
ment  de  sa  petite  queue,  si  curieuse  pour  les  gens  de  mon  âge.  » 

Le  panache  d^Emmanuet-Pfailibert  était  peut-ècre  plus  io^xysaDt, 
lorsque,  après  Cateau-Carabrésis,  le  héros  rentrait  dans  sa  bMine 
vQle  de  Turin  ;  mais;,  pofnr  nos  pères,  la  cadenel^e  valait  le  panache. 

Seuls,  cependanf,  au  miËeu  de  ce  premier  enthooôasme,  le 
comte  de  Saluées  et  M.  de  Metternich  songeaient  à  l'héritia*  de  \9l 
couronne,  que  Vcù  reata«rsât  si  joyeusement. 

Charles-Albert  avsût  alors  seize  ans.  Une  de  ses  lettres  ^  laisse 
supposer  qu'eu  l8iA  il  se  trouvait  à  Bourges,  an  dépôt  de  son 
régiment.  M.  Thiers  dit,  au  contraire,  qu'il  se  battait  sou»l^  murs 
de  Dijon.  Saluées^  qui  aurait  pu  éclaireir  la  questîoii,  est  muet  sbt 
ce  point,  et  se  borne  à  constater  combien  son  dévouement  pour  sda 
pupille  se  trouvait  isolé. 

a  C'est  moi  qui  écrivis  directement  au  souverain  pour  deoiaBder 
le  retour  du  prince  de  Carignan,  moi  qui  envoyai  aujMrès  de  loi, 
en  France,  une  personne  de  confiance  avec  tes  fonds  nécessaires 

*  Massimo  d*Azeglio,  /  miei  ricordi,  p.  110. 

^  Lettre  citée  pins  kio^  adressée  au  comte  de  Somias,  kr2  aorvcmbre  1821 
de  Floreoca.  ' 


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U  JEUIŒSSI  DU  fiOI  GEÂftLES-ÂLBERT  6X5 

pour  le  rappix>chef  de  la  frontière  du  Piémont  et  pour  prévenir  les 
dangers  auxquels  son  jeune  âge  et  sa  haute  position  pouvaient 
l'exposer  au  milieu  des  événements  qui  se  passaient;  c'est  moi  qui 
eus  rbonneur  d'aller  à  sa  rencontre  ^  de  l'installer  dans  son 
palais,  bien  que  je  n'ignorasse  pas  les  hauts  intérêts  que  je  frois- 
sais, et  que  le  coeur  généreux  du  roi  Victor-Emmanuel  ne  me  fût 
pas  encore  connu  ^  » 

Hélasi  les  hauts  intérêts  que  froissait  Saluées  l'auraient  emporté 
sur  le  coeur  généreux  de  Victor-Emmanud*  si  le  prince  de  Metter- 
lûcli  n'avait  imprudemment  et  trop  tdt  abattu  son  jeu. 

Au  leademain  de  la  paix  de  Paris,  atteint,  tout  à  <M)up,  ^omme 
d'un  accès  de  tendresse  pour  le  prince  àe  Garignan^  il  avait  prié 
le  roi  Victor-Emao^ianuel  d'envoyer  dbarles-Albert  au  quartier 
général  des  armées  alliées.  Pourquoi?  cette  lettre  le  dira: Je  ne 
l'aurais  jaHUiîs  osé  dire. 

«  L'a&âre  du  prince  de  Cariguao  est»  certes,  désagréable,  écrivait 
le  7  juillet  1814,  le  duc  detienevois  au  roi  Yictor-Emmanuel,  sou 
frère,  mais  dès  longtemps  je  m'y  attendais.  A  vous  dire  franche- 
luent  mon  sentimeat,  mariée  le  prince  au  plus  vite.  Autrement,  on 
on  le  fera  t«er,  on  on  le  plongera  dans  une  débaudie  à  le  readre  & 
jamais  impuissant,  ou,  enfin,  on  lui  fera  contracter  un  honteux 
mariage.  II  serait  également  msA  au  quartier  général  de  Wellingtoa, 
à  cause  de  la  rel^on,  et  au  quartier  général  allemand»  sous  les 
autres  rapports  que  je  viens  de  vous  dire... 

a  Nous  sommes  biei  traités,  parce  que  l'on  creit  bientôt  jouir  tle 
nos  dépouilles,  en  éteignant  la  maison  de  Savoie.  Ceci  est  Tiiâ^ 
tude  du  cabmet  de  Vienne.  C'est  cdnsi  qu'il  a  fait  finir  la  maison 
d'Esté... 

<i  Je  mets  toute  ma  confiance  en  Dieu  qui  a  protégé  d'une  manière 
si  visible  notre  famille.  U  ne  perovettra  pas  que  de  tels  desseins 
réussissent  à  uotre  préjudice.  Et  ceci  est  le  gnand  motif  pour 
lequel  je  désire  que  vous  fassiez  au  plus  tôt  revenir  la  reine  \ 
pour  vous  ^nner  un  héritier.  Si  Dieu  m'en  daignait  accorder  aussi» 
notre  maison  s'appui^ait  sur  plusieurs  branches»  et  la  possibilité 
n'existerait  plus  d'user  de  moyens  déteslaUes  pour  arriver  &  la 
détruire. 

«  Mais,  tant  que  dure  Fincertitude  présente,  tant  qu'il  n'existe 
qu'un  pauvre  petit  rejeton,  la  réussite  de  l'entreprise  semble  trop 
&cile  pour  qu'on  ne  la  tente  pas.  J'ai  cru  devoir»  en  conscience, 
TOUS  ouvrir  toute  mon  âme  sur  ce  sujet,  eu  vous  écrivant  cette 

^  Manno,  Ii^onnazione  sulTvetUuno  in  Piemonle,  p.  35. 
3  La  reine  était  restée  en  Sardaigae  et  ne  revint  que  six  mois  après  te 
roi,  à  Turin. 


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616  U  JEUNESSE  DU  ROI  CHARLES-ALBERT 

lettre  que  je  confie  au  sieur  Vincent,  avec  l'ordre  formel  de  ne  la 
remettre  qu'entre  vos  mains  *.  » 

Cette  révélation  des  odieux  projets  que  Ton  machinsdt  à  Vienne 
fit  sur  Victor-Emmanuel  une  impression  d'autant  plus  profonde 
qu'il  savait  l'antipathie  de  son  frère  pour  les  Carignan.  Son  pre- 
mier mouvement  fut  donc  de  rappeler  le  prinCe  à  Turin.  Mais,  la 
reine  l'obligea  à  ne  rien  faire  de  plus  ^.  Elle  n'avait  abdiqué  ni  sa 
naine  contre  Charles- Albert,  ni  ses  ambitions  pour  M.  le  duc  de 
Modëne.  Les  conférences  qui  s'ouvraient  à  Vienne  lui  laissaient 
l'espoh:  d'un  triomphe  final.  François  IV  était  habile;  Victor- 
Emmanuel  était  faible.  Enfin  M.  de  Mettemich  présidait  le  congrès 
et  les  circonstances  voulaient  qu'entre  ses  mains  les  plus  chers 
intérêts  de  Marie-Thérèse  se  confondissent  avec  ceux  de  l'Autriche. 

L'Autriche,  désormais,  entendait  exercer,  en  Italie,  une  influence 
sans  contrepoids.  Déjà  Venise  n'existait  plus.  Le  vasselage  des 
archiducs  restaurés  à  Florence  et  à  Modène  était  garanti  par  leur 
sang.  Peu  importait,  à  Rome,  un  souverain  dont  on  ferait  l'élection. 
Peu  importait,  à  Naples,  une  dynastie  transplantée,  qu'elle  s'appelât 
Bourbon  ou  Murât.  Pour  combattre  l'inféodation  de  l'Italie  à 
f  Autriche,  il  n'y  avait  que  la  maison  de  Savoie.  Celle-là  tenait  au 
sol  et  régnait  —  que  l'on  me  pardonne  l'anachronisme  —  par  la 
volonté  nationale,  autant  que  par  la  grâce  de  Dieu. 

Là  étdt  le  delenda  Carthago,  et  il  semble  que,  pour  introduire 
l'ennemi  dans  la  place,  M.  de  Metternich  ait  fait  appel  aux  vieilles 
ruses  d'Ulysse. 

Le  27  novembre  1814,  le  prince  Albani,  qui  représentait  tt.  le 
duc  de  Modène  au  congrès,  réclama,  tout  à  coup,  un  port  sur  la 
Méditerranée. 

Et,  comme  chacun  s'étonnait,  le  plénipotentiaire  modénais  fit  à 
ses  collègues  l'historique  des  négociations  qui  avaient  précédé  le 
mariage  de  son  maître  avec  la  princesse  Béatrix  de  Savoie.  La 
Spezia,  dans  ces  conditions,  devenait  nécessaire  à  François  IV 
pour  relier,  un  jour,  son  île  de  Sardaigne  aux  États  de  Modène. 

C'était  introduire  incidemment  la  question  que  M.  de  Metternic\i 
n'osait  aborder  de  front  :  ne  fallait-il  pas,  avant  d'en  venir  à  la 

<  Je  n'ai  pu  me  procurer  le  texte  original  de  cette  lettre  citée  par 
Nicomède  Blanchi,  Storia  délia  diplomasia  Europea,  in  Italia,  v.  I,  p.  59.  Je 
l'ai  trouvée  traduite,  du  français  en  italien,  par  Poggi,  Storia  d'italia, 
1. 1,  p.  102,  et  je  l'ai  retraduite  ici. 

*  «  Era  stato  (Carlo  Alberto)  da  poco  annoverato  tra  i  membri  délia  fami- 
glia  reale,  ma  senza  titoli  ne  onori  principeschi.  t 

Poggi,  Storia  (Tltalia,  1. 1.,  p.  98. 


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U  JEUNESSE  DU  ROI  GHARLES-ALBEET  617 

Spezia,  que  TEarope  prononçàteûtre  les  préteotions  de  François  IV 
et  les  droits  de  Charles-Albert  sur  la  succession  de  Victor-Emma* 
nud? 

Les  plénipotentiaires^français  répondirent  aux  ondoyantes  insi- 
nuations fautes  au  congrès,  par  la  proposition  ferme  de  recon- 
naître, comme  seuls  valables,  les  droits  de  la  maison  de  Garignan. 
Louis  XVIII  était  heureux  de  donner  cette  leçon  de  légitimité  à 
son  bon  frère  d'Autriche  ;  il  était  heureux  aussi  d'éviter  son  trop 
procludn  voisinage.  La  Russie  et  la  Prusse  donnèrent  raison  au  roi 
de  France.  L'Autriche  se  tut;  et,  bientôt,  l'article  860  du  traité  de 
Vienne  achevait  la  déroute  de  M.  le  duc  de  Modëne  et  du  prince 
de  Mettemich. 

Hais  dans  quelles  tristes  conditions  leur  vainqueur  arrivait  à 
Turin  !  Tout  y  était  danger  ou  embarras  pour  Charles-Albert,  qui  ne 
savsdt  ni  les  gens  ni  les  choses,  ni  la  langue  d'un  pays  absolu- 
ment nouveau  et  presque  hostile.  A  la  cour,  il  était  détesté  de  la 
reine  et  suspect  aux  vieux  courtisans.  Dans  le  grand  public,  per- 
sonne ne  le  connaisssdt.  On  peut  dire  qu'il  n'avait  en  Piémont 
qu'un  seul  ami  :  le  bon  roi  Victor-Emmanuel,  enchanté  d'en  avoir 
fini  avec  les  persécutions  de  son  entourage  et  de  se  voir,  en  même 
temps,  un  héritier  de  si  grande  mine.  Sa  première  impression, 
pourtant,  n'avait  pas  été  absolument  favorable  au  prince  : 

«  Nous  aurons  beaucoup  à  faire,  écrivait-il  à  son  frère  Charles- 
Félix,  pour  détruire,  chez  Garignan,  les  mauvaises  impressions  de 
l'éducation  libérale  qu'il  a  reçue  de  sa  mère,  sous  la  direction  de 
laquelle  il  est  resté  jusqu'à  seize  ans.  » 

«  Si  nous  l'avions  réclamé  au  roi  de  Saxe  S  quand  il  étsdt  dans  ses 
États,  et  si  nous  l'avions  fait  conduire  en  Sardaigne,  il  y  aurait  été 
élevé  avec  nous,  et  il  serait  devenu  quelque  chose  de  bon  *.  » 

Cette  si  sincère  contrition  fit,  heureusement,  qu'en  dépit  de  son 
entourage,  le  roi  Victor-Emmanuel  se  prit  d'une  tendre  amitié  pour 
Charle3-AU)ert.  Si  le  prince  avait  un  peu  les  allures  de  l'enfant  pro- 
digue, la  faute  n'en  était-elle  pas  à  qui  l'avait  renié?  Pour  une  âme 
vulgaire,  le  mal  que  l'on  a  fait  aux  gens  est  souvent  une  raison  de 
les  haïr.  Dans  son  bonheur,  Victor-Emmanuel  sentait,  au  contraire, 
qu'il  avait  vis-à-vis  de  son  héritier  une  injustice  à  réparer.  Bien 
vite  il  lui  rendit  ses  apanages.  Il  en  fit  un  général,  un  collier  de 
l'Annonciade;  et,  deux  ans  ne  s'étaient  pas  écoulés,  que  Charles- 
Albert  était  nommé  grand  maître  de  l'artillerie. 

Mais,  alors  même  qu'il  n'eût  pas  bénéficié  des  scrupules  du  roi,  le 

*  Le  prince  n'avait  fait  que  de  très  courts  voyages  en  Saxe. 

2  Histoire  de  Charles-Félix,  par  un  religieux  d'Hautecombe,  p.  146. 


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I 


018  U  lECMBSSI  I»I  101  GBABLKS  ALBEBT 

prince  o*eùt  pas  tardé  à  le  séduire  :  on  ne  résistait  pas  au  charme 
dont  rayonnaient  ses  dix-sept  ans.  Nul  ne  le  surpassait  en  élégance, 
en  bonne  mine,  en  affabilité. 

D'instinct,  il  devinait  Tarrîère^pefnsée  des  gens,  et  saymt  leur 
dire  précisément  ce  qui  pouvait  les  flatter  davantage.  II  avait 
Tatirait  soudain,  la  fougoe,  le  charme  et  surtout  les  illusions  de  la 
jeunesse.  Ces  illusions,  semblables  aux  roses  pourpres  qui  croissent 
sans  épines,  sur  les  hauts  sommets,  mais  qui,  hélas  I  s'en  hérissent 
si  vite  quand  on  les  transplante  {dus  bas. 

Pour  achever  le  portrait  de  Charles-Albert,  à  cette  époque  hea« 
reuse,  il  faut  cq^endant  que  M^*  de  Montléart  y  ajoute  une  ombre  : 

«  Tous  les  détails  que  vous  voulez  bien  me  donner,  écrivait*eUe 
ik  son  eorrespondant  ordinaire,  le  professeur  Molineri,  me  font 
peine  et  plaisir.  Je  regrette  vivement,  pour  mon  fils,  le  manque  de 
confiance  dans  son  gouverneur.  Je  crains,  outre  le  mal  moral  pour 
lui,  que  cela  ne  lui  nui36  aux  yeux  du  roi  et  même  du  publio.  lUais, 
ce  n'est  pas  une  chose  qui  se  commande,  et  comme  vous  l'aves 
fort  bim  fait  observer  au  comte  Grimaldi,  la  confiance  est  un  objet 
à  surprendre,  k  (^tenir,  plutôt  qu'à  forcer. 

a  Vous  savez  aussi  bien  que  moi  que  tout  être  revêtu  d'autorité 
sur  mon  fils  n'aura  jamais  une  influence  réelle  sur  loi,  s'il 
n'acquiert  son  amitié  ^..  » 

1.6  comte  Grimaldi  avait  été  nommé  gouverneur  du  prince,  au 
uaomeat  de  son  arrivée  i  Turin.  Grioaakli  était  homme  de  bien,  et 
sans  la  moindre  ambition;  mais  son  humeur  était  diffficile.  On  le 
voyait  solennel,  empesé,  souvent  malhabile  et  toujours  jaloux  des 
jaunes  aides  de  camp  qui  entouraient  son  élève. 

Que  de  gens,  comme  le  bon  Grimaldi,  grincent  paroe  que  la 
nature  les  a  fichés  sur  un  pivot  qu'elle  a  oublié  d'huiler  I  lia  aime* 
raient  mieux  s'être  ni  aratèies  ni  pédants,  et  pourtant,  il  faut 
qu'ils  le  soient. 

Molineri,  qui,  de  longue  date,  connaissait  l'humeur  de  Grinaaldî, 
dut  sourire  en  Usant  ce  poet-soriptum  que  M**'  de  Montléart  ajoutait 
&  sa  lettre  : 

«  Ce  qui  m'inquiète  surtout,  disadt-elle,  e^est  l'e^èce  de  prédi- 
lection que  mon  fils  témoigne  pour  M.  de  Sonnaz,  un  de  ses 
écuyers.  » 

Évidemment,  le  renaeigncment  venait  du  gouverneur  jaloux. 

*  Œbrario,  Notizie  suila  vita  di  Carh^ Alberto,  p.  102.  —  Jj»  comte  Gri- 
maldi ne  devait  pas  occuper  longtemps  la  position  de  gouverneur  du  prince. 
Peu  satisfait  de  la  façon  dont  le  traitait  le  prince,  et  surtout  inquiet  do 
son  allure  libérale,  il  se  retira  de  la  oeur  aux  Jésuites  de  Turin,  où  il 
mourut. 


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U  JEXJMSSX  DU  aOI  GHARUBS^ILBEBT  619 

Depuis  que  le  r(H  atait  noauné  le  comte  de  Sonnaz  et]^e  cbevaUer 
Costa  écuyers  du  *priuce«  Grimaldi  enrageait. 

Toujours  sur  le  qui-vive,  il  prenait  la  moindre  plaisanterie  comme 
un  attentat  à  sa  di^té«  C'était  une  bonne  raison  pour  qu'on  ne  les 
loi  épargnât  pas. 

S'il  était,  en  effet,  un  cheval  difficile,  on  le  lui  donnait  à  monter, 
et  au  bal,  le  gouverneur,  empêché  par  ses  rhumatismes,  se  voysûl 
toujours  prié  à  danser  par  la  plus  jolie  femme  ^ 

Sonnaz  inventait  ces  noirceurs;  mais,  s'il  en  portait  la  peine 
vis-à-vis  de  M""'  de  Montléart,  il  trouvait  à  s'en  consoler  auprès 
du  prince;  car,  se  dégageant  bientôt  de  leurs  folies  [communes, 
l'attach^nent  de  Charles-Albert  pour  Sonnaz  devint  une  affection 
profonde.  Peut-être  n'eût-elle  été  qu'éphémère,  si  le  malheur 
n'était,  comme  dit  un  proverbe  arabe,  «  le  plomb  qui  scelle 
deux  vies  ». 

Les  événements  de  1821,  l'exil  du  prince,  la  haine  qui  s'acharna 
sur  lui,  furent  autant  de  douleurs  pour  river,  entre  eux,  une  inti- 
mité, qui,  jusqu'à  leur  dernier  jour,  permit  à  l'un  de  tout  entendre, 
à  l'autre  de  tout  dire. 

Sonnaz  survécut  à  Charles-Albert.  Il  n'a  voulu  laisser  d'autre 
trace  d'une  si  noble  amitié  que  quelques  lettres  de  son  maître  '. 
Elles  sufSsent.  Je  ne  sais  pas  pour  sa  race  de  plus  glorieux  titre  ; 
je  ne  sais  pas  pour  nous  de  plus  touchante  preuve  que  le  dé- 
vouement ne  risque  rien  à  parler  franc,  et  qu'une  âme  vrsûment 
rojale  peut  aimer  la^ncérité. 

IV 

Maïs,  en  1816,  la  joie  seule  était  encore  de  saison  à  la  petite  cour 
^e  Racconîs. 

«  Mon  jeune  seigneur  a  5  pieds  6  pouces,  écrivait  Sylvain 
Costa  ',  qui  venait,  comme  Sonnaz,  d'être  nommé  écuyer  du  prince; 
îr  est  d'une  maigreur  extrême.  Cependant,  cette  colossale  stature 
lui  sied  bien.  Elle  n'a  d*autrc  inconvénient  que  d'humilier  mon 
ventre  et  ma  petite  tsdlle;  mon  titre  d'écuyer  me  donnant  une 

^  LêUTB  de  Sytrain  GobU. 

3  Le  comte  de  Sonnaz  en  mourant,  en  1863,  laissa  un  énorme  pli  cacheté 
avec  cette  suscription  :  a  A  brûler.  »  Ses  volontés  furent  exécutées.  Les 
lettres  que  Ton  va  lire  n'étaient  heureusement  pas  comprises  dans  Tau- 
todafé.  Elles  sont  absolument  inédites  et  m'ont  été  communiquées  par  le 
général  comte  Maurice  de  Sonnaz,  mon  cousin,  auquel  j'adresse  mes  plus 
affectueux  remerciements. 

3  Mars  1816. 


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620  Là  jeunesse  DU  BOI  GHÂRLES-ALBERT 

vague  ressemblance  avec  Sancho,  quand  je  chevauche  à  sa  suite. 

«  Patience,  c'est  une  façon  comme  une  autre  de  contribuer  aux 
gloires  du  règne  futur.  Au  demeurant,  le  prince  est  bon,  affable, 
spirituel,  un  peu  diplomate,  à  certaines  heures,  sans  qu'on  sache 
pourquoi,  puis  inconséquent  dans  son  bavardage.  Ce  qu'il  voit  ici 
l'étonné.  Mieux  vaudrait  qu'il  n'en  dît  rien,  car,  on  l'observe 
beaucoup.  » 

Voilà  pourquoi,  sans  doute,  le  prince  ne  faisait  que  de  rares 
apparitions  à  Turin  et  préférait  le  séjour  de  Racconis,  où  il  avait 
repris  les  traditions  de  grande  hospitalité  interrompues  par  la 
Révolution. 

«  J'arrive  de  Racconis,  écrivait  Sylvain  *,  le  prince  y  avait  appelé 
toute  sa  maison  pour  y  recevoir  le  roi.  Tout  y  était  réglé  avec  une 
rare  entente  et  un  goût  infini.  Tous  les  coins  du  parc  regorgeaient 
de  musique.  Les  voitures  étaient  attelées  de  quatre  chevaux;  les 
repas  ont  été  magnifiques  et  l'étiquette  si  bien  observée  que  j'en 
suis  mort  de  fatigue.  Je  prendrai  mon  service  de  quartier  le  !•' juil- 
let; je  ne  sais  si  ce  sera  à  Racconis  ou  à  Turin,  mais  je  préférerais 
que  ce  fût  à  Turin  :  j'y  aurais  au  moins  quelques  heures  de  liberté 
par  jour,  tandis  que  là-bas,  c'est  le  jour  et  la  nuit  qu'il  faut  être 
en  Tair,  tantôt  en  voiture  à  quatre  chevaux,  conduite  par  le  prince^ 
au  risque  de  nous  rompre  le  col  tous  ensemble,  tantôt  à  cheval,  oix 
je  cours  isolément  les  mêmes  risques.  Le  prince  vient  d'imaginer 
un  habit  de  chasse  que  nous  nous  sommes  fait  faire.  C'est  un  habit 
vert,  croisé,  avec  un  collet  de  velours  vert,  avec  boutons  et  pas- 
sementeries d'argent.  Le  chapeau  est  de  feutre  avec  des  plumes 
noires.  La  culotte  est  de  nankin  avec  de  grandes  bottes.  Voilà  le 
sixième  uniforme  qu'il  me  faut  endosser  depuis  trois  mois  qjue  je 
suis  au  service  du  prince.  Son  amour  du  pittoresque  me  coûte  de 
cette  façon  déjà  près  de  100  louis.  Et  encore  si  ce  n'était  que  celai 
mais  ce  même  amour  du  pittoresque  nous  transforme  en  maçons» 
en  jardiniers,  en  arpenteurs.  Nous  bouleversons  tout  ici,  murs, 
rivières,  plates-bandes.  A  grand  renfort  d'écus,  la  Macra  ^  va  couler 
à  droite  au  lieu  de  couler  à  gauche.  En  serons-nous  plus  heureux?  >v 

Sylvain  a  laissé  parmi  ses  papiers  une  estampe  de  Racconis;  elle 
doit  être  contemporaine  de  cette  si  méchante  humeur  du  digne 
homme,  car  le  prince  qui  passe  là  sur  son  cheval  noir  n'a  pas  plus 
de  dix-huit  ou  vingt  ans. 

Tout  en  haut  de  la  pelouse,  qu'il  longe  au  galop,  et  entourée  de 
grands  arbres,  se  dresse  une  superbe  demeure  en  briques  et  pierres^ 

^  il  juin  1816. 

2  Petit  torrect  qui  fasse  à  Racconis. 


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U  JBUIfESSB  DU  ROI  CHARLES-ALBERT  62f 

avec  ses  fenêtres  encadrées  de  moulures,  et  séparées  entre  elles 
par  des  pilastres.  Deux  pavillons  inégaux  coupent  la  ligne  un  peu 
monotone  des  toitures.  Un  immense  perron  descend  jusqu'au  par- 
terre que  l'artiste  a  parsemé  de  ces  orangers  séculaires  qui,  selon 
la  légende,  datent  du  prince  Thomas. 

Avec  ses  eaux,  ses  lointains,  ses  bois,  que  le  comte  de  Saluées 
sauva  jadis  de  la  hache  des  concessionnaires  français,  Racconis 
rappelle  les  grands  parcs  d'outre-Manche.  Le  vieux  château  féodal 
a  disparu,  en  même  temps  qu'en  dépit  de  Sylvain  les  jardins 
français  crevaient  leurs  murailles,  et  que  la  petite  Hacra  se  re- 
prenait à  courir  librement  à  travers  les  futaies  et  les  prés. 

Sylvain,  paratt-il,  s'était  mis,  lui  aussi,  à  faire  l'école buissonniëre  ; 
car  voici  une  bien  curieuse  lettre  de  rappel.  M"'  de  Ludre  avait 
décidément  raison  de  dire  que  c'est  péché  de  lire  ou  d'écrire  l'his- 
toire. Elle  ne  vit  que  de  médisances. 

«  Très  cher  Costa,  écrivait  le  prince,  il  y  a  deux  ou  trois  jours, 
je  revenais  de  la  promenade,  et  il  y  avait  quelques  personnes  dans 
mon  cabinet.  On  m'apporte  une  lettre.  Je  l'ouvre,  et  aussitôt  le  cri  : 
Au  miracle  !  au  miracle  !  se  répand  dans  l'appartement.  Une  lettre 
de  don  Sylvain  !  il  y  avait  bien  de  quoi,  j'espère. 

«  J'ai  été  ravi  de  voir  que,  malgré  vos  occupations,  vous  vous 
occupiez  du  teint  des  Niçardes  S  ce  qui  me  fait  supposer  que  votre 
indwiduo  jouit  d'une  bonne  santé.  J'espère  que  le  beau  climat  de 
Nice  vous  aura  rendu  une  poitrine  aussi  bien  sonnante  que  celle 
de  mes  amis  les  Savoyards.  Non  seulement  moi,  mais  tous  vos  amis 
désirent  vous  voir  revenir  au  plus  tôt.  Je  devrais  dire,  vos  amies 
surtout,  car,  nouveau  Paris,  vous  avez  jeté  la  discorde  parmi  elles. 
Chacune  a  reçu  une  lettre  de  vous,  et  la  discorde  s'en  mêlant,  on 
veut  que  celle  dont  la  lettre  est  la  plus  longue  soit  la  préférée  de 
don  Sylvain.  Les  deux  flammes  pourtant  se  réunissent  dans  la 
crainte  que  votre  séjour,  de  compagnie  avec  le  gros  major  B.,  qui 
n'est  gros  que  d'entendement,  ne  ralentisse  vos  feux  amoureux. 
Je  console  vos  beautés  en  leur  disant  qu'une  amitié,  même  exces- 
sive pour  le  major,  ne  saurait  les  éteindre.  Quand  même,  revenez 
au  plus  vite  2  », 

Sous  cet  amical  badinage  perçaient  des  préoccupations,  dont  Syl- 
vain était,  certainement,  plus  innocent  que  son  correspondant. 
L'allure  un  peu  abandonnée  de  Charles-Albert,  sa  grande  légèreté, 
conunençaient  à  inquiéter  l'entourage.  On  y  était  d'autant  plus 

«  Sylvain  Costa,  alors  capitaine  d'état-major,  avait  été  envoyé  à  Nice  pour 
des  levées  topographiques. 
^  Archives  de  Beauregard,  1816. 

25  NOTEMBRB  i887.  40 


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622  Là  «iJJ»SSB  M  BiÛl  Cfli&LifirALBERT 

en  éveU,  que  Marie-Tbérëse  exploitait  iBécbamoœatf  au^ës  du  iok 
toutes  les  inconBéquencea  dout  est  capable  un  jeuœ  bomme  de 
dix-huit  ans.  La  morale  que  les  graves  conseillers  de  la  couroooe 
tiraient  de  leurs  observations  était  qu'il  fallait  au  plus  tût  marier 
le  prince. 

Tout  d'abord,  ils  avaient  pensé  à  Tune  des  filles  cadettes  da 
roi.  Mais  la  perspective  de  devenir  le  gendre,  de  sa  pire  ennemie 
parut  si  peu  séduisante  à  Cbarles-Albeit,  que  l'idée  fut  aussitôt 
abandonnée.  On  parla  alors  d'uj;re  princesse  de  Bavière,  puis  de 
rarcbiducbease  Mane-Tbérèse,  fille  du  grand-duc  de  Toscane^.  De 
tous  ces  projets,  pas  un  malheureusement  ne  pkdsait  au  priadpaJ 
intéressé* 

«  Depiûs  quelqoe  temp»,  écrivait  Cbarle&-Âlbert  à.  Sonaaz,  on 
me  touraoente  pour  me  faire  me  marier,  et  le  chevalier  d'Osasque* 
se  joint  ferme  à  tous  ces  ennuyeux.  11  prétend  être  sur  de  Tappro* 
bation  du  roi.  Mais  je  n'entamerai  jamais  une  chose  aussi  esseetielle 
sans  avoir  votre  bon  conseil,  de  sorte  que  je  vous  prie  d'y  pens^  et 
de  m'envoyer  votre  avis,  si  vous  ne  pouvei  venir  à  Raccoois  l  » 

Quel  fut  l'avis  du  comte  de  Sonnaz?  Je  ne  sais.  Mais  Taifaiie 
traîna,  et  ne  fut  reprise  sérieusement  que  l'année  suivante. 

«  Voilà  le  prince  parti,  écrivait  Sylvain  *«  voilà  le  prince  parti 
pour  Rome,  (À  il  va  voir  le  roi  abdicataire  ^  et  les  Colonna,  qui  sont 
ses  parents.  Le  prince  n'a  emmené  avec  lui  que  son  gouverneur  et 
un  premier  éeuyer.  On  dit  qu'il  verra,  en  passant  à  Florence^ 
quelques-unes  des  princesses  de  ce  beau  pays,  et  que,  si  elles  bn 
conviennent^  il  en  épousera  une. 

«  Ceci  est  le  bruit  de  la  ville^  ajoutait  Sylvain  avec  autant  de 
discrétion  que  de  modestie,  car,  peur  mon  compte,  je  n'ai  sur  cet 
objet  aucune  donnée  certaine.  )» 

Le  bon  apôtre  y  était  cependant  pour  quelque  chose» 

«  Vous  savez,  lui  écrivait  le  prince  le  i  avril  suivant*  que  mon 
mariage  s'est  arrangé.  Il  parait  que  je  dois  être  heureux,  car  elle  a, 
autant  que  j'ai  pu  en  juger,  beaucoup  d'esprit.  Je  me  ressouvien- 
drai toujours,  ami  Costa,  que  c'est  vous  qui  m'avez  le  premier  con- 
seillé  ce  mariage  ®.  » 
^  L'archiduchesse  Marie-Thérèse  de  Toscane,  dont  il  était  question , 

^  Marie-Thérèse^  fille  de  Ferdinand  III  et  d'tme  princesse  de  I^jplefl. 
3  Le  chevalier  d'Osasque  avait  remplacé  le  comte  Grimaldi  cooune  gou- 
verneur du  prince. 
3  Lettre  au  comte  de  Sonnaz,  16  avril  1816. 
^  21  mars  1817.  Lettre^flu  chevalier  Costa  au  comte  Victor  Ck)8ta. 
"  Charles-Emmanuel  IV,  entré  au  noviciat  des  Jésuites. 
^  Archives  de  Beauregard,  1817. 


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Li  JEUNESSE  SU  ROI  GBÂHLES-Âl^ERT  62$ 

avait  al<»*s  seize  ans.  Sans  être  régulièrement  jolie,  sa  fraîcheur,  de 
\mg&  cheveux  blonds  et  le  plus  beau  teint  du  monde,  lui  donnaient 
QD  gnmd  charme.  Son  portrait,  que  Ton  Toit  au  palais  royal  à  Turin, 
rappelle  parfaitentent  ce  qu'elle  était  au  moment  do  son  mariage  ^ 

Fort  instruite  2^  la  jeune  archiduchesse  était  cependant  d'une 
dmîdité  telle,  qu'il  est  singulier  de  roir  le  prince  lui  trouver  à  pre- 
imère  vue  beaucoup  d'esprit.  Son  esprit  seul  l'a  séduit  I  Un  si  beau 
dëtftdiemen t  n'était-il  pas  pour  en  imposer  à  Sylvain  et  à  son  camarade 
Sonnai? 

«  Me  voici  i  Rome  ^,  nton  cher  Sonnaz,  et  de  plus  me  void  à 
moitié  marié,  ce  qui,  pour  moi,  je  vous  assure,  est  une  grosse  affaire 
que  je  porte  bien  lourdement.  Mais,  enfin,  il  faut  prendre  son  parti, 
et  je  tâcherai  de  m'en  tirer  le  mieux  po»ûble.  Je  vous  assure  que 
j'ai  (ait  de  grands  soupirs  de  ce  que  vous  n'étiez  pas  avec  moi;  mab 
mon  mauvais  génie,  qui  ne  veut  pas  déguerpir  de  dessus  mes 
épaules,  m'a  obligé  de  faire  tout  de  mon  cru,  car  mes  deux  compa- 
gnons de  voyage  ont  surpassé  l'idée  que  j'avais  de  leur  nullité.  En 
revanche,  Dieu  pr^d  toujours  grand  soin  de  moi,  car  on  prétend 
que  je  m'en  suis  très  bien  tiré. 

«  Vous  aurez  vu,  par  la  lettre  que  j'ai  écrite  à  Saluées*,  comment 
l'affaire  s'était  bâclée.  Suivant  les  apparences,  je  dois  l'avoir  faite 
bonne,  car  eiie  m'a  p»ru,  â'afu^ès  toutes  mes  observations,  avoir 
beaucoup  d'esprit,  et  de  plus  avoir  des  goûts  conformes  aux  miens  : 
ce  qui,  malgré  mon  indifférence  pour  ma  propre  personne,  n'a  pas 
Uîssé  de  me  faire  un  certain  plaisir.  Elle  n'est  pas  aussi  petite  qu'on 
nous  l'avait  dite,  et  sans  être  très  jolie,  elle  n'est  pourtant  point 
mal.  Je  vous  assure  que  j'en  parle  avec  vous  bien  indifféremment* 
Mais,  mathématiquement  parlant,  je  dois  être  heureux.  » 

£t  le  prince  conyuue  ses  confidences  sur  le  ton  d'un  amoureux 
transi  : 

«  Puisque  la  chose  est  arrangée,  j'ai  pris  la  résolution  de  faire 
une  vie  de  galant  homme,  et  de  rendre  ma  femme  heureuse,  si  la 
chose  est  possible. 

«  Je  suis  ici  chez  ma  tante',  où  je  devrais  être  entièrement 


'  Voy.  Notice  sur  la  reine  Marie-Thérèse  de  Sardaigne,  opuscule  imprimé 
à  Nice  en  1857,  et  attribué  à  Mn«  de  Cortanze,  Tune  des  dames  d'honneur 
de  la  princesse. 

*  La  reine  savait  bien  quatre  langues  :  Tit  ilien,  Fallemand,  le  français  et 
Tanglais;  elle  jouait  très  bien  du  piano  et  a\ait  appris  le  dessin.  {Nolice  sur 
la  reine  Marie-Thérèse  de  Sardaigne,  p.  12-15.) 

^  9  avril  1817. 

4  Le  comte  Alexandre  de  Baluces,  son  tuteur. 

'  La  duchesse  Golonna. 


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624  U  JEUNESSE  DU  ROI  GHARLES-ÂLBERT 

coûtent,  car,  il  n'y  a  pas  de  marques  d'attachement  qu'elle  ne 
m'ait  données,  ainsi  que  son  mari.  Le  duc  et  la  duchesse  de  Gene- 
vois^, qui  sont  aussi  à  Rome,  sont  vraiment,  pour  moi,  on  ne  peat 
meilleurs.  Ils  ont  la  bonté  de  me  conduire  partout  avec  eux.  » 

Sonnaz,  qui  connaissait  son  prince,  dut  sourire  de  le  trouver  si 
résigné  à  épouser  une  jolie  femme,  et  si  enthousiaste  de  H.  le  duc 
de  Genevois.  Tout  cela  détonnait  singulièrement  avec  ce  qu'il  avait 
vu  et  entendu  jusqu'alors  à  Racconis.  De  toute  la  jeune  génération 
qui  entourait  le  prince,  personne,  il  est  vrai,  ne  connaissait  encore 
Charles-Félix,  mais  chacun  redoutait  ses  idées  d'autrefois  et  son 
caractère  inflexible^. 

M.  le  duc  de  Genevois  ne  ressemblait  en  rien  à  ceux  de  sa 
maison,  tous  si  fins,  si  ambitieux,  si  soldats.  De  sa  vie,  il  n'avût 
songé  au  fameux  artichaut  d'Emmanuel-Philibert  3.  Que  lui  impor* 
tait  la  politique? 

Cadet  de  douze  enfants  que  Yictor-Amédée  III  avait  eus  de 
Marie- Antoinette-Fernande  d'Espagne  *,  il  s'était  toujours  regardé 
comme  à  l'abri  du  trône,  et  avait  réglé  sa  vie  en  conséquence.  Un 
instant,  il  avait  même  pensé  à  se  faire  Gamaldule  ',  et  l'intervention 
du  pape  avait  été  nécessaire  pour  le  décider  à  épouser  Christine  de 
Naples  3,  qui,  elle  aussi,  avait  rêvé  de  couvent  I  Msds  voilà  qu'au  point 
de  vue  dynastique  ce  double  dévouement  ne  servait  à  rien.  Le  ménage 
n'espérait  plus  d'enfants  quand  Charles-Albert  le  rencontra  à  Rome. 

Entre  le  prince  et  son  oncle,  c'était  évidemment  une  première 
dissemblance.  Il  en  existait  bien  d'autres,  et  Charles-Félix  en 
venait  à  se  repentir  de  sa  lettre  en  faveur  du  prince  de  Carignan. 
L'âge,  l'éducation,  les  principes,  tout  désunissait  les  deux  héritiers 
du  roi  Victor-Emmanuel.  Si  un  même  amour  du  bien  public  les 
élevait  à  une  égale  hauteur  de  vues,  ils  apercevaient  des  horizons 
différents,  comme  lorsqu'on  se  tourne  le  dos  sur  un  même  sommet. 
Car,  parmi  les  hommes,  soient-ils  princes,  les  uns  sont  faits  de 
raison  et  les  autres  d'impression.  Quand  ils  le  voudraient,  le  cœur 
et  la  raison  ne  s'entendront  jamais.  On  peut,  à  la  rigueur,  se  faire 
aimer,  mais  on  ne  fait  pas  aimer  ses  idées. 

*  Frère  cadet  du  roi  Victor-Emmanuel  P»*,  et,  plus  tard,  roi  lui-même 
sous  le  nom  de  Charles-Félix. 

2  Charles-Félix  était,  au  moment  de  la  Restauration,  resté  en  Sardaigne 
comme  vice-roi.  Il  ne  revint  sur  le  contioent  qu'eu  1817.  Tout  ce  qui  se 
passait  en  Piémont  ne  lui  semblait  être  que  la  continuation  de  la  Révolution. 

3  L'Italie,  disait  Emmanuel-Philibert,  est  un  artichaut  que  Ton  maoge 
feuille  à  feuille. 

*  Fille  de  Philippe  V. 

*  Vie  de  Charles-Félix,  par  un  religieux  d*Hautecombe,  p.  52. 
«  Sœur  de  la  reine  Marie-Amélie. 


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U  J£(]NESSB  DU  ROI  GHÀRLIS-ALBEET  625 

De  cette  première  rencontre  à  Rome,  data  entre  les  deux  princes 
nn  désaccord  qui  ne  ôessa  de  grandir.  Charles-Albert  était  apparu 
à  son  oncle  comme  un  héritier  prodigue.  Pour  le  vieux  Savoyard,  la 
fortune  de  sa  maison  allait  être  livrée  à  l'Italie.  Dût-il  faire  interdire 
l'héritier,  il  se  promit  de  sauver  l'héritage,  et  ne  s'y  épargna  plus. 
Moins  préoccupé,  peut-être,  des  intérêts  d'une  couronne  qu'il 
avait  abdiquée,  pour  entrer  au  noviciat  des  Jésuites,  Charles- 
Emmanuel  IV  mettait  plus  d'indulgence  à  juger  Charles-Albert, 
a  J'ai  vu,  écrivait-il,  le  prince  de  Carignan,  dont  j'ai  été  très 
satisfait  de  toutes  manières.  Mais,  je  me  suis  aperçu  qu'autant  son 
fond  était  bon,  autant  sa  première  éducation  avait  été  mauvaise. 
II  me  parait  pourtant,  ajoutait-il,  très  porté  pour  la  religion  ^  n 

Et  c'était  la  chose  importante  pour  Charles-Emmanuel,  qui 
vivait  à  Rome  à  la  façon  des  plus  humbles,  après  avoir  vécu  sur  le 
trône,  à  la  façon  des  rois  les  plus  malheureux. 

Dans  sa  cellule,  au  couvent  de  Saint-André,  le  pauvre  novice 
découronné  n'avait  rien  de  Charles-Quint.  Couvert  d'infirmités  et 
presque  aveugle,  il  poussait  à  ce  degré  d'héroïsme  sa  pauvreté 
volont^e,  qu'on  le  voyait  parfois  tendre  la  main  aux  passants  *. 
Le  voilà  qui  repose  aujourd'hui  au  Quirinal  ^^  porte  à  porte  avec 
son  petit*neveu,  le  roi  Humbert.  Rome  a  toujours  été  la  ville  des 
contrastes,  comme  l'écrivait  Charles-Albert  à  Sylvain. 

«  Je  regrette  de  ne  pas  vous  avoir  ici  près  de  moi,  dans  cette 
ville  oti  tout  n'est  que  décadence  présente  et  grandeur  passée, 
admirant  les  superbes  restes  des  Romains  si  dégénérés.  Les  artistes 
célèbres  ici  sont  des  étrangers;  et  la  campagne  est  inculte,  par 
cette  raison  qu'elle  donnerait  de  la  peine  à  cultiver.  Mais,  en 
revanche,  on  voit  quel  parti  on  peut  tirer  des  hommes,  car,  à 
tout  moment,  on  rencontre  des  choses  qu'il  serait  impossible  de 
&ire  aujourd'hui.  » 

Avait-il  déjà  le  douloureux  pressentiment  de  l'efibrt  sous  lequel 
il  retomberait  écrasé? 

Dans  toutes  les  lettres  de  Charles-Albert  à  cette  époque,  c'est 
comme  le  frisson  des  feuilles  quand  le  vent  est  proche.  U  se  moi  tre 
a^të.  On  sent  qu'il  ne  se  prend  à  rien,  que  le  moindre  sourire  lui 
coûte,  qu'il  est  gêné,  inquiet,  comme  s'il  portait  sa  destinée 
écrite  au  front. 
«  A  mon  passage  à  Florence,  mandait-il  à  Sonnaz,  dans  une 

•  Manno,  Notizie,  p.  31. 

•  Biographie  universelle,  article  :  Charles-Emmanuel  IV. 

•  Charles-Emmanuel  IV,  entré  au  noviciat  des  Jésuites  de  Saint-André 
du  Quirinal  le  il  juin  1815,  y  mourut  le  7  octobre  1819,  et  fut  euterrô  dans 
l'église  du  couvent  avec  Thabit  de  Jésuite. 


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626  Li  JEONESSE  DU  ROI  GHâRLSS-âLBERT 

des  réceptions  du  graod-duc  se  trouvait  le  prince  Borghëse  S  qui 
se  mit  dans  un  coin  de  la  chambre,  les  bras  croisés,  et  resta  là, 
me  regardant  fiiement,  comme  le  beau  Dunois  lorgnant  la  jouven- 
celle. A  la  fin,  ayant  vu  sa  contenance,  je  m'approchai  petit  à 
petit  de  lui,  et  lui  parlai  pendant  un  instant,  ayant  débuté  par  lui 
donner  de  vos  nouvelles,  et  l'entretenant  ensuite  de  la  beauté  de 
ses  chevaux.  Je  pensai  que  c'était  là  sa  partie  la  plus  forte-.  » 

CharlefkAlbert  masquait  toujours  d'une  raillerie  l'accès  de  aensi- 
bilîté  qu'il  sentait  lui  monter  au  cœur;  il  était,  en  écrivant  àSosnaz, 
grandement  peiné  de  la  froideur  de  M"""*  de  Hontléart. 

ce  ...  3  Demain,  on  fera  les  fiançailles»  et  je  partirai  ensuite 
pour  Turin.  Mais,  avant  de  partir,  mon  cher  ami,  je  vous  dirai  une 
chose  assez  particulière,  c'est  que  ma  mère  n'a  répondu  à  aucune 
de  mes  lettres  depuis  celle  que  nous  lui  avions  écrite  ensend)le, 
tandis  qu'elle  a  répondu  à  la  sposa  *.  Je  lui  ai  écrit  de  Florence, 
deux  fois  de  Rome,  et  une  fois  de  Naples.  Ce  soir,  je  lui  écrirai 
une  lettre  fort  pathétique,  car  vraiment  cela  me  ferait  de  la  peine 
de  me  brouiller  tout  à  fait  avec  elle,  surtout  dans  ce  moment*  » 

Les  relations  de  Gharies-Albert,  avec  sa  mère,  ne  pouvaient  être, 
en  effet,  que  fort  distendues;  car,  entre  eux  s'étaient  glissés  «  cinq 
ou  six  demi-princes  ou  princesses  ^  ji  depuis  le  remariage  de  H°"*  de 
Montléart.  Ces  petites  branches  gourmandes  absorbaient  tout  ce 
que  l'étrange  femme  pouvait  avoir  de  sève  maternelle  dans  le  cœur. 

«  Puisque  ma  mère  aussi  m'abandonne,  écrivait  Charles-Albert 
le  10  juillet,  j'ai  grand  besoin  de  vous,  cher  Sonnas,  maintenant 
surtout  que  Saluées  est  parti  avec  Bubna. 

«  Je  suis  tout  chagrin  parce  que  Marie  ^  ne  m'a  plus  écrit  depuis 
la  lettre  que  Saint-Marsan  m'a  apportée.  Goomie  c'est  depuis  ce 

*  Le  prince  Camille  Borghèse  s'était  montré  grand  patriote  à  rentrée  des 
Français  à  Rome,  en  1788.  Bonaparte  lui  avait  fait  épouser,  comme  on  sait, 
sa  sœur  Pauline.  Le  prince  avait  été  nommé  général  à  Tilsitt,  puis  en 
1808,  rempereur  par  un  sénatus-consulte  avait  créé  pour  lui  une  dignité 
unique,  celle  de  gouTemeur  au-delà  des  Alpes.  En  échange  de  tint  d^hon- 
neurs,  le  prince  avait  cédé  à  son  beau*frère  les  plus  belles  statues  de  la  villa 
Borghèse. 

a  Lettre  à  Sonnaz,  28  avril  1817. 
»/ôtrf.,  2mail817. 

*  A  réponse. 

*  En  quittant  Hofwyl,  écrivait  à  peu  près  à  cette  époque,  M.  le  duc  de 
Broglie,  nous  y  laissâmes,  dans  notre  modeste  auberge,  la  princesse  de 
Carignan,  mère  du  futur  roi  de  Sardaigne,  grande  virago  tant  soit  peu 
barbue  et  dégingandée,  et  dans  les  plis  de  son  cotillon,  proportionné  à  sa 
taille,  cinq  ou  six  demi-princes  ou  princesses.  (Souvaiirs  de  feu  ie  duc  de 
Broglie,  t.  U,  f»  421.) 

«  Sa  future. 


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U  JBUSSSffî  DU  BOI  GHÀBLKS-iLBERT  627 

tempe  que  la  reine  Marie-Thérèse  est  à  Modëne,  j'ai  peur  que  cette 
officieuse  ne  m'ait  joué  quelques  tours  de  sa  façon... 

c<  Je  ne  vous  dis  rien  de  plus,  parce  que  cela  me  fait  ressouvenir 
de  tout  plein  de  malignités  que  l'on  vient  de  me  faire  à  la  cour, 
^  que,  si  je  voulai»  les  écrire,  la  rage  m'étoufferait.  » 

U  semble  pourtant  que  les  difficultéa  s'aplanirent,  car  le  21  juil- 
let 1S17  le  prince  écrivait  à  son  confident  ordinaire  : 

«  Quant  k  mon  mariage,  tout  va  mieux  maintenant;  le  hi*acelct 
a  extrêmement  plu,  et  il  parait,  suivant  les  arrangements  pris 
avec  le  roi,  que  je  partirai  dans  les  premiers  jours  de  septembre 
pour  me  marier.  La  comtesse  Philippi  ira  à  Florence,  et,  outre  le 
chevalier  d'Osasqae^„  il  n'y  aura  que  deux  autres  personnes;  à 
force  de  faire,  j'ai  obtenu  que  ce  serait  vous  et  CoUegno.  La  chose 
est  ainsi  irrévocablement  établie,  si  toutefois  notre  gracieuse 
souveraine  ne  nous  joue  pas  encore  un  tour  de  sa  façon...  » 

U  avait,  hélas  I  de  bonnes  raisons  pour  le  craindre.  Marie-Thé- 
rèse, plus  que  jamaôs  irritée  de  voir  Charles-Albert  prendre  défi- 
nitivement à  la  cour  le  rang  d'héritier  présomptif,  lui  disputait 
le  terrain  pied  à  pied.  Ce  marchandage,  la  mesquinerie  qui  réglait 
tocia  les  préparatifs  de  son  mariage,  blessèrent  profondément  le 
prince.  Le  plus  modeste  chambellan  se  fût,  en  effet,  marié  avec 
moins  de  simplicité. 

Victor  Fossombroni^,  pour  le  grand-duc  de  Toscane,  le  marquis 
Brignole-Sale,  ministre  de  Sardaigne  à  Florence,  pour  le  roi,  et  le 
comte  de  Robilant^  premier  écuyer  du  prince,  avaient  réglé  les 
conditions  du  contrat.  Bien  modeste  était  la  dot  de  200  000  flo- 
rins. Le  grandrduc  y  ajoutait  d'assez  beaux  diamants.  Quant  à  la 
p^isicm  de  la  princesse,  elle  £ut^  ainsi  que  son  douaire,  fixée  à 
36  000  francs.  Les  biens  de  la  maison  de  Carignan  assuraient  au 
prince  on  revenu  d'environ  &00  000  francs  de  rente. 

Le  mariage  se  fit  à  Florence,  le  29  septembre  1817,  mais,  avec 
si  peu  d'apparat»  qu'il  n'en  reste  d'autre  souvenir  que  la  date. 


Les  difiBcultés  que  chacun  prévoyîdt  surgirent,  à  la  cour,  dès  le 
lendemain  du  mariage.  Amis  et  ennemis  du  prince  se  prirent  corps 

*  GouYemeur  du  prince. 

3  Le  marquis  Fossombroni,  premier  ministre  du  grand-duc  de  Toscane. 
H  sera  longuement  question  plus  tard  de  ce  personnage^  qui  joua  un  rôle 
important  dans  la  vie  de  Ghailes-Albart. 


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628  LA  JEUNESSE  DU  ROI  CHARLES-ALBERT 

à  corps,  à  propos  de  titres,  de  pages,  de  tabourets,  d'anmô- 
niers.  Les  questions  d'étiquette  avaient  à  Turin  une  suprême 
importance. 

M.  le  duc  de  Genevois,  moins  que  jamais  disposé  à  l'indulgeDce, 
avait  déclaré  que  le  prince  de  Carignan  ne  prendrait  jamais,  Ini 
vivant,  le  titre  d'altesse  royale;  et,  comme  toujours,  le  roi  avait 
cédé  aux  injonctions  de  son  frère.  Il  en  était  résulté  cette  bizarre 
étiquette  que  la  princesse  de  Carignan,  comme  archiduchesse  d'Au- 
triche, portait  le  titre  d'altesse  royale,  tandis  que  son  mari  n'avait 
droit  qu'à  celui  d'altesse  sérénissime. 

Dans  ces  conditions,  la  voiture  du  prince  ne  pouvait  être  suivie 
que  d'un  seul  page  sur  le  marchepied,  et  d'un  seul  écuyer  à  la 
portière. 

Mais  voilà  que,  le  41  octobre  4817,  toute  la  population  turinaîse, 
accourue  au  Valentin  *  pour  saluer  l'entrée  solennelle  des  jeunes 
époux,  vit  avec  stupeur  deux  pages  debout  derrière  le  carrosse, 
deux  autres  pages  étsdent  aux  portières,  tandis  que  Hyacinthe 
de  Saint-Georges,  le  chevalier  Costa  et  le  marquis  de  Collegno 
galopaient  tout  autour. 

Hors  de  lui,  le  duc  de  Genevois  fit  à  Charles-Albert  les  plus  amers 
reproches  de  son  impertinence.  Il  exigea  du  grand  maître  des 
cérémonies,  marquis  de  Pamparat,  qu'un  blâme  étemel  figurât  sur 
les  registres  de  la  cour.  Il  y  figure,  en  effet.  Mais,  en  bon  courtisan, 
le  marquis  avait  ajouté  que  l'on  pouvait  considérer  l'entrée  de 
M.  le  prince  de  Carignan  comme  une  continuation  de  son  vopge 
de  noces,  et  qu'évidemment  un  seul  page  lui  appartenait  au  milieu 
du  nombreux  personnel  qui  accompagnait  sa  femme  ^. 

«  Heureusement,  écrivait  Sylvain,  les  doux  rayons  de  sa  lune 
de  miel  aveuglent  un  peu  mon  prince;  ne  voit-il  pas  ou  feint-il 
de  ne  pas  voir  les  petites  noirceurs  que  l'on  machine  autour  de  luiî 
Dans  ce  dernier  cas,  il  aurait  beaucoup  d'esprit.  Mari  et  femme 
affectent  d'être  fort  contents  de  la  façon  dont  on  les  festoie.  Ce 
dont  ils  sont  cependant  plus  contents  encore,  c'est  d'eux-mêmes. 
Ils  sont  comme  de  jolis  tourtereaux.  Ils  ne  peuvent  se  quitter  une 
minute,  et  passent  la  plus  grande  partie  de  leur  journée  dans  leur 
appartement.  Ils  se  suffisent  si  bien,  qu'ils  ne  se  montrent  à  nos 
profanes  regards  qu'aux  repas,  et  à  la  promenade,  qu'ils  font  à 

^  Cette  entrée  fut  magnifique.  La  jeune  princesse  était  charmante.  Elle 
était  fraîche,  dit  M™©  de  Cortanze  (p.  19),  comme  les  roses  qu'elle  portait 
sur  sa  tête.  En  voyant  co  jeune  couple,  espoir  de  Tavenir  du  pays,  on 
pouvait  dire,  comme  M»»*  de  Puisieux  à  Louis  XV  :  t  Ils  étaient  beaux 
comme  l*espérance.  » 

-  Voy.  pour  tous  cos  détails,  Manno,  Informazione  sulCventuno,  p,  39. 


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U  J£ON£SSE  DU  ROI  GtLVRLES-ÂLUERT  629 

deux,  et  dans  une  voiture  si  petite,  qu'à  peine  ils  y  peuvent  tenir. 
Dieu  veuille  faire  durer  une  aussi  belle  passion  M...  » 

Biais,  il  est  des  ménages  pour  pleurer,  comme  il  en  est  pour 
rire;  et  Sylvain  ne  se  trompait  pas  en  prévoyant  que,  pour  son 
maître,  le  bonheur  ne  durerait  guère. 

«  U  vient  ici,  écrivsdt-il  quelques  mois  plus  tard-,  un  tas  de 
faiseurs  de  phrases,  et  il  me  semble  qu'avec  eux,  un  mauvais  vent 
passe  sur  notre  petit  ménage.  Elle  a  l'air  triste  3,  lui  mécontent. 
Tout  s'en  ressent.  On  ne  parle  plus  que  pour  murmurer;  et  le 
prince  abuse  de  sa  mauvaise  langue  pour  faire  chorus  avec  tous 
ces  beaux  diseurs. 

«  Du  reste,  chez  nous,  comme  en  France,  les  choses  vont  à  la 
diable.  Le  roi  n'a  d'autre  souci  que  de  faire  manoeuvrer  ses  régi- 
ments; sur  tout  le  reste,  il  s'endort.  Le  comte  Maistre,  que  je  viens 
de  voir,  me  semble  de  méchante  humeur  et  non  moins  soucieux 
du  sort  de  l'État  que  de  son  propre  sort  *.  Sa  femme  est  aigre- 
douce,  et,  ma  foi,  je  trouve  qu'ils  ont  raison.  U  est  honteux  de  voir 
tenir  à  l'écart  le  seul  homme  qui  ait  utilement  servi  le  roi.  L'opi- 

*  «  Dans  rintimité,  dit  M^»»  de  Gortaaze,  la  princesse  était  facile,  bonne  et 
gaie.  Elle  jouait  comme  une  enfant  quand  elle  le  pouvait;  et  dans  ses 
dernières  années,  elle  rappelait  encore  à  une  de  ses  dames,  qui  était  auprès 
d'elle  un  mois  après  son  mariage,  les  jeux  d'enfance  et  les  rires  fous  qu'elles 
avaient  faits  ensemble  à  cette  époque.  »  (P.  24-25.) 

a  La  princesse  de  Garignan  se  lia  intimement  avec  les  filles  du  roi 
Victor,  et  surtout  avec  la  princesse  Marie-Thérèse,  depuis  duchesse  de 
Lacques;  elle  allait  les  trouver  dans  leur  appartement  où  elles  jouaient 
comme  des  enfants,  sans  être  gênées  le  moins  du  monde  par  la  présence  du 
bon  roi  Victor.  »  (P.  21.) 

*  10  mars  1818,  au  comte  Victor  Costa. 

3  La  princesse  avait  été  habituée  à  un  tout  autre  genre  de  vie  que  celle 
qu'elle  menait  à  Turin.  Le  graud-due  recevait  tous  les  soirs  un  certain 
nombre  de  personnes;  on  y  était  gai  et  comme  chez  un  particulier.  Il  n'en 
était  pas  de  même  à  Turin  :  l'étiquette  de  la  cour  était  très  sévère,  à  cotte 
époque  surtout.  Les  grandes  cérémonies,  les  cercles,  le  théâtre  en  grande 
loge,  étaient  choses  fréquentes  en  hiver,  et  peu  amusantes.  Il  nous  arrivait 
quelquefois  d'être  en  robe  de  cour,  décolletées  et  en  manches  courtes 
depuis  neuf  heures  du  matin  jusqu'à  onze  heures  du  soir.  Hors  de  ces 
cérémonies,  chacun  restait  chez  soi.  La  princesse  passait  le  plus  souvent 
ses  journées  et  ses  soirées  seule  ou  avec  sa  dame  de  service...  (Notice  sur  la 
reine  Marie-Thérèse,  p.  24.) 

*  «  Je  me  promène  toujours  sur  le  pavé  de  Turin,  écrivait  le  comte  de 
Maistre,  Je  27  mai  1818,  à  l'amiral  Tchitchagofif,  sans  savoir  ce  que  je  de- 
vieudrai.  Mais  peut-être  que  je  touche  au  moment  qui  changera  Monsieur 
de  sans  affaires  en  Monsieur  de  cent  affaires.  Aux  appointements  près,  le 
premier  emploi  vaut  infiniment  mieux  que  le  second,  et  je  suis  bien  fâché 
que  la  Révolution  ne  m'ait  pas  laissé  le  choix.  Il  arrivera  donc  tout  ce  qui 
plaira  à  Dieu  et  au  roi  de  Sardaigne.  »  (Lettres  et  opuscules,  1. 1,  p.  497.) 


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630  LÀ  JbHINKSSfi  DU  ROI  GHARlfi&-ÂLBERT 

nion  générale  est  qu'il  est  trop  entier,  ia  mieniie  est  qa*(m  le 
trouve  trop  clairvoyatit.  » 

Se  mettre  au  travers  de  leurs  sottises  est,  presque  toujours,  le  plus 
sûr  moyen  de  désobliger  les  gens.  Joseph  de  M^tre  en  faisait 
r  expérience. 

«  Du  temps  de  la  canaîllocratîe,  écrirait-il,  je  pouraîs,  i  mes 
risques  et  périls,  faire  entendre  la  vérité  à  ces  inconcevables  sou- 
verains. Mais,  aujourdTîuî,  ceux  qui  se  trompent  sont  de  ^rop  bonne 
maison  pour  qu'on  puisse  se  permettre  de  la  leur  dire.  » 

C'est  que,  pour  îe  comte  de  Maistre,  Victor-Emmanuel,  pas  plus 
que  Louis  XVlll,  n'étaient  remontés  sur  le  trône  de  leors  ancêtres^ 
ns  étaient  simplement  remontés  sur  le  tpfrnc  de  Bonaparte,  €t  ne 
s'en  doutaient  pas.  Le  premier  acte  de  la  restauratioa  en  Piémont 
avait  été  un  édh  prescrivant  que,  v...  8a»s  avoir  égard  à  aucune 
autre  loi,  on  eût  à  observer,  à  partir  du  21  mai  1814,  les  Foyales 
constitutions  de  1770  2.  » 

D'un  trait  de  plume,  les  privilèges  et  les  trUninaaK  d'eïceptkm 
se  trouvaient  rétablis.  Cétait  le  roi  intervenant  personneliecDeiit 
dans  les  affaires  de  ses  sujets,  suspendant  leurs  procès  selon  son 
bon  pI»Âr,  ou  leur  accordant,  pour  payer  leurs  dettes,  Ui  délai 
qu'il  lui  plaissût.  fJn  gouvernement  aussi  patemd  parut  étrange 
après  quinze  ans  de  révolution^  Chacun  s'el&ayait  de  se  voir  tout  i 
coup  à  la  discrétion  d'un  prince,  excellent  sans  doute,  mais  si 
faible,  qu^  était  luî-mène  à  la  merci  de  mm  entourage. 

Et,  peu  à  peu,  l'entourage  s'encombrait  de  vieux  bois  vennoahis 
que  le  roi  revernissait,  en  rendant  à  chacun  ses  fonctions  d*avant 
l'exin,  «  si  bien,  disait  Massimo  d'Azeglio,  qu'il  ne  resta  Uent&t 
pour  nous  que  la  place  des  moFta  »... 

La  jire  des  fautes,  en  politique,  est  une  nMladreese.  Toate  nou- 
velle maladresse  devenait  aubaine  pour  les  carbonari,  qui  essayaient 
alors  de  se  faufiler  en  Piémont.  Dieu  sait  s'ils  tiraient  parti  de 
celles  qui  se  commettaient  journellement,  soufflant  sur  tous  les 
feux,  envenimant  toutes  tes  plaies^  tendres^  ^qpressés,  aolour  de 
toutes  les  vanités  dolentes  : 


*  «  L'état  présent  de  rBurope  fait  "horrear,  ôcrivait-îl  le  3  mars  t81§. 
La  Révolution  est  debout,  sans  doute,  et  non  seulemeat  elle  est  ^bovt, 
mais  elle  marche,  elle^onrt,  eHe  me.  Rangez-vous,  Meedears  et  Mesdames. 
La  seule  dififërenoe  que  j'aperçois  entre  cette  époque  et  celle  du  grand 
Robespierre,  c'est  qu'alors  les  têtes  tombaient  et  qu*aujoiird'hm  ^Iles 
tournent.  »  (Lettre  au  chevalier  d'CHry.  Lettres  et  (qmseules,  1. 1,  p.  507 .> 

•  Ceci  n'est  point  une  métaphore.  Toutes  les  nominations  furent  "foitc* 
à  la  cour,  dans  Tannée,  dans  la  magistrature  et  dans  radnnxrîstratioxi  par 
un  simple  rappel  de  Talmanadi  royal  de  1798. 


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U  JEUNESSE  DU  ROI  GHARLES-ALBERT  631 

«  ...  Aimez-moi,  madame,  disait  un  jour  Villemain,  le  plus  laid 
des  hommes,  à  une  femme  charmante,  personne  ne  le  croira  I...  »  De 
même,  pouvait-on  croire  que  l'âme  si  fière  du  prince  de  Carignan 
s'en  laisserait  conter  par  la  Révolution? 

Pourtant  il  en  fut  ainsi,  comme  l'écrivait  Sylvain  : 

«  Les  fautes  commises  autour  de  nous,  et  que  mon  patron  aperçoit 
avec  une  extraordinaire  clairvoyance,  excitent  ses  propos  mordants. 
Les  imbéciles  y  applaudissent,  et  les  mécontents  les  exploitent.  Ce 
n'est  pas  sans  inquiétude  que  je  vois  mon  prince  tourner  au 
prophète  pour  ces  maudites  gens.  » 

On  venait  en  effet  de  toute  l'Italie,  les  mains  tendues  vers  le 
piînce  de  Carignan.  Les  fdseurs  de  livres,  les  apôtres  de  !a  résur- 
rection italienne,  lui  apportaient  leurs  hommages.  L'hyperbole 
autour  prenait  un  tel  essor,  que  IVfonti  ^  imposant  les  msdns  à  un 
jeune  homme  qui  arrivait  de  Turin,  s'écriait  sur  le  ton  du  vieillard 
ffiméon  :  «  O  bienheureux  jeunes  honames  piémontais,  vous  verrez 
le  salut  de  l'Italie,  car  vous  avez  le  prince  de  Carignan.  Celui-là  est 
un  soldl  qui  s'est  levé  sur  votre  horizon.  Adorez-le,  adorez-le!  » 

«  Je  stds  heureux,  disait  Confalonieri  à  Gino  Capponi,  de  votre 
intimité  avec  notre  prince...  Il  a  besoin  de  sentir  que  les  yeux  des 
HaHens  rq)osent  sur  lui  pour  le  juger,  espérer  ou  désespérer  d'eux- 
mêmes  et  de  lui.  11  est  jeune.  Le  saint  aiguillon  de  l'ambition  peut 
tout  en  lui.  Biais  jamais  on  ne  lui  répétera  assez  qu'il  n'y  a  qu'un 
seul  chemin  qui  mène  à  la  gloire,  et  que  ce  chemin  n'est  pas  celui 
qui  lui  est  montré  à  Turin  2.  » 

te  Ahî  quelle  économie  de  sang  et  de  larmes  ferait  le  monde, 
écrivait  Sylvain  à  peu  près  à  la  même  date,  s'il  y  était  défendu, 
sous  peine  de  mort,  comme  en  Perse  autrefois,  de  parler  de  ce  qu'il 
n'est  pas  permis  de  faire.  » 

Ces  théories  constitutionnelles  du  bon  Sylvain  sembleront  peut- 
être  un  peu  primidres.  L'avenir  pourtant  allait  leur  donner  raison. 

W*  Costa  de  Beâcregard. 
La  suite  produtioement. 


*  MontI,  célèbre  poète  italien. 

s  Marco  Tabarini^  Gùio  Capponi  e  i  iuoi  tempi,  p.  100. 


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LE  CANAL  DES  DEUX  MERS 


Dès  la  plus  haute  antiquité,  rhomme  eut  l'idée  d'utiliser  les 
rivières  ;  les  hiéroglyphes  des  obélisques  nous  montrent  1^  bateaux 
du  Nil  trafiquant  sur  les  rives  de  ce  fleuve  que  les  Égyptiens 
reconnaissants  avaient  divinisé. 

Toutes  les  rivières  n'avaient  pas  le  cours  régulier  et  majestueux 
du  Nil;  il  fallut  les  améliorer.  On  fit  disparaître  les  bancs  qui  les 
obstruaient  ;  on  mit  un  frein  à  leurs  divagations  en  endiguant  leurs 
branches,  et  cette  manœuvre  augmentait  la  profondeur,  en  régulari- 
sant le  régime. 

On  relia  enfin  deux  cours  d'eau  d'un  même  bassin  et,  ensuite, 
deux  rivières  de  bassins  différents  à  l'aide  de  canaux  artificiels;  ces 
artères  nouvelles  exercèrent  une  influence  considérable  sur  la  pros- 
périté publique.  Ce  système  fut  appliqué  de  bonne  heure  dans  les 
Gaules  ou,  d'après  Strabon,  la  plus  grande  partie  du  commerce  se 
faisait  par  eau.  Il  est  bien  entendu  que  ces  lignes  nouvelles  furent 
d'abord  de  peu  d'étendue.  Mais,  au  fur  et  à  mesure  de  l'accroisse- 
ment des  relations  entre  les  diverses  piovinces,  lorsque  l'on  fut  en 
mesure  d'appliquer  des  procédés  d'exécution  plus  puissants,  on  en 
étendit  le  réseau. 

Les  Romains,  eflrayés  des  dangers  que  couraient  les  navires  aux 
colonnes  d'Hercule,  songèrent  à  supprimer  le  périple  de  la  pénin- 
sule ibérique  et  à  creuser  une  voie  maritime  destinée  à  relier  la 
Méditerranée  à  l'Océan,  en  passant  au  nord  des  Pyrénées.  Ce  peuple, 
ses  monuments   en  font  foi,  concevait  et  exécutait  de  grandes 
choses;  certes,  le  courage  nécessaire  à  l'entreprise  d'une  œuvre  de 
cette  importance  ne  lui  manquait  pas.  Mais  une  telle  conceptioii 
n'était  point  ordinaire;  elle  constituait  le  problème  le  plus  hardi  de 
de  l'architecture  hydraulique.  Il  ne  s'agissait  pas  de  creuser  une 
simple  tranchée  pour  relier  les  deux  mers  ;  il  fallait  tenir  compte 
de  la  ligne  de  partage  des  eaux,  s'élever  à  son  faîte  par  des  biefs 
successifs  et  redescendre  par  d'autres  biefs,  du  côté  opposé.  Or 
l'hydraulique  était  dans  l'enfance  ;  les  anciens  pouv^ent  construire 


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LK  GAIfÂL  DBS  DEUX  MERS  633 

de  vastes  cirques  et  des  aqueducs  dont  les  ruines  font  l'objet  de 
notre  aclmiration  ;  mais  leur  ignorance  en  fait  d'écluses  arrêtait 
toute  entreprise  de  ce  genre  en  pays  de  montagnes. 

Qui  pourrait  dire  si,  avant  le  peuple-roi,  ces  hardis  Phéniciens, 
qui  louvoyèrent  si  souvent  contre  les  vents  d'ouest  entre  les 
colonnes  d'Hercule,  pour  aller  chercher  de  l'étain  aux  îles  Cassi- 
térides  et  même  dans  les  lagunes  des  rivages  baltiques,  ne  formè- 
rent pas  le  dessein  de  trancher  l'isthme  pyrénéen,  afin  d'abréger 
leurs  aventureuses  traversées? 

A  l'autre  bout  du  monde,  les  Chinois  avaient  déjà  résolu  la 
question  des  écluses.  De  temps  immémorial,  les  habitants  du 
Céleste  Empire  emploient  des  successions  de  biefs  à  barrages  fixes, 
munis  de  plans  inclinés,  portant  une  forme  capable  de  recevoir  un 
bâtiment.  Par  un  simple  mouvement  de  bascule,  ils  soulèvent  une 
jonque  et  la  lancent  dans  le  bief  inférieur.  Mais  ici,  les  navires  sont 
petits  et  la  hauteur  de  chute  n'est  jamais  considérable. 

L'Europe  dut  attendre  encore  un  grand  nombre  de  siècles  avant 
de  pouvoir  élever  un  monument  destiné  à  servir  désormais  de 
modèle  à  tous  les  ouvrages  de  l'espèce.  Nous  voulons  parler  du 
canal  du  Midi,  qui  fut  inauguré  en  France,  à  la  fin  du  dix-septième 
siècle.  Il  ne  fut  pas,  toutefois,  le  premier  des  travaux  de  ce  genre, 
car  on  lit  dans  une  vieille  brochure,  qui  se  vendait  à  Paris,  «  chez 
les  marchands  de  nouveautés  »  :  «  Sous  le  règne  de  Henri  IV,  on 
ouvrit  le  canal  de  Briare,  le  premier  canal  à  point  de  partage  qui 
ait  été  construit.  » 

Le  canal  du  Midi  fut  la  réalisation  d'une  idée  qui  frappa  plusieurs 
souverains  de  l'ancienne  monarchie,  entretenus  dans  ce  dessein  par 
les  progrès  incessants  de  la  piraterie.  Gibraltar,  passage  obligé 
d'une  multitude  de  navires,  était  devenu  une  véritable  souricière. 
Les  écumeurs  de  la  mer  affectionnaient  particulièrement  ces  parages 
et,  cachés  dans  la  baie  d'Algésiras  ou  derrière  la  pointe  africaine 
de  Ceuta,  ils  se  livraient  à  des  sorties  toujours  périlleuses  pour  les 
trafiquants.  Le  détroit  de  Gibraltar  est  d'ailleurs  parcouru  par  des 
courants  violents  et  incertains;  la  côte  africaine  est  semée  de  récifs; 
et,  souvent,  quand  les  bateaux  à  voile  du  moyen  âge  parvenaient 
à  tromper  la  vigilance  des  pirates,  ils  n'échappaient  pas  au  naufrage. 
Ici  donc,  comme  dans  le  détroit  de  Messine,  il  y  avait  un  Charybde 
et  un  Scylla. 

Les  armateurs,  résignés  à  faire  la  part  des  accidents  de  mer  et 
du  pillage,  cherchaient  à  s'affranchir  de  cette  dîme  involontaire 
prélevée  sur  leurs  flottes  et  sur  leurs  équipages.  L'ouverture  du 
canal  de  jonction  fut,  du  moins  pour  les  plus  petits  de  leurs  bâti- 
ments, la  solution  véritable. 


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€34  LE  GÀ5AL  DES  DEUX  MEftS 

Ainsi  le  canal  da  Languedoc  offrit,  à  une  échelle  très  réâmte, 
une  partie  des  avantages  que  donnera  le  cand  des  Deux  Mers. 
Qu'il  nous  soit  permis  de  nous  y  arrêter  un  instant.  Nous  verrons 
comment  une  entreprise  qualifiée  d'abord  de  ehim6i*îque  fut  menée 
à  bonne  fin,  autant  par  l'opiniâtreté  de  ceux  qui  concoumreat  i 
l'exécution,  que  par  les  encouragements  que  leur  prodigua  le 
pouvoir,  représenté  par  le  grand  Colbert.  Ce  travail  fournit  d ailleurs 
des  éléments  utiles  à  la  noorelle  loi  projetée. 

Charlemagne,  François  I",  Henri  IV  et  Louis  XIII  eorent  l'idée 
d'opérer  cette  jonction.  Stom  François  !•%  notamment»  on  projeta 
de  réunir  par  un  canal  de  1&  lieues  seulement  le  cours  de  U  Ga^* 
ronne  à  celui  de  TAude.  Mais  les  guenes  empècbëreiit  d'j  songer 
sérieusement  et  ce  projet  n'aboutit  pas.  D'ailleurs,  aocnn  ingénieur 
ne  voulait  se  charger  d'entreprendre  des  travaux  aussi  difficiles  et 
aussi  considérables.  Pourtant,  depuis  la  Renaissance,  la  mécunqne 
et  l'hydraulique  avaient  fait  de  notaUes  progrès.  Par  une  becoiense 
application  des  écluses,  Léonard  de  Vinci  avait  rendu  nsvigables 
(1497)  les  canaux  dérivés  de  l'Adda  et  da  Tessin.  Quels  colosses, 
ces  artistes  de  la  Renaissance  I  Peintres,  sculpteors,  poètes,  ariU^ 
tectes,  ingénieurs,  ils  étaient  tout.  L'homme  de  génie  qui  sculptait 
le  Moïse  et  la  Nuit,  suspendait  dans  les  airs  la  coopote  du  Bra«- 
mante,  rdevait  les  fortifications  de  Florence  et  peignât  le  /uye*- 
ment  dernier  sur  le  plafond  de  la  cbapcAie  Sixtine;  tc^  qm 
peignait  la  Cène  et  la  Jotonde^  construisait  des  aolomates  et 
creusait  des  canaux  à  écluses.  Chacun  de  leurs  ourragos  éttôA  oa 
chef-d'œuvre  dans  l'une  des  branches  de  la  science  ob  de  l'art. 

Il  était  réservé  au  siècle  de  Louis  XiV,  ceini  qu'on  nonraar  le 
grand  siècle,  d'ouvrir  la  voie  de  jonction  des  deux  mers.  Le  mèoie 
souverain  qui  disait  :  a  11  n'y  a  plus  de  Pyréaéesl  k^  wanSà  pu  dire, 
à  l'apogée  de  soo  règne  :  «  11  n'y  a.  plus  de  cdonnes  d'Hercuigt  a 

L'édit  du  môs  d'octobre  1006  ordonna  la  constroction  da  emoaà^ 
en  approuvant  la  proposition  £nte  «  pour  joindre  la  Bonr  OcéMie  à 
la  Méditerranée  par  un  eanid  de  traasstvîgation  ».  --^  «  Noos 
avons  connu,  lisait-on  dans  le  met»  èdit,  que  la  commtBiîcaaMMi 
des  deux  mers  doMwrail  aux  natkiDS  de  toutes  les  pailiwi  du 
naoBde,  ainsi  qu'à  nos  propres  sajetSi  bk  fiMililé  de  fnrc  en  pcot  de 
jours  d'une  navigation  assurée  et  par  le  trajet  d'un  canal  au  tnnrere 
des  terres  de  notre  obéissance,  et  à  peu  de  frais,  ce  qoe  Ton  ne 
peut  entreprendre  anjomrd'bui  qa'ea  passant  as  détroil  de  Gibmkar  ^ 
avec  de  très  grandes  dépenses  ou  beaueonp  de  tempst  et  an  kasavd 
de  la  piralene  et  des  naniirages.».  n 

Huit  BuIle  oi^niers  le  terminèrent  en  quatorse  ans. 

Depuis  son  embouchure  dans  la |GaroBne  jusqn'à son  d^b^wilié 


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LE  CANAL  DES  DEUX  MEMS  685 

éansVétang  Se  Tbau,  le  caoftl  ^u  Langeedec  avdStt  vme  longueur 
ie  Î25  luloBiètfes,  «oupée  par  61  écloses-;  H  inesarait  de  3",50  i 
19  mètres  tle  large  à  la  surface  de  Teau  ;  sa  prafondeur  ne  dépas- 
sait pas  ^,^0.  Il  eoûta  13  millions,  y  compris  famélîoration  du 
port  de  Cette. 

Les  nâsaeaicix  des  Gévennes  fureot  les  agents  principaux  qui 
servirent  à  l'alimen^r.  Audréosey  f^atiqiia  au  col  de  Nauroose, 
pi^  de  Caslelnaudary,  pfnnt  le  plue  èas  de  la  )igae  de  partage,  un 
bftssifi  dont  ii  distribuait  les  •e^m.  au  moyen  d'une  écluse  du  cAté 
âe  rOoéan  et  d'une  afttre  du  <;6té  de  la  Héditerraoée. 

D'Aguesseau,  intendant  du  Languedoc,  voulut  essayer,  en  per- 
sonm,  ce  canal  ifui  traversait  une  des  parties  les  plus  fertiles  et 
tes  pif»  ppodttcâves  de  la  Fraoee.  Il  s'^râbairqua  le  16  isars  1681 
(un  a»  après  la  mort  -de  Rîquet),  à  Taiinoitoe  dn  «anid  dans  la 
Gapo&ne  -et  il  pounmivit  «on  voyage  juscfs'l  Get^,  -en  reoevant 
partout  des  ovaetions.  La  popcdaiâon  en  tnaste,  acooorae  des  campa- 
gnes environnantes,  se  pressait  sur  les  rives,  et  les  bateaux  dé&iaient 
au  imÂi  des  acclamations.  Car  •dhacun  presoentait  les  avantages 
imckèdîai;tB  <pie  Touveiture  4e  «cette  artère  allait  apporta  i  l'agri* 
cuivre,  a«  oocMaerce,  à  rmdustrîe.  Les  agncateurs,  surto^ut,  se 
réjouissaient  en  songeant  â  k  fertilité  'Cj/o^  les  rigoiles  d'irrigatk» 
dérivées  4m  ciMal  afiaènenrient  dans  4eurs  campagaes  assoiffées.  On 
pouvait  désoimais  braver  la  sédberesse. 

Afwsî  rentb^ttflîasBie  était  i  son  comble,  ^  xfaacna  ie  emnifeBtBit 
à  sa  floanière  :  le  pec^  Biontrart  «bc  |oie  bruyante;  le  gouverne- 
ment Ittsait  frappera  médaiUes  oà  Ton  voyait  Neptuoe  ouvrant, 
d'un  csvp  de  trident,  4a  oeeMsnincatÂoii  «ntre  les  Aeux  mers;  le 
dieu  des  eamx  occnq^Jt  le  cf^itre  de  la  légende  :  imiemnm  mope 
Oceanê  jtmestum  fmsm  «  Gfxrwtma  <fd,  po^Hum  Setium.  Les  écrî- 
Tains  exécutaient  des  variations  sur  le  thème  suivant  :  le  canal  du 
Langnedsc  aasitne  use  prospérité  -éternelle  aux  proviBoes  qu'il 
tramrse.  Les  poètes  le  c^^raôent  dans  leurs  w^rs;  voki  de  queAe 
&ÇOQ  De&lie  le  désigae  daas  H9es  alexandrins  : 

Cbeld'cemTrs  qui  vainquit  les  mosts,  les  champs,  les  ondes, 
Bt  jâgnit  fes  deuK  mers  -qui  joignent  les  deux  mondes. 

6*agît-fl  de  fîrrigatîon,  au  moyen  des  eaux  du  canal?  DeHlle 
enfbmthe  de  irooveau  Pégase  : 

Un  docile  ruisseau  qui,  sur  un  lit  pieixeux, 
Tombe,  écume  et  routant  avec  un  doux  murmure, 
Des  champs  dèsaHérés  ranhne  !a  verdure. 


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636  LE  CANAL  DES  DEUX  MERS 

Ce  fut  Andréossy,  habile  mathématicien  et  ingénieur  de  M.  de 
Riquety  qui  dressa  les  plans  du  canal.  Mais  Andréossy  resta  dans 
l'ombre,  et  Riquet,  remplissant  le  rôle  modeste  d'entrepreoeur, 
recueillit  la  gloire  qui  devait  rejaillir  sur  le  premier.  L'Amérique  ne 
devrait-elle  pas  se  nommer  Colombie? 

Il  fallut  du  temps  pour  découvrir  le  véritable  auteur  d'un  si 
remarquable  travail.  On  finit  par  apprendre  qu'Andréossy,  au 
retour  d'un  voyage  en  Italie,  avait  entretenu  Riquet  de  la  possibilité 
du  canal  et  que  ce  dernier  fit  adopter  Tidée  par  Colbert.  Le  grand 
ministre  la  mit  à  exécution  avec  cette  ténacité  qu'il  apportait  en 
toute  chose. 

Plus  tard,  les  étrangers  eux-mêmes  s'étonnèrent  de  l'abandon 
dans  lequel  on  laissait  le  nom  d'Andréossy.  Un  Anglais,  visitant  le 
canal,  chercha  vainement  sur  ses  bords  la  statue  de  l'ingénieur  : 
«  Les  descendants  de  Riquet,  dit-il,  auraient  dû  la  lui  faire  ériger; 
une  telle  générosité  les  aurait  autant  illustrés  que  l'ouvrage  lui- 
même.  » 

Tout  au  moins,  Riquet  en  surveilla  l'exécution;  après  avoir 
dépensé  dans  ce  travail  toute  sa  fortune,  il  n'eut  pas  même  la  joie 
d'assister  à  son  inauguration.  Le  roi  concéda  à  sa  famille,  à  titre 
de  récompense,  l'exploitation  du  canal. 

Il  est  de  toute  évidence  que  cette  voie  maritime,  qualifiée  de 
merveille  du  monde  à  l'époque  de  sa  mise  en  exploitation,  ne 
répond  plus  aux  besoins  actuels  du  trafic.  Notre  époque  a  d'autres 
exigences;  il  est  temps  de  remplacer  l'ouvrage  qui  fit  tant  d'hon- 
neur au  siècle  de  Louis  XIV  par  une  œuvre  plus  en  harmonie  avec 
le  mouvement  commercial  contemporain.  Le  canal  des  Deux  Mers 
doit  livrer  passage  aux  steamers  de  grande  navigation,  aux  croiseurs 
de  la  flotte  de  guerre  et,  éventuellement,  aux  paquebots  des  lignes 
postales  subventionnées. 

La  crise  industrielle  et  commerciale  qui  sévit  sig:  le  monde  a  eu 
pour  résultat  la  création  de  voies  de  communication  nouvelles  et 
rapides,  chaque  État  aspirant  à  détourner  à  son  profit  le  commerce 
général  et  à  devenir,  pour  ainsi  dire,  le  canal  du  transit  universel. 
11  suffit  de  jeter  les  yeux  sur  une  carte  de  l'Europe  pour  reconnaître 
que  la  France  est  isolée  commercialement  du  reste  de  l'ancien 
monde,  comme  l'Angleterre  Test,  au  point  de  vue  mihtaire.  De 
récentes  et  gigantesques  percées  ont  rapproché  du  canal  de  Suez 
les  principaux  centres  commerciaux  et  métallurgiques.  Depuis  le 
percement  du  Saint-Gothard,  le  tourbillon  commercial,  attire  par 
d'importantes  réductions  de  tarifs,  s'est  déplacé  du  côté  de  l'est  : 
Gênes  a  gagné  ce  que  Marseille  a  perdu. 

Mais,  si  l'on  considère  que  la  voie  de  mer  est  la  voie  écono- 


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LE  CANAL  DES  DEUX  MERS  637 

mique  par  excellence;  que,  seule,  elle  permet  de  transporter  des 
amas  immenses  de  matériel  ;  qu'il  y  a  tout  intérêt  à  faire  passer  ces 
matières,  sans  rompre  charge,  des  points  les  plus  éloignés  aux 
points  d'arrivée,  on  sera  amené  à  conclure  que,  lorsque  la  chose 
est  possible,  on  doit  la  choisir  de  préférence  à  la  voie  de  terre  et 
qu'il  faut  s'efforcer  de  mettre  en  communication  rapide  les  ports 
les  plus  éloignés  les  uns  des  autres.  Remarquons  aussi  que  le  canal 
de  Suez,  cette  œuvre  essentiellement  française,  a  surtout  favorisé 
le  commerce  étranger  aux  dépens  du  nôtre  :  le  canal  des  Deux 
Mers,  ouvert  à  notre  seul  bénéQce,  rétablirait  l'équilibre  rompu,  en 
ramenant  l'axe  commercial  vers  l'Occident. 

Ces  pensées  ont  ravivé  l'idée,  déjà  ancienne  ainsi  que  nous 
l'avons  vu,  d'une  grande  voie  de  communication  maritime  entre 
l'Atlantique  et  la  Méditerranée,  par  les  vallées  de  l'Aude  et  de  la 
Garonne.  Jamais  moment  ne  parut  plus  favorable  pour  entrer  dans 
la  voie  de  l'exécution  et,  sous  certaines  réserves,  nous  allons 
essayer  de  démontrer  que  cette  artère  immense,  destinée  à  rap- 
procher l'extrême  Orient  de  l'extrême  Occident,  renversera  les 
combinaisons  étudiées  en  vue  de  faire  le  vide  commercial  autour 
de  la  France.  En  outre,  cette  voie  nouvelle  tuera  Gibraltar,  comme 
le  canal  de  Suez  a  tué  la  colonie  du  Cap,  comme  le  canal  de  Panama 
tuera  le  détroit  de  Magellan,  comme  la  coupure  de  l'isthme  de  Kra 
tuera  Singapour. 

Il  semble  difflcile  de  n'employer  aucun  chiffre,  alors  qu'il  s'agit 
de  mesurer  des  longueurs  et  des  largeurs  de  biefs,  des  hauteurs 
de  chutes,  des  tirants  d'eau  et  des  vitesses  ;  mais  nous  nous  effor- 
cerons de  laisser  le  moins  souvent  possible  la  parole  aux  signes 
arabes,  afin  de  ne  pas  apporter  trop  d'aridité  dans  ce  travsûl  et  en 
nous  souvenant  combien,  parfois,  leur  langage  est  trompeur. 

En  présence  d'une  œuvre  aussi  grandiose,  avant  de  donner  le 
premier  coup  de  pioche,  on  ne  saurait  se  contenter  d'affirmations 
vagues.  Nous  admettons  sans  discussion  que  l'on  puisse  aisément 
surmonter  les  difiScultés  d'exécution  ;  mais  encore  faut-il  prouver 
Tutilîté  d'un  pareil  travail.  Y  a-t-il  de  sérieuses  raisons  de  croire 
que  cette  tranchée  de  géant  doive  ranimer  le  commerce  et  l'indus- 
trie de  la  France?  Peut-on,  dès  à  présent,  préjuger  l'avenir  et  attri- 
buer au  canal  de  grands  résultats  au  point  de  vue  pratique? 

D'abord,  une  telle  œuvre  menée  à  bonne  fin  aurait  autant  de 
retentissement  qu'en  a  eu  jadis  le  canal  du  Languedoc.  Certes,  nous 
ne  sommes  point  insensible  à  la  gloire  que  fera  rejaillir  sur  nous 
Tannonce  d'une  victoire  aussi  pacifique.  Dans  les  actes  de  la  guerre 
comme  dans  ceux  de  la  paix,  notre  pays  a  presque  toujours  montré 
la  voie  ;    c'est  là  un  noble  rôle  auquel  nous  ne  devons  point  faillir. 

25    K07BMBRB  1887.  41 


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63g  LE  GâNâL  des  DEOX  M£ES 

ExamiooDS  maintenaDt,  aa  poiat  de  vue  pratique,  ce  que  l'on 
peut  atteudre  du  caoal  des  Deux  Mers.  Et  d  abord,  le  côté  militaire 
de  la  question. 

Lee  grands  cuirassés  ne  doivent  pas  profiter  du  nouveau  passage. 
Le  conseil  d*  Amirauté  a  émis  sur  ce  point  un  avis  formel  et,  malgré 
ce  que  Ton  a  pu  dire,  nous  croyons  que  le  passage  d'aussi  lourdes 
masses  dans  un  canal  à  écluses  offrirait  plus  d*ane  difficulté 
sérieuse.  En  tout  cas,  on  comprend  fort  bien  que  le  grand  conseil 
maritime  se  soit  refusé  à  assumer  la  responsabilité  morale  des 
accidents  que  peut  entraîner  une  manœuvre  qui  n'a  son  équivalent 
dans  aucune  marine.  Donc  Touverture  du  canal  ne  doublera  pas 
notre  puissance  maritime,  conune  on  Ta  souvent  répété.  Ne  serait-il 
pas  imprudent,  d'ailleurs,  quelles  que  soient  les  circonstances,  de 
dégarnir  Tocéan  Atlantique  au  profit  de  la  Méditerranée,  ou  celle-ci 
au  profit  de  TOcéan?  Toutefois,  les  transports,  les  grands  croi- 
seurs, les  éclaireurs  d'escadre,  la  canonnières,  les  torpilleurs, 
pourront,  en  deux  jours,  se  concentrer  dans  l'une  ou  l'autre  ma-» 
selon  les  éventualités.  C'est,  à  n'en  pas  douter,  un  précieuK  avan- 
tage, qui  n'échappera  pas  au  lecteur. 

En  ce  qui  concerne  les  torpilleurs,  les  deux  moyens  de  trans- 
port essayés  Jusqu'ici  ne  paraissent  pas  avoir  donné  des  résultats 
décisifs,  surtout  au  point  de  vue  de  la  rapidité.  On  a  d'abord 
tenté  de  faire  circuler  ces  petits  navires  sur  les  canaux,  des  ports 
du  Nord  &  Toulon.  Puis,  au  mois  de  septembre  dernier,  un  tor- 
pilleur monté  sur  des  trucs  spéciaux  est  allé,  sans  accident,  de 
Toulon  à  Cherbourg.  Que  prouvent  ces  deux  tentatives?  Que  ces 
deux  modes  de  transport  sont  praticables,  au  prix  d'un  temps  assez 
long,  de  dépenses  considérables  et  de  l'immobilisation  de  quelques 
tronçons  de  chemin  de  fer-  Mais  en  temps  de  guerre,  alors  que 
cette  manoeuvre  de  concentration  sur  un  point  donné  de  la  «  pous- 
sière navale  »  aura  une  réelle  utilité,  pourra-t-on  prendre   les 
mêmes  précautions?  Les  chemins  de  fer  transporteront  des  troupe, 
des  munitions,  de  l'artillerie,  des  approvisionnements  ;  pourr^r^t-on 
dégager  à  temps  tel  ou  tel  tronçon,  en  vue  de  n'employer  que  des 
courbes  à  rayon  sufiisamment  étendu,  pour  permettre  la  manœuvre 
sans  avarie,  des  torpilleurs  moulés  sur  trucs? 

L'Allemagne  a  fort  bien  compris  l'avantage  à  retirer  d'un  ouvrage 
du  même  genre.  Le  canal  de  la  Baltique  à  la  mer  du  Nord,  qn'oUc 
creuse  actuellement  à  travers  le  Sleswig,  lui  permettra  d'aban- 
donner les  passages  du  Skager-Rack  et  du  Sund  et  de  concentrer, 
à  un  moment  donné,  iotUe  son  escadre,  soit  dans  la  Baltique,  soît 
dans  la  mer  du  Nord.  Mais  l'ouvrage  allemand,  creusé  à  niveau 
comme  le  canal  de  Suez,  ne  saurait  être  comparé  à  notre  futur 


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LE  GÀNÀL  AES  MUX  HSOS  Ô» 

caiMkl  des  Deux  MerSi  qui  sera  forcément  à  écluses,  à  cause  de  la 
configuraiion  des  terrains  à  trayiirser.  C'est  donc  avec  raison  que 
Ton  a  dit  :  Le  canal  de  Kiel  doublera  la  puissance  maritime  de 
rAUemagne.  Le  feM-marécbal  de  Moltke  l*a  d'ailleurs  déclaré  eo 
1880,  à  la  tribune  du  Reichstag  :  «  Le  coût  de  l'entreprise  no 
saurait  entrer  en  balance  avec  les  avantages  que  ce  canal  assurera 
4  Veoipirey  considéré  comme  portion  de  son  système  de  défense. 
Il  doublera  la  force  de  la  flotte  allemande^  en  permettant  la  cùn-* 
centralion  rapide  des  escadres  des  deux  mers.  » 

N'oublions  pas  que  la  jonction  de  l'Océan  à  la  Méditerranée  par 
une  voie  de  500  kilomètres,  nous  donnerait  1000  kilomètres  de  c^tes 
et  porterait  l'étendue  de  notre  littoral  à  près  de  &000  kilomètr&s, 
sans  solution  de  continuité,  depuis  DunWque  jusqu'à  Nice.  En 
outre,  le  canal  permettrait  la  création  d*un  vaste  arsenal  maritime, 
dans  l'intérieur  des  terres,  à  l'abri  de  toute  insulte  et  de  tout  botn^ 
bardement.  L'artillerie  à  longue  portée  rend  très  utiles  les  ports 
intérieurs  qui,  en  cas  de  guerre,  seraient  appelés  à  rendre  d'inappré- 
mbles  services  comme  refuges  de  la  flotte  de  combat.  D'ailleurs^ 
nos  voisins  semblent  pénétrés  de  ce  sentiment;  puisque  tous  les 
ports  anglais  et  allemands  sont  établis  d'après  ce  principe.  On  ne 
peut  admettre  que  le  simple  hasard  ait  présidé  à  de  si  nombreuses 
créations  dans  des  conditions  identiques.  Nous  avoas  dit  que  le  canal 
des  Deux  Mers  causerait  la  ruine  de  Gibraltar.  Nos  voisins  ne  ver- 
raient pas,  en  effet,  sans  quelque  dépit,  ce  nid  d'aigle  devenir  un 
poste  d'observation  platonique.  Cette  situati<Hi  avait  déjà  préoccupé 
le  second  empire.  M.  Pietri,  préfet  de  la  Giroûde^  faisait,  en  1862^ 
la  dédaration  suivante.:  «  Par  son  importance,  la  Gironde  ptéoccupô 
au  plus  haut  point  l'esprit  de  l'empereur.  Dévoué  au  commerce,  il  a 
prêté  une  main  toute-puissante  aux  plus  vastes  projets  :  les  bàti^ 
ments  transatlantiques  sont  créés;  une  navigation  intérieure  sera 
bientôt  ouverte  de  Tune  à  l'autre  mter,  et  nos  flottes  n'auront  plu0  à 
jMiftser  souS  le  cam»)  de  Gibraltar.  » 

Passons  maintenant  aux  avantages  que  le  percanient  du  canal 
apportera  à  la  maame  du  commerce.  Si  la  voie  maritime  projetée 
-aiiDibile  la  forteresse  anglaise  au  point  de  vue  de  la  flotte  militmre, 
il  la  neutralise  à  peu  près,  au  point  de  vue  de  la  marine  du 
commerce. 

ConsCatons  d'abord  que  les  bâtiments  à  voiles  sont  fort  maltraités 
dans  les  parages  du  détroit.  La  navigation  par  ce  passage  est  tou'^ 
jours  longue  pour  eux.  On  voit  éea  flottes  entières  retenues  au 
moaillage  d'Algésiras  par  les  vents  d'ouest  qui  s'engoufl'rent  dans 
rentonnoir  du  détroit,  et  qui  soufflent  pendant  quinte  et  vingt  jours 
<]o   suite*  Aussi  la  plupart  des  voiliers  auront^ls  intérêt  à  s'en 


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640  LE  CANAL  DES  DEUX  MERS 

affranchir/^  Au  point  de  Mie  de  la  navigation  à  vapeur,  l'utilité 
commerciale  du  canal  des  Deux-Mers  est  basée  sur  la  plus  grande 
rapidité  des  communications  entre  l'extrême  Orient  et  les  contrées 
septentrionales^de  l'Europe.  Supposons  donc  la  coupure  française 
livrée  à  la  libre  circulation,  et  considérons  un  navire  qui  fait  le  trajet 
de  Bombay'à  Londres. 

On  voit  facilement  que,  de  l'Océan  indien,  ce  navire  suit,  jusqu'à 
Malte,  la  même  roule  pour  se  rendre  à  Gibraltar  ou  à  Narbonne. 
Ce  bâtiment  passera  forcément  aussi  dans  les  environs  de  Tilc 
d'Ouessant,  pour  la  reconnaître,  avant  de  donner  dans  la  Manche. 
Donc,  la  seule  variable  du  trajet  est  la  distance  de  Malte  à  Ouessant 
(soit  par  Gibraltar,  soit  par  le  canal).  Cette  distance  est,  conunc 
on  Ta  si  bien  nommé,  le  régulateur  commercial  de  l'affaire. 

La  distance  de  Malte  à  Ouessant,  192/i  milles  par  Gibraltar,  se 
réduit,  par  Je  canal,  à  1208  milles,  soit  une  différence  de  716  milles 
(1326  kilomètres),  en  faveur  du  passage  par  Narbonne  et  Bordeaux. 

La  navigation  commerciale  à  vapeur  (abstraction  faite  du  cabo- 
tage) se  décompose  en  :  navires  rapides  filant  15  nœuds,  et  navires 
à  moyenne  vitesse  marchant  à  raison  de  10  nœuds  environ.  Il  faut 
que  le  canal  abrège  la  durée  des  voyages  de  ces  navires;  celle 
abréviation  pourra  être  petite;  mais  il  faut  qu'elle  existe.  Un  gain 
de  deux  à  trois  heures  pourrait  transformer  le  canal  en  Pactole  ; 
mais,  si  l'on  augmente  la  section  du  canal  de  façon  à  permettre  de 
grandes  vitesses,  ce  sera  au  détriment  de  l'alimentation  au  bief  de 
partage.  Car  l'économie  de  l'ouvrage  forme  un  tout  complet;  on 
ne  saurait  modifier  l'une  de  ses  parties  sans  toucher  aux  autres. 
Nous  traiterons  plus  loin  la  question  de  la  section  du  canal  ;  mais, 
dès  à  présent,  nous  pouvons  dire  que  les  recettes  futures  de  navi- 
gation paraissent  devoir  porter  sur  les  caboteurs  et  sur  les  steamers 
à  vitesse  moyenne.  Les  Anglais  eux-mêmes  finiront  par  abandonner 
Gibraltar,  comme  ils  ont  fait  du  cap  de  Bonne-Espérance.  Il  est  cer- 
tain que  le  pavillon  britannique  ne  flottera  pas,  dès  le  premier 
jour,  sur  les  biefs  de  notre  canal  des  Deux  Mers;  mais,  quand 
l'expérience  aura  démontré  que  le  passage  est  plus  court,  les 
armateurs  donneront  à  leurs  capitaines  l'ordre  de  le  franchir.  Car, 
d'une  part,  d'après  un  adage  cher  à  nos  voisins,  le  temps  c'est  de 
l'argent,  et,  d'autre  part,  l'argent  ne  reconnaît  aucun  préjugé  ;  il 
est  aussi  mauvais  philanthrope  qu'il  s'affranchit  aisément  de  toute 
susceptibilité  nationale. 

£n  somme,  en  faisant  abstraction  des  risques  de  mer,  tout  bâti- 
ment venant  de  la  Méditerranée  aura  avantage  à  prendre  la  nou- 
velle voie,  miûs  à  la  condition  que  l'ouvrage  ait  une  largeur  suffi- 
sante pour  permettre  une  vitesse  raisonnable.  On  rapporte  que 


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LE  CANAL  DES  DEUX  MERS  641 

lorsque  Vauban  visita  le  canal  du  Languedoc,  il  s'écria  :  «  Le 
canal  du  Midi  est  supérieur  à  tous  mes  ouvrages;  mais  il  est  regret- 
table qu'on  ne  Tait  pas  fait  assez  large  et  assez  profond  pour  rece- 
voir les  navires  qui  naviguent  en  pleine  mer.  »  Rappelons-nous 
le  mot  du  grand  ingénieur  et  donnons  au  canal  des  Deux  Mers  assez 
de  largeur  pour  que  les  grands  paquebots  aient  intérêt  à  déserter 
définitivement  la  route  du  détroit  de  Gibraltar.  Car,  au  point  de 
vue  du  transit,  on  ne  saurait  assimiler  au  canal  de  Suez  la  voie 
projetée.  A  Suez,  l'avantage  était  tellement  marqué  pour  tout 
navire  ayant  à  faire  le  périple  de  l'Afrique,  que  Ton  peut  creuser 
un  canal  maritime  relativement  étroit  (sauf  à  Télargir  plus  tard), 
avec  l'assurance  d'y  attirer  tous  les  navires  à  destination  de 
l'extrême  Orient.  Mais,  ici,  les  grands  paquebots,  surtout,  ne  pour- 
ront matériellement  gagner  que  quelques  heures;  il  importe  donc 
que  la  section  du  canal  soit  assez  grande  pour  permettre  une  vitesse 
suffisante.  Dans  ces  conditions,  étant  donné  que  l'on  compte  en 
moyenne  un  quart  d'heure  pour  franchir  une  écluse,  il  faut 
s'attacher  ainsi  à  diminuer  leur  nombre,  et  c'est  précisément  sur 
ce  point  que  s'est  portée  l'attention  des  auteurs  du  dernier  projet. 

An  point  de  vue  du  commerce  général,  le  canal  des  Deux  Mers 
offrira  des  avantages  non  moins  certains.  D'abord,  la  population 
alerte,  sobre  et  laborieuse  qui  occupera  ce  nouveau  littoral  arti- 
ficiel se  tournera  vers  la  marine;  il  nous  suffit  de  savoir  que  la 
plupart  des  colons  français  de  l'Amérique  du  Sud  proviennent  du 
sud-ouet  de  la  France.  Ce  sera  une  résurrection,  pour  ainsi  dire, 
du  grand  et  du  petit  cabotage.  Une  flottille  de  petits  navires  ne 
peut  manquer  de  trouver  des  ressources  considérables  dans  le 
transport  des  marchandises  sur  notre  littoral  ininterrompu,  de 
Dunkerque  à  Menton.  Sait-on  que  le  cabotage  actuel  porte  sur 
30  millions  de  tonnes,  dont  un  tiers  à  peine  se  fait  sous  pavillon 
français?  Le  transport  de  20  millions  de  tonnes  coûte  à  la  France 
environ  400  millions  par  an;  il  est  clair  que  si,  grâce  à  l'ouverture 
du  canal  des  Deux  Mers,  le  cabotage  renaît,  une  partie  de  ces 
400  millions  restera  chez  nous,  au  lieu  de  passer  à  l'étranger. 

En  France,  on  aime  à  raisonner  par  analogie;  on  assimile  volon- 
tiers les  travaux  du  canal  de  Suez  à  ceux  de  l'isthme  de  Panama  et 
l'on  dit  :  on  a  bien  percé  l'isthme  égyptien,  pourquoi  ne  tranche- 
rait-on pas  aussi  facilement  la  langue  de  terre  américaine?  On  dit 
encore  :  l'espoir  de  voir  construire  des  villes  et  des  usines  le  long 
du  premier  ouvrage  de  M.  de  Lesscps  a  été  déçu  ;  pourquoi  n'en 
serait-il  pas  de  même  du  canal  des  Deux  Mers?  La  réponse  est 
facile;  il  suffit  d'avoir  franchi  une  seule  fois  la  voie  maritime  qui 
donne  accès  à  la  mer  Rouge.  Le  canal  traverse  un  désert  sans  eau, 


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«43  LE  (MM  im  mwi  um 

sans  végémîoa,  aaus  ressoiurces  d*aacuBe  espècet  et  Voxi  s'itoane 
de  ne  pas  voir  se  dressor  sur  ses  bord^  des  vîUea  ftoriissantes,  des 
entrepôts  et  des  manufactures.  Mais,  iel,  le  cas  est  tout  différent  : 
le  canal  projeté  traverse  des  rôgkHQs  fertiles^  riches,  populeuses; 
les  usines  s'élëveroot  i  proxioHté  de  la  force  aoketrioe  dont  le  prix 
peu  élevé  permettra  de  livrer  à  tteîlleur  compte  les  produite  manu-* 
facturés  et  de  soutenir  la  concurrence  anglaise,  allemaode  ou  belge. 

Enfin,  le  commerce  général  re{»iendra  le  cjieimn  de  la  France, 
qu'il  a  déserté  depuis  le  porcem»!  du  Saint-Gothiard.  On  a  calculé 
que  cinq  ou  six  ans  après  Touverture  de  ce  tunnel  le  BObouvement 
commercial  de  Gènes  s'était  accru  de  50  pour  100.  U  est  certûn 
que  le  canal  des  Deux  Mers  détournerait  une  ftACtioa  de  cette  acti- 
vité, fraction  évaluée  k  &0Ô  000  tonnes,  par  les  anteurs  du  dermer 
projet.  Ce  chiffre  serait  peut-être  même  dépaesé,  ai  raisoa  du  pnx 
moins  élevé  des  tran^rts  par  la  voie  de  mer. 

Ce  n'est  pas  tout.  L'agriculture,  non  moins  que  te  commette, 
tirera  de  l'ouverture  du  canal  de  notables  avantages.  Des  rigoies 
d'irrigation  répandront  au  loin  la  fertilité  et  pourront,  au  besoin, 
submerger  les  vignobles  attmts  par  te  phyltexera.  Un  tel  moyen 
de  combattre  le  fléau  est  encore  le  plue  rapide  et  le  pluséconomiçue. 

D'ailleurs,  toute  personne  qui  a  parcouru  te  widk  de  la  France  ^ 
remarqué  le  soin  avec  lequel  le  propriétaire  et  le  paysan  captent 
l'eau  pour  la  conduire  par  des  rigoles,  à  travers  la  campagne. 
Dans  la  Provence  et  le  Languedoc,  toute  propriété  arrasée  acquii^rC 
une  valeur  considéffaJi)le.   L'habitant  des   dimats   véritablment 
chauds  ne  s'ingénie-t-il  pas  à  arroser  sa  terre  pour  la  forcer  à 
produire?  Quel  est  te  voyageur  qui  n'a.  eatendu  grincer  les  norias 
dans  les  campagnes  algériennes  et  espagnoles?  Les  Maures  du 
royaume  de  Grenade  restaurèrent  les  aque^cs  romains.  Les  feUalis 
arrosent  soigneusement  leur  sol  et,  sous  te  soteil  bràlant,  ils  font 
passer  le  précteux  liqnide  dans  des  paniers  coniques  de  l'autre 
côté  des  radiguements  qui  préservent  leurs  terres  des  inmidatieiMi 
du  Nil.  L'Annamite  aussi,  arrose  ses  rizières,  et  te  Cbinoia,  boû 
verger.  Enfin,  quels  éloges  ne  prodigue  pas  S«4ft,  ce  philosophe 
humoristique,  i  «  rbomme  qui  peut  faire  naître  deux  brias  d*hcffi>e 
là  où  il  n'en  croissait  qu'un  ?»  Et  s'il  vivait  encore,  qneltes  tenanpw 
n'adresserait-il  pas  à  lag^iU  capabte de  rendre  aax  vigms  laD^ue- 
dociennes  une  vigueur  nouvelle,  en  détruisant  te  pbyUoaera?  CeC 
agent,  nous  l'avons  sous  la  nuJn  :  c'est  l'eau  qai,  ea  desc^ftâM^kt 
du  bief  de  partage,  tour  à  lour  remplira  les  sas  qui  permettront  aux 
navire  de  cheminer,  i  travers  tes  terres,  vers  l'une  ou  l'antra  mmac^ 
donnera,  en  passant,  la  fioroe  motrice  nécessaire  aux  usùies  rfit^^Mt^g 
le  long  du  canal;  qui,  parvenue àms  tes  veioes  dérivées  de  Tartère, 


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U  CÀKAL  DES  DEUX  MBB8  B43 

portera  à  yolonté  la  fertilité  dans  la  camfSigQe,  ou  submergera  les 
terres  contaminées. 

En  rèsttiïié,  dès  i  présent,  nous  croyons  pouvoir  affirmer  que  le 
canal  des  Deux  Mers  présentera  les  avantages  suivants,  aux  points 
de  rue  militaire,  agricole,  industriel  et  commercial  :  concentration 
rapide  d'une  partie  de  la  flotte  dans  une  mer  ou  dans  l'autre; 
accroiseement  de  lOQO  kilomètres  de  côtes;  création  d'un  arsenal 
dans  l'intérieur  des  terres;  amoindrissement  de  l'importance  de 
Gibraltar;  traversée  phis  rapide  de  l'extrême  Orient  au  nord  de 
l'Europe;  facilité  d'irrigation  et  d'inondation;  distribution  de  force 
motrice  le  kmg  des  berges. 

Tels  sont  les  avantages  à  retirer  du  canal  des  Deux  Mers.  Depuis 
TÎngt  «ns,  on  a  produit  un  grand  nombre  de  projets,  dont  voici 
les  principaux  : 

En  1867,  M.  ^  Magnoncourt  présente  un  canal  profond  de 
iO  mètres,  entre  Rocbefort  et  Marseille,  par  Bordeaux;  M.  Lecomte 
en  propose  un  autre  de  8  mètres,  entre  Cette  et  Arcacbon. 

En  1870,  M.  Tissinier  maintient  la  profondeur  de  8  nôtres  et 
choint  comme  pmnts  d'aboutissements  :  Narbonne  et  Arcacbon. 

En  1876,  M.  Manier  n'bésite  pas  à  joindre  les  deux  mers  par  un 

seirl  bjef  sans  écluses,  sorte  de  vaste  tranchée  qui  ne  mesurait  pas 

mains  de  200  mètres  de  profondeur,  au  point  de  partage.  Un  tel 

ouvrage  nécessitant  de  pareils  déblais  est  et  parut  inexécutable. 

Peut-être  nous  demandera-t-on  pourqu^  l'on  ne  peut  opérer  ici 

comme  on  Ta  hit  dans  la  vaste  plaine  de  Suex;  nous  allons  Texpli- 

<pier  en  deux  mots.  Ici,  la  coupe  du  terrain  par  un  plan  vertical 

passant  par  les  deux  points  d'aboutissement,  forme  un  triangle 

dont  la  base  est  représentée  par  le  niveau  de  la  mer,  et  dont  le 

sooMDet  est  a»  col  de  Naurouse  (point  le  plus  bas  de  la  ligne  de 

partage).  U  faut  doiK  escalader  le  col  et  le  redescendre ^  c'est-à-dire 

C9Bstmire  un  escalier  Uqinde  montant  de  la  Méditerranée  à  Nau«- 

rouse  et  un  autre  descendant  de  Naurouse  au  niveau  de  l'Atlan- 

tiqpvei.  0«  ne  powait,  de  toutes  pièces,  former  un  aussi  vaste 

projet;    des  travaux  prélimiBaîres  longs  et  minutieux  parurent 

indispeDsablea.  Ne  &llait*il  pas  étudier  le  tracé  définitif,  en  tenant 

compte  des  cours  d*eaa  et  du  ohemia  de  fer  du  Midi^  sonder  les 

teiraÎDs  au  point  de  vue  de  VéiuBcbiké  de  l'ouvrage  futur,  se 

pré^ccHper  des  débouqfuements  dam  les  deux  mers,  déterminer  le 

Tégime  ée  Talimentation  des  biefs,  leur  longueur,  la  bauteur  de 

dnrte,  le  nombre  et  f  emplacement  des  échises? 

Uoe  sKKâété  d'études,  fvrmôe  sous  le  patronage  de  M.  le  sénateur 
Dlieicre,  travailla  ces  divers  cdtés  de  la  question  et  présenta,  en 
1880,  un  projet  complet.  M.  l'ingénieur  en  cbef,  Godin  de  Lépînay, 


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644  LE  GâNàL  des  DEUX  MERS 

donnait  au  canal  des  dimensions  suffisantes  pour  livrer  passage 
aux  cuirassés.  La  dépense  était  évaluée  à  550  millions,  non  com- 
pris les  débouquements  à  Bordeaux  et  à  Narbonne,  dont  l'établis- 
sement, évalué  à  150  millions,  paraissait  devoir  incomber  à  l'État, 
en  raison  des  quais,  bassins  et  bâtiments  à  construire  pour  créer 
de  véritables  arsenaux  à  chaque  extrémité  de  la  ligne.  Cette  dernière 
somme  de  150  millions  se  décomposait  ainsi  :  35  pour  Narbonne  et 
115  pour  Bordeaux. 

Les  auteurs  du  projet  démontraient  que,  sans  tenir  compte  de 
l'intérêt  de  la  défense  militaire,  ce  travail  ferait  bénéfider  la  navi- 
gation d'un  avantage  annuel  de  100  millions  et  que  la  France 
entrerait  pour  1/8  dans  ce  bénéfice. 

La  société  dont  M.  Duclerc  avait  pris  la  direction  se  plaçât  au 
point  de  vue  plus  spécial  de  la  défense  militaire  et  considérait  plus 
particulièrement  le  canal  des  Deux  Mers,  comme  une  œuvre  de 
préservation  nationale.  Son  but  principal  était  d'ouvrir  à  travers  la 
France  une  voie  maritime  permettant  de  porter  en  deux  jours,  d'une 
mer  à  l'autre,  l'ensemble  de  la  flotte.  On  ne  négligeait  point  pour 
cela  le  côté  commercial;  on  reconnaissait  l'urgence  de  porter  remède 
à  la  situation  créée  à  notre  commerce  par  l'établissement  des  nou- 
velles communications  terrestres.  On  présentait  le  canal  des  Deux 
Mers  comme  une  protestation  contre  les  deux  grands  courants 
commerciaux  (d'Asie  en  Amérique  par  Gibraltar,  de  la  Méditerranée 
en  Allemagne  par  Salonique  et  le  Saint-Gothard)  qui  avaient  pour 
but  d'isoler  commercialement  la  France,  à  l'occident  de  l'Europe. 
La  Société  d'études  laissait  l'État  libre  de  prendre  la  direction  des 
travaux  à  entreprendre  ou  proposait  de  s'en  charger  elle-même 
avec  son  concours. 

L'ouvrage  a  A06  kilomètres  de  long;  il  occupe  une  superficie  de 
4582  hectares,  soit  environ  11  hectares  par  kilomètre.  Les  courbes 
ont  au  minimum,  1800  mètres  de  rayon,  suivant  les  résultats 
donnés  par  le  canal  maritime  de  Suez. 

La  vitesse  étant  un  facteur  important,  il  y  a  avantage  à  augmaiter 
la  longueur  des  biefs  et  à  grouper  les  écluses. 

Le  profil  en  travers,  directement  lié  à  la  vitesse,  est  de  la  plus 
haute  importance.  La  Société  adoptait  la  profondeur  de  8'',50,  de 
manière  à  permettre  le  passage  des  plus  grands  cuirassés,  dont  le 
tirant  d'eau  est  de  9",20.  Toutefois,  avant  de  transiter,  ces  vais- 
seaux auraient  à  ramener  leur  tirant  d'eau  à  8",20,  en  débarquant 
leur  approvisionnement  de  charbon  et  une  partie  de  leur  matënèl. 
Une  telle  manœuvre,  en  temps  de  guerre,  occasionnerait  des  re- 
tards préjudiciables.  Il  est  vrai  que  les  cuirassés  d'escadre  d'un  tel 
tirant  d'eau  sont  très  rares. 


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LE  CANAL  DES  DEUX  MERS  645 

L'alimentation  de  l'ensemble  de  l'ouvrage  est  le  point  capital. 
On  ne  peut  guère  ici  procéder  que  par  hypothèse,  aucune  voie 
analogue  n'existant  encore.  £n  tenant  compte  des  besoins  de  la 
navigation,  des  pertes  par  évaporation  ou  infiltration,  il  paraît 
nécess^re  de  demander  à  la  Garonne  20  mètres  cubes  d'eau  par 
seconde,  en  aval  de  Toulouse,  et  autant  en  amont.  Or,  d'après  les 
études  de  M.  l'ingénieur  en  chef  Salles,  la  Garonne  a  débité  AS  mè- 
tres à  la  seconde  pendant  l'été  de  1878,  un  des  étiages  les  plus 
faibles  qui  aient  jamais  été  observés.  Ainsi,  le  débit  du  fleuve, 
descendu  à  43  mètres,  comme  en  1878,  assurerait  encore  l'alimen- 
tation du  canal,  mais  à  la  condition  d'absorber  la  presque  totalité 
du  débit  et  de  laisser  le  lit  du  cours  d'eau,  pour  ainsi  dire,  à  sec. 
Il  est  vrai  que  le  régime  de  la  Garonne  varie  dans  des  limites  très 
étendues;  ce  fleuve  a  débité  7000  mètres  cubes  d'eau  à  la  seconde, 
en  1875,  il  devient  donc  tout  à  coup  dangereux  par  son  excès  de 
débit;  les  inondations  de  1770  et  de  1875  l'attestent,  au  besoin. 
Afin  de  régulariser  ce  régime  et  d'assurer  un  débit  normal  en 
tout  temps,  même  à  l'époque  des  plus  basses  eaux,  la  Société 
songea  à  creuser  des  réservoirs  d'épargne  qui  donneraient  aussi 
une  grande  sécurité,  en  ce  qui  concerne  l'emploi  des  forces  mo- 
trices et  des  irrigations.  Ces  lacs  artificiels  joueraient  le  rôle  du 
volant  dans  les  machines,  en  emmagasinant  le  trop-plein,  pour  le 
restituer  ensuite  :  ce  seraient  de  véritables  régulateurs  du  mou- 
vement. 

11  est  probable  que  le  constructeur  du  canal,  État  ou  compagnie 
privée,  prendrait  à  sa  charge  la  création  de  ces  réservoirs;  car, 
sans  travail  complémentaire  important,  il  pourrait  utiliser  les  déblais 
au  barrage  des  vallées. 

La  partie  relative  à  l'exploitation  mérite  une  étude  approfondie. 
Nous  avons  déjà  vu  que  la  vitesse,  était  le  facteur  principal  du 
succès  de  l'œuvre;  on  se  trouverait  donc  dans  les  conditions  les 
plus  favorables  si  le  canal  était  à  niveau  et  en  grande  section.  Mais 
les  écluses  nombreuses  et  les  ponts  tournants  amènent  à  supprimer 
la  navigation  libre  et  à  adopter  le  système  des  trains  comme  on  le 
fait  pour  le  canal  de  Suez. 

La  Société  prend  pour  type  les  bâtiments  de  la  Compagnie  pé- 
ninsulaire et  orientale,  à  la  vitesse  de  10  nœuds  (18^,5).  Nous 
ferons  observer  que  les  paquebots  d'Australie  filent  14  ou  15  nœuds, 
et  que  l'ouverture  du  canal  des  Deux  Mers  pourrait  activer  la  créa- 
tion d'autres  lignes  de  steamers  à  grande  vitesse.  Mais,  passons. 
Avant  d'arriver  aux  écluses,  le  train  s'arrêtera.  Or  un  bâtiment 
de  6000  tonnes,  marchant  à  raison  de  18  kilomètres  par  heure,  met 
dix   minutes  pour  perdre  son  erre^  c'est-à-dire  pour  arriver  à 


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646  LE  CANAL  DES  DEUX  MEïfô^ 

l'immobilité  ;  une  telle  manœuvre  se  répète  à  cbaqne  bief;  il  fant 
en  tenir  compte  en  calculant  la  durée  du  passage.  On  arrive  ma 
à  une  durée  totale  de  47*^,44,  en  comptant  à  heures  pour  Tatteate 
des  trains.  Mais  on  cote  à  14  kilomètres^  à  Theure  la  vitesse  ea 
simple  voie  (371  mètres  carrés  de  section)  et  à  t8  kilomètres  celle 
en  double  voie  (575  mètres  carrés  de  sections) .  Ces  vitesse  noos 
paraissent  trop  fortes  et  l'attente  moyenne  de  4  heures  pour  k 
formation  des  trains  nous  semble  trop  faible.  Nous  croyons  donc 
que  la  durée  du  passage  dépasserait  de  beaucoup  le  chiffre  trouvé. 
Nous  porterons  plus  particulièrement  notre  attention  sur  les  stea- 
mers créés  depuis  l'ouverture  du  canal  de  Suez  dans  le  but  de  trafi- 
quer entre  l'Europe  et  l'extrême  Orient.  Ces  navires,  qne  nous  avons 
rencontrés  souvent  dans  la  mer  Rouge,  filent  10  nœuds,  comme 
ceux  de  la  Compagnie  péninsulaire  et  orientale.  A  cette  vitesse,  il 
leur  faut  71^,36  pour  franchir  la  distance  de  716  milles  (diffé- 
rence économisée  par  le  canal  des  Deux  Mers  pour  la  traversée 
de  Malte  à  Ouessant).  11  faut  que  le  temps  employé  pour  franchir 
le  canal  soit  plus  petit,  et  les  navires  de  l'espèce  auront  d'aulaut 
plus  d'intérêt  à  emprunter  notre  passage,  que  ce  temps  sera  Im- 
même  moins  considérable.  On  a  donc  tout  avantage  à  accroître  la 
section  mouillée  du  canal  et  à  supprimer  toute  perte  de  temps  au 
passage  des  écluses. 

Le  18  mai  1880,  le  ministre  des  travaux  publics  nomma  une   - 
commission  mixte  qui  fit  les  déclarations  suivantes,  à  la  majorité 
de  six  voix  contre  quatre  : 

«  Aucun  obstacle  insurmontable  ne  s'oppose  à  rexéeutlon  du 
projet.  Il  faut  doubler  la  dépense  et  l'évaluer  à  1  milliard.  U  y  su 
Ueu  de  procéder  à  un  supplément  d'instruction  aux  points  de  vue 
économique,  politique  et  financier.  » 

Les  quatre  autres  membres  déclaraient  l'entreprise  inutâlo  et 
irréalisable.  C'était  la  condamnation  du  projet  élaboré  sous  \e 
patronage  de  M.  Duclerc. 

Toutefois,  pendant  les  délibérations  de  la  commission,  les  chaïa- 
bres  de  commerce  et  les  conseils  municipaux  avaient  été  consultés. 
Soixante-dix  de  ces  derniers  et  quarante-deux  chambres  de  com* 
merce  répondaient  favorablement. 

La  situation  était  embarrassante,  d'autant  plus  que  la  conuzùssiou 
s'était  partagée  en  deux  camps  et  qu'en  somme,  elle  n'avait  voté 
qu'à  une  voix  de  majorité  les  conclusions  résumées  ci-dessus. 

Une  seconde  commission  nonunée  par  le  ministre  le  lO   jaa* 
vier  1882,  conclut  de  la  manière  suivante  : 
l*"  Le  canal  Bordeaux-Narbonne  est  possible; 
2*  L'alimentation  ne  semble  pas  suffisamment  assurée; 


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U  GAKÀL  DfiS  miX  IURS  617 

S""  lA  dépense  de  premier  établissement,  y  compris  Tintéitt 
pendant  la  conâftractîon,  s*élèvera  à  1  nulliard  et  demi; 

A""  Les  avantages  à  retirer  par  le  pays  ne  sont  pas  en  rapport  avec 
les  sacrifices  demandés  au  trésor; 

5''  An  point  de  vue  militaire,  la  déclaration  formelle  du  conseil 
d'Amiranté  oblige  à  conclure  que  le  canal  projeté  n'augmentera  pas 
la  p«bsance  du  pays; 

&"  Au  point  de  vue  commercial,  en  présence  de  la  faible  vitesse 
qu'il  paraît  raisonnable  d'y  supposer,  rien  ne  démontre  que  les 
navires  auraient  intérêt  à  préférer  le  canal  au  détroit  de  Gibraltar. 

Ces  conclusions  excessives  étaient  tellement  hostiles  au  projet 
présenté,  que  M.  Duclerc  crut  devoir  se  retirer. 

En  présence  d'une  telle  situation,  l'on  put  croire  un  instant  le 
canal  des  Deux  Mers  entièrement  abandonné.  Pourtant,  au  mois  de 
juin  1883,  une  nouvelle  société  se  forma  sous  le  nom  de  Société^ 
de  Travaux  français^  afin  d'améliorer  le  projet  précédent  et  d'en 
former  un  nouveau. 

La  Sodété  d'études  conserva  l'économie  générale  du  projet  Du- 
clerc; mais  elle  s'efforça  de  résoudre  les  diverses  objections  qu'il 
avait  soulevées  au  sein  des  comoiissions  et  dans  la  presse. 

Malgré  l'avis  ferme  du  conseil  d'Amirauté  qui  refusait  de  laisser 
pénétrer  les  cuirassés  dans  le  canal,  la  profondeur  de  8™, 50  fut 
maintenue.  En  outre,  le  nouveau  canal  se  tient  partout  au  sud  de 
la  ligne  de  Bordeaux  à  Cette,  il  se  tient  partout  à  niveau  et  en 
dâ>lai,  an  lieu  de  se  présenter  en  remblai  sur  le  tiers  de  sa  longueur 
et,  par  suite,  d'être  soumis  à  des  pertes  notables  par  infiltrations 
et  d'être  une  menace  constante  d'inondation.  Le  nouveau  projet 
n'emploie  les  remblais  que  pour  combler  les  vallées  aux  points  où 
le  tracé  les  traverse. 

La  longueur  du  nouveau  canal  est  de  &0t  kilomètres,  et  celle  des 
débouquements,  de  12&  kilomètres,  soit  au  total,  525  kilomètres 
ou  28A  milles  muâns,  deux  fds  et  demie  la  longueur  du  canal  de 
Suez. 

La  iwrofondeur,  fixée  à  S^jSO,  permet  le  passage  de  tous  les 
navires.  La  section  mouillée  du  canal  en  simple  voie  est  de 
243  mètres  carrés.  Ce  profil  a  été  établi  dans  le  l^t  de  permettre 
la  vitesse  moyenne  de  11  kilotoètres  à  l'heure. 

La  question  de  vitesse  dans  le  canal,  on  ne  saurait  se  le  dissi- 
muler, est  le  facteur  principal  du  succès  de  Fosuvre  :  plus  les 
navires  frand^ront  vite  la  distance  de  Bordeaux  à  Narbonne,  plus 
ib  auit>nt  avantage  à  passer  par  le  canal.  Un  principe  immole 
domine  tous  les  calculs  î  la  vitesse  d'un  navire  marchant  dans  un 
passage  resserré,  dont  la  section  est  égrie  au  triple  de  la  surface 


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648  LE  CANAL  DES  DEUX  MERS 

du  maître-couple  immergé,  est  la  moitié  de  ce  qu'elle  sersdt  en  mer 
libre;  c'est-à-dire  que,  si  le  navire  file  14  nœuds  en  mer,  sa  vitesse 
se  réduira  &  7  nœuds  dans  un  passage  ou  dans  un  canal  satisfaisaot 
à  la  condition  énoncée  plus  haut.  Or  la  plus  grande  section  d'un 
paquebot  au  maître-couple,  est  de  81  mètres  carrés;  il  faut  donc 
que  la  section  du  canal  soit  au  moins  de  243  mètres  carrés  :  ce 
nombre  exprime  précisément  la  surface  du  profil  en  travers  du  der- 
nier projet.  D'ailleurs,  les  autres  canaux  répondent  à  cette  condi- 
tion. Le  canal  Calédonien  qui  a  une  section  de  125  mètres  carrés; 
la  surface  du  maître-bau  des  navires  qui  y  sont  admis  est  de 
57"", 50,  soit  les  45/100  de  la  section;  la  vitesse  maxima,  d'après 
le  règlement,  est  de  8  kilomètres  à  l'heure. 

La  section  du  canal  d'Amsterdam  est  de  280  mètres  carrés;  la 
surface  mouillée  des  plus  grands  navires  admis  est  de  78  mètres 
carrés,  soit  les  28/100  de  la  section;  la  vitesse  des  navires  y  est 
de  9  kilomètres. 

La  section  du  canal  allemand  des  deux  mers  sera  de  365  mètres 
carrés  ;  les  cuirassés  à  section  de  90  mètres  carrés  y  seront  admis 
et  ne  pourront  dépasser  la  vitesse  de  12  kilomètres. 

La  section  du  canal  de  Suez  est  de  312  mètres  carrés;  la  vUesse 
est  de  12  kilomètres  pour  les  cuirassés  à  90  mètres  carrés  de  sur- 
face mouillée.  Mais,  ici,  la  présence  des  lacs  amers  permet  de  forcer 
la  marche  et  d'atteindre  la  moyenne  de  14  kilomètres. 

Si  le  canal  des  Deux  Mers  français  présente,  comme  dans  le 
projet  actuel,  une  section  de  243  mètres  carrés,  la  vitesse  des  bâti- 
ments à  81  mètres  carrés  de  surface  mouillée  ne  pourra  excéder 
11  kilomètres.  Cette  vitesse  nous  paraît  insuffisante  et,  pour  l'aug- 
menter, il  faut  nécessairement  accroître  l'importance  de  hi  section 
du  canal. 

Dans  les  deux  projets,  on  s'est  efforcé  de  grouper  les  écluses, 
afin  d'éviter  les  trop  nombreux  amortissements  de  vitesse  qui  sont 
une  des  causes  principales  des  pertes  de  temps.  Ce  groupement 
n'est  pas  le  même  dans  les  deux  projets.  Le  plan  de  1880  présen- 
tait :  2  écluses  simples;  4  groupes  de  2  écluses;  4  groupes  de  S; 
2,  de  4;  3,  de  5;  1,  de  6  et  1,  de  10;  soit  au  total,  61  écluses  de 
5  mètres  de  chute. 

Ainsi  que  nous  allons  le  voir,  le  projet  de  1887  diminue  consi- 
dérablement ce  nombre.  Mais,  la  hauteur  du  bief  de  partage  au- 
dessus  c(u  niveau  de  la  mer  restant  le  même,  si  l'on  diminue  le 
nombre  des  écluses,  il  faut  augmenter  la  hauteur  de  chute.  On 
compte,  dans  ce  nouveau  projet  :  3  écluses  simples;  11  groupes 
de  2  écluses;  3  groupes  de  3;  1  groupe  de  4;  smt  38  écluses  de 
9  mètres  de  hauteur  de  chute,  divisées  en  18  groupes. 


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LE  CANAL  DES  DEUX  MERS  619 

Ce  mode  de  groupement  offre  un  grand  avantage,  au  point  de 
vue  de  la  vitesse.  Supposons  que  le  navire  ait  à  passer  un  groupe 
de  3  écluses;  il  n'amortit  sa^ vitesse  qu'une  seule  fois,  au  lieu  de 
l'amortir  3  fois.  Si  l'on  admet  qu'il  faille  dix  minutes  pour  chaque 
amortissement,  on  gagne  sensiblement  20  minutes  pour  un  groupe 
de  3  écluses. 

Une  question  importante  et  non  encore  définitivement  résolue, 
est  celle  de  la  traction.  La  Société  d'études  n'admet  pas  la  locomo- 
tion du  bâtiment  à  l'aide  de  son  propre  moteur.  Ceci  est  pourtant 
la  condition  normale  des  navires  qui  passent  le  canal  de  Suez.  £n 
admettant  que  la  manœuvre  des  écluses  ne  permette  pas  l'emploi 
de  ce  moyen,  il  faudra  opter^^entre  le  remorquage  et  le  touage  par 
locomotives  roulant  sur  les  berges.  La  société  se  déclare  en  faveur 
de  ce  dernier  procédé,  quoique  ce  genre  de  traction  n'ait  pas,  que 
nous  sachions,  reçu  la  sanction  définitive  de  la  pratique.  Il  importe, 
en  effet,  de  ne  pas  soumettre  les  locomotives  à  de  dangereuses 
tractions  latérales  et  de  pouvoir  amortir  facilement  la  vitesse  des 
navires  en  avant  des  écluses.  Sans  avoir  la  prétention  de  condamner 
le  système  de  remorquage  préconisé,  nous  formulons,  à  son  égard, 
de  simples  réserves. 

En  revanche,  nous  ne  pouvons  que  louer  hautement  l'excellente 
précaution  prise  par  la  Société]et  qui  consiste  à  ménager,  en  tête 
et  au  pied  de  chaque  écluse,  un  bassin  de  7  hectares,  destiné  à 
amortir  les  remous  et  le  courant  provenant  des  manœuvres  d'eau 
des  écluses.  (Un  volume  de  22  000  mètres  cubes  est  nécessaire 
j)our  ces  manœuvres.) 

On  conçoit  que  les  infiltrations  d'eau  à  travers  les  parois  de 
l'ouvrage,  aient  une  grande  importance  sur  le  résultat  définitif  et 
l'on  peut  admettre  sans  difficultés  que  l'étanchéité  de  la  cuvette 
soit  la  garantie  principale  d'une  exploitation  bien  entendue. 

L'attention  de  la  Société  s'est  donc  portée,  avec  très  juste  raison, 
sur  ce  dernier  point.  11  faut,  autant  que  possible,  se  rapprocher  de 
l'étanchéité  parfaite,  et  les  moyens  dont  on  dispose  permettent 
d'atteindre  ce  desideratum.  D'après  le  plan  de  1880,  on  devait 
mùrailler  certaines  parties  et  appliquer  sur  d'autres  un  crépissage 
à  la  chaux  hydraulique.  Le  nouveau  projet  prévoit,  de  ce  chef, 
une  dépense  de  40  nûllions,  afin  de  garnir  la  cuvette,  dans  toute 
sa  longueur,  d'un  revêtement  en  béton  de  0",15  d'épaisseur. 

Le  canal  rendu  étanche,  il  a  fallu  trouver  le  moyen  de  l'aii- 
menter.  La  dépense  d'eau  est  due  à  trois  causes  :  l'évaporation, 
l'infiltration,  les  pertes  occasionnées  par  la  manœuvre  des  écluses. 
L'expérience  nous  apprend  que  l'évaporation  enlève  une  tranche  do 
4  millimètres  par  24  heures.  D'après  ce  que  nous  avons  dit,  les  pertes 


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m  LE  GiVAL  DBS  DEUX  MEIS 

dues  aux  infiltrations  par  le  sol,  peuvent  être  considérées  comme 
nulles.  L'alimentation  est  assurée  :  par  deux  prises  d'eau  sur  la 
Garonne;  par  des  réservoirs  contenant  150  millions  de  mètres 
cubes  d'eau  et  qui  restitueraient  à  la  Garonne  toute  Teau  prise  à 
Carbone  en  bas  étiage;  enfin,  par  21  pompes  élévatoires  établies 
de  Toulouse  à  Narbonne,  pouvant  débiter  ensemble  5  670  000  litres 
par  24  heures. 

L'ensemble  des  travaux  est  évalué  à  650  millions  et  les  dépenses 
annuelles  de  l'exploitation,  à  9  millions. 

L'entreprise  peut  compter  sur  des  revenus  de  plusieurs  sortes  : 
recettes  de  navigation,  irrigations,  force  motrice  et  submersions. 
Il  est  plus  aisé  d'estimer  le  coût  du  canal  que  son  revenu.  On  ne 
peut  former  que  des  hypothèses,  s'appuyer  sur  les  statistiques 
récentes  et  supputer  la  plus-value  successive  des  recettes,  jusqu'à 
ce  que  l'exploitation  soit  en  pleine  activité.  Gomme  il  s'agit  de 
déplacer  l'axe  du  commerce  de  l'extrême  Orient  avec  l'Europe,  on 
ne  peut  espérer  que  la  navigation  s'empare  de  la  nouvelle  voie  dès 
la  première  année  de  l'ouverture  du  canal,  ni  que  le  cabotage 
renaisse  immédiatement  de  ses  cendres.  On  ne  change  pas  du  jour 
au  lendemain  les  habitudes  du  commerce,  même  en  lui  offrant  des 
avantages.  Le  canal  de  Suez,  on  ne  saurait  trop  le  rappeler,  n'at- 
teignit son  plein  rendement  que  plusieurs  années  après  son 
ouverture.  On  n'a  aucune  rsûson  de  placer  le  canal  des  Deux 
Mers  en  dehors  de  la  loi  commune,  et  l'on  calcule  c[ue,  dans  un 
délai  niaximum  de  cinq  ans,  tout  ce  qui  doit  passer  par  le  canal  y 
passera. 

D'après  les  estimations  généralement  admises,  13  à  1&  miUions 
de  tonnes  transitent  annuellement  par  Gibraltar.  Sur  ce  nombre, 
9  millions  de  tonnes  environ  sont  à  destination  ou  proviennent  des 
mers  septentrionales  et  auraient  avantage  à  employer  la  voie  da 
canal.  La  Société  compte  que  le  canal  recevra  11  millions  de  tonnes 
la  sixième  année.  A  partir  de  ce  moment,  elle  ne  prévoit  plus  qu'un 
accroisseo^nt  annuel  de  1  à  2  pour  100  (cet  accnHssement  atteint 
2,  53  pour  100  sur  les  chennns  de  fer).  Le  canal  des  Deux  tters 
tirera  un  tonnage  spécial  de  la  région  qu'il  traverse.  La  population 
des  quatorze  départements  limitrojdiies  ou  traversés  est  de  5  mil- 
lions d'habitants,  et  le  tonnage  des  grandes  voies  actuelles  de  res- 
semble s'élève  à  1  200  000  tonnes.  Or  la  nouvelle  voie  inaritime 
économisera  75  pour  100  sur  le  prix  des  transports;  supposer  que, 
dès  la  première  année,  le  tonnage  local  atteindra  500  000  tonnes^ 
c'est  se  tenir  au-dessous  de  toute  exagération. 

En  fixant  le  tarif  du  transit  (y  compris  le  pilotage  et  le  babge) 
&  3  fr.  75  la  tonne,  ce  qui  panttt  très  acceptable,  on  troore  que. 


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LE  CÂH^L  DSS  hUX  MEBS  6» 

poar  les  14  millions  de  tonnes  prévues,  les  recettes  de  navigation 
attseiodraient  53  millions  de  francs. 

Il  convient  d'ajouter  à  ce  revenu  les  droits  de  quai  à  acquitter 
par  les  navires  qui  s'arrêteront  dans  les  ports  intérieurs,  pour  y 
charger  des  marchandises  ou  pour  en  laisser.  On  calcule  que  ces 
droits  produiront  5  millions  la  dixième  année,  soit,  au  total  58  mil- 
lions pour  les  recettes  de  navigation.  Nous  savons  que  l'eau,  dans 
le  Midi,  est  le  principal  facteur  de  la  richesse  agricole.  On  peut 
donc  baser  des  calculs  sur  la  probabilité  des  irrigations.  D'après  la 
Société  d'études,  au  bout  de  dix  ans,  les  irrigations  pourraient 
s'exercer  sur  une  étendue  de  50  000  hectares.  En  calculant  sur  le 
pied  de  60  francs  l'hectare  (prix  du  canal  du  Rhône),  on  obtient  un 
bénéfice  approximatif  de  30  francs  par  hectare,  les  frais  de  cons- 
truction des  rigoles  devant  absorber  la  moitié  environ  du  droit 
toul. 

On  obtiendrait,  de  ce  chef,  un  revenu  de  1  500  000  francs.  Aux 
irrigations,  il  faut  ajouter  les  inondations  d'hiver  contre  le  phyl- 
loxéra. On  compte  un  minimum  de  30  000  hectares  à  inonder,  qui 
donnerait  un  revenu  (au  bout  de  dix  ans)  de  1  800  000  francs,  en 
frappant  chaque  hectare  d'un  droit  de  60  francs. 

Pour  l'irrigation  et  Tinondation,  la  Société  prévoit  donc,  au  bout 
de  dix  ans,  un  revenu  de  3  300  000  francs. 

Reste  la  location  de  la  force  motrice.  L'industrie  a  tout  intérêt  à 
utiliser  les  chutes  d'eau,  à  remplacer  par  les  forces  hydrauliques 
la  vapeur  qui  lui  coûte  un  prix  trop  élevé  pour  qu'elle  puisse  lutter 
avantageusement  contre  les  produits  anglais.  En  Suisse  et  dans  les 
Vosges,  on  emploie,  l'hiver,  les  forces  hydrauliques,  sauf  à  les 
remplacer  par  la  vapeur,  en  été,  quand  les  eaux  sont  basses. 

On  a  objecté  que  le  canal  du  Midi  ne  réussissait  pas  à  placer 
toute  sa  disponibilité  en  chevaux-vapeur;  mais  on  ne  saurait  assi- 
miler une  voie  comme  le  canal  des  Deux  Mers,  accessible  à  la  grande 
navigation,  à  un  canal  d'intérêt  purement  local,  comme  celui  du 
Midi.  D'ailleurs,  il  semble  probable  que  des  industries  nouvelles 
s'établiront  près  de  ce  débouché.  On  ne  compte  que  h  millions,  au 
bout  de  dix  ans,  pour  la  location  des  forces  motrices. 

En  faisant  le  total  général  de  ces  revenus  de  sources  diverses, 
on  trouve  que  la  recette  brute  s'élevant  la  première  année  à  23  mil- 
lions, atteindra  66  millions,  dix  ans  plus  tard. 

Combien  faudra-t-il  d'heures  pour  passer  de  Bordeaux  à  Nar- 
bonne?  Tout  est  là.  Le  passage  des  39  écluses  du  nouveau  projet 
demanderont,  à  elles  seules,  10  heures;  il  faut  ajouter  à  ce  nombre 
43  heures,  temps  nécessaire  à  raison  de  5  milles  par  heure,  pour 
franchir  les  215  milles  du  canal,  sans  compter  le  temps  perdu  au 


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652  LE  CàKàL  des  DEUX  MERS 

débouquement  du  départ,  pour  attendre  la  formation  du  train.  En 
somme,  les  navires  ne  passeront  pas  en  moins  de  60  heures.  La 
Société  d'études,  qui  a  élaboré  le  dernier  projet,  ne  demande  ni 
subvention  ni  garantie  d'intérêt;  elle  consent  même  à  décharger 
TÉtat  des  dépenses  relatives  au^  débouquements  de  Narbonne  et 
de  Bordeaux,  dépenses  évaluées  à  150  millions,  que  les  auteurs  du 
premier  projet  laissaient  à  la  charge  de  la  France.  Elle  propose  même 
de  fournir  un  cautionnement  à  l'appui  de  sa  demande  de  conces- 
sion, pourvu  qu'on  lui  cède,  en  toute  propriété,  certains  espaces 
occupés  par  des  étangs  et  des  marais. 

En  résumé,  il  s'agit  de  rapprocher,  par  une  voie  rapide  et  peu 
coûteuse,  les  principaux  centres  de  production  (Chine,  Inde,  Aus- 
tralie), des  principaux  centres  de  transformation  et  de  consom- 
mation (régions  de  l'ouest  et  du  nord  de  l'Europe).  La  voie  de  mer 
convient  mieux  que  les  chemins  de  fer  à  un  mouvement  commercial 
de  cette  importance;  elle  est  la  plus  courte  par  Suez,  Malte,  Nar- 
bonne et  Bordeaux;  elle  sera  la  plus  rapide,  si  l'on  donne  une 
largeur  suffisante  au  canal  des  Deux  Mers. 

Ce  nouvel  ouvrage  aurait  alors  une  importance  à  la  fois  straté- 
gique, agricole  et  commerciale.  On  trouvera  peut-être  que  l'épargne 
française  se  porterait  avec  plus  d'avantage  vers  cette  œuvre  vrai- 
ment nationale,  de  toute  façon  favorable  à  la  puissance  offensive 
et  défensive  du  pays,  que  vers  des  entreprises  plus  aléatoires  et 
plus  lointaines.  Il  serait,  à  coup  sûr,  téméraire  de  présenter  ce  futur 
ouvrage  comme  une  panacée  contre  la  crise  économique  qui  sévit 
mr  l'Europe  et  sur  la  France  en  particulier.  Mais  on  peut  affirmer 
pie  cette  œuvre  rendrait  à  notre  pays  une  activité  nouvelle  et  lui 
permettrait  de  jouer  un  rôle  commercial  important  sur  le  redoutable 
échiquier  de  l'Europe;  elle  dérouterait  la  prévoyance  anglaise,  et  la 
/edette  mélancolique,  perchée  au  sommet  du  grand  morne   de 
Sibraltar,  désormais  sans  utilité,  n'aurait  plus  guère  à  observer, 
5ur  la  mer  bleue,  que  les  voiles  blanches  triangulaires  des  balan- 
celles  sardes  et  des  tartanes  espagnoles. 

Albert  de  Chenclos. 


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LE  CARDINAL  GUIBERT 

DANS  LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  SA  VIE 

NOTES   INTIMES 


La  vie  du  cardinal  Guibert  aura  son  historien  éloquent  et  bril- 
lant. A  lui  de  retracer  les  phases  de  cette  carrière  qui  commença 
dans  une  humble  cellule  de  religieux,  pour  se  terminer  sur  un  des 
plus  grands  sièges  du  monde,  et  fit  de  l'ancien  Oblat  de  Marie  le 
guide  écouté  de  Tépiscopat  français.  On  n'a  d'autre  dessein,  ici, 
que  de  révéler  par  quelques  détails  intimes  l'âme  du  bon  Arche- 
vêque et  de  mettre  en  lumière  certains  faits  peu  connus.  Ces 
simples  notes,  en  faisant  pénétrer  plus  avant  dans  la  connaissance  de 
l'homme  privé,  pourront  aider  à  expliquer  le  rôle  exceptionnelle- 
ment considérable  que  le  prince  de  l'Église  fut  amené  à  jouer,  à 
l'avantage  de  la  religion  et  de  la  patrie. 

ï 

SA  JOURNÉE 

Décrire  une  journée  du  cardinal,  c'est  les  décrire  toutes.  Non 
pas  qu'il  se  fût  imposé  d'avance  un  curriculum  diei  qu'il  fallait 
remplir  coûte  que  coûte;  un  pareil  formalisme  était  tout  à  fait 
étranger  à  la  tournure  de  son  esprit,  foncièrement  dédaigneux  du 
convenu  et  de  la  pose.  Mais  c'est  naturellement  et  sans  y  penser 
qu'il  remplissait  chacune  de  ses  journées  des  mêmes  exercices,  des 
mêmes  prières,  des  mêmes  lectures,  du  même  travail. 

Levé  à  six  heures,  il  consacrait  une  demi-heure  à  l'oraison.  Il  fut 
toute  sa  vie  d'une  fidélité  scrupuleuse  à  ce  premier  exercice  spiri- 
tuel, disant  que  c'était  le  moyen  de  s'assurer  une  bonne  journée.  A 
sept  heures,  il  montait  à  l'autel,  et  célébrait  le  saint  sacrifice  avec 
un  très  vif  sentiment  de  la  présence  de  Notre-Seigneur.  Sa  messe 
25  MOVEMoas  1887,  42 


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654  LE  CARDINAL  GUIBERT 

durait  de  trente  à  trente-cinq  minutes.  Toutes  les  paroles,  même 
celles  du  Canon,  étaient  prononcées  ascez  haut  pour  être  entendues 
des  assistants.  Particularité  à  noter  :  la  langue  et  la  main  n'al- 
laient pas  parfaitement  de  conserve;  la  promptitude  de  l'une 
ne  savait  pas  toujours  s'assouplir  à  la  lenteur  de  l'autre.  Socvcnt 
le  geste  était  dessiné,  que  les  paroles  qui  rappellent  étaient  à  peine 
à  moitié  route;  et  on  a  pu  voir  le  cardinal,  au  passage  :  bona  créas, 
sancti/îcas,  benedicis,  former  jusqu'à  cinq  et  six  fois  la  croix  sur 
le  calice,  comme  pour  ménager  à  la  voix  le  temps  d'arriver  au  bout 
de  l'articulation  des  trois  verbes.  De  même,  lorsqu'il  distribuait 
les  saintes  hosties  :  avant  que  la  formule  :  Corpus  Domini^  fût 
parachevée,  deux  ou  trois  fidèles  étaient  communies. 

Cette  lenteur  de  parole  peut  d'autant  plus  être  signalée  comme  ca- 
ractéristique, qu'elle  faisait  contraste  avec  la  volubilité  provençale. 
Et  ce  n'est  pas  le  seul  trait  qui  distinguait  Mgr  Guibert  de  ses  com- 
patriotes :  ils  passent  pour  vantards  et  glorieux;  il  était  modeste. 
lis  sont  bruyants  et  tout  en  dehors;  il  aimait  le  recueiltement,  et 
professait,  avec  un  de  ses  prédécesseurs,  que  «  le  bruit  ne  fait  pas 
de  bien  et  le  bien  ne  fait  pas  de  bruit  ».  On  raille  leur  impé- 
tuosité enthousiaste  qui  les  fait  parler  avant  de  penser;  il  était  le 
calme  même  et  n'agissait  jamais  qu'après  mûre  réflexion.  Ifs  sont 
réputés  peu  constants  dans  leurs  desseins;  il  était  Thommc  des 
œuvres  patientes  et  des  longues  entreprises.  A  dire  vrai,  le  cardinal 
n'avait  guère  de  commun  avec  les  naturels  de  la  Canebière  que 
l'amour  de  la  Boîine  Mare  et  Faccent. 

Après  l'action  de  grâces,  qu'il  ne  prolongeait  pas  au-delà  de 
quinze  minutes,  on  lui  servait  une  tasse  de  café  au  lait.  Il  s'asseyait 
immédiatement  à  son  bureau  de  travail,  tournant  le  dos  au  foyer 
et  s'inquiétant  peu,  aux  jours  d'hiver,  si  le  feu  flambait   ou  se 
mourait.   Un  regard  était  d'abord  donné  à  la  politique,  dont  il 
observait  avec  attention  la  marche  et  les  incidents  quotidiens;  et 
son  premier  labeur  était  la  lecture  d'un  journal  du  matin.  Dans  les 
derniers  temps,  c'était  assez  régulièrement  le  Gmtlois,  Le  cardinal 
avait  pris  quelque  goût  à  cette  feuille,  dont  le  hmgage,  habituel- 
lement gravOy  avait  de  plus,  à  ses  yeux,  l'aTaatage  de  porter  le 
cachet  de  la  bonne  éducation.  Aussi  était-il  d'autant  pltis  cboqaé 
quand  un  article  léger  ou  à  allures  débraillées  venait  par  intervalles 
s'étaler  dans  ses  colonnes.  Une  fois  il  en  fit  témoigner  sa  peine  an 
rédacteur  en  chef,  M.  de  Pêne,  qui  se  montra  tout  ^sposë  au 
repentir,  et  répondit,  en  chrétien  qui  sait  son  catéchisme,   qu'il 
faisait  au  nom  du  Gantois  «  le  ferme  propos  de  ne  plus  péclKir,  » 

Vers  huit  heures  et  demie,  on  montait  le  premier  courrier,  fort 
vdmnîaeux,  d'ordinaire,  mais  dont  le  dépouillement  ne    prenait 


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LE  GARDL2IÀL  GUSE&T  655 

guère  de  minutes  à  Monseigneur.  Des  quarante  à  dnquante  lettres 
que  diaque  matin  lui  apportait,  il  en  retenait  trois,  quatre,  cinq, 
dont  le  sceau,  le  timbre  ou  récriture  lui  faisaient  deviner  l'intérêt 
et  Fimportance  ;  il  passait  les  autres  à  son  secrétaire,  qui  devait  les 
ouvrir  et  lui  en  faire  rapport. 

Dans  la  matinée,  jusqu'à  onze  heures  et  demie,  Monseigneur  rece- 
vait tes  meo^Nres  de  son  administration  qui  avaient  à  le  consulter 
ou  à  prendre  ses  instructions. 

Doué  d'une  aptitude  rare  pour  les  affaires,  il  en  avait  aussi  le 
goût.  Mener  à  bonne  fin  les  plus  compliquées  et  les  plus  difficiles 
était  un  jeu  auquel  il  se  plaisait.  Le  cardinal  n'avait  rien  de  ces 
esprits  vagues  et  indécis  qui  n'entrevoient  les  réalités  qu'à  travers 
un  nuage  et  restent  des  heures  suspendus  entre  le  oui  et  le  non. 
Son  intelligence  voyait  net  et  loin,  et  sa  volonté  n'était  ni  timide, 
ni  irrésolue.  Aussi  ces  messieurs  s'empressaient  à  la  consultation, 
sûrs  de  recevoir  toujours  une  direction  précise.  «  Tirez-vous-en 
comme  vous  pourrez  »  est  une  formule  assez  employée,  dit-on, 
dans  certsdnes  chancelleries;  elle  n'était  pas  à  l'usage  du  cardinal. 
En  le  quittant,  chacun  savait  clairement  quelle  ligne  de  conduite 
il  devait  tenir,  quelle  réponse  rédiger,  quelle  démarche  tenter. 

Il  s'en  rapportait  d'ailleurs,  pour  les  détails  de  l'administration, 
&  ses  collaborateurs,  et  laissait  chacun  se  mouroir  librement  dans 
sa  sphère  propre.  Son  gouvernement  n'avait  rien  d'étroit.  Mais  il 
entendait  gouverner,  et  s'il  aimait  à  stimuler  Tinitiative  des  timides, 
il  savait  avec  une  tranquille  fermeté  ramener  au  rang  ceux  qui, 
trop  entreprenants,  s'en  seraient  écartés  pour  suivre  une  inspiration 
personnelle. 

Un  rapide  crayon  de  ces  messieurs,  au  passage  : 

Void  M.  Petit,  chancelier,  dont  le  cardinal  salue  toujours 
la  venue  avec  une  interjection  de  plaisir.  C'est  son  homme  de 
confiance.  Les  intérêts  financiers,  très  considérables  dans  un  diocèse 
comme  Paris,  lui  sont  confiés.  M.  Petit  les  administre  avec  une 
compétence  qui  n'est  égalée  que  par  son  intégrité,  laquelle  confine 
i  la  plus  scrupuleuse  délicatesse.  Monseigneur  le  sait.  Aussi  il  ne 
loi  marckinde  pas  plus  ses  signatures  que  ses  encouragements, 
et  le  soutient  dans  les  démêlés  que  le  chancelier  peut  avoir  au 
dehors...  ou  au  dedans. 

Voici  M.  Allain  et  son  portefeuille.  Accueil  réservé  :  si  Son 
Énûnence  affectionne  le  premier,  elle  redoute  le  second,  des  plis 
duquel  va  sortir  immanquablement  quelque  projet  latin  de  sup- 
plique, dont  il  faudra  subir  la  lecture  saccadée.  M.  Allain,  que  le 
cardinal,  empruntant  le  mot  à  la  langue  provençale,  appelle  plai- 
samment ce  son  grand  maridaïré  »,  r^ge  très  bien  ces  suppliques 


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656  LE  CARDINAL  GUIBERT 

à  Rome,  au  point  de  vue  du  style,  de  la  politesse,  de  la  redondance 
des  expressions  respectueuses.  Mais  la  fréquentation  de  la  cour,  — 
il  avait  été  chapelain  aux  Tuileries,  —  d'où  il  a  retiré  une  si  exquise 
courtoisie,  ne  lui  a  pas  appris  l'art  du  diplomate,  l'art  de  procéder 
par  insinuations,  par  allusions,  par  demi-mots.  Il  dit  trop  les  choses 
comme  elles  sont  ;  et  le  cardinal  est  amené  quelquefois  à  recom- 
mander à  son  officiai  «  d'écorner  les  angles,  de  gazer  un  peu  la 
vérité.  » 

Entre  M.  Bureau.  Ici  l'audience  ne  sera  pas  longue.  Chargé 
d'une  tâche  délicate,  difficultueuse,  souvent  ingrate,  en  quelques 
phrases  courtes  et  lumineuses  son  compte-rendu  est  terminé. 
M.  Bureau  a  le  don  d'abréger  sans  omettre.  Le  cardinal  goûte 
beaucoup  cette  lucidité  d'exposition,  cette  justesse  de  jugement, 
cette  rondeur  de  parole,  ce  zèle  de  la  discipline  qui  ssût  se  tempérer 
de  la  charité  sacerdotale.  Il  ne  déguisait  pas  son  contentement 
d'avoir  mis  la  main  sur  un  tel  promoteur;  il  disait  en  1883,  après 
une  des  premières  audiences  :  «  Il  est  vraiment  bien,  cet  abbé 
Bureau.  Je  ne  me  doutais  pas  que  nous  eussions  dans  le  clergé 
un  prêtre  de  cette  valeur.  Je  suis  reconnaissant  à  celui  qui  me  l'a 
fait  découvrir.  Nous  avons  là  une  réserve.  » 

Son  Éminence  n'a  pas  moins  de  sympathie  pour  Mgr  d'fluist, 
avec  une  nuance  de  tendresse  en  plus,  qu'expliquent  la  jeunesse  du 
prélat,  —  il  dépassait  de  peu  la  trentaine  lorsqu'il  fut  appelé  à 
l'archevêché,  —  et  les  grâces  de  cet  âge  heureux,  rehaussées 
aux  yeux  du  vieillard  par  un  esprit  d'une  capadté  hors  ligne. 

Accueillant  chaque  fois  «  son  cher  abbé  d'Hulst  »  avec  la  même 
exclamation  joyeuse,  le  cardinal  le  fait  asseoir  sur  son  canapé, 
comme  pour  lui  dire  :  nous  causerons  à  loisir.  L'entretien  ne 
s'attarde  guère,  d'habitude,  sur  le  sujet  des  choses  courantes;  seu- 
lement quelques  mots  de  la  politique  du  jour  et  des  personnages 
qui  occupent  la  scène.  Il  s'élève  bientôt  aux  hautes  spéculations  de 
Texégèse,  de  la  métaphysique,  des  découvertes  de  la  science.  Le 
cardinal,  qui  n'a  que  peu  de  chimie  et  de  physique,  —  de  son 
temps  l'étude  en  était  négligée,  —  est  cependant  très  curieux  de 
leurs  multiples  applications*,  et  il  suit  avec  intérêt  le  jeune  savant 
lui  expliquant  les  merveilles  de  la  vapeur,  du  télégraphe,  du 
téléphone,  de  la  dynamite. 

Ayant  pris  sa  «  leçon  de  choses  »,  comme  il  aime  à  s'exprimer, 
Monseigneur  se  fait  professeur  à  son  tour.  Car  il  est  un  point  où 
les  idées  du  recteur  de  l'Institut  catholique  lui  paraissent  avoir 
besoin  d'être  redressées  :  en  finances,  il  le  trouve  beaucoup  trop 
moderne.  Et  aussi  souvent  que  l'entretien  en  amène  l'occasion,  il 
lui  fait  un  cours  d'économie,  telle  que  l'entendaient  nos  pères  et 


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LE  CARDINAL  6UIBERT  C57 

que  lui-même  Ta  appliquée  dans  toutes  ses  entreprises,  en  Corse, 
à  Viyiers,  à  Tours,  basant  les  dépenses  sur  les  recettes,  et  réprou- 
vant ces  systèmes  nouveaux  qui  préconisent  les  emprunts  & 
outrance  et  qui  semblent  dire  :  plus  on  a  de  dettes,  plus  on  est 
riche.  Le  disciple  présenterait  bien  quelques  objections;  certain 
qu'elles  glisseraient,  sans  pénétrer  d'une  ligne,  sur  cet  esprit  fermé 
aux  influences  du  dehors,  il  se  tait.  Mais  se  retire-t-il  converti? 

M.  Caron,  archidiacre  de  la  rive  droite  :  les  délices  du  cardinal, 
par  sa  délicatesse  de  conscience  et  sa  bonté  de  cœur.  Plus  enclin 
à  consulter  qu'à  trancher.  Homme  d'action,  «  puisqu'il  le  faut  >s 
il  serait  plus  volontiers  homme  d'étude.  Le  vieux  Paris  ecclésiastique 
est  le  champ  de  ses  recherches,  et  il  y  fait  des  trouvailles.  Ce  qui 
fait  son  triomphe,  ce  en  quoi  il  s'est  créé  une  spécialité,  ce  sont  les 
installations  curiales.  Au  lieu  d'un  discours  banal,  toujours  le  même, 
répété  de  paroisse  en  ps^oisse,  c'est  une  étude  historique,  archéolo- 
gique, topographique  de  l'église  pourvue,  que  M.  Caron  débite 
chaque  fois  du  haut  de  la  chaire;  étude  un  peu  longue  peut-être 
à  l'audition,  mais  que  les  lecteurs  savourent  le  samedi  suivant  dans 
la  Semaine  religieuse^  vivement  intéressés  par  cette  leçon  d'histoire 
parisienne  où  tout  est  fait  pour  piquer  la  curiosité  :  le  fond,  pa- 
tiemment fouillé;  le  style,  tour  à  tour  serré  et  nu,  fleuri  et  pimpant; 
l'art  des  digressions,  courtes  et  lestement  enlevées;  et  jusqu'à  la 
marche  des  verbes,  tous  au  mode  présent  comme  dans  les  visions 
d'Ezéchiel. 

Je  connais  moins  M.  Gindre.  Je  sais  que  sa  science  théologique 
lui  avait  conquis  l'estime,  et  son  aménité  de  caractère  la  sympathie 
de  Son  Êminence.  Mais  l'archidiacre  de  la  rive  gauche  venait  très 
rarement  à  l'audience  du  cardinal,  sans  doute  faute  d'affaires  à 
proposer.  Heureux  archidiacre,  à  qui  la  sagesse  de  ses  administrés 
fusait  de  tels  loisirs! 

M.  Pelgé,  archidiacre  de  la  banlieue,  a  fort  à  faire  pour  maintenir 
la  paix  entre  ses  m^res  et  ses  curés.  Les  torts,  est-il  besoin  de 
le  dire?  sont  plus  souvent  du  côté  des  premiers,  à  qui  on  semble 
avoir  soufflé  comme  mot  d'ordre  :  guerre  au  clocher.  M.  Pelgé, 
parisien,  —  il  vint  au  monde  rue  Bleue,  —  s'est  trouvé  d'abord  un 
peu  décontenancé  sur  ce  terrain  inconnu.  Il  ne  se  doutait  pas  de 
ce  que  peut  renfermer  d'habileté  et  de  rouerie  la  cervelle  d'un 
paysan.  Son  Êminence  l'encourage  et  le  guide,  en  l'initiant  aux 
finesses  de  la  diplomatie  rurale;  et  comme  il  a  l'entendement  très 
délié,  il  profite  à  vue  d'œil.  De  quoi  je  ne  demanderais  la  preuve 
qu'à  la  franc-maçonnerie  suburbaine,  que  l'archidiacre  a  assez 
adroitement  manœuvré  pour  expulser  de  plusieurs  conseils  de 
fabrique  oii  elle  avait  audadeusement  élu  domicile. 


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658  LE  CARDINAL  OUIBEBrr 

Avec  M.  de  Conrcy»  c'est  le  Paris  charitable  qui  apparaît  derant 
le  cardinal.  Les  comptes-rendus  du  directeur  des  Œuvres  diocé- 
saines sont  écoutés  avec  un  plaisir  visible.  Ces  réunions  publiques 
et  privées,  ob  se  sont  débattus  les  intérêts  des  pauvres,  des  ma^ 
lades,  des  écoles  libres,  repassent  vivantes  sous  les  yeux  de  Son 
Éminence,  qui  s'attendrit  à  ce  spectacle  de  l'inépuisable  libéralité 
de  ses  diocésains.  Monseigneur  s'égaie  aussi  au  récit  de  certains 
épisodes,  par  exemple,  de  l'interminable  querelle  des  abbés  de  L. 
et  de  B. ,  se  disputant  les  Vieux  Papiers  y  prenant  tour  à  tour  H.  de 
Courcy  pour  arbitre  et  le  récusant  tour  à  tour,  s'anathématisant 
après  s'être  embrassés,  se  menaçant  de  papier  timbré  après  s'être 
réconciliés,  jusqu'à  ce  qu'un  troisième  compétiteur,  l'abbé  R.  se 
présente,  qui  les  met  définitivement  d'accord,  en  revendiquant  pour 
lui  seul  les  Papiers  en  litige. 

Monseigneur  apprécie  fort  son  directeur  des  Œuvres,  qui,  sous 
des  dehors  réservés,  montre  une  fermeté  insinuante,  une  soupleœe 
habile  et  une  humeur  pleine  d'entrain.  Un  seul  défaut  le  peine  dans 
M.  de  Courcy,  défaut  invétéré  et  dont  le  docteur  Vignolo  avait  en 
*vain  tenté  de  le  corriger  au  grand  séminaire,...  le  défaut  de  santé. 

Oublier  M.  Poudroux,  ce  serait  laisser  dans  l'ombre  la  source 
d'une  des  plus  vives  joies  du  cardinal.  On  sait  avec  quelle  ardeur, 
quelle  constance,  quelle  ténacité.  Son  Ëminence  poursuit  la  gran- 
diose construction  de  Montmartre,  et  comment  il  a  su  attirer  vers 
cette  colossale  entreprise  un  courant  de  souscriptions  qui  n'a  pas 
de  pareil  dans  l'histoire.  La  France  entière  contribue.  De  Dunkerque 
à  Bayonne,  de  Brest  à  Nice,  les  dons  se  succèdent  avec  une  persé- 
vérance que  ne  rebutent  ni  l'insécurité  du  présent  ni  les  menaces 
de  l'avenir.  C'est  M.  Poudroux  qui  est  chargé  d'encaisser  les  enyois 
quotidiens.  Aussi,  quand  il  le  voit  airiver  chaque  deniier  du  mois 
SCS  registres  à  la  main,  le  visage  du  vieillard  s'illumine  d'un 
sourire  de  satisfaction.   La  recette  mensuelle  dépasse  toujours 
100  000  francs,  et  touche  quelquefois  à  200  000.  Le  cardmal  jette 
un  coup  d'oeil  sur  les  registres,  dont  la  belle  ordonnance  et  la 
grosse  écriture  ronde  lui  arrachent  un  expressif  a  très  bîen  »  de 
contentement,  et  il  congédie  l'heureux  trésorier  du  Vœu  nalioDal, 
en  le  bénissant  et  louant  en  lui  l'halnleté  du  comptable  en  même 
temps  que  le  zèle  du  disciple  du  Sacré-Cœur. 

A  onze  heures  et  demie,  déjeuner.  La  salle  à  manger  est  sâtoée 
au  premier  étage.  A  la  table  cardinalice  se  réunissratt  avec  Mgr  le 
coadjuteur,  MM.  Pelgé,  Reulet  et  Pages.  Le  cardinal  mange  très 
peu.  Après  le  potage,  il  ne  touche  jamais  qu'à  un  plaU  Autrefc^ 
sa  boisson  se  composait  d'eau  pure;  aujourd'hui  il  la  teinte  d'an 


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LE  GiEDINAL  GUIBIBI  65d 

filet  de  viû  de  Touraiae,  léger  et  peu  corsé,  qu'il  aime  pour  sa 
douceur  et  pour  son  origine. 

Eûtre  cette  rapide  réfection  et  la  reprise  du  travail^  une  récréa- 
tion... de  trois  minutes  :  le  temps  de  «  servir  ses  bêtes  ».  Le  jardin 
de  r Archevêché,  avec  ses  fourrés,  ses  arbres  de  haute  futaie,  sa 
vasque  d'eau  jaillissante,  est  fait  pour  attirer  les  oiseaux.  Plusieurs 
tribus  y  ont  établi  leur  demeure.  On  y  voit  des  moineaux,  des 
fauvettes,  des  ramiers,  des  merles,  et  jusqu'à  des  pinsons  et  des 
bergeronnettes.  Quand,  sur  le  coup  de  midi,  la  fenêtre  du  salon 
attenant  à  la  salle  à  manger  s'ouvre  et  laisse  apercevoir  le  cardinal 
avec  sa  provision  de  pain  à  la  main,  ils  accourent  avec  de  petits 
cria,  avec  des  frétillements  dlmpatience.  Ils  ont  si  bien  compris  et 
se  souviennent  si  fidèlement,  que,  si  parfois  la  fenêtre  tarde  à 
s'ouvrir,  on  les  voit,  curieusement,  anxieusement  voleter  autour, 
irôler  les  vitres  de  leur  bec  et  de  leur  aile,  semblant  dire  en  leur 
langage  :  et  nous?  est-ce  qu'on  nous  oublie  ? 

Enfin  la  main  nourricière  répand,  à  plusieurs  jets,  des  fragments 
de  pain  sur  le  sol.  Alors  quelle  invasion  et  quelle  mêlée!  Les  pre- 
miers i  la  curée  sont  les  pierrots.  Querelleurs  et  criards,  ils  ont  bien- 
tôt fait  de  mettre  en  fuite  la  fauvette  et  le  pinson  ;  mais  ils  ne  par- 
viennent à  intimider  ni  le  placide  ramier,  qui  s'avance  à  pas  comptés 
et  consomme  sur  place  les  plus  beaux  morceaux,  ni  le  rusé  merle, 
dont  la  stratégie  amuse  beaucoup  Son  Êminencc  :  au  lieu  de  se  pré- 
cipiter en  aOamé  sur  le  terrain  jonché  de  victuailles,  il  observe  et 
attend.  C'est  lorsque  deux  ou  trois  pierrots  ont  traîné  à  l'écart  un 
gros  morceau  qu'ils  se  disputent,  que  le  merle  survient,  enlève 
prestement  la  miette  de  discorde  et  va  la  croquer  sous  les  sureaux. 

Scène  renouvelée  de  Bertrand  et  de  Raton,  d'où  le  cardinal  prend 
quelquefois  occasion  pour  proooQcer  Télogo  du  merle;  c'est  quand 
une  voix  malavisée  vient  traiter  de  niaises  ses  allées  et  contremarches. 
M  Niais,  un  tel  animal?  Moi,  je  le  tiens  pour  le  plus  spirituel  des 
races  ailées.  Vous  venez  de  voir  comme  il  a  borné  ces  innocents  moi- 
neaux et  quels  jeCiaes  il  sait  imposer  à  leur  voracité  campagnarde. 
Spirituel  et  réfléchi.  Regardez  là-bas  :  à  peine  a-t-il  fait  quatre  pas, 
il  s'arrête  et  médite;  quatre  nouveaux  pas,,  il  s'arrête  et  médite 
encore,  et  le  voili  qui  prend  impâtueusement  son  essor.  N'est-ce 
pas  l'image  du  sage,  qui  n'entreprend  rien  sans  avoir  pesé  le  pour 
et  le  contre,  mais  qui,  une  fois  sa  décision  prise,  passe  résolument 
à  l'action?  » 

L'après-midi  était  partagé  entre  les  audiences,  le  travail  de 
cabinet  et  la  prière. 
Le  cardinal  recevait  volontiers,  sans  distinguer  entre  visiteur  et 


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660  LE  CÂRDmAL  GUIBERT 

visiteur;  il  estimait  qu'un  évêque  se  doit  à  ses  diocésains  comme 
un  père  à  ses  enfants.  A  ses  audiences,  dans  les  premiers  temps, 
venait  qui  voulait.  Ce  n'est  que  plus  tard,  en  se  voyant  assiégé  du 
matin  au  soir,  et  des  fois  sans  une  demi-heure  de  loisir  pour 
vaquer  à  d'autres  besognes,  qu'il  adopta  le  système  des  lettres 
d'introduction,  et  encore  n'eut-il  garde  d'y  assujettir  ses  prêtres, 
qu'il  a  reçus,  jusqu'à  la  fin,  à  toute  occasion  et  à  toute  heure. 

Il  y  avait  quelque  embarras  dans  l'abord.  Devant  cette  figure  aus- 
tère et  sous  cet  œil  profond,  on  se  sentait  comme  intimidé,  mads  une 
seconde  seulement  :  cette  figure  et  ce  regard  s'éclairaient  de  tant 
de  douceur  et  de  bienveillance,  que,  la  seconde  d'après,  la  glace 
était  rompue  et  le  visiteur  mis  à  son  aise  dès  les  premiers  mots. 
Engagé,  l'entretien  ne  prenait  pas  fin  de  sitôt.  Le  cardinal  s'était 
fait  comme  une  loi  de  ne  jamais  paraître  pressé;  par  politesse,  sans 
doute,  mais  aussi  pour  le  plaisir  de  causer.  Car  il  aimait  la  cau- 
serie, et,  soit  par  disposition  naturelle,  soit  à  cause  d'une  demi- 
surdité  qui  le  gênait,  il  en  faisait  volontiers  les  frais  :  à  la  grande 
satisfaction  de  la  plupart  de  ses  interlocuteurs,  qui  trouvaient  à  ce 
rôle  de  simples  auditeurs  tout  charme  et  tout  profit,  mais  au 
désappointement  d'une  certaine  catégorie  de  visiteurs,  venus  tout 
droit  du  royaume  d'Utopie  pour  soumettre  au  cardinal  leurs  élucu- 
brations,  leurs  plans  de  réformes  religieuses,  financières,  écono- 
miques, voire  même  militaires.  Ceux-ci  n'ayant  pu,  dans  le  colloque, 
place)-  leur  exposé,  si  ce  n'est  par  tronçons  hachés  et  recousus,  se 
retiraient  de  l'audience  désolés  mais  non  découragés.  Monseigneur 
s'aperçut  qu'ils  revenaient;  il  résolut  d'essayer  si  le  plus  court 
encore  ne  serait  pas  de  les  écouter  tout  au  long. 

Comment  l'essai  réussit,  le  cardinal  s'est  amusé  plus  d'une  fois 
à  le  raconter  :  «  Je  vis  entrer  un  grand  vieillard,  un  rouleau  de 
papiers  sous  le  bras.  «  —  Monseigneur,  dit-il,  voici  un  homme  qui 
vient  vous  demander  de  collaborer  avec  lui  à  une  œuvre  patriotique. 
Je  ne  puis  vous  donner  qu'une  heure.  —  Mais  c'est  déjà  bien  géné- 
reux de  votre  part,  une  heure.  —  Oh  1  j'ai  tant  à  vous  dire,  des  choses 
si  importantes  à  vous  communiquer!  »  Déroulant  alors  son  rouleau, 
il  me  présente  un  cahier  dontl'en-tête  portait  :  Le  salut  de  la  France 
par  les  abeilles,  et  reprend  la  parole  :  «  — 11  est  nécessaire  de  vous 
développer  de  vive  voix  ce  que  contient  en  substance  ce  manuscrit. 
Veut-on  enfin,  chez  nous,  mettre  un  terme  aux  crises  agricoles, 
financières,  sociales?  J'ai  trouvé  le  secret  :  universaliser  la  culture 
du  colza,  imposer  à  tous  les  propriétaires  l'obligation  d'entretenir  des 
ruches  de  mouches  à  miel,  tant  de  ruches  par  hectare.  Rapport  des 
terres  :  50  pour  100.  Inde  impôt  unique.  »  Et  abordant  méthodique- 
ment les  multiples  points  de  son  système,  il  développait,  développait. 


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LE  CARDINAL  GUIBERT  661 

développait.  Moi,  j'écoutais,  muet  et  sérieux.  Cela  durait  depuis 
trois  quarts  d'heure.  Tout  à  coup,  regardant  ma  pendule  :  «  —  Mon- 
seigneur, dit-il,  je  suis  forcé  d'arrêter  là.  Le  chemin  de  fer  n'attend 
pas.  Mais  je  reviendrai.  Quand  vous  aurez  entendu  tous  mes  dévelop- 
pements, vous  ne  pourrez  pas  résister,  et  mon  plan  de  salut  national 
aura  pour  tenant  un  prince  de  l'Église.  »  Les  mots  «je  reviendrai  » 
me  tintaient  dans  les  oreilles,  en  le  reconduisant.  Comment  con- 
jurer la  terrible  menace?  Je  hasarde  une  objection  :  «  —  Ne  trouvez- 
vous  pas,  monsieur,  que  nous  sommes  bien  vieux,  vous  et  moi, 
pour  commencer  des  entreprises  à  longue  échéance?  »  —  «  Ah!  oui, 
réplique-t-il  avec  un  petit  sourire  d'incrédulité,  vous  voulez  citer 
Horace  :  spem  nos  vetat  inchoare  longam!  Mais  ce  n'est  là  que  le 
dire  d'un  poète.  Voyez  M.  Chevreul...  Non,  non;  quand  on  tient  le 
bonheur  de  la  France,  il  ne  faut  pas  reculer.  Je  reviendrai.  »  Ce 
disant,  il  fait  un  faux  pas  et  tombe  sur  le  tapis.  J'étais  sauvé!  Ce 
faux  pas,  en  l'avertissant  de  la  faiblesse  de  ses  jambes,  avait  été 
plus  persuasif  que  mon  objection  et  que  le  vers  d'Horace.  Car 
mon  redoutable  utopiste  ne  revint  pas.  » 

Dans  l'intervalle  des  audiences,  ou  quand  elles  avaient  pris  fin, 
le  cardinal  récitait  les  Petites  Heures,  les  Vêpres  et  les  Compiles, 
seul,  en  marchant  dans  son  vaste  salon  du  premier  étage,  très 
bien  éclairé  par  de  superbes  fenêtres.  Il  faisait  sa  lecture  spirituelle 
le  plus  souvent  dans  Y  Imitation^  dont  les  pages,  repassées  cent 
fois,  lui  semblaient  toujours  imprégnées  d'une  saveur  nouvelle,  ou 
dans  les  Elévations  de  Bossuet,  qu'il  aimait  pour  la  forte  piété 
qu'eUes  respirent  et  pour  les  généreux  élans  qu'elles  suggèrent. 

A  six  heures  un  quart,  descente  à  la  chapelle  du  rez-de-chaussée, 
pour  la  visite  au  Saint  Sacrement.  Son  Eminence  tenait  à  ce  que 
le  corps  de  Notre-Seigneur  fût  gardé  dans  cette  chapelle,  acces- 
sible à  tous  et  à  toute  heure,  afin  que  la  sainte  Eucharistie  eût 
plus  d'adorateurs. 

Même  pendant  sa  longue  maladie,  le  cardinal  s'est  refusé  à 
laisser  transporter  la  Réserve  dans  son  oratoire  privé,  plus  difficile 
à  aborder,  disant  qu'il  ne  voulait  pas,  pour  sa  commodité,  priver 
les  autres  d'approcher  le  divin  Consolateur.  C'était  un  spectacle 
touchant  de  le  voir,  malgré  sa  faiblesse,  se  rendre  quotidienne- 
ment aux  pieds  de  son  Maître,  et  remonter  ensuite  le  grand  esca- 
lier au  bras  de  la  sœur  de  l'Espérance,  lentement,  péniblement, 
après  une  halte  à  chaque  palier,  mais  l'air  satisfait  cependant  et  le 
visage  souriant,  comme  celui  de  quelqu'un  qui  sort  de  chez  un  ami. 

Dîner  à  six  heures  et  demie.  C'était,  du  moins,  l'heure  régle- 
mentaire. Mais  le  cardinal,  une  fois  en  présence  de  la  sainte 
Eucharistie,  s'absorbait  tellement  dans  son  adoration,  qu'il  sem- 


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662  LE  CARDINAL  G\MUT 

blait  perdre  la  notion  du  temps;  «i  bien  que,  remontant  après 
avoir  voulu  passer  un  quart  d'heure  en  oraison,  il  témoignait 
quelquefois  sa  surprise  de  voir  l'aiguille  de  la  pendule  moins  près 
de  la  demie  que  de  sept  heures. 

Le  repas  commence  par  la  lecture  d'un  chapitre  de  l'Écriture 
sainte.  Table  convenablement  pourvue,  sans  avoir  jamais  rien  de 
recherché.  Pas  de  primeurs,  pas  de  gibi^  rare,  pas  de  ces  pkus 
(lui  flatteraient  peut-être  le  palais,  mais  qui  coûtent  cher  :  Son 
Eminence  ne  perd  pas  de  vue  son  budget  des  pauvres.  Conv^sation 
familière,  souvent  enjouée.  Le  cardinal  conte  volontiers,  €t«vectroe 
légère  pointe  de  malice  qui  en  double  le  charme,  ses  souvenirs;  il 
en  a  de  comiques,  de  piquants,  de  touchants,  sur  Mgr  MioHis, 
sur  le  clergé  corse,  sur  ses  courses  pastorales  dans  les  montagnes 
de  l'Ardèche,  sur  le  gouvernement  de  la  Défense  nationale  hébergé 
dans  son  palais  de  Tours. 

De  la  salle  à  manger  on  passe  au  salon,  où  le  café  est  servi. 
Son  Émînence  en  prend  un  quart  de  tasse.  Jamais  de  liqueurs.  Je 
me  trompe  :  une  fois,  —  c'était  au  festin  de  ses  noces  d'or^  —  on 
ami  ayant  apporté  une  vieille  bouteille  de  chartreuse  qu'il  se 
vantait  d'avoir  fait  goûter  à  Pie  IX,  le  cardinal  consentit  à  boire 
quelque  gouttes  du  précieux  élixir,  «  pour  imiter  le  Pape  ». 

Ici  se  place  le  premier  et  unique  délassement  de  la  journée. 
Avant  de  s'asseoir,  le  chapelet;  on  le  récite  à  hante  voix,  en  se 
promenant  en  long  et  en  large.  Ces  évolutions  plaisent  au  vieil- 
lard, à  qui  le  mouvement  est  d'ailleurs  recommandé  par  le  àoo 
tour.  Mais  si  son  pied  est  léger,  sa  parole  est  lente,  nous  le  savons  ; 
il  ariive  à  peine  à  la  moitié  du  Gloria,  que  les  autres  ont  touché 
€nnen.  Les  autres^  ce  n'est  pas  X,  personnage  grave,  qui  récite 
Pater  Noster^  Ave  Mariai  posément,  comme  il  convient  à  on 
homme  de  sa  maturité  ;  c'est  moins  encore  le  pieux  coadjuteur. 
Les  autres,  ce  sont  deux  jeunes  gens  que  la  pétulance  de  Tâlge 
entraîne  à  tout  précipiter,  k  pour  avoir  plus  tôt  fini  ».  Lenr  tox)p 
bouillante  fougue  trouve  sa  punition  dans  la  raillerie  de  Son  Ekm- 
nence,  qui  leur  dit  quelquefois  :  «  Vous  en  passez  au  moms  la 
moitié.  Je  doute  que  vous  gagniez  le  quart  des  indulgences.  » 

Une  bonne  partie  de  la  récréation  était  consacrée  aux  joanMknr. 
Le  cardinal  lisait  surtout  la  Défense  et  V Univers. 

L'Union^  —  quand  elle  vivait,  —  ne  lui  inspirait  certes  ancane 
antipathie.  Mais  il  disait  :  «  la  vieille  Union  »;  et  il  trouvait  qoe 
la  rédaction,  dans  sa  polémique  quotidienne  comme  dans  son 
allure  générale,  s'harmonisait  trop  avec  Tàge  de  la  feuille.  Cette 
indifférence  désolait  M.  Poujoulat,  principal  rédacteur,  qui  visait 
tous  les  jeudis  dîner  à  l'Archevêché.  Il  fallait  yoir  le  célèbre  jour- 


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LE  Cardinal  guibert  663 

naliste  s'ingénier  pendant  le  café  pour  amener  le  cardinal  à  ouvrir 
son  Union.  Impuissantes  manœuvres!  Quand  Monseigneur  se 
voyait  serré  de  trop  près,  il  s'esquivait  en  invoquant  l'adage  non 
bis  in  idem.  Faisant  allusion  à  l'entretien  qui  avait  précédé  le  repas  : 
—  Votre  journal,  mon  ami,  vous  me  l'avez  dit  tout  à  l'heure. 
C'est  mieoi  que  si  je  lavais  lu. 

Le  cardioal  recevait  aussi  le  Cotrespofidant.  La  Revue  catholique 
publie  des  études  philosophiques  et  des  aperçus  politiques  qui 
avaient  le  don  de  le  captiver. 
A  neuf  heures  se  termine  la  partie  récréative  de  la  soirée. 
Le  reste  est  donné  aux  derniers  exercices  de  piété.  D'abord 
récitation  de  Matines  et  Laudes,  qui  se  fait  toujours  à  deux.  Son 
Éminence  alterne  les  versets  des  psaumes  et  les  leçons  avec  son 
assistant,  qui  est  quelquefois  M.  Caron  ou  M.  Reulet,  msds  plus 
habituellement  M.  Petit.  Le  cardinal,  qui  a  conscience  de  sa  lenteur 
de  parole,  aime  qu'on  le  stimule  et  qu'on  le  pousse.  M.  Petit  lui 
rend  ce  service  avec  usure,  tandis  que  M.  Caron  se  porte  plutôt 
à  Texcès  contraire;  de  son  timbre  clair  et  harmonieux,  il  martelle 
syllabes  et  dédame  versets;  ce  qui  fait  dire  au  cardinal  :  ((  Avec 
M.  Caron,  mon  rMe  change  :  je  ne  suis  pas  poussé,  je  pousse.  » 
Demeuré  seul  i^ës  cet  exercice,  il  continuait,  jusqu'à  onze 
heures,  qui  était  le  moment  de  son  sommeil,  à  se  livrer  à  l'oraison 
ou  à  des  lectui-es  pieuses,  sans  omettre  jamais  une  méditation  de 
qndques  nÛButes  sur  la  mort.  U  se  félicitait  hautement  à  la  fin  de 
sa  vie  d'avoir  été  fidèle  k  cette  pratique.  Au  milieu  de  la  terrible 
crise  qui  faiUit  l'emporter  en  avril  188à,  il  disait  avec  une  tran- 
quillité sereine  à  son  entourage  désolé  :  a  Voilà  plus  de  soixante 
ans  que  je  ne  me  suis  pas  couché  une  fois  sans  regarder  la  mort 
ea  tace  pendant  cinq  minutes.  Je  m'en  trouve  bien  aujourd'hui.  Je 
m'étais  ainsi  de  longue  main  familiarisé  avec  la  pensée  de  la  mort. 
Sa  présence  ne  m'effraie  point  Je  la  sahie  comme  une  vieille 
connaissance.  ^ 

Telle  était  la  journée  du  cardinal.  Le  lecteur  aura  pu  voir  qu'elle 
réalisait  asse^  beureosemmt  oe  que  Monseigneur  avait  demandé  à 
Dien  dans  sa  méditation  du  matin,  et  que  c'étsdt  «  une  bonne 
journée  »  - 

D.  Reulct. 
La  suite  prochainement. 


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MESSIEURS  DE  CISAY' 


La  kermesse  était  dans  tout  son  éclat,  ou,  comme  on  dit  en  style 
moderne,  battait  son  plein.  L'hôtel  entier,  jardins  et  salons,  était 
illuminé.  Dans  les  jardins,  sous  les  lanternes  de  couleur,  sous  les 
cordons  de  gaz,  formant  des  arcades  et  des  frontons,  une  foule  d'en- 
fants en  grande  toilette  s'ébaudissait  devant  les  différents  théâtres. 
Des  baraques  de  toile  peinte,  décorées  de  girandoles  et  de  Jbande- 
rôles,  s'élevaient  deci  delà,  qui  sur  la  pelouse,  qui  entre  les  arbres, 
qui  s'accotant  aux  servitudes  et  les  dissimulant.  C'était  une  foire 
en  miniature,  mais  une  foire  aristocratique,  où  acteurs  et  spectateurs 
étaient  gens  du  monde.  Des  quêteuses,  portant  une  ëcharpe  bleu 
de  ciel,  se  tenaient  à  la  porte  de  chaque  enceinte  et  tendaient  leur 
bourse  aux  bébés  qui  y  mettaient  leur  pièce  blanche,  aux  mères 
qui  joignaient  à  leur  offrande  un  mot  d'éloge  ou  un  sourire  de 
connaissance. 

—  Comment!  c'est  vousl  bravo!  je  ne  vous  savais  pas  si  lancée 
dans... 

—  Il  faut  bien  faire  quelque  chose  pour  les  autres  quand  on  voit 
tout  le  monde  se  dévouer.  Avez- vous  vu  le  petit  B...? 

—  Pas  encore.  C'est  aux  Puppazzi,  n'est-ce  pas? 

—  Il  est  désopilant,  ma  chère,  un  entrain!  un  brio!  Pendant  les 
répétitions,  c'était  un  feu  roulant.  Vous  m'en  direz  des  nouvelles. 

—  Maman  !  maman  !  nous  allons  manquer  le  spectacle  I 

—  C'est  juste,  ma  chérie,  entrons  vite.  Au  revoir,  Berthe!  bonne 
recette,  ma  toute  belle! 

Aidant  les  quêteuses  et  traversant  les  jardins,  de  jeunes  cominls- 
saires  en  habit,  avec  une  rosette  rouge  et  or,  couraient  avec  des 
airs  effarés,  des  airs  d'une  importance  suprême.  Parfois  on  les  voyait 

*  Voy.  le  Correspondant  du  iO  novembre  1887. 


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MESSIEURS  DE  GISÂY  665 

escalader  une  scène,  disparaître  dans  des  coulisses,  ou  soulever  des 
coins  de  tenture  en  se  faufilant  par-dessous.  Des  cris,  des  rires,  des 
chuchotements,  les  phrases  les  plus  baroques  se  heurtaient  au 
passage.  On  les  chargeait  de  commissions  invraisemblables.  On  les 
voyait  porter  des  objets  inattendus. 

—  Raymond  I  criait  une  voix  désespérée,  j'ai  oublié  ma  perruque, 
la  grosse  perruque  rousse!  va  vite,  c'est  sonné! 

Et  Raymond  revenait  peu  après  apportant  la  perruque  à  bout  de 
bras,  à  la  grande  joie  des  enfants,  qui  battaient  des  mains. 

Plus  souvent  c'était  un  pot  de  rouge,  une  patte  de  lièvre,  une 
boîte  à  poudre,  que  les  commissaires  faisaient  passer  aux  acteurs. 
Puis,  toujours  à  la  besogne,  ils  revenaient  au  plus  pressé  des 
groupes,  soulevaient  des  chaises,  enlevaient  des  enfants  par-dessus 
les  têtes  pour  les  placer  ou  les  déplacer,  recevaient  beaucoup  de 
réclamations  et  heureusement  aussi  beaucoup  de  sourires. 

Dans  les  cas  graves,  il  fallait  en  référer  à  la  maîtresse  de  céans. 
On  voyait  alors  le  jeune  homme  à  rosette  rouge  et  or,  ramenant 
à  son  bras  une  grande  femme  brune,  vêtue  d'une  robe  noire  ou- 
verte, èiincelante  de  jais,  ruisselante  de  diamants,  très  droite,  très 
froide,  ne  lâchant  jamais  son  éventail,  et  marchant  avec  des  airs 
de  reine.  M"'  Fulston  avait  dû  être  belle.  On  le  sentait  surtout  à 
son  air  qui  en  était  évidemment  convaincu.  Mais  elle  était  devenue 
beaucoup  trop  forte,  et  ses  grosses  joues  flasques,  jointes  à  un  nez 
courbé,  à  une  physionomie  impérieuse,  lui  donnaient  un  aspect 
souverainement  désagréable. 

—  Elle  se  croit  en  or!  disait  Frumand. 

Pourtant,  M"*'  Fulston,  recevant  chez  elle,  avait  la  prétention 
d'être  aimable.  Sa  bouche  se  détendait  dans  une  sorte  de  sourire, 
et  elle  faisait  ce  qu'elle  pouvait  pour  s'empresser.  Après  s'être 
informée  de  la  difficulté,  elle  envoyait  un  ordre,  parlait  haut,  ser- 
rait la  msdn  à  quinze  ou  vingt  personnes,  jetait  un  coup  d'œil  sa- 
tisfait sur  l'aflluence  des  gens  et  s'éloignait  tout  d'une  pièce,  en 
reprenant  sans  le  vouloir  cet  air  gourmé  des  Américaines  qui  ont 
la  prétention  de  i^ger  les  Anglaises. 

D'autres  jeunes  gens  plus  habiles  ou  plus  rompus  à  la  vie  mon- 
daine, s'adressaient  à  M^'^  Fulston.  Ils  allaient  la  chercher  jusqu'à 
son  comptoir,  au  milieu  des  vendeuses;  ils  la  conjuraient  de  venir 
à  leur  secours,  et  elle  y  consentait,  très  flattée  sans  qu'il  y  parût. 

M***  Georgîna  Fulston  était  une  grande  fille  aux  cheveux  (Aâtains. 
Certes,  où  ne  pouvait  pas  dire  qu'elle  fût  jolie  et  cependant  elle 
n'était  pas  laide.  Mais  tous  ses  traits  étaient  exagérés;  son  nez, 
assez  droit,  était  trop  fort;  quand  elle  ouvrait  la  bouche,  c'était 
pour  montrer  de  larges  palettes  d'ivoire;  la  couturière  s'évertuait 


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666  UBSUURS  DR  (3SàT 

à  diminuer  la  longueur  de  sa  taille;  ses  pieds  et  ses  nuuns  déso- 
laient le  gantier  et  le  cordonnier;  et  pourtant  il  y  avidt  dans  cette 
grande  personne  je  ne  sais  quoi  de  plaisant,  de  bon  enfanti  de 
cavalier,  qui  harmonisait  TensemUe.  Ce  qu'elle  avait  de  plus 
étrange,  c'étaient  les  yeux.  Ils  faisaient  contraste  avec  elle-même. 
W^^  Fulston  avait  Tallure  décidée;  la  forme  de  son  visage  aussi 
bien  que  de  son  caractère  étaient  arrêtés.  Et  ses  yeux,  ses  yeux 
étaient  d*un  bleu  pâle,  si  pâles,  si  clairs,  si  dégradés,  comme  disent 
les  peintres,  qu'ils  paraissaient  presque  décolorés.  Naturellemeat 
ces  yeux-là  ne  pouvaient  rien  exprimer  de  bien  vif,  et  c'était  la  plus 
singulière  chose  du  monde  d'entendre  M"""  Fulston  parler  hardi- 
ment, avec  un  geste  déterminé,  un  port  de  tète  énergique^  sans 
pouvoir  mettre  d'accord  son  regard  éternellement  terne,  éternelle- 
ment perdu  comme  un  lointain. 

A  tout  prendre,  elle  ne  manquât  point  de  prétendants.  H^*"*  Ful6> 
ton  devait  hériter  d'une  fortune   incalcolable  ;  sa  dot  était   de 
trois  millions,  qu'on  savait  être  déposés'  chez  un  banquier  et  prêta 
à  être  versés  le  jour  du  mariage.  Elle  était  d'une  élégance  suprême, 
inaugurant  les  modes  et  portant  la  toilette  avec  une  désinvolture, 
avec  un  sans-gêne  tout  i  fait  conquérants.  Personne  ne  donnait  le 
shake  hands  avec  autant  de  crânerie.  On  ne  l'avait  jamais  vue 
embarrassée.  Elle  ne  se  gênait  pas  plus  pour  dire  leur  fait  à  ses 
amies  qu'à  ses  adorateurs,  voire  même  à  sa  mère,  quand  l'occasion 
s'en  présentait.  Pas  plus  capricieuse  qu'une  autre,  et  même  assex 
rdsonnable,  pour  une  enfant  gâtée,  comme  elle  l'avait  été  toute 
sa  vie. 

On  lui  donnait  dix-huit  ans,  elle  en  perlait  au  moins  vingt.  Il  y 
avait  deux  ans  qu  elle  habitait  Paris  avec  sa  mère.  Elles  étaient 
très  lancées  dans  le  monde  et  recevaient  beaucoup.  M.  Fubton 
étsdt  apparu  une  ou  deux  fois,  mais  le  plus  rarement  possible.  U 
n'aimait  pas  l'Europe  et  parlait  à  peine  français.  On  dîsait  mèncie 
tout  bas  que  sa  façon  de  traiter  les  affiûres  n'aurait  pas  reçu  Tap- 
probation  de  nos  tribunaux.  Inventions  jalouses  probablement, 
histoires  malveillantes  de  quelque  amoureux  évincé  qu'il  Q*6lait 
guère  utile  d'approfondir. 

C'était  la  première  fois  que  H""*  Fulston  prêtait  son  b(^  pour 
une  fête  de  charité.  Il  fallait  lui  rendre  cette  justice,  qu'elle  avait 
fait  magnifiquement  les  choses.  Le  rez-de-cbaussée  avait  été  boa- 
leversé;  les  portes  étaient  enlevées;  une  ou  deux  cloisons  avauDt 
été  sacrifiées,  et  l'on  avdt  obtenu  ainsi  un  hall  splendide  od  étalent 
installées  les  vendeuses. 

L'intention  des  organisateurs  avait  été  de  représrater  les  cinq 
parties  du  monde.  C'était  vaste.  Par  une  attention  des  plus  dôlU 


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MESSIEOBS  DE  CISAY  667 

cates,  M"®  Fuiston  avait  donné  la  suprématie  à  F  Europe,  en  ce  sens 
que  l'Europe  occupait  le  fond  de  la  salle.  Sous  xm  dais  iounense, 
les  diverses  nations  européennes  étaient  figurées,  oh  !  bien  singa- 
lièrement  figurées  par  des  poupées  que  l'on  avait  habillées  de  diffé- 
rentes façons  et  groupées  par  peuples. 

11  y  avait  là  de  grandes  Anglaises t  les  unes  en  tenue  de  voya^ 
avec  la  toque  et  le  châle,  les  autres  en  robe  de  cérémonie,  natu- 
rellement du  plus  mauvais  goût.  L'une  d'elles,  qui  obtenait  un  succès 
fou,  représentait  une  lady  suivie  de  sa  famille,  quinze  enfants,  par 
râfig  de  taille,  alignés  derrière  elle,  depuis  la  blonde  miss  qui  n'a 
pas  encore  les  cheveux  relevés,  jusqu'au  baby  qu'on  a  arraché 
pour  la  circonstance  aux  mystères  de  la  nursery. 

A  côté,  on  avait  mis  les  Allemandes,  sans  doute  i  cause  des 
alliances  royales  :  des  tresses  blondes  à  l'infini  et  de  petites  tailles 
rofidelettes,  de  petites  mines  à  la  fois  sentimentales  et  rebondies 
qui  réjouissaient  l'œil. 

Puis  les  brunes  Espagnoles,  les  Italiennes,  les  Grecques,  les  Tur- 
ques, les  Russes,  les  jolies  Parisiennes,  les  Suissesses;  et  dans  un 
coin,  comme  une  note  attendrie,  quelques  Alsaciennes  avec  leur 
grande  coiffure,  triste  comme  un  deuil. 

£t  derrière  les  poupées,  i  demi  cachées,  allant  et  venant,  les 
jeunes  filles  faisaient  dioisir  les  enfants  et,  quand  elles  avaient 
rendu,  déposaient  leur  recette  dans  une  corbeille.  C'était  charmant 
de  les  voir  passer  si  vivantes  et  â  fraîches  derrière  ces  figures 
inanimées.  Du  plafond  pendaient  des  lustres.  Des  drapeaux  flot- 
taient :  drapeaux  anglais,  italiens,  hollandais,  drapeaux  de  toutes 
les  oatioos.  Mais  la  fête  était  bien  française,  à  en  juger  par  cette. 
jeunesse,  et  dans  le  fond,  enveloppant  l'estrade,  il  y  avait  des  guir- 
landes de  roses  d'automne,  autre  rich^se  ationale. 

Jeanne  d'Oyrelles  se  distinguait  au  milieu  des  autres  vendeuses 
par  son  entrain  et  sa  grAce.  Elle  était  empressée  sans  affectation, 
nullement  préoccupée  de  l'effet  qu'elle  pouvait  produire  ;  sa  simpli- 
cité, son  aisance  naturelle  lui  croient  une  place  à  part  au  milieu  de 
ses  compagnes  qui  ne  semblaient  appliquées  qu'à  se  copier.  Jeanne 
restait  elle-roême;  elle  avait  son  originalité,  sa  façon  d'être,  et  sa 
mère  avait  veillé  &  ce  qu'elle  ne  perdît  pas  ce  don  précieux.  Chose 
rare/  Jeanne  était  très  affable.  Elle  causait,  et  causait  bien.  Elle 
était  même  aimable!  C'est  démodé,  dira-t-on.  On  ne  fait  plus  de 
frais  q[ue  quand  on  est  chez  soi,  et  encore! 

M^*  d'Oyrelles  ne  tenait  pas  de  si  près  à  la  mode. 
.-^  Ma  chère  enfant,  répétait-elle  à  sa  fille,  il  faut  qu'une  femme 
soit  aimable.  C'est  un  devoir  social,  un  devoir  comme  un  autre, 
trop  souvent  négligé. 


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668  MESSIEURS  DE  GlSiY 

—  Mais,  maman,  on  va  m'accuser  de  faire  des  avances. 

—  Sois  tranquille.  Personne  ne  s'y  trompera.  Tu  seras  d'autant 
plus  réservée,  et  partant  d'autant  plus  respectée,  que  ton  affabilité 
s'éloignera  davantage  de  ces  façons  cavalières  qui  sont  en  usage 
aujourd'hui  envers  les  jeunes  gens.  Je  les  trouve  à  la  fois  rudes  et 
provocantes.  Rien  n'est  choquant  comme  cette  camaraderie  qu'on 
affecte  à  Tégard  des  hommes.  Je  te  réponds  qu'elle  leur  déplaît  et 
que  ce  n'est  pas  le  moyen  pour  une  jeune  ûUe  de  s'attirer  des 
hommages  sérieux. 

—  Ahl  disait  Jeanne  avec  un  soupir,  des  hommages  sérieux! 
épouser  un  mari  qui  soit  vraiment  un  homme!  quel  rêve  irréalisable! 

M"**  d'Oyrelles  sourit  : 

—  Pas  tant  que  tu  le  crois.  Il  faut  le  mériter,  voilà  tout.  Il  faut 
tâcher  d'être  toi-même,  et  meilleure  que  tant  d'autres.  Quoi  qu'en 
pense  le  monde,  ma  Jeanne,  on  n'épouse  jamais  que  celui  qu'on 
mérite,  crois-le  bien. 

lime  d'Oyrelles  regardait  sa  fille.  Puis,  tout  à  coup,  craignant  de 
montrer  malgré  elle  la  fierté  que  lui  inspirait  cette  vue,  elle  détour- 
nait les  yeux  et  changeait  de  sujet, 

A  droite  de  l'Europe,  on  voyait  l'Afrique. 

Là,  on  vendait  des  fruits  étalés  sous  une  forêt  de  palmiers  et  de 
bananiers.  Fruits  en  boîtes,  fruits  en  conserve,  fnûts  dans  toute 
leur  fraîcheur,  et  surtout,  au  milieu  de  la  boutique,  un  échafaudage 
d'ananas,  couronnés  de  leurs  feuilles  vertes  qui  s'enlevaient  comme 
des  panaches  et  qu'on  emportait  comme  des  trophées. 

En  face  de  l'Afrique,  l'Asie. 

Une  foule  de  détails  :  des  chinoiseries  sans  nombre,  tasses, 
vases,  écrans,  paravents,  boites  de  laque,  potiches,  assiettes,  plantes 
en  miniature.  De  grands  eucalyptus  se  penchaient  entre  les  giran- 
doles. Puis  on  trouvait  aussi  de  petits  dieux  hindous,  quelques 
étoffes  de  kachemyr,  quelques  armes  pour  les  amateurs  et  de  jolies 
croix  de  paille  avec  des  fleurs  de  Jérusalem. 

Les  deux  autres  places  représentaient  l'Amérique  et  TOcéanie. 
L'Océanie  était  peut-être  un  peu  sacrifiée.  Il  n'y  avait  guère  que 
des  coquillages,  de  petits  objets  de  bois  des  îles  et  quelques  affreuses 
statuettes  simulant  des  sauvages.  On  avait  pourtant  adjoint  à  cette 
partie  du  monde,  parce  qu'on  la  trouvait  déshéritée  et  aussi  pour 
apprendre  aux  enfants  qu'on  ne  pouvait  y  aller  que  par  mer,  on  avait 
adjoint  la  section  des  bateaux.  Il  y  en  avait  de  toutes  les  formes  et 
de  toutes  les  grandeurs.  Navires  à  vapeur,  à  voile,  cuirassés,  de 
guerre,  de  commerce,  chaloupes,  barques,  pirogues,  canots,  et 
jusqu'à  des  objets  d'étagères,  creusés  dans  une  coque  de  ùoix  et 
appareillés  comme  une  corvette. 


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MESSEBURS  DE  GISÂT  669 

Les  garçons  petits  et  grands  s'arrêtaient  devant  l'Océanie  et  réta* 
blissaient  un  peu  l'équilibre. 

Mais  r Amérique  était  bien  séduisante  I 

D'abord,  M"'  Fulston  y  trônait  en  personne.  Elle  avadt  l'air  d'être 
vêtue  comme  Peau  d'âne,  d'une  robe  couleur  du  soleil,  tant  étince- 
laîent  les  broderies  de  son  corsage  et  de  sa  jupe,  faites  d'or  et 
d'argent  mélangés.  On  avait  sans  doute  cru  être  modeste  en  choi- 
fflssant  pour  FAmérique  la  seule  représentation  de  natures  mortes. 
Maïs  cet  étalage  de  fourrures,  de  peaux,  de  grands  oiseaux  empaillés, 
d'ailes  étendues,  de  bois  de  cerf,  de  têtes  d'antilope,  de  plumes  et 
de  quelques  flèches  indiennes,  jetées  çà  et  là,  comme  au  hasard, 
produisait  un  effet  somptueux.  Des  serpents  enroulés  autour  de 
troncs  d'arbre  encadraient  la  scène.  Quelques-uns  retombaient  du 
plafond,  suspendus  par  la  queue.  Deux  ou  trois  singes  grimaçaient 
dans  des  branches.  Des  oiseaux  de  paradis  étaient  soutenus  en  l'air 
par  des  fils  invisibles. 

C'était  une  singulière  idée  de  passer  sous  silence  les  industries 
américaines  et  de  ne  vouloir  prendre  du  nouveau  monde  que  ses 
richesses  naturelles.  Mais  il  y  gagnait.  M"'  Fulston,  entourée  de 
quelques  compatriotes,  ne  suffisait  pas  à  échanger  contre  des  pièces 
d'or  ses  tapis  de  peaux  de  bêtes,  et  les  jeunes  gens  surtout  assié- 
geaient la  boutique.  Plus  libres  que  les  Françaises,  les  jeunes  Amé- 
ricaines riaient  avec  eux,  s'accoudant  pour  causer,  et  les  traitant 
de  pair  à. pair. 

Un  peu  plus  loin,  dans  un  autre  salon,  les  mères  s'étaient  réunies 
et  tenaient  le  buffet. 

Il  était  huit  heures  du  soir  quand  Bernard  et  ses  deux  amis  firent 
leur  apparition.  Depuis  une  heure  déjà  la  fête  était  en  train,  on 
avait  commencé  tôt  à  cause  des  enfants  qui  peu  à  peu  s'en  allaient 
dormir,  cédant  la  place  à  de  plus  grands. 

Souvent  on  voyait  des  têtes  de  jeunes  filles,  penchées  entre  les 
feuillages,  et  cherchant  quelqu'un  dans  la  salle.  D'autres  vendeuses 
s'asseyaient,  déjà  lasses,  et  peut-être  déçues. 

Bernard,  qui  avait  d'abord  fait  un  tour  dans  les  jardins,  fut  ébloui 
en  entiant  dans  le  hall  aux  boutiques. 

—  Quel  luxel  c'est  superbe,  en  vérité  I 

—  Tu  trouves?  dit  Frumand  d'un  ton  rogue. 

Frumand  n'avait  pas  l'air  de  bonne  humeur.  Il  s'était  pendu  au 
bras  de  Bernard,  qu'il  ne  voulait  pas  lâcher.  Mélinot  les  suivait, 
toujours  silencieux,  toujours  rangé,  se  faisant  le  plus  petit  possible 
pour  passer  sans  gêner  personne. 

—  Ah  I  voilà  le  vicomte  de  Cisay  1  cria  un  des  jeunes  gens  qui  se 
tenaient  en  permanence  devant  l'Amérique. 

25  NOVEMonB  1887.  ^3 


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670  MI9S1JSDBS  1»  GI8À.Y 

—  On  vous  croyait  perdu  dans  les  bois^  de  Chaoteloup. 
Plusieurs  mains  se  tendirent,  v^rs  ki,  tout  le  moaude.se  retourna, 

et  Reimardv  se  dég^tgeant.  de  Frumoad^  s'a^^ads^  pour  saloef  te 
jeuoea  fillies. 

U  fut  accueilli  d'une  façon  très^  flatteuse^  et  ii}^  Fuldton,  tena&t 
au  bout  de  ses  doigts  une  magnifique  sagaie,  cpiiita,  Tangle  gauche 
où  elle  se  trouvait  pour  se  rapprocher  du  jeune  vicomte. 

—  Un  louis  !  disait-elle,  en  réponse  à  quelqu'un..  C'est  trop  peu, 
n'estrce  pas,  IML  de  Gisay? 

Bernard  comprit.  Et  mettant  la  main  à  la  poche  de  son  gilet,  il 
en  retira  phisifiurs^  pièces  d'or,  les  déposa  dans  un  plateau  que  M 
tendait  Vhéritière  et  reçut  en  échange  la  si^e,  accompagné  d'un 
sourire  rayonnant. 

—  Peste  I  murmura  Frumand  à  l'oreilk  daliélinoty  comme  il  y 
val 

—  C'est  une  belle  personne,  dit  le  clerc  de  notaire. 

—  Une  belle  personne  I  exclama  FrumancL  Oh  I  non  !  par  exemple, 
dites  que  c'est  une  millionnaire  qui  veut  se  passer  la  fantaisie  d'une 
couronne» 

Et  tirant  Mélinot  par  le  bras,  il  l'entraîna  plus  Icmif  comme  s'il 
était  mécontent. 

Au  même  moment,  M'^''  Fulston  apparaksait.  Elle  voulait  sans 
doute  parler  à  sa  fille.  On  s'écarta  pour  la  laisser  passer. 

—  Tiens!  M.  de  Cisay  I  dit-elle  d'un  ton  de  surprise  très  naturel, 
quoiqu'elle  eût  aperçu  Bernard  depuis  son  entrée  dans  fat  saUe:. 

Bernard  salua;  la  maîtresse  de  la  maison  lui  tendit  la  main  et, 
oubliant  sans  doute  le  sujet  qui  l'avait  amenée,  se  mit  à  causer  avec 
lui,  à  lui  demander  des  nouvelles  de  son  père  et  de  scm  grand-père. 

Évidemment  on  s'occupait  beaucoup  de  Bernard.  Pour  lui,  il 
rendait  d'un  air  tranquille  aux  politesses  dont  on  le  comblait.  Et 
quand  il  le  put,  il  se  dégagea  du  groupe,  et  alla  retrouver  Frumand. 

Il  fut  mal  reçu  :  Frumand  avait  son  sûr  railleur  et  son  coup  d'ceii 
sec  : 
.    —  Mes  compliments,  mon  cher. 

—  Compliments  de  quoi? 

—  Je  ne  te  savais  pas  tant  de  succès  près  de  la  colonie  étrangère* 

—  Tu  plaisantes,  répondit  Bernard  distrait. 

Ses  yeux,  en  effet,  parcouraient  la  salle.  Ils  passai^it  de  TAsie  à 
rAMque  et  de  l'Océanie  à  l'Europe  avec  une  vague  inquiétude. 

—  Allons  aux  ananas,  dit  Frumand  qui  était  assez  gourmand» 
Bernard  se  laissa  entraîner,  et  le  kmg  du  chemin,  de  droite  et  de 

gauche,  il  retrouvait  bon  nombre  de.  gens  qui  l'arrêtaient  au  passage» 


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MESSIEURS  DE  CISiT  67t 

11  était  de  ces  hommes  sympathiques  qui  se  font  aimer  partout.  Il  y 
a  deux  genres  de  sympathies  :  celle  qu'on  pourrait  appeler  la  petite, 
et  une  autre  qui  est  plus  pénétrante.  La  petite  s'applique  aux  gens 
qui  n'ont  ni  vertus  ni  défauts,  bataillon  banal,  inoffensif,  qui  ne 
fait  ombrage  à  personne  et  porte  une  flatterie  dans  sa  médiocrité 
même.  L'autre  s'attache  à  ceux  qui  ont  un  caractère  ouvert  et 
certaines  vertus  communicatives,  certaines  qualités  ea  dehors, 
appuyées  de  dons  physiques  qui  rendent  agréable  tout  ce  qu'on 
voit  d'eux.  Celle-là  est  plus  rare.  Elle  ne  tient  pas  précisément  aux 
perfections,  car  il  y  a  des  êtres  excellents  qui  ont  la  perfection 
renfermée;  elle  n'exclut  pas  les  défauts,  mais  elle  ne  Ta  point  sans 
une  supériorité  quelconque. 

Bernard  n'était  pas  meilleur  que  Frumand,  mais  il  plaisait  cent 
fois  plus.  Son  élégance  naturelle,  une  manière  à  la  fois  simple  et 
noble  de  tenir  la  tête,  ses  beaux  yeux  clairs,  et  surtout  son  sourire 
d'honnête  homme,  si  franc,  si  droit,  prévenaient  en  sa  faveur  dès  le 
premier  coup  d'oeil. 

Quelques  personnes  aussi  connaissaient  Frumand  : 

—  Comment,  vous  id!  lui  disait-on  à  l'oreille.  C'est  donc  une 
gageure! 

—  Non.  J'y  viens  simplement  comme  traître.  Je  l'ai  déclaré 
d'avance. 

Pendant  que  Frumand  et  même  Mélinot  adietaient  leurs  ananas, 
Bernard,  le  dos  tourné,  continuait  à  regarder  la  salle. 

—  Pardon,  monsieur,  dit  une  voix  de  femme  tout  près  de  lui. 
Bernard  tressaillit  et  ramena  son  regard  qui  s' égarait  au  loin.  A 

sa  droite,  frWant  son  bras,  Jeanne  d'Oyrelles  essayait  de  passer  en 
tenant  un  paquet  de  poupées.  Mais  elle  avait  peine  à  fradrela  foule,' 
et  elle  avait  dû  s'arrêter  là  en  demandant  protection  à  Bernard. 

—  Comment!  c'est  vous,  mademoiselle? 
ïl  se  troubla  un  peu. 

—  ie  ne  vous  croyais  pas  là...  je  cherchas,  au  contraire... 
Elle  ne  répondit  rien,  mais  Bernard  crut  devina:  qu'elle  l'avait 

reconnu  depuis  longtemps,  au  moment  peut-être  où  il  était  entré 
dans  la  salle,  au  moment  où  il  avait  acheté  à  M^  Fulton  la  sagaie 
gu'il  portait  encore  sous  le  bras. 

Ils  se  rapprochèrent  de  la  boutique  de  Jeanne  et  ee  mirent  & 
causer  comme  s'ils  s'étaient  quittés  d'hier.  Leurs  pensées  se  retrou- 
vaient aisément  ;  elles  habitaient  les  mêmes  régions.  D'instinct,  ils 
choisissaient  les  sujets  qui  pouvaient  rapprocher  leurs  deux  vies, 
en  dehors  de  cette  salle  de  fête.  Ce  dont  ils  parlaient,  sans  être 
intime,  et  quoique  ce  fut  à  haute  voix,  le  plus  tranqinllement  du 
monde,  ne  tenait  ni  à  la  vente  ni  à  Paris.  C'était  de  Fontaîne- 


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672  MESSIEURS  DE  CISÀY 

i)Ieau,  et  de  la  forêt,  et  de  GbaDteloup,  et  du  logis  de  Jeanne, 
c'était  même  des  travaux  de  Bernaid  qu*il  était  question.  Elle 
l'interrogeait  sur  les  choses  qu  elle  savait  le  toucher,  s'en  préoc- 
cupant autant  que  lui,  attentive  et  souriante  aux  progrès  d'esprit 
du  jeune  homme.  Grâce  à  l'éducation  qu'elle  avait  reçue,  Jeanne 
était  femme  à  s'intéresser  aux  choses  sérieuses.  Elle  avait  entendu 
remuer  beaucoup  d'idées,  et,  par  culture  autant  que  par  nature, 
elle  avait  la  vue  haute  et  Thorreur  des  banalités.  Peut-être,  comme 
elle  était  spécialement  attachée  aux  sujets  qui  occupaient  Ber- 
nard, ne  manquait-elle  pas  une  occasion  de  se  tenir  au  courant. 
D'ailleurs,  elle  comprenait  d'un  mot,  et  surtout  n'avait  pas  l'ombre 
de  prétention.  Ce  qu'elle  disait  était  parfaitement  simple,  et  pour- 
tant Bernard  en  était  pénétré.  Était-ce  à  cause  de  l'accent  qu  elle 
y  mettait,  du  regard,  du  sourire?...  Mon  Dieu!  qu'elle  était  char- 
mante avec  sa  robe  bleue,  son  teint  rose  et  ses  joUs  cheveux  blonds 
relevés  à  la  Louis  XV,  ce  qui  la  rajeunissait  encore  I  Comme  elle 
faisait  tout  sans  apprêt,  sans  posel  Elle  était  aussi  semblable  à 
elle-même  dans  ce  salon  bruyant  que  dans  le  jardin  de  la  Gerbière... 

Bernard  en  était  là  de  ses  réflexions  quand  Frumand,  qui  avait 
enfin  acheté  son  ananas,  se  rapprocha  et  salua  Jeanne. 

Au  même  instant,  un  coup  de  cloche  retentit  dans  le  jardin.  Il  y 
eut  un  silence  général,  puis  on  s'interrogea  : 

—  Qu'est-ce  que  c'est?...  Qu'est-ce  que  c'est? 

Un  mouvement  se  fit  vers  le  milieu  de  la  salle,  et  tout  à  coup  on 
distingua  la  voix  de  M"*  Fulston  : 

—  Mesdemoiselles,  dit-elle  en  parlant  très  haut  pour  se  (aire 
entendre]  de  partout,  c'est  une  représentation  destinée  aux  ven- 
deuses.^EUes  sont  priées  de  descendre  au  jardin. 

—  Très  volontiers,  s'écrièrent  les  jeunes  filles. 

—  Nos  mères  tiendront  les  boutiques,  ajouta  M"*  Fulston. 
Chacune  se  précipita  vers  la  porte;  des  groupes  de  jeunes  filles 

serrées  les  unes  contre  les  autres,  passaient  en  riant.  M"'Fuis/on, 
restée  en  arrière  pour  veiller  au  départ,  en  bonne  maîtresse  de 
maison,  se  rapprocha  du  comptoir  des  poupées. 

—  Venez-vous,  Jeanne?  demandèrent  les  compagnes  de  vente. 

—  Oui,  oui,  certainement,  répondit  Jeanne. 

Mais  elle  ne  bougea  pas.  Elle  attendait  sa  mère  qu'elle  voyait 
venir  à  elle.  Bernard  lui  en  sut  gré.  Jeanne  continua,  sans  affecta- 
tion, de  causer  avec  les  jeunes  gens. 

Bernard  parlait  peu.  Il  écoutait,  il  regardait.  Mais  Frumand, 
jusque-là  taciturne,  se  mettait  en  verve.  On  eût  dit  que  la  présence 
de  M"**  d'Oyrelles  lui  était  douce.  Sa  physionomie  s'éclairait,  ses 
yeux  avaient  leur  belle  profondeur  veloutée,  et  Jeanne  prenait 


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MESSIEURS  DE  GISÀY  673 

plaisir  aux  théories  originales,  aux  idées  vivantes  qu'elle  l'entendait 
émettre. 

M"*  d'Oyrelles  rejoignit  sa  fille.  Sans  prétendre  donner  de  leçon 
à  personne,  elle  n'aimait  pas  à  la  quitter  dans  les  foules,  et  se  tenidt 
près  d'elle  le  plus  possible. 

—  Bonjour,  Bernard;  bonjour,  M.  de  Frumand.  [Allez-vous  nous 
accompagner  aux  baraques?  On  en  dit  merveille. 

—  Biais,  madame,  est-ce  que  nous  serions  admis? 

—  Je  le  crois.  On  ne  demande  que  des  spectateurs. 

—  Ck)mment  donci  s'écria  M^""  Fulston,  qui  s'était  tout  à  fsdt 
rapprochée,  mais  venez  vitel  Gourons,  si  nous  voulons  avoir  des 
plaœs. 

Elle  se  tenait  près  de  Bernard  et  lui  prit  le  bras  sans  autre 
cérémonie. 

—  Encore!  murmura  Frumand  qui  se  hâta  d'ofi'rir  le  sien  & 
M»*  d'Oyrelles. 

Quand  ils  arrivèrent  au  jardin,  les  baraques  étaient  déjà  combles. 

Les  plus  courues  étaient  le  combat  de  coqs  (une  innovation),  les 
marionnettes  et  les  Pupazzi. 

M"*  Fulston  essaya  d'abord  d'entrer  aux  combats  de  coqs,  mais  il 
y  avait  foule;  on  ne  pouvait  rien  apercevoir.  On  entendait  seulement 
des  battements  d'ailes,  des  cris  de  fureur,  des  colères  subites,  et, 
tout  dans  le  haut,  des  voix  de  femmes  qui  disaient  sur  un  ton 
maniéré  : 

—  Ohl  c'est  cruel  I  vraiment  c'est  trop  cruel  I 

M"'  Fulston  chercha  à  se  faufiler,  ou  à  voir  les  coqs  en  s' élevant 
sur  la  pointe  des  pieds.  Ce  combat  sauvage  l'attirdt  et  tous  les 
muscles  de  son  visage  se  tendaient  en  avant.  Mais  ses  grands  yeux 
glauques  ne  purent  rien  découvrir. 

Pendant  ce  temps.  M""*  d'Oyrelles  et  Jeanne,  conduites  par  Fru- 
mand, avaient  trouvé  place  au  théâtre  des  marionnettes  que  montrait 
avec  beaucoup  d'esprit  le  fameux  petit  B... 

Bernard  et  M"*  Fulston  les  rejoignirent  et  s'installèrent  près 
d'eux.  La  chaise  de  Bernard  se  trouva  juste  derrière  celle  de  Jeanne 
et  pendant  tout  le  spectacle,  il  put  contempler  à  loisir  cette  svelte 
et  gracieuse  personne,  les  mouvements  harmonieux  de  cette  taille 
souple  et  de  ce  cou  charmant.  Parfois  même,  Jeanne  tournait  la 
tête,  et  Bernard  apercevait  un  contour  de  joue,  et  le  rayon  d'un  œil 
bleu.  Il  respirait  le  parfum  léger  qui  s'échappait  des  cheveux  de 
Jeanne.  Il  était  sous  le  charme,  et  ce  qu'il  répondait  à  M****  Fulston 
était  sans  doute  bien  machinal,  car  tout  son  être,  tout  son  rêve  était 
ailleurs. 

Il  n'eût  pu  dire  vraiment  si  la  représentation  avait  duré  dix 


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074  MESSIEURS  DB  GISiT 

minutes  ou  si  elle  avait  duré  une  heure.  Seulement,  vers  la  fin,  et 
au  moment  où  M^^"*  Fulston  battait  des  mains  en  riant  tout  haut,  il 
ent^dit  Frumand  qui  se  penchait  vers  lui  et  qui  lui  dit  : 

—  Bernard,  il  faut  tenir  ta  promesse  à  ton  tour.  11  est  temps  que 
nous  partions. 

—  Quand  tu  voudras. 

—  Que  dites-vous?  s'écria  M^^*  Fulston.  Nous  quitter  1  Mais  ca 
n'est  pas  fini,  et  je  sais  que  ma  mère  veut  vous  retenir  au  souper. 

—  Désolés,  mademoiselle,  dit  la  grosse  voix  de  Frumand,  mais 
nous  avons  un  engagement,  M.  de  Gisay  et  m(tt,  qui  va  nous  arra- 
cher à  toutes  ces  douceurs... 

—  Un  engagement  irrémissible?  insista  M"*  Fulston. 

—  Hélas  I  oui,  mademoiselle,  reprit  Bernard*  Mais  veuillez  crCHre 
que  nous  en  sommes  très  malheureux. 

Jeanne  s'était  retournée,  et  écoutait.  Bernard  fut  violeminent 
tenté  de  manquer  de  parole  à  Frumand.  Mais  ce  n'était  point  facile. 
Frumand  venait  de  tirer  sa  montre  et  regardait  l'heure.  U  avait 
son  air  résolu  : 

—  Hélas  I  hélas  I  nous  n'avons  pas  une  minute  à  perdre. 

Il  saisit  le  bras  de  Bernard,  et  tous  deux,  prenant  congé  à  la  fois 
de  M""*  d'Oyrelles,  de  Jeanne  et  de  M"*  Fulston,  disparurent  rapi* 
dément  dans  une  des  allées. 

Quand  ils  furrat  dana  la  rue,  ils  marchèrent  quelque  t^nps  ea 
silence.  Bernard,  un  peu  fou  d'amour,  se  chantait  intérieurem^t 
mille  douces  choses.  La  longue  présence  de  Jeanne  et  le  charme 
souverain  qui  émanait  d'elle  l'avaient  grisé.  Frumand  mordait  sa 
moustache  : 

—  Ahl  çà,  dit-il  tout  &  coup,  je  ne  suis  pas  content  de  ta,  Ber- 
nard. Tu  m'inquiètes. 

—  Pourquoi  donc? 

—  Pourquoi?  Parce  que  tu  vas  tomber  dans  Torniëre  commune, 
dans  le  vulgaire  million,  et  que  tu  y  laiss^as  tout  ce  que  noM 
aimons  en  toi* 

Bernard  sembla  sortir  d'un  rêve  : 

—  Ohl  dit-U,  W  Fulston?-.. 

—  Eh  1  oui.  M"**  Fulston,  répondit  gravemwt  Frumand. 
Bernard  frappa  doucement  sur  l'épaule  de  son  ami. 

—  Tranquillise-toi.  Tu  n'y  es  pas.  Cette  beauté-là  me  laisse  froid 
comme  le  lac  Ontario. 

—  Bah  I  tu  me  le  jures? 

—  Ohl  ouil 

—  Mais  alors... 

Ils  se  turent  tous  deux,  tous  deux  songeant.  Ce  fut  encore  Fru* 


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MESSIEURS  DE  GISÂT  675 

mand  qui  reprit  la  parole.  Ils  marchaient  c6te  &  côte,  sur  le  trottoir. 

—  Mon  petit  Bernard,  dit  Frumand  de  sa  voix  profonde  et  tendre, 
je  vois  pourtant  bien  que  tu  es  amoureux... 

—  Ah!  cSt  B^nard  en  souriant,  tu  n'en  sais  rien...  ni  moi  non 
plus. 

—  Si,  si.  Je  suis  certain  que  tu  es  amoureux. 

Bernard  fit  un  geste  évasif  et  tourna  la  tête  pour  éviter  le  regard 
de  Frumand. 

—  Non,  dit-il.  Tu  Sfids  bien  que  je  suis  on  homme  froid.  Tu  me 
l'as  souvent  répété. 

—  Toi,  un  homme  froid  1  II  faut  s'entendre.  Tu  es  trop  discret, 
Toilà  tout.  Tu  ne  sais  pas,  à  l'occasion,  lâcher  la  bride  à  tes  pensées 
intimes  pour  les  jeter  dans  le  cœur  d'un  ami. 

Bernard,  ému  peut-être,  resta  silencieux.  Frumand  passa  son 
bras  sous  le  sien.  Il  faisidt  nuit.  La  rue  était  déserte.  Leurs  pas 
résonnaient  seuls  sur  le  bitume. 

—  Allons,  mon  Bernard,  pourquc»  faire  de  la  peine  à  ton  vieil 
ami,  pourquoi  lui  cacher  tes  sentiments?  Confie-moi  ton  secret. 
Confie-moi  le  pour  moi,  si  ce  n'est  pour  toi,  pour  moi  qui  ai  besoin 
d'être  rassuré  sur  ton  compte. 

—  Comment  cela? 

—  Je  ne  veux  pas  que  tu  souffres. 

—  Hais  je  ne  souffre  pas!  dit  B^nard,  au  contraire.  Ce  que 
j'éprouve,  c'est  du  bonheur,  c'est  un  charme,  c'est... 

—  Bravo!  s'écria  Frumand. 

Puis,  s' arrêtant  soudain  et  se  mettant  en  fece  de  Bernard  : 

—  Mais,  dis-moi,  cela  ne  sent-il  pas  l'étranger? 
Bernard  se  mit  à  rire  : 

—  Pour  cela,  non,  je  te  l'affirme.  C'est  du  pur  sang  gaulois. 

—  A  la  bonne  heure  I 

Bernard  essaya  de  reprendre  son  chemin.  Sa  nature  contenue 
souffrait  malgré  tout  de  se  laisser  arracher  un  secret  jusqu'alors 
caché  au  plus  profond  de  lui-même.  Pourtant  il  sentait  à  quelle 
amitié  il  avait  affaire,  et  il  était  trop  épris  pour  rompre  l'entretien 
de  vive  force.  Mais  il  cherchait  le  moyen  de  voiler  sa  confidence  ;  il 
ne  voulait  pas  la  refuser  et  il  ne  voulait  pas  la  donner  tout  à  fait. 
D'ailleurs  Frumand,  si  perspicace,  semblait  avoir  devant  les  yeux 
une  barrière  qui  l'empêchwt  de  voir  la  vérité.  Il  était  à  cent  lieues 
de  penser  que  le  jeune  vicomte  aimât  Jeanne.  Son  esprit  cherchait 
ailleurs,  et  son  txBur,  incliné  peut-être,  sans  qu'il  s'en  rendit  compte» 
vers  M"*  d'Oyrelles,  contribuait  à  tromper  son  esprit.  Tant  il  est 
Trai  que  nous  sommes  toujours  l'obstacle  à  nous-mêmes  I  Cepen- 
dant, moins  il  trouvait,  plus  il  voulait  savoir.  Étonné  de  son  ignq- 


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676  MESSIEURS  DE  GISÂT 

rance,  aiguillonné  par  rhésitation  de  Bernard  et  par  le  trouble  où  il 
l'avait  mis»  Frumand  poussa  plus  loin. 

—  Un  mot  encore,  Bernard...  EstH^e  à  Paris? 

—  Indiscret!...  Eh  bien,  non.  C'est  en  province.  C'est  une  pro- 
vinciale. 

—  Provinciale I...  Je  ne  t'en  demande  pas  davantage. 

—  Msds... 

—  Non,  non.  Je  sais  tout  ce  que  je  voulais  savoir.  La  province, 
c'est  la  France  I  Paris,  c'est  l'étranger!...  Puisque  tu  aimes  en  pro- 
vince, marie-toi,  mon  ami,  et  que  Dieu  garde  ta  postérité  I 

—  Oh  !  oh  !  s'écria  Bernard  en  riant,  comme  tu  y  vas  ! 

—  Ëh  bien  I  quoi?  il  n'y  a  pas  de  plus  honnête  conclusion  ni  de 
meilleure  pour  toi,  mon  cher  vieux!... 

Au  même  instant,  quelqu'un  qui  accourait  derrière  eux,  les 
rattrapa.  Ils  se  retournèrent  et  reconnurent  Mélinot  qu'ils  avaient 
l'un  et  l'autre  oublié. 

—  Vous  voilà?  dit  Bernard. 

—  D'où  viens-tu?  demanda  Frumand. 

—  D'où  je  viens?  répondit  le  clerc  de  notaire  essoufflé,  mais  de 
la  kermesse,  parbleu!  où  je  vous  cherchais,  où  je  vous  attendais! 

—  Tu  nous  avais  donc  perdu  dans  la  foule? 

—  Mais!  oui.  Et  la  réunion!  nous  sommes  en  retard. 

—  C'est  juste,  dit  Bernard  avec  son  ton  de  bonne  humeiir. 
Voilà  un  garçon  sérieux  qui  nous  rappelle  à  la  réalité  des  choses. 

Frumand  reprit  : 

—  Encore  cent  pas  et  nous  sommes  rendus.  Mab  attends  un  peu, 
Bernard,  que  je  fasse  ta  toilette! 

—  Quelle  toilette? 

—  D'abord  enlève  tes  gants.  Bien.  Puis  relève  le  col  de  ton 
pardessus  et  enfonce  un  peu  dans  ton  gilet  le  nœud  florissant  de  ta 
cravate. 

—  Mais,  à  quoi  bon  !  dit  Bernard,  tout  en  se  Isdssant  fidre. 

—  C'est  désolant!  murmura  Frumand  en  se  parlant  à  lui-même, 
il^n'y  a  pas  moyen  de  lui  ôter  son  air.  Voyons,  passe-moi  donc  ton 
chapeau. 

Il  prit  entre  ses  mains  le  joli  feutre  gris  du  jeune  de  Gsay,  un 
feutre  souple  et  d'une  nuance  fine,  et  il  essaya  de  le  bosseler  un  peu. 

—  Que  fais-tu,  que  fais-tu?  criait  Bernard. 

—  Je  mets  tes  jours  à  l'abri...  Maintenant,  suivez-moi  mesanods  I 
Mélinot  et  moi,  c'est  plus  commode;  nous  n'avons  pas  besoin  de  tant 
d'apprêts.  Tels  que  nous  voilà  faits,  le  communard  nous  tient  pour 
un  frère. 


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MESSIEURS  DE  dSÀT  677 


VI 

Vers  dix  heures  du  soir,  les  trois  amis  pénétraient  au  milieu 
d'une  foule  compacte  et  agitée,  dans  une  salle  basse,  étouffée,  mal 
ëclsdrée  par  une  dizaine  de  quinquets  d^un  autre  âge,  qui  répan- 
daient une  odeur  d'huile  rance.  Au  fond  de  la  salle,  un  bec  de  gaz 
unique,  entre  deux  drapeaux,  brillait  comme  une  étoile  au  milieu  de 
la  nuit,  et  éclairait  le  bureau  déjà  formé,  composé  de  trois  citoyens, 
l'un  maigre  et  vieux,  le  président;  les  autres  gros  et  jeunes,  le  vice- 
président  et  le  secrétaire.  Quelques  journalistes  étaient  à  droite. 
Tous  fumaient,  citoyens  du  bureau,  citoyens  de  l'auditoire,  et  la 
fumée  des  pipes  commençait  déjà  à  former  de  lourds  nuages  qui 
menaçaient  d'étouffer  les  lampions. 

C'était  la  première  fois  que  Bernard  assistait  à  une  réunion 
publique,  et  il  avait  fallu  toute  l'autorité  morale  et  la  ténacité  de 
Frumand  pour  qu'il  se  résignât  à  fouler  aux  pieds  ses  répugnances. 
n  ëtadt  convaincu  qu'il  n'y  avait  rien  à  gagner  au  milieu  de  ces  faux 
ouvriers  des  barrières,  foule  mélangée  de  paresseux  et  de  repris  de 
justice,  de  Parisiens  et  d'étrangers,  d'arnbitieux  vulgaires  et  de 
fous  à  lier,  et  il  craignait,  en  les  voyant,  d'attiédir  la  vive  tendresse 
qu'il  avait  au  cœur  pour  les  vrais  ouvriers,  pour  les  laborieux  des 
métiers. 

Frumand  était  d'un  autre  avis  : 

—  C'est  dans  la  nuit  profonde,  disait-il,  qu'il  faut  porter  la 
lumière  que  Dieu  nous  a  donnée  ;  c'est  à  la  source  du  mal  qu'il  faut 
irerser  le  remède.  Et  puis...  c'est  amusant. 

Et,  plein  de  vaillance  et  de  foi  généreuse,  Frumand  courait  de 
réunions  en  réunions,  jetant  partout  de  bonnes  vérités  cachées  sous 
des  formes  qui  plaisaient  au  peuple.  Il  était  devenu  un  des  contra- 
dicteurs principaux  des  socialistes,  connu  de  tous,  et,  à  cause  de 
son  caractère,  assez  bien  supporté. 

Bernard,  Frumand  et  Mélinot  s'assirent  les  uns  près  des  au- 
tres, et  de  suite  Frumand  entra  en  scène  par  quelques  interrup- 
tions qui  furent  accueillies  par  des  bordées  d'applaudissements, 
mêlées  de  cris  aigus,  sauvages,  et  de  quelques  sifflets.  Il  s'agissait 
de  V amélioration  du  sort  des  travailleurs^  et  l'orateur  à  la  tribune, 
tribune  composée  de  quatre  planches  posées  de  travers,  à  gauche, 
sur  deux  chaises,  déroulait  la  thèse  anarchiste  :  «  Pour  améliorer 
Je  sort  du  peuple,  il  faut  d'abord  détruire  les  sociétés  actuelles 
basées  sur  la  propriété  individuelle  et  développées  par  le  capital.  » 
11  n'avait  pas  fini  que  Frumand  s'élançait  vers  la  tribune.  De  ses 
grands  bras,  il  écartait  la  foule;  avec  ses  longues  jambes,  il  passait 


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678  MESSIEURS  DE  OSÂT 

aisément  par-dessus  les  bancs.  Le  bureau  le  vît  arriver  avec  ter- 
reur, car  Frumand  avait  les  sympathies  d'une  partie  de  la  salle,  qui 
déjà  l'applaudissait  et  se  réjouissait  à  l'avance  de  ses  saillies.  Il 
Mut  donc  lui  laisser  la  parole,  et  le  jeune  homme  se  campa  sur  les 
planches.  Bernard  et  Mélinot  étaient  stupéfaits  de  tant  d'audace, 
mais  leur  ami  paradssait  fort  à  l'aise^  et  sa  tête  légèrement  ren- 
versée, ses  épais  cheveux  noirs,  sa  haute  taille  et  sa  forte  stature 
en  imposaient  évidemment  à  la  foule. 

—  Ah  !  quel  malheur,  disait  un  citoyen,  que  ce  type-là  ne  soit 
pas  avec  nous. 

C'était  la  note  générale  :  on  regrettât  ses  idées,  mais  on  aimait  sa 
franchise  et  sa  rondeur. 

Le  discours  de  Frumand  ne  fut  point  long,  mais  bourré  d'idées.  Il 
commença  par  railler  spirituellement  les  anarchistes  et  leur  système 
de  destruction  universelle,  puis  il  flatta  avec  adresse  les  ouvriers, 
déplora  leurs  misères  dont  il  fit  un  saisissant  tableau,  et  aborda 
enfin  la  question  des  remèdes.  A  ce  moment,  il  y  eut  un  mouvement 
d'attente  parmi  la  foule,  et  Frumand,  pour  faire  provision  de  cou- 
rage, jeta  les  yeux  sur  ses  amis.  Il  est  vrai  qu'il  n'en  reçut  pas  grand 
secours.  Bernard  était  pâle  et  Mélinot  défait.  D'un  tour  de  tète  il 
rejeta  ses  cheveux  en  arrière  : 

—  Attention  maintenant  1  citoyens,  s'écriait-il,  je  vais  entamer  la 
question  à  Tordre  du  jour,  et  dam,  vous  le  savez,  avec  la  bonne 
franchise  que  vous  me  connaissez...  Suis-je  libre  de  dire  ce  que  je 
pense,  id? 

—  Oui,  oui,  crièrent  mille  voix.  Vous  êtes  libre...  nous  sommes 
tous  libres  I 

—  Ehl  bien,  si  je  suis  libre,  je  vous  déclare  qu'il  n'y  a  que  deux 
grands  moyens  d'amélioration  pour  les  travaUleurs  :  un  moyea 
matériel,  l'association  sous  la  forme  corporative... 

A  ces  mots,  toute  la  partie  gauche  de  la  salle,  formée  d'anar- 
chistes et  de  socialistes  avancés,  se  souleva  avec  colère  et  fit  e&tendre 
d'éner^ques  protestations,  fortifiées  de  cris  d'animaux.  Des  chaises 
furent  levées,  des  bancs  soulevés,  le  tumulte  commença,  et  les 
journalistes  s'apprêtèrent  à  quitter  la  salle.  Bernard  et  SLédinot  se 
rapprochèrent,  au  contraire,  de  leur  ami  pour  le  protéger,  pendant 
que  le  président  agitait  sa  sonnette.  Le  danger  de  Frumand  leur 
avait  rendu  la  vaillance.  Les  yeux  de  Bernard  commençaient  à 
flamber.  Mais  Frumand  fit  un  puissant  effort,  et  sa  voix  donoina  un 
instant  la  tempête  : 

—  Attendez  donci  cria-t-il,  je  n'sd  pas  finil  II  y  a  aussi  un  moyen 
moral... 

Et  comme  on  l'entourait  pour  l'arracher  de  la  tribune,  il  sauta 


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mSSIEURS  DE  OSÂT  67 

sor  lin  banc  vide,  près  de  la  porte,  et  brandissant  son  chapeau  : 

—  Vous  ne  voulez  pas  m'ôcouter?  Eh!  bien,  tant  pis,  je  vous  le 
cKrai  tout  de  même  t.. .  Citoyens,  il  faut  croire  en  Dieul 

A  ce  mot,  il  fut  saisi  par  une  dizaine  de  mains,  frappé  de  quel- 
ques  coups  de  canne  et  poussé  violemment  hors  de  la  salle.  Ber- 
nard et  Mélinot  le  reçurent  dans  leurs  bras  et  l'entraînèrent  rapide- 
ment jusqu'à  la  rue,  pendant  que  les  anarchistes  et  les  radicaux, 
mis  en  goût  de  tapage,  se  iottaient  entre  eux  et  obligèrent  le 
bureau  à  lever  la  séance. 

Quand  les  jeunes  gens  eurent  fait  une  vingtaine  de  pas  et  que 
Frumand  se  fut  épongé,  Bernard,  demeuré  pensif,  s'arrêta  un  instant. 

—  Et  tu  crois,  dit-il  à  son  ami,  que  de  semblables  réunions  peu- 
vent servir  à  quelque  chose? 

—  Assurément.  Qui  sait  ce  qu'un  mot  jeté  dans  cette  mêlée 
peut  faire  de  bien  dans  une  âme  égarée  au  milieu  des  antres.  J'ai 
lancé  ma  flèche...  &  Dieu  de  la  conduire! 

—  Suis  doute,  mon  ami,  tu  as  été  un  vaillant,  un  cr^e,  mais 
j'ai  peur  que  tant  de  forces  ne  soient  perdues.  U  vaut  mieux  orga- 
niser peu  à  peu  les  associations  ouvrières  que  de.. . 

—  Mon  cher,  il  faut  des  soldats  partout. 

Sur  cette  profonde  vérité,  affirmée  de  ce  ton  bref  qui  coupait 
court  à  toute  discussion,  les  trois  amis  se  séparèrent. 

Le  lendemain,  la  journée  fut  très  rempKe.  Bernard  assista  à  plu- 
sieurs comités,  régla  quelques  améliorations  importantes  à  préparer 
pour  l'hiver  et  prit  sa  part  de  diffâ*ents  services  concernant  les 
écoles  et  les  patronages.  Bernard  apportait  dans  ces  réunions  une 
droiture,  un  esprit  conciliant,  une  aménité  qui  le  faisaient  aimer 
de  tous.  Et  pourtant  il  avait  une  véritable  modestie  qui  l'entraînait 
à  s'effacer  toujours  ;  non  pas  cette  modestie  maniérée,  extérieure, 
qui  se  complaît  i  s'exinrimer,  mais  cette  conscience  intime  d'une 
jeunesse  qui  se  sait  jeune,  d'une  vertu  qui  se  sait  novice. 

—  Bah!  disait  Frumand,  Bernard  est  trop  réservé,  il  ne  dcmne 
pas  le  quart  de  ce  qu'il  pourrait  donna*. 

—  Attendez!  attendez!  disait  un  des  vieux  Pères.  Laissez-le 
amasser,  laissez-le  se  faire  un  trésor  qu'il  dépensera  plus  tard. 

—  Pourquoi  pas  tout  de  suite?  Ce  qu'il  sent  vivement,  qu'il 
l'exprime;  ce  qu'il  pense,  qu'il  le  dise;  ce  qu'il  croit  bon,  qu'U  le 
fasse. 

—  Non.  Un  jeune  homme  ne  doit  rien  jeter  au  vent  II  ne  faut 
pas  laisser  piller  la  mine,  et  c'est  assez  quand  on  peut  présumer 
qu'elle  existe. 

C'était  bien  connaître  Bernard,  et  comprendre  comme  il  le  fallait 
l'éducation  lente  et  discrète  d'une  âme  dont  on  veut  ménager  toutes 


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680  MESSIEURS  DE  GISÀY 

les  beautés.  Chez  Frumand,  fleur  des  tropiques,  qu'il  y  ait  des  brû- 
lures sur  les  feuilles,  et  des  branches  folles  et  de  folles  poussées  ; 
mais,  chez  Bernard,  fin  lys  de  France,  il  ne  fallait  rien  risquer  de 
trop  hâtif  et  garder  toute  la  sève  pour  l'heure  de  Téclosion  parfaite. 

—  Alors  tu  retournes  demain  à  Chanteloup  ? 

—  D'enthousiasme. 

—  Pourquoi  faire? 

—  Pour  chasser,  pour  voir  les  miens,  pour  me  reposer  de  toi, 
terrible  ami  I 

—  J'ai  envie  de  t' accompagner. 

—  Parles-tu  sérieusement?  Ce  serait  si  boni 

—  Oui,  mais  je  ne  peux  pas. 

—  Pourquoi? 

—  Pourquoi?  Parce  que  j'ai  trop  de  choses  en  train.  Adieu,  mon 
Bernard,  va  rêver  à  tes  amours,  à  l'ombre  des  bois  de  Ghantdoup  ; 
sois  fidèle  à  ta  provinciale  et  surtout  reviens-nous  bientôt. 

Il  était  parti  dès  le  mercredi  matin,  le  cher  Bernard,  et  si  joyeux 
d'aller  retrouver  son  vieux  nid,  qu'il  aurait  volontiers  couru  et 
sauté  et  chanté  par  les  chemins.  De  la  gare,  il  était  venu  à  pied 
jusqu'au  château;  et  de  loin,  du  fond  de  l'allée,  il  apercevait  sur 
le  perron  la  grande  chaise  berçante  de  son  grand-père,  qui  se 
balançait  entre  un  massif  de  roses  et  une  corbeille  de  géraniums. 
Le  marquis  était  mollement  étendu  sur  les  coussins  algériens  qui 
rembourraient  l'osier.  Il  tenait  une  cigarette  dans  un  bout  d'ambre, 
la  tète  renversée,  regardant  flotter  de  petits  nuages  blancs  dans 
un  ciel  bleu,  et  de  temps  à  autre  lançant  en  l'air  une  mince  spirale 
de  fumée,  qui  montait,  qui  se  perdait.  Un  journal  avait  glissé  de 
ses  genoux  à  terre,  sur  le  sable  de  la  terrasse.  Parfois  il  bâillait  : 

—  Est-ce  que  j'aurais  faim? 

Mais,  voyant  passer  par  la  fenêtre  ouverte  de  la  salle  à  manger 
la  silhouette  de  Courtois,  qui  préparait  le  dessert  en  jetant  un  coup 
d'œil  attentif  sur  son  maître  : 

—  Non  1  je  ne  dois  pas  avoir  faim.  Courtois  n'est  pas  prêt. 

Du  comte,  il  n'était  jamais  question  avant  l'heure  du  déjeuner. 
Dormait-il,  travaillait-il?  Son  appartement  était  toujours  fermé. 
Parfois  on  croyait  l'entendre  faire  des  armes,  car  il  tenait  beaucoup 
à  ne  pas  engraisser.  A  dix  heures,  il  sonnait  son  valet  de  chambre 
et  s'habillait.  On  lui  disait  bonjour  en  se  mettant  à  table. 

lernard  était  tout  petit,  c'était  le  marquis  qui  allait  voir 
i  le  matin,  c'était  le  marquis  qui  s'amusait  &  le  regarder 
la  baignoire  et  constatait  les  progrès  de  ce  jeune  corps 
obuste,  sainement  constitué  : 
'est  un  de  Cisay  celui-là  I 


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MESSIEURS  DE  GISiT  681 

Il  entendait  aussi  que  Tenfant  tint  de  lui  certains  usages  auxquels 
il  attachait  importance  : 

—  Il  y  a  une  manière  de  s'habiller  qui  sent  la  race  comme  il  y  a 
une  manière  de  parler. 

A  défaut  de  choses  plus  sérieuses,  il  donnait  à  Bernard  ce  qu'il 
pouvait,  et  s'il  eût  eu  plus,  il  l'eût  encore  dépensé  sur  ce  petit  être 
de  prédilection.  Bernard  le  savait  si  bien,  qu'il  avait,  en  dépit  de  sa' 
modestie  habituelle,  la  vanité,  la  fatuité  de  l'aiTection  de  son  aïeul. 
En  l'apercevant  de  loin  sur  la  terrasse,  il  se  disait  de  la  meilleure 
foi  du  monde  : 

—  Grand-père  s'ennuie,  puisque  je  ne  suis  pas  là. 

Mais,  en  grandissant,  à  mesure  que  le  jeune  homme  se  formait  et 
que  s'épanouissaient  en  lui  de  rares  qualités  morales,  cette  affection 
changeait  de  nature.  Ce  n'était  plus  la  protection  du  vieillard  sur 
l'enfant,  c'était  presque  le  contraire.  Il  y  avait  une  sorte  d'instinct 
qui  avertissait  le  marquis  que  son  petit-fils  valait  mieux  que  lui, 
était  monté  plus  haut  dans  l'échelle  morale,  et  que  s'il  n'avait  plus 
rien  à  lui  apprendre,  il  avait  peut-être  par  contre  quelque  chose  à 
en  recevoir. 

Du  côté  de  Bernard,  il  y  avait,  à  l'égard  du  marquis,  un  sentiment 
de  déh'catesse  exquise.  Jamais  il  ne  se  fût  avoué  que  son  grand- 
père  eût  besoin  d'indulgence  pour  certains  vides  ou  certaines  fai- 
blesses. II  ne  voulait  pas  le  voir;  il  ne  voulait  connaître  que  la 
bonté  proverbiale  de  M.  de  Gisay.  Mais  nul  ne  travaillait  plus  que 
lui  à  combler  les  vides  et  à  combattre  les  faiblesses.  Les  rôles 
avaient  changé.  Le  point  d'appui  maintenant,  c'était  Bernard. 

En  regardant  son  grand-père,  du  bout  de  l'allée,  le  cœur  lui 
sauta. 

—  Il  faut  que  je  me  fasse  reconnaître,  dit-il. 

Et  pour  l'égayer  plus  vite,  il  se  mit  à  chanter  à  pleine  voix  une 
vieille  chanson  que  le  marquis  fredonnait  souvent  : 

Si  à  mes  genoux,  Thérèse, 

Si  à  mes  genoux 

Vous  voyez  des  trous  ! 
C'est  à  vos  genoux,  Thérèse, 

C'est  à  vos  genoux 

Que  je  les  fis  tous  ! 

M.  de  Gisay  cessa  d'abord  de  se  balancer,  puis  il  tourna  la  tète, 
reconnut  la  voix,  aperçut  Bernard  à  travers  un  taillis,  et  s'épanouit 
comme  sous  un  rayon  : 

—  Ah  I  le  polisson  1  le  voilà  pourtant  l  ? 


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682  MESSIEURS  DE  dSlY 

11  se  leva,  descendit  le  perron  et  marcha  vite  au-devant  du  jeune 
homme. 

Bernard  aYsdt  le  coeur  en  fête.  Pendant  qu'il  avait  traversé  les 
grands  bois,  pour  venir  du  chemin  de  fer  à  sa  demeure,  l'image  de 
Jeanne  n'avait  cessé  de  voltiger  autour  de  lui,  plus  séduisante, 
plus  pressante  que  de  coutume.  11  la  revoyût  encore,  telle  qu'elle 
était  à  la  soirée  de  M'^''  Fulston,  si  parfaite  à  côté  des  autres,  révélant 
malgré  elle  la  supériorité  morale  que  lui  avaient  donnée  Dieu 
d'abord  et  sa  mère  ensuite.  11  lui  semblait  que  rien  ne  pouvait 
s'opposer  à  ce  que  sa  petite  amie  d'enfance  devint  sa  grande  amie 
de  toute  la  vie,  à  ce  que  ce  petit  nid  qu'on  appelait  la  Gerbiëre 
vint  s'accrocher  aux  tourelles  de  Ghanteloup.  De  quelle  femme 
eût-il  pu  être  sûr  comme  il  était  sûr  d'elle?  Il  connaissait  tous  les 
arbres  du  logis  et  toutes  les  pensées  de  l'esprit  de  Jeanne.  Entre 
eux,  point  de  mystères,  point  de  ces  voiles  inquiétants  qu'on  craint 
de  soulever  dans  un  passé  inconnu  ;  tout  était  clarté  dans  leur  jeune 
vie  et  tout  serait  confiance  dès  l'aube  de  leur  amour...  Alors 
pourquoi  attendre  quand  le  bonheur  appelle? 

Bernard  se  disait  que  la  réalisation  de  son  rêve  reposait  entre  ses 
propres  mains,  et  que  le  jour  où  il  osermt  en  parler  à  son  père,  ce 
jour-là  le  verrait  heureux.  Un  peu  de  naïveté  ou  tout  autre  cause 
l'empêchait  de  songer  à  la  possibilité  d'un  refus  de  la  part  de 
Jeanne.  Ce  qu'il  craignait  bien  davantage,  c'était  l'avis  du  comte. 
Bernard  avait  réellement  peur  de  son  père.  Cet  homme  sombre, 
dont  nul  ne  pénétrait  les  pensées,  l'effrayait  à  l'égal  d'une  chose 
ténébreuse.  Si  souvent  il  l'avait  trouvé  bizarre,  dur,  impitoyable. 
Mais,  quand  cette  pensée  lui  venait,  il  la  repoussait,  comme  font 
les  enfants  pour  ce  qui  les  inquiète,  et  il  revenait  à  Jeanne  et  à 
l'ivresse  de  ses  doux  rêves.  Pour  se  donner  du  courage,  il  se  mon- 
tait; et  M.  de  Cisay  profiu  de  cet  état  d'esprit;  car  Bernard,  plus 
expansif  que  d'ordinaire,  soulevé  par  une  décision  naissante,  courut 
vers  son  grand-père  et  lui  sauta  au  cou  : 

—  Et  lal  et  la!  s'écria  le  bon  marquis  en  redressant  son  faux-col, 
comme  tu  nous  reviens  fringant! 

Ils  entrèrent  tous  deux  au  château,  bras  dessus,  bras  dessous, 
ayant  mille  choses  à  se  dire  pour  s'être  quittés  si  longtemps,  Ber- 
nard causant  comme  un  merle,  le  marquis  un  peu  surpris  et  charmé 
de  l'expansion  assez  rare  de  son  petit-fils.  Quand  ils  arrivèrent  au 
salon,  le  comte  les  attendait  en  compagnie  de  Durandal  : 

—  Hé!  bonjour!  mon  vieil  ami,  s'écria  le  marquis  en  apercevant 
le  gros  notaire,  bonjour,  fidèle  champion!  vaillant  pjJadin  des 
bonnes  causes  I 

—  Oh  I  monsieur  le  marquis,  je  ne  mérite  pas  tant  de... 


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IBSSIEURS  DE  CBiT  ^3 

—  Gommait,  comment  1  ne  savons-nous  pas  comtûen  de  fois 
TOUS  ayez  combattu  pour  nous,  et  toujours  en  vainqueur,  mon 
brave  Durandal? 

—  En  vérité,  monsieur  le  marquis,  si  j'ai  pu  rendre  quelques 
services,  vous  avez  une  façon  de  les  reconnaître  qui  fait  qu'on  est 
toujours  en  reste  avec  vous! 

—  Voyez-vous  ça?  comme  c'est  troussé  I  autant  d'esprit  que  de 
cœur,  et  toujours  sur  la  brèche!  Je  gage  que  vous  causiez  encore 
de  nos  affaires  avec  mon  fils. 

Le  comte  interrompit  : 

—  Oui,  mon  père,  et,  avec  votre  permbsîon,  j'ai  retenu  M*  Du- 
randal à  déjeuner. 

—  A  la  bonne  heure  I  voilà  qui  me  fait  plai^.  Et  j'en  augure 
que  vous  ayez  quelque  bataille  à  livrer  en  sortant  de  table,  quelque 
vieille  querelle  de  créancier  qui  n'est  pomt  encore  vidée-  Ah!  Du- 
randal, je  l'ai  dit  et  je  m'y  tiens  :  vous  êtes  un  preux,  mon  ami 
Durandal. 

—  C'est  le  nom  qui  en  est  cause,  dit  modestement  le  notaire. 

—  Sans  doute,  sans  doute...  Il  y  a  des  gloires  de  naissance... 
des  gloires  fatales. 

Et  passant  son  bras  sous  celui  du  vieux  serviteur  de  la  famille, 
le  marquis  l'entraîna  dans  la  salle  à  manger,  aussi  mince,  aussi 
droit,  que  Durandal  était  gras  et  voûté.  Le  marquis  avait  un  ton 
semi-railleur,  semi-affectueux.  Ses  façons  d'être  enchantaient  Du- 
randal, qui  se  fût  lait  tuer  pour  lui. 

—  Avec  le  comte,  pensait  intérieurement  le  notûre,  on  £sdt  son 
devoir.  Mais  avec  le  marqtûs,  on  deviendrait  nn  héros.  Et  la  seule 
pensée  qu'il  pourrait  devenir  un  héros  fit  épanouir  Durandal. 

Restés  dans  un  coin  du  salon,  le  père  et  le  fils  échangeaient 
quelques  phrases  : 

—  Tu  es  content  de  ton  voyage,  Bernard? 

—  Oui,  mon  père. 

—  Tes  réunions  pieuses  ont  bien  marché? 

—  Fort  bien. 

—  Et  tes  amis,  les  bons  jeunes  gens,  n'ont  pas  abandonné  leurs 
utopies? 

—  Pas  encore,  Dieu  merci. 

—  M.  de  Frumand  se  calme? 

—  Au  contraire.  Il  est  plus  ardent  que  jamais. 

—  C'est  un  fou,  dit  le  comte  d'un  ton  sec.  liais  au  moins  sa 
folie  est  amusante. 

—  Eh  bien!  Rodolphe!  cria  le  marquis  qui  était  déjà  à  table. 
Le  comte  et  son  fils  passèrent  dans  la  salle  à  manger. 


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684  MESSIEURS  DE  GISÂY 

—  Comme  il  manque  de  respect  à  la  cuisine  de  Gothon  !  continua 
le  marquis.  Il  ose  la  faire  attendre  !  Ce  n'est  pas  vous,  Durandal, 
qui  agiriez  si  légèrement  envers  les  chefs-d'œuvre  de  votre  incom- 
parable souveraine. 

Le  fait  est  que  le  marquis  et  Durandal  se  tinrent  tête  et  firent 
preuve,  en  face  du  déjeuner,  non  seulement  du  plus  joyeux  appétit, 
mais  de  la  plus  scientifique,  de  la  plus  expérimentale  déguslaiion. 
Ce  qui  n'empêchait  pas  le  marquis  de  causer  comme  un  traquet  et 
le  notaire  de  lui  répondre  avec  un  bon  gros  rire  sonore  qui  soulevait 
tout  son  ventre  et  faisait  danser  sa  serviette.  C'est  à  peine  si 
Rodolphe  et  Bernard  trouvaient  l'occasion  de  glisser  leur  mot  dans 
les  inten^alles.  D'ailleurs  Rodolphe  était  sombre  et  Bernard  rêveur. 
Rodolphe  semblait  se  dire  : 

—  Comment  peut-on  s'amuser  de  pareilles  choses? 

Et  pourtant,  le  marquis  et  Durandal  s'amusaient,  à  n'en  pas 
douter.  Ils  étaient  gaillards,  le  marquis  avec  une  légère  rougeur 
sur  la  pommette  des  joues,  Durandal  luisant  comme  un  cuivre,  des 
sourcils  au  menton.  De  temps  à  autre  ils  se  lançaient  sur  des  sujets 
que  le  comte  ne  trouvait  rien  moins  que  plaisants  : 

—  Ah  !  mon  ami,  disait  M.  de  Cisay,  que  de  fois  déjà  nous  en 
avons  vu  de  rudes  1  Vous  souvenez-vous  en  1830,  quelques  années 
avant  mon  mariage,  quand  mon  père  mourut  en  nous  laissant  tant 
de  dettes? 

—  Parfaitement,  parfaitement.  Sans  l'héritage  de  l'oncle  d'Olbois, 
nous  sautions  du  coup,  monsieur  le  marquis. 

—  Est-ce  l'héritage  qui  nous  a  sauvé  cette  fois-là?...  Ma  foi  om*, 
vous  avez  raison.  Ce  pauvre  oncle  d'Olbois!  rien  ne  faisait  prévoir 
qu'il  mourrait  si  à  point;  il  était  encore  jeune...  Ah  I  il  y  avait  là  un 
fameux  trou  à  boucher  I 

—  Et  en  1850,  quand  mon  prédécesseur  à  l'étude  leva  le  pied 
avec  200  000  francs  de  capitaux  à  la  famille  de  Cisay. 

Le  marquis  éclata  de  rire  : 

—  Vieux  fripon  !  on  n'en  retrouva  jamais  que  la  moitié.  Le  reste 
court  encore  l'Amérique...  Mais  tout  cela  ne  vaut  pas  l'afTaire  de 
mon  arrière-grand-père,  l'affaire  du  dix-huitième  siècle. 

—  Quelle  affaire?  demanda  encore  Bernard. 

—  Vous  savez  bien,  Durandal? 

—  Parbleu  !  monsieur  le  marquis,  si  je  la  sais  I  On  me  l'a  racontée 
au  berceau. 

Tous  deux  se  mirent  à  rire. 

—  Quand  monsieur  votre  aïeul  joua  dans  la  même  nuit  sa  for- 
tune et  son  château. 

—  C'est  bien  cela... 


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MESSIEURS  DE  OSAT  685 

—  Il  perdit  tout?  demanda  encore  Bernard. 

—  Sans  doute...  Et  voilà  le  piquant!  Pendant  huit  jours  il  fut  au 
désespoir.  Mais  quand  vint  le  moment  de  livrer  la  place,  il  s'aperçut 
qu'il  lui  restait  encore  ses  boutons  de  chemise  en  diamant,  qu'il 
avait  oublié  d'engager. 

—  Et  alors? 

—  Et  alors,  avant  de  quitter  Chanteloup,  l'idée  lui  vint  d'une 
dernière  chance.  11  proposa  au  vainqueur  une  suprême  partie  sur 
les  boutons.  Il  la  gagna.  Ma  grand'mère  était  déjà  partie;  la  berline 
roulait  sur  la  route.  On  fit  courir.  Mon  grand-père  rejoua  toute  la 
journée  et  regagna  tout  ce  qu'il  avait  perdu  huit  jours  avant.  Quand 
ils  furent  quittes  et  qu'il  se  retrouva  maître  chez  lui  : 

«  —  Mon  cher  ami,  dit-il,  nous  sommes  quittes!  Mais  je  vous 
dois  bien  une  consolation.  Emportez  ça  1 

I]  lui  glissa  dans  la  main  les  boutons  de  chemise.  L'autre  se 
figura  que  c'était  un  talisman  et  s'en  alla  ravi.  Et  le  marquis  ajouta 
avec  un  sourire  de  complaisance  : 

—  Eh  non  I  ce  n'était  pas  un  talisman  1  mais  les  de  Gsay  sont 
cbanceui  !  c'est  dans  leur  sang.  Tout  leur  arrive  I 

—  Oui,  tout  leur  arrive,  en  effet,  dit  le  comte  Rodolphe  de  sa 
voix  creuse. 

—  Tel  que  vous  me  voyez,  monsieur  le  marquis,  s'écria  le 
notaire  qui  devenait  de  plus  en  plus  expansif,  je  saurais  qu'un  de 
Cîsay  est  tombé  à  l'eau  depuis  une  heure  que  je  ne  le  croirais  pas 
noyé. 

Cette  affirmation  amusa  Bernard  : 

—  Voilà  une  robuste  confiance,  maître  Durandal. 

—  Rien  d'exagéré,  monsieur  Bernard.  Vous  en  ferez  l'épreuve 
par  voos-naême. 

Il  cligna  ses  petits  yeux  vifs  et,  se  penchant  vers  le  marquis  : 

—  Fait  comme  il  est,  la  fortune  sera  folle  de  lui  comme  de  ses 
ancêtres. 

—  Je  le  crois,  fit  le  marquis. 

Ils  i  sortirent  de  table,  passèrent  au  salon,  et  Bernard,  qui  se 
sentait  tout  pensif,  les  laissa  causer  et  s'en  alla  dans  le  bois  qui  joi- 
gnait la  forêt.  Sa  jeunesse,  la  hauteur  de  son  àme,  avaient  soif  d'au- 
tres sentiments.  Il  lui  arrivait  souvent  d'éprouver  le  vide  du  monde 
dans  lequel  il  était  né  et  comme  un  découragement  qui  lui  passait 
sur  le  cœur;  mais  il  lui  suffisait  d'un  peu  de  solitude  pour  se 
retremper  dans  une  conception  plus  large  et  plus  chrétienne  de  la 
vie.  On  lui  avait  appris  que  la  fortune  ne  doit  pas  être  l'unique  but 
de  nos  désirs  et  en,  tous  cas,  ne  doit  pas  servir  à  notre  seule  jouis- 
sance, qu'il  était  soumis  comme  les  pauvres  à  la  loi  du  travail,  à 
25  wovBMBRB  1887.  -44 


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686  MKSSIEURS  DE  OSiT 

laquelle  venait  s'adjoindre  Tobligation  de  l'exemple  à  donner.  II 
était  décidé  à  suivre  cette  voie  et  non  pas  celle  du  plaisir*  Seule- 
ment, il  avait  besoin  d'un  appui.  Il  sentait  que,  jeune  comme  il 
l'était,  ti^té  dans  la  maison  par  deux  générations  ascendantes 
comme  un  enfant  non  encore  formé,  il  aurait  peine  à  résJiser  ses 
projets.  Et  sa  raison,  conforme  aux  inclinations  de  son  comr,  l'en- 
traînait vers  une  compagne  qui  le  comprendrait,  qui  l'ûderaît  et 
le  charmerait  dans  ce  perpétuel  combat  entrepris  par  un  chrétien 
contre  une  société  à-demi  païenne.  Alors  l'image  de  Jeanne  aocou- 
rait  à  lui  : 

— '  Oui,  se  disait-il,  je  Taime!  Je  l'aime  parce  qu'elle  est  belle, 
parce  qu'elle  est  bonne,  parce  que  nous  voyons  la  vie  des  mêmes 
yeux  et  que  je  suis  sûr,  appuyé  sur  elle,  d'être  conquis  et  soutenu 
quand  je  ferai  mon  devoir. 

B^nard  ne  croyait  pas,  en  pensant  ainsi,  toucher  si  juste  la  vraie 
théorie  du  mariage,  cette  haute  convenance  sociale  qui  doit  primer 
les  questions  de  fortune,  les  questions  de  beauté  et  même  les 
questions  d'amour.  Il  obéissait  simplement  à  une  sorte  d'instinct 
moral,  lumière  providentielle  que  Dieu  accorde  aux  cœurs  droits. 
Quand  il  entrevoyait  son  union  avec  Jeanne  d'Oyrelles,  sa  raison, 
sa  foi,  ses  projets  d'avenir,  étaient  aussi  pleinement  saiisùâis  que 
ses  rêves  de  tendresse.  Tout  était  dans  l'ordre  voulu. 

—  Eh  bien,  se  dit  Bernard,  plus  accessible  peut-être  à  la  pensée 
du  devoir  qu'à  celle  de  l'amour,  comme  toutes  les  jeunesses  chastes, 
il  faut  que  cette  question  soit  tranchée.  Le  temps  est  venu  de 
déclarer  ce  que  je  désire,  et  ce  serait  lâche  à  moi  d^bésker  davan- 
tage à  en  parler  à  mon  père. 

Alors  il  s'assit  sous  un  grand  cbêne,  et  là,  les  pieds  dans  la 
mousse,  il  médita  longtemps  sur  la  conversation  qu'il  allait  avoir 
et  les  résultats  qu'elle  pouvait  amener.  Une  émotion  intense  iaîsait 
battre  ses  veines,  et  pourtant,  sur  ce  jeune  visage,  passaient,  comme 
un  reflet  intérieur,  des  rayonnements  d'idées  graves,  de  plans 
sérieux  et  profonds,  qui  lui  donnaient  une  nouvelle  et  plus  mâle 
beauté. 

Tout  à  coup,  il  se  releva,  reprit  d'un  pas  ferme  le  chemin  du 
château,  s'informa  du  comte,  apprit  que  son  père  était  seol  et 
monta  lestement  l'escalier. 

Le  comte  était  dans  son  cabinet,  devant  son  bureau.  En  voyant 
entrer  son  fils,  il  repoussa  ses  dossiers  et  recula  un  peu  son  fauteuil, 
l'éloignant  de  la  table.  Du  premier  coup  d'ceil,  il  remarqua  la  physio- 
nomie de  Bernard,  et  lui  dit  de  son  air  toujours  légèrement  moqueur  : 
^ —  Qu'est-ce  qu'il  y  a,  chevalier  de  la  Manche?...  Venez- vous 
d'abattre  un  moulin? 


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nsfinuRs  m  CBhx  est 

Bernard  s^asstt,  wa  peu  tremblant  an  fom[  de  ki-mème,  mais 
Tim  tnmble  qui  B'enlcrait  rien  i  sa  détermination^ 

—  Mon  père,  je  viens  causer  avec  vous.  Je  désire  vous  parler  de 
choses  graves...  de  qoestions  d'avenir. 

—  Oh  I  oh  1  C'est  sérieux  e»  effet.  Je  f  éoMite^  mon  enfant. 

—  Vous  savez,  mon  père,  que  j'aurais  désiré  entrer  à  Saint-Cyr 
et  servir  mon  pays  comme  soldat. 

—  Ëh  bien,  tu  n'as  plus  l'âge.  QueUe  diable  d'bîflUnre  andoifie 
vas-tu  évoquer  là? 

—  Vous  m'avea  demaoadé,  vo«s  et  mon  grand-père,  de  rettoocer 
à  cette  idée  pour  ne  pas  me  séparer  de  vous.  J'y  ai  consaati  de  bon 
cœur. 

Le  comte  fit  un  signe  d'aaKBtiment.  Il  écoutait,  et,  sons  Tare 
comprimé  de  ses  sourcils,  l'oeil  brillaitr  inquiet  et  perçant. 

—  11  a  àoùc  été  décidé  que  je  ne  vous  quitterais  jamais  et  que  ^ 
me  ferais  [une  vie  absoluxacnt  Uée  k  la  vètre.  Hwm  ce  plan  était 
omiprise,  je  crois,  l'idée  d'un  mariage  jeune  que  vous  désbiez  l'un 
et  l'autre  après  les  cruelles  preuves  qui  vous  ont  frappés. 

—  Parfailemeal.  Je  ne  l'oublie  point.  U  ne  se  passe  guère  de 
jours  sans  que  j'y  songe  pour  toi. 

Bernard  represaît  de  pins  en  plus  possession  de  lui-même.  L'efitort 
qu'il  avait  dû  faire  pour  aborder  la  question  avait  mis  en  train  son 
énergie  natmrelle  ;  il  se  sentait  un  homme,  et  voyait  avec  une  cer* 
taine  fierté  un  peu  d'étonnement  naître  chez  le  comte  devant  cette 
rérélation  à  laquelle  les  pères  ne  s'attendent  jamais. 

—  £b  bien,  mon  père,  je  viens  vous  ^mander  l'autCHisation  de 
réaliser  ce  plan... 

Le  comte  se  leva.  Il  avait  le  pressentiment  d'une  situation 
difficile,  et  se  mit  à  marcher  les  deux  mains  derrière  le  dos.  En 
pareil  cas,  quand  il  était  intérieurement  agité,  ses  paroles  étai^t 
brèves  : 

—  Après?  dit-il. 

—  Comment,  après?  demanda  Bernard. 

—  Oui,  ce  n'est  pas  tout.  Il  y  a  la  femme... 

Bernard  se  recueillit  un  instant  II  faut  toujours  un  effort  pour 
avouer  le  nom  de  la  femme  qu'on  aime,  et  Bernard,  plus  réservé  que 
d'autres,  surtout  en  face  de  son  père,  avec  lequel  toute  confidence 
était  difiScile,  hésitait  encore  à  livrer  son  secret. 

Le  comte  s'arrêta  soudain,  et,  regardant  son  fils  : 

—  Est-ce  que  tu  aurais  fixé  ton  choix? 
— ^  Oui,  mon  père... 

—  Ohl  oh!  s'écria  le  comte,  saisi  d'une  nouvelle  inquiétude, 
voiià  qui  me  parait  au  moins  prématuré.» •  U  me  semble  que  tu  n'as 


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C8S  MESSIEURS  DE  GlSiT 

guère  cherché  à  savoir  ce  que  ton  grand-père  et  moi  devions  penser 
en  pareil  cas.  Enfin  1...  voyons  1  quel  est  le  nom  de  cette  jeune 
beauté? 

—  Vous  la  connaissez  depuis  longtemps,  et  quant  à  ce  qui  me 
concerne,  je  Taime  depuis  mon  enfance. 

—  C'est..-? 

—  C'est  notre  voisine,  M".®  d'Oyrelles. 
Le  comte  fit  un  mouvement  brusque. 

—  Voilà  qui  est  purement  absurde,  dit-il  entre  ses  dents. 

Puis  il  se  contint.  Il  ne  céda  pas  à  la  violence  qui  lui  était  natu- 
relle, et  l'autorité  absolue  qu'il  avait  si  souvent  employée  vis-à-vîs 
de  Bernard  fit  place  à  la  volonté  de  persuader,  de  convaincre  son  fils. 
Il  ne  songea  pas  un  instant  qu'il  allait  briser  le  cœur  de  Bernard. 
Cette  considération  n'était  point  de  celles  qu'il  était  capable  d'ap- 
précier, et  il  n'eut  pas  même  l'idée  de  la  douleur  qu'il  allait  lui 
infliger.  Deux  choses  seulement  lui  parurent  à  considérer  :  — il  fallait 
détourner  Bernard  de  M"*  d'Oyrelles  —  et  l'amener  à  en  épouser 
une  autre.  Devant  cette  nécessité,  qui  ne  lui  paraissait  pas  douteuse, 
M.  Rodolphe  de  Cisay  crut  devoir  mettre  en  jeu  toutes  les  ressources 
de  son  habileté  en  aflaires. 

Bernard,  déjà  blessé,  relevait  la  tète  en  essayant  de  comprimer 
au  fond  de  son  cœur  un  bouillonnement  de  révolte  jusqu'alors 
inconnu  et  subitement  soulevé  par  le  mot  violent  de  son  père.  Le 
comte  revint  à  son  bureau  et  s'assit. 

—  Voyons,  mon  enfant.  Je  m'aperçois  que  tu  n'a  jamûs  réfléchi 
à  certaines  choses  et  qu'il  faut  que  je  te  les  fasse  toucher  du  doigt. 
Tu  parles  d'épouser  M"**  d'Oyrelles.  Mais  sais-tu  seulement  quelle 
est  sa  situation  de  fortune?... 

—  Ohl  dit  Bernard,  je  sais  qu'elle  n'est  pas  riche,  mais... 

—  Bien.  Je  n'en  veux  pas  davantage.  M"*®  d'Oyrelles  n'a  pas  de 
fortune,  et  sa  fille  n'a  aucun  avenir.  Je  sais  même  quelle  est  sa  dot. 
On  lui  donnera  200  000  francs,  et  M"'  d'Oyrelles  conservera  pour 
elle  de  cinq  à  six  mille  livres  de  rentes,  à  peu  près  de  quoi  manger. 
Est-ce  exact? 

Bernard  fit  un  geste  évasif,  n'étant  jamais  entré  dans  de  sem- 
blables détails. 

—  Oui,  reprit  le  comte.  Tu  n'en  savîds  pas  si  long.  Mais  il  faut 
être  précis  dans  ce  monde,  il  faut  être  pratique.  Et  c'est  le  rôle 
réservé  aux  pères,  rôle  ingrat  peut-être,  mais  rôle  nécessaire  pour 
empêcher  les  enfants  de  faire  folie  sur  folie. 

—  Mais  il  me  semble  qu'une  dot  de  200  000  francs  est  déjà,  une 
fort  jolie  dot  et  qu'avec  ce  que  nous  possédons... 

Le  comte  fit  un  mouvement  de  la  main  : 


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MESSIEURS  DE  GlSiLT  689 

—  Un  instant.  Je  t'arrête  ici...  T'es-tu  quelquefois  demandé  quel 
était  le  chiflre  de  notre  fortune? 

Bernard  hésita  : 

—  Non,  j'avoue  que  je  l'ignore  absolument.  Je  sais  que  nous 
vivons  largement... 

—  Enfant  1  tu  ne  connais  pas  même  ta  propre  fortune  et  tu 
formes  des  projets  de  mariage,  sans  avoir  aucune  base  de  raison- 
nement. 

Il  sembla  réfléchir  et  se  consulter. 

—  Écoute-moi,  dit-il. 

Bernard  ne  le  quittait  pas  des  yeux.  A  son  assurance,  à  l'îdsance 
qu'il  avait  montrée  au  début  de  la  conversation,  succédait  une  sorte 
d'angoisse  douloureuse'  qui  l'étreignait  plus  encore  à  cause  de 
l'attitude  qu'à  cause  des  révélations  de  son  père.  Le  comte  se 
formait  un  plan  avant  de  parler.  Soit  orgueil,  soit  calcul,  il  était 
résolu  à  dissimuler  les  pertes  récentes  qu'il  venait  de  faire  à  la 
Bourse.  Il  lui  en  coûtait  d'avouer  ses  erreurs,  et  il  se  trouvait  plus 
fort,  plus  habile  en  ne  se  présentant  pas  à  son  fils  sous  un  aspect 
désavantageux.  D'ailleurs,  d'après  son  idée,  ces  pertes  ne  prou- 
vaient rien,  car,  n'eussent-elles  pas  existé,  Bernard  n'en  devait  pas 
moins^  à  cause  de  leur  situation,  faire  un  mariage  riche.  Mais  les 
explications  dans  lesquelles  il  allait  se  lancer  étaient  dangereuses 
avec  de  pareilles  réticences,  et,  malgré  toute  son  adresse,  il  était 
à  craindre  qu'il  ne  fût  pas  toujours  clair,  pas  toujours  logique. 
N'importe!  il  se  décida,  et,  prenant  un  air  de  bonhomie  qui  n'était 
ni  dans  son  caractère  ni  dans  ses  habitudes  : 

—  Écoute-moi  bien,  mon  enfant.  Ce  que  j'ai  à  te  dire  mérite 
toute  ton  attention. 

Il  n'était  pas  fâché  de  faire  sentir  à  Bernard  la  supériorité  de 
son  expérience  et  de  le  traiter  comme  un  commençant  auquel  on 
explique  d'abord  les  éléments  d'une  science.  Les  esprits  courts 
aiment  à  se  faire  des  surfaces  vis-à-vis  des  autres. 

—  Il  faut  que  je  t'explique  en  quoi  consiste  la  fortune  de  la 
famille;  il  faut  que  tu  sois  absolument  éclairé  sur  nos  ressources 
pécuniaires. 

—  Je  vous  en  serai  reconnaissant,  dit  Bernard  très  attentif. 
Le  comte  sembla  faire  un  calcul  mental  : 

-*-  Tout  compte  fait,  il  nous  reste... 

A  ce  mot  de  «  reste  »  Bernard  dressa  l'oreille  : 

—  n  nous  reste,  dites-vous? 

' —  Non,  ce  n'est  pas  cela.  Je  m'exprime  mal...  Notre  fortune 
consiste  dans  la  terre  de  Chanteloup,  avec  le  château  et  les  dépen- 
dances, et  dans  notre  hôtel  de  Paris.  Le  domaine  vaut  environ  sept 


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690  MESSIEURS  K  GISÀY 

i  huit  cent  mille  francs.  L'hôtel  en  vaut  de  deux  &  trois  cent  mille. 

—  N'est-ce  pas  fort  beau,  mon  père?  s'écria  Bernard,  qui  avait 
craint  tout  autre  chose. 

Le  comte  secoua  la  tète  : 

—  Tu  trouves?...  As-tu  calculé  ce  qu'il  nous  fallait  annuellement 
pour  vivre,  à  ton  grand-père,  à  toi  et  à  moi? 

—  Je  ne  puis  guère  l'évaluer. 

—  Sans  doute...  Mais  je  vais  te  le  dire,  moi,  je  vais  te  le  dire 
tout  de  suite.  Nous  dépensons  &  nous  trois,  bon  an,  mal  an,  aux 
environs  de  40  000  francs. 

—  Ohl  mon  père! 

—  Gela  t' étonne?...  Et  sans  faire  de  folies I  Que  ta  es  neuf,  mon 
pauvre  Bernard,  sur  les  questions  d'argent/RéflécIib  donc  que  cela 
ne  fait  pas  une  grosse  sonmie  pour  chacun  de  nous. 

—  Oui,  mais  la  vie* commune... 

—  Je  t'y  attendais.  La  fameuse  vie  commune!  c'est  encore  une 
illusion,  mon  cher  enfant,  comme  tant  d'autres  belles  choses. 
Quoique  nous  vivions  ensemble,  je  te  prie  de  remarquer  que  nous 
avons  chacun  nos  domestiques,  chacun  notre  appartement,  chacun 
notre  bottier...  et  chacun  notre  tailleur!  que  diable!  U  n'y  a  pas  de 
vie  commune  qui  puisse  nous  en  empêcher. 

Il  y  eut  instant  de  silence.  Bernard  semblait  chercher  à  s'explicper 
un  point  qu'il  ne  comprenait  pas.  Le  comte  griffonnait  des  chiffres 
sur  une  feuille  de  papier.  Au  dehors,  le  soleil  luisait,  un  beau  soleil 
d'automne.  On  n'entendait  aucun  bruit  dans  la  maison.  Sans  doute 
le  marquis  faisait  une  petite  sieste.  La  pendule  de  marbre  noir^ 
surmontée  d'un  grand  Socrate  en  bronze  sonna  trois  heures. 

—  Oui,  dit  le  comte,  comme  s'il  venait  de  trouver  une  solutioD» 
il  faut,  de  toute  nécessité,  que  ta  femme  nous  apporte  au  moins  un 
million  de  dot.  Il  serait  même  impossible  qu'il  en  fût  autrement* 

—  Un  million  ! 

—  Si  elle  a  moins,  c'est  la  misère. 

—  Oh  !  par  exemple,  mon  père,  s'écria  le  jeune  homme  en  se 
levant  sous  le  coup  de  l'étonnement  et  de  l'émotion. 

—  C'est  bien  simple.  Ce  n'est  pas  parce  qu'une  fenune  entrera 
dans  la  maison  qu'aucun  de  nous  réduira  son  train,  n'est-ce 
pas?  Au  contraire.  Eh  bien!  fais  le  compte  de  ce  qu'elle  apportera 
avec  elle  de  dépenses  forcées,  de  réparations,  de  frsds,  de  rétonaes 
de  service,  d'achat  de  corbeille.  Crois-tu  que  je  sois  bien  exagéré  en 
doublant  la  dépense  de  notre  budget  annuel? 

—  C'est  énorme! 

—  Retranchons  si  tu  veux  quelques  mille  francs.  Je  te  fais  cette 
concession.  Mais  il  faut  songer  aux  enfants  qui  surviennent,  au 


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MESSIEURS  DE  GISAT  691 

santés  de  femme  qui  exigent  le  Midi,  les  eaux,  les  déplacements,  à 
la  diminution  des  revenus  en  terre...  Ahl  vois-tu,  mon  enfant,  il 
fsaxt  se  mettre  bien  en  face  des  nécessités,  il  ne  faut  pas  craindre  de 
les  prendre  sur  le  vif.  Avec  ta  naissance,  ta  situation  sociale  et 
notre  train  de  maison,  tu  ne  peux  épouser  qu'une  femme  très  riche* 
Tout  autre  projet  t*est  interdit  d'avance. 

Benuurd  était  atterré.  Il  lui  semblait  qu'on  allait  étouffer  en  lui 
cette  flanmie  généreuse  qui,  jusqu'alors,  l'avait  animé.  Le  nom 
de  Jeanne,  comme  un  sanglot,  résonnait  à  ses  oreilles.  Pour  la  pre* 
mière  fois  aux  prises  avec  les  exig^ces  de  la  vie,  il  se  débattait 
contre  elles,  commençant  le  combat  où  tant  d'autres  se  sont  usés.  Se 
mettre  au-dessus  des  difficultés  de  fortune,  n'est-ce  pas  plus  labo- 
rieux que  de  découvrir  le  pôle?  Mêmes  montagnes  de  glace  autour 
du  navire,  même  enserrement.  Il  se  laissa  tomber  sur  un  tabouret  en 
&ce  de  son  père,  de  l'autre  côté  du  bureau,  et  prit  son  front  dans 
ses  deux  mains  : 

—  Mtts  je  l'ûmel 

—  Que  dis-tu?  Je  n'ai  pas  entendu,  demanda  le  comte. 

—  Rien...  Je  me  parlais  à  moi-même. 

A  quoi  bon,  en  effet,  essayer  de  faire  comprendre  son  amour?  On 
Itd  répondrait  par  la  froide  raison,  et  Bernard  se  sent  déjà  assez 
frappé  pour  ne  pas  courir  au-devant  de  nouvelles  blessures.  Les 
réflexions  se  pressaient  dans  sa  tête. 

—  Mon  père,  dit-il  en  se  redressant,  je  ne  voudrais  pas  vous 
imposer  un  sacrifice,  ni  à  vous,  ni  à  mon  gi*and-père,  mais  croyez- 
vous  qu'il  soit  impossible  de  réduire  notre  manière  de  vivre? 

—  Non  seulement  je  le  crois,  mais  j'en  suis  sûr.  Tiens,  voilà  un 
calcul  que  je  faisais  à  l'instant  même,  de  souvenir,  pendant  que 
tu  réfléchissais.  Il  est  bon  que  tu  le  connaisses.  C'est  le  montant  de 
nos  dépenses  annuelles. 

—  Voyons,  dit  avidement  Bernard. 

—  L'entretien  du  château  et  de  Thôtel  avec  les  jardins  nous 
coûte  environ  dix  mille  francs. 

—  Dix  mille  francs  ! 

—  Mais  ce  n'est  pas  énorme  en  comptant  le  jardinier,  la  basse- 
cour,  les  serres,  l'entretien  des  allées,  les  plantes  rares.  Et  note 
bien  que  je  ne  parle  pas  des  grosses  réparations  qui,  les  unes  ou  les 
autres,  reviennent  à  peu  près  chaque  année...  Continuons.  Nour- 
riture, chauffage,  déduction  faite  du  bois  pris  à  Chanteloup,  douze 
mille.  Jlille  francs  par  mois,  c'est  fort  peu.  Tu  sais  que  ton  grand- 
père  tient  à  la  table.  —  Passons  au  personnel.  Huit  domestiques, 
sans  compter  le  garde  :  de  cinq  à  sept  mille  francs.  Nous  sommes  i 
trente,  n'est-ce  pas?  à  peu  de  chose  près.  Il  y  a  maintenant  les 


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692  MESSIEURS  DE  OSÂT 

chevaux,   deux  pour  la  voiture  et  deux  pour  la  selle.  Il  y  a  les 
dépenses  de  toilette.  Il  y  a  la  chasse,  les  voyages.  Il  y  a  enfin 
r imprévu...  ce  terrible  imprévu...  qui  mange  tout...  J'ai  la  cons- 
cience, mon  enfant,  dans  tout  ceci,  d'être  plutôt  au-dessous  qu'au- 
dessus  de  la  vérité.  Crois  en  mon  expérience,  la  vie  n'est  pas  facile, 
'\  rien  ici-bas  ne  peut  se  faire  sans  argent.  Grâce  à  ton  nom,  à  tes 
ualités  personnelles  et  même  à  tes  propriétés,  tu  peux  épouser  une 
éritière,  et  c'est  pour  toi  un  devoir,  Bernard,  un  devoir  impérieux 
}ntre  lequel  tu  essaierais  vainement  de  te  débattre...  et  qui,  après 
)ut,  ajouta-t-il  en  essayant  de  sourire,  n'a  rien  de  très  désagréable. 
Bernard  ne  répondit  pas.  La  dernière  phrase  de  son  père  l'avait 
tteint  au  vif.  Trop  malheureux  pour  se  contenir  davantage,  il  jeta 
iir  le  comte  un  long  regard  triste  et  sortit  du  cabinet  sans  rien 
jouter.  Deux  cent  mille  francs  I  Que  paraissait  la  dot  de  Jeanne  au 
lilieu  des  chiffres  qu'on  venait  de  mettre  sous  ses  yeux  I  II  passait 
ans  le  monde  pour  un  jeune  homme  riche,  il  l'était,  en  effet,  devant 
ériter  de  plus  d'un  million,  et  pourtant  cette  richesse  même  ne 
srvait  qu'à  lui  lier  les  mains  et  à  entraver  le  mouvement  de  son 
oBur. 

Jacques  Bbet. 
La  suite  prochainement. 


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LES  ŒUVRES  ET  LES  HOMMES 

CODRRIER  DU  THÉÂTRE,  DE  LA  LTTHÊRATDRE  ET  DES  ARTS 


La  scène  politique.  Procès  Caffàrel-d'Andlau.  Un  coup  de  théâtre.  Au  Chat 
iioir.  Mœurs  du  temps  de  Machiavel.  La  bande  oes  Habits  noirs.  Crise 
ministérielle  et  crise  présidentielle.  —  Exposition  des  envois  au  pape. 
M.  Lhermitte,  M>"«  Madeleine  Lemaire,  M.  Puvis  de  Chavannes.  Les 

Sravures  du  siècle.  Triomphe  de  Teau-forte.  Les  envois  de  Rome.  Séance 
e  l'Académie  des  beaux-arts.  La  villa  Médicis.  Séance  solennelle  des 
cinq  Académies.  Discours  de  M.  Gh.  Garnier  :  Tart  et  le  nrogrès.  Discours 
de  M.  A.  Desjardins  :  le  sifflet  et  la  claque  au  théâtre.  Séances  annuelles 
des  autres  Académies.  —Un  mot  de  la  Tosca.  Le  Père,  de  M.  J.  de  Glouvet. 
Les  magistrats  littéraires.  VAbbé  Constantin,  par  MM.  H.  Grémieux  et 
P.  Decourcelle,  d'après  Ludovic  Halévy.  La  Souris,  par  M.  Edouard 
Pailleron. 

I 

,Les  lecteurs  du  Correspondant  qui  veulent  bien  s'intéresser  à 
notre  causerie  la  trouveront  cette  fois  plutôt  qu'ils  ne  l'attendaient. 
£lle  paraîtra  désormais  tous  les  mois.  Je  m'en  applaudis,  et  je 
puis  exprimer  sans  vanité  aucune,  en  dehors  de  toute  considéra* 
lion  personnelle,  l'espoir  qu'aucun  de  mes  lecteurs  n'aura  lieu  de 
le  regretter.  Cette  périodicité  nouvelle,  en  eOet,  nous  permettra 
de  serrer  de  plus  près  l'actualité,  qui  fuit  si  vite  en  renaissant 
toujours.  Les  événements  se  pressent;  il  éclot  un  grand  homme 
toutes  les  semaines,  un  chef-d'œuvre  tous  les  soirs,  un  scandale 
toutes  les  cinq  minutes.  La  vie  et  la  mort  marchent  d'un  tel  pas 
qu'on  a  peine  à  les  suivre.  Théâtres,  livres  et  journaux  se  multi- 
plient. Paris  est  comme  une  grande  scène  ob  les  feux  de  la  rampe 
ne  s'éteignent  jamais,  où  les  changements  à  vue  se  succèdent  sans 
interruption,  autour  de  1*  «  ample  comédie  aux  cent  actes  divers  » 
qoi  s'y  joue  tous  les  jours.  Une  heure  vaut  aujourd'hui  ce  qu'en 
valaient  vingt-quatre  autrefois,  et  un  mois  embrasse  ce  que  con- 
tenait jadis  une  année.  Impossible  de  ranger  la  France  parmi  ces 
peuples  heureux  qui  n'ont  pas  d'histoire;  et  si  son  histoire  est 
petite,  elle  est  d'autant  plus  du  domaine  de  la  chronique.  On  jugera 
d'ailleurs  par  celle-ci,  la  première  qui  paraisse  dans  les  conditions 
actuelles,  A  notre  programme  mensuel  ne  reste  pas  encore  suffi- 
samment chargé. 

A  l'heure  où  je  prends  la  plume,  la  phase  préliminaire  du  procès 
Caffarel-d'Andlau  vient  de  se  terminer.  On  sait  quel  coup  de  théâtre 
a  tout  à  coup  jeté  au  milieu  des  débats  le  nom  de  M.  Wilson. 
Malgré  les  accusations  les  plus  graves,  les  plus  formelles,  les  plus 
répétées;  malgré  la  formation  d'un  dossier  écrasant,  chaque  jour 


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G04  LES  ŒUVRES  ET  LES  HOMMES 

accru  d'une  nouvelle  pièce,  établissant  que  cet  homme  avait  trafiqué 
sans  pudeur  de  sa  position  et  de  son  influence,  qu'il  avait  tenu 
commerce  des  faveurs  gouvernementales  et  fait  de  l'Elysée  une 
boutique  de  brocanteur,  qu'il  avait  dérobé  des  pièces,  détourné  à 
son  profit  et  au  profit  de  ses  proches  les  services  de  l'État  et  les 
privilèges  de  la  présidence,  essayé  de  vendre  la  justice,  vendu  ses 
recommandations,  vendu  son  apostille,  vendu  la  croix,  qu'il  avait 
mis  en  coupe  réglée  tous  ceux  qui  s'adressaient  à  lui  et  qu'il  exer- 
çait son  vilain  métier  de  rançonneur  public  sans  presque  prendre 
la  peine  de  se  cacher,  avec  la  plus  impudente  et  la  plus  cynique 
audace,  on  s'obstinait  à  le  laisser  en  dehors  de  l'affaire,  et  son  nom 
avait  été  à  peine  prononcé,  quand  une  révélation  inattendue  faite 
par  un  témoin  qu'il  était  impossible  de  suspecter,  et  ménagée  par 
les  avocats  avec  le  même  mystère  que  peut  fêtre  par  M.  Sardou  le 
dénouement  du  drame  dont  il  protège  les  répétitions  contre  toute 
oreille  et  tout  regard  indiscrets,  est  venu  déplacer  brusquement 
Taxe  du  procès,  repousser  les  accusés  au  rang  des  comparses  et 
lancer  en  pleine  lumière,  au  premier  plan,  le  nom  que  chacun  avait 
semblé  jusque-là  retenir  sur  ses  lèvres. 

Les  plus  avisés  ne  pensent  jamais  à  tout.  M.  Wilson,  en  substi- 
tuant deux  fausses  lettres  à  celles  qu'avait  reçues  de  loi  la  feomie 
Limouzin  et  que  l'implacable  mémoire  de  cette  entremetteuse  Tavait 
contraint  de  restituer  après  coup  au  dossier,  n'avait  point  songé  à 
contrôler  d'abord  le  filigrane  du  papier  à  lettres,  moins  habile  sur 
ce  point  que  le  faussaire  Vrain-Lucas,  de  mémoire  légendaire,  qui, 
lorsqu'il  écrivait  une  épttre  signée  d'un  nom  historique,  {M'^enait 
pour  base  de  son  opération  un  papier  d'une  date  contemporaine, 
choisi  dans  les  vieux  registres  et  les  vieux  manuscrits.  Le  filigrane 
accusateur  prendra  place  dans  l'histoire  judiciaire  i  côté  de  tant 
d'autres  témoignages  muets  qui  se  sont  levés  tout  à  coup  pour 
dénoncer  le  coupable.  On  a  rappelé  à  ce  propos  que  le  capitaine 
Doineau,  le  chef  du  bureau  arabe  de  Tlemcen,  dont  TafTaire  fit  taxa 
de  bruit  il  y  a  trente  ans,  fut  confondu  d'une  façon  analogue  k^rs- 
qu'il  prétendait  avoir  recueilli  dans  l'héritage  d'une  tante,  morte 
en  185A,  des  pièces  d'or  qui  se  trouvèrent  marquées  au  millésime 
de  1856. 

Obéissant  à  l'injonction  de  la  Chambre,  le  garde  des  sceaux  clnt 
ordonner  la  suspension  du  procès.  On  ne  retint  que  le  géoéral 
d'Andlau,  M"®  Ratazzi  et  deux  ou  trois  autres  sans  importance, 
dont   la  cause  était  distincte  de  celle  du  général  Gaffar^,    de 
W  Limouzin  et  de  M.  Wilson.  Quelques  jours  après,  le  gèn^ml 
était  condamné  à  cinq  ans  de  prison,  qu'il  ne  fera  pas,  paisqu*il  est. 
à  Londres  et  la  femme  Ratazzi  à  treize  mois,  qu'on  lui  laissera  Cairei 
cette  fcHS  sans  doute.  Au  milieu  des  écœurants  détails  du  procès 


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LES  OSOYRSS  ET  LES  flOMMES  605 

m  a  pu  en  remarquer  un  tout  à  fait  réjouissant  par  la  naïveté  de 
rouerie  qu'il  dénonce.  Le  caissier  de  M.  Vicat,  Tinventeur  ou  le 
propagateur  du  fameux  insecticide  qui  porte  son  nom,  n'avait  pas 
voulu  entendre  à  payer  d'avance,  mais,  en  guise  d'arrhes,  il  avait 
laissé  discrètement  sur  la  cheminée  du  général,  après^ l'entrevue, 
quelques  boîtes  de  sa  marchandise,  sans  oublier  le  petit  soufflet. 
Quelle  idylle  !  ou  plutôt  quel  symbole  I  M.  Vicat  pourrait  bien  être 
l'homme  de  la  situation.  Mais  aurait-il  jamais  dans  ses  magasins, 
lui  qui  fournit  l'Europe  entière,  assez  de  boîtes  et  de  soufflets  pour 
désinfecter  la  République! 

Comme  le  général  et  ses  complices  n'ont  pu  être  poursuivis  que 
pour  escroqueries,  le  jugement,  très  longuement  motivé,  a  dû 
établir  leur  condamnation  sur  ce  fait  qu'ils  se  sont  menteusement 
targués  d'une  influence  et  d'un  crédit  chimériques,  et  ce  détour 
bizarre,  pour  arriver  à  l'application  d'une  loi  insuffisante,  n'aboutit 
pas  seulement  à  une  contre-vérité,  mais  à  la  justification  indirecte 
des  vrais  coupables.  Il  n'en  résulte  pas  uniquement  que,  comme  on 
l'a  dit,  le  gén&ral  d'Andlau  n'a  pu  être  condamné  que  pour  n'avoir 
pas  réussi  à  commettre  ce  qu'on  lui  reproche,  qu'il  n'aurait  pas 
été  coupable  s'il  avait  réussi,  puisqu'alors  ii  ne  se  serait  point 
vanté  d'une  influence  imaginaire,  et  que  sa  culpabilité,  du  moins 
sa  culpabilité  légale,  vient  donc  non  de  ce  qu'il  a  fsdt,  mais  au 
contraire  de  ce  qu'il  n'a  pas  fait;  il  en  résulte  encore  que,  puisqu'il 
mentait  en  alléguant  son  crédit  sur  lès  puissants  du  jour,  ceux-ci 
sont  innocents  de  toute  compromission  dans  l'aflaire;  et  qui  sait  si 
M.  Wilson  n'alléguera  pas  en  safaveur  le  jugement  de  la  10*  chambre? 

Remise  en  liberté  provisoire  avec  le  général  Caffarel  —  et  qui 
pourrait  dire  maintenant  quand  ce  provisoire  finira?  —  la  fenmie 
{imonzin,  suivie  de  son  compère  Lorentz,  est  allée  établir  son 
quartiar  général  au  Chat  naér^  puis  poser  chez  Grévin.  Il  ne  man- 
quait plus  que  le  Chat  noir  et  le  musée  Grévin  dans  l'afl'aire;  ils 
achèvent  à  souhait  le  tableau.  Aujourd'hui  tout  finit  par  le  Chat 
noir.  Je  ne  sais  si  j'sd  jamais  eu  occasion  d'en  parler  à  mes  lec- 
teurs. C'est  un  cabaret  où  le  js^nmisme  s'unit  au  moyen  âge  et  le 
chinois  au  rococo,  dans  le  mélange  le  plus  incohérent  et  la  fan- 
taisie la  plus  extravagante  ;  moitié  gargote  et  moitié  cénacle  ;  une 
sorte  d*a$sofnmoir  artistique  et  littéraire  fréquenté  par  les  bohèmes 
décadents,  au  lieu  de   l'être  par  Coupeau  et   par  Iles-Bottes. 
Il  a  des  vitraux  sertis  de  plomb,  des  tabourets  et  des  tables  en 
iintation  de  vi^ai  chêne,  des  crédences  sculptées,  des  peintures 
snr  les  murailles,  une  décoration  de  bric-à-brac.  On  y  dit  des 
vers,  on   y   chante  des  couplets  d'un   raffinement  débraillé   et 
d'un  débraîllement  mffiné;  on  y  montre  des  silhouettes  €^  des 
'Ombree  chinoises;  on  y  conspue  le  bourgeois,  on  y  publie  un 


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0§e  LES  OEUVRES  ET  LES  HOMMES 

journal  illustré.  C'est  une  curiosité  parisienne,  recommandée  par 
les  guides,  où  les  petits-fils  de  Villon  servent  d'amorce  pour  attirer 
les  badauds,  et  où  l'on  s'est  écrasé  pendant  plus  d'un  mois  pour 
voir  VEpopée  de  Caran-d'Ache.  Un  suisse  majestueux  garde  le 
seuil  avec  la  hallebarde,  qu'il  fait  résonner  sur  le  pavé  à  l'entrée 
de  tout  seigneur  d'importance,  et  les  garçons  revêtent  l'habit  aux 
palmes  vertes  de  l'Académie  française.  Le  Chat  noir  a  pour  pro- 
priétaire un  cabaretier  aux  allures  de  cabotin^  industriel  très  avisé 
qui  porte  un  pourpoint  de  velours,  pose  en  «  tavemier  du  diable  » 
et  traite  ses  clients  de  Messeigneurs^  mais  surveille  assidûment  la 
casse  et  la  consommation.  Aux  jours  solennels,  lorsqu'il  reçoit  des 
invités  de  marque,  son  hospitalité  n'a  rien  d'écossais.  En  homme 
très  pratique  sous  des  dehors  fantaisistes,  et  qui  ne  perd  jamais 
de  vue  les  intérêts  de  la  maison,  il  n'hésite  point  alors  i  feire 
payer  la  bière  au  prix  du  Champagne  et  le  Champagne  au  prix  de 
l'or  potable.  Enrichi  par  sa  prodi^euse  entente  du  commerce  et  de 
la  réclame,  ce  gentilhomme  a  pu  descendre,  il  y  a  quelques  années, 
des  hauteurs  de  Montmartre  jusqu'à  la  rue  Laval,  où  la  façade 
hétéroclite  de  son  établissement  s'est  élevée  sous  le  consulat  de 
Grévy,  comme  nous  l'apprend  une  plaque  qui  se  termine  par  ces 
mots  :  Passant,  sois  moderne!  La  plaque  appelle  nos  ministres 
des  archontes  et  M.  Gragnon  le  «  chef  des  archers  ».  On  n'est  pas 
plus  moderne. 

Le  directeur  du  Chat  noir  a  compris  immédiatement,  avec  son 
intelligence  toute  moderne,  le  parti  qu'it  pouvait  tirer  de  la  pré- 
sence d'une  «  noble  et  gentc  dame  »  connue  la  femme  LimouaÔB. 
Quelle  aubaine  pour  lui I  Quelle  bonne  fortune  pour  les  habitués! 
La  Limouzin,  messeigneurs  I  II  y  a  eu  or^e  à  la  tour.  C'est  là  que 
quatre  reporters  l'ont  relancée,  sont  venus  lui  faire  la  cour,  se  dis- 
puter les  bons  mots,  les  bonnes  grâces  et  les  révélations  de  cette 
«  charmante  femme.  »  Us  lui  ont  offert  à  dîner.  Us  se  sont  assis  à 
table,  toutes  fenêtres  ouvertes,  avec  ce  couple  de  tripoteurs  en 
disponibilité,  tous  deux  échappés  de  la  police  correcUonnelle  et 
n'ayant  pu  rentrer  au  lo^s,  l'une  parce  qu'on  avait  vendu  ses 
meubles  et  que  son  mari  refusait  de  la  recevoir,  l'autre  parce  que 
sa  femme,  morte  de  misère  et  de  faim,  était  enterrée  de  la  veille, 
ce  qui  ne  l'empêchait  pas  d'être  gai  et  de  bonne  composition.  On 
a  vu  le  plus  qualifié  de  ces  Messieurs  se  montrer  dans  la  rue  avec 
la  Limouzin  à  son  bras.  Le  lendemain,  tous  quatre  ont  coatè  leur 
entrevue,  donnant  le  menu  du  dîner,  décrivant  la  toilette  de  la  dame, 
ne  tarissant  pas  sur  ses  saillies,  étalant,  avec  l'impudeur  incons- 
ciente d'un  métier  ob  l'on  se  blase  sur  tous  les  contacts  et  où  Ton 
ne  recule  devant  aucune  poignée  de  main  pour  obtenir  quelque 
renseignement,  un  commerce  dont  on  se  sentait  humilié  pour  eux 


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LES  OeOVaES  et  les  hommes  697 

en  les  lisant.  Ah!  ces  messieurs  ne  sont  pas  dégoûtés,  et  il  y  a  des 
grâces  d'état!  Que  voulez-vous?  11  en  est  des  reporters  comme  des 
agents  secrets  :  il  en  faut. 

Rien  n'aura  manqué  à  cette  affaire  pour  la  rendre  caractéristique 
entre  toutes,  — rien,  pas  même  le  vol  avec  effraction,  pas  même  la 
tentative  d'assassinat.  Lorsqu'on  apprit  les  deux  vols  de  papiers 
commis  chez  M.  Portalis,  directeur  du  XIX*  Siècle^  qui  s'est  signalé 
au  premier  rang,  par  sa  campagne  acharnée  contre  M.  Wilson, 
et  qui  passsdt  pour  avoir  formé  chez  lui  un  dossier  formidable 
sur  les  antécédents  financiers  des  membres  du  cabinet,  on  crut 
d'abord  à  quelque  invention  qui  dépassait  la  limite  à  force  d'in- 
vraisemblance. En  apprenant  le  lendemain  que  le  même  person- 
nage, qui  portait  toujours  sur  lui,  pour  le  soustmire  aux  entre- 
prises des  voleurs,  le  fameux  chèque  de  10  000  francs  souscrit 
par  le  baron  Seillière  et  acquitté  par  M.  Wilson,  avait  failli  être 
assommé  dans  la  rue,  la  défiance  redoubla,  et  les  plus  disposés  à 
ne  se  faire  aucune  illusion  sur  le  compte  des  accusés  se  demandèrent 
s'ils  n'étaient  point  en  présence  de  quelque  machination  excessive 
et  maladroite  des  accusateurs.  Cependant,  il  fallut  bien  se  rendre 
quand  les  hommes  furent  arrêtés.  Un  ancien  préfet  de  police  de  la 
République  interrogé  par  M.  Portalis  sur  l'auteur  probable  des 
deux  vols  et  de  la  tentative  d'assassinat,  répondit  tranquillement, 
comme  si  la  chose  était  toute  naturelle  :  «  Ce  pourrait  bien  être 
le  directeur  de  la  Sûreté  générale.  »  J'ai  cru  rêver  en  lisant  ce 
récit.  Deux  jours  après,  on  nous  racontait,  avec  les  détails  les  plus 
stupéfiants,  qu'un  homme  d'affaires  véreux,  l'un  des  complices  du 
général  d'Andlau,  dont  nous  avions  appris  le  suicide  au  moment 
de  son  arrestation,  avait  été  tué  d'un  coup  de  revolver,  ayant  le 
tort  d'être  en  possession  de  papiers  compromettants.  Non,  décidé- 
ment, nous  sommes  trop  naïfs  et  ne  pourrons  jamais  nous  mettre 
au  niveau  des  honmies  et  des  choses  du  jour.  Cela  se  fait.  Cela  se 
faisait  du  moins  dans  les  républiques  italiennes  du  seizième  siècle, 
chez  les  Borgia,  chez  Angelo,  tyran  de  Padoue.  Ce  sont  les  mœurs 
du  temps  de  Machiavel  et  de  Benvenuto  Cellini.  Cela  se  fait  encore 
dans  les  romans  d'Eugène  Sue,  de  Frédéric  Soulié  et  de  Paul  Féval. 
Nous  avons  devant  nous  la  nouvelle  bande  des  Habits  noirs. 

Cependant,  devant  la  commission  d'enquête  parlementaire,  qui 
se  débat  au  milieu  du  réseau  de  contradictions,  d'obscurités,  de 
fanx-fuyants,  de  réticences  et  de  mensonges  tissé  par  les  accusés, 
les  dépositions  affluent;  les  témoignages,  longtemps  intimidés,  se 
dressent  de  toutes  parts,  comme  les  Euménides,  barrant  chaque 
issue  et  acculant  le  coupable  au  pied  du  tribunal,  étendant  leurs 
ramifications  en  tous  sens  autour  de  lui  et  ne  s'arrêtant  pas  plus 
désormais  devant  le  président  de  la  République  qu'elles  ne  s'arrê- 


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698  LES  (HUYIIES  ET  LES  HÛIMES 

talent  jadis  devant  son  gendre.  Il  y  a  toujours  eu  dana  cette  triste 
affaire  qui,  depuis  l'origine,  va  tourbillonnant  et  avançant  comme 
un  cyclone,  des  sous-entendus,  des  mystères,  des  ath-delà^  des 
noms  qu'on  ne  prononçait  pas  tout  haut,  mads  qu'on  se  chuchotait 
à  l'oreille;  jadis  Wilson,  maintenant  Grévy.  En  réalité,  c'est  contre 
le  président  de  la  République  que  se  poursuit  l'infcMrmadon  actuelle. 
On  s'est  demandé  quelque  temps  si  M.  Grévy  imiterait  Brûlas  en 
immolant  son  gendre  :  cet  homme  austère  avait  toujours  été 
regardé  par  ses  admirateurs  commO'  le  plus  capable  chez  nous  de 
renouveler  les  exemples  de  vertus  républicaines  qu'on  admire  dans 
l'histoire  de  Rome.  Mais  le  doute  n'a  pas  été  long,  et  nous  avons  su 
bien  vite  qu'il  était  résolu  à  le  faire  bénéficier  de  son  inépuisable 
clémence.  M.  Gré\7  n'a-t-il  point  l'habitude  de  gracier  les  crimi- 
nels? Pourquoi  veut-on  qu'il  soit  plus  dur  pour  sa  famille  qu'il  ne 
l'a  été  une  première  fois  pour  M°"  Ratazzi?  Dans  le  premier  moment 
il  parlait  aussi  de  s'en  aller,  mais  il  s'est  souvenu  à  temps  du  mot 
de  Talleyrand  :  «  Défiez-vous  de  votre  premier  mouvement,  c'est  le 
bon,  »  Il  y  est,  il  y  reste.  On  ne  lui  arrachera  sa  place  qu'avec  la  vie. 
La  nouvelle  enquête  s'est  terminée  par  la  demande  4  la  Chambre 
et  le  vote  unanime  de  l'autorisation  de  poursuites  contre  M.  Wilâon. 
Le  préfet  de  police  et  le  sous-chef  de  la  Sûreté  l'ont  suivi  dans  sa 
diute  et  le  suivront  devant  la  chambre  des  mises  en  accusation, 
convaincus  de  s'être,  tout  au  moins  par  leur  complsûsance,  prêtés 
à  la  fraude.  Et  de  tous  côtés,  comme  des  compagnies  de  perdreaux 
en  temps  de  chasse  dans  une  campagne  giboyeuse,  se  lèvent  d'au- 
tres affaires  scandaleuses  du  même  genre.  C'est  une  inondiUîoa  de 
fange,  dont  les  flots  se  poussent,  vomis  sans  relâche  par  une 
innnense  bouche  d'égout.  C'est  un  abcès  monstraaax  qui  crève. 
La  république  actuelle  ressemble  à  la  caverne  d'Ali-Baba;  seule- 
ment ils  sont  bien  plus  de  quarante  voleurs.  Qu'on  me  pardonne 
l'incohér^ce  de  ces  métaphores,  qui  m'est  su^ârée  Jpdx  k»r  îasu£- 
sance.  Ce  ne  serait  pas  assez  d'une  pour  qualifier  la  aîtoation. 
Anarchie  et  décomposition  partout;  gangrène  et  pourriture  d'hô- 
pital. Comme  dans  les  Animaux  malades  de  la  peste,  si  tant 
n'est  pas  mort,  tout  a  été  atteint  :  Chambre,  Sénat,  minisièce, 
police,  armée,  magistrature,  présid^ce,  et  l'on  se  demande  s'il 
restera  des  agents  pour  arrêter  les  coupables  et  des  ma^trats 
pour  les  juger.  A  l'heure  actuelle,  nous  n'avons  plus  oaAre  de 
gouvernement,  ce  qui  n'empêche  pas  d'aillem^  les  choses  d'aller 
tout  aussi  bien,  c'est-à-dire  tout  aussi  mal  qu'A  l'ordinaire. 

II 

Sans  être  dans  la  véritable  saison  des  expositbns,  nous  en  avons 
eu  pourtant  beaucoup  ce  mois-ci.  Mettons  à  part  cdle  des  objets 


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LES  OEUTRES  ET  LIS  BOHMIS  690 

envoyés  à  Sa  Sainteté  Léon  XIII  par  le  diocèse  de  Paris,  pour  son 
jubilé  sacerdotal.  Elle  est  restée  ouverte  pendant  quelques  joui-s, 
au  rez-de-chaussée  de  l'archevêché,  au  milieu  d'une  affluence 
que  ni  l'éloignement  ni  les  rigueurs  de  la  température  n'ont  pu 
ralentir.  Par  la  pluie  battante,  des  milliers  de  personnes  atten- 
daient patiemment  leur  tour  d'entrée,  les  pieds  dans  la  boue. 

Le  vestibule  et  le precaier  salon  comprenaient  surtout  les  statues; 
puis  venaient,  dans  leurs  variétés  innombrables,  les  ornements 
d'église  et  les  vêtements  sacerdotaux;  enfin  les  objets  d'orfèvrerie 
religieuse,  les  vases  sacrés,  les  ostensoirs,  les  missels,  les  mitres 
et  la  fameuse  tiare.  Çà  et  là,  mêlés  à  l'ensemble,  une  foule  d'autres 
objets  impossibles  à  classer  dans  aucune  catégorie,  depuis  des 
layettes  et  de  petits  tricots,  fabriqués  par  de  bonnes  religieuses 
pour  les  oeuvres  charitables  du  Saint-Père,  jusqu'à  la  collection 
complète  des  auteurs  grecs  envoyée,  par  le  premier  éditeur  de  Paris, 
au  pape  qui  se  glorifie  d'être  un  excellent  humaniste  ;  depuis  les 
chasubles  modestes,  les  nappes  et  linges  d'autels  pour  les  missions 
et  les  églises  pauvres,  jusqu'à  des  aubes  en  dentelles  miraculeuses, 
devant  lesquelles  les  femmes  s'arrêtaient  extasiées,  chefs-d'œuvre 
de  goût  et  de  patience,  dont  chacun  a  pris  depuis  deux  ou  trois 
ans  les  récréations  d'une  communauté  entière.  Entre  tant  de 
cadeaux  magnifiques,  ce  qui  nous  a  le  plus  touché,  ce  sont  les 
huoibles  envois  des  petits. 

Un  album  artistique  renfermera  les  noms  des  souscripteurs;  un 

groupe  en  bronze,  signé  d'un  artiste  qui  porte  le  nom  d'un  des 

martyrs  de  la  Commune,  représentera  la  France  à  genoux,  offrant 

la  tiare  à  Léon  XIII.  Ce  groupe  ne  figurait  pas  à  l'exposition  de 

l'archevêché,  non  plus  que  d'autres  objets  en  voie  d'exécution, 

par  exemple  le  drapeau  pontifical,  tissé  à  Lyon,  qui  sera  porté  au 

Souverain  Pontife  par  le  général  de  Charette  au  nom  des  zouaves 

pontificaux,  et  dont  la  décoration,  au-dessous  des  armes  papales, 

soutenues  par  la  Foi  et  l'Espérance,  représentera,  en  une  théorie 

mystique  comme  celle  (fue  Flandrin  a  déroulée  sur  les  murs  de 

Saint-Viocent  de  Paul,  les  patrons  de  tous  les  pays  dont  les  fils 

ont  combattu  pour  la  défense  de  Rome,  —  et  l'envoi  fait  par  les 

titulaires  des  ordres  pontificaux  :  une  grande  coupe  en  faïence 

émaiUée,  que  décorent  les  armoiries  de  Léon  XJII,  soutenues  par 

deux   anges,  et  les  insignes  des  ordres.  Ces  objets,  d'adlleurs, 

appartiennent  à  la  France  entière,  et  non  pas  uniquement  à  Paris. 

Dans  le  salon  d'honneur  nous  avons  vu  les  envois^de  la  Maison  de 

France  :  une  croix  pectorale  toute  en  émeraudes  «  hommage  de 

respect  filial  »  des  ducs  de  Nemours  et  d'Alençon  ;  un  bureau 

style  Louis  XV,  en  bois  de  rose,  palissandre  et  bronze,  avec  secré- 


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700  LES  OEUVRES  ET  LES  HOMMES 

taire  et  pendule,  pour  l'usage  personnel  du  Saint-Père,  don  de 
Monsieur  le  comte  de  Paris;  une  réduction  en  argent  de  la  Jeanne 
dArc  de  la  princesse  Marie,  œuvre  classique  et  vraiment  inspirée 
dans  sa  pureté,  sa  délicatesse,  sa  naïveté  charmantes,  que  tant 
d'autres  pucelles  sorties  de  mains  plus  savantes  et  plus  viriles 
n'ont  pas  fait  oublier  depuis  tm  demi  siècle,  —  envoi  de  Madame  la 
comtesse  de  Paris,  nièce  de  l'auteur.  Pouvait-on  mieux  dioisir  pour 
représenter  la  France  et  la  Maison  de  France  auprès  du  Souverain 
Pontife? 

L'ornement  du  salon  d'honneur  et  de  toute  l'exposition  est  la 
tiare  exécutée  par  M.  Froment-Meurice,  l'orfèvre  célèbre  qui  n'a 
pas  laissé  déchoir  entre  ses  mains  la  gloire  héréditaire,  d'après  les 
modèles  du  quinzième  siècle.  Elle  est  en  drap  d'argent  brodé  à  la 
main,  et  tout  enrichie  de  pierres  fines  dont  beaucoup  sont  des 
dons  particuliers.  Les  trois  couronnes  d'or  à  six  fleurons  sont,  à 
elles  seules,  chargées  de  six  cents  pierres  précieuses  où  les  dia- 
mants se  mêlent  aux  saphirs,  aux  émeraudes  et  aux  rubis;  les 
fanons  ne  sont  pas  moins  richement  brodés  et  décorés.  L'écrin 
de  maroquin  blanc,  qui  s'ouvre  en  forme  de  triptyque,  est  décoré 
de  plaques  faites  pour  recevoir  les  sceaux  des  paroisses  et  des 
communautés,  les  chiffres  et  les  armoiries  des  familles  dont  Jes 
souscriptions  ont  contribué  à  l'exécution  du  chef-d'œuvre.  La  tiare 
du  diocèse  de  Paris  fera  bonne  figure  auprès  de  celles  de  Napo- 
léon P'  et  de  la  reine  Isabelle,  et  Paris  a  maintenu  son  rang,  le 
premier,  dans  l'exposition  de  la  France,  comme  la  France  gardera 
le  sien  dans  la  grande  exposition  vaticane  où  figureront  les  envois 
du  monde  entier. 

Une  librairie  du  boulevard  Saint-Germain  expose  les  beaux  fa- 
sains,  d'une  conception  simple,  d'une  exécution  robuste  et  large^ 
d'une  saveur  rustique  très  saine  et  très  franche,  où  M.  Léon  Lher- 
mitte  a  représenté  les  types  et  les  épisodes  de  la  vie  des  champs. 
J'ai  parcouru  avec  un  plaisir  extrême  ces  Géorgiques  familières  oix 
la  nature  est  traduite  avec  vérité,  sans  bassesse,  sans  lourdeur^ 
sans  plat  réalisme;  où  l'exactitude  matérielle,  la  probité  de  l'étude 
et  de  l'observation  se  relèvent  d'un  brin  de  poésie,  c'est-à-dire  de 
style,  et  je  les  préfère  aux  tableaux  de  l'auteur.  A  l'autre  bout  de 
Paris,  une  autre  librairie  d'art,  l'ancienne  maison  Goupil,  nauis 
convie  à  voir  les  aquarelles  de  M"®  Madeleine  Lemaire  sur  VAôSé 
Constantifi,  et  les  Parisiennes  surtout  se  pressent  devant  ces  com- 
positions aimables,  d'un  art  élégant,  gracieux,  caressant,  oii   les 
femmes,  qui  ressemblent  à  des  fleurs,  portent,  avec  de  si  jolies 
attitudes,  des  toilettes  d'un  goût  si  exquis  et  si  raffiné.  Nous   ne 
sommes  pas  de  ces  esprits  moroses  sans  cesse  occupés  à  chicaner 


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LES  ŒUVRES  ET  LES  HOHMES  701 

leur  plaisir.  M"®  Madeleine  Lemaire  n'est  pas  Michel-Ange,  mais 
aussi  la  touche  et  le  dessin  du  Jugement  dernier  seraient  de  trop 
pour  illustrer  VAbbé  Constantin. 

^'exposition  des  tableaux,  dessins  et  pastels  de  Puvis  de  Cha- 
vannes  s'ouvre  dans  la  galerie  Durand-Ruel  au  moment  où  nous 
écrivons  ces  lignes.  Celle  des  gravures  du  siècle  est  ouverte  depuis 
les  derniers  jours  d'octobre  dans  la  galerie  de  la  rue  de  Sèze.  Peut- 
être  le  titre  est-il  un  peu  ambitieux  et  déborde-t-il  le  cadre  plus 
modeste,  quoique  fort  vaste,  encore  de  cette  intéressante  exhibition. 
Il  y  a  là  près  de  huit  cents  estampes,  d'importance,  de  dimensions 
et  de  mérites  fort  divers,  dues  à  près  de  deux  cents  maîtres,  dont 
plusieurs,  il  est  vrai,  ne  sont  encore  que  de  bons  élèves.  Tous  les 
genres  sont  représentés  :  le  burin,  par  ses  maîtres,  Henriquel- 
Dupont,  Calamatta,  Mercuri,  Bertinot,  F.  Gaillard,  le  grand  artiste 
et  l'admirable  chrétien,  mort  sous  l'habit  du  tiers  ordre  de  Saint- 
François,  qui,  malgré  la  lenteur  et  la  conscience  de  son  travail, 
sut  plus  d'une  fois  lui  donner  la  vie,  le  relief  et  l'accent  de  l'im- 
prouisadon;  —  l'eau-forte,  par  une  telle  multitude  de  noms  que 
toute  tentative  d'énumération  serait  forcée  d'être  trop  incomplète- 
L'exposition  de  la  rue  de  Sèze  semble  avoir  été  entreprise  pour  la 
plus  grande  gloire  de  l'eau-forte.  Quoi  qu'elle  ne  soit  point  de  date 
récente,  et  que  les  Rembrandt,  les  Claude  Lorrain,  les  Van  Ostade, 
les  Callot,  les  Abraham  Bosse,  l'aient  maniée  avec  une  maîtrise  qu'on 
ne  dépassera  pas,  on  la  croirait  inventée  tout  exprès  pour  la  pein- 
ture contemporaine.  Elle  détrône  de  plus  en  plus,  elle  relègue  parmi 
les  arts  d'apparat,  les  arts  officiels  qui  ne  subsistent  que  par  la 
protection  de  l'État  et  par  respect  pour  la  tradition,  cette  grave 
et  patiente  interprétation   qui  demandait  parfois  quinze  ans  et 
plus  pour  faire  passer  un  tableau  de  la  toile  3ur  ^  planche  de 
cuivre.  Le  burin  n'est  plus  fait  ni  pour  «otre  époque  de  fiévreuse 
improvisation,  où  l'on  vit  si  vite  et  où  l'on  veut  jouir  sans  retard  ; 
ni  pour  une  peinwre  qui  recherche  avant  tout  le  mouvonao»*,  i« 
rfe,  la  couleur,  la  réalité  pittoresque,  la  rapide  impression  des 
choses.  Il  D5  répond  plus  aux  besoins  ni  aux  tendances  de  l'école 
actuelle,  qui  n'y  trouverait  pas  son  compte  et  qu'il  trahirait  en  la 
refroidissant.  Ingres  a  été  l'un  des  derniers  maîtres  qui^J^^^^ 
Bévère  probité  de  son  dessin,  ^^f  l^^^^^^^eTtST^^  lui,  les 
de  la  g'-^vurc  en  taille-dou^^c^^  soutenaient  l'un 

tSu9  les  maîtres  de  l'eau-forte  contemporaine  sont  là.  Bracque 
zn^^d  Lt  re^éle^té  par  seize  morceaux;  J.  Jacquemart,  par^vingt- 

25    HOVBMBRB  1887. 


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702  LES  dCYRES  ET  LES  DOMMES 

trois  ;  Méryon,  qui  mourut  fou,  hanté  par  le  délire  des  persécutions, 
dans  la  solitude  et  la  misère,  par  une  douzaine  de  ces  mervdlleuses 
petites  vues  de  Paris,  fines  et  vibrantes,  qui  ressemblent  à  des 
visions.  L*eau-forte  a  souvent  tenté  les  peintres  eux-mêmes  :  oirt'a 
vu  par  les  noms  illustres  des  siècles  passés  que  je  citais  tout  à 
l'heure;  on  le  verra  encore  à  Texposition  de  la  rue  de  Sère.  Elle  ne 
demande  pas  une  initiation  aussi  laborieuse  m  aussi  austère  que  la 
peinte  sèche  ;  elle  peut  prendre  e»  quelque  sorte  la  vivacité  et  la 
promptitude  du  crayon.  Les  peintres  cèdent  volontiers  au  plaisir 
de  se  traduire  directement  eux^4iiftmes,  ou  d'écrite  leurs  idées  sur 
le  vernis  au  Keu  de  la  toile.  L^exposition  de  la  rue  de  Sèae  est  par* 
ticuBèrement  riche  en  eaux-fortes  et  aussi  en  Kiliographies  de 
pwnlres  connus,  et  pour  beaucoup  de  visiteurs,  c*est  là  une  révéla- 
tion pleine  d'intérêt.  M.  James  Tîssot  n^a  pas  envoyé  moins  d'une 
cinquantaine  d'estampes,  ék>vt  quelques^oes  A  la  pointe  sèche  et 
même  à  la  manière  noire.  Ptous^  en  avons  aussi  de  Dàubtgny,  de 
Jules  Dupré,  de  Mfllet,  de  Corot,  de  Fortuny,  de  <a>.  Jiacque,  ée 
Lhermitte,  de  Vbllon,  dieBonvin,  quelques-unes  du  sculpteur  Barye, 
plusieurs  de  Decamps,  beaucoup  d'Eugène  Detacretx,  une  de  l^ul 
Delaroche,  la  seule  qu'il  sat  faite.  M.  Meissonier  Im-mème  se  révèle 
à  noue  comme  aqua^fortiste.  L'époque  romantique  s'iosame  surlont 
en  Gèlestin  Nanteuil,  qui  décora  de  ta»^  de  frontispices,  passionné- 
ment recherchés  aujourdliulpar  lee  amateurs,  les  œuvres  de  Victor 
Hugo,  de  Gautier»  de  Dumas. 

La  plupart  de  ces  estampes  ont  été  fournies  par  les  cabinets  des 
amateurs  :  c*est  ce  qui  explique^  le  claseeiomit,  fâcheux  pour  le 
public,  adopté  par  la  commission.  On  peovait  ebeisir  entre  Tordre 
chronologique^  la  distributions  par  gtnres  eu  encore  p»  œcmes 
individuels.  Chacun  de  ces  trois  plans  avait  sa  raison  d'dtre  et  soft 
utilité;  chacuu  permetinât  des  vues  d^enseoAle  et  des  coaq)araÎ30BS 
instructives.  Pbur  complaire  aux  amaCenr»  qnî  gnt  prêté  leur  ccm— 
courariMr  a  dassé  les  envois  par  co^ctions,  ««  qui  m^rcene  lea 
œuvres,  mêle  les  genres,  brouîBe  tes  dates  et  do^hte*  ou  triole  l». 
diffiksulté  de  fétude.  ^ 

L'texposition  des  envois  de  Rome,  avee  mm  mélange  de  com^^ 
^dVeuvres  originales,  d'une  importance  gradWe,  et  qui  resseŒ^^ 

«  bien  W  îïîtéi^gf.Zr;"^  *  ^  ^T"^  ^'^*T'  ^  mrern»^ 
plus  insignifiante.  Seuls  l^'^eST  ST^'lff  "^  ^"  *^^ 

BfeiMtu  les  regarde?  PannI  tes  œuvres  c^^^Tfc^^^- 
ajsohmient  qu^n  morceau  à  signaler  X  ^^'£^1^^ 


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LES  «BIHRE3  XT  I£fi  HOUES  «MS 

qoB  la  sainte  pmt^  et  xpà  se  presse  tsootve  eUe  dans  «n  i&otr?e- 
ment  de  terrenr  assez  biesi  renâa,  est  d'une  «sécwtiDn  dâfed;ii0use; 
mais  auin(ttns  pent-^m  louer  la  figure  delà  saiale  ^dansoRNi  exiprtth- 
aâm  générale  et  dans  son  coloris.  QoêsùI  à  la  DisÊne  et  à  la  Sm- 
gneme  de  M.  Àxiletle,  ^  parait  avcnr  beaaorap  pfats  ^él»âié  ia 
inanîëre  de  Bastîen-Lepage  91e  le  st^  des  Lo^es  du  Tatzoaa,  le 
inodetlë  et  le  dessiii^  de  la  dernière  surtout^  latesent  beauconp^à 
dëârer.  M.  Poplin,  élëre  de  demièoe  annés^  ine  aons  dédommage 
pas  avec  sa  grande  KàkQA^JSamèe  Pposùne,  oàil  n'a^c^erdié  cpi'im 
iiaeile  effet  de  contraste  eirîre  ]e  jeune  corps  de  lanartyvecattset^ 
^Qt  la  fraîcheur  de  la  vie  et  une  foule  d'autres  càda^es  ea  dfooii^- 
position,  et  Jie  Ta  même  pas  tnmvé.  La  ;toÊte  &A  yiie^  la  ùMam 
louarde  et  sooUe  à  la  Absl 

Descendons  au  Tez*-âe-chajasfiée«  La  soolpture  est  un  piao  mxNas 
triste  i  vodr.  On  ^peiit  loner  l'éléganœ  d'un  des  bas^^kib  «poses 
par  M.  Gardet,  —  Yldyile^  à  laqoeUe  son  Sntsum  eorda  est  fort 
inférieur^  —  et  le  travail,  sinon  l'inveuition  de  la  Jftisa  iê^ André 
Chénier^  par  M.  iPuech,  dont  le  visage  a  obi  obamne  et  l'attdtuâe  àd 
l'élèganoe.  Mais  que  ^re  xle  la  Héeolkttion  de  isaint  Jeun^  par 
M.  Ferrary!  M.  Fecrarf  :a  voulu  faire  de  la  soilptiire  ramatatryiei- 
On  croirait  qu'il  a  imaginé  .son  groope  aiprès  arar  la  fSéredims  ée 
Gustave  Flaubert  et  pour  faire  pendant  ii  la  Saiomé  d'Henri 
Regoault.  Le  bourreau  semble  k  traéuotkm  an  marbre,  et  non  ip& 
attécHiée,  non  pas  ac^mmodée  aux  lias  spéôales  de  la  stndptore, 
mais  exagéfée,  au  <coButtaire,  de  YEsëoutùfn  à  iGcreoMtèe  som  ks  rois 
Maures. 

La  séance  atmvdle  de  l'Académie  des  beamc-arts  nous  a  dmné 

le  cconpléaient  xites  iorrois  de  la  ^illa  Méâids.  Après  avmr  ym  les 

peintres,  les  statuaires,  h»  gravi^nrs  ot  lessodiîteoles,  oa^oteod  <ie 

jour-là  les  musiciens.  L'ouverture  de  M,  Paul  Vidal,  —  les  Vmc 

de  Jeamie  tTArc^  — ^  est  une  page  symplmniiiiie  traitée  d'ane  façon 

expressive  etpatbéticpie.  La  cantaite  de  DidiMtj  mvsique  de  H.  Gbar- 

penticB-  sur  les  paroles  de  M.  de  Lassus,»  a  mérité  tes  suffrages , 

môme  des  critiques  de  la  nouvelle  école,  fin  'ctferf;,  ncm  ^eatettent 

AL   Charpentier  travaille  dans  le  genre  moderne  €lt  il  doime  uae 

grande  insportaoïce  i  l'isrcbffldxmtion,  mais  00  sent  <qu^  a  étodié 

Wit^ner.  Sa  pirtitioa  rapase  sor  deoK  .m0ti&  pmcipaux,  domt 

cb^icuM  caractérise  un  des  deux  peraronnages  qui  at^seift  en  sens 

cimtraire  sur  Ënée,  c<Hnme  la  Vertu  et  le  Vice  âins  l'apologoe 

cTHerci^.  Le  prunier,  modulé  par  la  Hùte  av^ec  ncconçagnemeiit 

de  faarpe,  est  la  voix  de  fiidon,€'es0>-à-diperaznoiar;  le  secool, 

à  raUtire  ftancfae,  au  rythme  accenlué,  est  moelle  d'AncMse,  c'est-à- 

dire    du  devoir.  C'est  ce  qu'on  appelle  de»  LeiSmotWBy  dans  Je 


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701  LES  ŒUVRES  ET  LES  HOMMES 

système  wagnérien.  Des  trois  personnages  Enée  est  le  plus  ingrat 
et  le  plus  mal  partagé;  le  rôle  de  la  reine  de  Carthage  est  fort 
dramatique  et  passe  par  toutes  les  nuances  de  tendresse,  de  pas- 
sion, d'angoisse  et  de  désespoir  :  il  remplit  la  partition  entière, 
qu'on  a  écoutée  avec  plaisir  et  applaudie  avec  justice. 

Après  la  cantate,  M.  le  vicomte  H.  Delaborde,  secrétaire  perpétuel, 
a  lu  un  éloge,  écrit  avec  l'autorité  qu'on  lui  connaît,  de  M.  Balla, 
l'architecte  de  la  Trinité,  du  nouvel  Hôtel  de  Ville,  et  aussi,  hélas  I 
de  la  mairie  et  de  la  tour  Saint-Germain-l'Auxerrois,  l'un  des  plus 
déplorables  produits  de  l'architecture  haussmanienne,   où,   par 
amour  de  la  symétrie,  on  a  voulu  créer  un  pendant  à  une  église 
gothique  avec  une  mairie  moderne,  sans  tenir  aucun  compte  de 
la  diversité  des  époques  ni  des  destinations,  en  dressant  entre 
elles  comme  un  trait-d'union  une  tour,  mélange  incompréhensible 
de  tous  les  styles,  qui  donne  aux  deux  monuments  ainsi  réunis  l'as- 
pect d'un  huilier  colossal.  La  séance  était  présidée  par  M.  Chapl^dn, 
qui  s'est  félicité  d'abord  d'une  rare  bonne  fortune  :  celle  de  n'avoir 
à  prononcer  aucun  éloge  funèbre.  La  mort  a  été  clémente  cette 
année  pour  l'Académie  des  beaux-arts  ;  elle  s'en  est  détournée  sans  y 
frapper  un  seul  coup,  bien  que  ce  corps  illustre  ait  deux  membres 
presque  centenah'es.  Les  Académies  sont  des  conservatoires  :  on  y 
devenait  facilement  octogénaire  autrefois;  M.  Chevreul,  quimarcte 
sans  faiblir  à  sa  cent  deuxième  année,   semble  avoir  haussé   la 
moyenne.  Néanmoins  le  fait  constaté  par  M.  Chaplain  est  encore 
un  phénomène  assez  rare  pour  avoir  produit  à  lui  seul  un  effet 
oratoire  et  valu  un  succès  au  président.  Le  reste  de  son  discours 
a  été  un  dithyrambe  en  l'honneur  de  la  villa  Médicis  et  de  la 
vie  qu'on  y  mène,  dithyrambe  que  nous  aurions  applaudi  avec  plus 
de  plaisir  si  l'impression  n'en  avait  été  combattue  par  le  souvenir 
des  envois  de  Rome  que  nous  venions  de  voir.  Il  nous  semble 
qu'il  y  avait  autre  chose  à  dire,  en  ce  moment  où  l'institution  a 
tant  d'attaques  à  subir  et  où  les  élèves  ne  la  défendent  pas  assez. 
Nous  ne  doutons  pas  qu'on   ne  vive  délicieusement    à  la  villa 
Médicis,  dans  les  ateliers  silencieux  qu'enveloppe  la  poésie  mélan- 
colique des  allées  de  lauriers,  sous  l'ombre  fraîche  que  versent, 
aux  heures  brûlantes  du  jour,  les  grands  arbres  du  Bosco;  accouda 
le  soir  à  la  fenêtre  pour  regarder  le  soleil  se  coucher  sur  Saint— 
Pierre,  aux  tintements  lointains  de  V Angélus^  ou  encore  dans  /es 
douces  causeries  du  salon  commun,  tandis  qu'un  camarade  joix^ 
du  Mozart  en  sourdine,  et  pendant  les  longues  courses  sur  te^ 
bords  du  Tibre  à  travers  la  campagne  romaine.  Mais  nous  crai-^ 
gnons  que,  dans  cette  vie  délicieuse,  on  ne  se  laisse  un  p^vx 
endormir  et  qu'on  ne  travaille  pas  assez. 


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LES  OBUVRES  ET  LES  HOMMES  705 

Quelques  jours  auparavant,  la  séance  solennelle  des  cinq  acadé- 
mies s'était  tenue  sous  la  présidence  de  M.  Renan.  C'est  dans  cette 
séance  qu'on  décerne  le  prix  Volney,  pour  la  science  des  langues 
comparées,  et  le  grand  prix  biennal,  ou  chaque  Académie  a  droit  de 
présenter  un  candidat  à  tour  de  rôle.  Cette  fois  le  tour  appartenait  à 
l'Académie  des  beaux-arts,  et  l'applaudissement  unanime  a  salué  le 
nom  du  lauréat,  Antonin  Mercié,  dont,  après  son  Gloria  vtctis^  son 
David^  son  Génie  des  arts^  le  groupe  funéraire  destiné  à  la  chapelle 
de  Dreux  vient  de  consacrer  définitivement  la  gloire,  encore  jeune 
et  déjà  mûre. 

On  sait  que,  dans  cette  séance  annuelle,  les  cinq  académies  sont 
représentées  par  autant  de  lectures,  ce  qui  constitue  un  banquet 
intellectuel  fort  substantiel  assurément,  mais  d'une  digestion  un 
peu  laborieuse.  Depuis  ces  dernières  années,  l'Institut,  qui  entre 
peu  à  peu  «  dans  le  train  »,  s'étudie  à  remplacer  quelques-uns 
des  mets  solides  et  un  peu  lourds  du  temps  passé  par  d'agréables 
entremets.  MM.  Croizet  et  Janssen  se  sont  chargés  des  plats  de 
résistance;  MM.  Ch.  Garnier  et  Arthur  Desjardins  du  dessert. 

L'architecte  de  l'Opéra  a  prononcé,  au  nom  de  l'art,  un  véritable 
réquisitoire  contre  le  progrès  et  il  l'a  fait  avec  l'allure  et  la  langue 
d'un  chroniqueur,  beaucoup  plus  que  d'un  immortel.  Dès  le  début 
de  cette  vive  et  spirituelle  diatribe,  l'auditoire  s'est  senti  transporté 
loin  des  régions  académiques,  dans  le  domaine  non  pas  seulement 
de  l'Opéra,  mais  de  l'opérette;  il  en  a  pris  vite  et  gaiement  son 
parti,  sans  regimber  contre  cette  causerie  d'atelier  ofi  le  paradoxe 
n'était  que  l'assaisonnement  de  la  vérité,  et  il  s'est  mis  aussitôt,  en 
riant,  à  l'unisson  de  l'irrévérent  orateur  : 

«  Le  progrès,  puisque  c'est  ainsi  qu'on  appelle  l'abandon  suc- 
cessif des  traditions  passées,  est  certes  une  puissante  manifestation 
de  l'esprit  humain.  Il  a  diminué  les  distances,  enregistré  le  vol  des 
oiseaux,  supprimé  les  pataches,  rendu  les  mouchettes  inutiles  et 
fait  parler  nègre  jusque  dans  les  billets  doux  qu'on  se  glisse  d'un 
bout  d'un  fil  à  l'autre.  Grâce  à  lui,  nous  avons  établi  l'état  civil  des 
microbes  et  vu  apparaître  les  commissions,  les  sous-commissions, 
les  arts  industriels  et  les  balcons  de  sauvetage;  vous  voyez  qu'il  y 
a  nombre  de  raisons  pour  en  dire  du  bien  ;  cela  doit  suffire  pour 
m'autoriser  à  en  dire  du  mal. 

«  C'est  mon  droit  :  je  suis  proche  parent  de  M.  Josse,  et  je  ne 
m'en  cache  pas;  ayant  été  orfèvre  toute  ma  vie,  j'ai  conservé  un 
grand  faible  pour  tout  ce  qui  touche  à  l'orfèvrerie  et  je  m'imagine 
que  rien  ne  me  force  à  admirer  ce  qui  fait  tort  à  mon  commerce.  Or, 
si  en  ce  moment  je  constate  que  l'art  garde,  ainsi  qu'aux  temps 
jadis,  quelque  peu  de  son  prestige  et  que  les  artistes  tiennent 


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706  LES  ŒUVRES  ET  LES  HOMMES 

encore  un  rang  honorable,  je  constate  aussi  que  l^ir  situation 
devient  bien  précaire  et  que  bientôt  ils  seront  forcés  de  mettre  la 
def  sous  la  porte. 

«  En  effet,  laissez  faire  le  progrès,  laissez-le  nous  envahir  et  nous 
dominer;  laissez  les  relations  s'étendre,  les  gazettes  se  multiplier  et 
les  équations  algébriques  prendre  la  place  du  dentiment,  et  vous 
Terrez  sous  peu  que,  si  le  mot  art  est  encore  inscrit  dans  quelque 
vocahulaires,  la  chose  n'existera  plus  qu'à  l'état  de  souvwûr.  Il  n*y 
aura  guère  alors  que  les  académiciens  des  inscriptions  et  belles- 
lettres  qui  s'évertueront  à  classer  cette  période  des  âges  dans 
kquelle  une  sorte  de  maladie  du  cerveau,  appelée  idéaU  sévissait 
sur  certaines  gens,  ayant  le  nom  bizarre  d'artistes  I  » 

M.  Garnier  développe  ces  prémisses.  Il  montre  la  fadlité  des 
communications  amenant  l'abâtardissement  des  types,  effaçant 
l'originalité  sous  un  niveau  commun ,  substituant  partout  à  la 
variété  des  manifestations  artistiques,  dont  chacune  avait  son  ca- 
ractère spécial  et  sa  forte  physionomie,  les  mêmes  formules  banales 
et  les  mêmes  clichés  de  coniposition,  une  monotonie  grise  et  vul- 
gaire dans  les  habits,  dans  les  constructions,  dans  la  peinture. 
L'art  naturaliste,  puisqu'on  rejette  l'art  symbolique  et  Mstoiîque, 
en  sera  réduit,  allât-il  chercher  ses  sujets  en  Chine,  au  Caucase  ou 
dans  l'Afrique,  i  représenter  des  mandarins  en  fracs,  des  Kurdes 
en  vestons,  des  Abyssiniens  en  jaquettes  ou  en  compleu  de  la 
Belle  Jardinière. 

a  Heureusement  1  s'écrîe-t-il  dans  une  péroraison  d'une  férocité 
qui  rappelle  les  truculences  romantiques  et  le  Théophile  Gantier 
des  Jeunes  France  ^  heureusement  tout  n'est  pas  perdu  I  nous  avens 
le  droit  d'espérer  un  cataclysme.  La  terre  pourra  bien  un  jour 
s'entr'ouvrir  ou  s'abîmer  sous  les  eaux,  tous  les  produits  de  la 
civilisation  pourront  bien  être  détruits  et  toutes  les  œuvres  d'art 
disparaître.  Alors,  s'il  ne  reste  plus  au  monde  que  qudques  Adams 
et  quelques  Èves  pour  le  repeupler,  on  peut  prévoir  que  les  heu- 
reux temps  de  la  barbaiie  renaîtront,  que  les  inventeurs  seront 
longs  &  retrouver  les  marmites  et  les  ronds  de  zinc,  et  que  des 
arts  nouveaux  se  formeront,  qui  n'auront  pour  point  départ  que  la 
nature,  la  fantaisie,  quelques  légendes  ty^ûques  et  Timagi&aÉion 
libre  et  prîmesautière  ;  aussi,  en  attendant  les  successeurs  des 
Ampère  et  des  Papin,  les  maîtres  de  cette  époque  auront  plusieurs 
bons  lâèdes  de  tranquillité,  et  montreront  sans  nul  doute  que  l'art 
peut  se  passer  des  stucs,  du  carton-pâte,  de  la  photoscnlptute  eft. 
des  pianos  mécaniques  I  » 

Encore  M.  Garnier  n'a-t-il  pas  tout  dit,  même  en  se  bonmnt 
point  de  vue  restreint  où  il  s'est  placé.  Sd  l'on  voulait  étendre 


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LES  OEUVRES  ET  LES  HOÏMSS  707 

proposîtÀ0B,  l'eavisager  aous  toutes  ses  faces,  on  pourrait  soutem? 
que  Tabus  du  progrès,  les  déborckeaients  de  la  scîeace  ci  l'excès  de 
û  dyilîsalâoa  ooqs  ramèoeut  à  la  barbarie,  —  à  une  barbarie  qui, 
p&r  laalheur,  ne  renouvellera  point  la  lace  du  monde  ni  de  Tart. 
Mais  celte  thèse  n'est  pas  TaffiEiire  de  qudques  lignes  :  il  y  a  14 
tout  on  livre  i  écrire;  je  l'ai  rêvé  souvent,  peutrètre  ne  Le  Cerai-je 
jamais  :  qu'on  me  permette  cependant  de  prendre  date.  Si  mon 
Iccteor  est  cfaimisoe,  dirais  en  renouvelant  le  mot  de  Joies  Vallès 
à  ^L  TMers,  il  peut  du  moins  m  figurer  l'un  des  chapitres  de  ce 
livre.  Les  nihilistes  de  Russie,  les  fiènians  d'Irbnde,  les  anarchistes 
de  Chicago  et  les  dynamùards  de  Paris  en  écrivent  de  temps  en 
tea4)s  quelque  lignes.  Les  hommes  de  science  et  de  progrès  qui 
ont  élmuné  Dieu  comme  une  hypothèse  inutile^  qui  ont  chassé  le 
prêtre  de  l'hôpkai  et  de  l'école,  <qai  ont  enseigné  aux  déshérités  de 
la  fortune  qu'il  n'y  a  rien  au-<l6là  des  jouissances  de  ce  monde^  en 
écrivent  «n  ai^e  chapitre*  Et  cela  n'est  pas  tout  à  fait  aussi  gai 
que  le  diacfxura  de  M.  €h.  Gamier. 

Celui  de  U.  Arthnr  Desjarditts  roule  sur  un  thème  moins  grave, 
maïs  d'une  actualité  plus  grande  qu'on  ne  le  pourrsût  croire  au 
piiemier  ab<»d  :  Je  sifflet  au  théâtre.  Seulement  il  demande  à  être 
totnBgiétà.  Xeapère  cpiie,  l'an  prochain,  ua  de  ses  confrères  parlera 
de  la  claque  :  c'est  le  corollaire  naturel  du  sujet  précédent,  et 
pent-ètre  est^l  plus  intéressant  ^core.  Le  sifflet  n'est  qu'un  acci- 
dent, devenu  fort  rare;  la  claque  est  une  institution.  De  loin  en 
loiB,  il  se  rencontre  bien  quelques  acteurs^  comme  Arnal  et  Coquelin, 
dit-on,  qoi  font  semblant  de  l'avoir  en  horreur  et  de  vouloir  s'en 
pflusear.  Fatuké  pure!  Au  fond,  l'opinion  de  tous  les  comédiens, 
nte&e  les  plus  applaudis»  est  conforme  à  celle  d'Ëlleviou,  qui 
dédacait  franchement,  quoique  personne  moins  que  lui  n'eût  besoin 
de  la  claque,  qu'elle  ^t  aussi  indiapesisable  au  milieu  du  parterre 
que  le  lustre  au  milîea  de  la  salle. 

Vous  p<mvez,  d'ailleurs,  remplacer  le  parterre  par  les  troisièmes 
galeriefL  Au  lieu  de  monter^  les  a{>plaadiss6ments  descendronl. 
Eatre  les  deox,  le  coeur  du  comédien  balance;  il  pencherait  pour  le 
comnL 

Aussi,  l'onze  de  la  claque  se  perd-elle  dans  la  nuit  des  temps. 
£Ue  doit  remonter  au  chariot  de  Thespis.  Le  gâterai  Tcheng-£1- 
Tong  a  assuré  à  M.  Desjardins  qu'on  ne  siffle  pas  en  Chine  parce 
qti*Mt  y  est  trop  poU,  mais  il  n'a  pas  dit  qu'en  n'y  avait  point  la 
diAq&à.  Si  loin  qu'on  regarde  en  arrière,  on  la  trouve  en  fonctions. 
Le  parterce  d^ui  la  favorisait  singuttèrement.  Elle  pouvait  s'y 
àkaàmémc  à  l^lr  et  se  noyer  daiB  la  foule.  C'est  le  parterre  assis 
qcd  l'a  constituée  en  oorporation.  On  avait  cro  peut-être  que  cette 


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708  LES  OEUVRES  ET  LES  HOMMES 

mesure  la  tuerait;  elle  raOTerinit,  au  contraire,  'en  la  poussant  à 
s'organiser  au  grand  jour  et  à  prendre  effrontément  son  parti. 

Nos  pères  étaient  moins  blasés  que  nous  :  ils  sifflaient  davantage. 
Préville  admettait  parfaitement  un  usage  regardé  par  les  acteurs 
glorieux  comme  attentatoire  à  leur  dignité,  et  il  considérait  le 
sifflet  comme  un  avertissement  salutaire.  L'historique  sommaire 
tracé  par  M.  Desjardins  eût  pu  se  compléter  utilement  par  celui 
de  la  cabale  au  théâtre,  en  allant  de  la  Phèdre  de  Racine,  pour  ne 
pas  remonter  plus  haut,  à  V Henriette  Maréchal  des  frères  de 
Concourt,  et  à  la  Gaëlana  d'About,  et  par  celui  des  chefs  de 
cabale,  des  arbitres  du  succès,  des  généraux  du  parterre,  dont 
plusieurs  ont  laissé  un  nom  dans  les  annales  dramatiques.  Hais 
M.  Desjardins  n'a  abordé  l'histoire  du  sifflet  que  dans  les  proportions 
nécessaires  pour  aider  à  la  discussion  de  sa  thèse,  et  il  conclut,  après 
avoir  pesé  le  pour  et  le  contre,  en  faveur  du  droit  au  sifflet.  C'est  le 
plus  sage  :  toutes  les  fois  qu'on  a  voulu  le  contester  aux  spectateurs, 
ils  Font  pris,  et  ils  en  ont  usé  plus  vivement  encore.  N'est-ce  pas 
le  seul  dédommageaient  aux  mauvaises  comédies  et  aux  mauvais 
comédiens  qu'on  est  forcé  de  subir?  Tant  que,  sur  n'importe  quel 
théâtre,  on  verra  se  démener,  dans  des  pièces  pitoyables,  des  his- 
trions sans  talent  et  sans  pudeur,  aucune  ordonnance  de  police  ne 
pourra  couper  le  sifflet  au  parterre. 

L'Académie  des  inscriptions  et  belles-lettres  a  tenu  séance  à 
son  tour  sous  la  présidence  de  M.  Bréal.  M.  Henri  Wallon,  secré- 
taire perpétuel,  y  a  lu  l'éloge  de  M.  Laboulaye,  ce  jurisconsulte 
ëminent  qui  fut  en  même  temps  un  politique  médiocre  et  un 
homme  d'infiniment  d'esprit;  ce  disciple  de  Franklin  et  de  Ghan- 
aing  qui  emprunta  toutes  les  formes,  même  celle  du  roman,  pour 
se  faire  parmi  nous  le  propagateur  des  idées  américaines.  Il  était 
Tenu  des  dames,  alléchées  p3ut-ètre  par  le  titre  piquant  de  la 
lecture  de  M.  Gaston  Paris  :  le  Atari  à  deux  femmes.  Gela  semblait 
promettre  un  pendant  à  la  joyeuse  comédie  qui,  pendant  une 
année  entière,  a  attiré  la  foule  aa  théâtre  Gluny.  Mais  ces  corieoâes 
avaient  trop  présumé  des  tendances  mondaines  de  l'Institut  actuel, 
et  je  crains  bien  qu'elles  n'aient  été  légèrement  déçues  en  écoutant 
un  travail  très  érudit,  qui  n'avait  rien  d'un  vaudeville. 

Enfin,  à  l'haure  oii  paraîtront  ces  lignes,  l' Académie  française 
viendra  de  tenir  sa  séance  annuelle,  pour  la  distribution  des  prix 
littéraires  et  des  prix  de  vertu.  Je  ne  puis  donc  rien  dire  aujour- 
d'hui ni  du   rapport  de  M.  Camille  Doacet,  ni   du  discours   d^ 
M.  Gaston  Boissier,  qui  va  enrichir  encore  ces  archives  morales 
de  l'Académie  française  où  M.  Maxime  du  Gamp,  avec  son  talea^ 
de  narrateur  dramatique,  plein  de  mouvement  et  de  chaleur,  vient 


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LES  CEUYRES  ET  LES  HOMMES  709 

de  pniser  les  éléments  d'un  beau  livre  sur  la  Vertu  en  France^ 
et  d'où  l'on  en  pourrait  tirer  vingt  autres  d'un  intérêt  non  moins 
vif  et  non  moins  consolant. 

III 

Le  théâtre  est  maintenant,  lui  aussi ^  dans  sa  grande  période  de 
floraison.  Nous  attendons,  à  la  Porte  Saint-Martin,  la  Tosca  de 
M.  Sardou,  pour  la  rentrée  de  M"*  Sarah  Bernhardt.  Suivant  l'usage^ 
la  nouvelle  pièce  de  M.  Sardou  a  beaucoup  occupé  la  chronique 
d'avance,  et  cette  fois  on  n'a  même  pas  attendu  la  représentation 
pour  lui  intenter  les  accusations  ordinaires  de  plagiat. 

Nous  nous  étendrons  peu  sur  le  Père^  de  M.  Jules  de  Glouvet, 
dont  les  destins  ont  été  si  courts.  On  sait  que  M.  Jules  de  Glouvet 
n'est  autre  que  M.  l'avocat  général  Quesnay  de  Beaurepaire,  un  de 
ces  magistrats  lettrés  comme  nous  en  avons  eu  tant  d'autres.  L'an 
dernier,  à  l'audience  solennelle  de  la   rentrée   des  Chambres, 
M.  l'avocat  général  avait  pris  pour  sujet  de  ce  qu'on  appelait 
autrefois  la  Mercuriale^  l'amour  des  lettres  dans  la  magistrature- 
Le  champ  était  vaste,  et  l'on  vit  défiler  tour  à  tour  La  Boétie, 
Montaigne,  Etienne  Pasquier,  les  de  Thou,  la  dynastie  des  Lamoi- 
gnon,  celle  des  Séguier,  celle  des  Lefèvre  d'Ormesson,  le  président 
Rose,  le  président  Cousin,  d'Aguesseau,  Montesquieu,  de  Brosse, 
Boubier,  etc.  ;  mais  il  faut  s'arrêter  avant  même  d'être  arrivé  à  mi- 
chemin,  car  on  n'en  finirait  pas.  Et  que  serait-ce  donc  si  M.  de 
Beaurepaire  y  eût  joint  les  présidents  des  sociétés  philotechniques 
de  Paris  ou  de  province  et  les  traducteurs  d'Horace?  La  plupart 
de  ces  magistrats  ont  longtemps  cru  devoir  à  leur  sacerdoce  de  ne 
cultiver,  au  moins  publiquement,  que  la  littérature  grave;  l'auteur 
da  Temple  de  Gnide  et  des  Lettres  persanes  rompit  la  tradition. 
Pendant  le  siècle  qui  s'écoule  des  Lettres  persanes  à  la  Physiologie 
du  goût  y  la  ma^strature  s'émancipe  ;  elle  touche  à  tous  les  genres, 
mais  rarement  au  théâtre.  A  peine  pourrait-on  citer  la  Didon  de  Le 
Franc  de  Pompignan,  qui  était  une  tragédie,  comme  il  convenait, 
et  quelques  pièces  d'un  ma^strat  de  cour,  le  président  Hénault, 
dont  les  unes  ne  furent  pas  jouées  et  dont  les  autres  ne  le  furent 
qu'en  petit  comité. 

Cette  abstention  générale,  sinon  universelle,  n'était  pas  sans 
raison.  Le  théâtre  est  un  endroit  bruyant  et  périlleux,  et  les  magis- 
trats craignaient  d'y  compromettre  leur  dignité,  comme  on  avait 
peur  d'y  hasarder  celle  de  la  croix  de  Saint-Louis  ou  de  la 
Légion  d'honneur  en  décorant  un  comédien.  Du  moment  que  ce 
dernier  scrupule  disparaissait,  le  premier  ne  pouvait  que  s'effacer 


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710  LES  ŒUTKES  £T  LES  HOMMES 

également.  Si  M.  Jules  de  Glmivet  n'a  pas  à  le  regretter  trop  rude* 
ment,  il  n'a  point  à  s'en  louer  non  plus,  et  le  succès  d estime  de  sa 
pièce,  suivant  le  pseudonyme  courtois  qu'on  emploie  pour  déguiser 
les  échecs  où  le  sifflet  ne  prend  aucune  part,  a  frisé  d'assez  près  la 
chute  pour  démontrer  qu'il  serait  peut-être  sage,  quand  on  doit 
habiter  les  templa  serena  dont  parle  Lucrèce,  de  ne  point  s'exposer 
à  de  pareilles  ayentures. 

M.  Jules  de  Glouvet  est,  assurément,  un  écrivain  distingué,  qui 
a  obtenu  des  succès  légitimes  dans  le  roman  descriptif  et  champêtre. 
Mais  les  conditions  du  théâtre  sont  de  nature  toute  différente.  Le 
Père  est  écrit  avec  soin,  —  avec  trop  de  soin  même  cpidquefois, 
car  le  dialogue  sent  un  peu  l'huile;  on  y  trouve  trop  d'images,  qui 
ne  sont  pas  toujours  neuves  et,  comme  on  dit  dans  le  Roman 
chez  la  portière^  trop  de  mots  d'auteur.  Le  drame  ne  porte  non 
plus  aucune  trace  de  négligence  dans  sa  construction.  Mais  iJ  a 
trois  grands  défauts,  dont  le  troisième  pourrait  bien  découler  des 
deux  précédents  :  le  premier,  d'être  une  thèse  visiWe  et  une  thèse 
sans  issue,  le  deuxième,  de  manquer  de  clarté,  et  le  dcnifer  de 
manquer  d'intérêt. 

Le  sujet  est  la  vieille  lutte  entre  le  père  naturel  ^  le  père  légal. 
M.  de  Glouvet  a  imaginé  un  cas  qui  paraît  combattre  la  loi,  qui 
la  met  du  moins  en  fausse  posture  et  lui  donne  l'apparence  de 
l'iniquité.  M.  de  Vaudelnay  a  aimé  M"**  de  Lwsail,  abandonnée  et 
trahie  par  un  mari  indigne.  Elle,  c'était  un  ange,  nécesssdremcnt, 
ce  qui  ne  l'a  pas  empêchée  de  donner  le  jour  à  une  petite  fifle 
pendant  l'absence  de  son  mari,  parti  en  voyage  depuis  plus  d'xm 
an.  Elle  est  morte  après  avoir  avoué  sa  faute  à  M.  de  Loisail, 
mais  sans  Im  révéler  le  nom  de  son  amant.  M.  de  Yaudduay  n'a 
pu  résister  au  désir  d'enlever  sa  fille  Christine,  qu'il  élève  mysté- 
rieusement, dans  la  solitude,  avec  un  amour  ombrageux  et  jaloux; 
le  mari  s'est  résigné  facilement  à  une  disparition  qui  faisait  passer 
entre  ses  mains  un  héritage  considérable.  Les  deux  hommes,  qui 
ont  vécu  toujours  loin  l'un  de  l'autre,  se  rencontrent  TÎngt  ans 
après,  pour  les  nécessités  du  drame,  juste  au  moment  où,  malgré 
toutes  les  précautions  de  M.  de  Vaudeinay,  Jacques  de  Nolles  loi 
demande  la  main  de  sa  fille,  qu'il  adore  et  qu'elle  aime  aus^. 
Il  résiste  longtemps  sans  vouloir  s'expliquer  :  sa  fille  ne  peut   se 
marier,  voilà  tout.  Pour  la  marier,  il  faudrait  soit  lui  fabriquer  un 
faux  état  civil,  soit  obtenir  l'autorisation  de  son  père  légal,  qm 
n'aurait  garde  de  l'accorder,  et  qui  la  refuse  en  effet,  lorsqu'on  lui 
en  parle,  pour  faire  pièce  à  deux  personnes  qu'il  n'a  aucune  raiscna 
d'aimer.  Il  n'y  aurait  aucun  moyen  de  sortir  de  là,  en  atteianSaut 
que  la  jeune  fille  eut  l'âge  des  sommations  respectueuses,  si,  par  un 


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LBS(KinrRESETLESIOMinS  711 

dénouement  qni  n'en  est  pas  un,  M.  de  Loisail  ne  finissait  par  se 
décider,  pour  complaire  à  nne  aimable  veuye  dont  il  sollicite  la 
main  et  qui  n'est  vraiment  pas  difficile.  Vous  jugez  bien  que  Jac- 
ques, en  se  débattant  dans  Timpasse  oh  il  est  placé,  ne  se  gène 
point  pcMir  récrinûn^  contre  la  toi;  mais,  en  cette  raticontre 
délicate,  l'auteur  s'est  sourenu  qu'il  étdt  en  même  t^nps  mag^- 
trat,  et  c'est  M.  de  Vaudelnay  lui-même  qui  répond  en  prenant  la 
défense  de  la  loi  dont  il  soufi're,  ce  qui  a  le  tort  d'être  assez  peu 
vraisemblable  et  de  ressembler  'à  un  hors^d'oeuyre  à  une  confé- 
rence juridique  oh  l'avocat  gâaéral,  tout  en  faisant  entendre 
l'objection,  a  voulu  y  répondre,  f&t-œ  par  la  boucbe  du  person- 
nage qui  s'y  prêtait  le  moins. 

La  situation,  d'ailleurs,  est  si  pea  claire  qu'elle  parait  contrar 
dlctoire  par  certains  points.  Gomment  M.  de  Loisail  a-t-il  pu  bériter 
de  sa  fille  sans  produire  son  certificat  de  décès,  et  s'il  Ta  fait, 
comment  peut-il  être  appelé  à  donner  son  consentement  au  mariage 
d'une  fille  qui  n'eiiste  plus?  En  admettant  même  qu'il  n'ait  pas  eu 
à.  le  produire,  et  que,  au  Ueu  d'un  héritage  en  règle»  il  n'ait 
recueilli  qu'un  iiéritage  de  fait,  sa  fille  n'en  est  pas  moins  morte 
pour  ce  père  putatif  qui  s'est  mis  en  possession  de  sa  fortune  et  n'a 
certainement  aucune  envie,  peut-être  aucun  nK>yen  de  la  rendre. 
La  réclamatîoii  des  droits  paternels  entratnendt  dans  le  premier 
cas  l'aveu  du  faux  qu'il  a  commis;  dans  le  second,  la  restitution  de 
la  fortune.  Comment  le  même  homme  peut-il  à  la  fois  n'avoir  plus 
de  fille  et  en  avoir  une?  II  y  a  là  quelque  chose  qui  nous  échappe, 
car  on  ne  saurait  soupçonner  un  magistrat  éminent  et  un  légiste 
comme  M.  de  Beaurepaire  d'avoir  oublié  son  code,  mais  il  a  négligé 
d'éclairer  suffisamment  sa  lanterne  et  d'effacer  la  contradiction 
apparente  qui  règne  entre  les  deux  termes  de  la  situation. 

Ce  mystère  s'ajoute  à  tous  ceux  dont  la  pièce  est  pleine.  Chacun 
des  trws  premiers  actes  a  son  secret  et  se  ferme  sur  un  point  d'in- 
terrogation dont  <m  espère  toujours  trouver  la  réponse  à  l'acte  suî- 
Tant.  On  n'y  trouve  qu'un  nouveau  mystère.  En  réalité,  l'exposition, 
sous  ses  diverses  faces,  dure  pendant  les  trois  quarts  de  la  pièce, 
ce  qui  ne  pourrait  se  justifier  que  si  l'intérêt  de  l'énigme  s'emparait 
fortement  du  public  et  si  elle  recevait  enfin  une  solution  en  rapport 
avec  son  importance.  Ni  l'un  ni  l'autre  cas  ne  se  réalisent,  puisque 
le  dénouement  n'est  qu'un  expédient,  assez  difiicile  i  admettre,  et 
<pii,  en  tout  cas,  termine  faiblement  le  drame  sans  résoudre  en 
aticune  façon  la  thèse.  Le  talent  des  acteurs,  parmi  lesquels  il  faut 
mettre  au  premier  rang  M.  Dupuis,  d'un  naturel  parfait  oommfi 
tocrjours,  ne  pouvait  saurer  une  pièce  si  froide  et  A  peu  ckdre. 

Le  Gymnase  nous  a  dédommagés,  trois  jours  après,  avec  YAbié 


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7i2  LES  CEUTRES  ET  LES  HOMMES 

Constantin.  Le  roman  de  M.  Ludovic  Halévy,  d'où  MM.  H.  Créinieux 
et  P.  Decourcelle  ont  tiré  leurs  trois  actes,  est  tellement  connu  qu'il 
nous  dispensera  d'une  analyse  méthodique.  Tout  le  monde  l'a  lu  et 
il  a  charmé  tout  le  monde.  C'est  le  livre  qui  a  fondé  Ja  nouvelle 
renommée  littéraire  de  M.  Halévy, — celle  du  romancier,  —  et  qui  l'a 
conduit  en  droite  ligne  à  l'Académie,  comme  pour  justifier  le  pro- 
verbe qui  assure  que  la  vertu  est  toujours  récompensée.  Nous  ne 
pensions  pas  toutefois  que  le  digne  abbé  Constantin  dût  jamais 
monter  sur  la  scène  :  il  nous  semblait,  pour  des  raisons  diverses, 
que  ce  n'était  point  là  sa  place.  L'y  voici  pourtant,  et  sa  fortune 
promet  de  n'y  être  pas  moindre  que  dans  le  livre.  Cette  périlleuse 
démarche  a  été  justifiée  par  le  plus  entier  succès,  et  pendant  huit 
ou  dix  mois  de  suite,  la  soutane  et  le  rabat  de  l'abbé,  —  car  il  ne 
se  borne  pas  à  la  redingote  longue  et  au  petit  collet,  et  c'est  la  pre- 
mière fois  qu'un  peu  de  laïcisation  ne  nous  eût  point  déplu,  — 
vont  être  applaudis  par  un  auditoire  de  catholiques,  de  protestants, 
de  juifs,  de  libres-penseurs,  confondant  leurs  battements  de  main 
et  tous  également  heureux  de  compter  parmi  ses  paroissiens  pour 
un  soir.  Brave  abbé  Constantin,  quel  triomphe!  Je  l'ai  beaucoup 
connu;  je  le  connais  encore;  vous  le  connaissez  tous  :  il  ne  se  doute 
pas  qu'on  lui  fait  chaque  jour  une  ovation  en  plein  boulevard,  où 
l'on  voit  applaudir  les  mains  mêmes  qui  ont  signé  la  suppression  de 
son  traitement. 

Comme  le  roman,  la  pièce  est  une  idylle  relevée  par  une  pointe 
de  saveur  parisienne  et  exotique  qui  ne  la  laisse  à  aucun  moment 
tomber  dans  la  fadeur.  Rien  de  plus  simple  que  l'intrigue;  nulle 
complication,  presque  pas  d'incidents,  un  dénouement  qu'on  pré- 
voit dès  les  premières'  scènes,  des  personnages  connus  et  des 
moyens  qui  n'ont  rien  d'imprévu  :  un  bon  curé  de  campagne;  le 
jeune  homme  pauvre,  fier  et  chevaleresque;  le  gommeux,  mauvaise 
tête  et  bon  cœur,  chargé  d'égayer  par  ses  ridicules  et  de  faire  sou- 
rire l'attendrissement  des  spectateurs;  les  Américaines  millionnaires, 
—  que  dis-je?  milliardaires,  —  d'allure  libre,  excentrique  et  un  peu 
tapageuse,  mais  foncièrement  honnêtes  et  bonnes.  Il  n'y  a  là  que 
de  braves  gens,  et  si  l'on  voit  pointer  l'oreille  du  loup  dans  la 
bergerie,  ce  n'est  que  pour  accroître  notre  plaisir  par  l'agrément 
du  contraste  et  le  charme  de  la  conversion.  Paul  de  Lavardens  n'est 
point  un  loup;  c'est  un  agneau  qui  s'amuse  à  faire  un  moment  le 
loup,  mais  qui  est  trop  drôle  pour  être  féroce  et  ne  tarde  pas  à  ren- 
trer ses  dents  et  ses  grifl^es.  Sa  mère,  —  une  mère  «  moderne  »,  — 
a  tout  juste  ce  qu'il  faut  d'esprit  d'intrigue  pour  animer  l'action 
sans  l'attrister;  et  d'ailleurs  que  ne  pardonnerait-on  pas  à  l'amour 
maternel?  Enfin  il  n'est  pas  jusqu'à  ce  demi-parpaillot  de  Bernard, 


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LES  OEUVRES  ET  LES  HOMMES  713 

le  jardinier,  qui  ne  soit  là  pour  faire  mieux  valoir  les  vertus  de 
la  cuisinière  Pauline  et  la  tolérance  du  bon  curé. 

Le  premier  acte  est  charmant  d'un  bout  à  l'autre.  Il  dure  une 
heure,  mais  on  n'en  voudrait  pas  retrancher  un  mot.  La  scène  est 
dans  le  jardinet  du  presbytère,  où  vont  défiler  et  se  présenter  à 
nous  le  plus  naturellement  du  monde,  en  allant,  en  venant,  en 
causant  de  la  grande  affaire,  tous  les  personnages  de  la  pièce.  La 
grande  affaire,  c'est  la  vente  du  château  de  Longueval.  Chaque 
propriétaire  du  voisinage  convoite  un  morceau  du  riche  domaine. 
Les  messagers  apportent  les  nouvelles  :  tout  va  pour  le  mieux,  on 
se  félicite.  Mais  voici  le  curé  qui  survient,  consterné,  anéanti.  Que 
se  passe-t-il?  Un  désastre.  Au  dernier  moment,  il  s'est  présenté 
un  acquéreur  pour  la  totalité.  Et  quel  acquéreur  I  Une  Américaine, 
une  protestante,  une  hérétique,  dont  on  raconte  mille  choses 
scandaleuses.  Il  faut  dire  adieu  aux  bonnes  relations  du  voisinage, 
aux  aumônes,  aux  petits  cadeaux  pour  l'église,  à  l'orgue  qu'avait 
promis  la  défunte  marquise.  Cependant  la  porte  s'ouvre.  Deux 
femmes  entrent,  demandant  M.  le  curé  de  Longueval  :  c'est  juste- 
ment l'Américaine,  M°*  Scott,  et  sa  jeune  sœur,  Bettina.  Il  faut 
avouer  qu'elles  sont  fort  aimables,  qu'elles  ont  bonnes  façons  ;  le  curé 
se  déride  un  peu  ;  il  se  déride  tout  à  fait  en  apprenant  qu'elles  sont 
catholiques  et  excellentes  catholiques;  il  est  aux  anges  lorsqu'elles 
lui  donnent  2000  francs  pour  ses  pauvres.  Bettina,  une  enfant 
gâtée,  regarde  le  jardin,  respire  les  fleurs,  admire  les  laitues  et  les 
chicorées,  finit  par  s'inviter  gaiement  à  dîner  avec  sa  sœur.  On 
transporte  la  table  dans  le  jardin  ;  elle  veut  la  servir  elle-même,  en 
compagnie  du  filleul  de  M.  le  curé,  le  lieutenant  Jean  Raynaud, 
que  ravissent  sa  grâce  et  son  babil.  Et  tout  à  coup,  dans  l'anima- 
tion du  travail,  ses  cheveux  dénoués  roulent  sur  ses  épaules,  et  il 
les  regarde  beaucoup,  le  lieutenant  I 

On  se  met  à  table,  on  cause,  on  rit,  on  s'épanouit  :  M°"  Scott 
raconte  son  histoire  et  va  bravement  au-devant  des  calomnies  que 
les  envieux  ont  répandues  sur  son  compte;  elle  fait  la  conquête  de 
Pauline  en  trouvant  sa  cuisine  exquise  et  son  café  délicieux.  Et  le 
curé  s'endort  dans  son  fauteuil,  par  la  faute  de  son  filleul,  qu'il 
avait  prié  tout  bas  de  le  surveiller,  mais  qui  est  décidément  fort 
distrait  par  la  présence  de  miss  Bettina.  Et  pour  ne  point  l'humi- 
lier, les  deux  sœui*s  se  mettent  à  chanter  à  l'unisson  une  chanson 
de  leur  pays,  qui  l'éveille  doucement  en  lui  laissant  croire  qu'elles 
ne  se  sont  aperçues  de  rien.  Et  tout  cela  est  charmant,  cham- 
pêtre et  parisien,  idyllique  et  réaliste  à  la  fois,  mis  en  scène 
avec  une  bonne  grâce,  une  légèreté,  une  aisance,  un  naturel 
exqms.  Et  je  vous  assure  que  les  plus  rébarbatifs  eux-mêmes,  les 


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714  iJcsiaiimaarBiruBHiHWSB 

plus  rebeHea  à  Tidylle  deatiiiieaitâlie  et  it  kL  berquioade  ont  beau: 
vouloir  résister;  ils  soat  pris  comsie  les  ajitires..  Tout  au  plus  par- 
Tienneft^ila  à  ae  ressaisir  à  demî  pendant  Tenitr'aete.  Oq  »tefid  des 
dialogue»  cûoiDie.  eekii-ei  :  «  Qu'en  pensezi-vous?  —  Je  me  réserve. 
—  Voyons^  avoiwa  que  c'est  déUcie»».  —  Très  gentil,  je  ne  dis 
pas  non.  Bfeti»^  eia  somme,  ce.  n'est  qu'ua  prologue.  Je  tas  attends 
à  b  pièee.  » 

Lo  second  aete  était,  en  efei^  l'actci  ^fficilie  et  dédslL  La  trame 
de  "S Abbé  ComtmnUin  est  si  légère  qa'on  y  pouvait  trouver  diffi- 
Gileinen£  ré4off&  d'uaae  pièce.  Pouv  1^  détaÛs,  peur  le»  caractères^ 
pour  le^  diolague,  pour  les  jolia  taUeairx^Us^  soAt  dans  le  livre,  et  Ton 
y  sent  mèiae  plus,  d'uiae  £c»  le  t^tur  d'esprit  et  le  tour  de 
maia  de  L'bomoie  qui  avait.  vingt-cin(}  ans  de  théâtre  lorsqu'il  a 
abordé,  le  roman.  Mais  il  falbil  donner  k  Faction  le  corps  qui  lui 
manque,,  et  une  conMstaace  sufifisaoïte  pouir  remplir  trois  grands 
actes,  tt  faiJc^t.  créer  k'  neou^.  Les  auteurs  oftt  imaginé  d'accentuer 
et  de  grossk,  en  le  poussait  mksud  ua  aaement  jusqu'au  tra^ue^ 
une  des  situations  du  romasu  Paul  de  Lavardens,  qui  se  croit 
d'abord  amouffcux  de  M""*  Scott^  se  laisse  persuader  par  sa  mère  de 
faire  la  oMur  à  sûss  Bet^a;  H  ne  doute  nullement  de  son  succès, 
et  pendant  une  fête  au  château  de  Longueval,  il  &it  ses  confidences 
à  son  ami  avec  une  telle  fatuiibè^  le  vin  de  cbampagne  aidant^ 
que  Jean  relève  àpremeni  ses  paroles  inconveeantes.  La  discnssioûf 
s'envenime  en  querelle;  Paul  accuse  Jean  et  son  pcyrrain  d'hypo- 
crisie, et,  traité  de  làcbe  par  le  lieutenant,  il  lève  la  inain  sur  lui. 
totnd.  tumulte,  (m  accourt  l  l'abbé  qui  se  trouve  là  lui-même,  tou- 
jours en  soutane,  —  en  soutane  à  un  bal!  —  as  lamente  en  ^[>pre- 
naïkt  que  sea  filleul  a.  un  ducL  Mais  oa  lui  fait  croire  que  l'adver- 
saire a  outragé  Varmée,,  et  alors  reviffemeat  sabit  t  «  Tu  as  raisoo, 
mon  Jean,  va  te  battre  :  l'honneuf  est  la  rdig^n  du  soldat.  »  La 
claque  applaudit,  et  âAissi  une  parde  des  spectateurs.  Où  le  besoin 
de  V effet  peut-il  conduire  des  gœa  d'espdt,  anioiés  d'eicellentes 
iotentioBSji  mais  qui  ant  le  tart  d'avoir  oublié  leur  catéchisme? 
L'un  des  auteurs  n'a  même  pas  eu  à  l'oublier,  n'ayant  js^iaia  eu  ft 
rapprendre.  Il  y  a  làs  pour  nous  teaiir  sur  ce  terrain,,  une  fausse 
note  dûat  M.  Ludovic  Halévy  n'est  pas  coupable  et  qu'il  n'eAâ 
jnonais  coomûse.  Si  Bémger  avaic  voulu  créer  un  curé  libéral^  ua 
curé  sympathique,  servant  le  D&eu  des  bonnes  gêna,,  ennemi  de  te 
congrégation  et  causant  bi^aiUe&  avec  va  vieux  giognaid  dft 
l'empire,  il  lui  eût  prêté  ce  propos.  Rendons  cette  justice  aux  ao.-^ 
teurs  de  la  {îèce  ({iie  c'est  la  seizle  bérésle  quf ils  ûmt  i^oëe  àt^^f^ 
la  bouche  de  l'abbé  Gûnstantiaw 

Le  réeunent  de  Jean.  Keynaaâ  doit  ^ittar  la  ville  voiâne  \ 


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ŒUYSIg  SI  LSS  BOMMSS  71S 

le  jour  €ft  défiler  justement  sous  les  mors  du  parc.  Il  est  deux  ou 
trois  heures  quaad  la  querelle  éclate  eutre  les  deux  amis.  Il  faut 
que,  jusqu'à  l'aube,  Jean  trouve  le  teinps  d'aller  chercher  ses 
téaK)iû8,  de  les  aboucher  avec  ceux  de  Paul,  de  se  battre  avec 
celui-ci,  de  le  désarmer  trois  fois,  de  regagner  la  ville,  de  se  mettre 
à  la  tète  de  sa  batterie,  et  de  revenir  à  sa  tète  jusqu'au  château. 
Tout  cela  se  passe  eu  une  fin  d'acte  qui  dure  à  peine  dix  minutes  : 
grâce  aux  conventions  théâtrales  et  à  l'intérêt  de  la  situation,  per- 
sonne ne  s'en  plaint*  tkûs,  an  temps  où  la  règle  des  vingt-quatre 
heures  régnait  en  despote,  elle  a  rarement  eugé  qu'on  pressât  les 
évén^nents  avec  plus  d'invraisemblance. 

Bettina  a  sq)pris  elle-même  ce  qui  se  passe;  elle  est  dévorée 
d'inquiétude,  ne  se  méprenant  pas,  d'ailleurs,  sur  le  véritable 
motif  de  ce  duel,  dont  elle  brûle  et  tremble  à  la  fois  d'apprendre  le 
résultat.  Comment  faire?  Elle  se  souvient  tout  à  coup  que  le  régi- 
ment doit  partir  pour  vingt  jours  ce  matin,  à  cinq  heures  ;  elb 
ira  jusqu'au  fond  du  parc  pour  le  voir  défiler.  Si  Jean  est  à  la  tète 
de  sa  batterie,  elle  n'aura  plus  rien  à  crsdndre.  Ainsi  le  duel  de 
Jean  n'a  pas  seulement  pour  but  et  pour  résultat  de  renforcer 
l'action,  de  créer  le  nœud,  mais  encore  de  motiver  cette  sortie 
insolite  à  cinq  heures  du  matin,  en  robe  de  bal,  par  une  pluie 
battante.  Vous  vous  rappelez  la  scène  délicieuse  du  roman  où 
Settina  s'échappe  et  gagne  la  terrasse  à  travers  un  ouragan  épou- 
-vantable,  après  avoir  plongé  ses  souliers  de  satin  bleu  dans  de 
petits  sabots  de  jardin,  jeté  sur  son  peignoir  de  mousseline  le 
manteau  écossais  qu'elle  met  pour  conduire  les  jours  de  mauvais 
temps  et  pris  le  grand  parapluie  de  l'office.  Là,  elle  n'a  d'autre 
motif  que  le  désir  de  revoir  Jean  encore  une  fois,  de  s'assurer  qu'il 
n'est  pas  trop  mouillé,  de  le  consoler  du  chagrin  qu'elle  lui  a 
donné  au  bal,  en  valsant  avec  Paul.  Et  je  vous  avoue  que  ce  motif 
me  suffisait  parfaitement,  que  je  trouvais  même  ainsi  la  scène  plus 
délicate  et  plus  charmante.  Mais  le  théâtre  a  ses  exigences  :  il  faut 
qu'il  brusque  les  choses  et  qu^il  les  grossisse,  dùt-il  les  dénaturer 
un  peu  en  leur  donnant  plus  de  corps.  Amenée  comme  nous  l'avons 
dit,  la  scène  du  jardin  produit  un  grand  effet  sur  le  public,  et  c'est 
un  tableau  qui  courra  les  revues  illustrées  et  les  devantures  des 
marchands  d'estampes  que  celui  de  miss  Bettina  rentrant  avec 
ses  sabots  mouillés,  son  manteau  trempé  et  son  grand  parapluie 
retourné,  au  bras  de  YaiÀ>é  Constantin,  qui  l'a  rencontrée  dans  le 
parc  et  qui  la  ramène  sans  rien  comprendre  à  son  escapade. 

Il  faut  pourtant  bien  qu'il  finisse  par  comprendre,  le  digne 
iionmie,  malgré  toute  son  innocence.  Jean  lui  a  écrit  une  lettre 
pour  lui  annoncer >  qu'il  viendra  lui  faire  ses  adieux,  mais  en  lui 


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716  LES  OEUVRES  ET  LES  HOMMES 

demandant  de  tenir  son  arrivée  secrète.  L'abbé  dissimule  si  bien 
que  le  mystère  ne  tarde  pas  à  être  percé  à  jour,  et  Jean  est  à  peine 
entré  au  presbytère,  il  a  à  peine  eu  le  temps  de  révéler  à  son 
parrain  ébahi  et  qui  tombe  des  nues  Tamour  qu'il  é|Mrouve  pour 
Bettina  et  sa  résolution  de  s'éloigner  pour  toujours,  que  celle-ci 
survient,  et  demande  au  curé  de  vouloir  bien  entendre  sa  confes- 
sion. Elle  aime,  elle  veut  être  aimée,  elle  veut  être  heureuse.  Mads 
Jean  est  fier;  il  la  trouve  trop  riche;  il  craint  d'être  accusé  de 
calcul  :  eh  bien,  c'est  Bettina  qui  demande  sa  main,  qui  lui  jure 
de  ne  jamais  le  détourner  de  son  devoir  et  de  sa  carrière.  Elle 
s'engage  à  n'être  pas  seulement  pour  lui  une  femme  aimante,  mais 
une  femme  courageuse  et  ferme.  Ce  n'est  pas  sa  faute  si  elle  est 
riche;  il  faut  lui  pardonner  son  argent.  Elle  l'aime,  et  elle  est  sûre 
d'aimer  en  lui  un  homme  digne  de  partager  sa  fortune  et  qui  en 
fera  bon  usage.  L'abbé,  d'ailleurs,  est  tenu  en  conscience  à  l'aider, 
car  cet  amour  est  bien  un  peu  de  sa  faute,  tant  il  lui  a  parlé  de 
Jean  et  lui  a  fait  son  éloge  I  L'abbé,  obéissant  à  cette  objurgaûon, 
se  tourne  vers  son  filleul  en  lui  disant  :  «  Jean,  aime-la;  c'est  ton 
devoir,  et  ce  sera  ton  bonheur.  »  Et  Paul  lui-même,  qui  a  abdiqué 
toute  prétention  en  sa  faveur,  met  la  main  du  lieutenant  dans 
celle  de  Bettina. 

Certes,  le  sujet  est  de  ceux  qui  sont  mieux  faits  pour  les  délica- 
tesses et  les  fines  nuances  du  livre  que  pour  l'optique  de  la  scène; 
mais,  sous  les  précédentes  réserves,  il  était  difficile  de  transporter 
plus  heureusement  au  théâtre  un  scénario  si  fragile  et  qui  deman- 
dait à  être  manié  d'une  main  si  experte  et  si  adroite.  Les  auteurs 
en  ont  gardé  tout  ce  qu'il  était  possible  d'en  garder  ;  ils  n'ont  géné- 
ralement accentué  les  caractères  et  souligné  les  traits  de  chaque 
physionomie  que  dans  la  proportion  où  le  voulsut  la  perspective 
théâtrale.  On  peut  sans  doute  railler  cette  pastorale  de  l'âge  d'or 
et  ces  personnages  en  pâte  tendre  ;  on  ne  s'en  est  pas  fait  faute.  Un 
de  nos  confrères  a  réclamé  spirituellement  la  séparation  de  TËglise... 
et  du  théâtre.  Un  autre  a  demandé  qu'il  y  eût  désormais  au 
Gymnase  un  curé  de  service,  qui  recevrait  pendant  les  entr'actes 
la  confession  des  âmes  touchées  de  la  grâce  par  la  représentation 
de  cette  pièce  d'un  catholicisme  attrayant  et  bien  fait  pour  amener 
des  conversions.  Cela  me  rappelle  ce  suisse  auquel  son  maître,  un. 
fermier  général  qui  se  piquait  peu  de  philanthropie,  ému  par  la 
représentation  de  Nanine^  ordonna  en  rentrant  de  ne  plus  refuser 
la  porte  à  personne,  pas  même  aux  mendiants,  et  qui,  profondément 
surpris,  disait  au  valet  de  chambre  :  «  Si  je  n'avais  aperçu 
M"*  X.  dans  le  carrosse  de  Monsieur,  je  croirais  qu'il  revient  de 
confesse.  »  Mais,  sans  nous  ranger  parmi  les  bonnes  gens  qui 


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LES  ŒUVRES  ET  LES  HOMMES  717 

recherchent  Tédification  moDdame,  gracieuse,  amusante  et  se  sen- 
tent devenir  meilleurs  à  une  pièce  où  la  vertu  est  si  bien  rentée, 
nous  n'hésitons  pas  à  dire  que,  dans  son  optimisme,  VAbbé 
Constantin  est  une  œuvre  beaucoup  moins  fausse  qu'une  foule 
d'autres  ayant  la  prétention  de  copier  la  nature  exactement  et  de 
peindre  la  réalité  sans  aucun  fard.  On  m'a  montré  si  souvent  les 
hommes  trop  en  noir  qu'il  ne  me  déplaît  pas  de  les  voir  trop  en  rose. 
On  m'a  si  souvent  dégoûté  et  révolté  sous  prétexte  de  peindre  la 
vie  comme  elle  est,  que  cela  me  repose  et  me  rafraîchit  de  la 
voir  comme  elle  devrait  être,  et  comme  elle  est  quelquefois,  — 
rarement  si  l'on  veut,  mais  quelquefois.  Conte  pour  conte,  je 
préfère  celui  qui  me  promène  dans  l'azur  à  celui  qui  me  jette  dans 
l'égout. 

M.  Lafontaine  est  un  abbé  Constantin  idéal,  je  veux  dire  très  réel, 
dans  la  nuance  exacte  de  bonhomie,  de  dignité,  de  candeur,  avec  les 
gestes,  les  airs,  les  inflexions  de  voix  les  plus  justes,  sans  excès 
d'onction,  sans  jeu,  sans  grimace.  M.  Marais,  chargé  du  rôle  de 
Jean  fieynaud,  le  moins  bon  de  tous,  car  il  est  légèrement  phraseur 
et  suspect  d'une  certaine  pose,  accentue  précisément  par  sa  phy- 
sionomie, son  attitude,  sa  diction,  ce  côté  fâcheux  du  bon  artilleur. 
M.  Marais,  du  reste,  ne  sait  pas  se  séparer  de  sa  personnalité  : 
il  joue  toujours  les  Marais,  —  excellent  dans  les  rôles  énergiques  et 
les  scènes  violentes;  à  côté  ou  au-delà  du  vrai,  trop  ténébreux  ou 
trop  retentissant  dans  les  scènes  douces  et  simples.  Tous  les  autres 
personnages  sont  bien  tenus,  spécialement  celui  de  Bettina  par 
M"*  Darlaud,  fort  aimable  et  très  suffisamment  ingénue,  mais  peut- 
être  pas  suffisamment  yankee;  on  ne  lui  souhaite  pas  plus  de 
grâce,  on  lui  souhaite  plus  de  piquant. 

L'Opéra-Comique,  dans  sa  salle  provisoire  de  la  place  du  Châ- 
telet,  a  donné,  après  une  interruption  de  six  mois,  causée  par 
l'horrible  incendie  dont  le  procès  en  cours  nous  remet  les  détails 
sous  les  yeux,  en  cherchant  à  dégager  les  responsabilités  de  la 
catastrophe,  la  quatrième  représentation  du  Roi  malgré  lui^  de 
M.  Chabrier.  Cette  reprise  n'a  fait  que  confirmer  le  premier  juge- 
ment. Le  principal  défaut  de  la  partition,  d'ailleurs  très  distinguée 
et  très  savante,  est  le  manque  absolu  d'unité. 

L'Opéra  a  célébré  le  centenaire  de  Don  Juan  par  une  repré- 
sentation qui  n'eût  point  charmé  Mozart,  accompagnée  d'une  apo- 
théose et  d'une  exposition  dont  le  manuscrit  autographe  du  chef- 
d'œuvre  faisait  le  plus  bel  ornement,  et  dont  la  curiosité  principale 
était  peut-être  l'affiche  de  la  première  à  Paris,  le  17  septembre  1805. 
Baillot  et  un  général  de  brigade  qui  s'appelait  Thuring  avaient 
remanié  le  livret.  Chrétien  Kalkbrenner,  le  père  du  célèbre  pianiste, 

25  NOVEMBRE  1887.  46 


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718  LES  OEUVRES  ET  LES  HOMMES 

s'était  chargé  de  la  partition,  en  la  remaniant,  en  la  retouchant,  en 
y  pratiquant  de  larges  coupures,  agréablement  compensées  par  des 
morceaux  de  sa  façon.  Et  il  ne  fut  point  le  seul  qui  mêla  de  sa  mu- 
sique à  celle  de  Mozart,  car  on  lisait  sur  l'affiche  :  «  M.  F.  Duvernoy 
exécutera  un  nouveau  solo  de  cor  de  sa  composition  dans  le  troi- 
sième acte.  »  Frédéric  Duvernoy  était  sans  doute  un  homme  de 
mérite,  et  je  professe  pour  le  cor,  même  pour  le  cor  de  chasse,  une 
admiration  aussi  raisonnée  que  celle  de  M.  Jourdain  pour  la  trom- 
pette marme.  Mais  enfin  F.  Duvernoy  n'était  pas  Mozart,  et  un  solo 
de  cor  dans  Don  Juan!  Au  moins  Faure  se  contentait-il  de  mettre 
un  point  d'orgue  dans  la  sérénade. 

Quelques  jours  après,  l'Opéra  célébrait  une  autre  fête  :  la  cinq 
centième  représentation  de  Fatist^  le  chef-d'œuvre  de  M.  Gounod 
et  de  la  musique  française  contemporaine.  M.  Gk)unod  est  toujours 
vivant,  grâce  à  Dieu  :  il  a  pu  assister  à  son  triomphe,  mais  il  a  dé- 
cliné les  honneurs  du  couronnement,  pour  se  contenter  des  bravos 
qui  ont  salué  sa  gloire  lorsqu'il  est  venu  prendre  le  bâton  du  chef 
d'orchestre 

Le  Théâtre-Français  a  donné,  le  19  novembre,  la  première  repré- 
sentation de  la  Souris^  comédie  en  trois  actes  de  M.  Edouard  Pail- 
leron,  depuis  si  longtemps  attendue.  C'est  à  pdne  si  le  Monde  ott 
ton  s'ennuie  a  épuisé  son  succès  :  M.  Pailleron  avaât  le  temps 
d'attendre,  et  nous  comprenons  qu'il  éprouvât  quelque  appréhenàon 
après  une  pareille  victoire.  11  s'agissait  non  seulement  de  ne  point 
la  compromettre,  mais  de  la  renouveler,  en  se  renouvelant  soi- 
même. 

Il  semble  que  M.  Pailleron  se  soit  proposé  cette  fois  de  nous 
étonner  par  un  tour  de  force.  C'en  est  un,  et  même  à  un  double 
titre,  qu'une  pièce  où  il  n'y  a  qu'un  rôle  masculin  contre  cinq  nîles 
de  femmes,  et  qui  a  pour  objet  de  nous  montrer  un  homme  mûr 
mmé  par  quatre  femmes  à  la  fois  et,  avant  toutes,  par  une  jeune  fiUe 
de  dix-sept  ans,  une  pensionnaire,  une  enfant  presque,  qu'il  se  met 
à  adorer  lui-même  et  qu'il  épouse.  Mais,  en  même  temps,  ce  tour  de 
force  est  une  comédie  fine,  spirituelle,  pleine  d'observation  ingé- 
nieuse et  de  détaUs  chaimants  dont  les  caractères  enfin,  étudiés 
d'un  œil  très  vif  et  très  aiguisé,  sont  mis  en  scène  avec  une  fantaisie 
très  experte. 

Voici  d'abord  Max  de  Simiers,  —  l'axe  sur  lequel  tourne  la  pièce, 
à  laquelle  il  aurait  pu  tout  aussi  bien  donner  son  nom  que  la  Souris^ 
—  un  beau  Lindor  parvenu  â  Y  âge  ingrat^  qui  avoue  trent6-Guiq 
ans  et  touche  à  la  quarantaine.  Le  caract^  n'est  pas  tracé  avec 
une  netteté  parfaite  :  on  ne  voit  pas  bien  ce  qu'il  a  de  âédniaaat  ; 
on  ne  sait  trop,  à  certaines  scènes,  s'il  est  un  vrai  gentilhoinnae  oa 


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LES  GËUYREâ.  ET  LES  HOMMfiS  719 

CB  &tt  UD  ccBUJi  sec  OU  un  cœur  tendre.  Las  de  la  vie  parisienne, 
devenu,  il  le  croit  du  moins^  quelque  peu  sceptique  et  blasé,  et 
averti  par  divers  indices  que  les  lauriers  sont  coupés,  il  s'est  retiré 
à  la  campagne,  sur  les  bords  do  la  Loire,  où  il  soupire  au  souvenir 
de  ses  triomphes  passés  et  chante  en  prose,  avec  moins  de  lyrisme 
que  Musset  en  ses  strophes  sur  don  Juan,  le  temps  où  son  cœur 
était  }eune,  où  il  pouvait  aimer,  où  on  pouvait  l'aimer.  A  Paris,  il 
en  était  à  ce  moment  critique  où  les  éloges  qu'on  recueille  encore 
sonnent  le  ^»  de  vos  triomphes  passés,  et  il  entendait  dire  autour 
de  lui  :  «  Il  est  étonnant,  ce  MaxI  Comme  il  se  maintient!  Il  ne 
change  pas.  »  Mais  la  province  est  moins  gâtée  que  Paris,  et  elle 
retarde  toujours  un  peu  ;  elle  va  lui  prouver  qu'il  a  moins  vieilli 
qu'il  ne  croit. 

A  peine  installé,  en  eiFet,  il  a  fait  la  rencontre  de  W^  de  Moi- 
sand^  qui  habite  le  chalet  voisin,  excellente  dame,  qui  a  tout  juste 
l'intelligence  d'une  smchine  à  coudre,  veuve  en  secondes  noces  d'un 
mari  qui  avait  lui-même  convolé  pour  la  deuxième  fois  avec  elle,  en 
loi  apportant  une  enfant  du  premier  lit,  tandis  que,  de  son  côté, 
elle  en  avait  une  autre  de  son  premier  marL  Sa  fille  à  elle,  la  plus 
âgée  des  deux,  Clotilde  Woïska,  est  mariée  à  un  époux  que  ses 
excès  ont  conduit  dauA  une  maison  de  santé,  d'où  il  ne  sortira  que 
pour  aller  au  cimetière.  L'autre,  M'^**  Marthe,  a  été  surnommée  la 
Souris  à  cause  de  ses  allures  furtives,  discrètes  et  silencieuses. 
Quoique  M"^""  de  Moisand  ne  soit  pas  méchante,  elle  rend  pourtant 
la  vie  dure  à  cette  petite  CendriUon  en  robe  de  soie,  qui,  rabrouée 
sans  cesse  pour  sa  timîdilé,  n'en  devient  que  plus  timide  encore. 
Clotilde  elle-même,  que  Cendrillon  adore  parce  qu'elle  est  la  seule 
qui  s(Ht  bonne  pour  elle,  ne  sait  ce  qui  se  passe  dans  cette  petite 
tèie  et  daoâ  ce  petit  cceur,  toujours  prêt  à  se  replier,  comme  la  sen- 
âtive,  si  Ton  fait  mine  d'y  toucher. 

NatareUement,  Clotilde  n'est  point  restée  indifférente  au  charme, 
encore  irrésistible  pour  la  province»  du  beau  marquis  de  Simiers. 
Oa  les  rencontre  bien  souvent  ensemble,  faisant  des  excursions 
aux  aleatours  du  château,  et  sa  nobère  s'en  inquiète  même,  peut-être 
on  peu  pli^  que  de  raison,  n'ayant  pas  l'air  de  savoir  assez  à  quel 
pmnt  sa  fille  est  une  honnête  femme,  incapable  de  s'autoriser 
d'aucune  excuse  pour  manquer  à  la  foi  conjugale.  Loin  de  vouloir 
accaparer  Hax,  Ckxtîlde  s'efforce  d'appeler  son  attention  sur  Marthe^ 
et  l'idée  de  ce  mariage  possible  sourit  également  k  M!^^  de  Moisand, 
car  ce  serait  un  excellei^  parti.  Mais  le  moyen  d'y  songer  sérieuse- 
ment f  La  Souris  ne  semble  occupée  qu'à  s'elEacer,  à  cacher  tous 
ses  talents  :  elle  ne  veut  ni  montrer  son  album,  ni  chanter,  ni  jouer 
du  piano»  et  l'autre  jour^  quand  M.  le  curé,  qui  favorise  également 


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no  LES  CEUYRES  ET  LES  HOMMES 

ce  projet,  a  trouvé  moyen,  pour  la  faire  briller  devant  le  marquis, 
de  lui  demander  la  date  de  la  naissance  de  Luther,  elle  s'est  sauvée 
sans  répondre.  Aussi  Max  la  trouve-t-il  parfaitement  insîgniOante. 

Deux  Parisiennes,  Hermine  de  Sagancey  et  Pépa  Raimbault, 
tombent  au  milieu  de  cette  situation.  La  mère  leur  expose  ses 
inquiétudes  et  ses  craintes,  et  les  deux  amies,  qui  se  préparaient 
déjà  à  reprendre  le  chemin  de  fer  en  voyant  la  tristesse  du  château, 
intéressées  maintenant,  se  décident  à  rester  pour  voir  l'aventure. 
Que  dis-je?  Elles  s'offrent,  avec  un  dévouement  qui  n'effraie  pas  la 
bonne  dame,  à  détourner  sur  elles  le  dangereux  M.  de  Simiers.  La 
tâche  leur  sera  facilitée  par  l'éloignement  de  Clotilde,  qu'une 
dépêche  mystérieuse  appelle  tout  à  coup  à  Paris. 

Voici  donc  Hermine  et  Pépa  restées  seules  avec  le  marquis  dans 
le  château  de  M"**  de  Moisand,  sans  parler  de  la  Souris^  qui  ne 
compte  pas.  Ce  sont  les  deux  termes  d'une  antithèse  fortement 
accusée,  que  ces  bonnes  amies  qui  se  détestent  cordialement  et  se 
disputent  sans  cesse.  Hermine,  mariée,  mais  séparée  de  son  mari, 
est  une  Arsinoé,  frêle,  éthérée,  féline,  précieuse,  névrosée,  jouant 
le  sentimental,  toujours  pâmée,  toujours  mourante  —  et  toujoviTS 
tirée  à  quatre  épingles  et  prête  à  la  bataille,  maniant  une  langue 
de  vipère  avec  des  mines  confites  et  penchées.  Pépa  est  une  éva- 
porée, une  exubérante,  fille  d'un  sculpteur  qui  l'a  élevée  à  la  diable, 
vrai  gamin  de  Paris,  disant  et  faisant  tout  ce  qui  lui  passe  par  la 
tête.  Pour  mieux  marquer  le  contraste,  M.  Pailleron  a  beaucoup 
appuyé,  un  peu  trop.  Dans  le  portrait  de  la  première,  tracé  avec 
infiniment  d'esprit,  il  arrive  à  M°*  Hermine  de  Sagancey  de  sou- 
ligner ses  défauts  en  ayant  l'air  de  se  moquer  d'elle-même  comme 
si  l'auteur  parlait  par  sa  bouche.  En  traçant  le  rôle  de  la  seconde, 
fort  gai  et  fort  amusant,  M.  Pailleron  s'est  laissé  emporter  par  sa 
verve  :  quel  qu'ait  été  le  milieu  où  elle  a  grandi,  le  sans-façon  des 
mœurs  artistiques  qu'elle  a  vues  autour  d'elles,  il  est  difficile 
d'admettre  qu'une  jeune  fille,  même  de  vingt-six  ans,  très  honnête 
au  fond,  puisse  avoir  l'aplomb,  le  débraillé,  le  langage  et  \es 
manières  de  cette  Renée  Mauperin  poussée  à  outrance.  Il  ne  reste 
presque  rien  de  la  femme  dans  ce  rapin  qui  parle  argot,  dont  les 
façons  tapageuses,  surtout  avec  le  jeu  de  M"®  Samary,  qui  exagère 
les  indications  de  l'auteur,  sont  d'une  vulgarité  qui  touche  à  Tincon- 
venance  et  paraissent  surtout  intolérables  dans  une  maison  comme 
celle  de  M°*  de  Moisand. 

Aussi  n'est-il  pas  à  croire  que  son  manège,  cousu  de  fil  blanc, 
puisse  jamais  réussir  avec  un  blasé  comme  Max,  lors  mêine   qu'il 
ne  serait  pas  mis  au  courant  par  cette  mauvaise  langue  d'Hermine 
qui,  tout  en  prétendant  qu'elle  ne  veut  plus  se  mêler  de   rien   et 


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LES  ŒUVRES  ET  LES  HOMMES  721 

qu'elle  se  retire  du  complot,  se  jette  sans  cesse  à  la  traverse  des 
plans  de  Pépa  et  s'efforce  de  travailler  pour  son  propre  compte,  en 
rêvant  de  divorcer  avec  son  mari.  En  vain  essaie-t-elle  de  monter 
contre  lui  le  coup  de  la  noyade  :  il  lui  rit  assez  impertinemment 
au  nez,  et  finit  même  par  lui  dire  des  paroles  qui  la  feront  pleurer 
toute  la  nuit  et  éclater  le  lendemain  en  une  colère  amusante.  A 
travers  ses  injures  pittoresques,  on  devine  un  amour  confus  et 
gamin,  où  se  soutient  jusqu'au  bout  le  caractère  de  ce  garçon  en 
jupes,  dans  les  veines  duquel  le  sang  de  TEspagne  se  mêle  à  celui 
des  BatignoUes.  Elle  s'est  piquée  au  jeu  et  prise  à  son  propre  piège, 
comme  Hermine.  Car  il  faut  que  chacune  de  ces  quatre  femmes  aime 
à  sa  manière  l'irrésistible  Max,  qui  en  serait  bien  ridicule  s'il  n'avait 
pas  tant  d'esprit. 

Vous  avez  deviné,  n'est-ce  pas,  plus  perspicace  que  tous  les 
personnages  de  la  comédie,  qu'il  est  aimé  aussi  de  la  Souris,  dis- 
crètement, timidement,  silencieusement,  comme  elle  fait  toutes 
choses.  Elle  continue  à  trotter  menu  à  travers  la  pièce,  sans  être 
prise  au  sérieux  par  let  aveugle  M.  de  Simiers,  qui  la  traite  tou- 
jours en  enfant  et  lui  donne  des  bébés  à  ressort,  sans  voir  combien 
il  la  blesse  au  cœur.  Enfin  elle  se  révolte  de  s'entendre  toujours 
appeler  M"*  Souris  :  «  Mon  nom  est  Marthe  de  Moisand,  monsieur  », 
lui  dit-elle  avec  un  accent  de  dignité  douloureuse;  et  elle  s'éloigne. 
Max  est  frappé  ;  en  la  revoyant,  il  s'excuse,  mais  il  n'a  pas  encore 
tout  à  fait  compris  :  par  la  force  de  l'habitude,  il  retombe  dans  le 
badinage,  et  tout  à  coup  il  est  saisi  de  la  voir  s'accouder  sur  la 
table  et  cacher  sa  figure  dans  ses  mains.  Sincèrement  désolé  alors, 
il  lui  demande  pardon,  il  lui  parle  avec  une  véritable  bonté,  et 
voilà  le  petit  cœur  de  la  Souris  qui  s'ouvre;  voilà  Cendrillon  qui 
parle,  qui  reproche  doucement  à  Max  d'avoir  été  cruel,  de  s'être 
mis  du  côté  de  ceux  qui  la  traitent  comme  une  petite  personne 
sans  conséquence,  de  n'avoir  pas  vu  combien  elle  était  malheureuse 
et  intimidée  de  n'être  aimée  par  personne,  excepté  par  sa  sœur, 
qui  n'est  plus  là.  Et  bientôt,  à  mesure  qu'elle  se  sent  rassurée,  les 
confidences  se  mettent  de  la  partie.  Oh  !  il  y  a  longtemps  qu'elle 
connaît  M.  de  Simiers  I  Elle  a  retenu  les  dates  de  ses  trois  visites 
au  couvent  ;  elle  sait  comment  il  était  vêtu  ce  jour-là  et  n'a  pas 
oublié  un  mot  de  ce  qu'il  a  dit.  Et  plus  elle  va,  plus  le  marquis, 
étonné  et  ravi,  découvre  des  perfections  nouvelles  dans  ce  jeune 
cœur  jusque-là  fermé,  avec  une  candeur  et  une  tendresse,  une 
grâce,  une  fraîcheur,  une  adorable  sincérité  d'impression.  11  lit 
maintenant  en  elle  comme  dans  le  cristal  d'une  source,  et  il  est 
enchanté,  il  se  sent  rajeuni  d'y  voir  son  image.  Qu'est-ce  donc 
lorsqu'il  trouve  le  fameux  album  qu'elle  ne  voulait  jamais  montrer, 


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722  LES  ŒUVRES  ET  LES  HOMMES 

et  qu'il  s'y  reconnaît  à  chaque  page,  à  pied,  à  cheval,  au  couvent, 
au  château  I  Décidément  ce  Max  a  toutes  les  chances,  et  il  n'est 
vraiment  pas  permis  d'être  adoré  tant  que  cela  :  il  a  traîné  tous  les 
cœurs  après  soi  dans  sa  vie  mondaine,  et  maintenant,  dans  sa 
retraite,  alors  qu'il  se  prétend  vieilli  et  fini,  qu'il  ne  lui  manque  plus 
que  d'être  chauve,  les  femmes  mariées  veulent  divorcer  pour  lui 
donner  leur  main,  les  femmes  faites  se  le  disputent  et  il  fait  rêver 
les  jeunes  filles.  Bien  fin  qui  découvrira  pourquoi.  Il  faut  que  doa 
Juan  lui  ait  légué  son  secret.  Quel  est  le  talisman  qui  a  opéré  sur 
la  Souris?  est-ce  son  âge  ou  sa  réputation  d'homme  à  bonnes 
fortunes?...  Pour  une  ingénue,  cette  petite  fille  me  paraît  avoir 
des  goûts  un  peu  avancés  et  un  idéal  d'une  virginité  douteuse. 

Cependant  M"**  Clotilde  Woïska  revient,  aussi  mystérieusement 
qu'elle  ét^t  partie.  Nous  soupçonnons  que  la  fameuse  dépêche  lui 
annonçait  la  mort  de  son  mari.  Mais  quelle  raison  avait-elle  de  la 
cacher,  et  depuis  quand  peut-on  dissimuler,  même  à  sa  mère,  une 
nouvelle  de  cette  nature?  D'autre  part,  elle  n'est  point  en  deuil  à 
son  retour.  Nous  serions-nous  trompés?  Non;  j'aime  mieux  vous 
le  dire  tout  de  suite,  en  vous  transmettant  pour  ce  qu'elle  vaut 
l'explication  qu'elle  donnera  plus  tard  â  sa  mère  :  que  c'était  pour 
ne  pas  jeter  une  ombre  sur  la  joie  des  habitants  du  chalet.  La 
vérité,  c'est  qu'elle  a  gardé  le  silence  pour  les  besoins  du  drame» 
et  n'a  pas  revêtu   ses  habits  de  deuil  afin  de  pouvoir  étudier 
la  situation  avant  de  prendre  un  parti.  Maintenant  qu'elle  est 
veuve,  rien  ne  devrait  plus  s'opposer  à  son  mariage  avec  Max, 
qu'elle  aimait  sans  le  lui  dire  et  qui  l'aimait  aussi,  ou  qui  croyait 
l'aimer.  Mais  tant  qu'elle  n'était  pas  libre,  combien  de  fois  n'a-t-ellc 
pas  travaillé  contre  un  bonheur  dont  elle  ne  pouvait  prévoir  alors 
la  possibilité  si  prochaine,  en  l'exhortant  à  épouser  Marthe  1  Étant 
de  la  race  des  femmes  qui  se  dévouent,  elle  veut  voir  où  il  en 
est,  sans  influencer  sa  liberté  en  se  montrant  à  lui  sous  la  robe  de 
veuve.  Elle  ne  tarde  pas  à  savoir  à  quoi  s'en  tenir.  Elle  confesse 
Marthe,  ce  qui  n'est  pas  bien  difficile,  car  l'enfant  a  besoin  de  s'épan- 
cher dans  le  cœur  de  la  grande  sœur,  qui  est  sa  vraie  mère;  de  son 
côté,  Max  ne  peut  se  contenir,  et,  en  se  croyant  très  discret,  en 
jurant  qu'il  ne  dira  rien,  il  ne  tarde  pas  à  lui  tout  apprendre.  Ni  Tun 
ni  l'autre  ne  soupçonnent  sa  souffrance  et  son  sacrifice,  en  quoi 
M.  de  Simiers  manque  absolument  de  tact  et  de  perspicacité. 

Cependant,  il  jure  qu'il  ne  peut  accepter  la  main  de  Marthe  :  ce 
serait  une  folie;  il  est  bien  résolu  à  ne  pas  se  marier.  Et  d'ailleurs  la 
différence  des  caractères,  l'alHance  de  tant  de  candeur  avec  tant 
d'expérience,  la  disproportion  des  âgesî...  11  charge  donc  Clotilde  de 
s'expliquer  sur  ce  point  avec  Marthe,  mais  en  ménageant  les  choses 


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LES  OBUTRIS  ET  LES  BOUIIES  723 

et  sans  appuyer  snr  son  âge.  Et  il  s'en  Ta,  il  rcTient,  'û  repart,  il 
revient  encore,  multipliant  les  recomrnandatioos  et  les  restrictions, 
si  bien  qu'il  faudrait  être  aveugle  pour  ne  pas  voir  qull  est  amou- 
reux fou  et  qu'il  se  débat  en  vain  contre  Tentralnement  de  tout  son 
être.  Clotilde  voit  clairement  la  vérité  :  avec  une  délicatesse  poussée 
josqu'à  rbéroîsme,  an  lieu  de  se  borner  simplement,  comme  elle  le 
poorrait  en  toute  loyauté,  remplir  sa  commission  auprès  de  Marthe, 
estimant  que  ces  beaux  prétextes  cacheraient  les  calculs  de  son 
amour  personnel,  elle  ménage  entre  la  Souris  et  Max  l'entrevue 
décisive  où  celui-ci,  après  s'être  défendu  quelque  temps  encore 
en  homme  qui  brûle  de  se  rendre,  ne  tarde  pas  à  laisser  tomber 
sa  main  dans  la  petite  main  si  frêle  et  si  forte  dont  il  ne  pourra 
plus  l'arracher.  Clotilde  n'a  plus  maintenant  qu'à  commander  son 
deuil,  —  le  deuil  de  son  mari  et  le  deuil  de  son  amour.  Mads  ils 
seront  heureux  :  —  espérons-le,  du  moins. 

Ces  deux  rôles,  de  Clotilde  et  de  Marthe,  sont  supérieurement 
tracés,  chacun  en  son  genre  :  le  premier  sobrement,  avec  beau- 
coup de  simplicité  et  de  dignité,  avec  un  sentiment  discret  et 
contenu;  le  second  avec  une  finesse  et  une  grâce  exquises,  avec 
un  cbaime  d'ingénuité  où  le  cœur  a  bien  de  l'esprit,  où  l'esprit  a 
bien  du  coeur,  et  qui  fait  songer  çà  et  là  à  du  Marivaux  qui  ne 
marivaude  pas.  Presque  toutes  les  scènes  où  paraît  la  Souris  sont 
proprement  un  charme. 

Quant  aux  autres  rôles,  M.  Pailleron  y  a  mis  tout  son  esprit,  et 
vous  savez  s'il  en  a.  C'est  un  esprit  d'une  autre  nature  que  celui 
de  Dumas  fils,  plus  fin,  plus  menu,  plus  précieux,  aussi  élincelant, 
moins  à  l'emporte-pièce,  moins  coupant,  moins  cinglant,  moins 
cruel.  La  pièce  vaut  plus  par  la  très  habile  mise  en  œuvre  de  détails 
ingénieux,  d'observations  piquantes,  de  jolies  scènes  et  de  tableaux 
ravissants,  que  par  la  conception  et  la  construction  dramatique. 
C'est  un  mélange  d'attendrissement  et  de  rire,  dont  la  partie  senti- 
mentale rachète  par  son  charme  quelques  longueurs  et  quelques 
exagérations  de  la  partie  comique.  Peu  de  corps,  mais  quel  ajus- 
tement! Morale  de  la  jnèce  :  il  n'y  en  a  pas,  —  à  moins  qu'on 
n'y  veuille  voir  une  glorification  de  l'âge  mûr,  ce  qui  n'a  rien 
que  de  consolant  pour  la  majorité  des  critiques,  —  et  une  recom- 
mandation de  marier  les  jeunes  filles  de  dix-sept  ans  avec  les 
messieurs  de  quarante  qui  ont  beaucoup  vécu,  ce  que  les  jeunes 
personnes  ne  prendraient  pas  toutes  avec  autant  d'enthousiasme 
que  M"*  Marthe  de  Moîsand.  Mais  rien  ne  ressemble  moins  à  une 
thèse  que  la  Souris^  et  sans  accuser  l'auteur  de  paradoxe,  il 
n'y  faut  voir  qu'une  fantaisie  qui  a  pu  le  séduire  par  la  difficulté 
même  de  la  tâche  et  qu'il  s'est  piqué  de  traduire  sur  la  scène,  en 


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72i  LES  ŒUVRES  ET  LES  HOMMES 

se  privant  des  ressources  ordinaires  de  la  figuration,  du  décor,  de 
l'épisode,  de  la  péripétie  dramatique  et  du  coup  de  théâtre.  Peut- 
être  le  sujet  de  la  pièce  n'est-il  pas  très  neuf,  mais  d'un  bout  à 
l'autre  de  ces  trois  actes,  on  ne  trouvendt  ni  un  détail  ni  un  mot 
banals. 

Nous  avons  retrouvé  dans  l'interprétation  la  Comédie-Française 
du  meilleur  temps.  11  est  vrai  qu'on  a  donné  à  M.  Pailleron  le 
dessus  du  panier.  J'ai  parlé  de  M"'  Bartet.  M.  Worms  s'est  montré 
à  la  hauteur  de  Delaunay  dans  un  rôle  écrit  spécialement  pour 
celui-ci.  Le  personnage  de  la  Souris  a  été  taillé  sur  le  patron  de 
M"*  Reichemberg;  elle  y  est  la  perfection  môme.  M"*  Broizat  et 
M"'  Samary  semblent  également  faites  tout  exprès  pour  leurs  per- 
sonnages, ou  leurs  personnages  tout  exprès  pour  elles,  tant  les  rdles 
et  les  comédiens  s'ajustent  parfaitement  les  uns  aux  autres  :  la  figure 
de  la  première  est  adaptée  au  caractère  d'Hermine,  comme  son  geste 
et  sa  voix  ;  la  seconde  est  une  Pépa  Raimbault  plus  vraie  *que  nature 
et  on  n'a  d'autre  reproche  à  lui  faire  que  de  dépasser  quelquefois 
le  but. 

«  L'abondance  des   matières  »  m'interdit  d'aller  aujourd'hui 
jusqu'au  bout  du  programme.  Les  nouvelles  statues  attendront.  Je 
ne  puis  songer  non  plus  à  effeuiller  le  bouquet  funèbre  de  ce  mois 
meurtrier  d'automne.  Mais,  parmi  les  morts,  il  en  est  un  du  moins  que 
je  veux  saluer  d'un  mot  d'adieu,  faute  de  pouvoir  mieux  faire.  Après 
vingt  ans  d'un  bon  combat,  le  Français^  qui  eut  ses  jours  brillants, 
qui  fit  des  campagnes  éclatantes,  et  qui  gardera  l'une  des  meilleures 
places,  l'une  des  premières,  dans  la  presse  libérale  et  chrétienne  de 
la  fin  de  l'empire  et  de  la  troisième  république,  vient  de  disparaître. 
Ou  plutôt,  son  titre  seul  a  disparu,  en  s'effaçant  devant  le  titre 
plus  ancien  et  bientôt  séculaire  du  Moniteur  universel^  qui  Ta 
réuni  à  lui  sans  l'absorber.  Son  esprit  survit,  et  sa  rédaction 
même.  Le  navire  continue  à  voguer  sous  un  pavillon  nouveau,  en 
changeant  de  nom,  il  n'a  pas  changé  son  équipage,  il  l'a  complété 
seulement.  Cette  annexion  est  presque  une  conquête.  Le  mort  a 
saisi  le  vif.  Grœcia  capta  victorem  cepit. 

Victor  FOURNEL. 


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LES  FAITS  ÉCONOMIQUES 

ET  LE  MOUVEMENT  SOCIAL 


I.  Changements  dans  la  répartition  des  populations  sur  le  globe  au  dix^ 
.  Deuvième  siècle.  —  II.  Etat  stationaaire  de  la  population  en  Franco  ;  sa 
progression  dans  le  reste  de  l'Europe.  —  III.  Modifications  qui  en  résul- 
tent dans  l'équilibre  des  forces  économiques  et  politiques.  —  IV.  Le 
mouvement  restrictif  de  l'immigration  aux  Etats-Unis  et  la  reprise  des 
doctrines  malthusiennes  en  Allemagne.  —  V.  Les  enseignements  socia- 
listes. —  VI.  La  vraie  théorie  de  la  population.  —  VU.  L'inégalité  des 
richesses  empêche-t-elle  le  nombre  des  hommes  de  s'accroître?  — 
VIII.  Le  développement  des  agglomérations  urbaines  et  la  désertion  des 
campagnes.  —  IX.  La  petite  propriété  et  la  population.  —  X.  La  répar- 
tition de  la  propriété  en  France.  —  XI.  L'avenir  de  la  propriété  du 
paysan  en  Europe.  —  XII.  Une  question  agraire  aux  Etats-Unis. 


I.  —  Le  nombre  des  hommes  que  porte  notre  globe  s'est  accru 
considérablement  dans  ce  siècle.  D'après  les  calculs  si  autorisés  de 
M.  Levasseur  \  il  s'élève  à  1  milliard  483  millions,  sur  lesquels  l'Eu- 
rope a  347  millions.  Elle  n'en  avait  vraisemblablement  que  175 
en  1800  :  sa  population  a  donc  à  peu  près  doublé  en  quatre-vingt-six 
ans.  La  progression  a  été  plus  rapide  encore  pour  l'Amérique  et 
rOcéanie.  La  domination  des  Anglais  dans  l'Inde,  des  Hollandais  dans 
la  Malaisie,  des  Français  en  Algérie  a  été,  en  somme,  un  grand  bien- 
fait pour  ces  pays.  L'ordre  et  la  paix  intérieure  qu'elle  leur  ont  donnés 
se  sont  traduits  par  une  grande  augmentation  des  populations  indigènes. 

La  facilité  des  communications  a  permis  aux  hommes  de  notre 
temps  de  se  transporter  sur  les  nouveaux  continents  en  masses  qui 
dépassent  de  beaucoup  la  grande  migration  des  peuples  au  quatrième 
siècle.  On  évalue  à  plus  de  onze  millions  les  émigrants  que  l'Europe, 
sans  compter  la  Russie,  a  envoyés  dans  les  autres  parties  du  monde  de 
1820  à  1872.  Depuis  lors,  le  mouvement  s'est  encore  accentué,  et, 
d'après  les  statistiques  de  M.  Bodio,  on  peut  porter  à  8  800  000  le 
nombre  de  ceux  qui  les  ont  suivis  de  187i  à  la  fin  de  1886. 

Les  peuples  nouveaux  issus  de  l'émigration  européenne  et  les  an- 

*  Statistique  de  la  superficie  et  de  la  population  des  contrées  de  la  terre  (extrait 
da  Bulletin  de  f Institut  international  de  statistique).  Rome,  in-4®,  1887. 


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726  LfS  FAITS  ÉCONOMIQUES 

ciennes  nations,  que  jadis  les  steppes  et  les  océans  semblaient  devoir 
séparer  de  nous  à  jamais,  sont  entrés  en  contact  avec  l'Europe  et 
pèsent  de  tout  leur  poids  dans  la  balance  des  forces  politiques  et  éco- 
nomiques* Les  États-Unis  ont  aotu^kment  plixB  de  58  millicHis  d'âmes, 
les  colonies  australasiennes  3  millions  et  demi.  La  Russie  gui,  il  y 
a  un  siècle,  comptait  à  peine  25  millions  i^habitants  dispersés  sur  son 
immense  territoire,  moitié  européen,  moitié  asiatique,  en  a  aujourd'hui 
au  moins  108  millions,  qui  s'accroissent  plus  rapidement  encore  que 
les  Américains.  Nous  ne  reviendrons  pas  sur  la  concurrence  que  Tagri- 
cullure  et  les  industries  de  ces  pays  font  aux  nôtres;  ce  que  nous  vou- 
lons indiquer  aujourd'hui  ce  sont  les  problèmes  intérieurs  que  font 
naître  pour  les  vieilles  nations  de  l'Earope  occidentale  ce  grand  eban- 
gement  dans  la  distribution  relative  des  hommes  sur  le  globe  et 
l'accroissement  de  leur  propre  population. 

IL  ■—  La  France  est  dans  une  situation  tonte  dHKrente  de  celle  des 
peuples  voisins  :  elle  n'a  pris  qu'une  part  insignifiante  et  malheureu- 
sement toujours  décroissante  à  l'énorme  augmeatation  de  la  popula- 
tion européenne.  La  publicaLion  des  résultats  du  dernier  recensemeiit 
et  du  tableau  du  mouvement  de  Tétat  civil  en  1886  {Journal  officiel 
du  9  septembre  1887)  a  frappé  les  esprits  les  moins  attentifs. 

Après  avoir  perdu  plus  de  deux  millions  d'hommes  dans  les  guerres 
de  la  Révolution  et  de  l'Empire,  la  population  avait  repris  un  vif  essor; 
de  4831,  date  du  premier  recensement  sérieux^  à  1836,  elle  s'était 
accrue  de  3  079  000  âmes.  Le  nombre  des  naissances  était  alors  de 
308  par  10  000  habitants.  Depuis,  la  natalité  est  allée  toujours  en  dimi- 
nuant. Elle  n'était  plus,  de  1851  à  1860,  que  de  263  par  10  000  habi- 
tants, et  le  ralentissement  graduel  de  nos  accroissements  ressortait  i 
chaque  recensement  quinquennal.  Depuis  la  gaerre,  la  décadeace 
s'est  encore  accentuée.  De  1872  à  1886,  nous  n'avons  gagné  que 
2  125  000  âmes,  soit  un  tiers  de  moins  que  dans  la  période  4821 
à  1836.  Dans  le  môme  espace  de  temps,  Fempire  d'^emagne  en 
gagnait  6  157  000;  la  Grande-Bretagne,  5  247  000;  l'Italie,  3  1«  OQO. 

Ces  chifTres  n'expriment  qu'une  partie  de  la  réalité;  car  ils  ne  disent 
pas  l'énùgration  des  nationaux  au  dehors  ni  l'immigration  des  étran- 
gers au  dedans,  deux  faits  également  importants.  Durant  celte  même 
période  de  1871  à  1886,  l'Allemagne  a  envoyé  hors  cCEurope  environ 
1  500000  émigrants,  la  Grande-Bretagne  3  160  000,  Htalie  550  OOQ, 
sans  compter  son  émigration  en  Europe,  qui  est  très  Importante.  "La 
France  est  bien  loin  de  ces  chiffres;  il  est  très  difficile,  en  l'absence  de 
statistiques  sérieuses,  d'évaluer  son  émigration  extra-européenne. 
Elle  n'a  pas  dû  ôlre  supérieure  h  160  000.  Sauf  en  Algérie  et  dans 
l'Amériqae  An  Siid»  cette  ^flalgratioa  est  peu  profitable  &  la  mèâre 


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ET  LI  lIOUYEtfENT  SOaAL  727 

patrie;  car,  aux  États-Unis  notamment,  nos  émigrants  sont  trop  pou 
nombreox,  pour  former  des  groupes  compacts. 

Par  contre,  notre  pays  accueille  un  non^re  de  fins  en  plus  oonai- 
dtoble  d'étrangers.  Nous  ne  donnerons  assurément  pas  ce  nom  attx 
Alsaciens-Lorrains  qui,  depuis  Tanneidon,  sont  venus  se  réfugier 
dans  la  mère  patrie  et  qui  ont  contribué  notablement  à  notre  accrois- 
sement de  population  déjà  ai  faible  *.  Quant  aux  étrangers  |non  natu- 
ralisés, leur  nombre  chez  nous  s'accroît  dans  des  proportions  inquié- 
tantes. De  733  OOa  en  1872,  il  est  monté,  en  18ë6,  à  1  115  OOÛL  Un  de 
nos  collaborateurs  a,  dans  le  numéro  du  23  octobre  dernier,  reproduit 
le  tableau  de  leur  répartition  par  départements  et  signalé  les  graves 
dangers  qu'ils  y  font  courir  à  notre  nationalité.  Le  Kord  est  colonisé 
par  les  Belges,  la  Provence  par  les  Italiens,  le  Languedoc  par  les 
Catalans,  le  Rhône  et  Tlsère  par  les  Suisses  et  les  Italiens,  Paris 
par  toutes  les  nationalités,  mais  surtout  par  les  fielges,  les  Luxem- 
boorgeois,  les  Allemands,  par  les  Juifs  enfln,  qui  amv^it,  à  petit 
bruit,  de  Russie,  d'Autriche,  d'Allemagne  et  s'établissent  dans  les 
arrondissements  du  Centre  et  de  l'Est  ^.  La  population  étrangère 
s'accroît  proportionnellement  sept  fois  plus  vite  que  la  population 
nationale,  et,  au  train  où  vont  les  choses,  dans  un  demi-siècle,  un 
cinquième  des  habitants  de  la  France  serait  étranger!  Nous  n'avons, 
par  contre,  que  483  000  nationaux  fixés  à  l'étranger  ou  316  000  si  l'on 
ne  compte  pas  les  colonies  et  l'Algérie.  Notre  situation,  sous  ce 
/apport,   est  absolument  anormale.   L'Angleterre,  en   1885,    avait 
4  200  000  de  ses  nationaux  établis  au  dehors  contre  147  000  étran- 
gers,  déduction  faite  des  coloniaux^  fixés  chez  elle;  l'Allemagne, 
2  600  000  nationaux  au  dehors  contre  277  000  étrangers;  l'Italie, 
i  077  OiO  nationaux  au  dehors  contre  60  000  étrangers  fixés  chez  elle. 
La  vraie  cause  du  mal  est  dans  la  diminution  constante  dn  nombre 
des  naissances.  Bn  1881,  il  y  avait  eu  encore  937  057  naissances,  soit 
245  pour  10  000  habitants.  En  1886,  il  n'y  en  a  plus  eu  que  912  782, 
soit  239  pour  10  000  habitants.  Pendant  ce  temps  l'Allemagnie  a  eu 

*  lies  autorités  françidses  ont  reçu  886  493  options  ;  les  autorité  alle- 
mandes 159  740  sur  lesquelles  elles  en  ool;  annulé  110  240  pour  déûuit  <be 
transfert  de  domicile  eu  France.  Gela  fkit  435  983  options  effectives.  Aucuae 
statistique  ne  donne  le  chiffre  des  optants  qui  avaient  auparavant  leur 
domicile  dans  les  départements  restés  français  :  mais  la  grande  majorité 
s'y  est  établie  postérieurement.  Depuis  le  31  octobre  187Î,  chaque  année, 
un  certain  nombre  d' Alsaciens-Lorrains  devenus  allemands  viennent  en 
France  et  se  font  naturaliser  ou  réintégrer  dans  notre  natàonalité. 

*  Par  suite  des  préoccupations  anticléricales  du  gouvernement,  les  recen- 
eements  français  dépuis  1876  ne  eonstatent  plus  le  culte.  II  «era  donc 
difficile  de  chiffrer  exactement  Texode  des  ^vâh  dans  xiotre  pays  r  mais  le 
lait  eet  abaohmiMit  certain. 


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728  LE^  FAITS  ÉCONOMIQUES 

409  naissances  annuelles  pour  10  000  habitants,  l'Angleterre  361, 
TEcosse  356,  Tltalie  367,  la  Russie  505.  Pour  apprécier  la  profondeur 
du  mal,  il  faut  remarquer  que  le  nombre  des  mariages  reste  le  même  et 
que  depuis  longtemps  la  France  est  un  des  pays  où  Ton  se  marie  le 
plus  * .  Dans  des  tableaux  graphiques,  communiqués  en  1883  à  la  Société 
d* économie  sociale,  M.  Cheysson  a  établi  qu'en  France,  sur  100  femmes 
de  quinze  à  cinquante  ans,  il  y  en  a  55  mariées  et  6  veuves,  ce  qui  est 
la  proportion  la  plus  forte  dans  toute  TEurope.  En  Angleterre,  il  n'y  a 
que  52  femmes  mariées  ;  en  Allemagne,  51  ;  en  Belgique,  44  ;  en  Irlande, 
42.  Dans  tous  ces  pays,  il  y  a  donc  plus  de  vieilles  filles  et  de  céliba- 
taires endurcis  ou  forcés,  car  c'est  la  difficulté  de  vivre  qui  arrête  les 
mariages.  Malheureusement  les  mariages  sont  moins  féconds  en  France, 
et  la  stérilité  systématique,  comme  l'a  appelée  Le  Play,  est  devenue  la 
grande  plaie  nationale.  La  statistique  des  naissances  par  départements 
est  singulièrement  instructive»  Le  Nord,  la  Bretagne,  le  territoire  de 
Bclfort,  la  Corse,  les  départements  du  plateau  central  dépassent  de 
beaucoup  la  moyenne  (le  Finistère  a  340  naissances  pour  10  000  habi- 
tants). La  Normandie,  la  Champagne,  la  Bourgogne,  le  Tam-et-Garonne, 
le  Gers,  n'ont  que  165  et  loo  naissances  pour  le  même  nombre  d'habi- 
tants. L'enfant  unique  a  remplacé  Taîné  de  l'ancien  régime.  Tout  au 
plus  la  prévoyance  paternelle  en  admet-elle  un  second  pour  le  déchet  ! 
Comme  le  phylloxéra,  ces  tristes  mœurs  s'étendent  sur  notre  territoire 
par  larges  taches  :  elles  s'élargissent  toujours,  et  ceux  qui  vivent  au 
milieu  des  populations  rurales  voient  se  former  d'année  en  année  de 
nouveaux  centres  de  propagation  du  mal. 

Ce  sont,  on  le  voit,  les  provinces  restées  catholiques  qui  ont  une 
natalité  normale.  Il  n'y  aura  bientôt  plus  que  deux  catégories  de 
familles  qui  donneront  des  enfants  au  pays  en  nombre  suffisant  :  les 
chrétiens  pratiquants  qui  existent  dans  tous  les  rangs  de  la  société, 
et  les  prolétaires  des  grandes  villes  que  leur  imprévoyance  et  aussi 
une  certaine  générosité  naturelle  soustraient  aux  honteux  calculs  du 
paysan  matérialiste  et  du  bourgeois  opportuniste. 

III.  —  Les  conséquences  de  cette  stérilité  sont  fatales.  Les  autres 
peuples  se  développant,  de  nouvelles  nations  arrivant  sur  la  scène 
politique  et  notre  recrutement  intérieur  baissant  toujours  d'autre  part, 
la  France  devient  une  puissance  de  second  ordre.  Elle  deviendra  non 
moins  certainement  une  puissance  de  troisième  ordre. 

Sous  le  règne  de  Louis  XIV,  elle  avait  41  pour  100  de  la  population 
totale  des  grandes  puissances.  En  1789,  par  suite  de  l'entrée  de  la 

*  Les  naissances  naturelles  loin  de  diminuer  proportionnellement,  aug- 
mentent. Il  y  en  a  eu,  en  1886,  74  552,  au  lieu  de  70  079,  en  1881,  ce  qui 
élève  leur  rapport  aux  naissances  légitimes  de  7,48  pour  100  à  8,17  pour  100, 


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£T  L6  &I0UV£&1ENT  SOGUL 


729 


Russie  en  Europe,  elle  eu  représentait  le  28  pour  100.  En  1887,  en 
ajoutant  l'Italie  et  les  États-Unis  à  cette  comparaison,  nous  ne  comp- 
tons plus  que  pour  le  10  pour  100.  Avant  un  demi-siècle,  nous  tom- 
berons au  7  ou  au  6  pour  100.  Le  tableau  suivant  donne  un  aperçu 
de  ce  que  pourrait  être  dans  cinquante  et  dans  cent  ans  la  popula- 
tion de  la  France  et  des  principales  nations  rivales,  d'après  Texcédent 
annuel  des  naissances  sur  les  décès  : 


France.    •    .    .    , 
Allemagne  .     . 
Grande  -  Bretagne, 
Italie.      ... 
Russie.    .    .    .    . 


2,3 
10.6 
9,2 
7,0 
9,7 


Population 

en 

1887. 


38  272  000 
47  215  000 
37  000  000 
29  943  000 
108  632  000 


Population 

en 

1937. 


42  932  000 
79  990  000 
58  487  000 
42  439  000 
186  393  000 


Population 

en 

1987. 


48157  000 

134  898  000 

92  454  000 

60152  000 

286  403  000 


Sans  doute  ce  sont  là  de  simples  possibilités  mathématiques  qui  ne 
se  réaliseront  pas.  Mais  nos  rivaux  n'en  auront  pas  moins  cet  excé- 
dent de  forces,  et  ils  en  disposeront  à  la  fois  pour  accroître  leur  popu- 
lation, pour  répandre  leur  race,  leur  langue,  leur  commerce  sur  tous 
les  points  du  globe  et  peut-être  aussi  pour  nous  écraser  sur  les 
champs  de  bataille  sous  le  poids  du  nombre.  Même  des  peuples, 
comme  les  Scandinaves  et  les  Portugais,  qui  actuellement  ne  jouent 
qu'un  rôle  très  secondaire  en  Europe,  prennent,  par  leur  émigration, 
une  importance  supérieure  à  la  nôtre  en  Amérique.  Heureusement, 
dans  le  nouveau  (monde,  le  rameau  franco-canadien  a  conservé  les 
vieilles  qualités  de  notre  race,  et  sa  fécondité,  supérieure  môme  à 
celle  des  Irlandais  et  des  Allemands,  assurera  à  notre  langue  et  à 
notre  civilisation  catholique  une  perpétuité  qu'à  nous  seuls  nous  ne 
serions  plus  à  même  de  lui  promettre. 

A  ce  péril  national  menaçant,  M.  Raoul  Frary  a  consacré  un  livre 
éloquent,  mais  dont  les  conclusions  donnent  bien  une  idée  de  l'impuis- 
sance radicale  de  la  république  scientifique  et  de  la  science  rationa- 
liste. La  gymnastique  obligatoire  et  des  pensions  de  l'État  aux  familles 
de  plus  de  trois  enfants,  voilà  tout  ce  qu'il  trouve  à  proposer!  L'Église 
a  heureusement  des  remèdes  pour  ce  mal  intime  :  les  pages  brûlantes 
du  P.  Monsabré  sur  le  mariage  viennent  de  remettre  son  enseigne- 
ment traditionnel  sous  les  yeux  de  tous.  Dans  une  sphère  d'action 
subordonnée,  la  vraie  science  sociale  ne  cessera  jamais  non  plus  de 
protester  contre  l'erreur  absolue  qui  est  au  fond  du  partage  égal  et 


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730  L€S  FAITS  ÉGONOIIQOES 

forcé  des  successions,  à  savoir  que  le  capital  s'uocrott  l  chaçt»  géné- 
ralion  du  même  pas  que  la  population.  Nos  malthusieaB  pratifMs  oHt 
trop  vite  découvert  qu'il  n'en  était  pas  aingi  I 

ÏV.  —  Chez  les  autres  peuples,  le  problème  de  la  popslalien  se  pose 
sous  un  tout  antre  point  de  vue.  L'on  s'y  inquiète  de  oette  raçude 
multiplication  du  nombre  des  hommes,  qui  est  le  grand  fait  providesH 
tiel  de  ce  siècle,  car  les  formidables  destructions  de  l'espèce  bumdne 
d'autrefois  semblent  ne  plus  pouvoir  se  répéter  dans  l'état  matériel 
du  monde  moderne.  U  est  certain  que  quand  les  grands  États  appro- 
cheront des  chiffres  que  les  mathématiques  indiquent,  les  problèmes 
économiques  se  compliqueront  d'un  élément  tout  nouveau.  La  science 
aura  à  jouer  im  rôle  prépondérant  dans  la  prednotion  lies  «absis- 
tances;  un  régime  réglementaire,  très  strict,  qui  rappellera  celui  ée 
Sparte,  sera  peut-être  nécessaire  pour  permettre  à  tant  d'bomiaes  de 
vivre  pressés  sur  un  territoire  surchargé;  et  alors  que  deviendra  la 
liberté,  la  valeur  individuelle?..... 

Pendant  un  demi-siède  siu  moins,  la  colonisation  de  l'Amérique, 
l'exploitation  de  l'Afrique  et  de  tous  les  pays  que  les  musulmans  ont 
dépeuplés,  suffiront  à  l'excédent  des  populations  européennes;  mais 
après?  Déjà  l'opinion  populaire  aux  États-Unis  se  montre  de  plus  en 
plus  hostile  aux  immigrants  qui  n'appœlent  que  lenrs  bras  sans 
capital  ni  métier  d'art,  et  aux  capitalistes  qui  achètent  des  terres 
sans  y  mettre  leur  travail  personnel.  Quelque  vaste  que  soii  le  do- 
maine de  Tonde  Sam,  les  Américains  entendent  le  réserver  exdusi- 
yement  à  leurs  petits  enfants.  C'est  là  unmouvemeiû  papufadre  et  ins- 
tinctif qui  s'impose  peu  à  peu  à  tous  les  partis  et  auquel  les  polilide 
bon  gré  mal  gré,  sont  obligés  d'obéir  dans  leurs  pl&tforms. 

En  Allemagne,  la  rapide  augmentation  de  la  popolation  est 
source  de  malaise  dans  certaines  régions.  Elle  est  pour  quelque  chose 
dans  l'accroissement  des  dettes  hypothécaires.  On  s'en  aperçoit  surtout 
A&pms  que  la  productivité  de  l'agricij^re  et  des  industries  mmmtêjù- 
turières  a  diminué.  L'émigration  ne  9ufBt  pas  àfrév^ûr  oe  onJane, 
car  elle  est  presque  toujours  un  peu  en  retard  :  elle  ne  vient  que  qoand 
^n  a  senti  la  difficulté  de  vivre.  De  là  une  résurrectien  des  théories  de 
Malthus,  qu'on  avait  pu  croire  oubliées  après  trois  quarts  de  t^de^ 
pendant  lesquels  la  richesses'était  accrue  plus  encore  q»e  la  popalattooit  • 

Les  économistes  libirsLUX,  presque  tous  juifs  ou  libres  peasears , 
se  remettent  à  prêcher  ouvertement  les  tristes  conseils  qui  w  décou- 
lent. M.  Rumelin,  le  célèbre  statisticien,  n'a  pas  icoosacré  m(ÙAs  de 
trois  écrits  à  la  question, -et  il  ose  préposer  à  l'ûnitatiMi  ^s  AUenuids 
l'exemple  des  paysans  français  I 

Dans  le  camp  opposé,  les  socialistes  de  la  «baire  pailent  en.  laème 


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ET  LK  MOUVEMENT  SOCIAL  73r 

point  de  vue.  Un  écrivain,  déjà  ancien,  mais  qui  est  le  véritable  initia- 
teur de  la  nouvelle  école  et  dont  on  vient  de  réimprimer  les  écrits, 
Wînkelbescb,  dans  ses  Recherches  sur  rorgainisaiion  du  travail^ 
publiées  sous  le  pseudonyme  de  Mario,  préconisait  rétablissement 
d'un  régime  corporatif  général,  qui  fixerait  et  régulariserait  la  produc- 
tion. Avec  la  liberté  économique,  Touvrier,  dit-il,  n'a  pas  d'intérêt  à 
limiter  le  nombre  de  ses  enfants,  tandis  que  sous  le  régime  corporatif 
il  en  sentirait  la  nécessité.  Les  corporations  fermées  avec  leurs 
épreuves  de  capacité  seraient  rétablies,  mil  ne  pourrait  se  marier  sans 
avoir  justifié  devant  l'autorité  de  la  possession  d'un  capital  suffisant 
pour  élever  des  enfants,  l'âge  légal  da  mariage  serait  reculé,  les 
ménages  qai  multiplieraient  trop  seraient  frappés  de  déconsidération^ 
et  rimmigratioQ  des  étrangers  serait  strictement  interdite.  Sans  aller 
à  ces  extrémités,  comme  M.  Wagner,  M.  SofaœfOe  et  M.  Brentano^ 
s'élèvent  contre  les  mariages  précoces  des  ouvriers  et  espèrent  qu'une 
organisation  corporative  et  tout  un  ensemble  de  mesures  légales  les 
rendra  plus  prudents.  On  ne  s'étonnera  pas,  après  de  tels  enseigne- 
ments^ que  des  conservateurs  autricbiens  proposent  de  subordonner  le 
manage  des  gens  du  peuple  à  TautorisatioD  préalable  de  la  commune 
ou  de  la  corperaUon. 

Y.  —  Les  tbéorioîens  du  socialisme  discutent  aussi  la  question» 
Leur  prétention  est  en  effet  d'avoir  une  science  complète  ainsi  qu'une 
littérature,  une  pbilosopbie,  un  art  qui  leur  soit  propre.  Kari  Marx  et 
DQhring  n'av»ent  pas  abordé  de  front  la  question.  Les  théories 
doiijoureuses  de  Maltbus  lear  ont  senlemenC  servi  de  repoussoir  et  de 
thème  à  déclamation.  Ce  ne  sont,  disent-ils,  que  des  catégories  hia- 
toriques f  vraies  seulement  dans  la  période  eapitalistique.  Elles  ne  le 
seront  plus  quand  tous  les  moyens  de  production  seront  la  propriété 
de  la  collectivité.  Voilà  qui  est  fort  peu  compréhensible.  En  effet,  la 
prétention  du  socialisme  est,  quand  S  sera  réalisé,  d'assurer  à  tous 
une  prospérité  inconnue  jusqu'à  présent.  Or  la  conséquence  de  cette 
prospérité  serait  précisément  :  V  d^augmenter  la  durée  de  la  vie,  de 
diminuer  la  mortsJité  des  jeunes  enfants,  des  femmes,  des  vieillards, 
si  grande,  malheureusement,  dans  les  dasses  ouvrières  des  villes; 
S^'  de  multiptier  beaucoup  les  mariages  :  au  lien  de  5i  femmes  nubiles 
mariées,  il  y  en  aurait  80  ou  90  dans  ce  nouvel  âge  d'or,  car,  eeki 
est  certain,  la  dlfRcutté  de  nourrir  une  famille  empêche  seule  beau- 
coup de  noariages.  Au  bout  d'une  génération,  le  nombre  des  hommes 
serait  oonsidérablement  accru;  il  fiMidrait  alors  que,  par  la  vertu 
tonte-puissante  du  colleotivisme,  la  fertilité  du  sol  et  la  productivité 
de  llndustrie  se  développassent  dans  des  proportions  toutes  nov* 
Telles;  or  <hi  ne  peut  sérieusement  le  prétendre.  Loin  de  là,  la  sup- 


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732  LES  FAITS  ÉCONOMIQUES 

pression  de  rhérédité  et  de  la  propriété  des  capitaux,  la  substitation 
de  bureaucrates  populaires  pour  la  direction  de  Tindustrie  aux  entre- 
preneurs libres,  qui  se  font  concurrence,  arrêteraient  l'essor  des  décou- 
vertes scientifiques  et  réduiraient  à  rien  la  formation  des  nouveaux 
capitaux. 

Aussi  Karl  Marx  et  Dûhring  finissent-ils  par  insinuer  que,  dans  la 
société  collectiviste  la  prudence,  —  on  sait  ce  que  veut  ^re  ce  mot, 
—  deviendra  une  vertu  générale.  Au  fond,  les  socialistes  en  revien- 
nent toujours  là.  C'est  ce  que  Robert  Owen  faisait  pratiquer  dans 
la  communauté  de  New-Lamarck.  L'anglais  Ruskin,  dans  ses  plans 
fantaisistes,  voudrait  qu'aucun  mariage  n'eût  lieu  sans  la  permission 
de  l'autorité,  permission  accordée  sur  le  rapport  du  surveillant  placé 
à  la  tête  de  chaque  cent  familles.  Ceux  qui  l'auraient  obtenue  auraient 
droit  à  recevoir  une  pension  de  l'État  pendant  les  sept  premières 
années  de  leur  union.  Plus  récemment,  l'un  des  disciples  de  Karl 
Marx,  Kautsky,  dans  un  ouvrage  spécial  :  Influence  de  l'accroisse^ 
ment  de  la  population  sur  le  progrès  de  la  société,  a  déclaré  fran- 
chement qu'une  fois  tous  les  moyens  de  production  socialisés^  l'écart 
entre  l'accroissement  de  la  population  et  l'augmentation  des  subsis- 
tances serait  encore  plus  grand  que  dans  le  régime  actuel.  Il  repousse 
le  rétablissement  des  obstacles  légaux  au  mariage,  mais  iJ  compte  sur 
renseignem3nt  socialiste  pour  inculquer  aux  citoyens  de  VÉtat  dit 
peuple  la  limitation  volontaire  du  nombre  des  enfants.  Qu'on  ne 
l'accuse  pas  d'immoralité,  tout  ce  qui  diminue  la  somme  des  souffrances 
humaines  est  moral  et  tout  ce  qui  l'augmente  est  immoral  I  Au  fait 
quel  autre  critérium  de  la  moralité  peuvent  avoir  des  hommes  qui  ne 
croient  ni  à  Dieu,  ni  à  la  révélation?  D'après  l'accueil  fait  à  cet  écrit 
par  les  organes  les  plus  autorisés  du  Social  democrat  Partez, 
nous  devons  le  considérer  comme  ayant  fixé  la  doctrine  da  collec- 
tivisme en  cette  matière. 

Dans  le  camp  anarchiste.  Ton  ne  pense  et  l'on  n'agit  pas  autrement. 
«  La  maternité  étant  le  fait  d'une  inégalité  de  nature,  dit  M.  Fribourg, 
qui  connaît  bien  ce  monde-là,  les  nihilistes  l'évitent  par  tous  les  moyens 
possibles  ;  et  s'ils  n'y  peuvent  parvenir,  la  femme  nihiliste  abandonne 
volontiers  le  fruit  de  ses  amours  ou  plutôt  de  ses  nécessités  naturelles.  » 

L'influence  des  théories  darwinistes,  dont  Herbert  Spencer  a  été  le 
grand  propagateur,  a  produit,  dans  ces  dernières  années,  en  Allemagne, 
en  Italie,  et  même  en  France,  toute  une  littérature  sur  cette  question 
qui  affecte  des  allures  scientifiques,  mais  qui  n'en  relève  pas  moins  de 
la  police  correctionnelle.  Nous  devons,  par  respect  pour  nos  lecteurs, 
nous  borner  à  cette  indication  générale.  Qu'il  nous  suffise  de  constater 
que  toutes  les  idées  malsaines  qui  se  voilent  sous  les  mots  pompeux 
de  concurrence  pour  la  vie,  de  sélection,  de  développement  de 


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ET  LE  MOUVEMENT  SOCIAL  733 

Valtruisme^  (ïabsorption  de  Vindividu  par  la  collectivité  ont  ré- 
pandu un  épouvantable  mépris  de  la  vie  humaine  dans  les  classes 
gui  reçoivent  une  certaine  culture  scientiQque  de  mauvais  aloi.  Le 
jour  où  elles  arriveraient  au  pouvoir,  le  monde  reverrait  ces  horreurs 
du  monde  païen  que  M.  Léon  Lallemand  a  décrites  avec  tant  d'éru- 
dition dans  son  Histoire  des  enfants  abandonnés. 

YI.  —  Socialistes  scientifiques  et  économistes  malthusiens  sont 
également  dans  le  faux,  quand  ils  préconisent  la  stérilité  systématique. 
Pour  éviter  un  danger  théorique,  ils  tarissent  la  source  de  la  vie  et  de 
la  force  dans  Thumanité  en  corrompant  la  famille. 

En  réalité,  rien  n'est  irrégulier  comme  l'accroissement  d'une  popu- 
lation et  celui  des  subsistances,  soit  qu'elle  les  tire  du  sol  national, 
soit  qu'elle  se  les  procure  par  le  commerce  et  l'exportation  de  produits 
manufacturés.  Ce  sont  deux  ordres  de  phénomènes  indépendants  l'un 
de  l'autre^:  les  termes  du  problème  sont  donc  constamment  en  voie 
de  changement  et  l'équilibre  réalisé  un  moment  est  incessamment  à 
rétablir. 

Les  grandes  guerres  et  les  épidémies  n'ont  pas  été  causées  par  la 
surabondance  de  la  population,  comme  l'a  prétendu  Malthus,  sauf 
dans  quelques  cas  très  rares.  Ce  sont  des  fléaux  de  Dieu,  dont  l'appa- 
rition est  déterminée  par  des  causes  placées  en  dehors  de  l'ordre  éco- 
nomique et  qui  échappent  en  réalité  à  toute  détermination  scientifique. 
Depuis  l'époque  historique,  il  s'est  produit  tous  les  quatre  ou  cinq 
siècles  une  peste  qui  a  réduit  la  population  dans  des  proportions 
considérables.  La  dernière,  celle  de  1348,  s'est  étendue  de  la  Chine 
jusqu'à  l'Angleterre  et  au  nord  de  l'Afrique,  détruisant  le  tiers  ou  la 
moitié  du  nombre  des  êtres  vivants.  De  nombreuses  reprises  locales 
retardèrent  jusqu'à  la  fin  du  seizième  siècle  le  relèvement  de  la  popu- 
lation. Les  guerres  causées  par  le  protestantisme,  celles  de  la  Révo- 
lution et  de  l'Empire  ont  amené  également  des  destructions  d'hommes 
presque  égales  à  celles  de  certaines  pestes  d'autrefois. 

Devant  de  pareils  fléaux,  il  faut  renverser  la  proposition  de  Malthus 
et  dire  que  la  tendance  des  hommes  à  multiplier  rapidement,  au  point 
de  pouvoir  doubler  en  vingt-cinq  ans,  est  un  remède  providentiel 
préparé  par  Dieu  pour  empêcher  l'espèce  humaine  de  périr  ou  tout  au 
moins  de  perdre  les  avantages  acquis  par  la  civilisation  en  retombant 
dans  une  dispersion  excessive. 

D'autre  part,  les  générations  humaines  sont  très  inégalement  par- 
tagées sous  le  rapport  des  progrès  de  l'agriculture,  des  découvertes 
scientifiques,  de  la  facilité  des  communications.  11  y  a  eu  quelques 
époques  particulièrement  favorisées  où,  par  suite  de  progrès  accu- 
njulés,  les  subsistances  disponibles  se  sont  élevées  plus  rapidement  que 

25    NOVEMBRE  1887.  *7 


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m  LES  Faits  égon(»uqu£S 

la  population.  C'a  été  le  cas,  pour  l'Europe,  de  1845  à  1870.  C'est  en- 
core celui  des  pays  colonisés  par  des  peuples  très  avancés  en  civi* 
lisatioB,  des  États-Unis,  du  Canada,  de  l'Amérique  du  Sud,  de  l'Aus- 
tralie. Mais  il  n'en  a  pas  toujours  été  ainsi,  et  il  ne  faut  pas  compter 
sur  la  durée  indéflnie  de  ces  conditions  si  favorables. 

Dans  des  circonstances  ordinaires,  sur  un  territoire  complètement 
défricbé,  la  population  tend  à  s'accroître  plus  rapidement  que  ne 
progressent  les  arts  d'où  elle  tire  sa  subsistance.  Par  conséquent, 
un  peuple  qui  n'est  pas  décimé  par  des  fléaux  et  qui  n'émigre  pas, 
peut  se  trouver  en  proie  à  une  crise  de  subsistance,  causée  par 
l'excès  relatif  et  local  de  la  population.  C'est  là  une  des  souffrances 
économiques  qui  font  partie  des  maux  que  la  chute  originelle  a 
déchaînés  sur  l'humanité.  L'Inde  et  la  Chine,  avec  leurs  populations 
pres9ées  et  leur  faible  puissance  d'acquisition  sur  les  marché 
étrangers,  y  sont  sujettes  périodiquement.  N'est-ce  pas  le  fond  de 
la  souffrance  qui  se  manifeste  actuellement  en  Belgique?  Et,  quant 
à  l'Irlande,  il  est  certain  que  les  8  197  000  habitants  qu'elle  avait 
en  1840,  ne  pouvaient  y  vivre  aussi  à  l'aise  que  les  500  000  demi- 
momades  qui  la  parcouraient  au  treizième  siècle.  Il  eût  fallu  pour  cela 
que  les  récoltes  eussent  été  indéfiniment  excellentes  ou  que  le  pays 
fût  devenu  une  grande  puissance  manufacturière...  ce  que  l'Angfeterre, 
a  empêché  par  sa  tyrannie. 

Mais  cette  pression  des  subsistances,  qui  est  une  souffrance,  qui 
est  la  couronne  d'épines  de  la  science  économique,  comme  disait 
Bastiat,  est  la  cause  de  tous  les  progrès  et  de  l'expansion  de  la  race 
humaine  sur  le  globe.  C'est  elle  qui  fait  coloniser  les  nouveaux  conti- 
nents. —  L'émigration  ne  se  produit  jamais  absolument  de  gaieté  de 
cœur.  —  C'est  elle  qui  fait  que  les  peuples  pasteurs  deviennent  agri- 
culteurs, que  les  manufactures  naissent  au  sein  des  campagnes,  que 
l'agriculture  intensive  se  substitue  à  la  jachère  et  au  libre  parcours. 

Il  n'en  faut  pas  moins  reconnaître  qu'une  certaine  prudence  dans 
la  conclusion  des  mariages  s'impose  aux  populations  qui  arrivent  à  la 
limite  des  subsistances.  Joseph  de  Maislre,  Bonald,  Chateaubriand, 
ont  pensé  là-dessus  comme  Malthus,  dont  «  le  profond  ouvrage  »  leur 
avait  paru  «  un  de  ces  livres  rares  après  lesquels  tout  le  monde  est 
dispensé  de  traiter  le  même  sujet  *   ».  La  pratique  des  peuples 

*  De  Maistre,  du  Pape,  liv.  III,  chap.  m;  Chateaubriand,  Génie  du 
christianisme f  1.  1,  chap.  viii  et  note  3;  de  Bonald,  Pensées  sur  réconomie- 
sociale.  Cette  appréciation  des  contemporains  indique  que  l'œuvre  du  célèbre 
écrivain  anglais^  ne  leur  avait  pas  paru  conduire  aux  pratiques  immorales 
dont  ses  disciples  so  sont  faits  les  propagateurs,  et  ensuite  qu'au  eontxnen- 
cernent  du  siècle,  avant  les  applications  économiques  des  grandes  décou- 
vertes scientifiques,  la  pression  de  la  population  se  faisait  sentir  eu  Europe. 
Vingt  ans  après,  le  point  de  vue  général  avait  changé  du  tout  au  tout. 


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ET  LE  HOUVJDCENT  SOOiL  735 

«hFétieas  et  prospères  a  toujours  été  inspirée  par  cette  réserve  qui, 
naturellement,  varie  selon  les  circonstances  et  qui  a  pour  résultat 
^'appeler  les  plus  dignes  à  fonder  de  nouvelles  familles.  Le  Play  l'a 
décrite  avec  son  ampleur  d'observations  habituelle.  Le  calholicisma 
concourt  à  ce  résultat  par  les  admirables  moyens  dont  il  dispose.  U  a 
la  puissance  de  rendre  le  célibat  moral,  et  il  le  propose  conune  un 
étaï  de  perfection  aux  âmes  d'âite  dans  le  sacerdoce  et  les  ordres 
religieux.  De  Maistre,  prenant  pour  point  de  départ  Malthus,  a  écrit 
à  ce  sujet  une  de  ses  plus  belles  pages,  et  Lacordaire  a  exprimé  U 
même  pensée  dans  le  mémoire  pcHir  le  rétablissement  des  Frères 
Prêcheurs  : 

Par  le  sacrifice  de  la  chasteté,  le  religieux  rend  dans  le  monde  un 
mariage  possible  à  la  place  du  sien;  il  encourage  ceux  à  qui  leur  fortune 
ne  permet  pas  ce  lien  séduisant  et  onéreux.  Car  le  célibat  comme  la  pau- 
vreté ne  sont  pas  de  la  création  du  moine;  ils  existaient  tous  deux  avant 
lai,  et  il  n'a  fait  que  les  élever  à  la  dignité  d'une  vertu.  Le  soldat,  le  do^ 
mestique,  l'ouvrier,  La  fille  sans  dot,  sont  condamnés  au  célibat. 

L'Église  a  voulu  que  tout  fût  volontaire  dans  l'application  de  ses 

conseils.  Elte  a  sauvegardé  la  liberté  et  la  moralité  humaines  en  refi»- 

«aiit  absolument  au  pouvoir  civil  le  droit  d'établir  des  empêchements 

au  mariage  et  en  condamnant  toutes  les  pratiques  contraires  i  la 

fécondité  de  l'imion  conjugale.  Les  peuples  qui  obéissent  à  sa  loi 

•eonservent  ainsi  à  l'état  élastique,   peut- on  dire,  leur  pniraaaee 

d'expansion  et  leur  force  de  résistance.  Ils  savent  supporter  les  temps 

difOcîtes,  et  quand  la  prospérité  nmtérieUe  revient,  ils  sont  à  même  de 

conquérir  le  monde.  Le  peuple  irlandais  est,  sous  ce  rapport,  la  nation 

modèle.  Dans  son  île,  sous  la  dure  contrainte  de  la  misère,  les 

mariages  sont  plus  rares  que  partout  ailleurs,  mais  nulle  part  ib 

ne  sont  plus  féconds;  dans  les  districts  exclusivement  catholiques, 

les  naiseanoes  illégitimes  s(mt  à  peu  près  inconnues.  Aussi  lorsque  la 

famiUe  iiiandaise  se  trouve  en  Amérique  ou  en  Australie  dans  des  con- 

allions  ptos  heureuses,  elle  crée  des  peuples  nouveaux  en  quelques 

aimées.  C'est  par  ses  admirables  vertus  domestiques  que  cette  race, 

qui  a  tant  souffert,  est  devenue,  au  dix-neuvième  siècle,  et  sera  encort 

plus,  dans  le  âède  suivant,  un  des  grands  facteurs  de  la  civilisiiti(»r. 

Par  eontre,  les  peuples  qui  méconnaissent  an  foyer  la  loi  de  Dieu  ne 

fttaimit  pas  restor  dans  cet  état  stationnaire  qu'a  rêvé  la  science 

dapuis  mâton  jusqu'à  Stuart  Mill.  Dès  qu'ils  ne  s'acaroissent  plus,  i& 

d^sliaeni  et  s'aeheminei^  vers  cette  mert  sans  brait  et  sans  gloire 

dont  ont  péri  les  dtés  grecques  au  coniaieBee«cnt  de  notre  ère 

YSkpxaofOpifùfsdoL,  la  disette  des  homaies. 

L»*éfflai0ratiDny  la  colonisatîcn  des  territoires  nooveaas  ne  pourra 
fias  toujours  durer,  £m-t-on.  Btte  a  un  champ  assez  vasie,  et  les 


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730  LES  FAITS  ÉCONOMIQUES 

chances  diverses  qui  se  présentent  pour  l'avenir  de  rhumanilé  sont 
trop  obscures  pour  que  cette  considération  de  pure  théorie  puisse 
justifier  des  calculs  coupables  en  eux-mêmes  et  ruineux  pour  la 
patrie.  Mais  enfin  poussât-on  indéfiniment  par  le  calcul  ce  qu'il  y 
a  de  vrai  dans  la  donnée  de  Maltbus;  supposftt-on  la  terre  toute 
entière  occupée,  toutes  les  inventions  possibles  réalisées,  il  en  résul- 
terait que  l'humanité  n'est  pas  constituée  physiologiquementet  écono- 
miquement pour  durer  éternellement  sur  cette  terre.  Nous  le  savons 
d'ailleurs,  et  la  science  sociale  aboutit  sur  ce  point  aux  mêmes  con- 
clusions que  la  géologie  et  la  physique  générale. 

VIL  —  Il  est  dans  ce  problème  de  la  population  une  question  qui 
a  été  fort  discutée  dans  ces  dernières  années  en  Angleterre  ;  car  c'est 
ijians  ce  pays,  qui,  d'après  Thorold  Rogers,  le  savant  historien  de 
l'agriculture,  n'avait,  au  quatorzième  siècle,  pas  plus  de  3|millions  d'ha- 
bitants, que  le  plus  grand  entassement  d'êtres  humains  s'est  produit 
(plus  de  171  habitants  par  kilomètre  carré  I) .  La  répartition  inégale 
des  richesses  n'est-elle  pas  un  obstacle  au  développement  de  la  popu- 
lation? En  d'autres  termes,  tm  plus  grand  nombre  d'hommes  ne  pour- 
rait-il pas  vivre  sur  une  somme  donnée  de  produits,  si  les  biens  étaient 
partagés  également?  Yoilà  la  thèse  de  tous  les  socialistes  et  même 
de  quelques  écrivains  qui  ^traitent  les  questions  économiques  par  le 
sentiment.  Il  vaut  la  peine  de  démêler  le  vrai  du  faux  en  un  sujet 
important. 

Et  d'abord,  le  maximum  possible  de  population  varie  suivant  les 
climats,  les  pays,  les  habitudes  sociales.  A  chaque  époque,  il  y  a  dans 
un  pays  une  certaine  quantité  d*aliments,  de  vêtements,  etc.,  au-des- 
sous de  laquelle  commence  la  misère.  Il  en  faut  beaucoup  moins  à  un 
Chinois  ou  à  un  Indien  du  Bengale  qu'à  un  Européen,  à  un  Italien, 
moins  aussi  à  un  Espagnol  qu'à  un  Anglais  et  à  un  Norvégien,  llnjour- 
nalier  moderne  se  trouve  malheureux  avec  ce  qui  eût  paru  de  l'abon- 
dance à  un  serf  du  onzième  siècle.  L'ouvrier  de  nos  villes  a  bien  plus  de 
besoins  qu'un  paysan;  le  développement  de  la  vie  urbaine,  remarquons- 
le  en  passant,  en  compliquant  l'existence,  amoindrit  donc  le  chiffre 
de  population  que  l'ensemble  d'un  pays  peut  porter  sans  souffrance. 

Ce  n'est  pas  à  dire  qu'il  faille  souhaiter,  au  rebours  de  tout  le  mou- 
vement, historique  la  réduction  de  ce  standard  of  living.  Les  peuples 
habitués  à  du  superflu  souffrent  assurément  quand  ils  éprouvent  nue 
réduction  dans  leurs  moyens  d'existence;  ils  ne  périssent  pas  comme 
les  peuples  du  moyen  âge  ou  encore  ceux  de  la  Chine,  quand  une 
famine  vient  leur  enlever  le  strict  nécessaire. 

Les  consommations  plus  abondantes  des  riches  ne  diminuent  la 
part  proportionnelle  des  pauvres  dans  la  répartition  du  produit  génénd 


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ET  LE  MOUVEIUEKT  SOGiAL  737 

gue  dans  la  mesure  où  ils  dénaturent  personnellement  plus  de  produits, 
absorbent  plus  de  nourriture,  de  boissons,  consomment  plus  de  vête- 
ments, entretiennent  des  chiens  ou  des  chevaux  de  luxe.  Or  cette  puis- 
sance de  consommation  personnelle  au-delà  de  la  moyenne  est  limitée 
assez  étroitement  par  la  nature  même.  Le  cas  le  plus  saillant  qu'on  en 
paisse  citer  est  celui  des  landlords  qui  transforment  des  terres  labou- 
rables en  parcs  de  chasse.  La  question  est  discutée  avec  beaucoup 
d'aigreur  en  Angleterre  et  en  Ecosse,  où,  au  fur  et  à  mesure  que 
l'agriculture  rend  moins,  l'opération  s'est  faite  dans  de  grandes  propor- 
tions :  les  radicaux  et  le  brillant  économiste  catholique,  M.  De  vas, 
s'entendent  pour  réclamer  des  lois  qui  empêcheraient  les  propriétaires 
d'abuser  ainsi  de  la  terre.  Mais  ces  consommations  personnelles  des 
classes  riches  «sont  peu  de  chose  eu  égard  à  la  masse  de  la  consom- 
mation nationale,  car,  dans  notre  temps,  les  riches  sont  peu  nom- 
breux proportionnellement  à  la  masse  de  la  nation,  et,  en  fait  de 
superflu,  le  tabac  et  l'alcool,  ces  grandes  consommations  populaires, 
ont  une  bien  autre  importance.  Voilà  avec  les  immenses  destructions 
de  la  guerre  et  de  la  paix  armée,  les  consommations  qui  diminuent  la 
populsition  possible  chez  les  nations  modernes. 

Quant  au  luxe  qui  consiste  en  services,  en  domestiques,  en  objets 
manufacturés,  soieries,  meubles,  etc.,  il  ne  nuit  point  à  la  popu- 
lation;  car  l'équivalent  des   dépenses  du   riche  consommateur  se 
retrouve  dans  les  gages  des  domestiques,  dans  les  salaires  des  ou- 
vriers, dans  les  profits  des  manufacturiers.  Le  luxe  des  temps  anciens 
consistait  avant  tout  à  entretenir  une  suite  nombreuse.  Au  quinzième 
siècle,  il  fallut  l'énergie  des  Tudors  pour  mettre  une  barrière  aux 
great  retinues  des  seigneurs  anglais,  et  la  noblesse  française  a  gardé 
jusqu'à  Louis  XIY  les  mêmes  habitudes.  Ce  luxe-là  était  éminemment 
social,  nous  dirions  communiste,  car  il  faisait  vivre  un  grand  nombre 
d'hommes  sur  le  même  patrimoine  et  au  même  foyer.  Aussi  les  apo- 
logistes des  parcs  à  daims  de  l'Ecosse,  —  et  ils  sont  nombreux,  — - 
font  remarquer  que  le  personnel  de  gardes,  de  piqueurs  et  de  tout  ce 
qu'eairalDcnt  les  grandes  chasses,  équivaut,  comme  nombre,  aux 
familles  de  laboureurs  que  la  culture  de  l'avoine  ferait  vivre  miséra- 
blement dans  les  Highlands. 

Quant  au  luxe  moderne  tout  en  objets  manufacturés,  il  fait  vivre, 
par  ses  achats,  des  artisans,  des  ouvriers,  des  entrepreneurs.  Les 
ccoidilions  de  vie  matérielle  et  morale  des  classes  laborieuses  ont 
changé,  leur  lieu  d'habitation  aussi  :  tandis  que  jadis  les  populations 
se  développaient  peu  à  peu  là  où  les  subsistances  étaient  abondantes, 
aujourd'hui  elles  s'accumulent  rapidement  là  où  les  occasions  do 
travail  se  présentent,  près  des  champs  de  houille,  dans  les  ports  de 
mer,  dans  les  grandes  cités  industrielles.  Quant  au  nombre  d'hommes 


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738  US  FAITS  KCœfOMIQOES 

que  ce  laxe  bourgeois  nourrit,  il  est  plus  grand  que  oelui  qui  idvût 
du  luxe  féodal,  d'autant  plus  que  les  domestiques,  écayers,  clercs,  et 
familiers  de  toute  sorte  des  châteaux  du  moyen  Age  étaient  par  la 
force  des  choses  voués  généralement  au  célibat. 

Mais,  dira  un  économiste  rigoriste,  si  tous  les  bras  et  tous  les  capi- 
taux s'employaient  uniquement  à  produire  des  subsistances  peu  coû- 
teuses, un  plus  grand  nombre  de  convives  pourrait  s'asseoit  an 
banquet  de  la  vie,  n'y  servît-on  que  le  brouet  noir  de  Sparte.  Si  cet 
argument  était  juste,  on  devrait  le  pousser  jusqu'au  boat,  substituer  à 
la  production  de  la  viande  la  culture  des  céréaks,  et  parmi  celles-oi 
préférer  le  seigle  au  froment,  la  pomme  de  terre  et  le  mais  au  blé,  ce 
qui,  de  réforme  en  réforme,  nous  ramènerait  au  régime  des  races 
inférieures.  Heureusement  Tobjection  ne  contient  qu'une  petite  par- 
celle de  vérité.  La  majeure  partie  de  ce  superflu,  qui  nous  est  devenn 
si  nécessaire,  tabac,  sucre,  alcool,  soie,  est  obtenu  du  sol,  sans  nuire 
à  la  production  des  aliments  essentiels.  C'est  le  résultat  d*une  meil- 
leure utilisation  des  forces  de  la  nature,  due  eUe-mème  au  dévelop- 
pement des  capitaux  et  à  la  combinaison  des  forces  humaines.  La 
suppression  des  jachères  et  la  culture  intensive  ont  partout  marché 
4e  pair  avec  l'introduction  de  ces  produits  de  luxe.  Ajoutes  qœ  le  désir 
d'augmenter  ses  jouissances  et  la  possibilité  d'y  arriver,  est  le  grand 
stimulant  à  la  constitution  de  nouveaux  capitaux;  or  c*est  Ik  l'iniérèt 
majeur  d'une  société  en  voie  de  progression;  l'augmenlation  de  la 
population  en  dépend  absolument. 

Combien  l'Église,  sans  avoir  besoin  de  c^  analyses  économiques 
a  été  sage  en  ces  matièresl  Elle  n'a  jamais  condamné  la  richesse 
ni  l'inégalité  des  fortunes  et  du  genre  de  vie  qui  en  découle;  mais 
seulement  le  luxe  purement  personnel,  l'intenipérance  dans  les  coa- 
sommations.  Elle  a  prêché  à  tous  la  sobriété  et  k  mortification.  Ekà 
imposant  les  jeûnes,  les  abstinences,  die  répondait,  indépendamment 
de  son  but  spirituel,  à  une  convenance  économique,  trilement  qu'en 
Angleterre  et  en  Allemagne,  longtemps  i^^rès  la  Réforme,  des  ordon-* 
nances  de  police  ont  essayé  de  les  conserver.  De  nos  jours  Léon  XHI 
a  obéi  à  une  profonde  inspiration  en  donnant  une  nouvelle  vie  au 
tiers  ordre  franciscain  comme  le  plus  efficace  contrepoids  aa  déborde- 
ment de  la  jouissance  matérielle.  En  laissant  au  ricbe  un  pofffoir 
discrétionnaire  de  disposition,  qui  est  de  l'essence  de  la  prqyriM,  ellA 
veut  qu'il  fasse  de  ses  biens  un  usage  tel,  qu'il  tourne  au  biencommnoa; 
enfin  la  charité  est  un  devoir  si  rigoureux  et  la  piété  est  telleoMiiit 
excitée  à  se  porter  vers  ses  œuvres,  que  la  subsistance  de  tous  eeax 
qui  ne  peuvent  se  soutenir  par  leur  travail  est  assurée  dans   une 
société  inspirée  par  Tesprit  du  caUndicism». 

Il  est  toutefois  deux  cas  dans  lesquels  la  eonsommatian  des  produits 


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ET  LS  MOUYKMrarr  SOCIAL  71» 

de  liurê  diminue  tes  moyens  d'existence  des  classes  inférieures  :  l""  quand 
les  riches  dépensent  tous  leurs  revenus  sans  constituer  de  non* 
yeaox  capitaux  par  l'épargne  ;  car  il  ne  suffit  pas  que  des  produits 
soient  demandés  sur  le  marché  pour  que  des  manufactures  s'élèvent 
et  que  les  ouvriers  travaillent;  il  faut  que  les  entrepreneurs  trouvent 
des  capitaux  abondants  et  à  bon  marché,  sinon  Tindustrie  ne  se 
dévdoppe  pas.   C'est  le  cas  des  nations  pauvres  où  le  luxe  des 
riches  contraste  avec  la  misère  et  l'inertie  générales.  Le  luxe  tarit 
d'ailleurs,  chez  ceux  qui  s'y   livrent,  l'esprit  de  charité,   et  voilà 
pourquoi  dans  nos  grandes  villes  les  pauvres  sont  quelquefois  si 
incomplètement  secourus.  2^  Lorsque  les  produits  de  luxe  consonmiés 
viennent  de  Tétranger  ou  qne  les  propriétaires  dépensent  au  loin  les 
produits  du  sol,  le  pays  est  peu  à  peu  épuisé.  Le  goût  des  Romains 
pour  les  épices,  la  soie  et  les  pierres  précieuses  de  l'Inde,  contribua 
beaucoup  à  ruiner  l'empire.  Au  siècle  dernier  et  dans  celui-ci,  les 
■obles  russes  et  polonais,  qui  possédaient  presque  tout  le  territoire, 
effraient  des  débouchés  considérables  aux  manufactures  de  la  France 
et  de  l'Angleterre;  mais  c'était  aux  dépens  des  habitants  de  leurs 
terres  dont  ils  reliraient  des  fermages  et  qu'ils  laissaient  privés  d'em- 
plois industriels.  La  fameuse  maxime  des  économistes  :  les  produits 
s'écbaogent  contre  des  produits,  ou  encore,  un  peuple  ne  peut  pas 
adieter  plus  qu'il  ne  vend,  n'est  pas  strictement  vraie  ;  il  est  des  con- 
ditions sociales  dans  lesquelles  une  partie  des  produits  achetés  à 
l'étranger  est  soldée  avec  des  épargnes  et  des  capitaux.  Un  peuple 
comme  un  individu  peut  manger  son  capitaL..  Dans  ces  cas-là  la 
protection  douanière  est  un  moyen  de  faire  naître  les  industries  de 
luxe  dans  le  pays  et  de  permettre  au  moins  aux  ouvriers  et  aux  entre- 
prenears  nationaux  de  vivre  de  ce  qu'il  platt  aux  riches  de  gaspQler. 
Henri  IV  l'avait  admirablement  eompris  ;  et  Sully  raconte  en  termes 
efaannants,  dans  les  JËconomies  royales,  conunent  ce  grand  prince 
romj^t  avee  la  vieille  pratique  des  lois  somptuaires,  qui  n'avaient 
jamais  servi  à  rien,  pour  élever  en  France  les  premières  manufactures 
de  soieiias  et  de  draps  d'or. 

ym.  —  L'absentéisme  des  landlords  iriandais,  depuis  trois  siècles, 
a  empêché  le  développement  des  manufactures  et  du  commerce  qui 
eussent  occupé  la  population  surabondante  au  lieu  de  la  laisser  s'accu- 
vmler  indéfiniment  sur  le  sol  par  le  système  déplorable  des  sons-loca- 
tîons  (undertenants).  C'est  là  la  cause  de  la  misère  des  provinces  de 
rOnest  et  du  Sud,  plus  encore  que  l'élévation  des  fermages,  qui  est 
SB  fait  ftceidentel. 

Uo  phénomène  inverse  se  produit  dans  les  pays  où  résident  des 
cagitalisles  qui  ont  placé  leurs  fonds  à  l'étranger.  L'An^eterre  fait 


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740  LES  FAITS  ÊGONOMIQUKS 

vivre  une  grande  partie  de  ses  ouvriers,  de  ses  domestiques,  de  ses 
hommes  des  professions  libérales  avec  les  revenus  qu'elle  tire  de  Tlnde, 
de  rÉgypte,  de  rAraérique,  et  qui  lui  arrivent  sous  forme  d'énormes 
excédants  d'importation. 

Au  treizième  siècle  et  dans  la  première  moitié  du  quatorzième,  les 
campagnes  d'une  grande  partie  de  la  France  étaient  beaucoup  plus 
peuplées  qu'aujourd'hui,  quoique  l'agriculture  ne  possédât  ni  la  pomme 
de  terre  ni  les  fourrages  artificiels.  C'est  que,  outre  l'extrême  divi- 
sion des  exploitations,  tous  les  produits  du  sol  étaient  consommés 
sur  place.  Par  contre,  depuis  cinquante  ans,  nos  déparlements  des 
Alpes,  des  Gévennes,  du  Jura,  se  dépeuplent  d'une  manière  continue. 
Le  mouvement  s'accélère  encore  depuis  1870,  et,  dans  l'ensemble  de 
la  France,  la  population  des  campagnes  a  diminué,  depuis  lors,  de 
plus  de  4  200  000  habitants.  L'action  centralisatrice  exercée  par  le 
gouvernement,  par  les  plaisirs  publics,  par  les  établissements  d'ins- 
truction secondaire  et  supérieure,  attire  dans  les  villes,  dans  les 
grandes  villes  surtout,  le  produit  de  l'impôt  et  la  dépense  des  classes 
riches.  Les  travailleurs  les  suivent  fatalement,  au  grand  détriment 
de  leur  vitalité  et  de  leur  bonheur,  et  par  conséquent  de  la  force 
du  pays.  Parcourez  un  village  de  Provence  ou  de  Bretagne;  les 
belles  constructions  du  seizième  et  du  dix-septième  siècle,  qui  ser- 
vent aujourd'hui  d'abri  à  des  paysans,  vous  diront  au  premier  coup 
d'oeil  la  profonde  différence  de  cet  état  social  d'avec  le  nfttre  et  la 
meilleure  répartition  de  la  population  à  cette  époque. 

Chez  les  peuples  modernes,  le  nombre  des  hommes  se  nourrissant 
avec  le  prix  de  vente  des  objets  manufacturés  ou  le  salaire  des  ser- 
vices de  toute  sorte  est  de  plus  en  plus  considérable.  Une  grande 
partie  des  classes  laborieuses  a  été  forcément  attirée  dans  les  viUes  et 
doit  continuer  à  y  vivre.  Caries  mêmes  causes  économiques  sonttoqjoiirs 
en  action,  et  l'on  ne  peut  raisonnablement  s'imaginer  que  les  hommes 
du  vingtième  siècle  en  reviendront  aux  conditions  sociales  du  temps 
de  saint  Louis,  où  chaque  famille  se  nourissàit,  se  vètissait  arec  le 
produit  de  ses  champs  et  n'avait  presque  aucun  produit  et  encore 
moins  de  services  à  demander  à  l'échange.  Mais,  parallèlement  k  cet 
accroissement  inévitable  des  agglomérations  urbaines,  la  population 
des  campagnes  ne  pourrait-elle  pas  se  maintenir  ou  même  augmenter 
au  lieu  de  diminuer,  comme  elle  le  fait  dans  tous  les  vieux  pays? 
Voilà  le  problème  qui  se  pose  dans  l'Europe  occidentale.  La  répartition 
de  la  propriété  rurale  en  est  un  des  principaux  éléments. 

IX.  —  La  division  du  sol  arable  en  petites  cultures  et  surtout  en 
petites  propriétés,  permet  à  une  population  plus  nombreuse  de  vivre 
sur  un  territoire  limité,  parce  que  les  petites  exploitations  donnent 


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ET  LB  MOUYEMENT  SOCIAL  7lt 

plus  de  produits  bruts  et  même  plus  de  produit  uet,  quand  les  prix 
de  vente  sont  éleYés. 

En  Angleterre,  où  la  grande  propriété  prédomine  depuis  le  milieu 
du  seizième  siëde,  et  où  agronomes  et  économistes  la  célébraient  à 
Tenvi,  l'opinion  est  en  voie  de  se  retourner  complètement.  Les  tra- 
vaux historiques  de  Thorold  Rogers,  de  Sumner  Maine,  de  Skeene, 
popularisés  par  maints  écrivains,  ont  révélé  è.  la  fois  le  bien-être  des 
populations  rurales  au  treizième  et  au  quinzième  siècle  en  même 
temps  que  Tiniquité  des  procédés  par  lesquels,  après  la  Réforme,  les 
grandes  propriétés  se  sont  constituées  aux  dépens  des  tenanciers  et 
des  communautés  villageoises.  L'érudition  est  devenue,  pour  la  ques- 
tion agraire  comme  pour  la  question  irlandaise,  un  facteur  de  l'opinion 
avec  lequel  les  hommes  politiques  doivent  compter. 

Une  question  agraire  existe  en  effet  en  Angleterre;  car,  par  suite  de 
la  grande  diminution  des  profits  de  Tagriculture,  la  population  agricole 
diminue,  et  malheureusement  les  manufactures  n'oflTrent  aux  travail- 
leurs qui  afDuent  dans  les  villes  que  des  emplois  de  moins  en  moins 
réguliers,  à  mesure  que  les  pays  nouveaux  développent  leurs  indus- 
tries. Un  naturaliste  éminent,  sir  A.  Russell  Wallace,  dévoyé  dans  le 
socialisme,  s'est  fait  Tapôtre  d*un  plan  de  nationalisation  du  sol  plus 
radical  encore  que  celui  d'Henry  George.  Il  voudrait  donner  à  tout 
Anglais  le  droit  de  réclamer,  sur  les  terres  qui  lui  conviendraient,  un 
domaine  de  1  à  5  acres.  En  outre  les  propriétaires  ne  pourraient  plus 
affermer  leurs  terres  qu'une  seule  fois;  car  le  fermier  acquerrait  un 
droit  perpétuel  sur  le  domaine.  Sans  aller  aussi  loin,  les  radicaux  et 
certains  hommes  d'État  conservateurs  parlent  de  donner  aux  fermiers 
des  droits  réels  sur  leurs  fermes  analogues  k  ceux  que  le  land  âct 
de  M.  Gladstone  a  conféré  aux  tenanciers  irlandais.  Le  Parlement  a, 
déjà  depuis  dix  ans,  voté  plusieurs  actes  pour  multiplier  les  allotments 
attribués  aux  travailleurs  sur  les  terres  communales. 

En  France,  la  situation  est  heureusement  beaucoup  moins  tendue. 
Cependant,  depuis  quelques  années,  les  livres  et  les  brochures  se 
multiplient  sur  cette  question.  Après  les  articles  de  M.  Toubeau 
dans  la  Revue  de  la  Philosophie  positive  en  1882,  ce  sont  les 
Lettres  sur  Vlt&lie  de  M.  de  Laveleye,  le  plaidoyer  historique  de 
HM.  Rudolf  Meyer  et  Ardant  sur  Vhistoire  politique  de  la  petite 
propriété  de  France,  la  Cité  chinoise,  de  M.  Eugène  Simon,  dans 
lequel  cet  ancien  consul,  devenu  plus  chinois  que  les  Chinois  eux- 
mêmes,  promet  k  la  France  de  tripler  sa  population  si  elle  adopte  le 
f^^ime  de  l^empire  du  Milieu,  où  le  sol  appartient  presque  exclusive- 
ment à    des  familles  de  paysans  propriétaires  ^  Citons  encore  la 

I  jr^   Cité   chinoise  est  d'ailleurs  un  ouvrage  intéressant  très  propre  à 
&ire  connaître  l'idée  que  les  Chinois  se  font  eux-mêmes  de  leur  civilisa- 


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712  LES  FAITS  ÈCmMKm^ 

Réforme  agraire  et  la  Misère  en  France,  de  M.  Fernand  Maurice, 
un  socialiste  de  passion  et  de  bonne  foi,  dont  le  programme  est  :  la 
Terre  aux  paysans. 

X.  —  Tontes  ces  thèses  sont  ^cagérées  et  reposât  sur  des  statis- 
tiques erronées  ou  travaillées  arbitrairemoit.  H  n'en  est  pas  moins 
vrai  :  i""  qu'au  moyen  âge  le  sol  était  en  NormaBdie^  en  Champagne, 
en  Bourgogne,  en  Anjou,  beaucoup  plus  morcelé  qu'il  ne  l'est  au* 
jourd'hui  et  que  la  population  rurale,  possédant  la  terre  à  titre  de 
tenures  roturières,  était  plus  heureuse  qu'elle  ne  Ta  été  i  partir  du 
seizième  siècle.  Les  fermiers  à  baux  temporaires  ont  en,  avec  plus  de 
liberté  théorique,  beaucoup  moins  d'avantages  pratiques  que  les  tenaa- 
ciers  des  âges  précédents.  2"  Qu'on  se  fait  une  grande  illusion  en  regar- 
dant la  France  actuelle  comme  un  pays  où  la  petite  propriété  domine. 

Nous  avons  sans  doute  6  300  000  propriétaires  en  France;  mais 
des  publications  du  ministère  des  finances  ont  prouvé  que  sur  les 
49  388  000  hectares  de  terres  imposables,  les  petits  domaines,  déduc- 
tion faite  de  la  propriété  urbaine,  n'occupent  qu'un  quart  si  Ton  porte 
la  limite  supérieure  de  la  petite  propriété  à  lOhectares,  un  cinquième  si 
on  l'abaisse  à  6  hectares.  Il  y  faut,  il  est  vrai,  ajouter  4  6âi  450iieet&re8 
de  biens  [communaux,  qui  sont  l'objet  de  la  jouissance  collective  des 
habitants  des  campagnes  et  augmentent  en  réalité  la  part  des  paysans 
dans  le  sol.  Il  n'en  reste  pas  moins  que  la  grande  propriété,  c'est-à* 
dire  celle  supérieure  à  50  hectares,  occupe  les  deux  tiers  du  territoire. 
Toutefois,  dans  les  8  397  000  hectares  de  bois  et  6  747  000  hectares 
de  pâlis  et  terres  vagues  qui  existent  en  France,  plus  de  iO  millions 
d'hectares  appartiennent  à  des  particuliers,  généralement  à  de  grands 
propriétaires.  Or  cette  nature  de  bien  est  loin  d'avoir,  à  l'heclare, 
la  même  valeur  que  les  sols  arables  des  petits  propriétaires,  ei 
elle  est  à  peu  près  impropre  à  la  petite  propriété  privée.  Les  loca- 
lités qui  ont  appliqué  aux  terres  vagues  et  aux  bois  les  décrets  de 

tien.  L'auteur  est  tout  à  fait  dans  le  vrai  quand  il  s'élève  contre  la  barbarie 
des  procédés  de  salubrité  de  nos  villes,  qui  envoient,  toutes  les  années,  dans 
les  fleuves  et  TOcéan,  les  plus  précieux  éléments  reconstitutifs  du    sol 
arable.  Le  Tout  à  Cégoul  est  une  monstrueuse  erreur  économique  et  agri- 
cole. Malheureusement  Fauteur  est  aveuglé  par  ses  partis  pris.  Son  esti- 
mation de  la  population  de  la  Chine  et  de  ses  dépendances,  537  000  OOO  d* ai- 
mes, esi  très  exagérée.  Les  meilleures  autorités  ne  lui  donnent  pas  pluis  de 
403  000  000.  La  description  d'une  ferme  située  dans  la  province  da   Po- 
Kien»  faite  d'après  la  méthode  monographique  de  Le  Play,  ne  peu^  pas 
être  généralisée  pour  tout  le  pays.  Une  étendue  de  terre  beaucoup   jiliis 
considérable  que  1  hectare  94  ares  est  nécessaire  certainmnent  daixs   les 
régions  montagneuses  et  dans  les  provinces  septentrionales  pour  faire  vivre 
une  famille  de  douie  personnes,  quels  qae  soient  la  puissance  produeirice 
de  la  petite  culture  et  le  dôveioppesEkent  des  industries  domestiqaes. 


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ET  LE  MOUVEMENT  SOCIAL  743 

la  Convention,  prescrivant  le  partage  par  tête  des  communaux,  ont 
absoloment  détruit  le  sol  par  l'abus  des  défrichements  et  une  culture 
épuisante  *.  De  plus,  souvent  les  bois  et  les  terres  vagues  de  TÉtat  et 
des  grands  propriétaires  sont  d'anciens  biens  seigneuriaux  grevés  de 
droits  d'usée,  affouage  et  dépaissance  au  profit  des  communes  et  par 
conséquent  des  paysans. 

Vdlà  brièvement  résumée  la  vérité  sur  la  répartition  du  sol  en 
France.  Elle  est  également  éloignée  des  exagérations  des  écrivains 
socialistes  et  de  l'optimisme  dans  lequel  on  s'est  trop  longtemps  complu. 
Quelque  désirable^  que  fût  une  plus  forte  proportion  de  paysans 
propriétaires,  c'est  une  grande  exagération  de  nous  proposer  en 
modèle  Tempire  du  Milieu.  Un  pays  où  il  n'y  a  point  de  grandes 
propriétés  ne  constitue  pas  de  capitaux  et  est  toujours  à  la  limite 
extrême  des  subsistances;  les  famines  de  la  Chine  en  sont  la  preuve. 
Les  grands  domaines  réalisent  seuls  les  progrès  agricoles.  Au  moyen 
âge,  à  côté  des  petites  tcnures  qui  s'étaient  si  multipliées  depuis  le 
onzième  siècle,  les  abbayes  bénédictines  et  les  commanderies  du 
Temple  conservaient  de  grandes  exploitations  en  faire  valoir  direct  ou 
en  fermage,  qui  ont  largement  fait  progresser  l'art  agricole.  De  nos 
jours,  la  grande  propriété  reconstitue  les  vignobles  détruits  par  le 
phylloxéra,  et  elle  seule  peut  le  faire  pratiquement.  C'est  elle  égale- 
ment qui  a  perfectionné  nos  races  de  bestiaux,  introduit  la  culture  de 
la  betterave.  Or  cet  accroissement  de  la  productivité  du  sol,  qui 
n'aurait  jamais  eu  lieu  sans  une  classe  de  propriétaires  riches  et 
intelligents,  est  essentiellement  favorable  à  Taugmentation  générale 
de  la  population. 

XI.  —  L'avenir  ne  se  présente  pas  d'ailleurs  sous  des  auspices  favo- 
rables  au  développement  de  la  propriété  paysanne  en  Europe. 

Le  paysan  propriétaire,  dit-on,  n'est  pas  atteint  par  la  baisse  des 
denrées  parce  qu'il  consomme  en  nature  le  blé  de  son  domaine.  Cela 
n'est  vrai  qu'en  partie.  La  production  agricole  se  fait  de  plus  en  plus 
dans  le  monde  moderne  en  vue  du  prix  de  vente  et  non  de  la  consom- 
mation directe.  L'habitant  des  campagnes  les  plus  reculées  doit  se 
procurer  avec  de  l'argent  comptant  le  vêtement  et  une  foule  de  choses 
nécessaires  aux  besoins  nouveaux  que  la  civilisation  a  crées  chez  lui. 
Or,  eonune  le  dit  M.  de  Grancey  avec  beaucoup  de  justesse  dans  ses 
études  sur  l'Irlande,  «  de  nos  jours  toutes  les  industries  se  concentrent; 
ks  usines  deviennent  moins  nombreuses  pour  devenir  plus  importantes. 
Une  feroie  est  une  usine  à  viande  et  à  blé.  Toutes  choses  égales  d'ail- 

*  M.  E.  Simon  et  M.  Femand  Maurice  réclament  le  défrichement  des 
forêts  des  Alpes  et  des  Cévennes,  et  leur  répartition  entre  de  petites  fermes. 
Ha  donnent  en  cela  la  mesure  de  leur  compétence  agronomique. 


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744  LES  FAITS  ËGONOiaOUES 

leurs,  une  grande  ferme  produira  toujours  plus  économiquement  qu'une 
petite,  parce  que  ses  frais  généraux  sont  moindres  et  qu'elle  peut  avoir 
un  outillage  plus  perfectionné.  »  M.  Jacini,  le  rapporteur  de  la  grande 
enquête  agraire  italienne  de  1884  formule  la  même  conclusion  à  peu 
près  dans  les  mêmes  termes.  Dans  toute  l'Europe  occidentale  l'élevage 
du  bétail  gagne  du  terrain  sur  la  culture  des  céréales.  Ce  phénomène  se 
produit  en  Angleterre,  en  Suisse,  en  Allemagne.  Partout  il  amène  une 
diminution  delà  population  rurale.  Un  économiste  autrichien  de  grande 
valeur,  M.  Walter  Kaempfe  a  indiqué  récemment  comment  en  Bohême, 
dans  les  provinces  alpestres,  particulièrement  en  Styrie  et  dans  le 
duché  de  Salzbourg,  les  paysans  vendent  en  grand  nombre  leurs  do- 
maines héréditaires  soit  à  des  usuriers  de  village,  qui  font  des  profits 
considérables  en  les  achetant  à  un  prix  infime,  soit  aux  grands  sei- 
gneurs voisins,  qui  les  convertissent  en  pâturages  ou  en  parcs.  En 
Bohême,  des  villages  [entiers  ont  ainsi  disparu,  et  dans  le  pays  de 
Salzbourg  la  culture  et  la  population  se  sont  retirées  complètement 
de  plusieurs  hautes  vallées  ^ 

En  Italie,  la  petite  propriété  si  développée  jadis  dans  les  provinces 
du  Centre  et  du  Nord  disparaît  rapidement,  et  parmi  les  nombreux 
éraigrants  qui  vont  encombrer  les  rues  de  New- York  ou  celles  de 
Montevideo  beaucoup  sont  de  petits  propriétaires  qui  abandonnent 
leurs  domaines  au  fisc. 

En  France,  la  petite  propriété  est  atteinte  aussi,  quoique  moins 
gravement,  par  la  double  action  de  la  concurrence  des  pays  neufs  et 
de  l'aggravation  de  la  dette  hypothécaire.  Les  conséquences  du  partage 
égal  des  successions  se  font,  en  eflet,  d'autant  plus  sentir  que  la  pro- 
priété va  en  baissant  de  valeur.  Aussi,  tandis  que  la  statistique  consta- 
tait jadis  un  accroissement  constant  de  la  propriété  parcellaire,  au- 
jourd'hui le  morcellement  du  sol  est  arrêté  partout;  dans  quelques 
départements,  l'on  signale  même  une  concentration  de  la  propriété. 
C'est  le  cas  de  la  Normandie,  où  les  pâturages  gagnent  de  plus  en 
plus  de  terrain  sur  la  culture  des  céréales  et  où  la  population  rurale 
diminue  rapidement  depuis  vingt  ans. 

Sans  tomber  dans  les  exagérations  des  socialistes,  il  est  certain  que 
Tune  des  bases  de  notre  constitution  sociale  est  ébranlée.  Mais  ce  ne 
sont  ni  les  projets  de  loi  de  M.  Clemenceau  sur  le  droit  de  succession 
ni  les  utopies  dont  nous  venons  de  parler  qui  pourront  y  remédier* 
Il  ne  suffit  pas  de  donner  de  la  terre  à  des  prolétaires  pour  en  faire 
des  propriétaires.  Même  à  la  petite  culture  le  capital  est  nécessaire. 
T)n  ne  peut  réagir  contre  le  mal  dans  la  mesure  où  le  fait    formi- 
dable de  la  concurrence  des  pays  neufs  le  rend  possible  que    par  des 

*  Voy.  la  Réforme  sociale  du  i»  mars  1887. 


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ET  LE  MOUVEMENT  SOCUL  745 

mesures  conservatrices,  protégeant  les  petits  domaines  actuels  et 
favorisant  leur  transmission  intégrale,  ainsi  que  par  une  application 
conforme  aux  besoins  de  l'agriculture  du  crédit  foncier. 

XII.  — Aux  États-Unis  il  y  a  aussi  une  question  agraire,  mais  qui 
n'a  pas  le  même  caractère.  Même  dans  les  prairies  du  Far-West  si  faciles 
à  défricher  comparativement,  il  faut  des  capitaux.  C'est  pour  cela  que 
tous  les  pauvres  de  New-York  ne  deviennent  pas  des  farmers,  quoique 
tout  citoyen  américain  puisse  réclamer  160  acres  sur  les  terres  pu- 
bliques. Depuis  quelques  années,  les  farmers  ou  petits  propriétaires- 
exploitants  sont  dans  une  situation  beaucoup  moins  favorable  que  par 
le  passé.  La  plus-value  de  leurs  terres,  qu'ils  avaient  escomptée,  ne  se 
réalise  pas.  Le  prix  de  vente  du  blé  et  celui  du  bétail  ont  beaucoup 
baissé  ;  or,  comme  la  plupart  ont  dû  emprunter  à  des  taux  élevés,  de 
7  à  40  pour  100,  pour  acheter  des  machines  et  s'installer,  nombre 
d'entre  eux  succombent  sous  le  poids  de  ces  charges.  Heureusement 
l'admirable  loi  des  Homestead  exemptions  est  là  pour  mettre  à  l'abri 
de  la  saisie  le  foyer  domestique  et*  une  certaine  quantité  de  terre  à 
Ventour. 

A  celte  cause  de  malaise  vient  s'ajouter  l'accaparement  illégal 
des  terres  publiques  soit  par  des  spéculateurs,  soit  par  de  riches 
capitalistes,  souvent  des  Européens  qui  cherchent  à  y  constituer  des 
latifundia. 

Depuis  la  fondation  de  l'Union,  les  hommes  d'État  américains  ont 
voulu  faire  reposer  la  constitution  sociale  du  pays  sur  la  petite  pro- 
priété. Toutes  les  lois  sur  la  vente  des  terres  publiques  ont  pour  objet, 
non  pas  d'interdire  d'une  façon  absolue  la  formation  de  grandes  pro- 
priétés, mais  de  faire  prédominer  largement  la  petite,  de  constituer 
une  solide  démocratie  rurale.  Une  atteinte  grave  a  été  malheureuse- 
ment portée  à  cette  sage  politique  à  partir  de  1856.  Le  Congrès,  au 
lieu  de  subventions  en  argent,  a  concédé,  sous  certaines  conditions,  aux 
compagnies  qui  construisaient  des  chemins  de  fer  à  travers  l'Ouest 
les  terres  sur  les  deux  côtés  de  la  voie,  parfois  jusqu'à  des  distances 
de  40  et  50  milles  !  D'autre  part  les  spéculateurs  et  les  capitalistes 
ont,  par  une  série  de  fraudes,  qui  supposent  la  connivence  courante 
des  fonctionnaires  et  des  juges,  trouvé  mille  moyens  pour  s'appro- 
prier des  terres  publiques  en  quantité  bien  supérieure  au  maximum 
fixé  aux  acquisitions  individuelles.  Les  plus  hardis  procédaient  en 
fabriquant  de  faux  titres  de  concession  censés  émanés  du  gouverne- 
mentfrançais  ou  espagnol  dans  les  territoires  qui  ont  autrefois  dé- 
pendu de  la  Louisiane  ou  du  Mexique  et  ils  les  faisaient  reconnaître 
par  les  bureaux  du  secrétaire  de  l'intérieur  nemine  coniradicente. 

Le  résultat  de  *ces  fraudes,  continuées  sur  une  échelle  colossale 


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746  LES  FAITS  ÉCONOMIQUES 

depuis  vingt- cinq  ans,  a  été  gae  la  quantité  de  terres  propres  à  U 
culture  qui  restent  disponibles  pour  rétablisseoient  de  noayeaux 
far  mer  s,  est  relativement  très  restreint.  Ainsi  s'exprimait,  dans  son 
rapport  pour  1884,  le  commissaire  du  General  Land-Office. 

Depuis  longtemps,  dans  le  Far-West,  une  lutte  sourde  est  engagée 
entre  les  pionniers  et  les  capitalistes  qui  ont  constitaé  des  ranchs 
pour  Télevage  en  liberté  du  bétail.  Ceux-ci  sont  accusés  d*euclore 
arbitrairement  des  terres  publiques  et  d*accaparer  les  cours  d*eaa.  Sur 
de  plus  vastes  proportions,  ces  conflits  rappellent  les  luttes  entre  les 
patriciens  et  les  plébéiens  du  temps  des  Graeques  pour  la  possession 
de  Vager  publicus. 

L'opinion  générale  a  fini  par  s'émouvoir.  Les  Chevaliers  du  travail 
ont  inscrit  la  revendication  des  droits  du  f armer  sur  leur  programme. 
Le  commissaire  général  des  terres  publiques,  actudlement  en  fonc- 
tions, M.  Sparks,  poursuit  dans  ses  rapports  annuels  une  yigonreuse 
campagne  pour  obtenir  la  modification  des  lois  qui  rendent  possibles 
ces  fraudes,  mais  surtout  la  réintégration  dans  le  domaine  public  des 
terres  concédées  aux  Compagnies  de  chemins  de  fer,  qui  n'ont  pas 
rempli  les  conditions  de  leurs  concessions.  Il  ne  s'agit  pas  de  moins 
de  100  000  000  acres  de  terre,  c'est-à-dire  d'une  sup^cie  ^gale  aux 
États  de  New- York,  New-Jersey,  Pennsylvanie,  Delaware,  Maryland 
et  Yirginie. 

L'œuvre  est  colossale.  Déjà,  sous  la  pression  du  mouvement  d'opi- 
nion causé  par  ces  publications,  le  Congrès  a  voté  le  3  mars  dernier 
un  bill  hostile  sur  la  propriété  des  étrangers  dans  les  territoires,  et  le 
secrétaire  de  l'intérieur  a  prononcé  la  déchéance  de  certaines  con- 
cessions; du  4  mars  i885  au  30  juin  1887,  31  824  481  acres  de  terre 
ont  été  réintégrés  dans  le  domaine  public.  Mais,  par  la  force  des 
choses,  le  congrès  et  l'administration  sont  obligés  de  procéder  avec 
lenteur.  Ils  rencontreront  aussi  d'autres  obstacles  dans  la  nécessité 
de  respecter  la  ^ande  propriété  et  l'industrie  de  l'élevage,  qui,  dans 
les  territoires  de  l'Extrème-Ouest,  ont  un  rôle  important  à  remplir,  et 
qui  contribuent  puissamment  au  développement  du  pays.  L'existence 
d'une  question  agraire  aux  États-Unis  n'en  est  pas  moins  un  des 
faits  économiques  contemporains  les  plus  importants  et  les  révélations 
du  Commissioner  du  Land-Office  sur  les  procédés  des  spécolateors 
et  des  capitalistes  jettent  un  jour  tout  nouveau  sur  les  conditions 
sociales  particulières  à  l'Amérique. 

Claudio  jAiniET. 


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LE  SOCIALISME  D'ÉTAT 

EN   ANGLETERRE   ET   EN   ITALIE 


.1 

Un  homme  politique  Important  auquel  ses  études  antérieures  et  de 
hautes  fonctions  donnent  une  compétence  indiscutable  a  publié 
récemment  une  étude  sur  le  socialisme  d'État  ^ 

L'Angleterre,  l'Allemagne  et  l'Italie  font  l'objet  de  cette  étude  qui 
démontre  que  le  courant  socialiste  est  indépendant  de  la  forme  du 
gouvernement. 

Cobden,  le  chef  de  l'école  de  Manchester,  est  en  partie  responsable  du 
développement  de  la  centralisation  en  Angleterre,  et,  chose  bizarre,  les 
efforts  deVécole  libérale  ont  facilité  l'intervention  de  l'État  dans  la 
solution  des  plus  importantes  questions  sociales  de  notre  temps.  Il 
ne  se  rattacha  cependant  à  aucun  des  deux  grands  partis,  je  ne  dirai 
pas  qui  divisent,  mais  qui  partagent  l'Angleterre. 

Lorsque  Robert  Peel  présenta  en  1842  à  la  Chambre  des  communes 
son  projet  de  budget  qui  proposait  de  remplacer  les  droits  de  douane 
sur  750  articles  par  un  impôt  sur  le  revenu  (yincome  iajc),  Cobden 
apprécia  celte  hardiesse  libérale  comme  une  demi-mesure.  Dans  une 
séance  du  Parlement  restée  mémorable,  au  commencement  de  1843, 
il  attaqua  Robert  Peel  avec  une  violence  extrême,  le  rendant  person- 
nellement responsable  de  la  crise  des  districts  manufacturiers.  En 
désaccord  avec  les  tories,  il  ne  faisait  pas  pour  cela  cause  commune 
avec  les  whigs  et  dit  en  plein  Parlement,  le  17  février  1842,  qu'il  ne  se 
souciait  pas  plus  des  uns  que  des  autres.  Sans  lien  avec  aucun  parti, 
il  était  seulement  démocrate,  et  ses  partisans  ne  lui  en  demandaient 
pas  davantage.  Ils  voulaient  le  pain  à  bon  marché,  mais  l'application 
des  lois  économiques  pour  arriver  à  ce  résultat,  leur  importait  peu. 

L'école  démocratique,  dit  l'auteur  de  cette  étude,  recule  les  attribu- 
tions de  l'État  beaucoup  au-delà  du  point  où  l'école  libérale  voudrait 
les  arrêter.  Pâs  plus  en  Angleterre  que  chez  nous,  la  démocratie  n'im- 
pliqae  le  libéralisme. 

Après  Cobden,  le  grand  agitateur  qui  eut  toujours  la  prudence  de 
refaser  les  portefeuilles  qui  lui  furent  offerts,  l'auteur  analyse  à  grands 

<  Iléon  Say,  le  Socialisme  d'État,  Calmann  Lévy.  1884. 


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74S  LE  SOCUUSUE  D*ÉTÂT 

traits  le  rôle  de  M.  Gladstone,  qui  personnifie  l'école  démocratique  et 
Técole  libérale.  Dans  l'un  de  ses  principaux  discours  en  1864  sur  les 
assurances  ouvrières  par  TÉtat,  il  précisa  l'origine  de  ce  mouvement 
vers  le  socialisme  d'Étal  que  nous  retrouvons  s'accentuant  en  no- 
vembre 1883,  dans  un  discours  de  M.  Goschen  et  un  opuscule  de 
M.  Fawcclt  intitulé  :  Le  Socialisme  d'État. 

L'Angleterre  avait  en  ce  moment  un  grand  nombre  de  sociétés  de 
secours  mutuels,  Friendly  Societies,  on  en  comptait,  d'après  les 
statistiques,  28  000.  Ces  sociétés  stipulaient  en  faveur  de  leurs  mem- 
bres des  pensions  viagères  et  un  grand  nombre  d'entre  elles  avaient 
été  obligées  de  liquider,  faute  de  pouvoir  faire  honneur  à  leurs  enga- 
gements. Le  pli  de  l'épar^e  était  pris,  il  fallait  consolider  l'œuvre  par 
la  garantie  de  l'État,  telle  fut  l'idée  de  M.  Gladstone. 

Déjà  les  sociétés  fondées  avant  1882  recevaient  une  subvention  de 
l'État,  qui  leur  servait  sur  les  fonds  versés  dans  ses  caisses,  un  intérêt 
supérieur  au  taux  courant.  Cette  intervention  de  l'État,  ainsi  que 
M.  Gladstone  le  rappela  très  heureusement,  avait  déjà  eu  lieu  par  le 
vote  de  la  loi  du  travail  des  enfants  dans  les  manufactures,  en  vue 
d'un  motif  supérieur  d'humanité.  L'idée  de  l'État  assureur  remontait 
du  reste  à  1808,  où  une  loi  avait  autorisé  l'État  à  vendre  des  rentes 
viagères,  payées  avec  des  rentes  perpétuelles.  Cette  loi  d'assurance  par 
l'État,  qui  paraissait  offrir  aux  intéressés  les  plus  sûres  garanties,  fut 
votée  en  1864.  Pendant  une  période  de  vingt  ans,  les  assurances  par 
l'État  firent  peu  de  progrès,  et  les  compagnies  privées,  au  contraire, 
prirent  une  grande  extension.  Dans  ces  dernières  années,  les  difficultés 
relatives  à  l'Irlande  ont  forcé  le  gouvernement  anglais  à  intervenir 
par  des  lois  entre  les  propriétaires  et  les  fermiers,  et  à  faire  dans 
l'intérêt  de  la  pacification  du  pays,  de  nouveaux  actes  de  socialisme. 
En  novembre  1883,  M.  Goschen,  l'un  des  défenseurs  de  la  loi  de  1864, 
constituant  les  assurances  par  l'État,  signalait,  dans  un  discours 
prononcé  à  Edimbourg,  ses  regrets  de  l'intervention  exagérée  de  l'État 
dans  les  relations  des  citoyens  entre  eux. 

((  Des  lois  positives  retirent  aux  parents  l'éducation  de  leurs  enfants, 
aux  maîtres  la  conduite  de  leurs  ouvriers,  aux  constructeurs  de  navires 
leur  indépendance,  aux  armateurs  leurs  libres  rapports  avec  les  mate- 
lots, aux  propriétaires  urbains  l'administration  de  leurs  maisons,  et 
aux  propriétaires  fonciers  la  libre  discussion  de  leurs  baux.  » 

Selon  M.  Goschen,  cette  substitution  de  l'État  aux  parents  dans 
l'éducation  provient  d'un  état  nouveau  de  la  conscience  publiée  et 
de  l'amour  du  bien.  II  faut  beaucoup  plutôt  y  voir  le  principe  démo- 
cratique épris  d'égalité  qui  veut  tout  ajuster  sur  son  lit  de  Procruste. 
Les  abus  du  laisser-faire  étaient  si  criants  sous  le  rapport  des  risques 
maritimes  qui  avaient  coûté  la  vie  à  un  grand  nombre  de  marins,  que 


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EN  ANGLETERRE  ET  EN  ITALIE  749 

la  conscience  publique  réclama  la  loi  à  laquelle  l'honorable  M.  PlimsoU 
a  attaché  son  nom.  D'après  Fauteur  du  projet  de  loi,  les  avantages  du 
vote  de  la  loi  substituant  la  responsabilité  de  TÉtat  à  celle  des  arma- 
teurs ont  été  presque  nuls. 

A  côté  de  la  question  agraire  qui  a  passé  d'Irlande  en  Ecosse  et  en 
Angleterre,  a  surgi  celle  des  propriétaires  de  terrains  à  bâtir  dans 
les  villes.  Cet  état  de  choses  est  signalé  par  M.  Goschen  comme  un 
des  plus  graves  faits  économiques  qu'ait  eu  à  subir  la  société  moderne. 
Un  auteur  anglais  d'une  grande  notoriété,  M.  Georges,  pose,  dans  un 
récent  ouvrage,  la  question  en  ces  termes  : 

«  Est-il  juste  qu'en  Californie,  ou  dans  tout  autre  pays  neuf,  des 
individus  puissent  acheter  des  emplacements  pour  spéculer  sur  la 
communauté  qui  a  besoin  de  bâtir  une  ville?  » 

Les  nations  démocratiques  ont  toujours  été  très  jalouses  de  leurs 
droits  et  moins  empressées  à  leurs  devoirs.  Le  nouvel  état  de  choses 
supprime  une  quantité  de  devoirs  que  l'Etat  prend  à  sa  charge  et  qui 
deviennent  des  droits.  Le  père  de  famille  avait  le  devoir  d'élever  et 
d'instruire  ses  enfants;  il  peut,  et,  chose  inouïe,  il  doit  se  décharger 
sur  rÉlat,  qui  le  remplacera,  môme  malgré  lui. 

M.  Goschen  se  refuse  à  croire  que  le  socialisme  d'État  ne  respecte 
pas  le  jugement  individuel  et  la  liberté  naturelle  chez  ceux  qui  ont 
encore  foi  en  eux-mêmes;  car,  dit-il,  ce  respect  est  une  des  conditions 
de  la  prospérité  des  sociétés. 

Après  M.  Goschen,  un  des  adeptes  convaincus  que  la  doctrine  du 
socialisme  d'État  est  l'essence  des  gouvernements  modernes  est 
M.  Fawcett,  économiste  distingué  et  grand  maître  des  Postes  en 
Angleterre. 

En  France,  les  régimes  politiques  et  économiques  attaqués  en  môme 
temps  en  1789  ont  fait  place  à  un  régime  nouveau.  En  Angleterre,  le 
régime  politique  a  été  profondément  remanié,  et  le  régime  économique, 
qui  est  lié  à  l'aristocratie  féodale,  a  été  peu  modifié. 

Le  Financial  Reform  almanacTi,  publié  par  les  disciples  de 
Cobden,  donne  chaque  année  les  noms  des  propriétaires  de  2000  hec- 
tares et  sollicite  la  réforme  des  lois  sur  la  propriété  foncière. 

D'après  les  dernières  lois  votées,  on  peut  dire  que  les  juges  de  paix 
délennineront  en  Angleterre  et  en  Ecosse  le  prix  des  baux. 

M.  Fawcett  rappelle  que,  dans  l'Inde,  toutes  les  terres  appartiennent 
à  rÉlat  qui  les  loue,  et  le  loyer  lui  est  versé  sous  forme  d'impôt 
foncier.  Ce  revenu  monte  chaque  année  à  la  somme  de  550  millions. 
M.  Fawcett  demande  que  la  législation  permette  aux  capitaux  de  se 
porter  sur  la  culture,  que  le  transfert  des  terres  soit  facilité,  et  l'asso- 
ciation des  propriétaires  et  des  fermiers.  La  question  du  logement  des 
ouvriers  appelle  particulièrement  son  attention.  En  effet,  cette  question 

25  NOVEMBRE  1887.  48 


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75a  LE  SOCIALISME  D*ÉTiT 

a  des  côtés  multiples,  matériels  et  moraux,  et,  sauf  dans  les  coûdn 
tions  de  certaines  industries,  a  été  rarement  résolue  avec  succès. 

UÉtat  peut-il  construire  pour  les  ouvriers  d'une  manière  efficace, 
c'est-à-dire  dans  des  conditions  où  les  capitaux  employés  se  trouvent 
rémunérés.  Sinon  ce  n'est  qu'un  palliatif  et  non  une  solution. 

La  perte  d'intérêt  devra,  pour  aligner  le  budget,  se  retrouver  sous 
forme  d'impôt.  Les  sociétés  de  construction  ont  fait  de  grands  progrès 
en  Angleterre;  elles  comptent  sept  cent  cinquante  mille  membres. 
Chacun  d'eux  est  en  train  de  devenir  propriétaire,  et  k  côté  de  ces 
efforts,  ni  TÉtat  ni  les  municipalités  ne  doivent  agir  de  peur  de  les 
décourager. 

Les  caisses  d'épargne  postales  ont  été  une  utile  innovation  qui  a 
permis  aux  ouvriers,  sans  frais  pour  l'État,  d'avoir  leur  caisse  d'épargne 
à  leur  portée.  D'après  M.  Fawcett,  les  caisses  d'épargne  postales,  loin 
de  coûter  à  l'État,  couvrent  leurs  frais  et  sont  gérées  commercialement. 

Le  type  le  plus  ancien  du  socialisme  en  Angleterre  est  la  loi  des 
pauvres,  qui  donne  le  droit  à  un  indigent  domicilié  dans  une  paroisse 
d'exiger  des  secours  du  bureau  de  cette  paroisse.  Par  extension  à  cette 
loi,  des  associations  se  sont  constituées  pour  donner  aux  enfants  des 
pauvres  l'éducation  gratuite.  Il  y  a  une  grande  mesure  à  garder  rela- 
tivement aux  parents  à  la  charge  desquels  il  faut  maintenir  le  principe 
de  la  responsabilité.  Quelle  reconnaissance  pourront  avoir  les  enfants 
dont  les  parents  les  ont  fait  élever  aux  frais  de  l'État,  et  combien  le 
lien  de  famille  se  trouvera  relâché  par  ce  désintéressement  de  son 
devoir.  Il  y  a  de  plus  de  la  part  des  parents  en  mesure  de  faire  les 
frais  de  l'éducation  de  leurs  enfants  un  manque  de  fierté  à  accepter  de 
s'en  décharger. 

Les  trois  grands  hommes  d'État  dont  il  est  question  dans  cette  étude, 
se  sont  trouvés,  dans  ces  vingt  dernières  années,  aux  prises  avec  des 
questions  que  le  socialisme  d'État  leur  a  permis  de  résoudre.  L'exagé- 
ration dans  cette  voie  vicierait  le  principe  du  gouvernement. 


II 

L'unité  italienne  n'a  pas  Inauguré  le  socialisme  d'État  qui  exlst«tit 
avant  elle,  dans  diverses  institutions,  et  elle  ne  l'a  pas  non  plus 
centralisé. 

L'école  économique  italienne,  qui  a  pour  chef  M.  Luzzati,  esi  \iiid 
école  éclectique  procédant  d'Adam  Smith  et  de  J.-B.  Say  ea  même 
temps  que  de  l'apôtre  de  la  coopération,  Schultze-DeUtsch. 

Une  des  premières  questions  soumises  au  Parlement  a  été  celle 
de  l'assurance  contre  les  accidents  des  ouvriers  de  fabrique. 


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EN  ÀNGLSTIRRE  £1  EN  IIALIK  731 

Le  projet  de  loi  déposé  en  février  1883  ayait  pour  rapporteur  M.  Luz- 
zati.  C'était  un  projet  de  convention  entre  le  ministre  du  commerce  et 
les  dix  plus  importantes  caisses  d'épargne  du  royaume  pour  la  fon- 
dation d'une  caisse  d'assurance  contre  les  accidents  du  travail.  M.  Luz- 
zati  classe  Tintervention  de  l'État  en  trois  catégories  : 

1^  L'État  se  substitue  à  la  prévoyance  individuelle,  qui,  par  suite  de 
son  intervenlioD,  devient  de  facultative  obligatoire.  C'est  le  programme 
allemand. 

2*  L'État  encourage  Taclion  individuelle  et  la  fortifie  en  lui  accor- 
dant certains  avantages,  mais  sans  l'absorber. 

3*  L'État  fait  profiter  la  classe  ouvrière  des  institutions  adminis- 
tratives dont  l'action  peut  lui  èlre  utile,  comme  les  bureaux  d'épargne 
postaux,  mais  sans  qu'il  y  ait  de  sa  part  aucun  sacrifice. 

La  caisse  d'épargne  postale  date  en  Angleterre  de  1861,  et  ses  succès 
incontestés  l'ont  fait  adopter  dans  presque  tous  les  États  européens. 
La  caisse  d'épargne  postale  anglaise  a  réuni  en  vingt  années  la  somme 
énorme  de  36  millions  sterling  ou  900  millions  de  francs. 

La  commission  législative  italienne  conclut  sur  cette  question  dans 
des  termes  empreints  d'une  haute  sagesse.  «  Il  est  bon  de  le  dire  haut  et 
clairement,  afin  de  dissiper  les  illusions  sur  les  fallacieux  renouvelle- 
ments sociaux  confiés  à  des  institutions  d'État.  Ces  institutions  ne 
peuvent  changer  les  condilions  de  notre  misérable  nature  humaine, 
ni  insinuer  dans  nos  âmes  les  vertus  qui  leur  manquent,  ni  élever  les 
salaires  pour  permettre  d'en  tirer  de  plus  grandes  épargnes,  parce  que 
nous  dépendons  des  conditions  générales  et  inexorables  de  l'économie 
politique.  » 

La  question  de  la  prévoyance  avait  trouvé,  depuis  plus  de  vingt-cinq 
ans,  en  Italie,  une  solution  satisfaisante  dans  les  sociétés  de  secours 
mutuels  du  Piémont,  qui  s'étaient  introduites  dans  le  nord  de  l'Italie. 
Les  écoles  populaires  vinrent  ensuite,  ainsi  que  les  magasins  alimen- 
taires ou  sociétés  coopératives  de  consommation. 

A  partir  de  1866  les  banques  populaires  ont  été  fondées  par  un 
sentiment  plus  fraternel  qu'humanitaire  et  relevant  dans  bien  des  cas 
du  sentiment  chrétien. 

n  y  a  en  Italie,  dit  le  rapport  précité,  plus  de  2000  sociétés  de 
secours  mutuels,  357  caisses  d'épargne  libres,  3458  bureaux  de  poste 
oaTerts  à  Tépargne  et  206  banques  populaires.  Toutes  ces  institutions 
émanent  absolument  de  la  prévoyance  individuelle. 

Un  fait  économique  remarquable  qui  a  été  déjà  signalé  dans  les 

lettres  sur  l'Italie  de  1884,  du  savant  économiste  bdge  de  Laveleye,  est 

b,  décentralisation  du  crédit  qui  permet  d'employer  les  épargnes  du 

peaple  dans  la  région  qui  les  a  vues  naître. 

Une  petite  ville  de  5000  haletants,  située  dans  la  province  de  Tos* 


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752  LE  SOGIÀLISHE  D'ÉTiT 

cane,  Asolo,  a  fondé,  en  1883,  une  banque  populaire  pour  centraliser 
les  épargnes  des  cultivateurs,  des  boutiquiers  et  petits  propriétaires 
de  la  ville  et  des  environs.  Quelques  hommes  de  bonne  volonté,  dévoués 
à  ridée  de  la  vulgarisation  du  crédit  agricole,  ont  consenti  à  diriger 
la  banque  gratuitement  pendant  les  années  d'essai  ;  actuellement,  ils 
conservent  la  direction  dans  les  mômes  conditions,  mais  des  employés 
payés  font  le  service  des  écritures  et  des  mouvements  de  fonds. 

La  banque  opérant  dans  les  limites  de  la  commune,  escompte  à 
6  pour  100,  fait  des  avances  sur  fonds  publics,  denrées  et  marchan- 
dises; elle  reçoit  en  dépôt  les  épargnes  au  taux  de  4  ou  4  i/2  pour  100, 
suivant  les  termes.  E31e  émet,  de  concert  avec  huit  banques  de  la 
même  province,  des  bons  agricoles  qui  ont  la  garantie  collective  des 
neuf  banques. 

Ces  bons  dits  buoni  del  Tesoro  delVagriculturaj  sont  de  500  fr. 
et  rapportent  4  pour  100  d*intérèt. 

Profitant  des  institutions  libres  déjà  existantes,  le  Parlement  italien 
a  associé  à  TÉtat,  dans  la  fondation  de  la  caisse  d'assurance,  les  dix 
plus  importantes  caisses  d*épargne  d'Italie  qui  en  ont  constitué  le 
capital.  Celles  qui  l'ont  souscrit  sont  les  suivantes  : 

La  caisse  d'épargne  de  Bologne  a  souscrit  la  somme  de  100  000  fr.; 
celle  de  Turin,  100  000  fr.  ;  celle  de  Milan,  600  000  fr.  Les  caisses  de 
Venise,  Rome  et  Cagliari  et  celles  relevant  de  la  banque  de  Naplea  et 
de  la  banque  de  Sicile,  du  mont-de-piété  de  Gènes  et  du  mont  des 
pâturages  de  Sienne  ont  complété  par  leurs  souscriptions  la  somme 
de  1  500  000  fr.,  formant  le  capital  de  garantie  de  la  caisse. 

Les  caisses  d'épargne  de  l'Italie  étant  peu  connues  à  l'étranger,  il  ne 
sera  pas  sans  intérêt  de  donner  un  court  aperçu  de  l'historique  de 
chacune  d'elles. 

La  caisse  de  Milan  date  de  1823  et  fut  créée  avec  le  reliquat  d'an 
fonds  de  secours  imposé  aux  communes  de  Lombardie.  Son  capital 
actuel  est  de  30  millions  de  francs,  et  ses  dépôts  atteignent  300  millions. 
Elle  dote  sur  ses  bénéfices  plusieurs  institutions  :  un  crédit  foncier 
et  un  magasin  général  des  soies,  et  subventionne  de  nombreuses 
œuvres  de  patronage  et  d'assistance.  Vient  ensuite  la  caisse  d'épargne 
de  Bologne,  fondée  en  1837,  avec  un  capital  de  26  000  fr.,  fourni  par 
cent  personnes.  Son  capital,  après  moins  de  cinquante  dJûS,  est  de 
3  millions  et  elle  reçoit  20  millions  de  dépôts.  Elle  a  aussi  fondé  sur 
ses  bénéfices  un  crédit  foncier  et  un  crédit  agricole. 

Celle  de  Turin  s'est  formée  à  l'aide  de  capitaux  provenant  d^une 
caisse  de  prêts  dont  elle  s'est  séparée  en  1827. 

La  caisse  d'épargne  de  Venise  date  de  1822  et  a  été  fondée  par  le 
mont-de-piété  de  cette  ville;  elle  est  garantie  par  la  municipalité.  La 
caisse  de  Cagliari  a  une  origine  analogue.  Le  mont-de-piété  de  Gènes 


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EN  ANGLETERRE  ET  EN  ITALIE  753 

gère  sous  sa  garantie  la  caisse  d'épargne  qu'il  a  fondée.  Quant  au 
mont  des  pâturages  de  Sienne,  il  date  de  1622  et  a  pour  garantie, 
depuis  cette  époque,  les  pâturages  de  la  Maremme,  qui  font  partie 
du  domaine  public. 

Les  banques  de  Naples  et  de  Sicile  gèrent  les  caisses  d'épargne  de 
ces  deux  villes,  qui  ont  souscrit  également  le  capital  de  garantie  de  la 
caisse  contre  les  accidents  du  travail. 

Chacune  des  institutions  de  crédit  précitées  supporte  les  frais  géné- 
raux de  la  gestion  de  la  caisse  dans  la  proportion  du  chiffre  de  sa 
souscription. 

La  loi  constitutive  de  la  caisse  nationale  d'assurance  l'exempte  des 
droits  fiscaux  pour  ses  polices,  ses  registres,  ses  certificats,  ses  actes 
de  notoriété,  et  en  général  pour  tous  ses  documents  administratifs. 
Les  caisses  d'épargne  postales  font  gratuitement  l'encaissement  des 
primes  et  le  paiement  des  indemnités. 

Il  a  été  établi  une  classification  des  primes  graduée  sur  les  risques 
différents  attachés  aux  diverses  professions,  à  l'instar  de  ce  qui  se 
pratique  dans  les  compagnies  privées. 

Âpres  les  caisses  d'épargne  et  la  caisse  nationale  d'assurance 
contre  les  accidents  du  travail,  le  gouvernement  italien  s'occupa  de  la 
question  des  caisses  de  retraite  de  la  vieillesse,  dont  le  grand  ministre 
Cavour  avait  tenté  la  fondation  dès  1859. 

Votée  en  juillet  1859,  à  l'époque  du  traité  de  Yillafranca,  les  événe- 
ments politiques  empêchèrent  la  mise  à  exécution  de  la  loi,  qui  fut 
remaniée  en  1881  par  le  gouvernement.  Retirée  peu  après  à  cause  des 
vives  critiques  faites  au  premier  projet,  un  second  fut  déposé  par 
M.  Luzzati,  le  19  février  1883.  Ce  projet  assure  la  liberté  à  la  pré- 
voyance, qui  perdrait  sa  spontanéité  si  l'obligation  lui  en  était  imposée. 
Une  subvention  de  30  millions  est  proposée  dans  le  projet  de  l'État. 
La  Banque  nationale  coopère  à  la  fondation  par  une  subvention  annuelle 
de  25  000  francs  sur  ses  bénéfices,  et  celle  de  Toscane  souscrit  2500  fr., 
une  fois  payés  pour  primes  de  premier  versement,  au  profit  des  ou- 
vriers de  sa  région. 

La  caisse  des  retraites  italienne  est  basée  sur  la  bienfaisance,  et  ses 
bénéficiaires  sont  choisis  par  une  commission  provinciale  composée 
de  membres  nommés  par  le  gouvernement,  de  délégués  des  conseils 
manicîpanx  et  des  sociétés  de  secours  mutuels,  très  nombreuses  en  ce 
pays.  Les  recherches  du  gouvernement  italien  tendent  à  organiser  un 
socialisme  d'État  pratique  et  dont  le  bon  fonctionnement  rendra  inu- 
tiles les  tentatives  d'introduction  du  socialisme  cosmopolite  h  la 

recherche  de  sa  formule  définitive. 

Gabriel  Carbon. 


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CHRONIQUE  POLITIQUE 


23  novembre  1887. 

Le  scandale  qui  troublait  la  République  finit  par  une  crise  pro- 
fonde de  tout  rÉtat.  Rapidement,  comme  si  une  fatalité  avait  youlo 
que  chaque  journée  eût  sa  révélation  et  son  drame,  on  a  vu  des 
accusations  nouvelles  assaillir  TÉlysée,  la  Chambre  ordonner  une 
enquête  et  livrer  M.  WUson  à  la  justice,  le  garde  des  sceaux  rejeter 
son  portefeuille,  le  préfet  de  police  céder  la  place,  Je  ministère 
tomber,  et,  parmi  tout  ce  tumulte  furieux  de  griefs  et  de  récrimi- 
nations, les  républicains  eux-mèoies  sommer  M.  Grévy  d*abdiguer. 
Jamais,  depuis  dix-sept  ans  ans,  la  France  ne  s'était  plus  vive- 
ment émue.  Plus  rien,  devant  elle,  qui  paraisse  encore  respectable 
et  qui  soit  respecté  ;  plus  rien  qui  semble  ayoir  la  force  de  sub- 
sister; plus  rien  qui  garde  son  caractère  ou  sa  fonction.  Le 
gouvernement  s'annule  et  s*avilit  ;  les  pouvoirs  publics  sont  dans 
une  anarchie  presque  burlesque  ;  les  affaires  du  pays  vont  à  l'aban- 
don. Ce  n'est  plus,  dans  la  foule,  que  défiance  et  suspidon;  de 
haut  en  bas,  le  mépris  tourne  à  la  licence.  Les  signes  graves  qui 
annoncent  les  révolutions  apparaissent  à  tout  le  monde.  Une  telle 
république  ne  peut  plus  durer  :  on  le  sent,  on  le  reconnaît,  on  ose 
le  dire... 

Il  n'y  a  plus  de  curiosité  publique,  en  France,  que  pour  le 
scandale.  On  s'en  assouvit  et  on  n'en  a  pas  assez,  parce  qu'il 
semble  à  l'opinion  surexcitée  de  la  masse  qu'il  y  en  a  davantage 
encore.  Que  de  hontes  déjà!  Tous  ces  accusés  qui  nient,  sans 
vergogne;  toutes  ces  preuves  qui  éclatent,  comme  par  hasard; 
tous  ces  fonctionnaires,  ces  magistrats,  ces  ministres  qui  s'incul- 
pent les  uns  les  autres;  tous  ces  documents  qu'on  ramasse  pèle- 
mêle,  qu'on  se  renvoie,  qu'on  perd  ou  qu'on  soustrait,  qu'on  cote 
et  qu'on  paraphe  tardivement;  tous  ces  comparses  qui  se  tuait  on 
qui  s'amusent  et  qui,  sortis  de  l'encdnte  du  tribunal,  s'en  vont 
débiter  leurs  secrets  aux  journaux,  sur  la  table  d'un  cabaret!  Et 
les  témoignages  outrageants  qui  s'accumulent,  de  jour  en  jour, 


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GORONKHJI  POimOUE  755 

contre  le  gendre,  contre  le  neveu  du  président  de  la  République 
ou  contre  sa  propre  personne,  pendant  que  les  anJ[)assadeurs  des 
puissances  viennent  lui  présenter  leurs  hommages  I  Et,  devant 
rannëe  frémissante,  devant  le  soldat  stupéfait  et  indigné,  ces 
généraux  traduits  sur  les  bancs  de  la  10**  chambre  pour  avoir  tra- 
fiqué non  seulement  des  insignes  de  l'honneur,  mais  de  rhonneur 
mèmel  Et  ces  autres  généraux  qui  sont  en  commerce  de  galanterie 
et  de  faveurs  avec  la  Limouzin  I  Le  général  Thibaudin  qui,  dans 
ses  épitres  délirantes,  associe  tendrement  la  patrie  à  cette  aventu- 
rière !  Le  général  Boulanger  qui  lui  offre  sa  «  sympathie  respec- 
tueuse »,  en  l'assurant  de  ses  bonnes  grâces  pour  tous  ceux  qu'elle 
protège  I  Le  général  Grévy  qui  lui  promet,  dans  un  billet  amou- 
reux, toutes  les  «  satisfactions  »  I  Combien  d'ignominies  et  comme 
le  dégoût  a  été  naturel,  dans  cette  masse  de  la  nation  que  le  mal 
étonnait  d'autant  plus  qu'on  lui  avait  prophétisé,  au  nom  de  la 
République,  plus  de  vertu  avec  plus  de  sévérité,  plus  de  probité 
avec  plus  d'économie!  Dieu  merci,  la  France,  si  décriée  qu'elle  soit 
pat  l'étranger  ou  si  volontiers  qu'elle  se  décrie  elle-même,  vaut 
mieux  que  son  gouvernement.  Il  n'est  pas  chez  elle  un  paysan  qui 
ne  se  fût  habitué  à  croire  que,  pour  gouverner  la  France,  on  devait 
être,  on  était  toujours  le  plus  honnête  aussi  bien  que  le  plus  capable. 
Il  n'est  pas  un  ouvrier  qui  eût  consenti  à  croire  que  la  démocratie 
dût  être  et  serait,  avec  la  République,  le  régime  de  la  curée.  Parce 
que  leur  colère  n'a  pas  pris  l'allure  de  l'émeute,  on  se  tromperait 
en  louant  l'apparente  placidité  avec  laquelle  ils  supportent  le  spec- 
tacle de  ces  désordres.  Qu'on  demande  au  suffrage  universel  sa 
sentence;  il  répondrai 

Nous  n'avons  pas  à  préjuger  le  sort  de  M.  Wilson.  Nous  aflîr- 
moDS  seulement  que  la  foule  est  maintenant  trop  passionnée  et  que 
l'histoire  du  scandale  lui  en  a  trop  appris,  pour  qu'on  puisse  avant 
longtemps  apaiser  son  irritation  et  désarmer  sa  vindicte.  Que, 
dùoient  ou  non,  on  innocente  les  accusés,  on  aura  plus  de  peine  à 
innocenter  la  République.  Pourquoi?  C'est  que  le  gouvernement  a 
paru  vouloir  que  la  lumière  ne  se  fît  pas.  C'est  que  le  souvenir  de 
tous  les  désordres  dont  chaque  département  avait  été,  depuis  neuf 
ans,  le  témoin,  s'est  réveillé  dans  la  mémoire  du  public.  C'est  ausâ 
que,  les  coupal)les  portant  des  noms  très  connus  et  occupant  un 
rang  très  élevé,  le  régime  ne  peut  plus  bénéficier  de  l'irresponsa- 
Ulité  qui  est  comme  la  protection  constitutionnelle  de  la  Répu- 
blique, dans  le  mal.  Enfin,  c'est  que  les  révélations  coïncident  non 
seulement  avec  les  reproches  de  dissipation  et  de  gaspillage 
mérités  par  la  République,  mais  avec  les  plaintes  de  tous  les 
intérêts  qui  sont  aujourd'hui  en  stagnation  ou  en  détresse.  La 


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756  CHROMQUE  POLITIQUE 

République  a  été  mal  servie,  dans  cette  période  critique,  par  ses 
hommes  d*État,  Ils  n'ont  pas  discerné  la  vraie  nécessité  de  leur 
gouvernement,  leur  vrai  devoir.  Ils  n'ont  pas  su  voir  qu'avec  le 
naturel  français  et  dans  une  démocratie  comme  la  nôtre,  la  suspi* 
cion  est  pire  qu'aucune  espèce  de  condamnation.  Entre  tons, 
M.  Rouvier  était  le  moins  propre  à  garantir  la  moralité  de  la 
République.  Ni  par  son  caractère,  ni  par  sa  vie,  il  n'avait  raato- 
rite  nécessaire  pour  venir  dire  à  la  Chambre  comme  un  autre 
Guizot  :  a  Nous  ne  sommes  pas  les  premiers  à  être  calomniés  et 
injuriés  indignement;  nous  n'avons  pas  cet  honneur  :  des  hommes 
à  côté  desquels  nous  serions  heureux  et  fiers  d'être  nommés  un 
jour,  ont  été  tout  aussi  calomniés,  tout  aussi  injuriés,  et  aussi 
injustement,  dans  leur  personne  comme  dans  leur  politique.  Le 
plus  grand  homme  des  États-Unis  d'Amérique,  Washington,  a  été 
accusé  d'avoir  vendu  son  pays  à  l'Angleterre;  on  imprimait  de 
prétendues  lettres,  apportées  comme  preuves  de  cette  accusation... 
Nous  croyons  trop  vite  à  la  corruption  et  nous  l'oublions  trop  vite. 
Nous  ne  savons  pas  rendre  assez  justice  aux  honnêtes  gens,  et  nous 
ne  faisons  pas  assez  justice  des  malhonnêtes  gens.  Je  voudrais  que 
nous  fussions  un  peu  moins  empressés  dans  notre  crédulité  au  mal, 
avant  de  le  connaître,  et  un  peu  plus  persévérants  dans  notre 
réprobation  du  mal,  quand  nous  le  connaissons.  Soyons  moins 
soupçonneux  et  plus  sévères.  Tenez  pour  certain  que  la  moralité 
publique  s'en  trouvera  bien...  »  Mais,  la  République  eût-elle  pos- 
sédé, dans  la  personne  de  M.  Rouvier,  le  ministre  probe,  sagace, 
courageux,  dont  elle  aurait  eu  besoin  entre  M.  Grévy  et  la  France, 
une  telle  force  n'aurait  pas  suffi  pour  la  sauver  dans  cette  tempête 
de  boue  :  il  lui  aurait  fallu  un  autre  parti,  un  autre  Parlement. 

La  Chambre  n'est  plus  guère  qu'une  dixième  Chambre,  comme 
celle  du  Palais  de  Justice.  Elle  s'est  érigée  en  tribunal.  Sa  com- 
mission d'enquête  confond  le  pouvoir  législatif  avec  le  pouvoir 
judiciaire,  presque  avec  le  pouvoir  exécutif.  Elle  n'appelle  pas 
seulement  à  sa  barre  les  ministres  et  leurs  subalternes,  ceux-ci 
même  avant  ceux-là;  elle  prescrit  au  gouvernement  les  actes  que 
son  administration  doit  accomplir,  à  la  magistrature  les  opérations 
que  sa  police  doit  faire.  Visiblement,  elle  songe  moins  à  éclairer 
la  République  sur  les  abus  qu'il  lui  faut  corriger  qu'à  procéder 
contre  certain  suspect,  contre  certain  accusé.  Pendant  qu*e\\e 
commet  un  genre  d'usurpation,  qui  est  si  terrible  dans  les  tezaps 
révolutionnaires,  le  parti  républicain  ne  s'occupe,  au  Palais    du 
Luxembourg  comme  au  Palais  Bourbon,  que  de  ses  ambitions   et 
de  ses  haines.  Ici,  on  prépare  une  crise  ministérielle;  là,   plus 
spécialement  une  crise  présidentielle;  ailleurs,  une  crise  constitu- 


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CHRONIQUE  POLITIQUE  757 

tionnelle.  Tous  les  efforts  se  mêlent  ou  se  heurtent  à  la  fois. 
On  n'a  pas  encore  jeté  à  terre  les  ministres  qu'on  veut  déjà  pousser 
hors  de  l'Elysée  M.  Grévy  :  sous  le  regard  des  ministres,  on  pose 
telle  ou  telle  candidature  pour  la  présidence  non  vacante  de  la  Répu- 
blique. Il  y  a  plus  :  on  compte  que,  par  une  sorte  de  grève  de  minis- 
tres, on  forcera  M.  Grévy  à  se  démettre.  Car,  si  vous  rencontrez, 
devant  la  tribune,  d'andens  ministres  qui,  pour  le  redevenir,  se 
ménagent,  par  leurs  discours  ou  par  les  votes,  la  bienveillance  éven- 
tuelle de  M.  Grévy,  vous  en  rencontrez,  dans  les  couloirs,  un  certain 
nombre  d'autres  qui,  pour  succéder  au  président  de  la  République, 
forment  stoïquement  contre  lui  la  faction  de  la  vertu  scandalisée. 
En  attendant,  plus  de  débats  qui  ne  soient  des  querelles  violentes; 
plus  d'application  aux  affaires  du  pays.  Vainement  s'exhorte-t-on 
à  une  entente.  Impossibilité  pour  les  groupes  de  se  réunir  en 
assemblée  plénière.  Impossibilité  de  créer,  pour  quelque  ministère 
qui  se  prépare,  une  majorité  réelle.  Impossibilité  de  gouverner  la 
République  avec  des  éléments  que  séparent  tant  de  répugnances 
invincibles.  C'est  simultanément  la  lutte  et  la  décomposition.  Quel 
étati  Un  grand  procès  où  le  régime  républicain  lui-même  est  en 
cause,  et  pas  de  garde  des  sceaux  ;  un  budget  à  examiner,  à  régler, 
et  pas  de  ministre  des  finances.  Un  Parlement  et  plus  de  gou- 
vernement devant  lui.  Une  Constitution,  et  des  républicains  qui 
rivalisent  à  qui  la  violera  le  plus  correctement  ou  à  qui  la  révisera 
le  plus  opportunément.  Une  république,  et,  pour  la  présider,  un 
homme  qui,  après  s'être  contenté  d'être  une  ombre  de  président, 
n'en  est  guère  plus  qu'un  cadavre... 

Le  douzième  des  ministères  sur  lesquels  M.  Grévy  aura  régné 
depuis  neuf  ans,  a  disparu.  Il  ne  subsistait  guère,  il  est  vrai,  que 
grâce  aux  ingénieuses  précautions  de  son  impuissance.  Il  n'était 
nî  avec  l'opinion  publique  ni  contre  elle;  il  restait  dans  l'équivoque. 
Trop  peu  prévoyant  et  trop  peu  courageux  pour  pratiquer,  au  com- 
mencement du  scandale,  la  raison  d'État,  il  avait  également  manqué 
de  franchise  et  de  loyauté  :  on  le  soupçonnait  de  ménager  les  cou- 
pables, après  avoir  voulu  les  trahir;  il  n'avait,  ce  semble,  ni  la 
consdence  ni  les  mains  pures.  Et,  pour  triompher  du  soupçon, 
comment  parlait-il,  comment  agissait-il  à  la  Chambre?  Sans  netteté, 
sans  vigueur.  Il  avait  déconseillé  l'enquête;  msds  il  n'avait  pas  sa 
s'y  opposer.  Puis,  le  jour  où  il  avait  été  reconnu  qu'on  avait  subs- 
titué dans  le  dossier  de  M"*  Limouzin  deux  lettres  de  M.  Wilson  à 
deux  autres,  il  avait  refusé  d'ordonner  immédiatement  une  infor- 
mation,   en  interrompant  le  procès,  comme  la  jurisprudence  et 
l'équité  le  commandsâent.  Il  avait  fallu  une  éloquente  objurgation 
de  M.  Jacques  Piou  et  son  h^ile  insfâtance,  pour  l'y  contndndre. 


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758  CHRONIQUE  POLITIQUE 

Encore,  en  s'y  laissant  contraindre^  se  discréâitait-U  alors  par 
une  ruse  qui  ne  leurrait  personne.  Ce  n'est  pas  tout.  On  appre* 
nait  de  M.  Mazeau  que  M.  Rouvier  lui  avait  dissimulé,  toute  une 
semaine,  et  le  scandale  et  l'action  irréguliëre  de  la  police.  Enfin, 
quand  M.  Gragnon^  à  son  tour,  avait  été  inculpé  dans  la  subs- 
titution des  deux  lettres ,  le  ministère,  par  peur  plutôt  qoe  par 
indulgence,  s'était  contenté  de  le  «  remplacer  »,  sans  le  révoquer. 
Il  n'avait  plus  d'autorité  ;  il  avait  tout  relâché  dans  le  gouverne- 
ment et  dans  l'administration;  il  n'était  plus  rien,  a  il  n'y  ami 
plus  rien  »  et  l'aveu  en  était  général.  M.  Clemenceau  l'interpeUe, 
ce  ministère  caduc.  M.  Rouvier  va-t-il  se  défendre  viriteÊneot, 
fièrement?  Non.  Il  argue  de  la  conversion  de  la  rente  pour  retarder 
quatre  jours  l'interpdlation,  coomie  si,  annoncée  quatre  jours  à 
l'avance,  la  crise  en  serait  moins  réelle  et  devait  troubler  moins 
gravement  la  sécurité  du  rentier.  H.  Rouvier  ignore-t-il  qu'on  loi 
impute  l'intention  d'attendre  tout  sioiplement,  durant  ces  quatre 
jours,  une  ordonnance  de  non-lieu  qui,  en  absolvant  M.  Wilson, 
délivrerait  le  ministère  de  la  question  elle-même?  Ce  ne  sera  pas 
sa  seule  faute,  dans  ce  débat.  Il  réclame  de  la  majorité  un  témoi- 
gnage de  confiance.  Or,  il  doit  bien  savoir  que  nos  amis  ne  peuvent 
lui  accorder  que  le  bénéfice  de  leur  tolérance.  Il  est,  devant  l'opi- 
nion publique,  le  ministre  complaisant  qui  vient  d'aider  M.  Grévy 
à  protéger  M.  Wilson;  il  a  sa  solidarité  avec  eux;  il  a  sa  part  du 
scandale,  et,  en  face  de  la  France  aflamée  de  justice,  les  conser^ 
vateurs  lui  auraient  apporté  un  témoignage  de  confiance  à  la  fois 
parlementaire  et  morale!  Us  ne  le  pouvaient  pas  :  les  électeurs,  ces 
justiciers  dont  la  République  oonnattra  tôt  ou  tard  le  verdict,  ne  le 
leur  auraient  pas  pardonné.  Que  la  République  se  fasse  un  meilleur 
ministère  !  C'est  un  souci,  c'est  un  devoir  qui  9q[>partient,  après  toot, 
aux  républicains  eux-mêmes. 

Que,  dans  la  drconstance,  le  coup  qui  a  renversé  H.  Rouvier 
dût  frapper  derrière  le  président  du  Conseil  le  président  de  la 
République,  personne,  si  ce  n'est  M.  Grévy  peut-être,  n'en  a  pu 
douter.  M.  Clemenceau,  consulté  par  M.  Grévy,  que  ses  fautes  ont 
réduit  à  s'humaniser,  lui  a  dit  :  «  Ce  n'est  pas  une  crise  mimstié- 
rielle,  c'est  une  crise  présidentielle.  »  Ce  mot  lugubre,  mais  vrai»  a 
la  valeur  d'une  condamnation.  Quoi  I  un  homme  i  qui  le  président 
de  la  République  offre  le  pouvoir,  H.  Clemenceau,  cet  ambitieux  e^ 
inquiet  démocrate,  lui  aura  répondu  avec  plus  ou  moins  d'asrl    t 
«  Avant  que  vous  me  demandiez  si  je  veux  être  votre  prenûer 
ministre,  permettez-moi  de  vous  demander  moi-mêoie  si    ^rons 
prétendez  demeurer  président  de  la  République  I  »  Et,  cet    «vis 
impertment,  c'est  M.  Grévy  qm  l'aura  reçu,  lui,  le  jMrésideiàt  deoz 


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GBIONIQUE  POtillItfQE  759 

fois  sacré  à  Versailles  et  qu'on  pouvait  croire  inviolable  I  Décidé* 

ment,  l'histoire  est  bien  malicieuse  dans  ses  leçons.  M.   Grévy 

voulait,  en  1848,  une  république  sans  président.  Il  accepte,  en 

1879,  la  présidence  de  la  République  et,  cette  présidence  dont 

il  s'est  revêtu  aussi  commodément  que  majestueusement,  on  lui 

signifie,  en  1887,  qu'il  ait  à  s'en  dépouiller!  On  lui  en  intime 

l'ordre  du  même  ton  et  pour  la  noême  raison  qu'on  ordonnait  au 

général  Caffarel  d'arracher  de  sa  poitrine  la  croix  qui  le  décoridt^ 

Oui,  le  républicain  qu'on  appelait  <(  l'austère  »,  «  l'intègre  n, 

a  rincorruptiUe  »  président  de  la  B^ublique,  le  voilà  jugé  indigne 

de  continuer  son  règne,  on  l'invite  i  l'abdication  volontaire.  On 

ne  veut  ph»  voir  en  lui  qu'une  a  grande  improbité  méconnue  ». 

On  fifindigne  que,  déshonorant  la  présidence  de  la  République,  il 

ait  non  seulement  laissé  l'Elysée  devenir  une  caverne  «te  traitants 

et  d'escrocs,  mais  qu'il  ait  obstinément  défendu  son  gendre  contre 

ces  deux  gardiennes  immortelles  de  la  République^  la  Vérité,  la 

Justice...  Soit.  L'histoire  admirera  peut-ètrê  les  républicains  ver-* 

tnenx  qui  auront  forcé  à  se  sacrifier  lui-m^e  ce  président  qui  n'a 

pas  voulu  sacrifier  le  mari  de  sa  fille.  Libre  i  eux  de  constater  si 

solennellement  son  indignité  !  Libre  à  eux  de  bien  faire  voir  i  la 

France  cette  faillite  morale  de  la  première  magistrature  de  leur 

république  I  Mais,  sans  vouloir  prendre  de  leurs  institutions  plus 

de  soin  que  M.  Clemenceau  et  ses  amis,  nous  serions  curieux  de 

savoir  comment  ils  peuvent  congédier  M.  Grévy  et  respecter  la 

Constitution  qui  lui  a  garanti  pour  sept  ans  son  pouvoir  présiden* 

tiel.  Assurément,  ils  le  traiteront  mieux  qu'un  voleur  ou  le  com* 

jdice  d'un  voleur  :  ils  ne  mettront  pas  la  main  sur  lui  ;  ils  ne  jette* 

rcmt  pae  une  pierre  sur  TËlysée.  Comme  leur  police  n'est  armée 

d'aucun  droit  spécial  contre  lui  et  qu'il  n'est  pas  de  décret  qu'ils 

poisseat  forger  posa  l'expalser  comme  un  simple  Jésuite,  ils  se 

coAlenteront  de  l'intunider  plus  ou  moins  durement  par  des  som* 

Biadons.  Toutefois,  quand  les  républkains  débattent  à  l'avance, 

de  groupe  en  groupe,  les  noms  de  cinq  ou  six  candidats  déjà  prêts 

à  remplacer  M.  Grévy,  nous  pouvons  bien  afiSrmer,  nous  autres 

monarchistes,  qu'ils  méconnaissent  ou  outragœt  la  loi  constitu- 

lionodle,  et,  le  jour  où  ils  auront  chassé  M.  Grévy  de  l'Elysée,  nous 

pourrons  les  remercier  d'avoir  complété  pour  nous,  pour  la  France, 

reiqpérience  de  la  République  :  il  sera  prouvé  que  la  colère  du 

parti  républicain  peut  tout  aussi  bien  sévir  contre  le  {«résident  de 

la  République  que  contre  n'importe  qud  ministre;  par  conséquent^ 

il  sera  démontré  que  rira  n'est  stable  dans  la  République,  pas  même 

sa  présidence. 

Il  semble  qu'une  puissance  inexorable  s'acharne  i  perdre  la 


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760  GHEOIQQUK  POLITIQUE 

République.  On  finit  contre  elle  un  procès  commencé  contre  un 
général,  pour  escroquerie,  comme  si  elle  avait,  elle,  escroqué  à  la 
France  quelque  chose  de  ses  destinées.  Telle  a  été  la  série  de  ses 
fautes,  tel  est  le  rapport  lo^que  de  sa  culpabilité  avec  celle  des 
exploiteurs  dont  elle  a  favorisé  le  tripotage  ou  le  gaspillage  qu'on 
la  condamne  dans  la  personne  de  M.  Wilson  et  de  M.  Grévy« 
presque  sans  croire  qu'elle  puisse  désormais  se  justifier  et  recou- 
vrer son  crédit.  De  quelque  côté  qu'elle  regarde  l'avenir,  la  Répu- 
blique aperçoit  une  menace.  La  violence,  soit  qu'elle  s'en  serve 
elle-même,  soit  qu'on  s'en  serve  contre  elle,  lui  serait  funeste, 
sinon  immédiatement,  du  moins  le  lendemain.  Que  si  elle  demande 
à  la  France,  par  des  élections,  un  secours  et  un  appui,  elle  s'expose 
au  péril  d'un  jugement  définitif.  D'une  part,  la  nation  votera,  qu'on 
le  veuille  ou  non,  sur  le  régime  lui-même  :  car,  le  souvenir  des 
méfaits  qu'elle  aura  vus  se  joignant  à  celui  des  maux  dont  elle  est 
la  victime,  elle  votera  non  seulement  avec  sa  souffrance,   mais 
avec  son  mépris.  D'autre  part,  il  ne  faut  plus  que  les  républicains 
espèrent,  après  de  telles  crises,  diminuer,  dans  les  élections  futures, 
le  nombre  des  députés  conservateurs  et,  si  la  France  assure  à  ce& 
députés  la  supériorité  numérique,  la  majorité  nouvelle  formera  bien 
vite,  sous  la  pression  du  moment,  une  Assemblée  constituante. 
Mais,  quelles  que  soient  les  conjectures,  l'heure  présente  n'en  a  pas 
moins  pour  la  République  des  présages  singulièrement  fâcheux.  Les 
républicains  eux-mêmes  sont  dans  le  désespoir  ou  dans  une  sorte 
d'affolement.  La  masse  de  la  nation  ne  parle  plus  de  la  République 
qu'avec  un  doute  ou  une  certaine  ironie.  .Le  changement  qui  se 
prépare  dans  les  faits  s'opère  déjà  dans  les  imaginations.   Ou 
s'attend  à  tout;  il  semble  que  tout  soit  devenu  possible.  Un  mot 
s'échappe  de  toutes  les  bouches,  à  gauche  aussi  bien  qu'à  droite  : 
«  Il  faut  en  finir  I  »  Mais  le  public  ne  sent  pas  seulement  ceUe 
impatience  de  la  fin.  Il  a  bien  aussi  le  sentiment  que  tout  finit  et  que 
l'industrie,  le  courage,  la  constance  des  républicains  qui  tenteront 
de  sauver  la  République,  en  pourra  tout  au  plus  retarder  ua  peu 
la  perte.  Combien  de  jours,  de  semaines,  de  mois  faudra-t-il,  dans 
un  pareil  état  des  esprits  et  parmi  un  mouvement  si  précipité  des 
événements,  pour  que  la  France  se  tourne  vers  la  Monarchie  et 
aoit  prête  à  la  proclamer? 

Il  est  tragique,  le  spectacle  donné  depuis  huit  jours  aux  peuples, 
par  delà  les  Vosges  et  en  deçà.  Ohl  tout  se  compense,  tout  â*ex]^e 
dans  la  fortune  des  nations  et  des  hommes  I  Dieu  ne  laisse  long- 
temps à  personne,  ni  aux  empires,  ni  aux  individus,  le  droit  de 
croire  sa  félicité  parfaite  ou  sa  gloire  complète.  Voyez  ces  deux 
vieillards,  l'empereur  Guillaume  et  M.  Grévy.  Nul  n'aurait  pu   ou 


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CHRONIQUE  POUTIQTJE  761. 

osé,  devant  leur  berceau,  prédire  à  l'un  qu'il  deviendrait  empe- 
reur d'Allemagne,  à  l'autre  qu'il  serait  président  de  la  Repu- 
blique*  Us  se  sont  élevés,  chacun,  à  ce  faite  de  sa  grandeur.  Et 
maintenant  qu'ils  ont  tous  deux  une  longue  vie  à  finir  en  paix. 
Dieu  attriste  violemment  leurs  derniers  jours,  il  trouble  celui-là 
dans  son  cœur  et  celui-ci  dans  son  honneur.  Quelle  angoisse! 
Chaque  matin,  chaque  soir,  l'empereur  d'Allemagne  peut  attendre 
de  Coblentz  ou  de  San  Remo  la  nouvelle  que  l'impératrice  n'est 
plus,  que  le  prince  impérial  n'est  plus,  et  lui-même,  affaibli  par 
l'âge,  respire  à  peine,  n'a  plus  qu'un  souffle  et  ne  vit  que  comme 
par  miracle.  Chaque  matin,  chaque  soir,  M.  Grévy  peut  attendre 
une  révélation  de  plus  contre  son  gendre,  contre  sa  famille,  contre 
lui-même;  les  cris  injurieux,  les  chansons  satiriques  retentissent 
plus  haut,  chaque  matin,  chaque  soir,  au  fond  de  sa  retraite;  c'est, 
chaque  matin,  chaque  soir,  un  peu  plus  d'infamie  pour  sa  vieillesse. 
Certes,  leur  sort  ne  se  ressemble  pas,  quelque  également  amères 
que  puissent  être  leurs  larmes.  L'empereur  ne  dispute  qu'à  Dieu 
la  tranquillité  de  ses  derniers  jours  et,  dans  cette  lutte  oix  il  sait 
bien  qu'il  n'y  a  pas  de  recours,  il  incline  forcément,  doucement, 
son  front  deux  fois  couronné.  Le  président  de  la  République  dis- 
pute, lui,  à  ceux  qui  l'ont  salué  consul  le  temps  qu'il  lui  restait  à 
garder  son  consulat,  son  traitement,  son  logis,  ses  plaisirs;  il  leur 
dispute  la  réputation  de  ses  vertus  et  le  peu  qu'il  sera  devant  l'hi 
toire.  Sur  le  cercueil  de  l'empereur  d'Allemagne,  que  ce  cercueil 
soit  précédé  ou  non  de  ceux  de  sa  femme  ou  de  son  fils,  tout  un 
peuple  répandra  son  deuil;  les  lauriers  de  Sadowa  et  de  Sedan  s'y 
mêleront  aux  fleurs;  l'empire,  si  ému  qu'il  puisse  être  un  moment 
par  ces  coups  de  la  mort,  subsistera  pourtant.  M.  Grévy,  avant 
qu'il  expire,  aura  été  frappé  par  la  justice  qu'il  a  bravée,  par  la 
justice  yengeresse  de  la  conscience  publique;  les  républicains 
l'auront  expulsé  du  palais  national  qu'il  habitait,  et  il  aura  pu,  en 
partant,  entendre  non  seulement  la  clameur  de  la  France  qui  le 
honnit,  mais  le  bruit  d'une  république  qui  s'écroule... 

Le  Tzar,  forcé  de  prendre  la  voie  de  terre,  en  cette  saison, 
pour  ramener  ses  enfants  à  Saint-Pétersbourg,  n'a  pas  pu  ne  pas 
s'arrêter  à  Berlin.  On  raconte  qu'en  franchissant  la  frontière  alle- 
mande, il  aurait  dit  :  «  Nous  entrons  dans  l'empire  des  morts.  »  Si, 
vraiment,  le  Tzar  a  prononcé  cette  parole,  signifie-t-elle  qu'il  n'y  a 
plus,  à  Berlin,  personne  dont  le  cœur  puisse  encore  battre  pour  lui, 
personne  dont  l'amitié  lui  soit  encore  une  chose  vivante  et  chère? 
A-t-il  effacé  le  nom  de  l'Allemagne  au  livre  des  peuples  avec  la  des- 
tinée desquels  la  Russie  peut  encore  associer  la  sienne?  Ce  qui  est 
sûr,  c'est  que  sa  visite  a  été  toute  de  convenance  et  d'apparat.  Le  Tzar 


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762  GHBdlOQTO  POLITIQIS 

n'arait point  appelé  M.  de  Giers,  pour  raccooipagQer.  II  n'a  paru  voir, 
à  Berlin,  en  passant,  qu'un  souverain  à  qui  il  devût  un  hommage, 
qu'un  parent  à  qui  il  devait  ses  vœux.  Le  vieil  empereur,  jaloux  de 
faire  dignement  jusqu'à  son  dernier  soupir  son  grand  métier  de 
roi,  est  venu,  malgré  sa  faiblesse  et  sa  tristesse,  le  recevoir  lu  palais 
de  l'ambassade  russe.  M.  de  Bismarck  ne  s'y  est  présenté,  paratt-il, 
qu'avec  quelque  mauvaise  grâce.  Ses  journaux  familier^  avaient 
annoncé  qu'il  n'était  rentré  à  Berlin  que  a  par  ordre  »  et,  le  matin 
même,  ils  affectaient  de  parler  de  la  Russie  sur  le  ton  de  cette 
arrogance  menaçante  qu'ils  imitent  volontiers  du  maître.  Quel  col- 
loque le  Tzar,  impérieux  et  tenace,  a-t-il  eu  avec  M.  de  Bismardc, 
1^  souple  jusque  dans  sa  brusquerie?  M.  de  Bismarck  a-l»-il  regagné, 
comme  on  l'écrit  déjà  de  Berlin,  la  faveur  du  Tzar?  A-t-il,  par  des 
offres  nouvelles,  réusâ  à  détourner  de  la  France  la  bienveiUaace 
du  Tzar?  Nous  en  doutons.  Si  la  France,  dans  l'état  anarchique  ob 
son  gouvernement  se  trouve  aujourd'hui,  ne  peut  inspirer  au  Tzar 
que  peu  d'estime  et  de  confiance,  il  sait  du  moins  qud  est  actuel- 
lement, pour  la  Russie,  le  prix  de  la  palz  à  l'Occident  comme  à 
l'OricDt,  et  ce  ne  sont  pas  les  discours  du  oomte  Kalnoky,  de  tord 
Salisbury,  ni  du  roi  Humbert,  qui  auront  changé,  aux  yeux  du  Tzar^ 
ce  suprême  intérêt  de  la  Russie,  la  veille  du  jour  où  il  a  traversé 
Berlin.  Quelques  combinaisons  que  la  diplomatie  de  IL  de  Bismarck 
ait  récemment  tramées  et  formées,  la  vokmté  du  Taonr  reste  pour  la 
paix  de  l'Europe  la  plus  puissante  des  garanties.  Ah!  si  la  France^ 
maintenant  réduite  à  l'isolement  par  la  république  misérable  et 
variable  qui  la  gouverne,  était  une  monarchie  et  pouvait  fourmr  les 
gages  d'une  politique  sûre  et  constante,  ne  sersdt-eUe  pas  bien  vite 
une  force  recherchée  de  certains  peuples  et,  dès  lors,  quand  an 
de  œs  évén^neots  dont  Dieu  a  le  secret  déconcerterait  les  aUîances 
de  nos  rivaux  et  de  nos  ennemis,  ne  serait-elle  pas  autrement  libre 
et  autrement  capable  d'en  profiter  que  sous  ce  règi^  hontenx  de 
M.  Grévy? 

Auguste  BOUGHEB. 


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BULLETIN  BIBLIOGRAPHIQUE 


La  littérature  française  i>ar 
les  critiques  contemporains, 
choix  de  Jugements,  par  MM. 

Chauvin  et  Le  Broors.  2  vol.  in-12 

(Eag.  Belin,  éditeur). 

Ce  recueil,  œuvre  des  maîtres  dis- 
tÎDgués  qui  dirigent  aujourd'hui  le 
collège  de  Juilly  et  le  maintien- 
nent dans  son  ancienne  et  haute 
réputation,  témoigne  d*une  grande 
intelligence  de  renseignement  en 
général  et,  en  particulier,  de  ses  be- 
soins à  notre  époque.  Aujourd'hui 
où  Ton  se  mêle  de  tout  réviser,  les 

ieunes  gens  sont  volontiers  disposés 
.  taxer  de  routine  les  jugements  que 
portent  leurs  maîtres  sur  les  auteurs 
classiques  et  à  y  voir  une  tradition 
d'école,  un  cliché  de  collège.  Il  est 
bon  de  leur  montrer  qu'ils  se  trom- 

Sent  sur  ce  point,  comme  sur  bien 
'autres,  et  de  leur  apprendre  que 
nos  critiques  les  plus  éminents  et 
les  plus  avancés  ne  pensent  pas  dif- 
féremment sur  ce  sujet  et  en  parlent, 
dans  la  presse,  exactement  comme 
les  professeurs  dans  leurs  chaires. 
Tel  est  le  but  que  se  sont  proposé 
MM,  Chauvin  et  Le  Bidois  dans  le 
travail  dont  nous  venons  de  donner 
le  titre.  «  Ce  n'est  pas  ici,  disent-ils, 
une  nouvelle  histoire  de  la  littéra- 
ture française  :  il  y  en  a  de  bonnes, 
il  y  en  a  de  médiocres,  assez  pour 
satisfoire  tous  les  goûts.  Il  ne  sau- 
rait être  non  plus  un  manuel  prépara- 
toire aux  examens  :  nous  ne  pensons 
pas  que  le  besoin  d'un  manuel  nou- 
veau se  fasse  beaucoup  sentir. . .  L'idée 
de  ce  livre,  ajoutent-ils,  appartient  à 
Fénelon,  qui  recommandait  de  com- 
poser une  rhétorique  avec  les  plus 
oeaux  passages  d'Âristote,  de  Uicé- 
ron,  de  Quintilien,  de  Longin  et  des 
autres  célèbres  auteurs...  C'est  un 
ouvrage  de  ce  genre  que  nous  avons 
voulu  faire,  non  sur  la  rhétoriq^ue, 
mais    sur    la   littérature   française. 
Introduire  dans  les  classes  les  maî- 
tres de   la  critique  contemporaine, 
leur  donner  la  parole  pour  qu'ils  y 


Erofessent  eux-mêmes  leurs  plus 
elles  et  leurs  plus  saines  leçons  sur 
les  grandes  périodes  et  sur  les  chefs- 
d'œuvre  de  notre  littérature,  n'était- 
ce  pas  une  application  heureuse  de 
l'idée  de  Fénelon?  » 

Oui,  assurément;  et,  outre  ce  mé- 
rite d'être  une  inspiration  du  bon 
temps,  cet  ouvrage  a  celui  d'être 
bien  fait.  Sauf  de  courtes  notices  sur 
les  écrivains  auxquels  ils  sont  em- 
pruntés, ces  morceaux  s'offrent  à  re- 
lève dégagés  de  toute  observation 
approbative  ou  restrictive,  et  le  lais- 
sent s'arrêter  de  lui-même  sur  ces 
Sages  remarquables,  à  l'originalité 
esquellesla  variété  de  la  forme  ajoute 
encore  un  piquant  attrait.  Le  pre- 
mier volume,  publié  l'an  dernier, 
s^rrôtait  à  Bossuet;  le  second,  qui 
vient  de  paraître,  embrasse  tous  nos 
grands  écrivains  postérieurs.  11  est 
accompagné,  non  pas  de  plus  do  com- 
mentaires, mais  de  notes  plus  nom- 
breuses, et  les  noms  des  critiques 
qui  y  ont  place  sont  tous  d'une  in- 
contestable autorité  littéraire. 


La  Destinée,  par  le  R.  P.  Fihix. 
In-i8.  (Téqui,  5,  rue  de  Rennes.) 

Si  l'éloquence  de  la  chaire  produit 
les  sensations  vives  qui  entraînent 
spontanément  les  âmes  vers  Dieu, 
ses  effets  s'effacent  parfois  avec  le 
son  vibrant  ou  gracieux  de  la  voix 
qui  les  a  produites  :  verba  volant.  — 
Plus  durables  sont  les  impressions 
que  cause  la  lecture  des  grandes 
pensées  écrites  :  scripta  manent. 

Le  R.  P.  Félix  la  compris  et  il 
nous  donne  un  livre  d'un  style  aussi 
correct,  aussi  incisif  que  la  été  sa 
parple.  C'est  une  série  de  confé- 
rences inédites,  sur  la  Destinée  hu- 
maine. On  ne  saurait  être  plus  clair, 
plus  convainquant,  plus  brillant 
même.  Elles  sont  au  nombre  do 
six  :  La  Destinée  devant  la  vie  hu^ 
marne.  —  Existence  et  certitude  de  la 
Destinée.  —  La  Destinée  est  Iwrs  la 


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764 


BULLETIN  BIBLIOGRAPHIQUE 


terre  et  le  temps.  —  La  vie  pour  nous 
dans  le  temps,  n'est  qu'un  vovage  vers 
la  Destinée,  —  Conséquences  du  voyage 
de  la  vie.  —  Dieu  seul  est  la  Destinée 
de  rkomme. 

Nous  sommes  heureux  de  signaler 
ce  livre,  où  le  R.  P.  Félix  a  mis 
son  cœur  et  sa  foi. 


Les  sophistes  allemands  et  les 
nihilistes  russes,  par  M.  Funck- 
Brentano.  (Pion,  Nourrit  et  G«.) 

Ce  volume  est  une  œuvre  de  cri- 
tique et  de  science  qui  emprunte  aux 
circonstances  un  très  vif  intérêt.  Le 
savant  professeur  de  Técole  des 
sciences  politiques  montre  comment 
le  nihilisme  est  né  de  la  philosophie 
allemande,  dont  les  sophismes  se 
sont  étendus  en  Allemagne  jusque 
dans  les  plus  hautes  sphères  gou- 
vernementales, pour  se  répandre 
ensuite  en  Russie  et  y  être  portés  à 
tous  les  excès. 


Les  grands  Esquimaux,  par  Emi4e 
PETrroT.  1  vol.  (Pion  ) 

L'auteur  est  un  ancien  mission- 
naire, qui  a  vu  et  vécu  tout  ce  qu*il 
raconte.  Illustré  de  jolies  gravures 
et  d'une  excellente  carte,  ce  très  cu- 
rieux ouvrage  nous  initie,  dans  un 
style  élégant  et  pittoresque,  aux 
mœurs  si  originales  des  nahitants 
de  la  région  arctique. 


Polikouchka,  par  le  comte  Léon 
Tolstoï  (Librairie  Perrin.) 

Sous  ce  titre  d*une  saveur  toute 
moscovite,  le  comte  Léon  Tolstoï,  ce 
premier  des  romanciers  russes,  dé- 
crit, avec  la  vérité  d'obsen^ation, 
rintensité  de  coloris,  la  puissance 
d'émotion  dont  il  est  coutumier,  les 
mœurs  aussi  curieuses  que  peu 
connues  encore  des  paysans  dun 


village  russe,  croqués  sur  le  vif  dans 
le  train  familier  de  leur  existence 
quotidienne.  Ces  moujiks,  aiment, 
pleurent,  rient,  8*émeuvent,  chan- 
tent, vivent  enûn,  évoqués  à  nos 
yeux  par  un  puissant  résurrecteur. 
Polikouchka  est  Tun  de  ces  mou- 
jiks. La  pénétrante  analyse  du  maître 
nous  révèle  le  fond  de  cette  nature 

f primitive,  et  nous  la  montre,  évo- 
uant  pour  ainsi  dire,  dans  le  désha- 
billé du  foyer  domestique,  jusqu'au 
poignant  arame  final,  où  se  font 
jour  les  idées  particulières  du  comte 
Léon  Tolstoï  sur  le  rôle  néfaste  de 
ror. 

Le  texte  français  est  dû  à  la  plume 
de  M.  E.  Halpérine,  le  traducteur 
attitré  du  comte  Tolstoï. 


Amadis,  poème,  par  le  comte 
DE  Gobineau.  (Pion.) 

Le  comte  de  Gobineau,  né  en 
1816,  mort  en  1882,  auteur  de 
VEssai  sur  tinégaUté  des  races  Au- 
maines  et  de  plusieurs  autres  ou- 
vrages d'une  valeur  incontestée,  a 
travaillé  à  ce  poème  jusqu'au  jour 
où  la  mort  vint  subitement  le  frap- 
per. Cette  âme  si  noble  et  si  ferme 
y  a  dit  le  dernier  mot  de  sa  pensée. 
V Amadis  est  une  œuvre  toute  d'ima- 
ginatioD,  mais  basée  sur  les  théories 
qui  ont  été  Tobjet  principal  des 
études  de  Fauteur.  Ses  jugements, 
ses  allusions  aux  événements  de 
notre  époque,  ses  vues  sur  les  faits 
qui  se  préparent  font  de  ce  poème 
une  œuvre  particulièrement  n  van  te 
et  saisissante. 

L'édition  actuelle  est  précédée 
d'une  préface  biographique  qui  énu- 
mère  les  travaux  si  divers  de  M.  de 
Gobineau  et  donne  quelques  détails 
sur  sa  vie. 

Son  portrait,  gravé  par  Armand 
Mathey,  le  représentant  à  Tàge  de 
cinquante-sept  ans,  sert  de  frontis- 
pice au  volume. 


Uun  des  gérants  :  JULES  GERVAIS. 


.ucis.  '-  u.  ue  sovi:  k£  yiL.s,  i^i-mimcvbs,  18,  kuk  dbs  rossès-sjiixT-jACQoe 


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Prix  :  S  fr.;  franco^  S  fr.  60.  —  Paraîtra  fin  février  1888  :  V  et  dernière  série,  Eladea  Mo- 
ffrAphlqaea  et  littéraire*  sur  les  fauteuils  de  d'Olivet,  Vaugelas,  Voltaire,  Sicabo, 
CuviER,  La  Monkoyb,  Boileau,  Bossuet,  Condorcbt,  Dbstuit  de  Tracy.  1  beau  vol.  in-8%  orné 
de  dix  portraits  hors  texte.  Prix  :  &  fr.;  franco,  &  fr.  60. 

Un  prospectus  déuillé  sur  cette  importante  histoire  de  rAcadémie  française  sera  adressé  aux 
personnes  qui  en  feront  la  demande. 

HISTOIRE  ANECDOTIQUE  DR  LA  FRANGE 

Par  Ch.  O'HÊmcy^ULX 

Ouvrage  publié  en  6  volumes  ou  séries  formant  chacun  un  tout  complet  et  se  vendant  séparément. 
1»  SERIE.  —  Les  Origines  du  peuple  ffrAiiçAls. 

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Prix  :  &  fr.;  franco  &  fr.  60. 

Paraîtra  fin  DKCEMnRE  :  2*  SERIE.  —  I^e  Moyen  âge. 

1  beau  et  fort  vol.  in-S»  orné  de  huit  gravures  hors  texte.  Prix  :  5  fr.;  franco  K  fr.  &0. 

L'histoire  de  France  ee  divise  naturellement  en  six  périodes  :  les  Origineu  le  Moyen  Age,  h 

Renaissance^  V Ancien  Régime^  la  Révolution^  la  France  contemporame.  Notre  ouvrage  suirra  ces 

divisions  naturelles.  Chaque  volume  formera  d'ailleurs  un  tout  complet  et  séparé. 

LES  GRANDS  ARTISTES  AU  XVIII'  SIÈCLE 

PEINTRES  -  SCULPTEURS  —  MUSICIENS 
Par  G.  de  BEiHUI^IEU 

1  beau  volume  in-8'  illustré  de  seize  portraits  hors  texte.  Prix  :  5  fr.  ;  francOy  S  fr.  go 

LA    PATRIE     FRANÇAISE 

SES  ORIGINES  SES  GRANDEURS  ET  SES  VICISSITUDES 
Par  Ch.  BARXHÉLEMY 

1  beau  volume  in. 8,  orné  de  seize  gravures   hora  texte,  Prix  S  fr.  ;  franco  &  fr.  KO 
Ce  livre  n*est  point  une  histoire  do  France  ni  une  nomenclature  géographique,  c'est  resqoisse 
animée  et  vij^oureuse  des  travaux,  des  efforts  et  du  dévouement  dont  la  somme  a  constitué  la  patrie. 

RÉCITS     MILITAIRES 

Par  le  Général  AMBKUX 

OUVRAGE  COURONNÉ  PAR  L'ACADÉMIE  FRANÇAISE, 
ADOPTÉ  PAR  LE  MINISTÈRE  DE  LA  GUERRE  POUR  LES  BIBLIOTHÈQUES  DE  GARNISONS 

!'•  sÊBiE.  —  L'Invasion.  1  beau  vol.  in-8%  orné  de  huit  portraits  hors  texte.  Prix  :  5  fr. 
fuucoy  &  fr.  50.  —  2*  SÉRIE.  —  Après  Sedan,  1  beau  vol.  in-8',  orné  de  huit  portraits  bort 
texte.  Prix  :  S  fr.;  franco.  5  fr.  50.  —  3*  série.  —  La  Loire  et  CEst.  1  beau  vol  in-S%  orné 
de  huit  rortraits  hors  teitc.  12"  édition.  Prix  :  &  fr.;  franco,  S  fr.  60.  —  Cette  troisième  arri« 
complète  ainsi  l'histoire  de  la  guerre  en  province.  —  /j*  sérir.  —  Le  Siège  de  Pari*,  1  bciu 
vol.  in-8'«  orné  de  huit  portraits  hors  texto.  10*  édition.  Prix  :  S  fr.;  franco^  S  Tr.  50. 
Chaque  série  foime  un  tout  absolument  complet  et  se  vend  séparément. 

Avis.  —  Des  numéros  spécimens  de  la  CSAZETTE  DU  DIMANCHE  (7*  année),  revue  hebdo- 
madaire illustrée,  rédigée   par  les  plus  éminents  écrivains  cathohques;  le  général   AoaliertJ 
marquis  de  Sé^ur,  Ch.  d'HérIcnult.  M.  Vlllefraiiche,  A.  Giron,  M.  IMaryan^  M«  Bosnlor" 
etc.,  seront  envoyés  gratuitement  sur  demande,  ainsi  <iu'un  Ci/a/o^ue  de  nouvelles  ci  intéressant* 
publications  pour  la  jeunesse  et  les  familles.  —  Abonnements.  —  France:  Un  an  10  fr.;  Europe:  13  Q 

TAUS.  —  E.   VZ  bOrC    KT   KIL5.  IMmiMCtTS.    18.   EUE   DES  rOSStS-S.VIXT  JACf/l'CS. 


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LE 


CORRESPONDANT 

RECUEIL     PÉRIODIQUE 

PARAISSANT   LE   10   ET   LE   25   DE  CHAQUE   MOIS 


PARIS,  DÊPâRTKMKNTS  fiT  ÉTRANGER 
UN  AN,  35  FR.  ^  6  MOIS,  18  FR.  ^  UN  NUMÉRO,  2  FR.  50 


NOUVELLE    SÉRIE 
TOME  CENT  TREIZIÈME.  -  CENT  QUARANTE-NEDYIÊJfE  DE  LA  COLLECTION 


tt«    I^IVRAiaOlV.   ^    lO  OÊGEMBRE    1997 

765.  —        I.  MÉMOIRES  D'UN  ROYALISTE C"  DE  FALLOUX, 

U  l'ict^taii  rrnc«lt«. 

799.   —       n.  LE  MARÉCHAL  COMTE  DE  MOLTKE.  —  II •«. 

82^.  —     111.    m  HÉRITIER  PRÉSOMPTIF.  —  LA  JEUNESSE  DU 

ROI  CHARLES-ALBERT.  —  II M>«  COSTA  DE  BEA^f^^ 

854.  —      IV.  LE  CARDINAL   GUIBERT    DANS    LES   DERNIÈRES  ^^^ 

ANNÉES  DE  SA  VIE.  —  notes  intimes.  —  II....  L'ABBÉ  REULET. 

866.   —        V.  MESSIEURS  DE  CISAY.  —  III . .  JACQUES  BRET. 

887.   —      VI.  LA  BRUYÈRE  HISTORIEN PAUL  LALLEMAND. 

902     —     Vn.  LES  CONGRÈS  VITICOLES.  —  1869  à  1887 D"«  DE  FITZ-JAME8. 

fî3.  —  VIIL  REVUE  DES  SCIENCES HENRI  DE  PARVILLE. 

OJO.   —     IX.  LE  COMTE  DE  PARIS,  par  M.  lu  marquis  de  Fl«rs.  LOUIS  JOUBERT. 

933.   -.       X.  LIVRES  D'ÉTRENNES.  —   Èibrairies    hachottb,  — 

MAUB,    —   PLON,  --  JOUAUST  ET  SIOAUX,   —  HBTZEL, 
—  LAURBNS,   —  QUANTIN. 

953.   —      XI.  CHRONIQUE  POLITIQUE AUGUSTE  BOUCHER. 


BUREAUX     DU     CORRESPONDANT 

29,   BUE  DE  TODRNON,   29 

1887  ^  , 

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INSTITUTION  CHEVALLIER 

BUE  DU  GAlDINAL-LBlfOINE,  65,  PAUB 


BACCALAURÉATS 

L'Institation  Chevallier  vient  dMnaugurcr  l'année  scolaire  1887-1888  en  faisant  recevoir 
f  3.*i  élèves  à  la  «eale  session  de  novembre.  Ce  sont  :  j 

LETTRES.  —  1"  PARTIS  :   MM.   Arvers,  Boullenger,  Bouteron,  Cadioa,  Gassine,  Ghapard, 
Chrétien,  Cboinprct,  Gliatelain,  Collas,  Cramoisy,  Decroos,  Dreyfos,  Ducbêne,  Farret,  GraiteaD^    | 
Grcsiand,  Guignon,  Hortcloup,  Judic,  Lacoste,  Lanos,  Loquet^  Lemoine,  Malaquin,   Mangenoc, 
Marcliant,  Mettez,  Miron  d'Aussy,  Miquet,  Moineau,  Oudinot,  Panclier,  Piftault,  Poirier,  Proif- 
liomnicaux,  Pulby,  Reille,  Robert  Henri,  Robert  Léon,  Roguet,  Samocovlieff,  Sévenier,  Sylvain. 

LETTRES.—  2*  partis  :  MM.  Barbier,  Béguin,  Lambert  de  Beaulieu,  Bernard,  Boardet,  Brae^, 
Cadol,  Ciiambron,  Cicile,  Gléry,  Darcot,  Dpnizot,  Dulong,  Ferran,  Fillion,  Goavemeur.  Grandferx, 
Grclet,  Guérin  de  Sassiondo,  Hanau6r,  Hocquet,  Hubert,  Laporte,  Lecoiirt,  Lefebvre,  Leroy« 
Losimple,  Lesourd,  Meurdra,  Pestel,  Piégoy,  PlUeuz,  Popot,  Quentier,  Bander,  Sifflet,  Terne», 
Vayrat,  Vuillot,  WiUicIm. 

SCUENCES.  —  MM.  Aubry,  Barthellemy,  de  Beaticorps,  Boardaîs,  GolUn,  Compfn,  Coo&Mm, 
ï)autrevaux,Dosforges,  Dupasquier,  Dupuy,  Ehrmann,  Fayolle,  Fargeiz,  Farjas,  Fouquet,  Goffart, 
Granfcrry,  Grclet,  Haubert,  Laboulais,  Ladevie,  Lanicr,  LeCranc,   Legaldier-Baron,  Leprînce, 
Lcsimplc,   Lcsourd,  Mary,  Méritte,  Muller,  Munck,  Ninaud,  Orsini,  Poisson,  Proui«   Richard,   I 
Roussclet,  Salmon  Servcl,  Sordoillet,  Serez,  Tisserand,  Thibaud,  TriUot,  Venot,  Verger»  VUJard,   \ 
Walter.  i 

INSTITUT  AGRONOMIQUE  (Ecole  d'agriculture.  Ecole  vétérinaire).  —  Frapîer.  Lane,  Lechieo, 
Lccourt,  Leroux,  de  Mazières,  Pabst,  Proux,  Richard,  Rousselet,  Savot,  Sorez,  TriVtou 

C*Mf  Â  ut  élttipUnê  tt  àU  Ur$ê  êrgtaàuttitm  di  $on  tnuigntment  fiu  FIntHtutim  é$it  mt  i  tmar^mnhln  wmh, 
COUnfl  SPECIAUX  préparatoires  pour  les  sessions  de  mars-Avril  et  |alllel*Ao*t. 

PRÉPARATION  AU   BACCALAURÉAT   ÈS-SCIENCES  RESTREINT 


ivous  MEXTorvs  e:m  ^e^te  t 

10,000  BOUTEILLES 

Château  MOUTON    ROTSCHILD 

1883 

(CACHET  DU  CHATEAU) 
A    G    FR.    LA    BOUTEILLE 

5.000  1/2  BOUTEILLES 
A    3    FR.    25    LA    1/2    BOUTEILLE 


10,000  BOUTEILLES 

Château   COS    D'ESTODRNEL 

1883 

(CACHET  DU  CHATEAU) 

A    4    FR.    LA    BOUTEILLE 

5.000  1/2  BOUTEILLES 

A    2    FR.    25    LA    1/2    BOUTEILLE 

CN    CAISSES    DE    12,    25,    36    ET    50    BOUTEILLES 


ÉGRiRn;  à  MM.   WILL    TOURNEUR    ET C^., 

BORDEAUX 


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MÉMOIRES  D'UN  ROYALISTE 


XVI 

QUESTIONS  MONARCfflQDES.    —  CIRCULAIRE  DE   WIESBADEN. 
LETTRE  A   M.    BERRYER.    —   VOYAGE  A  VENISE. 

1850-1851 

Le  moment  me  paraissant  venu  d'opposer  sans  plus  de  délai  la 
Monarchie  à  la  République  J'entrepris  de  présenter  dans  un  tableau 
d'ensemble  la  situation  respective  des  différents  partis,  et  la  Revue 
des  Deux  Mondes  publia  mon  travail  le  1"  février  1851  sous  ce 
titre  :  Les  républicains  et  les  monarchistes  depuis  la  révolution  de 
Février. 

Ma  conviction  s'appuyait  sur  des  Csdts  trop  manifestes  pour  ne 
pas  gagner  à  une  discussion  publique,  et  je  n'aurais  cru  ni  loyal  ni 
habile  de  ne  pas  mettre,  dans  mon  langage,  autant  de  précision  et 
de  netteté  qu'il  y  en  avait  dans  ma  pensée.  Je  ne  dissimulai  ni  un 
acte  ni  un  nom  propre,  et,  vivant  au  milieu  de  ceux  que  ma  fran- 
chise pouvait  blesser,  je  me  renfermai  dans  une  si  scrupuleuse 
véracité,  que  je  ne  suscitai  pas  une  seule  rectification.  Je  disais 
dans  cet  article  :  «  Il  y  a  dans  ce  monde  plus  de  repentirs  que 
d'aveux  »,  et  en  écrivant  cela,  je  ne  pensais  pas  seulement  aux 
amis  de  la  révolution  de  Juillet,  je  pensais  aussi,  non  sans  quelque 
raison,  aux  fauteurs  de  la  révolution  de  Février;  car  je  savais  qu'à 
gauche,  comme  au  centre,  de  grandes  déceptions  dans  le  présent 
avaient  produit  de  grands  retours  sur  le  passé.  Mon  article  se 
terminsdt  ainsi  : 

tt  La  première  condition  pour  rentrer  dans  le  vrai  et  dans  le 
raisonnable,  c'est  de  se  fixer  d'abord  en  commun  sur  le  faux  et 
sur  l'absurde.  Or,  lorsqu'on  reconnaîtra  qu'une  république  n'est 
pas  toujours  féconde  en  illustres  républicains,  on  pardonnera  plus 
aisément  à  la  Monarchie  de  n'avoir  pas  produit  constamment  de 
grands  monarques.  Lorsqu'on  sera  forcé  d'avouer,  en  jetant  les 

5«   LIVRAISON.  10  DâCEMBRB  1887.  49 


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766  [MÉMOIRES  D'UN  ROYALISTE 

yeux  sur  le  passé  ou  autour  de  soi,  que  l'accIainatioD  des  masses 
peut  se  montrer  plus  aveugle  dans  ses  choix  que  ne  le  serait  le 
principe  de  l'hérédité  livré  à  ses  chances,  on  sera  moins  prompt  à 
mépriser  la  sagesse  des  siècles  antérieurs.  Quand  on  aura  noté 
que  la  loi  de  succession,  en  quatorze  siècles,  ne  nous  a  pas  imposé 
un  seul  souverain  complètement  inique  ou  complètement  cruel,  et 
que  la  loi  du  nombre  brut  n'avait  pas  fonctionné  deux  ans  qu  elle 
n'eût  déjà  courbé  la  France  sous  le  joug  d'un  Robespierre,  d'un 
Couthon,  d'un  Marat,  peut-être  alors  reconnaîtra-t-on  qu'aucun 
mécanisme  électoral  ne  dispense  un  pays  de  lumières  et  de  vertus, 
qu'aucune  institution  humaine  n'affranchit  l'humanité  de  ses  vices 
originels  et  des  seuls  remèdes  applicables  à  ces  vices  :  on  renon- 
cera aux  panacées  universelles,  aux  infaillibilités  du  droit  popu- 
laire comme  aux  infaillibilités  du  droit  divin.  On  cherchera  le  salut, 
à  la  lueur  de  l'expérience,  dans  les  limites  du  bon  sens  ;  on  sera 
dès  lors  fort  près  de  le  trouver  et  il  ne  coûtera  pas  une  larme.  » 

Parler  au  public  est  un  devoir  élémentaire  pour  tout  homme 
aspirant  à  une  action  quelconque  dans  le  temps  où  nous  \dvons. 
Mais  ce  n'était  pas  tout  le  devoir.  La  Honarclûe  ne  povrmt  pas 
rester  à  l'état  d'abstraction,  et  pour  que  les  événements  arrivassent 
i  maturité,  il  fallait  qu'ils  déterminassent  un  sentiment  commun 
chez  les  royalistes  et  chez  tous  les  princes  de  la  maison  royak. 

En  commençant  par  les  légithnistes,  on  les  rencontrait  en 
immense  oaajorité  dans  la  voie  que  je  me  permettrai  d'appeler  rai 
sonnable.  M.  Berryer  avait  jeté  tant  d'éclat  sur  la  ligne  pariemen- 
taire;  il  Tavait  fait  avec  un  tel  respect  des  principes,  avec  une  telle 
prudence  et  une  telle  sûreté  de  parole,  qu'il  exerçait,  d'un  accord 
à  peu  près  unanime,  la  souveraine  direction  de  son  parti. 

Le  duc  des  Cars  ne  pouvait  guère  parler,  en  1850,  d'une  armée 
qu'il  n'avMt  pas  pu  montrer  en  1848;  le  vicomte  de  Saint-Priest, 
envoyé  i  l'Assenablée  législative  par  un  département  du  Sbdi, 
aurait  sœné  à  garder  une  situation  distincte  ;  mais,  outre  qu'il  avidt 
de  l'aménité  et  un  certain  bon  sens,  il  n'avait  ni  les  qualité  ivl  Ves 
défauts  d'un  chef  de  coterie.  Il  ne  se  sépara  donc  de  M.  Berryer 
que  plus  tard,  lorsqu'il  tomba  aux  mains  de  meneurs  phis  avisés 
que  lui.  M.  de  la  Rochejacquelein  était  moins  circonspect;  il  y  avait 
peu  de  sérieux  dans  sa  vie,  peu  d'autorité  dans  sa  parole,  et  sans  le 
juste  prestige  de  son  nom,  sans  la  bonne  fortune  d'une  voix  reten- 
tissante qui  dominait  tous  les  tumultes  et  fusait  parvenir  ses 
moindres  interruptions  jusqu'aux  sténographes,  il   n'eôt   point 
conquis  un  rôle  et  se  fût  épargné  le  tort  de  se  poser  en  rival  de 
M.  Berryer.  Les  autres  membres  de  la  droite,  anciens  ou  nonreaux^ 
MM.  Benoist  d'Azy,  de  Vjitimesnil,  de  Larcy,  Bédwird,  de  Kerdrâ» 


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MEMOHŒS  irUN  ROYALISTE  W 

de  Riancey,  de  Laboulie,  Poujoalat,  etc.,  etc.,  se  rangeaient  afifec* 
tueasement  derrière  le  grand  orateur. 

Tout  l'effort,  dans  l'intérieur  du  parti  légitimiste,  à  cette  date, 
était  donc  de  montrer  au  pays  que  M.  Berryer  était  le  représentant 
des  sentiments  et  des  intentions  de  M.  le  comte  de  Chainbord,  que 
M.  Berryer,  désigné  par  la  confiance  du  pays,  était  en  même 
temps,  à  tous  les  points  de  vue,  à  tous  les  degrés,  digne  de  l'intime 
et  entière  confiance  du  prince  lui-même.  Les  orléanistes,  à  leur 
tour,  M.  Tbiers  coomie  M.  Guizot,  traitaient  avec  lui  croyant  traiter 
avec  le  prince  eu  personne.  11  ne  s'agissait  donc  plus  que  d'obtenir 
une  chose  :  que  la  situation  fût  en  réalité  ce  qu'elle  était  en  appa* 
rence.  J'avais  bien  un  doute  là-dessus,  doute  né  de  quelques  réti- 
cences de  M.  de  Ssdnt-Priest  et  de  quelques  insinuations  du  duc 
des  Cars,  qui  affectait  de  m'appeler  «  vendéen  »  et  U.  Berryer 
«  avocat  ».  Msds  je  me  promettais  d'aller,  à  mon  premier  moment 
de  liberté,  m'en  éclairdr  près  de  M.  le  comte  de  Cbambord,  lorsque 
tomba  tout  à  coup,  sur  nos  tètes,  le  grave  incident  de  Wiesbaden. 
Pour  en  bien  comprendre  la  portée,  il  faut  nécessairement 
retourner  un  pen  en  arrière. 

Le  roi  Louis-Philippe  mourut  à  Claremont,  dans  la  matinée  du 

26  août  18Ô0.  Il  était  sur  le  point  d'accomplir  sa  soixaate*âix- 

septiëme  année.  Dès  qu'il  sentit  les  approches  de  la  mort,  il  fit 

appeler  son  aumônier,  l'abbé  Guelle,  puis,  en  présence  de  la  reine, 

de  ses  enfants  et  de  ses  petits-enfiaiits,  il  reçut  les  derniers  sacre^ 

ments  avec  une  fermeté  simple  et  résignée.  Il  rendit  le  dernier 

soupir,  entouré  de  toute  sa  famille  et  de  ses  serviteurs  en  larmes. 

Au  moment  où  ce  malheur  inattendn,  quoique  annoncé  par 

quekpses  symptômes,  vint  frapper  les  exilés  de  Claremont,  M.  le 

comte  de  Chambord  était  aux  eaux  de  Wiesbaden,  entouré  d'un 

grand  nombre  de  Français.  11  prit  aussitôt  le  deuil,  ordonna  un 

service  funèbre,  et  y  assista  au  milieu  de  tous  les  royalistes  qu'il 

avait  pa  faire  convoquer.  Madame  la  Dauphine  trouva  dans  son 

coeur  le  même  mouvement;  un  service  funèbre  fut  célébré  à  Frobfih 

dorf ,  avec  toute  la  solennité  que  pouvait  comporter  encore  sa  majes>- 

tueuse  solitude. 

M.  de  Salvandy  était  du  nombre  de  ceux  qui  étaient  venus  saluer 
M.  le  comte  de  Chambord,  sur  les  bords  du  Rhin,  et  il  régalait  la 
France  par  Baden,  lorsque  la  nouvelle  de  ces  événements  l'attei- 
gnit. Retournant  aussitôt  sur  ses  pas,  il  revint  à  Wiesbaden,  et, 
après  un  long  entretien  avec  M.  le  comte  de  Chambord,  partit  pour 
J'Aiîgleterre.  On  put  croire  alors  que  l'on  touchait  à  l'heure  des 
loyales  réconciliations.  Bien  des  cœurs  se  tournèrent  avec  confiance 
vers  le  grand  événement  dont  la  réalisation  était  désirée  par  tous 


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768  MÉMOIRES  D'UN  R0YAUST2 

les  hommes  qui  faisaient  passer  l'intérêt  de  la  patrie  avant  un  intérêt 
personnel  ou  un  ressentiment.  Tous  les  Français  qui  quittèrent 
Wiesbaden  en  même  temps  que  le  prince,  prirent  foi  dans  un 
meilleur  avenir,  M.  de  Salvandy,  comme  M.  Berryer.  Malheureuse- 
ment, c'était  encore  une  illusion. 

M.  le  comte  de  Chambord  —  je  ne  pournds  dire  avec  certitude 
sous  quelle  influence  —  voulut  adresser  des  instructions  à  ses 
amis  en  France.  Il  le  fit  sans  consulter  aucun  des  hommes  conâ- 
dérables  qui,  durant  plusieurs  jours,  s'étaient  trouvés  réunis  auprès 
de  lui  et  sans  mettre  dans  ses  déclarations  la  clarté  qu'à  cette 
heure-là  le  public  se  croyait  en  droit  d'attendre  de  l'auguste  repré- 
sentant de  la  monarchie  française.  Ce  document,  connu  sous  le 
nom  de  Circulaire  de  Wiesbaden^  ne  peut  être  oublié  :  d'abord, 
parce  qu'il  troubla  et  fit  reculer  des  négociations  qu'on  avait  lieu 
de  croire  en  voie  de  succès,  ensuite  parce  qu'il  inaugura  ce  sys- 
tème de  parler  seul,  sans  concert  préalable  avec  les  hoounes  accré- 
dités près  du  pays,  système  que  je  n'aurai  que  trop  l'occasion  de 
déplorer  et  qui,  à  diverses  reprises,  de  1850  à  1873,  ajourna  ou  fît 
échouer  toutes  les  tentatives  de  restauration  monarchique. 

Il  était  impossible  de  se  méprendre  sur  le  fâcheux  effet  de  Ja 
circulaire  de  Wiesbaden,  et  ses  rédacteurs  eux-mêmes  ne  s'y  trom- 
pèrent point.  Les  quatre  membres  du  comité,  au  milieu  desquels 
on  avait  isolé  M.  Berryer,  étaient  divers  d'esprit,  et  celui  qui  en 
avait  le  plus,  M.  de  Pastoret,  ne  l'avait  pas  juste.  Fils  du  chance- 
lier de  Pastoret,  qui,  dans  l'Assemblée  constituante  de  1789  et 
dans  la  Chambre  des  pairs  de  la  Restauration,  avait  joué  un  rôle 
considérable,  Amédée  de  Pastoret  avait  plus  d'ambition  que  àe 
mérite.  Possesseur  d'une  galerie  de  tableaux  qui  n'était  pas  sans 
yaleur,  d'une  bibliothèque  où  il  puisa  le  sujet  de  romans  qaa^ 
historiques,  il  ne  croyait  pas  avoir  donné  sa  vraie  mesure,  comnae 
il  l'écrivit  à  M.  le  comte  de  Chambord  dans  un  moment  d'humeur^ 
<re  qui  le  rendait  habituellement  mécontent  de  lui-même  et  des 
autres.  L'accueil  fait  à  son  nom  lui  causa  la  sensation  pénible 
qu'éprouve  un  ministère  mis  en  échec  le  jour  même  de  son  inau- 
guration, et  il  montra  peut-être  moins  de  sincérité  que  d'empres- 
sement en  niant  sa  part  de  paternité  dans  l'œuvre  de  Wiesbaden . 

Quant  à  MM.  de  Lévis,  des  Cars  et  de  Saint-Priest,  ils  trouvaient 
quelquefois,  dans  leur  profond  et  absolu  dévouement,  le  tact 
politique  qui  n'était  pas  inné  en  eux.  Vivant  habituellement  dans 
le  cercle  de  leurs  familles  et  de  leurs  opinions,  ils  commettaient^ 
quand  ils  en  voulaient  sortir,  de  regrettables  méprises  ;  mais  quand 
ils  se  trouvaient  soudainement  au  grand  îdr  et  au  grand   jour^ 


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MËMOmES  D'UN  ROYALISTE  769 

inexorablement  avertis  par  la  rumeur  publique,  ils  mettaient  toute 
leur  loyauté,  tout  leur  amour  pour  leur  cause  à  reconnaître  et  à 
réparer  franchement  leurs  erreurs  inconscientes.  Us  ne  s'obsti- 
nèrent donc  point  à  défendre  la  circulaire  de  Wiesbaden;  ils 
avouèrent  sincèrement  qu'ils  n'en  avaient  pas  prévu  l'effet  et  se 
déclarèrent,  sans  hésitation,  désireux  de  saisir  une  occasion  qui 
présenterait  sous  un  meilleur  aspect  la  vraie  politique  du  roi. 

M.  Berryer  fut  à  la  fois  surpris  et  navré,  mais  il  repoussa'le 
découragement  et  calma  de  son  mieux  les  membres  de  l'Assemblée, 
entrés  depuis  peu  de  temps  en  relations  intimes  avec  lui.  Sans  se 
permettre  un  murmure  public,  sans  rechercher  et  sans  admettre 
une  réparation  bruyante  pour  l'usage  qu'on  avait  fait  de  son  nom 
à  son  insu,  il  s'appliqua  surtout  à  faire  comprendre  au  prince  l'im- 
portance et  l'urgence  d'une  manifestation  authentique  qui  ne  laissât 
plus  trace  de  ce  malheureux  document. 

On  tomba  promptement  d'accord  sur  deux  points,  d'abord  que 
le  comité  des  cinq  devait  être  fondu  dans  un  nouveau  comité  plus 
nombreux  et  plus  en  rapport  avec  l'état  de  l'opinion  publique; 
ensuite  que  M.  le  comte  de  Chambord  devait  formuler  lui-même 
un  programme  qui,  avant  d'être  livré  à  la  publicité,  serait  délibéré, 
pesé  et  rédigé,  comme  un  discours  de  la  couronne,  par  les  princi- 
paux représentants  du  parti  monarchique. 

J'eus  de  longs  entretiens  sur  la  nécessité  de  ces  deux  mesures, 
avec  le  duc  de  Lévîs,  le  duc  des  Cars  et  M.  de  Saint-Priest.  Le  duc 
des  Cars  fut  celui  des  trois  qui  me  toucha  le  plus;  c'était  celui  qui 
revenait  de  plus  loin  et  qui,  cependant,  fut  le  plus  ardent  à  pro- 
poser et  à  favoriser  les  nouvelles  adjonctions.  Elles  se  composaient 
du  duc  de  Noailles  et  du  duc  de  Clermont-Tonnerre,  qui  avaient 
toujours  appartenu  à  la  droite  modérée  de  la  Chambre  des  pairs, 
du  duc  de  Valmy,  petit-fils  du  maréchal  Kellerman,  qui  avait  servi 
quelques  années  dans  la  diplomatie,  sous  le  roi  Charles  X  et  sous 
le  roi  Louis-Philippe,  et  s'était  depuis  très  hautement  rallié  à  la 
cause  légitimiste,  de  M.  de  Vatimesnil,  ancien  membre  du  minis- 
tère Martignac,  de  M.  Benoist  d'Azy,  de  M.  de  Rainneville  et  de 
moi,  qui  ne  nous  étions  jamais  séparés  un  instant  de  M.  Berryer, 
depuis  notre  entrée  dans  la  vie  parlementaire. 

J'étais  en  Anjou,  où  je  venais  d'accourir  pour  fermer  les  yeux  de 
ma  mère,  lorsque  je  fus  informé  de  l'honneur  qui  m'était  fait,  par 
cette  letre  de  M.  le  comte  de  Chambord  : 

«  Frohsdorf,  le  2  décembre  1850. 

«  Plusieurs  de  nos  amis,  monsieur  le  vicomte,  se  réunissent  un 
jour  de  chaque  semaine  pour  s'occuper  de  nos  affîùres.  Depuis 


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770  MEilOÏRES  D'UN  ROYALISTE 

longtemps  je  voulais  vous  prier  de  vous  joindre  à  eux,  maïs  voire 
position-  ne  !e  permettait  pas.  Aujourd'hui  qae  rien  ne  s^j  oppose 
plus,  je  viens  faire  appel  à  votre  dévouement,  heureux  de  vous 
donner  tout  à  la  fois  cette  nouvelle  preuve  de  la  juste  confiance 
que  j'ai  en  vous  et  un  nonveau  moyen  de  servir  une  cause  qui  est 
celle  de  la  France.  MM.  Berryer,  des  Gars,  de  Pastoret  et  de  Saîot- 
Priest,  vous  communiqueront  à  ce  sujet  tous  les  renseignements 
dont  vous  pouvez  avoir  besoin. 

((  J'ai  appris  avec  satisfaction  Teffet  salutaire  que  votre  parole  a 
produit  dans  une  circonstance  toute  récente. 

«  Recevez-en  ici,  monsieur,  l'expression  de  ma  gratitude,  sdnsî 
que  l'assurance  de  ma  bien  sincère  et  constante  affection.  » 

J'étais  alors  si  accablé  par  la  souffrance  et  par  le  chagria,  que  je 
doutais  sincèrement  de  mon  retour  possible  à  Paris  et  à  rAssemblée, 
et  je  n6  crus  pas  devoir  le  déguiser  à  M.  le  comte  de  Chambord,  ea 
le  remerciant  dans  les  termes  suivants  : 

«  Monseigneur, 

«  Au  moment  où  votre  pensée  daignait  s'arrêter  sur  mai»  te 
comble  du  malheur  venait  m'atteindre.  Je  perdais  une  mère  à 
laquelle  je  devais  beaucoup,  ne  fût-ce  que  le  sentiraeni  d'ioaUë- 
rable  dévouement  pour  Honsei^ieur»  qu'elle  portait  si  avaiK  dans 
son  âme.  Bienr  qu'une  nouvelle  bonté  de  Monseigneur  soit  la  plus 
puissante  consolatiaaque  je  puisse  recevoir,  cetfie^  consolation)  même 
est  impuissante  4  me  rendre  des  forces  coo^lètement  al)attueSi.  Il 
m'est  bien  douloureux  de  me  reconnaître,  en  face  de  Monseigoeor, 
ua  serviteur  inutile;  cependant  la  persévérance  des  coups  qui  me 
frappen4  me  servira  de  trop  légitime  excuse  auprès  de  luL 

«  Je  suis  hors  d'élat  de  prévoir,  en  ce  moment,  le  jour  où  je 
rentrerai  à  Paris  et  à  l'Assemblée,  mais  si  le  peu  de  santé  qui  me 
reste  encoi*e  me  laisse  la  liberté  d'an  seud  raoufveniefit,  c'est  à 
Veaise  qme  je  conserve  l'espoir  d'aller  porter  à  Uonseigoeor  Thoa»- 
mage  des  sentiments  de  profond  respect  avec  lesquels  je  s«is^  de 
Monseigneur,  le  très  humble  et  très  fidèle  serviteuar. 

<c  A.  DB   FALLOCr.  » 

Je  pris  peu  de  part  aux  délibérations  du  nouveau  comité,  qui 
se  réunissait  chez  le  marquis  de  Pastoret,  dans  son  bel  hôtel  de  la 
place  Louis  XV;  mais  chacun  y  demeurait  fidèle  à  l'engageoftent 
de  provoquer  la  parole  de   M.  le  comte  de  Chambord.    Cette 


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MEMOIRES  D'UX  ROYALISTE  771 

occasion,  naturelle,  complète,  éclatante,  ne  se  fit  pas  attendre 
longtemps. 

Le  15  janvier  1851,  M.  Berryer  parut  à  la  tribune,  pour  appuyer 
la  protestation  de  M.  de  Rémusat,  contre  la  destitution  du  général 
Changamier,  commandant  l'armée  de  Paris.  Avec  un  incomparable 
accent  et  la  plus  entière  franchise,  il  posa  la  question  de  la  Monar- 
chie et  la  question  qui  lui  était  indissolublement  liée,  celle  de  la 
fusion.  Après  avoir  fait  un  vibrant  éloge  de  la  vaillance  et  du  patrio- 
tisme des  princes  d'Orléans,  il  s'expliqua  sur  son  récent  voyage  à 
Wiesbaden. 

<c  J'allais,  s'écria-t-il,  j'allais  avec  un  grand  nombre  de  mes 
amis,  voir  xm  autre  exilé  qui  est  étranger  à  tons  les  évéoements 
accomplis  dans  ce  pays,  qui  n'a  jamais  démérité  de  la  patrie,  qui 
est  exilé  parce  qu'il  porte  en  lui  le  principe  qtii,  pendant  une 
longue  suite  de  siècles,  a  réglé  en  France  la  transmission  âe  la 
souveraineté  publique  ;  qui  est  exilé  parce  que  tout  établissement 
d'un  nouveau  gouvernement  en  France  est  nécessairement  oontre 
lui  une  loi  de  proscription;  qui  est  «xilé  enfin,  laissez-moi  le  dire, 
parce  qu'il  ne  peut  poser  le  pied  sur  le  sol  de  cette  France  que  les 
rois  ses  uïeux  ont  conquise,  agrandie,  constituée,  sans  être  le 
premier  des  Français,  le  roi  !  (  Vive  approbation  à  droite.  —  Exokc- 
mations,  fnurmures  à  gauche)  *. 

M.  Berryer  traçait  ensuite  à  larges  traits  quels  derûent  être 
désormais  l'avenir  et  la  mission  de  la  royauté  rajeunie. 

L'effet  de  ce  discours  fut  immense,  et,  d'une  voix  unanime,  on 
résolut,  chez  M.  de  Pastoret,  qu'on  demanderait  à  M.  le  comte  de 
Cbambord  la  «nnotion  publique  du  langage  de  M.  Berryer.  Un 
rendez-vous  fut  pris  chez  le  duc  de  Noadlles,  entre  M.  Mole, 
M.  Gnizot  et  les  membres  du  comité  légitimiste  alors  présents  à 
PaHs,  afin  de  rédiger,  tous  ensemble,  un  projet  de  lettre  qui  serait 
proposé  à  la  signature  du  prince.  Cette  lettre  fut  rédigée,  séance 
tenante,  dans  la  soirée,  et  devait  être  portée  à  Venise  avec  une 
grande  célérité,  afin  qu'elle  pût  revenir  en  France  à  l'heure  oppor- 
tune. Ce  message  auquel  se  rattachèrent  alors  tant  d'espérances, 
fut  confié  à  l'on  de  mes  amis  personnels,  M.  de  Bertou.  U  traversa, 
sans  prendre  une  heure  de  repos  et  au  cœur  de  l'hiver,  les  Alpes 
et  la  baule  Italie. 

L'approbation  de  M.  le  comte  de  Chambord  ne  fut  pas  un  instant 
douteuse.  Le  prince  témoigna  vivement  la  satisfaction  que  lui 
causait  cette  démarche,  fit  au  projet  de  lettre  quelques  modifications 
iieurenses,  tout  à  ifait  dans  l'esprit  qui  inspirait  le  document  tout 

*  Moniteur  du  16  janvier  1851. 


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772  MÉMOIRES  D*CN  ROYALISTE 

entier,  le  rendit,  écrit  de  sa  main,  à  M.  de  Bertou,  qui  le  rapporta 
à  Paris  avec  la  même  promptitude.  A  six  heures  du  matin,  il 
frappait  à  la  porte  de  la  rue  des  Petits-Champs.  M.  Berryer  était 
encore  dans  son  lit.  Sur  les  premiers  mots  de  M.  de  Bertou,  il  se 
leva  et  se  jeta  dans  ses  bras  avec  une  émotion  que  le  patriotisme 
justifiait  bien,  car  cette  lettre  était  le  manifeste  d'une  monarchie 
qui  pouvait  sauver  la  France;  en  voici  les  principaux  passages  : 

«  Venise,  23  janvier  1851. 
«  Mon  cher  Berryer, 

«...  Vous  le  savez,  quoique  j'aie  la  douleur  de  voir  quelquefois 
mes  pensées  et  mes  intentions  dénaturées  et  méconnues,  l'intérêt 
de  la  France  qui,  pour  moi,  passe  avant  tout,  me  condamne  sou- 
vent à  l'inaction  et  au  silence,  tant  je  crains  de  troubler  son  repos 
et  d'ajouter  aux  difficultés  et  aux  embarras  de  la  situation  actuelle. 
Que  je  suis  donc  heureux  que  vous  ayez  si  bien  exprimé  des  senti- 
ments qui  sont  les  miens  et  qui  s'accordent  parfaitement  avec  le 
langage,  avec  la  conduite  que  j'ai  tenus  dans  tous  les  temps! 

«  Vous  vous  en  êtes  souvenu.  C'est  bien  là  cette  politique  de 
conciliation,  d'union,  de  fusion  qui  est  la  mienne  et  que  vous  avez 
si  éloquemment  exposée;  politique  qui  met  en  oubli  toutes  les 
divisions,  toutes  les  récriminations,  toutes  les  oppositions  passées, 
et  veut,  pour  tout  le  monde,  un  avenir  où  tout  honnête  homme  se 
sente,  comme  vous  l'avez  si  bien  dit,  en  pleine  possession  de  sa 
dignité  personnelle. 

«  Dépositaire  du  principe  fondamental  de  la  Monarchie,  je  sais 
que  cette  monarchie  ne  répondrait  pas  à  tous  les  besoins  de  la 
France,  si  elle  n'était  en  harmonie  avec  son  état  social,  ses  mœurs, 
ses  intérêts,  et  si  la  France  n'en  reconnaissait  et  n'en  acceptait 
avec  confiance  la  nécessité.  Je  respecte  mon  pays  autant  que  je 
l'aime.  J'honore  sa  civilisation  et  sa  gloire  contemporaines  autant 
que  les  traditions  et  les  souvenirs  de  son  histoire.  Les  maximes 
qu'il  a  fortement  à  cœur,  et  que  vous  avez  rappelées  à  la  tribune, 
l'égalité  devant  la  loi,  la  liberté  de  conscience,  le  libre  accès  pour 
tous  les  mérites  à  tous  les  emplois,  à  tous  les  honneurs,  à  tous  les 
avantages  sociaux,  tous  ces  grands  principes  d'une  société  éclairée 
et  chrétienne  me  sont  chers  et  sacrés,  comme  à  vous,  comme  à  tous 
les  Français...  » 

Ce  manifeste  replaçait  l'avenir  de  la  royauté  dans  sa  véritable 
voie.  S'il  n'obtint  pas  toutes  les  adhésions,  il  conquit  du  moins 
tous  les  applaudissements;  les  portes  de  la  France  ne  s'ouvraient 
pas  encore,  mais  bien  des  obstacles  étaient  aplanis. 


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MÉMOIRES  D*Ur(  ROYALISTE  773 

L'occasion  me  parut  favorable  pour  exécuter  mon  projet  de 
voyage  à  Venise.  Ma  femme  et  ma  fille,  restées  à  Nice,  m'y  rap- 
pelaient, et  de  l'Anjou  où  j'achevais  de  régler  quelques  affaires  de 
famille,  j'écrivis  à  M.  Berryer  pour  lui  demander  de  me  concerter 
encore  une  fois  avec  lui  avant  de  gagner  l'Italie.  Les  voyages 
et  le  séjour  de  Paris  me  causaient  toujours  une  telle  fatigue 
et  j'éprouvais  un  tel  besoin  de  ménager  mes  forces,  au  moment 
d'une  si  longue  entreprise,  que  je  demandai  à  M.  Berryer  un 
rendez-vous  à  Orléans,  oix  je  devais  quitter  le  chemin  de  fer  pour 
traverser  en  poste  le  centre  de  la  France  et  gagner  Nice  le  plus 
directement  possible.  Non  seulement  M.  Berryer  eut  la  bonté 
d'accepter  le  déplacement  que  je  sollicitais,  mais  le  duc  de  Noailles 
et  le  duc  de  Valmy  voulurent  bien  se  joindre  à  lui,  et  tous  les  trois 
vinrent  ensemble  passer  avec  moi  vingt-quatre  heures  à  Orléans. 
Je  ne  me  remis  en  route  que  parfaitement  d'accord  avec  eux  et  bien 
muni  de  leurs  instructions. 

Aussitôt  rendu  à  Nice,  j'écrivis  à  M.  le  duc  de  Lévis  pour  lui 
demander  les  ordres  de  M.  le  comte  de  Chambord,  et  je  reçus  la 
réponse  suivante  : 

«  Monsieur  le  vicomte, 

«  Je  reçois  à  l'instant  la  lettre  que  vous  m'avez  fait  l'honneur  de 
m'écrire,  et  je  m'empresse  de  vous  dire  que  je  viens  de  la  mettre 
sous  les  yeux  de  M.  le  comte  de  Chambord.  Le  prince,  ainsi  qu'il 
me  charge  de  vous  en  donner  l'aBSurance,  est  vivement  touché  et 
reconnaissant  du  sentiment  qui  vous  fait  braver  les  fatigues  d'un 
long  voyage  pour  venir  jusqu'à  lui.  Espérant  que  votre  santé  n'en 
souffrira  pas  trop,  il  accepte  avec  empressement  votre  visite  et 
l'occasion  de  longs  et  confiants  entretiens  qu'il  désire  depuis  long- 
temps et  auxquels  il  attache  beaucoup  de  prix.  Je  vais  maintenant 
vous  indiquer  la  marche  de  Monseigneur,  afin  que  vous  puissiez 
régler  la  vôtre  en  conséquence.  Monseigneur  compte  aller  faire 
incessamment  une  visite  à  sa  sœur  M°°  la  duchesse  de  Parme,  et  à 
son  beau-frère  M.  le  duc  de  Modène.  Il  partira  probablement  d'ici 
le  9  ou  le  10  mars,  sera  à  Parme  le  10  ou  le  11,  y  restera  deux 
jours,  sera  à  Modène  le  14  pour  y  rester  trois  ou  quatre  jours,  et 
enfin  sera  de  retour  à  Venise  au  plus  tard  le  20  mars. 

«  Devant  moi-même  partir  pour  la  France  à  la  fin  du  mois  de 
mars,  je  désire  bien  vivement  qu'il  vous  soit  possible  d'arriver  ici 
vers  le  20,  car  je  serais  vraiment  désolé  de  manquer  cette  bonne 
occasion  de  vous  revoir  et  de  conférer  avec  vous  de  tous  ces  grands 
intérêts  auxquels  nous  sommes  également  dévoués.  D'ailleurs,  vous 
penserez  peut-être  comme  moi  que,  devant  nous  retrouver  bientôt  en 


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774  MÉMOIRES  D'UN  ROYALISTE 

France,  et  dans  des  circonstances  qui  peuvent  devenir  très  graves, 
il  n'est  pas  saus  utilité  que  nous  nous  soyons  vus  ici  auparavant... 
«  Agréez,  je  vous  prie,  Monsieur  le  vicomte,  la  nouvelle  assu- 
rance de  ma  haute  considération  et  du  bien  sincère  et  fidèle  atta- 
chement que  je  vous  ai  voué. 

«  D.   D£  Lévis.  » 
0  Venise,  le  27  février  1851.  » 

La  présence  de  ma  belle-mère  à  Nice  me  permit  de  lui  confier  ma 
fille  et  d'emmener  avec  moi  ma  femme,  si  digne  d'être  associée 
à  un  tel  voyage.  J'avais  surtout  à  cœur  de  la  présenter  à  Madame 
la  Dauphine.  «  Vous  reverrcz  M.  le  comte  de  Chambord  en  France^ 
lui  disais-je;  mais  reverrez-vous  la  fille  de  Louis  XVI?  C'est  un 
honneur  et  un  souvenir  qu'il  ne  faut  pas  laisser  échapper,  et  qu'il 
faut  garder  dans  son  âme,  comme  un  trésor  qui  n'a  point  de  pareil  1  » 
Les  jouissances  annoncées  ainsi  sont  rarement  complètes.  Celle-là, 
ma  femme  me  l'a  bien  s  iuvent  répété,  ne  subit  aucune  déception- 

M.  le  comte  de  Chambord  était  alors  dans  la  plénitude  de  son 
prestige.  La  tête  avait  toute  sa  noblesse,  le  regard  toute  sa  limpi- 
dité, la  voix  tout  son  éclat.  La  démarche  rachetait,  par  son  aisance 
et  sa  vivacité,  la  disgrâce  que  lui  avait  laissée  un  cruel  accident. 

M"""  la  comtesse  de  Chambord  était  grande  et  d'un  aspect  dis- 
tingué. Sa  physionomie  respirait  la  bienveillance,  mais  aussi  la 
mélancolie.  On  eût  dit  qu'elle  était  sous  l'emjrire  de  sombres  pres- 
sentiments et  qu'elle  se  sentait  embarrassée,  vis-4-\is  des  Français, 
de  n'avoir  pas  fortifié  le  trône  par  ses  appuis  naturels. 

Madame  la  Dauphine  était^  si  on  peut  s'exprimer  ainsi,  le  pathé- 
tique en  personne.  La  tristesse  était  empreinte  sur  ses  traits  et 
dans  son  attitude,  mais,  au  même  degré,  s'y  reflétaient  aussi  une 
inaltérable  résignation  et  une  inaltérable  douceur.  Alors  même  qrae 
son  accent  était  brusque,  ce  qui  arrivait  souvent,  la  bonté  de  son. 
intention  restait  transparente.  Plusieurs  membres  de  ma  famille  lui 
avaient  été  chers;  ma  mère,  née  dans  le  château  de  Versailles,  avaât. 
été  élevée  près  d'elle;  la  baronne  de  Mackau,  mon  arrière-graxkâ.^ 
mère,  restait  l'objet  de  sa  vénération.  Elle  se  plut  à  m'en  paxleï" 
plusieurs  fois.  Elle  aimait  d'ailleurs  à  passer  en  revue  tous    l^s 
Français  qu'elle  avait  connus.  Elle  se  tenait  exactement  informéo 
de  tous' les  événements  de  famille  et  elle  gardait  aux  moiadr^a 
détails  une  rare  fidélité  de  mémoii^e.  On  sentait  que  sa  pcsn^iè^ 
revenait  constamment  vers  les  amis  et  vers  les  lieux  dont  Texil  l» 
séparait. 

—  Comme  Madame  aime  la  France  !  lui  dis-je  un  jour. 

—  Ce  n'est  pas  étonnant,  me  répondit-elle  avec  la  simplicité 
ne  la  quittait  jamais,  je  tiens  cela  de  mes  parents. 


qui 


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MEMOIRES  D'UN  ROYALISTE  775^ 

Et  ces  parents  étaient  Louis  XVI,  Marie-Antoinette  et  Madame 
Elisabeth! 

Elle  avait  aussi  un  intraduisible  accent  en  parlant  de  M.  le  comte 
de  Gbambord.  Toiit,  pour  elle,  s'effaçait  devant  lui.  Elle  épiait  les 
moindrôs  impressions  des  personnes  qui  approchaient  de  soa  aeveu, 
Jes  moindres  si^es  qui  se  rapportaient  à  iui.  Peut-être,  politique- 
ment, ne  se  rendait-elle  pas  compte  de  tout  ce  qu'il  lui  fallait  pour 
reconquérir  la  France;  mais  d'instinct,  elle  le  sentait  a?ec  une 
rare  justiesse.  Elle  avait,  sur  le  mariage  qui  eàt  été  le  plus  désirable 
]Mur  M.  le  comte  de  Ghambard,  les  idées  ies  plus  libérales.  Ce 
qu'elle  «vait  rêvé  tout  d'abord,  disait-elle,  c'était  une  belle  et  noble 
Polonaise...  Elle,  qu'on  a  prétendue  faautame,  arrivait  à  l'hui^ilité 
quand  elle  interrogeait  sur  son  neveu.  J'en  rappellerai  un  seul 
exemple  qui  pourrait  m'embarrasser  puisqu'il  .me  concerne,  mais 
que  je  citerai  néanmoins,  parce  que,  selon  moi,  il  fait  preuve.  Un 
jour  que  je  sortais  d'un  long  entretien  avec  M.  le  comte  de  Gbam- 
bond,  elle  appuya  fortement  sa  main  sur  mon  bras  : 

—  Monsieur  àe  Falloux,  répondez  franchement.  Que  pensez-voua 
de  mon  neveu? 

Je  répondis  par  l'éloge  le  plus  sincère. 
£IJe  reyprit  : 

—  Je  suis  bien  aise  que  vous  l'estimiez. 

Ces  mots  d'une  rare  grandeur  par  leur  simplicité  lui  étaient 
lamiliers.  Elle  les  prononçait  sans  s'y  arrêter,  sans  songer  là  leur 
valeur  et  tout  en  continuant  un  travail  de  tapôsserie  qu'elle  iater- 
iDo^pait  rarement,  parce  qne  c'était  nue  ceuvre  de  charité  deatânée 
à  des  loteries  françaises.  Elle  avait  aussi  une  certaine  naïv^eté  (de 
jugement  qui  tenait  à  ce  que  tout  naturellement,  isass  morgue  ni 
dédain,  elle  continuait  à  penser  comme  èlie  a\'ait  été  élevée  et  sans 
y  attacher  aucune  intention  rétrogade,  à  con^dârer  la  Franœ, 
comme  divisée  en  trois  ordres.  Elle  me  dît  un  soir  : 

—  Où  avez-vous  appris  à  parler,  car  enfin  vous  n'avez  jamais 
été  avocat? 

Et  quand  je  lui  répondis,  d'abord,  que  je  ne  savais  pas  bien 
parler,  mais  que  du  moins,  je  ne  pouvais  m'en  prendre  à  per- 
«omie,  car  je  n'avais  jamais  été  même  dans  une  parlotte^^eUe'  rit  de 
très  bon  cœur  du  mot  parlotte,  et  finit  par  me  dire  : 

—  Mais  c'est  très  bien;  ça  doit  être  très  bon  pour  les  jeunes 
gens. 

Le  comte  de  Chambord  habitait  le  palais  €avalli,  sur  les  bords  du 
Grand-Canal,  à  peu  de  distance  du  palais  Yandjamini  -occupé  par 
11°"**  la  duchesse  de  Berry.  Le  comte  Lucchesi  remplissait  près 
de  cette  princesse  les  fonctions  de  grand  maître  de  sa  mais^i  £t  ae 


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776  MÉMOIRES  DXN  ROYALISTE 

se  départait  jamais  de  l'attitude  convenante  à  son  poste.  M"^  la 
duchesse  de  Berry  parlait  peu  politique  et  semblait  peu  consultée 
par  son  fils.  Mais,  quand  l'occasion  lui  en  était  donnée,  elle  expri- 
mait volontiers  des  sentiments  très  modérés.  Elle  me  questionna 
beaucoup  sur  le  Président.  Elle  l'aurait  vu  sans  peine,  me  dit-elle 
un  jour,  rattacher  les  Bonaparte  à  la  maison  de  Bourbon  par  son 
mariage  avec  une  princesse  napolitaine. 

L'infant  d'Espagne,  don  Juan,  marié  à  une  archiduchesse  de 
Modène,  sœur  de  M""'  la  comtesse  de  Chambord,  vivait  aussi  à 
Venise,  mais  très  à  l'écart.  Il  ne  venait  guère  que  le  matin,  et  rare- 
ment, au  palais  Cavalli  ou  au  palais  Vandramini.  Son  fils,  don 
Carlos,  alors  âgé  d'un  ou  deux  ans,  était  un  enfant  d'une  rare 
beauté. 

M.  le  comte  de  Chambord  tenait  à  marquer,  sous  toutes  les 
formes,  la  différence  qu'il  faisait  et  qu'il  voulait  qu'on  fit  entre 
la  question  légitimiste  en  France  et  la  question  légitimiste  en 
Espagne  :  «  En  France,  disait-il,  on  est  légitimiste  ou  on  ne  l'est 
pas,  mais,  du  moins,  on  sait  ce  que  c'est.  En  Espagne,  au  con- 
traire, le  droit  peut,  des  deux  côtés,  s'appuyer  sur  des  considéra- 
tions trèâ  puissantes.  »  Il  développait  avec  une  haute  impartialité 
les  deux  thèses.  Il  ne  se  refusait  pas  non  plus,  de  temps  en  temps, 
quelque  piquante  plaisanterie  sur  le  genre  de  vie  peu  sérieux  du 
prince  son  beau-frère  :  «  Vous  avez  eu  bonne  chance  de  le  rencon- 
trer chez  lui,  me  dit-il  un  jour,  car  il  passe  sa  vie  dans  un  tonneau, 
au  milieu  des  marais,  à  guetter  des  canards.  » 

Rien  ne  pouvait  s'ajouter  à  la  bonne  grâce  de  M.  le  comte  de 
Chambord  envers  moi.  Il  daigna  me  témoigner,  tout  d'abord,  une 
vive  gratitude  de  mon  voyage  et  se  montra  préoccupé  de  ma  santé 
avec  une  insistance  touchante.  En  m'invitant  à  dîner,  il  me  demanda 
si  je  n'observais  pas  quelque  régime,  insistant  sur  son  désir  de  me 
le  faire  suivre  chez  lui.  Plusieurs  fois  dans  la  soirée,  il  me  pressa 
de  m'asseoir,  lorsque  tout  le  monde,  dans  le  salon,  était  encore 
debout.  Quand,  le  remerciant  profondément,  j'eus  répété  à  plu- 
sieurs reprises  que  mes  jambes  valaient  mieux  que  ma  tète,  il  me 
dit  du  ton  le  plus  amical  : 

«  Allons,  je  vois  que  de  loin  j'avais  conçu  trop  de  peur.  Vous 
guérirez  bientôt,  et  personne  en  France  ne  s'en  réjouira  plus  que 
moi.  » 

Il  sut  que  j'étais  accompagné  de  mon  bon  serviteur  vendéen,  le 
fidèle  Marquet;  il  voulut  le  voir  et  il  lui  recommanda  gracieusement 
de  me  bien  soigner. 

L'empereur  d'Autriche  vint  à  Venise,  à  cette  date;  il  rentrait  en 
Italie,  pour  la  première  fois  depuis  les  soulèvements  de  1848.  Le 


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MÉMOIRES  L'ON  ROYALISTE  TTT 

maréchal  Radetzki  l'attendait  sur  la  place  Saint-Marc.  On  était 
curieux  de  voir  l'accueil  que  lui  ferait  la  population.  M.  le  comte 
de  Chambord  voulut  en  être  témoin,  et  prit  place  dans  une  galerie 
du  palais  des  Doges,  où  il  me  fit  asseoir  près  de  lui.  L'empereur 
arrivait  de  Trieste  par  mer,  ce  qui  ne  permettait  pas  de  calculer 
très  exactement  l'heure  de  son  arrivée.  M.  le  comte  de  Chambord 
dut  attendre  assez  longtemps,  et  passa  une  partie  de  ce  temps  à 
discuter  avec  moi  la  question  du  suffrage  universel.  Il  en  était  assez 
partisan,  plus  que  de  raison  peut-être,  plus  que  moi  certainement, 
et  émit  des  doutes  sur  le  projet  de  loi  du  31  mai  qui  était  déjà 
ou  qui  allait  être  déposé. 

L'empereur  François-Joseph,  cordialement  accueilli,  se  rendit 
d'abord  à  Saint-Marc,  puis  entra  au  palais,  où  M.  le  comte  de  Cham- 
bord alla  promptement  le  visiter.  Le  prince  me  fit  encore  l'honneur 
de  m'emmener  avec  lui  et  me  présenta  comme  neveu  du  comte  de 
Bombelles  qui  avait  été  gouverneur  du  jeune  archiduc  porté  sur  le 
trône  par  l'abdication  de  son  père,  Tarchiduc  François.  Je  dus  à 
celte  bonne  fortune  l'honneur  d'être  invité  à  dîner  par  le  jeune 
empereur,  qui  montrait  déjà  les  sérieuses  qualités  dont  il  a  fait 
preuve  pendant  son  règne. 

Je  retrouvais  développés,  en  M.  le  comte  de  Chambord,  les  dons 
qui  déjà  m'avaient  frappés  en  1840,  à  Vérone  et  à  Rome.  En  serait- 
îi  de  même  au  point  de  vue  politique?  J'étais  impatient  de  m'en 
assurer,  car  j'aurais  considéré  mon  voyage  comme  insuffisant,  si 
je  n'en  avais  rien  rapporté  au  bénéiice  de  la  France. 

Dès  le  lendemain  de  mon  arrivée,  l'occasion  d'exposer  mes 
sentiments  et  de  mettre  le  prince  ea  mesure  de  se  prononcer  sur 
eux  se  présenta  naturellement.  Le  comte  Théodore  de  Quatre- 
barbes  et  moi,  sans  que  nous  nous  fussions  concertés  —  nous  en 
fûmes  naême  tout  d'abord  contrariés  l'un  et  l'autre  —  arrivâmes  en 
même  temps  à  Venise.  Dès  le  soir,  et  dans  le  salon  du  prince,  je 
dis  à  mon  excellent  compatriote  : 

«  Vous  êtes  sur,  mon  cher  ami,  que  notre  cœur  tiendra  le 
même  langage  au  prince,  mais,  sur  certains  chapitres,  je  vous 
avertis  loyalement  que  je  m'efforcerai  de  le  mettre  en  garde  contre 
votre  optimisme. 

—  J'y  comptais  bien,  me  répliqua  M.  de  Quatrebarbes. 

Puis,  avec  la  bonne  grâce  qu'il  avait  envers  tout  le  monde  et  la 
bonne  amitié  qu'il  a  toujours  gardée  pour  moi,  il  ajouta  : 

—  Mais  moi,  je  n'imiterai  pas  votre  exemple,  et  j'exhorterai  le 
roi  à  la  pleine  confiance  en  vous.  » 

Le  lendemain  et  tous  les  matins  suivants,  le  prince  m'accorda 
une  audience,  d'abord  en  tête  à  tète,  puis,  sur  ma  demande,  avQC^ 


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778  HÉMOIRES  DU\  ROYALISTE 

le  duc  de  Lévîs,  que  j'aimais  mieux  voir  en  fiace  du  prince  que  de 
le  savoir  derrière  la  porte.  M.  de  Quatrebarbes  servit  de  début  à 
nos  conversations  politiques,  que  j'engageai  ainsi  : 

«  Vous  ne  pouvez  avoir,  Monseigneur,  un  ami  plus  dévoué 
que  le  comte  de  Quatrebarbes;  mais  son  éminent  esprit  l'attache 
quelquefois  i  des  illusions.  II  regarde  toujours  la  Vendée  du  passé; 
il  ne  peut  se  résoudre  à  voir  la  Vendée  d'aujourd'hui. 

—  Oh  !  je  le  sais  bien  !  répondit  le  prince  très  ouvertement  et 
très  gaiement,  Quatrebarbes  est  un  vrai  chevalier;  mais  il  rè^e  la 
politique  sur  les  prophéties! 

—  C'est  en  effet  son  penchant,  Monseigneur;  rosis  en  dehors  de 
là,  c'est  un  homme  d'affaires  très  distingué  et  un  membre  très 
expert  de  notre  Conseil  général. 

Du  comte  de  Quatrebarbes  au  duc  des  Cars^  il  n'y  avait  qu'un 
pas,  et  ce  pas  fut  rapidement  franchi. 

—  Ne  vous  effrayez  pas  non  plus  de  ce  côté,  me  dit  bientôt 
M.  le  comte  de  Chambord,  le  duc  des  Cars  aussi  se  bit  des  illusions 
que  je  ne  partage  pas.  Il  se  flatte  de  lever,  dans  un  moment  donné, 
deux  cent  mille  hommes;  mais  je  sais  parfaitement  qu'il  en  ièverât 
à  peine  la  moitié.  » 

A  ces  mots,  mon  visage  ne  cacha  point  ma  surprise,  et  je  gardai 
un  instant  de  silence  qui  permit  au  prince  de  voir  combien  il  m'en 
coûtait  de  le  contredire  ou  de  l'affliger.  Je  repris  donc  lentement, 
mais  fermement  : 

((  M.  le  duc  des  Cars  n'a  pas  plus  sous  ses  ordres  cent  mille 
hommes  que  deux  cent  mille;  et  il  importe  que  Monseigneur  3oit 
absolument  fixé  là-dessus.  Le  ^luc  des  Cars  compte,  épar|Hllés  dans 
rOuest  et  dans  le  Midi,  quatre  ou  cinq  mille  honnnes  qui  s'enrft- 
lent  ou  se  laissent  enrôler  :  les  uns  prêts  i  sacrifier  leur  vie  à  ia 
cause  royale;  les  autres  qui  prendront  le  temps  de  la  réflexion;  un 
certain  nombre  enfin  beaucoup  plus  sérieusement  enrôlés  dans  la 
police. 

Le  prince  répliqua  : 

—  Vous  exagérez  à  votre  touri  » 

Mais  il  ne  rompit  pas  renti*etien,  et  il  fut  convenu  que,  le  len- 
demain, nous  aborderions  ce  sujet  à  fond. 

Le  lendemain,  je  dis  en  substance  : 

«  Croire  ou  ne  pas  croire  à  l'existence  d'un  parti  militaire  en 
France,  c'est,  selon  moi,  le  premier  point  à  régler  pour  se  tracer 
une  ligne  de  conduite.  L'hypothèse  d'une  prise  d'armes  exige  une 
politique  absolument  difl'érente  de  celle  qui  ne  repose  que  sur  un 
appel  à  l'opinion  publique  par  la  tribune  et  par  la  presse.  Ces 
4eux  poUtiques  ne  peuvent  être  menées  de  front  sans  s'annuler 


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MÉMOii^  O^UN  EOYALISU  779 

l'une  par  Tautre.  Qui  rentreprendrait  n'aurait  plus  que  l'inconvé* 
nient  des  deux,  sans  le  bénéfice  de  l'une  ni  de  Tautre.  Les  hommes 
d'organisation  militaire  et  les  hommes  de  lutte  légale  ne  peuvent 
s'entendre.  Ils  se  suspectent  réciproquement.  Le  public  ne  tarde- 
rait pas  à  être  mis  dans  ces  tristes  confidences.  Rien  n'est  long- 
temps caché  à  notre  époque  et  dans  notre  pays.  Rien  d'ailleurs  ne 
peut  se  dissimuler  longtemps,  quand  il  s'agit  de  discipliner  ou 
d'entraîner  les  masses  et  de  leur  faire  reconnaître  des  chefs. 

«  Ce  qui  se  perdrait  à  cette  double  partie,  Monseigneur,  c'est 
un  enjeu  que  vous  ne  pouvez  pas  y  mettre  :  l'autorité  et  l'honneur 
de  votre  parole.  On  croirait  dilficilement  à  votre  sincérité  constitu- 
tionnelle, si  Ton  vous  prêtait  une  arrière-pensée  militaire,  et.  d'un 
autre  côté,  les  hommes  qui  préfèrent  une  action  plus  énergique  ne 
vous  verraient  pas  sans  déplaisir,  et,  permettez-moi  de  le  dire. 
Monseigneur,  sans  méfiance,  engagé  avec  les  hommes  de  la  poli- 
tique parlementaire.  Ce  serait  encourir  certainement,  vis-à-vis  de 
la  France  presque  tout  entière,  la  méconnaissance  de  vos  inten- 
tions véritables.  Ce  serait  vous  tenir  vous-même  sous  le  coup  d'un 
péril  incessant,  celui  des  indiscrétions  qu'impliquent  toujours  les 
affiliations  prétendues  secrètes. . 

i<  Le  jour  où  vos  amis,  au  sein  de  populations  qui  les  honorent, 
au  sein  du  Parlement,  et  par  les  discussions  de  la  presse,  auraient 
fait  assez  de  progrès  dans  l'opinion  publique  pour  effrayer  le 
gouvernement  existant,  quel  qu'il  soit,  on  ferait  apparaître  le  duc 
des  Cars  et  ses  agents,  devant  une  Cour  d'assises^  on  saisirait  ses 
correspondances,  on  se  flatterait  enfin  de  vous  présenter  vous- 
même  devant  le  pays  comme  en  flagrant  délit  d'ancien  régime  rêvé 
et  imposé  par  la  force.  Les  espérances  monarchiques  s'évanoui- 
raient soudainement,  et  vous  deviendriez  victime  d'une  imprudence 
qu'on  n'hésiterait  pas  à  qualifier  d'impardonnable. 

«  La  Vendée  est  une  admirable  page  d'histoire,  mais  c'est 
surtout  une  page  d'histoire  religieuse.  Son  héroïsme  vint  de  l'ardeur 
de  sa  foL  Pour  les  Vendéens,  le  roi  était  surtout  le  vengeur  et  le 
garant  des  imprescriptibles  droits  de  leur  conscience.  Rien  de 
pareil  ne  peut  exister  aujourd'hui.  Le  sol  même  ne  s'y  prêterait 
plus.  La  Vendée  d'autrefois  était  impénétrable  à  l'artillerie  et  à  la 
cavalerie.  Les  paysans  combattaient  derrière  leurs  h^des,  comme 
des  soldats  derrière  un  rempart.  Aujourd'hui,  l'Ouest  est  ouvert 
au  commerce  le  plus  actif,  à  la  circulation  la  plus  facile;  nos 
mœurs  et  notre  civiUsation  sont  plus  économes  de  la  vie  humaine 
et  comprennent  autrement  les  devoirs  du  patriotisme.  Laissons-leur 
ce  mérite  en  compensation,  hélas  I  de  beaucoup  d'aberrations. 
D'sdlleurs,  il  ne  s'agit  pas  de  condamner  le  passé  :  il  importe 


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780  MÉMOIRES  DUN  ROTÂLTSTE 

seulement  de  ne  pas  le  prendre  pour  modèle  à  contre-temps  et  à 
contre-sens.  » 

Devant  une  insistance  aussi  pressante,  le  prince  protestait  avec 
vivacité,  mais  toujours  avec  une  grande  cordialité.  Il  me  répétait 
souvent  : 

«  Vous  vous  trompez.  » 

Il  ne  m'imposait  jamais  silence.  On  sentait  qu'il  y  avait  en  lui 
des  habitudes  d'esprit,  des  affections  et  des  espérances,  dont  il  se 
détacherait  avec  peine,  mais  sur  lesquelles  cependant  il  pouvait  et 
voulait  entendre  la  vérité. 

A  diverses  reprises,  le  duc  de  Lévis  m'appuya,  et  finit  par  pro- 
poser un  moyen  de  conciliation  qu'il  résumait  ainsi  : 

«  Le  duc  des  Cars  et  ses  amis  rendent  plus  de  justice  à 
M.  Berryer  et  à  ses  amis  que  M.  de  Falloux  ne  le  suppose.  Il  faut 
donc  que  les  uns  et  les  autres  se  voient  davantage  et  discutent 
ensemble,  à  cœur  ouvert,  les  points  sur  lesquels  ils  se  trouvent 
réciproquement  imprudents  et  aveuglés. 

—  Si  M.  le  duc  des  Cars,  dis-je  à  mon  tour,  veut  bien  me  confier 
ses  plans  et  m'ouvrir  son  portefeuille  avec  autorisation  de  tout 
répéter  à  M.  Berryer,  je  prends  ici^  au  nom  de  M.  Berryer,  comme 
au  mien,  l'engagement  de  ne  rien  cacher  au  duc  des  Cars  de 
nos  propres  pensées  et  de  nos  vues  sur  l'avenir  de  la  Monarchie. 

—  Je  n'ai  nulle  raison  de  ni'opposer  à  cela,  dit  gracieusement 
M.  le  comte  de  Chambord,  et  je  ne  puis  qu'y  gagner  en  toute 
hypothèse.  Ainsi  voilà  qui  est  convenu.  Quand  vous  rentrerez  à 
Paris,  vous  trouverez  le  duc  des  Cars  franchement  informé  de  tout 
ce  que  nous  avons  dit  à  son  sujet  et  formellement  invité  à  se  con- 
certer désormais  avec  M.  Berryer  comme  avec  vous,  w 

Mes  laborieuses  audiences  ayant  abouti  à  ce  bon  résultat,  je 
passai  au  second  but  de  mon  voyage  qui  était  de  tracer  au  prince 
un  fidèle  tableau  des  partis  dans  l'Assemblée.  Il  était  facile,  à 
cette  date,  de  prévoir  que  la  principale  pierre  d'achoppement  allait 
être  la  révision  de  la  Constitution.  Ce  sujet  était  moins  intime,  et 
par  conséquent,  moins  délicat  que  le  précédent.  Le  prince  n'avait 
pas  encore  de  parti  pris  à  cet  égard  ;  il  avait  seulement  une  préoc- 
cupation, la  prorogation  des  pouvoirs  de  Louis-Napoléon.  Il  me 
fut  aisé  de  constater  que  M.  Berryer  et  ses  amis  avaient  été  passa- 
blement dénoncés  sur  ce  chapitre,  mais  quand  j'eus  fait  à  M.  le 
comte  de  Chambord  le  récit  détaillé  de  ce  qui  se  passait  entre 
nous,  quand  j'eus  démontré,  ce  qui  m'était  bien  facile,  que  nous 
considérions  tout  pouvoir  viager  du  Président,  comme  le  prélimi- 
naire de  l'Empire,  il  parut  soulagé  et  donna  en  ma  présence  au 
duc  de  Lévis  les  instructions  les  plus  nettes,  pour  que,  devant 


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MÉMOIRES  D'UN  ROTÂUSTE  781 

rentrer  à  Paris  quelques  jours  avant  moi,  il  y  fît  connaître  d'avance, 
qu'il  se  rangeait  à  l'avis  de  M.  Berryer,  sur  la  révision,  qu'il 
souhaitait  que  personne  ne  se  séparât  de  lui  sur  cette  question,  et 
que  je  serais  formellement  autorisé  à  le  déclarer  en  son  nom. 

Tous  ces  points  acquis,  je  devais  considérer  comme  complet 
le  succès  des  idées  que  j'étais  venu  plaider  à  Venise.  Je  ne  me 
dissimulais  pas  cependant  que  là  même  où  la  victoire  était  rem- 
portée, elle  avait  besoin  d'être  affermie.  J'insistai  donc  sur  la 
question  des  personnes  comme  indispensable  complément  des 
idées.  Ayant  bien  soin  d'écarter  toute  application  ou  même  toute 
insinuation  nominative,  j'osai  représenter  au  prince  qu'un  entou- 
rage politique  était  nécessaire  pour  entretenir  ce  mouvement 
d'esprit  qui  permet  de  tout  juger  parce  qu'il  permet  de  tout 
connaître. 

Je  me  permis  de  citer  à  M.  le  comte  de  Chambord,  cette  belle 
maxime  et  ces  réflexions  de  Bossuet  que  les  princes  ne  peuvent 
jamais  assez  méditer  : 

«  Le  plus  grand  dérèglement  de  l'esprit,  c'est  de  croire  que  les 
choses  sont  parce  qu'on  veut  qu'elles  soient.  Il  est  quelquefois 
fatigant  d'être  contredit,  mais  il  est  dangereux  de  ne  l'être  pas. 
La  plus  funeste  adulation  pour  un  roi  serait  la  médiocrité  des 
hommes  avec  lesquels  il  vivrait  habituellement  en  contact,  médio- 
crité qui,  lui  donnant  à  lui-même  le  sentiment  d'une  supériorité 
factice,  l'habituerait  à  ne  compter  qu'avec  son  propre  jugement.  » 
Je  citai  encore  cet  avertissement  de  Machiavel  :  «  Un  prince  se 
juge  surtout  par  les  hommes  qui  l'entourent  »  et  j'ajoutai  —  car 
la  conscience  qui  interdit  de  braver  commande  quelquefois  de 
déplaire  —  j'ajoutai  qu'on  s'armait  en  France  contre  le  prince  de 
l'absence  trop  habituelle  à  Frohsdorf  ou  à  Venise  des  hommes  poli- 
tiques considérables,  et  que  le  commentaire  le  plus  intelligible  et  le 
plus  rassurant  pour  notre  pays,  de  la  récente  lettre  à  M.  Berryer, 
serait  un  séjour  plus  fréquent,  près  de  M.  le  comte  de  Chambord,  des 
hommes  dont  le  nom  était  déjà  un  symbole.  Monseigneur  me  donna 
gain  de  cause  en  principe,  et  la  permanence  de  l'Assemblée  enle- 
vant leur  liberté  à  ses  principaux  membres,  M.  le  comte  de  Cham- 
bord porta  tout  naturellement  ses  regards  sur  le  duc  de  Noailles  et 
sur  le  duc  de  Valmy  qui  ne  faisaient  pas  partie  de  la  représentation 
nationale.  Il  fut  convenu  que  M.  le  duc  de  Lévis,  en  arrivant  à 
Paris,  leur  porterait,  au  nom  de  M.  le  comte  de  Chambord,  l'invita- 
tion d'un  séjour  prolongé  à  Frohsdorf. 

Ce  point  obtenu,  le  but  que  je  m'étais  proposé  était  atteint  et  je 
regagnai  la  France  avec  une  reconnaissance  profonde,  une  espérance 
fortifiée  et  une  ardeur  rajeunie. 

10    DÉCEMBRE   1887.  50 


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782  lÉILOlRES  D'UN  fiOTALISTE 

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RÉVISION    DE   Lk   CONSTITDTION 
1851 

La  première  pensée  d'une  révision  de  la  Constitution  républi- 
caine vint  de  l'Elysée,  il  importe  de  le  noter.  Aucun  parti,  sauf 
celui  qui  était  en  possession  du  pouvoir,  n'avait  de  motits  de 
se  presser,  et  n'était  en  mesure  d'affronter  résolument  une  telle 
éventualité.  C'est,  à  partir  du  ministère  du  31  octobre  1849,  que 
le  mouvement  bonapartiste  avait  pris,  de  jour  en  jour,  plus  de  con- 
fiance et  plus  de  hardiesse.  Je  dis  plus  de  hardiesse,  je  ne  pourrais 
pas  dire  plus  de  franchise,  car  le  Président,  soit  découragement, 
soit  dissimulation,  paraissait  tantôt  abandonner,  tantôt  reprendre 
ses  pr(^ets  ambitieux.  Il  usait  alternativement  des  revues  militaires 
au  plateau  de  Satory,  et  des  harangues  dans  les  départements.  A 
Satory,  où  il  arrivait  entouré  d'un  brillant  état-major,  maniant  avec 
une  rare  habileté  un  cheval  qui  avait  des  allures  de  cheval  de 
bataille,  il  était  accueilli  par  les  troupes,  au  cri  de  :  «  Vive  Napo- 
léon !  »  et  même  au  cri  de  :  «  Vive  l'Empereur  I  n  Dans  ses  voyages 
et  ses  harangues,  il  se  montrait  plus  hésitant. 

A  Saint-Quentin,  où  il  allait  visiter  une  bnllante  exposition  de 
toutes  les  industries  localea,  les  chefs  d'atelier  et  les  ouvriers  for- 
maient autour  de  lui  une  foule  compacte.  Il  y  fut  accueilli  par  des 
acclamations  chaleureuses,  et  réclamant  le  silence  en  faisant  signe 
qu'il  voulsdt  remercier  : 

((  Je  suis  heureux,  dit-il  aux  ouvriers  qui  l'entouraient,  de 
me  trouver  parmi  vous,  et  je  recherche  avec  plaisir  ces  occasious 
qui  me  mettent  en  contact  avec  ce  grand  et  généreux  peuple  qui 
m'a  élu.  Car,  voyez- vous,  mes  amis  les  plus  sincères  ne  sont  pas 
dans  les  palais,  ils  sont  sous  le  chaume;  ils  ne  sont  pas  sous  les 
lambris  dorés,  ils  sont  dans  les  ateliers,  dans  les  campa^ieâ.  Je 
sens,  conune  disait  l'Empereur,  que  ma  fibre  répond  à  la  vôtre,  et 
que  nous  avons  les  mêmes  intérêts  ainsi  que  les  mèoies  instincts.  )» 

Ces  paroles,  transmises  à  l'Assemblée  avec  une  extrême  rapidité, 
y  suscitèrent  une  très  vive  irritation,  et  quelques  instants  aprëa, 
elles  étaient  complétées  par  un  second  discours  prononcé  au  banquet 
offert  par  la  ville.  Le  Président  disait  : 

«  Si  j'étais  toujours  libre  d'accomplir  ma  volonté,  je  viendrais 
parmi  vous,  sans  faste,  sans  cérémonie.  Je  viendrais  inconnu  me 
mêler  à  vos  travaux  comme  à  vos  fêtes,  pour  juger  mieux  par  nioi- 
même  et  de  vos  désirs  et  de  vos  sentiments.  Mais  il  sembte  qpie  le 


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MÉMOIRES  D'UN  ROYALISTE  783 

sort  mette  sans  cesse  une  barrière  entre  vous  et  moi,  j'ai  le  regret 
de  n'avoir  jamais  pu  être  simple  citoyen  de  mon  pays  .. 

«  J'ai  passé,  vous  le  savez,  six  ans  à  quelques  lieues  de  cette  ville, 
mais  des  murs  et  des  fossés  me  séparaient  de  vous.  Aujourd'hui 
encore,  les  devoirs  d'une  position  officielle  m'en  éloignent,  aussi 
est-ce  à  peine  si  vous  me  connaissez,  et  sans  cesse  on  cherche  à 
dénaturer  mes  actes,  comme  mes  sentim^ts.  » 

Une  autre  fois,  il  s'exprimait  ainsi  dans  un  message  qu'il  faisait 
lire  à  la  tribune  par  M.  Baroche  : 

«  Il  est  aujourd'hui  permis  à  tout  le  monde,  excepté  à  moi,  de 
vouloir  bâter  la  révision  de  notre  loi  fondamentale.  Si  la  Consti- 
tution renferme  des  vices  et  des  dangers,  vous  êtes  tous  libres  de 
les  faire  ressortir  aux  yeux  du  pays  ;  moi  seul,  lié  par  mon  serment, 
je  me  renferme  dans  les  tristes  limites  qu'elle  m'a  tracées  *.  » 

A  ces  démonstrations  contradictoires  répondaient  des  émotions 
fort  diverses  dans  l'Assemblée.  «  Ce  langage  est  louable  et  sincère, 
disaient  les  uns.  —  Il  est  fort  habile  et  fort  dangereux  »,  disaient  les 
autres;  —  ou  bien  :  «  L'affliction  de  ne  pas  rencontrer  plus  de  sym- 
patlue  dans  les  rangs  élevés  de  la  politique  le  rappelle  sincèrement 
à  l'aspiration  à  une  existence  moins  orageuse  ;  »  —  ou  bien  encore  : 
«  il  laisse  percer  à  dessein  des  projets  inconstitutionnels,  en  attendant 
qu'il  les  affiche  on  qu'il  les  impose.  »  —  Quelques-uns  enfin  assu- 
raient que  les  deux  commentaires  contradictotres  était  également 
vrais  tons  les  deux;  que  l'émotion  du  moment  et  la  composition  de 
l'auditoire  réagissaient  facilement  sur  lui,  mais  qu'au  fond  il  était 
intérieurement  partagé  entre  deux  penchants  contraires,  et  que  l'im- 
pression sincère  du  moment  dictait  son  langage  plus  souvent  qu'on 
ne  le  supposait. 

Ceux  qui  portaient  ce  dernier  jugement  croyaient  savoir  que 
les  vues  du  Fhrésîdent  avaient  tantôt  plus  d'ardeur,  tantôt  plus  de 
désintéressement,  selon  qu'il  se  reportait  aux  rêves  de  son  enfance, 
et  aax  entreprises  de  sa  jeunesse  ;  ou  bien  qu'il  arrêtait  sa  pensée  sur 
Tindiffërence  qui  l'avait  accueilli  à  Strasbourg  et  à  Boulogne  et  sur 
l'abandon  où  l'avait  laissé  la  France,  durant  sa  longue  captivité, 
quand  surtout  il  contemplait  avec  une  émotion  attristée  le  i^f^ectacle 
étalé  sons  ses  yeux  depuis  deux  ans.  Alors  il  se  mettait  à  douter 
de  lui-même  comme  des  autres  ;  il  s'eiFrayait  de  la  dispersion,  de  la 
déperdition  des  forces  sociales,  et  on  pouvait  le  surprendre  alter- 
nativement dans  des  pensées  d'abdication  et  dans  des  complots 
ambitieux. 
Qœlie  que  fût  l'erremr  ou  la  sagacité  de  ces  divers  pranastics, 

*  Moniteur  du  13  novembre  18&D. 


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784  MÉMOIRES  D'ON  ROYALISTE 

une  sécurité  relative  régna  dans  l'Assemblée  tant  que  l'armée  de 
Paris  demeura  sous  le  commandement  de  Changarnier,  qu  on 
nommait  alors  le  Sphinx.  Changarnier  ne  disait,  en  eOet,  son 
secret  intime  à  personne;  mais  il  y  avait  un  point  sur  lequel  il 
avait  su  mettre  tout  le  monde  d'accord  dans  la  majorité,  c'était 
qu'à  tout  événement,  il  serait  le  champion  incorruptible  de  cette 
majorité,  et  qu'il  lui  servirait,  selon  l'événement,  ou  de  bouclier  ou 
d'épée.  Aussi  la  lutte  ne  s'engagea-t-elle  sérieusement,  déGuitive- 
ment,  entre  le  Président  et  l'Assemblée,  que  par  la  destitution  du 
général  en  qui  l'Assemblée  avait  confiance. 

Celte  destitution,  qui  eût  toujours  été  un  événement  capital, 
dans  quelque  circonstance  qu'elle  se  fût  produite,  fut  encore 
aggravée,  comme  par  bravade,  par  l'occasion  choisie.  Le  général 
Neumayer  avait,  dans  un  ordre  du  jour  officiel,  rappelé  aux  troupes 
qu'elles  ne  devaient  pousser  aucun  cri  sous  les  armes.  Le  lende- 
main il  fut  destitué.  Changarnier  maintint  les  mêmes  instruc- 
tions, il  fut  frappé  à  son  tour.  Le  général  Baraguay-d'Hilliers 
recevait  le  commandement  de  l'armée  de  Paris  et  le  général  Perrault^ 
le  commandement  de  la  garde  nationale.  C'était  un  défi  :  il  fat' 
compris  comme  tel.  M.  de  Rémusat  se  fit  le  promoteur  des  protes- 
tations de  l'Assemblée  *.  M.  Baroche  soutint  la  mesure  au  nom  du 
gouvernement  et  il  essaya  de  la  justifier  en  ces  termes  : 

«...  Par  l'importance  exceptionnelle  de  son  commandement,  par 
la  situation  exorbitante  qui  avait  fait  de  lui  un  troisième  pouvoir,  le 
général  Changarnier,  sans  qu'il  le  voulût,  sans  qu'il  le  sût,  malgré 
lui  —  je  ne  dis  pas  cela  pour  le  besoin  de  la  position  actuelle,  je 
l'avais  écrit  —  était  devenu  le  point  de  mire  des  différents  partis. 
{A  gauche  et  à  droite  :  C'est  vrai  !)  —  Tous  ceux  qui  regardeot 
notre  état  actuel  comme  transitoire  ou  précaire  s'étaient  habitués  à 
penser  que  lorsque  viendrait  le  jour  où  la  France  serait  appelée  à 
délibérer  sur  ses  destinées,  l'influence  politique  de  l'honorable 
général,  l'influence  que  son   grand  commandement  lui  donnait, 
placée  dans  l'un  des  plateaux  de  la  balance,  pèserait  puissamoient 
et  lourdement  en  faveur  du  parti  auquel  sa  conscience  et    ses 
affections  l'auraient  rattaché...    Nous  n'avons  pas  cru  devoir  ni 
pouvoir  permettre  que  cette  influence,  qui  n'est  pas  dans  la  Cons- 
titution apparemment,  se  perpétuât,  se  consolidât,  se  fortifiât  par 
sa  durée,  et  nous  avons  voulu  que,  pour  la  grande  délibéraiiott 
nationale,  qu'on  me  permette  de  le  dire,  le  terrain  constitutionnel 
fût  complètement  déblayé  et  que  la  volonté  nationale  pût  se  faire  jour 
sans  aucun  obstacle,  sans  aucune  difficulté...  Nous  pensons  que  la 

*  Voy.  au  Moniteur,  les  séanc?s  3,  10,  15,  16  et  17  janvier  1851. 


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MÉMOIRES  D'UN  ROYALISTE  785 

mesure  que  nous  avons  prise  ne  pourra  être  désapprouvée  par 
aucun  de  ceux  qui  sont  réellement  et  sincèrement  partisans  de  la 
souveraineté  nationale.  » 

M.  Baroche  voulut  aller  plus  loin  encore  dans  sa  profession  de 
foi  constitutionnelle;  il  termina  ainsi  son  apologie,  trop  outrée  pour 
être  persuasive  : 

«  Il  y  a.  Messieurs,  deux  choses  dont  nous  ne  voulons  pas;  je  me 
trompe,  il  y  a  trois  choses  dont  nous  ne  voulons  pas  :  nous  ne 
voulons  pas  d'une  restauration  monarchique,  ni  pour  la  branche 
aînée  ni  pour  la  branche  cadette  ;  et  la  troisième  chose  dont  nous 
ne  voulons  pas,  c'est  une  restauration  impériale.  {A  gauche  :  Très 
bienl  très  bienl...)  Le  pays  est  fatigué,  effrayé  de  ces  restaurations 
qui  se  détruisent  les  unes  les  autres,  et  qui,  un  peu  plus  tôt,  un  peu 
plus  tard,  amassent  des  ruines  nouvelles  sur  des  ruines  déjà  amon- 
celées... Je  ne  sais  ce  que  l'avenir  réserve  à  la  France,  mais  je  vous 
rappelle,  permettez-le-moi,  cette  phrase  du  message  :  «  Que  ce  ne  soit 
«  jamais  la  passion,  la  surprise  ou  la  violence  qui  décident  du  sort 
«  d'une  grande  nation.  »  Nous  sommes  intimement  convaincus  que, 
quant  à  présent,  il  n'y  a  de  salut  pour  la  France  que  sur  un  terrain 
nouveau...  dans  le  gouvernement  républicain...  C'est  sur  ce  terrain 
légal  et  constitutionnel  que  nous  faisons  appel  aux  bons  citoyens  de 
tous  les  partis.  » 

Je  me  rappelle  qu'après  la  lecture  de  ce  discours.  M"'  Swetchine 
me  dit  :  «  Comment  peut-on  s'enferrer  adnsi  soi-même?  »  et  elle  ne 
fut  pas  la  seule  en  France  à  s'adresser  cette  question. 

M.  Baroche  avait  regagné  le  banc  des  ministres  au  milieu  d'une 
très  vive  agitation,  mais  un  silence  solennel  s'établit  soudainement, 
dès  qu'on  vit  le  général  Changamier  se  diriger  vers  la  tribune.  Il 
en  monta  lentement  les  degrés  et  prononça  d'une  voix  toute  mili- 
taire et  émue  ces  brèves  paroles  : 

c<  Lorsque  le  gouvernement  qui  a  précédé  celui  de  M.  le  Président 
de  la  République  a  établi  mon  quartier  général  aux  Tuileries,  cinq 
partis  divisaient  et  malheureusement  divisent  encore  la  France  :  les 
républicains  modérés,  les  amis  de  la  monarchie  de  tradition,  les 
amis  de  la  monarchie  constitutionnelle,  les  démagogues  qui  se 
désignent  sous  d'autres  noms,  enfin  les  hommes  qui  veulent  la 
dictature  impériale,  même  sans  la  gloire,  même  sans  le  génie  de 
l'homme  immortel  dont  l'univers  s'entretient  encore.  (Mouve- 
ment,) 

M  Je  n'ai  voulu  être  et  je  n'ai  été  l'instrument  d'aucun  de  ces 
partis.  J'ai  voulu  ce  que  voulaient  tous  les  hommes  honnêtes;  j'ai 
voulu  l'exécution  des  lois,  le  maintien  de  l'ordre,  la  reprise  des 
transactions  commerciales,  la  sécurité  de  cette  grande  cité,  la 


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786  UÊMÛIEBS  D^CN  ROYALISTE 

sécurité  de  la  France  entière,  et  j'ai  rorgueillease  satisfaction  d'ayoir 
un  peu  contribué  à  vous  donner  ces  biens. 

«  Malgré  d'odieuses  insinuations,  propagées  par  Tiogratitude,  je 
n'ai  favorisé  aucune  faction,  aucune  conspiration,  aucun  conspi- 
rateur, et  les  deux  partis  que  je  vous  signalais  les  derniers  {les 
démagogues  et  les  bonapartistes)  m'ont  voué  des  hûnes  bien 
méritées  et  qui,  pour  mon  honneur  survivent  à  ma  cbute. 

«  J'aurais  pu  devancer  cette  chute  par  ma  démission,  qui  eût  été 
bien  accueillie,  mais  ceux  qui  oot  cru  que  j'aurais  dû  la  donner 
sont-ils  bien  sûrs  que  ma  présence  aux  Tuileries  ne  leur  eût  pas 
élé  utile? 

«  Messieurs,  mon  épée  est  condamnée  à  un  repos  au  moins 
momentané;  mais  elle  n'est  pas  brisée,  et  si,  un  jour,  le  pays  en  & 
besoin,  il  la  retrouvera  bien  dévouée  et  n'obéissant  qu'aux  inspi- 
rations d'un  cœur  patriotique  et  d'un  esprit  ferme,  très  dédaigneux 
des  oripeaux  d'une  fausse  grandeur!  »  {Marques  prolongées  et 
bruyantes  d approbation.  Vive  émotion.)  —  Nobles  et  prophéti- 
ques paroles  dont  le  général  Changarnier  se  souvint  vingt  ans  plus 
tard  en  allant  s'enfermer  dans  Metz  et  en  refusant  le  grade 
suprême  de  la  Légion  d'honneur! 

Un  seul  homme  pouvait  encore  captiver  l'atleotion  dans  cette 
solennelle  explication  devant  la  France  :  c'était  M.  Thiers.  Personne, 
peut-être,depuis  Voltaire,  n'a  manié  la  langue  française  avec  autant 
de  fmesse  et  de  clarté  que  lui.  Cette  joule  oratoire  fut  l'une  de 
celles  où  ses  qualités  brillèrent,  sans  mélange,  de  leur  plus  vif 
éclat.  Rien  ne  fut  laissé  dans  l'ombre,  ni  sur  sa  propre  peosée,  ni 
sur  la  pensée  d'autrui.  Il  eut  l'art  de  tout  CEÛre  apparaître  dans  le 
passé,  dans  le  présent,  dans  l'avenir,  sans  donner  la  moindre  prise 
au  reproche  d'exagération  ou  de  provocation.  Il  enferma  ses  contra- 
dicteurs dans  une  trame  tellement  serrée  qu'ils  ne  s'en  échappèrent 
que  tout  meurtris. 

Quand  M.  de  Ségur  d'Aguesseau,  élyséen  très  ardent,  s'éaia  : 

«  Quelle  est  votre  opinion  sur  Wiesbaden?  » 

M.  Thiers  répliqua  : 

«  Permettez-moi  de  laisser  à  vous  et  à  MM.  les  ministres  le  soin 
de  dissoudre  la  majorité.  Je  ne  veux  pas  m'en  charger.  » 

M.  de  Ségur  d'Aguesseau  se  leva;  mais  les  murmures  impraba- 
tours  de  l'Assemblée  couvrirent  sa  voix,  et  M.  Dupîn  lui  lança  cette 
verte  réprimande  : 

«  Vous  n'avez  pas  la  parole,  vous  n'avez  pas  le  droit  d'inter- 
peller les  orateurs,  et  vous  le  fûtes  toujours  d'une  manière 
malencontreuse!  » 

M.  Thiers  reprit  son  discours  et  termina  ainsi  : 


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MÉMOIRES  DTJX  ROYALISTE  787 

«  Lorsque  deux  pouvoirs  en  présence  ont  entrepris  l'un  sur 
Tautre,  si  c'est  celui  qui  a  entrepris  qui  est  obligé  de  reculer,  il 
y  a  un  désagrément,  c'est  vrai,  c'est  juste;  maïs  si  c'est  celui  sur 
lequel  on  a  entrepris  qui  cède,  alors  sa  faiblesse  est  tellement 
évidente  à  tous  les  yeux,  qu'il  est  perdu. 

«  Eh  bien,  quant  à  moi,  je  n'ajoute  plus  qu'un  mot,  il  n*y  a  que 
deux  pouvoirs  aujourd'hui  dans  l'État,  le  pouvoir  exécntif  et  le 
pouvoir  législatif.  Si  l'Assemblée  cède  aujourd'hui,  il  n'y  en  a  plus 
qu'un  ;  et  quand  il  n'y  en  aura  plus  qu'un,  la  forme  du  gouverne- 
ment est  changée.  Le  mot,  la  forme,  viendront. . .  quand  ils  viendront, 
cela  m'importe  peu;  mais  ce  que  vous  dites  ne  pas  vouloir,  si 
l'Assemblée  cède,  vous  l'aurez  obtenu  aujourd'hui  même;  il  n'y  a 
plus  qu'un  pouvoir...  Le  mot  viendra  quand  on  voudra...  l'Empire 
est  fait.  » 

A  partir  de  ce  jour  et  de  cette  parole,  la  situation  fut  parfaite- 
ment comprise  d'un  bout  de  la  France  à  l'autre.  Le  Président  et 
l'Assemblée  n'avait  pas  encore  croisé  le  fer,  mais  le  duel  était 
imminent  et  désormais  inévitable.  La  Constitution  de  1S48  n'abri- 
tait plus  qu'une  trêve. 

Toutefois,  si  la  Constitution  était  le  point  d'où  l'on  s'éloignait, 
il  restait  encore  à  savoir  quel  était  le  but  vers  lequel  on  tendait. 
La  France  le  demandait  à  ses  représentants.  Les  représentants  se 
renvoyaient  l'interpellation,  sans  trouver  de  solution.  On  pouvjdt 
déplorer  cette  situation,  on  pouvait  au  moins  la  considérer  coamie 
regrettable  et  prématurée;  mais  elle  provenait  de  courants  irré- 
sistibles contre  lesquels  l'effort  individuel  était  impuissant. 

{(  L'incertitude  est  la  phtisie  des  États,  »  a  dit  M.  Villemaîn  *.  La 
France  se  sentait  atteinte  de  ce  mal,  mais  elle  se  sentait  aussi  ca- 
pable de  guérison  et  elle  voulait  guérir.  On  avait  prétendu,  en  1848, 
organiser  sur  le  papier,  à  coups  de  scrutin,  une  société  sans 
passé  et  sans  avenir.  On  avait  interdit  aux  imaginations  et  aux 
intérêts  de  se  mouvoir,  en  dehors  d'un  cercle  de  quatre  années; 
mais  les  imaginations  et  encore  moins  les  intérêts  ne  se  laissent  pas 
emprisonner  ainsi.  Ils  ont  bientôt  dévoré  ce  cycle  d'un  moment  et 
ils  demandent  aux  hommes  et  aux  événements  de  leur  rendre  de 
plus  sûres  et  de  plus  longues  perspectives.  Les  pouvoirs  publics 
ne  marchent  pas  pour  marcher,  comme  les  simples  particuliers  se 
promènent,  et  quand  ils  entrent  dans  une  voie,  ils  veulent,  ils 
doivent  savoir  où  cette  voie  les  conduit. 

Tous  les  honnêtes  gens  dans  le  pays,  tous  les  membres  de  la 
majorité  dans  l'Assemblée,  avaient  théoriquement  le  même  pro- 

*  Souvenirs  con'e/nporains,  p.  78. 


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788  MÉMOIRES  D'UN  RGYSLISTE 

gramme  :  un  gouvernement  stable,  une  liberté  sincère  et  éclairée 
par  l'expérience.  Tous  voulaient  cela,  mais  à  qui  le  demander? 
Prolonger  les  pouvoirs  du  Président  était  la  solution  des  hommes 
pressés,  des  hommes  qui,  amèrement  déçus  du  côté  de  la  liberté, 
n'aspiraient  plus  qu'à  l'ordre  et  avaient  hâte  de  le  saisir,  n'importe 
par  quelles  mains. 

Reconstituer,  avec  la  maison  d'Orléans,  le  régime  tombé 
en  1848,  était  un  désir  caressé  par  des  hommes  considérables, 
mais  ils  sentaient  qu'ils  ne  pouvaient  pas  compter  seulement  avec 
leurs  sympathies  personnelles,  et  qu'il  était  difficile  de  ramener  un 
pays,  auquel  on  avait  présenté  depuis  deux  ans  tant  de  mirages, 
au  point  juste  où  l'avait  trouvé  la  grande  catastrophe  de  Février. 

Le  troisième  système,  celui  qui  consistait  à  écarter  tout  expé- 
dient provisoire,  et  à  ne  plus  rien  entreprendre  que  de  logique  et 
de  durable,  était  celui  qui  rencontrait  à  la  fois  les  plus  solides 
appuis  et  les  plus  opiniâtres  obstacles. 

Toutefois  l'Assemblée  était  guidée  dans  sa  majorité  par  un  sen- 
timent si  patriotique  qu'elle  se  fût  ralliée,  je  crois  pouvoir  l'affirmer, 
à  la  solution  qui  donnait  à  l'autorité  la  plus  large  base,  à  la  liberté 
la  plus  sûre  garantie,  à  l'intime  réconciliation  des  cœurs  et  des 
esprits  le  plus  noble  exemple...  si  la  maison  royale  elle-même  s'était 
mise  en  mesure  d'adresser  cet  appel  au  pays.  C'étaient  donc  les 
questions  de  personnes  qui  tenaient  désormais  tout  en  suspens  et 
en  péril.  Ce  n'étaient  plus  les  questions  de  principes. 

Les  royalistes  de  la  Restauration  étaient  peu  à  peu  devenus  de 
sages  libéraux.  Les  libéraux  de  1830  avaient  appris  qu'on  ne  brise 
pas  impunément  un  trône  et  que  bien  des  choses  s'écroulent  avec 
lui.  Des  hommes  qu'on  avait  considérés  jusqu'alors  comme  les 
tenants  les  plus  inébranlables  d'un  ancien  et  ombrageux  libéra- 
lisme professaient  déjà  les  sentiments  que,  peu  de  temps  après  le 
Deux-Décembre,  ils  consignèrent  dans  une  note  qu'ils  adres- 
sèrent à  M.  le  comte  de  Chambord.  On  lisait  dans  cette  note  : 

«...  Un  pouvoir  traditionnel  qui  s'appuie  naturellement  sur  les 
classes  supérieures  et  morales  de  la  nation  donne  toutes  sortes  de 
garanties  que,  dans  ses  mains,  la  liberté  ne  sera  pas  tournée  contre 
l'ordre.  Il  répond  plus  qu'aucun  autre  à  l'idée  de  liberté  régulière 
et  modérée  qui  reste  au  fond  de  l'esprit  des  Français,  au  milieu 
même  de  l'entraînement  antilibéral  dans  lequel  la  peur  du  socia- 
lisme les  a  précipités. 

«  Il  est  plus  nécessaire  à  M.  le  comte  de  Chambord  qu'à  aucun 
autre  de  prendre  ce  rôle. 

«  Ce  qui  lui  rend,  en  effet,  ce  rôle  libéral  nécessaire,  c'est  que, 
s'il  ne  le  prend  pas,  il  sera  rempli  par  la  maison  d'Orléans;  celle-ci 


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MEMOIRES  D'UN  ROTAUSTE  789 

le  tient  déjà  par  tradition  et  par  nécessité,  et  il  ne  faut  pas  se 
dissimuler  qu'il  lui  donne  une  grande  force. 

<f  Tant  que  la  branche  aînée  ne  remplira  pas  ce  rôle,  elle  le 
laisse  à  la  cadette,  et  la  fusion  des  deux  branches  est  impossible, 
car  la  position  de  représentant  unique  de  la  liberté  constitutionnelle 
est  trop  haute  et  trop  forte  pour  qu'on  puisse  jamais  croire  que 
la  maison  d'Orléans  veuille  l'abandonner  tant  qu'on  la  lui  laissera 
occuper  seule  ;  je  n'oserais,  pour  ma  part,  y  pousser  si  j'étais  dans 
ses  conseils.  Ce  n'est  qu'en  devenant  franchement  libérale  que  la 
branche  aînée  peut  ôter  à  la  branche  cadette  l'instinct  que  celle-ci 
conserve  de  se  tenir  à  part,  et  lui  fournir  un  terrain  honorable  et 
facile  de  ralliement.  » 

M.  de  Tocqueville  qui  tenait  la  plume  pour  ses  amis  prenait  soin 
d'ajouter  en  leur  nom  et  au  sien  : 

«  Je  suis  porté  à  croire,  quant  à  moi,  qu'après  l'anarchie  qui  a 
suivi  1848,  et  en  sortant  du  despotisme  que  nous  subissons  en  ce 
moment,  il  sera  nécessaire  d'user  de  grande  prudence  dans  le 
rétablissement  de  la  monarchie  constitutionnelle,  qu'il  faudra 
d'abord  assurer  au  pouvoir  royal  tous  les  droits  qui  sont  compati- 
bles avec  la  liberté  et  ne  reconnaître,  dans  les  premiers  temps,  à  la 
liberté,  que  les  droits  indispensables  sans  lesquels  elle  ne  pourrait 
pas  exister. 

a  Ainsi,  pour  expliquer  ma  pensée  par  deux  exemples  :  un 
parlement  oix  l'on  discute  librement  et  dont  les  discussions  soient 
publiques  me  paraît  une  condition  sine  qua  non  de  la  monarchie 
constitutionnelle;  mais  il  ne  s'ensuit  pas  nécessairement  que  le 
Parlement  ne  puisse  d'abord  être  fort  restreint  dans  ses  attribu- 
tions et  resserré  dans  la  durée  de  ses  travaux. 

«  La  liberté  de  la  presse  me  semble  encore  une  des  conditions 
nécessaires  de  la  monarchie  constitutionnelle;  mais  il  n'en  résulte 
pas  qu'en  dehors  de  la  censure  préalable,  on  ne  puisse  ni  ne 
doive  prendre  toutes  sortes  de  garanties  contre  les  abus  de  cette 
liberté  redoutable. 

«  Oq  ne  demande  pas,  je  le  répète,  à  M.  le  comte  de  Chambord, 
rengagement  de  rétablir  les  libertés  dont  j'ai  parlé,  dans  l'état  où 
la  monarchie  de  Juillet  les  avaient  laissées.  Ce  qu'on  lui  demande, 
c'est  de  garantir  que  ces  libertés  seront  rétablies  dans  la  mesure 
qui  est  indispensable  pour  que  le  système  constitutionnel  soit  une 
réalité  et  non  une  apparence  *.  » 

Une  autre  question,  bien  moins  essentielle  mais  plus  pleine 

*  Cette  note,  remise  à  M.  le  comte  de  Chambord  en  1852,  a  été  rendue 
publique  par  la  Gazette  de  France,  dans  le  numéro  du  jeudi  23  novembre  1871. 


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790  HËMOIRES  D'C5  ROYALISTE 

qu'aucune  autre  de  conséquences  redoutables,  la  question  du  dra- 
peau, devait  aussi  être  réglée.  Elle  naquit  de  la  force  des  choses; 
elle  s'imposa  delle-mème  et  invinciblement,  ie  lendemain  da 
24  février  1848.  Dès  ce  jour,  M.  Berryer  eut  le  sentiment  que  h 
réconciliation  de  la  famille  royale  était  un  devoir  et  un  intérêt 
impérieux,  et  dès  lors  aussi,  la  question  du  drapeau  fut  traitée  dans 
les  nombreux  pourparlers  qu'il  eut  avec  MM.  Guizot,  Mole  et  de 
Salvandy. 

M.  le  comte  de  Chambord  en  fut  informé;  on  répondit  en  soo 
nom  que  le  prince  ne  repoussait  point  l'emblème  d'une  réconci- 
liation qui  était  aussi  dans  son  cœur,  mais  qu'on  ne  pouvait  {Mis 
lui  demander  de  prendre,  à  cet  égard,  une  résolution  ayant  que  b 
France  ne  l'y  invitât.  Madame  la  Dauphine  existait  encore.  Était-il 
possible,  ajoutait-on,  d'arborer  sans  les  plus  graves  motifs,  et, 
pour  ainsi  dire,  souâ  les  yeux  de  la  ûUe  de  Louis  XVI,  on  diapeau 
qui  lui  rappelait  de  si  douloureux  souvenirs? 

Tous  les  hommes  politiques,  sans  exception,  à  qui  cette  réponse 
fut  communiquée  s'en  montrèrent  respectueusement  touchés.  Il 
demeura  dès  lors  implicitement  et  mêîne  explicitenaent  convenu 
que  personne,  à  cette  époque,  n'ayant  la  mission  de  parler  au  nom 
du  pays,  on  ne  pouvait  rien  demander  au-delà  de  ce  que  le  prince 
voulait  bien  admettre,  c'est-à-dire  l'ajournement,  d'un  commun 
accord,  de  la  question  du  drapeau,  jusqu'à  ce  que  l'on  eût  à 
s'occuper  des  moyens  pratiques  de  restaurer  la  Monarchie. 

A  chacun  de  ses  voyages  à  Paris,  le  duc  de  Lévis  se  plaisait  à 
répéter  :  —  «  Le  prince  n'a  et  ne  veut  avoir  aucun  parti  pœ  sur 
le  drapeau.  Il  laisse  cette  décision  aux  Français  eux-mèoies,  mais 
s'il  ne  doit  jamais  revmr  la  France,  s'il  doit  mourir  dans  l'exil, 
peut-on  lui  demander  de  se  faire  ensevelir  sur  la  terre  étraDgërc 
dans  les  plis  du  drapeau  qui  l'aura  banni?  Le  prince,  en  outre, 
vous  donne  lui-même,  dans  sa  conduite,  un  gage  certain  de  sa 
pensée.  Il  ne  porte  jamais  un  uniforme,  même  i  la  cour  de  Vienne. 
Il  n'en  portera  jamais,  sinon  en  France.  S'il  prenait  un  unifonne, 
son  chapeau  devrait  prendre  une  cocarde;  et  si  M.  le  oomte  de 
€hambord  avait  arboré  la  cocarde  blanche,  ne  fût-ce  qu'une  seule 
ibis,  il  ne  voudrait  plus  la  quitter.  Son  chapeau  reste  à  la  disposi- 
tion du  premier  régiment  français  qui  ie  saluera  sur  le  sol  de 
France.  » 

Ce  langage,  donné  et  compris  comme  un  engagement,  fut  corro- 
boré par  un  incident  fortuit,  dont  beaucoup  d'hommes  politiques 
ont  entendu,  comme  moi,  le  récit  de  la  bouche  de  M.  Berryer.  Le 
comte  Fernand  de  la  Ferronnays,  attaché  à  la  maison  de  M.  le 
comte  de  Chambord,  professait  une  cordiale  recomiaîssaiice  pour 


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MÈMOIMS  D'UN  ROYALISTE  79t 

M.  Benyer,  qui  avait  pris  une  part  considérable  à  son  mariage 
avec  M"'  Gil)ert.  Un  matin,  M.  Berryer  s'était  rendu  chez  M.  de  la 
Ferronnays,  en  mission  à  Paris  pour  quelques  jours.  En  quittant 
son  jeune  ami,  logé  dans  un  hôtel  garni,  M.  Berryer»  croyant 
euvrir  la  porte  pour  sortir,  ouvrit  par  mégarde  celle  d'un  placard 
qui  avait  le  même  aspect  dans  la  boiserie  et  se  trouva  en  face  d'un 
uniforme  de  lieutenant  général  et  d'un  chapeau  à  cocarde  tricolore. 
M.  de  la  Ferronnays,  refermant  le  placard  en  riant,  ne  cacha 
point  à  M.  Berryer  que  cet  uniforme  était  celui  de  M.  le  comte  de 
Chambord,  en  prévision  d'une  rentrée  à  Paris.  L'uniforme  avait 
été  commandé  par  le  comte  Casimir  de  la  Roche- Ay mon,  beau- frère 
de  M.  de  la  Ferronnays,  chez  Staub,  tailleur  en  renom  à  cette 
époque,  et  le  chapeau  avait  été  fourni  par  un  chapelier  également 
très  connu  alors,  dont  j'oublie  le  nom,  mais  qui  demeurait  au  coin 
de  la  roe  Caumartin  et  de  la  rue  Neove-des-Mathurins. 

Si,  à  cette  date,  le  comte  de  Chambord  avait  eu,  vis-à-vis  de  ses 
cousins,  quelque  mouvement  spontané  ou  quelque  parole  heureuse 
à  la  façon  d'Henri  IV,  et  si  M"*  la  duchesse  d'Orléans,  rendant  leur 
liberté  aux  princes  ses  beaux-frères,  avait  trouvé  dans  son  amour 
maternel  lui-même,  moins  d'illusions  et  plus  de  lumières,  la  cause 
de  la  Monarchie  eût  été  facilement  gagnée.  Mais  la  division  se  per* 
pétuant  au  sein  de  la  famille  royale,  la  division  continuait  i  se  per- 
pétuer aussi  dans  l'Assemblée.  Sans  doute  la  Monarchie  gagnait 
tout  ce  que  perdait  la  République,  mais  quelle  monarchie?  Devant 
cette  interrogation,  chacun  s'arrêtait,  cnâgnant  de  se  livrer  sans 
sûreté. 

On  avait  vu  un  frappant  exemple  de  cette  paralyae  par  la 
méfiance,  durant  la  dernière  vacance  de  l'Assemblée.  La  commis- 
sion de  permanence  avait  été  avertie,  à  tort  ou  à  raison,  qu'une 
tentative  de  violence  était  tramée  contre  plusieurs  de  ses  membres 
et  que  le  prudent  M.  Dupin  lui-même  était  sérieusement  menacé.  La 
commission  était  donc  autorisée  à  délibérer  sur  ses  moyens  do  légi- 
time défense  et  elle  en  délibéra.  Mais  quand  on  en  vint  aux  moyens 
d'exécation,  légitimistes  et  orléanistes  ne  purent  tomber  d*accord 
que  sur  des  négatives  et  prolongèrent  une  situation  passive  dont 
on  s'étonne  que  l'inévitable  dénouement  n'ait  pas  été  mieux  prévu. 
Le  général  Changarnier  n'avait  laissé  et  ne  laissait  en  aucune 
occasion  un  doute  sur  son  aversion  pour  l'Empire,  mais,  sur  tout 
le  reste,  il  s^appliquait  à  mériter  son  surnom  de  sphinx.  Le  général 
Bedeau  était  plus  ouvertement  lé^timiste,  mais  il  avait  perdu, 
dans  la  journée  du  24  Février,  ce  prestige  qui  subjugue  et  qui 
entraîne  les  légions.  Le  général  de  la  Moricière,  détaché  non 
sans  peine  de  la  République  par  les  excès  qu'elle  déchaînera  tou- 


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792  MÉMOIRES  D*CN  ROYAUSTK 

jours  en  France,  prenait  volontiers  l'orléanisme  comme  une  étape 
naturelle.  Il  avait  trop  de  coup  d'oeil  pour  ne  pas  apercevoir  la 
périlleuse  insuffisance  de  cette  halte,  trop  de  loyauté  pour  n'en  pas 
convenir;  mais  cette  riche  et  ardente  nature  n'était  point  encore 
parvenue  à  sa  pleine  maturité.  Ses  premières  erreurs  étaient  dissi- 
pées; ses  grands  progrès  n'étaient  pas  encore  accomplis. 

Ces  hommes  et  ce  qu'ils  représentaient  soit  dans  l'Assemblée,  soit 
dans  le  pays,  groupés  comme  obstacles  sur  le  même  terrain,  se 
flattaient  de  barrer  le  chemin  à  l'Empire,  mais,  quand  on  leur 
demandait  un  pas  de  plus,  ils  se  troublaient,  tergiverssdent,  et  con- 
tribuaient à  maintenir  l'opinion  publique  dans  l'inertie. 

Nous  le  leur  disions  sans  cesse;  nous  les  poursuivions,  nous  les 
obsédions  de  nos  instances.  Maintes  fois,  pour  mon  compte,  j'ai 
répété  à  M.  Thiers  :  «  On  connaît  votre  influence  sur  Changaroier, 
on  dit  —  c'était  un  mot  de  Louis  Veuillot  —  que  vous  vous  occupez 
à  vous  forger  une  épée.  Mais  de  cette  épée  qui  tiendra  la  poignée? 
Votre  main  n'est  pas  assez  militaire  pour  cela.  De  votre  propre  aveu, 
le  césarisme  est  imminent.  En  prenez-vous  donc  votre  parti  et  ne 
comptez-vous  que  sur  le  vote  d'un  ordre  du  jour  pour  conjurer  cet 
avenir  que  vous  déclarez  funeste?  Ne  craignez-vous  pas  que  l'his- 
toire, en  répétant  votre  mot  :  «  L'Empire  est  fait  !  »  n*y  ajoute  :  — 
«  et  M.  Thiers  l'a  bien  voulu.  »  M.  Thiers  ne  se  montrait  pas  insen- 
sible à  ce  langage;  mais  il  employait  toutes  les  ressources  de  son 
inépuisable  esprit  pour  prolonger  son  indécision  et  celle  des  autres. 

Un  soir,  dans  son  salon,  il  me  prit  dans  l'embrasure  d'une 
fenêtre  pour  traiter  de  nouveau  le  sujet  dont  il  ne  désertait  jamais 
la  discussion.  Je  voulais  lui  démontrer  que  le  temps  pressait.  Il 
s'obstinait  à  me  répondre  que  je  me  montrais  trop  impatient.  Fati- 
gués de  nous  tenir  debout,  nous  allâmes  nous  asseoir  sur  un 
canapé  isolé,  et  là,  bien  installés,  nous  multipliâmes,  nous  ser- 
râmes nos  arguments,  sans  lâcher  prise,  ni  l'un  ni  l'autre.  L'entre- 
tien avait  commencé  à  dix  heures  et  quand,  à  bout  de  forces  tous 
les  deux,  moi  surtout,  nous  nous  mimes  à  regarder  autour  de 
nous,  le  salon,  rempli  au  commencement  de  la  soirée,  éiaîi  vide. 
M""  Dosne  et  M"'  Thiers  étaient  allées  se  coucher.  Les  bougies 
étaient  près  de  s'éteindre;  il  était  deux  heures  du  matin.  Voilà  le 
témoignage  que  je  puis  rendre  à  la  patience  de  M.  Thiers  dans  de 
telles  discussions  et  à  la  conviction  chaleureuse  qui  m'anioiait 
moi-même.  On  ne  discute  pas  ainsi  des  idées  auxquelles  on  n'ac- 
corderait aucune  valeur,  et  je  ne  quittais  jamais  M.  Thiers  sans  être 
persuadé  qu'il  était  plus  Ué  par  ses  engagements  que  par  ses 
propres  arguments. 

Quoi  qu'il  en  fût,  au  fond,  de  ce  grand  esprit,  lorsque  M.  Thiers 


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MÉHOIRES  D'UN  ROYALISTE  ZdZ 

m'accusait  d'être  trop  passionné,  je  lui  répliquais  que  nous  étions 
tous,  les  uns  aussi  bien  que  les  autres,  pressés  par  une  échéance 
qui  s'imposait  bon  gré  mal  gré.  C'était  la  révision  de  la  Constitu- 
tion, révision  presque  universellement  sollicitée,  question  impé- 
rieuse et  très  prochaine,  dans  laquelle  les  Conseils  généraux  en 
tête  et  les  populations,  le  pétitionnement  en  main,  entraient  avec 
ardeur.  Ce  fait  n'était  pas  niable,  on  n'essayait  donc  pas  de  le 
nier,  mais  on  entreprit  d'y  parer,  et  cela  devint  l'occasion  d'une 
division  nouvelle  entre  les  diverses  fractions  du  pays  conservateur. 
Demanderait-on  la  révision  de  la  Constitution?  Dans  quelle 
mesure  la  demanderait-on? 

Sur  ce  terrain,  on  ne  pouvait  plus,  comme  on  l'avait  fait  jus- 
qu'alors, rester  réunis  dans  un  effort  commun,  pour  maintenir 
l'ordre  dans  la  rue  et  le  respect  de  la  légalité  à  l'Elysée,  en  ajour- 
nant le  surplus.  Désormais,  il  fallait  faire  un  grand  pas.  Il  fallait 
parler  et  voter  nettement  pour  ou  contre  un  changement  de  la 
Constitution  ;  il  fallait  résolument  s'unir  ou  se  séparer. 

De  nombreux  pourparlers  eurent  lieu  pour  conjurer  cette  divi- 
sion, avant  qu'elle  éclatât  dans  l'Assemblée  et  qu'elle  étendit  ses 
ravages  sur  toute  la  surface  du  pays.  Ces  pourparlers  échouèrent 
complètement.  MM.  Thiers,  de  Rémusat,  Duvergier  de  Hauranne, 
leurs  amis  et  leurs  journaux,  se  prononcèrent  contre  la  révision  et 
pour  le  maintien  de  la  République.  Ils  entraînèrent  le  général 
€bangarnier  et  rallièrent  facilement  le  général  de  la  Moricière. 

Un  autre  fractionnement  se  fit  dans  un  autre  groupe  considérable 
de  la  majorité.  MM.  de  Broglie,  de  Montalembert,  Daru,  Beu- 
gnot,  etc.,  se  prononçaient  pour  la  révision,  mais  ils  n'entendaient 
pas  par  là  revenir  à  la  royauté.  Ils  croyaient  à  la  possibilité  et  à  la 
nécessité  de  créer  encore  un  état  intermédiaire  entre  la  République 
et  la  Monarchie.  Ils  «proposaient  de  rendre  légale  la  rééligibilité 
immédiate  du  Président  actuel,  en  accordant  à  la  présidence  dix 
ans  de  durée  au  lieu  de  quatre.  C'était,  dans  leur  pensée,  faire 
avorter  certainement  l'Empire,  en  donnant  pour  dédommagement 
au  prince  Louis  Bonaparte  une  réélection  décennale,  que  le  suffrage 
universel  ne  lui  refuserait  assurément  pas. 

La  gauche  de  l'Assemblée  ne  se  montrait  pas  plus  unie  que  la 
droite.  L'extrème-gauche,  qui  visait  toujours  à  l'anarchie,  se 
croyait  naturellement  à  la  veille  d'y  voir  plonger  le  pays.  Il  y  a  des 
hommes  qui  ont  une  grande  égalité  de  caractère,  ils  sont  toujours 
maussades;  il  y  a  des  partis  qui  ont  une  grande  uniformité  de 
conduite,  ils  se  mettent  toujours  du  côté  qui  peut  tenir  l'ordre 
social  en  échec.  On  entendait  donc  sur  tous  les  bancs  de  l'extrême- 
gauche  les  mêmes  violentes  déclamations,  mais  les  arrière-pensées^ 


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79i  lIÈyOIRES  D*UN  ROYALISTE 

disait-on,  étaient  fort  diverses.  II  était  hors  de  doute  qu'en  principe 
on  était  également  hostile  à  la  majorité  et  au  Président;  mais  si  oa 
était  réduit  à  une  option  forcée,  que  devait-on  préférer  m  petto  : 
la  majorité,  avec  tout  le  programme  conservateur  et  la  ilonarcliie 
au  bout,  ou  un  Bonaparte  avec  ses  affinités  révolutionnaires,  se* 
sympathies  italiennes,  son  antagonisme  contre  le  Saint-Siège,  et 
son  tempérament  absolutiste,  qui  est  aussi  le  tempérament  de 
Textrême-gauche? 

M.  Michel  (de  Bourges)  passait  pour  le  dief  des  alliés  secrets  du 
bonapartisme.  Le  général  Cavaignac  et  le  colonel  Charras  étaient 
les  chefs  loyaux  de  la  résistance  à  toute  modification  d'une  Consti- 
tution qu*ils  admiraient  naïvement. 

Nous  leur  disions  :  —  «  Votre  fidélité  et  votre  bonne  foi  ne 
peuvent  plus  sauver  la  République.  Elle  s'est  perdue  par  ses 
propres  fureurs,  comme  vous  lavez  prédit  vous-mêmes  à  la  tribune. 
Si  vous  vous  cantonnez  dans  un  entêtement  plus  honorable  que 
politique,  vous  attirerez  les  derniers  malheura  sur  votre  pays  et 
vous  ne  sauverez  pas  Tidée  qui  vous  est  ciière.  La  Monarchie  repré- 
sentative peut  seule,  en  France,  vous  garantir  ce  que  vous  cherchez 
dans  la  République  :  la  liberté.  Sacrifiez  la  forme  pour  sauver  le 
fond,  sinon  vous  perdrez  le  fond  et  la  forme.  » 

Nous  retournions  ensuite  aux  orléanistes  et  nous  leur  répétions  : 
—  «  Comment  vous  flattez-vous  d'entraîner  le  pays  dans  vôtre 
conversion  républicaine  de  si  fraîche  date  et  de  si  mauvaise  appa- 
rence? Personne  n'a  manifesté  plus  que  vous  sa  réprobation  et  son 
effroi  de  la  RépubUque.  On  cherche  donc,  derrière  vos  pajroles, 
votre  véritable  pensée.  On  n'y  voit  qu'une  tactique  et  une  impru- 
dence. La  tactique,  c'est  de  gagner  du  t^nps  pour  une  oombîaaisoB 
qui  n'est  pas  encore  prête;  l'imprudence,  c'est  de  jouer  la  sécurité 
du  pays  sur  un  calcul  qui  a  tant  de  chances  d'être  trompé.  U.  ie 
comte  deCJmmbord  a  trente  ans;  M.  le  comte  de  Paris  n'en  a  que 
douze;  si  la  Monarchie  est  prochaioement  rétablie,  le  comte  de 
Chambord  a  pour  hii,  non  seulement  son  principe,  mais  le  bénéfice 
du  fait.  Il  a  l'âge  et  la  force  dont  la  France  a  besoin  pour  être  bien 
gouvernée.  Le  comte  de  Paris  implique  forcément  une  régence. 
Entre  l'homme  et  Tenfant  séparés,  la  France  hésite;  mais  réunissez 
l'enfant  à  l'homme,  faites  de  l'un  le  fils  de  l'autre,  tout  devieot 
normal.  La  royauté  s'appuie  sur  une  magnifique  famille  royale. 
Personne  n'est  sacrifié  à  personne.  Le  comte  de  Paris  succéder&  a« 
comte  de  Chambord  selon  les  lois  de  la  nature  et  à  l'heure  oùl  il  eût 
succédé  à  M.  le  duc  d'Orléans,  son  père. 

«  Vous  nous  dites  que  vous  y  consentiriez  volontiers,  mais  que 
le  pays  n'y  consent  pas.  Le  pays  le  veut  déjà  plus  que  voua,  et  si 


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MÉMOIRES  D'UN  ROYALISTE  795 

VOUS  le  vouliez  fermement,  si  vous  en  disiez  franchement  et  haute- 
ment les  raisons,  le  mouvement  serait  irrésistible.  N'en  voyez-vous 
pas  les  symptômes  éclater  de  toutes  parts,  dans  tous  les  départe- 
ments, en  plein  Paris  même,  au  théâtre,  à  la  Bourse  et  dans  les 
grands  centres  indastrîels  ? 

«  Vous  ffites  qfue  vous  voulez,  per  une  nouvelle  épreuve,  achever 
d'éclairer  le  pays  sur  les  inconvénients  de  la  République;  vous 
réclaîrerez  seulement  sur  l'impuissance  de  la.  Monacrchî&.  11  ne 
tentera,  ni  par  vous  ni  par  d*autre&,  la  continuation  d'une  épreuve 
dont  il  est  la».  Le  1852  que  lui  promet  la  gauche,  la  jacquerie 
qu'oB  lui  montre  tous  les  matins  en  perspective  est  une  fbrmûaèle 
échéance  que  vous  ne  lui  ferez  pas  accepter  au  nom  dis  la  Répu- 
blique, avec  les  républicains  pour  unique  sauvegarde.  A  mesure 
qu'il  approche  de  cette  date  fatalement  écrite  dans  une  fragile 
constitution,  il  s'agite,  il  s'effraye,  il  vous  demande  secours,  et  si 
c'est  vous  qui  le  lui  refusez,  il  le  demandera  à  d'autres  cpjte  voi» 
connaissez  bien,  et  qui  ne  le  lui  refuseront  pas. 

«  Quant  à  nous,  royalistes,  ncras  sommes,  en  1846,  loyaiement 
entrés  dans  l'essai  de  la  République.  IVous  avons  surmoaDé  des 
répugnances  qui  étaient  profondes,  des  alarmes  qui  étaient  fimàées, 
parce  qu'en  agissant  autrement,  nous  eussions  déchainé  la  guerre 
civile  et  amoncelé  ruines  sur  ruines,  mais  aujourd'hui  que  les  faits 
tiennent  un  tout  autre  langage,  que  la  république  modérée  n'a 
plus  poirr  elle  que  d'honorables,  mais  imperceptibles  adhésions, 
que  la  république  anarchique  et  sanglante  dispute  seule  l'avenir 
à  la  Monarchie,  nous  faire  républicains,  sans  le  pays,  malgré  le 
pays,  sans  excuse  patriotique,  mais  par  calcul,  par  ressentiment 
ou  par  insouciance,  nous  ne  le  pouvons  pas,  ni  vous  no»  plus. 

«  Vous  allez  commencer  sans  dignité  une  campagne  sans 
résultat.  Vous  serez  vaincus,  inévitablement  vai«icus,  e*  vous 
n'aurez  même  pas  la  noble  consolation  que  la  conscience  tient 
toujours  en  réserve  pour  le  devoir  accompli.  » 

A  M.  de  Montalembert  et  à  ses  amis,  je  ne  cessais  de  dire  :  — 
«  Quoi  !  vous  qui  ne  voulez  pass  FErnpire,  vous  qui  ne  pactiserez 
point  avec  lui,  vous  croyez  à  la  continence  politique  dfun  Napo- 
léon, vous  jetez  (Kx  ans  à  sa  convoitise,  et  vous  voos^  iattez  de 
l'avoir  assouvie.  Le  Président  est  au  pouvoir  depuis  deux  ans,  vous 
voyez  ce  qu'il  en  a  déjà  fait  et  vous  ne  voyez  pas  ce  qu'il  fera  du 
cadeau  que  vous  allez  lui  offrir  ? 

<c  La  substitution  de  la  Monarchie  à  la  République  peut  entraîner 
des  conflits  violents,  dcmt  vous  ne  voulez  pas,  dites-vous,  encourir 
la  resiwnsabilité.  D'abord  ces  conflits  ne  nous  semblent  pas  aussi 
vraisemblables  que  vous  le  supposez.  Tout  annonce,  au  contraire, 


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796  MÉMOIRES  D'UN  ROYALISTE 

que  le  pays  laborieux,  industriel  et  calme,  éprouve  un  désir  im- 
périeux de  sécurité  que  personne  n'osera  combattre  de  front;  mais 
en  admettant  votre  hypothèse,  en  vous  accordant  que  les  passions 
radicales  qui  se  groupent  sous  le  drapeau  républicain,  risqueront 
un  de  ces  appels  aux  armes  qui  lui  ont  déjà  si  mal  réussi,  croyei- 
vous  qu'ils  ne  le  risqueront  pas  aussi  contre  vous?  Croyez-vous 
qu'ils  accepteront  docilement,  la  tête  basse,  une  révision  qui  leur 
arrachera  pour  dix  ans  toute  chance  de  saisir  le  pouvoir?  Assuré- 
ment non,  et  l'on  doit  vous  poser  ce  dilemme  :  Ou  la  République, 
qui  a  encore  quelques  adhérents  clairsemés,  n'a  pas  d'armée,  et 
dès  lors,  l'argument  que  vous  tirez  de  cette  armée  contre  la  Mo- 
narchie est  de  nulle  valeur;  ou  la  République  est  plus  populaire  et 
mieux  armée  que  nous  ne  le  supposons,  et  alors  elle  se  dressera 
contre  vous  aussi  bien  que  contre  nous. 

«  Vous  mettez  aussi  votre  enjeu  à  cette  terrible  loterie;  seule- 
ment votre  enjeu  n'en  vaut  pas  la  peine.  Vous  êtes  coupables  de  la 
témérité  que  vous  nous  reprochez,  mais  vous  l'êtes,  sans  racheter 
la  témérité  par  le  bienfait.  Péril  pour  péril,  aDFrontons-le  du  moins 
pour  le  salut  complet  et  définitif  qui  clôt  l'ère  des  aventures,  non 
pour  une  combinaison  qui  ne  termine  rien,  et  qui  vous  fait,  à  votre 
insu,  les  complices  d'hommes  dont  vous  ne  partagez  ni  les  théories 
politiques  ni  les  convoitises.  » 

Plus  je  reviens  sur  mes  souvenirs,  plus  je  me  replace  en  face 
de  ces  discussions  dans  lesquelles  j'apportais  tant  de  conviction, 
tant  d'ardeur,  tant  de  passion  peut-être,  mais  du  moins  tant  de 
passion  pour  mon  pays,  moins  je  comprends  l'aveuglement  égale- 
ment sincère  de  mes  interlocuteurs.  Le  duc  de  Broglie  et  M.  de 
Montalembert  ont  justifié,  on  n'en  pouvait  douter,  l'hommage  que 
je  rendais  à  leur  désintéressement,  et  ils  m'ont  bien  vite  accordé 
la  douloureuse  satisfaction  de  leurs  regrets.  Quel  était  donc  le 
motif  d'une  si  grande  aberration  dans  de  si  grands  et  de  si  hon- 
nêtes esprits?  Je  croyais  le  deviner  sans  cesser  de  leur  rendre 
justice. 

M.  de  Broglie  n'était  point  encore  tout  à  fait  résigné  à  ne  voir 
dans  M.  le  comte  de  Paris  que  l'héritier  de  M.  le  comte  de  Cham- 
bord;  lui  aussi  préférait  attendre;  mais  il  voulait,  du  moins, mettre 
avant  tout,  la  France  en  sûreté.  Il  ne  voyait  point  cette  sûreté  dans 
un  second  bail  républicain,  et  il  la  cherchait  dans  un  régime  tran- 
sitoire. 

M.  de  Montalembert  demeurait  fidèle  à  la  devise,  si  profondé- 
ment gravée  au  fond  de  son  âme  :  «  Catholique  avant  tout.  »  Il 
redoutait  pour  le  catholicisme  l'alliance  trop  étroite  de  l'Église  et 
de  la  royauté.  Il  demeurait  effarouché  par  les  compromissions  des 


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MEMOIRES  D'UN  ROTAUSTE  797 

dernières  années  de  la  Restauration.  Il  demeurait  séduit  par  Tex- 
pëiience  contraire  sous  la  monarchie  de  Juillet  et  sous  la  Répu- 
blique. Sa  nature,  qui  avait  horreur  du  moindre  déguisement,  ne 
croyait  pas  facilement  au  mensonge  et  à  l'hypocrisie;  il  lui  ré- 
pugnait d'entrevoir  dans  le  second  Napoléon,  les  mêmes  violences 
et  les  mêmes  duplicités  que  dans  le  premier.  Les  doutes  qu'il  eût 
pu  concevoir  à  cet  égard  étaient  balancés  par  le  sentiment  que 
le  Président  savait  donner,  non  seulement  de  sa  modération,  mais 
aussi  de  son  inertie.  M.  de  Montalembert  ne  croyait  pas  beaucoup 
à  Tbostilité  des  desseins  chez  le  Président,  il  croyait  encore  moins 
à  leur  puissance.  On  l'avait  rassuré  pour  l'Église,  et  tout  en  lui 
s'explique  par  cette  préoccupation  dominante.  Sa  pensée  reli^euse 
s'est  trompée  ;  une  pensée  ambitieuse  et  personnelle  ne  l'a  jamais 
égaré. 

Pendant  que  tout  ceci  se  débattait  dans  les  plus  intimes  et  les  plus 
affectueux  entretiens,  Louis-Napoléon  ménageait  de  moins  en  moins 
rAssembléc.  Il  lui  avait  demandé  la  loi  du  31  mai,  qui,  par  le  seul 
fait  de  quelques  précautions  dans  la  justification  du  domicile,  avait 
irrité  la  portion,  non  pas  la  plus  nombreuse,  mais  la  plus  facilement 
agitée  du  suffrage  universel.  Quelques  semaines  après,  il  demandait 
à  l'Assemblée  de  se  déjuger  et  il  le  lui  demandât  par  l'entremise 
d'un  ministère  antiparlementaire.  On  pourrait  croire  qu'un  pas 
nouveau  du  Président  sur  le  chemin  des  coups  d'État  faisait  faire  à 
la  majorité  un  pas  équivalent  dans  la  voie  de  l'union  et  de  la  résis- 
tance ;  c'est  le  contradre  qui  arriva. 

M.  Thiers  et  le  général  Changarnier  se  lièrent  de  plus  en  plus 
étroitement  et  affectèrent  de  plus  en  plus  des  allures  qui  préten- 
daient s'imposer.  Le  général  Changarnier,  ses  plus  fidèles  admira- 
teurs sont  forcés  d'en  convenir,  poussait  jusqu'à  l'excès  deux  qua- 
lités qui  font  parfois  les  héros  :  l'énergie  et  la  foi  dans  cette  énergie. 
Quand  il  fut  destitué,  on  l'en  vit  très  irrité,  jamais  déconcerté.  Il 
demeura  convaincu  qu'il  commanderait  l'armée  par  l'autorité  de  son 
nom,  tout  autant  que  par  le  commandement  officiel.  U  avait  alors 
un  axiome  favori,  et  parlant  toujours  de  lui  à  la  troisième  personne, 
il  disait  :  «  Quand  Changarnier  lèvera  le  doigt,  n'ayez  plus  d'inquié- 
tude I  »  Il  ne  croyait  fermement  ni  à  la  stratégie  de  M.  de  Monta- 
lembert, ni  même  à  celle  de  M.  Thiers.  Il  croyait  tenir  les  événe- 
ments à  sa  discrétion,  et  ce  qui  l'étonnait,  c'est  que  là-dessus  oa 
ne  s'en  rapportât  pas  à  lui. 

La  princesse  de  Lieven  logeait  dans  l'ancien  hôtel  du  prince  de 
Talleyrand,  au  coin  de  la  rue  Saint-Florentin  et  de  la  rue  de  Rivoli. 
On  entrait  souvent  chez  elle,  soit  avant  d'aller  au  Palais-Bourbon, 
soit  en  en  sortant.  Combien  de  fois  n'ai-je  pas  entendu  le  général 

10  DÉCEMBRE  1887.  51 


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798  M^RS  irUN  ROYALISTE 

nous  dire  là,  en  pldn  abandon  de  causerie  :  <c  Yons  cherdKz  tons 
le  saint  où  il  n'est  pas  !  »  II  n'ajoutait  pas  un  mot  de  plus,  maïs  sa 
tète  redressée,  ses  yeux  étineelants,  son  sourire  si  fin  expriaoaient 
suffisamment  te  reste  de  sa  pensée,  ie  suis  convaincu  qu*i)  ne  trom* 
paît  alors  personne.  Son  mutisme,  souvent  affecté,  ne  dissioitilaûl 
point  un  complot,  mais  il  cachâût  un  rêve.  Gbangarnier  crut  trop  à 
la  renommée,  aux  souvenirs,  aux  liens  de  la  fraternité  d'armes.  Il 
n'aurait  fait  de  sa  dictature  que  le  plus  noble  usage,  mais  il  crut 
trop  obstinément  à  cette  dictature. 

M.  Thiers,  mis  au  pied  du  mur,  prit  enfm  un  parti,  et  son  plan 
une  fois  conçu,  il  déploya,  pour  le  faire  accepter  ou  pour  l'imposer, 
son  ingénieuse  et  prodigieuse  activité.  En  le  voyant  patronner 
tout  à  coup  cette  république  pour  laquelle,  jusque-là,  il  n'avait  pas 
assez  d'imprécations,  nous  étions  pris  pour  lui  d'un  sentiment 
nouveau  :  «  M.  Thiers,  nous  disions-nous,  est  plus  susceptible 
d'attachement  et  de  iGkl^té  que  nous  ne  l'aurions  cni.  Il  fait,  en  ce 
moment,  à  la  maison  d^Orléans  le  plus  grand  sacrifice  qu'il  pût  lui 
faire.  »  Ce  sentiment,  chez  nous,  était-il  absolument  une  duperie? 
Je  me  le  sub  demandé  [rfusieurs  fois,  en  voyant  M.  Thiers  de  iS71 
à  1873.  Cet  ofnniàtre  attachement  à  son  poste,  ces  injustifiables 
conces^ons  pour  s'y  maintenir,  cet  enfantillage  dans  toutes  les 
jouissances  du  premier  rang,  m'ont  fait  reporter  quelques  aoopçons 
en  arrière. 

M.  Thiers,  en  1851,  croyait-il  bien  réellement  à  la  présidence  du 
prince  de  Joinville,  dont  il  affectait  de  parler  sans  y  travailler? 
Pressentait-il  et  souhaitait-il  le  succès  de  cette  candidature?  Etait- 
il  bien  contrarié  des  objections  qui  naissaient  autour  de  1«  à  ce 
sujet?  Était-il  même  étranger  aux  représentations  qui  avaient  pe«r 
but  de  convaincre  le  prince  qu'il  ne  convenait  point  à  sa  dignité  et 
à  sa  race  de  convoiter  l'héritage  du  prmce  Louis  Bonaparte? 

M.  Thiers  ne  se  réservait-il  pas,  qusmd  les  objections  amraient 
prévalu,^  de  réclamer,  pour  son  compte,  la  clientèle  orléaniste  et 
le  poste  refusé  par  le  prince  de  Mnville?  Ne  souriait-il  pas  à  cette 
situation  quasi  royale,  un  moment  saisie  et  si  vivement  goûtée 
vingt  ans  plus  tard?  Je  ne  le  sais,  et  peut-être  lui-même,  à  celte 
date,  ne  le  savait-il  pas  davatage.  La  plus  merveilleuse  sagacité  ne 
met  pas  à  l'abri  des  illusions  de  Tamour-propre,  et  l'homme  qui  se 
trompe  rarement  sur  autrui  se  trompe  souvent  sur  lui-ioëaie. 

A.  OE  Fallocx. 

La  suite  prochainement. 


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LE  MAHÉCHAL  COMTE  DE  MOLTKE' 


IV 

Quatre  ans  passés  à  diriger  les  hommes,  à  les  conseitler,  &  les 
instruire,  fût-ce  dans  l'empire  le  plos  décadent,  quatre  ans  en  butte 
à  toutes  les  traverses  d'une  yie  rudement  accidentée,  quatre  ans 
de  réflexions  mûries  sur  les  gens  et  les  choses,  de  preuves  de 
caractère,  de  surmenage  physique,  il  y  a  là  de  quoi  étoffer  nu 
homme  pour  le  reste  de  l'existence,  et,  lorsqu'il  s'agit  d'un  soldat, 
que  ces  quatre  années,  l'arrachant  au  stage  improductif  des  gradœ 
subalternes,  l'ont  placé,  dans  toute  la  vigueur  et  la  crânerîe  de  la 
jeunesse,  en  faoe  des  grandes  résolutions,  des  décisions  suprêmes, 
auxqndles  tiennent  des  milliers  de  vies  humaines,  alors  l'on  peut 
dire  que  le  chef  est  né,  et  qu'il  ne  dépend  plus,  que  du  temps  et 
des  circonstances,  de  le  rév^er  dans  toute  la  saisissante  beauté  de 
son  génie  guerrier.  L'Orient  avait  fait  de  Moltke  un  honmie,  lui  le 
sentait  dnsi;  il  aimait  à  reporter  sa  pensée,  avec  une  sorte  de 
culte  reconnaissant,  vers  ce  steppe  ineiptoré  de  l'Asie-Miiieure, 
où  aucun  Européen  ne  l'avait  devancé,  sauf  Xénophon  ;  il  se  plai- 
sait à  rappder  ces  raids  i  perte  de  vue,  par  les  monts,  par  les 
plaines,  au  cours  des  fleuves,  et  il  restait  méditatif  devant  cette 
antiquité  grandiose,  qui  prit  naissance  aux  rives  du  Ttgre  et  de 
TEuphrate,  mr  les  pentes  du  Taurus  et  de  l'Antitaums,  dont  il 
avait  relevé  les  gigantesques  vestiges,  et  qui  l'étonnait  encore,  rien 
qu*à  s'en  ressouvenir. 

Par  exemple,  il  vivait  presque  toujours  en  dedans,  rarement  au 
dehors,  il  était  le  grand  taciturne.  C'est  ainsi  que  le  dépeint, 
en  ISâl,  un  écrivain  allemand  qui  le  vit  aux  bains  d'Helgoland,  où 
on  l'avait  envoyé  refaire  sa  santé  : 

Maigre  de  corps,  de  haute  stature,  des  traits  très  accentués  sur  un 
visage  émacié  et  bronzé,  dont  la  bouche  aux  lèvres  minces  toujours 
hermétiquement  closes,  dont  la  gravité  silencieuse  ne  s'éclairaient  en 
aucun  cas  pour  répondre  à  la  franche  gaieté,  aux  saillies  joyeuses,  à 
rattachante  conversation  d'un  entourage  qui  ne  put  jamais  l'arracher 

<  ^oy.  le  Correspondant  du  25  novembre  1887. 


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80O  LE  MxVRÊCIiAL  COMTE  DE  MOLTKB 

au  livre  dans  lequel  il  demeurait  plongé.  A  le  regarder,  ce  qu'on 
voyait  clairement,  bien  clairement,  c'est  qu'il  avait  dû  supporter  les 
incroyables  fatigues  dont  il  parle  dans  ses  Lettres,  et  qu'une  volonté 
de  fer,  aidée  de  tout  le  ressort  de  la  jeunesse  comme  de  la  santé,  aydt 
seule  pu  le  soutenir  dans  un  pareil  effort.  Il  avait  alors  quarante  ans, 
mais  il  en  paraissait  cinquante.  Ce  qui  frappait  surtout  en  lui,  c'était 
la  simplicité,  la  droiture  et  le  naturel  de  tout  son  être,  dont  la  réserve 
n'apparaissait  plus  à  la  longue  que  comme  une  certaine  taciturnité 
native. 

Les  lettres  sur  la  Turquie  parurent  en  1841.  Avant  d'attirer 
l'attention  publique,  elles  avaient  déjà  révélé  la  valeur  du  futur 
chef  d'état-major  général  dans  Je  cercle  intime  de  sa  famille  et  de 
ses  amis,  où,  passées  de  main  en  main,  elles  exdt^ent  au  plus 
haut  point  l'intérêt  de  tous,  ainsi  qu'une  sympathique  admiration 
pour  leur  auteur.  Parmi  les  personnes  qu'elles  avaient  tout  parti- 
culièrement impressionnées  se  trouvait  une  jeune  Anglaise,  Mary 
de  Burt,  belle-fille  d'une  sœur  de  Moltke,  qu'avait  épousée  en 
seconde  noces,  durant  l'absence  de  son  frère,  John  Heytinger  Burt 
esq.,  déjà  père  de  trois  enfants.  L'ima^ation  de  misSjMary  lui  avait 
tant  de  fois  dépeint  les  périls  courus  par  le  hardi  voyageur,  qu'elle 
le  connaissait  déjà,  lorsqu'il  lui  apparut,  à  son  retour,  tout  ennobli 
du  prestige  de  sa  rude  campagne,  et  des  mâles  qualités  qu'il  y 
avait  déployées.  Par  sa  grâce  aimable,  elle  sut  vaincre  sa  réserve, 
elle  se  plaisait  à  l'entendre  raconter  ce  qu'il  avait  vu,  ce  qu'il  avait 
fait,  ce  qu'il  avait  souffert. 

Le  More  de  Venise  nous  avait  déjà  montré  comment  les  jeunes 
filles  s'éprennent  d'abord  des  beaux  récits  guerriers,  des  hauts 
faits  d'armes,  des  dramatiques  aventures,  puis  ensuite  du  héaros 
qui  les  leur  conte  simplement,  après  y  avoir  joué  sa  vie  : 

She  lov'd  me  for  the  dangers  I  had  pass'd 
And  I  lov^d  her,  Ihat  she  did  pity  them. 

Moltke,  de  son  côté,  fut  conquis  par  cette  douce  et  fraîche  vision, 
qui  l'accueillait  au  pays  retrouvé,  il  subit  le  charme  de  cette  tendre 
sympathie,  et  il  se  résolut  à  lier  son  existence  à  Mary  de  Burt, 
qu'il  épousait  le  20  avril  1842,  quelques  jours  après  avoir  été 
promu  major. 

Cette  union,  particulièrement  heureuse,  ne  fut  jamais  troublée 
par  le  plus  léger  désaccord;  la  mort  la  dénoua  pendant  la  veillée 
de  Noël  1868.  En  souvenir  d'un  passé  qui  lui  parle  de  la  plus 
intime  communauté  d'idées  et  de  sentiments,  le  grand  penseur 
militaire,  le  grand  maître  des  batailles  s'arrête  encore   souvent, 


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LE  MARÉCHAL  COMTE  DE  MOLTKE  80l 

durant  chaque  séjour  daus  sa  propriété  de  Kreisau,  devant  le 
monument  funéraire,  où  repose  celle  qui  partagea  sa  vie.  Élevé 
d'après  le  dessin  même  du  maréchal,  très  simple  dans  sa  construc- 
tion de  briques  avec  encadrement  en  grès,  au  milieu  d'un  fouillis 
d'arbustes,  il  se  dresse,  tout  près  du  parc,  sur  le  point  culminant 
d'une  colline  escarpée,  et  ne  supporte  d'autre  ornement  que  l'image 
du  Sauveur,  le  bras  levé  pour  bénir,  avec  cette  inscription  : 

l'amour  est  l'accomplissebient  de  la  loi  divine. 

Après  son  mariage,  Moltke  passa  trois  années  à  Magdebourg,  où 
il  écrivît  et  fit  paraître  un  grand  ouvrage  militaire  sur  la  campagne 
turco-russe  dans  la  Turquie  cTEwrojoe  1828-1829.  Ce  livre,  dans 
lequel  l'armée  russe  est  sévèrement  traitée,  ne  laissa  pas  que  d'émou- 
voir le  monde  militaire;  il  eut  surtout  du  retentissement  en  Russie. 
Trop  de  campagnes  se  sont  succédé  plus  récemment  sur  le  même 
théâtre  de  guerre,  pour  qu'il  offre  autre  chose  aujourd'hui  qu'un 
intérêt  historique.  Nous  n'en  retiendrons  que  cette  seule  phrase, 
laquelle  clôt  une  série  de  considérations  sur  les  difficultés  d'assiéger 
Constantinople,  et  nous  prouve  péremptoirement  que  le  maréchal 
de  Moltke  n'a  jamais  varié  sur  la  manière  dont  il  entend  assiéger 
les  capitales  :  «  Sur  des  villes  d'un  demi-million  d'habitants,  la 
force  des  armes  n'a  pas  de  prise,  seulement  elles  tombent  d'elles- 
mêmes.  » 

Au  mois  d'octobre  1845,  Moltke,  nommé  aide-de-camp  du  prince 
Henri  de  Prusse,  oncle  du  roi  Frédéric-Guillaume  IV,  rejoignait  ce 
prince  à  Rome.  Converti  au  catholicisme,  le  prince  y  vivait  depuis 
longues  années,  en  proie  à  une  maladie  incurable,  mais,  du  fond 
de  son  lit,  très  renseigné  sur  les  moindres  intrigues  de  la  diplo- 
matie européenne,  et  très  fidèle  correspondant  de  son  royal  neveu. 
Près  de  ce  prince  impotent,  le  service  d'aide-de-camp  comportait 
naturellement  de  nombreux  loisirs.  L'activité  de  Moltke  put  se 
donner  carrière  sur  la  ville  éternelle.  Il  l'étudia  dans  tous  ses 
détails,  il  en  visita  les  moindres  recoins,  il  voulut  aussi  s'en  assi- 
miler le  passé,  et  travailla  son  histoire  jusqu'aux  temps  les  plus 
reculés;  enfin,  fidèle  à  ses  instincts  de  topographe,  il  leva  le  plan 
de  tous  les  environs,  plan  qui  fut  publié  quelques  années  plus  tard. 
Chaque  jour,  à  cheval  dès  l'aube,  il  s'enfonçait  dans  cette  merveil- 
leuse campagne  romaine,  qu'il  aimait  en  poète,  en  artiste;  sa  femme 
partageait  souvent  ces  excursions,  et  lorsque,  après  avoir  gagné 
une  hauteur,  il  se  décidait  à  installer  sa  planchette,  ce  n'était  jamais 
sans  avoir  rempli  ses  yeux  et  son  cœur  de  cette  nature  ardente, 
aux    étranges  et  puissantes   colorations.  Voici   un  joli   tableau 
emprunté  à  ses  Notes  de  vayaye  : 


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«02  LE  MARECHAL  COMTE  DE  MOLTEE 

Quelle  senBation  délicieuse  de  cheminer  dans  la  fraîcheur  du  matin 
par  la  ville  endormie,  de  se  sentir  dégagé  de  l'étouffante  étreinte  des 
murs  des  jardins,  de  respirer  à  Taise  dans  la  libre  et  large  plaine,  et 
de  reprendre  la  tâche  quotidienne  avec  d^  forces  renouvelées  !  Afin  de 
s'orienter,  on  choisit  pour  station  un  point  élevé,  et,  pendant  que 
Taiguille  de  la  boussole  hésite  avant  de  se  Qxer,  le  regard  embrasse 
ravi  un  splendide  panorama.  Les  environs  solitaires  sont  pleins 
d'ombre  et  de  silence,  Toreille  ne  perçoit  pas  encore  les  volées  sonores, 
qui  ébranleront  les  sept  collines  au  réveil  des  cloches  des  trois  cent 
soixante  églises.  Pas  une  maison,  pas  un  homme,  seulement  quelques 
lézards,  qui,  du  fond  d'un  vieux  mur  crevassé,  avec  leurs  yeux  pétil- 
lants d'intelligence,  regardent  ma  planchette  commencée,  puis  rentrent 
et  disparaissent  tout  effarés.  YoUà  que  flotte  le  disque  d'or  du  soleil 
sur  les  nK)nts  Sabins,  et  une  brise  légère  fait  frissonner  les  hautes 
cimes  des  pins.  Les  contours  s'éclairent,  Ton  reconnaît  les  objets  à 
trois  ou  quatre  milles  de  distance,  les  villas  qui  bordent  les  hauteurs 
boisées  de  Prascati,  et  les  voiles  éblouissantes  sur  le  bleu  sombre  de 
la  mer.  Cependant  il  j  faut  se  mettre  au  ti^avail,  il  ne  s'agit  {dus  de 
fixer  cette  contrée  dans  ses  impressions  picturales,  il  faut  la  saiûr 
dans  ses  conditions  physiques.  Gela  tous  entraine  à  travers  les  roches 
des  ravins  boisés,  les  vastes  prairies  des  vallées  ou  sur  les  libres  som- 
mets aux  cimes  embroussaillées.  De  toutes  ces  beautés  la  ravissante 
image  est  toujours  là,  se  dressant  où  qu'on  aille,  pendant  que  voire 
planchette  arrache  au  sol  le  secret  de  ses  multiples  décors. 

Le  séjour  de  Moltke  à  Rome  emprunta  aux  circonstances  un 
intérêt  supérieur.  Le  1"  juin  1846,  le  pape  Grégoire  XVI  mourut. 
Depuis  quelques  heures  déjà  le  pape  était  mort,  que  dans  Rome 
tout  le  monde  l'ignorait. 

Le  prince  Henri  pourtant  le  savait,  raconte  Moltke,  et  aussi  qudques 
initiés.  Un  soir,  étant  près  du  lit  du  prince,  je  l'entendis  dire  :  «  Gré- 
goire XVI  est  mort.  Dieu  ait  son  âme.  »  Je  le  supposais  endormi  et  je 
crus  qu'il  rêvait;  mais  quelques  jours  plus  tard,  alors  que  l'annonce 
de  la  mort  devint  officielle,  les  paroles  du  prince  me  revinrent  à 
l'esprit  et  je  les  rapprochai  de  la  venue  d'un  prêtre  inconnu  gui, 
l'après-midi,  s'était  précipité  dans  le  palais,  tout  hors  d'haleme,  et 
avait  obtenu  du  prince  un  entretien  secret. 

Cela  me  procura  l'occasion  de  voir  un  conclave.  Je  fus  témoin  de 
l'indescriptible  enthousiasme  qui  porta  au  siège  pontifical  le  cardinal 
Maslaî  Ferretti,  j'entendis  les  transports  d'une  foule  en  déKre  emplis- 
sant l'air  pendant  des  heures  de  ses  :  Evviva  Pio  nono  ! 

Le  12  juillet  de  la  même  année,  le  prince  Henri  de  Prusse  nnoo- 


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LE  MÂRÉGHiL  COMTE  DE  MOLTKE  803 

rait  i  son  tour.  Pour  ramener  son  corps  à  Berlin,  la  corvette  à 
voiles  t Amazone  avait  été  envoyée  à  Civita-Vecchia.  Après  avoir 
accompagné  le  cercueil  jusqu'à  Gibraltar,  Moltke  débarqua  en 
Espagne,  afin  de  prendre  l'avance  nécessaire  à  régler  les  prépa- 
ratifs du  débarquement  i  Hambourg.  Il  y  gagna  l'occasion  de 
visiter  Séville,  Cordoue,  et,  poursuivant  sa  route  vers  la  Casiille, 
il  traversa  une  colonie  allemande,  la  CaroJina.  Vainement  on  eût 
essayé  d'y  surprendre  un  seal  vestige  de  la  langue  allemande. 
Cette  disparition  si  complète  de  l'idiome  orig^l  lui  tient  au  cœur, 
et  il  fait  cette  constatation  mélancolique  : 

Partout  où  ils  se  présentent,  nos  compatriotes  font  les  meilleurs 
colons,  les  sujets  les  plus  soumis,  les  travailleurs  les  plus  infatigables, 
seulement  ils  cessent  d'être  Allemands.  Us  deviennent  Français  en 
Alsace,  Russes  en  Gourlande,  Américains  au  Mississipl,  Espagnols  dans 
les  Sierras.  Oui,  ils  renient  les  liens  brisés  d'une  patrie  évanouie. 

Cependant  Moltke  avait  autre  chose  à  faire  qu'à  recueillir  des 
impressions  de  voyage,  mais,  quelque  pressé  qu*on  fût  alors,  on 
n'allait  pas  vite  en  diligaice;  on  était  bien  forcé  de  prendre  son 
temps  et  de  voir  le  pays.  Pour  comble  de  disgrâce,  il  tomba  à 
Madrid  le  jour  du  mariage  de  la  jeune  reine  Isabelle,  oe  qui  lui 
Talut  presque  de  coucher  à  la  belle  étoile,  tant  la  ville  fourmillait 
d'étrangers;  il  s'enfuit,  malgré  les  fttes  qui  se  préparaient,  empor- 
tant une  bonne  impression  de  la  nation  espagnole. 

Pas  une  fSois,  dit-il,  on  ne  m'y  a  demandé  l'aumône:  pour  descendre 
à  mendier,  le  plus  misérable  a  trop  de  fierté.  L'homme  se  tient  silen- 
deux  et  grave,  son  manteau  drapé  sur  Tépaule,  dans  une  pose  de 
tatleau,  dédaignant  la  mode  française  et  gardaat  son  vieux  costume 
national,  différent  suivant  chaque  province.  L'Espagnol  de  la  dernière 
eondition  exige  d'être  traité  avec  une  certaine  considération,  il  acœpte 
toujours  avec  plaisir  un  cigare  offert  amicalement.  De  tous  les  étran- 
gers, TAUemand  est  ici  le  mieux  vu.  Les  Français  ont  lœissé  de  trop 
mauvais  souvenirs  dans  le  pays,  et  les  Espagnols  se  reportent  toujours 
-volontiers  par  h  pensée  aux  souverains  allemands  qui  portèrent  Sé- 
rieusement le  sceptre  espagnoL 

11  serait  peut-être  plus  équitable  de  considérer  Châries^nint  et 
Philippe  II  comme  des  souverains  espagnols  qui  ont  porté  la  cou- 
ronne impériale  d'Allemagne,  mais  il  est  de  mode  allemande  d'an- 
ixexer  histcHiquement  ou  géograj^qu^Knt  tout  ce  qui  passe  & 
bonnète  portée. 


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804  LE  MARÉCHAL  COMTE  DE  MOLTKE 

De  1846  à  1855,  Moltke,  nommé  lieutenant-colonel,  puis  colonel, 
passa  par  l'état-major  du  Vlll*  corps  d'armée,  par  le  grand  état- 
major  général,  puis  fut  appelé  au  poste  de  chef  d'état-major  du 
IV*  corps  à  Magdebourg.  Le  1*'  septembre  1855,  le  prince  Frédéric- 
Guillaume  de  Prusse,  aujourd'hui  prince  impérial  d'Allemagne,  se 
l'attachait  comme  premier  aide-de-camp.  Ce  fut  dans  l'automne  de 
l'année  suivante  que  Moltke  accompagna  le  prince  à  Moscou,  oii 
celui-ci  devait  représenter  la  maison  royale  de  Prusse  au  couron- 
nement de  l'empereur  Alexandre  IL  Les  impressions  de  ce  voyage 
ont  été  consignées  dans  une  série  de  lettres  que  le  générai  de 
Moltke,  car  il  venait  d'être  promu  général-major,  adressa  à  sa 
femme,  et  qui  furent  publiées  plus  tard  sous  le  titre  de  :  Lettres 
sur  la  Russie.  Écrites  pour  une  jeune  femme,  elles  sont  pleines  de 
détails  mondains,  de  descriptions  de  toilettes;  elles  tiennent  un 
compte  exact  de  toutes  les  présentations,  n'oublient  aucune  fète^ 
aucune  représentation  ofiicielle  ;  au  surplus,  elles  témoignent  de  la 
grande  tendresse  du  général  pour  celle  qui  partageait  sa  vie. 

Tout  en  étant  loin,  sans  doute,  d'avoir  l'importance  des  Lettres 
sur  r Orient j  elles  se  lisent  agréablement,  et  sont  encore,  sous 
bien  des  rapports,  instructives  aujourd'hui.  La  première  partie  de 
ces  lettres  est  datée  de  Pétersbourg,  où  le  prince  de  Prusse  était 
arrivé  par  mer.  Elles  nous  font  assister  au  défilé  interminable  des 
visites  d'arrivée,  passer  en  revue  l'empereur,  l'impératrice,  les 
grands-ducs,  les  grandes-duchesses;  les  habitudes,  l'étiquette  de 
la  cour,  jusqu'à  la  cuisine  et  la  rapacité  des  larbins,  y  sont  soi- 
gneusement notées;  aussi  ce  mouvement  fatigue-t-il  un  peu  ie 
lecteur,  comme  il  a  dû  fatiguer  Moltke.  La  seconde  partie  fut  écrite 
à  Moscou.  J'aime  mieux  cette  dernière;  l'auteur  est  en  pleine  pos- 
session de  son  sujet,  et  le  cadre  prête  davantage.  L'on  a  dit  souvent 
que  Moscou  était  bien  plus  réellement  la  capitale  de  la  Russie  que 
Saint-Pétersbourg.  C'est  la  vérité;  Moscou  est  la  ville  ssûnte  de  la 
vieille  Russie  ;  elle  en  conserve  toutes  les  richesses,  tous  les  monu- 
ments, toutes  les  reliques;  elle  reste  le  foyer  des  traditions  du 
peuple  russe.  Lorsqu'il  créa  Pétersbourg,  au  bord  du  golfe  de  Fin- 
lande, Pierre  le  Grand  voulut  répondre  à  l'aggression  de  Charles  XII 
en  plantant  sa  capitale  bien  en  face  de  la  Suède,  pour  garder  doré- 
navant celle-ci  sous  l'œil  du  maître.  Mieux  inspiré  pourtant  si, 
prévoyant  l'immense  avenir  réservé  à  son  empire,  il  l'eût  portée 
aux  rives  de  la  mer  Noire,  dans  un  climat  tempéré,  à  deux  pas  de 
Constantinople,  là  par  exemple  où  se  dresse  Sébastopol.  Péters- 
bourg a  je  ne  sais  quel  aspect  de  ville  neuve  qui  n'évoque  rien  du 
passé.  Moscou,  au  contraire,  c'est  toute  la  Russie.  Le  chemin  de 
fer,  qui  relie  les  deux  capitales,  existait  déjà  à  cette  époque,  seule- 


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LE  MARÉCHAL  COMTE  DE  MOLTKE  805 

ment,  pour  franchir  les  87  lieues  qui  les  séparent,  l'empereur 
mettait  alors  quatorze  heures,  et  les  particuliers  vingt-deux. 

L'exploitation  du  chemin  de  fer  parait,  du  reste,  très  bien  organisée. 
Sur  tout  le  parcours  il  y  a  double  voie,  les  gares  sont  bâties  avec 
solidité  et  môme  avec  une  certaine  magnificence.  Plusieurs  de  ces 
gares  ont  d'excellents  salons  de  réception  pour  Tempereur.  Les  wagons 
sont  très  commodes,  mais  très  lourds.  Les  montées  sont  très  modé- 
rées, ainsi  qu'on  pouvait  le  prévoir  dans  ce  pays-ci;  aussi  a-t-on 
construit  autant  que  possible  la  voie  en  ligne  droite,  sans  se  soucier 
de  lui  faire  toucher  les  villes,  sauf  celles  du  point  de  départ  et  du 
point  d'arrivée.  Le  chemin  de  fer  appellera  à  l'existence  de  nouvelles 
villes,  mais  faut-il  pour  cela  laisser  périr  les  anciennes?  Du  reste,  les 
chemins  de  fer  n'ont  jusqu'ici  rien  appelé  à  l'existence,  sinon  les  gué- 
rites des  aiguilleurs  et  des  barrières. 

Ces  barrières  forment,  avec  les  pierres  milliaires,  le  seul  ornement 
de  cette  contrée  incroyablement  désolée,  inculte,  plate  et  uniforme, 
dans  laquelle  on  s'engage  dès  que  l'on  a  dépassé  les  dernières  maisons 
de  Saint-Pétersbourg.  Aussi  loin  que  s'étend  le  regard,  des  marais, 
des  pousses  d'aulnes,  des  pins  rabougris;  rarement  nn  champ  cultivé, 
plus  rarement  encore  un  village.  L'église,  avec  sa  coupole  d'un  vert 
clair  et  ses  murs  blanchis,  donne  toujours,  de  loin,  un  aspect  riant 
aux  villages.  Mais  dès  que  l'on  s'en  approche,  on  s'aperçoit  que  les 
maisons  sont  presque  toutes  de  misérables  huttes,  sans  jardins  et  sans 
arbres. 

Moscou  lui  apparut  bien  merveilleux,  au  sortir  de  cette  désola- 
tion. L'impression  qu'il  ressentit  devant  cette  vieille  ville  fut  telle, 
qu'il  renonça  à  la  traduire,  il  la  compara  vainement  à  tout  ce  qu'il 
avait  vu  jusque-là,  et  ses  souvenirs  ne  lui  apportèrent  rien  qui  pût 
soutenir  le  parallèle  :  le  Kremlin  surtout  Tétonnait  avec  ses 
murs  hauts  de  60  pieds,  leurs  créneaux  dentelés  et  leurs  donjons 
gigantesques,  le  château  colossal  du  Tzar  et  Iwan  Weliki;  il  avouait 
que  tout  cela  formait  un  ensemble  unique  dans  le  monde. 

Au  milieu  des  splendeurs  du  couronnement,  dont  il  ne  perd  pas 
une  péripétie,  et  qu'il  décrit  minutieusement,  en  homme  qui  sait 
combien  ces  détails  feront  la  joie  de  celle  à  qui  il  les  adresse,  le 
général,  dominé  par  sa  passion  exclusive,  pense  sans  cesse  à 
l'armée,  et  revient  avec  complaisance  sur  chaque  cérémonie  mili- 
taire. Lorsque  les  commandants  des  régiments  viennent  recevoir 
le  mot  d'ordre  chez  l'empereur,  il  est  là,  examinant  en  connais- 
seur hussards  et  cuirassiers,  Tartares  et  Tcherkesses,  Cosaques  de 
la  ligne,  de  la  mer  Noire  et  de  l'Oural;  il  s'éprend  d'un  certain 


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806  LE  MARECHAL  GOMTK  DE  MOLTKE 

régiment  de  gardes  de  Tempire,  dont  l'uniforme  est  emprunté  an 
costume  national,  caftan  et  large  pantalon  dans  les  bottes,  il  sou- 
haite le  voir  étendre  à  toute  Tannée  russe.  La  grande  revue  de 
Pétrofskoï  lui  fait  admirer  soixante-cinq  mille  hommes  d'infanterie 
sous  les  armes,  dix  mille  sabres  et  cent  trente  six  bouches  à  feu; 
il  calcule  le  temps  du  défilé,  l'étendue  du  front,  si,  au  lieu  d'être 
massées,  les  troupes  eussent  été  sur  une  seule  ligne,  et  comme 
elles  arrivent  de  Pétersbourg,  il  est  frappé  de  ce  fait,  qu'après 
de  si  longues  journées  de  nciarche,  elles  puissent  se  présenter  i 
peu  près  sur  le  pied  de  guerr  ^ 

D'ailleurs,  l'appareil  du  pays  est  tout  militaire,  les  châteaux,  les 
couvents  sont  tous  fortifiés.  Ils  étaient  autrefois  les  refuges  du 
peuple  entier  contre  les  incursions  des  Tartares  : 

Sans  cesse  les  gardes  regardaient  du  haut  des  créneaux  les  plus 
élevés  du  Kremlin  vers  le  sud,  parcouraient  an]  regard  la  vaste  plaioe, 
et  quand  la  poussière  commençait  à  tourbillonner  à  l'horizon,  quand 
la  cloche  d'iwan  Weliki  faisait  entendre  ses  coups  d'alarme,  tout  le 
monde  courait  aux  forteresses,  et  les  bandes  de  cavaliers  furieux  cher- 
chaient en  vain  à  ébranler  leurs  remparts. 

'  Les  revues  seules  ne  pouvaient  pas  contenter  le  général  de 
Moltke,  il  voulait  voir  ie  soldat  chez  lui,  de  tout  près,  dans  son 
camp  ;  un  jour  il  s'échappa  et  s'y  rendit  : 

Nous  allons  au  camp  de  Tinfanterie  et  de  l'artillerie  à  pied,  écrit-il. 
Celte  ville  en  toile  avec  ses  50  000  habitants  et  ses  rues  larges  et 
droites,  au  milieu  de  la  plaine  nue  et  sans  arbres,  est  bien  appropriée 
à  son  but  ;  dans  chaque  cellule  habitent  quatone  de  ces  moines  mili- 
taires. Us  sont  couchés  sur  une  barbette  en  bois  couverte  d'un  peu  de 
paille  et  ils  s'enveloppent  de  leurs  longs  manteaux  gris.  Le  haYresac 
sert  en  guise  d'oreiller,  et  les  fusils  brillants  se  dressent  au  milieu  de 
la  tente.  Chaque  tente  est  entourée  d'un  petit  rempart  en  terre,  afin 
d'empêchar  l'eau  d'y  pénétrer.  Les  pluies  torrentielles  étant  fré- 
quentes, ces  digues  sont  nécessaires,  et  c'est  tout  au  plus  si  quelga^ 
gouttes  tombent  du  sonunet  de  la  tente.  Au  milieu  du  mois  de  juillet 
il  a  fait  tellement  froid,  que  l'on  a  allumé  de  grands  bûchers,  mais  la 
pluie  les  a  tout  aussitôt  éteints.  Ea  ce  moment  tout  est  poussière. 

La  nourriture  est  très  bonne;  chaque  homme  reçoit  trois  livres 
d'excellent  pain  de  seigle  par  jour  et  une  demi-livre  de  viande.  Les 
compagnies  cuisent  elles-mêmes  leur  pain.  L'ordinaire  se  compose  de 
soupe  aux  choux,  schtschi^  et  de  bouillie  de  blé  de  sarrasin.  On  prend 
le  dîner  en  plein  air,  par  compagnies,  sur  des  tables  et  des  bancs 


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LE  MARÉCHAL  COMTE  DE  MOLTKE  807 

dressés  par  les  soldais,  et  sans  se  soucier  du  temps  qu'il  fait.  Demandez 
i  ces  gens  comment  ils  se  portent,  ils  vous  répondront,  comme  un 
seal  bataillon,  comme  un  seul  homme,  qu'Us  se  portent  parfaitement 
bien.  Ils  se  tiennent  le  plus  volontiers  derrière  le  campement,  où  ne 
passe  jamais  d'officier  devant  lequel  ils  soient  tenus  de  s'aligner.  Ils 
s'assoient  par  terre  avec  leurs  chers  manteaux  et  font  la  causette 
jusqu'à  ce  que  les  Cosaques  viennent  les  chasser. 

n  en  est  du  soldat  comme  de  la  nation  tout  entière  :  sans  ses  chefs 
il  serait  dans  l'embarras  le  plus  mortel.  Qui  est-ce  qui  penserait  pour 
lui,  qui  le  conduirait,  qui  le  punirait?  Si  le  soldat  européen  rencontrait 
son  officier  dans  un  état  d'ébriété,  tous  les  liens  de  la  discipline  se 
relâcheraient  aussitôt;  le  soldat  russe  au  contraire  couvre  l'officier  ivre 
dans  son  lit,  le  lave,  et  lui  prête  le  lendemain,  quand  Fivresse  est 
passée,  la  même  obéissance  rigoureuse  qu'auparavant. 

L'autorité  en  Russie  a  un  caractère  divin  en  même  temps  que 
paternel;  le  soldat,  l'homme  du  peuple,  s'adressant  au  tsar, 
rappelleront  batuchka  —  petit  père  —  et  l'État  leur  paraîtra  une 
extension  de  la  famille.  Chez  le  peuple  russe,  la  souoiission  n'exclue 
pas  les  qualités  do  virilité  et  d'énergie,  ni  surtout  le  patriotisme.  A 
maintes  reprises,  l'attitude  de  ce  peuple  provoque  l'admiration  du 
général  de  Moltke.  Souvent  il  s'échappait  par  les  rues,  et  marchait 
au  hasard,  coudoyé  par  la  foule  dans  une  fête  populaire,  pendant 
une  illumination,  et  son  étonnement  allait  toujours  croissant. 

Rien  ne  m'a  surpris,  dit-il,  comme  la  modestie,  Tesprit  d'obéissance 
et  le  calme  de  ces  gens  là.  On  n'imagine  pas  de  peuple  plus  inoffensif, 
plus  décidément  bon  enfant  que  le  peuple  russe. 

A  ce  moment,  rien  ne  faisait  prévoir  les  ravages  qu'une  secte  révo- 
lutionnaire devait  bientôt  exercer  dans  sa  masse  profonde  ;  sa  foi 
religieuse,  sa  fidélité  divers  le  tsar,  son  amour  pour  la  pati^ie 
semblait  lui  ouvrir  d'incalculables  destinées,  surtout  si  l'on  réfléchit 
que  le  noyau  de  ce  peuple  est  formé  de  trente-six  millions  de 
Vieux-Russes,  d'hommes  de  même  origine,  de  même  culte,  de  même 
langue,  en  un  mot  de  la  plus  grande  masse  homogène  du  monde. 
Quelles  seront-elles  aujourd'hui  que  les  idées  modernes  montent  et 
tendent  à  submerger  l'autocratie  des  tsars?  Il  est  facile  de  prévoir 
que  le  régime  représentatif  importé  en  Russie  y  aurait  la  même 
influence  qu'ailleurs,  qu'il  l'arrêterait  dans  l'essor  de  ses  conquêtes, 
la  ferait  plus  européenne,  tournerait  ses  préoccupations  vers  les 
seules  améliorations  à  l'intérieur,  et  l'amoindrirait  à  l'extérieur. 

Le  jour  du  départ  du  prince  de  Prusse  était  arrivé.  Le  voyage 


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808  LE  MARÉCHAL  COMTE  DE  MOLTKE 

devait  se  faire  en  poste  jusqu'à  Varsovie.  Il  pleuvait.  A  midi 
l'empereur  vint  prendre  le  prince  pour  assister  aux  grandes  manœu- 
vres, qui  avaient  lieu  à  Pétrofrfkoï.  Ici,  il  faut  citer  encore  Tauteur 
des  Lettres  sur  la  Russie^  pour  comprendre  à  quelles  dures  corvées 
sont  parfois  vouées  les  existences  princières  : 

Le  thermomètre  est  descendu  presque  jusqu'à  zéro,  le  vent  souffle 
avec  violence,  la  pluie  nous  fouette  le  visage,  les  troupes  nous  atten- 
dent les  pieds  dans  la  boue;  épauleltes,  uniformes  brodés  d'or,  croix, 
tout  est  éclaboussé  par  la  suite,  composée  de  plus  de  cent  officiers  à 
cheval. 

La  revue  ayant  duré  quatre  heures,  nous  retournons  à  la  maison, 
trempés  jusqu*aux  os  et  transis  de  froid.  Après  le  dîner,  nouvelles 
visites  d'adieu,  et  à  minuit  nous  partons  dans  des  voitures  attelées  de 
quatre  chevaux.  Pendant  les  deux  premières  journées  il  pleut  cons- 
tamment, et  il  fait  up  froid  terrible.  L'aspect  du  pays  est  désert  et 
désolé.  On  n'aperçoit  que  de  rares  habitations;  la  plupart  da  temps  on 
voit  des  forêts  et  des  terres  non  cultivées. 

Partout  nous  trouvons  des  chevaux  tout  prêts,  et  on  met  trois  à 
quatre  minutes  à  les  atteler.  Puis  on  repart  au  galop.  En  somme,  nous 
mettons  en  mouvement  plus  de  deux  mille  chevaux  pour  arriver  à 
Yarsovie.  Nous  entrons  dans  cette  ville  à  trois  heures  du  matin,  nous 
y  dormons  deux  heures  et  nous  repartons  en  chemin  de  fer.  Noire 
voyage  aura  duré  sans  interruption  cinq  jours  et  six  nuits. 


Le  général  de  Moltke  avait  dû  accompagner  le  prince  royal 
deux  fois  en  Angleterre,  l'une  à  l'occasion  de  son  mariage  avec 
S.  A.  R.  la  princesse  Victoria,  l'autre  lors  de  l'enterrement  du 
prince  Albert  de  Saxe-Cobourg-Gotha,  mari  de  la  reine  d'Angle- 
terre. A  ce  second  voyage,  le  retour  s'effectua  par  la  France  et 
servit  naturellement  de  prétexte  à  une  visite  à  l'empereur,  ainsi 
qu'à  l'impératrice  des  Français.  L'on  eût  dit  que  le  général  était 
appelé,  comme  plus  tard  le  prince  de  Bismarck,  à  prendre  la 
mesure  du  souverain  qu'il  devait  un  jour  déposséder.  Bien  (^b 
l'empire  fût  dans  sa  période  ascendante,  la  situation  de  la  France» 
si  forte,  si  brillante  en  apparence,  laissait  déjà  percer  quelques 
points  faibles,  de  légers  dessous;  l'œil  exercé  de  M.  de  Moltke  ne 
s'y  trompa  pas,  ses  impressions  de  voyage  en  témoignent  dans 
maints  passages. 

Entouré  de  grands  honneurs  à  son  débarquement  à  Calais,  le 
prince  de  Prusse  avait  été  reçu  à  la  gare  du  Nord  par  le  prince 


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LE  MARÉCHAL  COMTE  DE  MOLTKE  80» 

Napoléon,  dont  Moltke  admira  la  ressemblance  avec  son  oncle,  le 
grand  Napoléon.  «  Ce  sont  les  mêmes  cheveux  noirs,  la  même- 
pâleur  de  visage,  le  même  profil  àUmperator  romain.  »  A  son: 
arrivée  aux  Tuileries,  par  contre,  il  ne  trouva  pas  le  moindre  air 
de  famille  à  Napoléon  III  : 

Je  m'étais  représenté  Louis-Napoléon  bien  plus  grand,  écrit-il  à. 
M"*"  de  Moltke;  il  a  très  belle  tournure  à  chevsJ,  il  est  moins  bien  ii 
pied.  Ce  qui  me  frappa  dans  sa  figure,  ce  fut  une  certaine  impassibilité 
des  traits  et  son  regard  éteint.  Un  aimable  et  bienveillant  sourira 
éclaire  sa  physionomie,  laquelle  n'a  rien  de  napoléonien.  La  plupart 
du  temps,  lorsqu'il  est  assis,  il  demeure  tranquille,  la  tète  inclinée 
d'un  côté,  et  cette  même  tranquillité,  qui  ne  Tabandonne  jamais  dans 
le  danger,  pourrait  bien  être  la  raison  du  prestige  qu'il  exerce  sur 
Tesprit  mobile  des  Français.  Les  circonstances  ont  montré  que  sa 
tnuiquillité  n'est  pas  de  l'apathie,  mais  bien  le  produit  d'un  esprit 
supérieur  et  d'une  forte  volonté.  Dans  un  salon,  il  conserve  un  main- 
tien  imposant,  non  qu'il  veuille  en  faire  parade,  cependant  sa  conver- 
sation semble  toujours  empreinte  d'une  certaine  timidité.  Cest  bieru 
un  empereur,  ce  n'est  pas  un  roi.  Napoléon  III  n'a  rien  de  la 
sombre  gravité  du  grand  Napoléon,  ni  le  masque  impérial,  ni  la  dé- 
marche calculée.  Louis-Napoléon  a  pour  lui  l'habileté,  l'insouciance 
des  moyens,  la  persévérance  et  la  confiance  en  soi,  j'ajoute  qu'il  a 
toujours  fait  preuve  de  modération  et  de  douceur;  le  tout  est  recou- 
vert d'une  apparence  de  tranquille  indifférence.  C'est  à  cheval  seule- 
ment qu'en  lui  éclate  Yimperator.  Simplejpour  sa  personne,  il  n'oublie 
pas  que  les  Français  veulent  à  leur  souverain  une  cour  éclatante. 

L'impératrice  était  alors  à  peine  âgée  de  trente  ans  ;  elle  apparut 
au  général  comme  une  radieuse  vision. 

Elle  est  belle  et  élégante,  les  épaules  et  les  bras  sont  d'un  modelé 
merveilleux,  la  taille  svelte,  sa  toilette  recherchée,  pleine  de  goût^ 
riche  sans  être  chargée.  Elle  portait  une  robe  de  satin  blanc  d'un 
drapé  si  opulent,  qu'il  est  impossible  que,  pour  s'en  rapprocher  et 
dans  leurs  robes  à  venir,  les  dames  n'emploient  pas  quelques  aunes 
de  soie  de  plus;  sur  la  tête  une  coiffure  écarlate,  autour  du  cou  un 
double  rang  de  perles  magnifiques.  Elle  parle  vite  et  beaucoup,  et 
montre  eu  cela  plus  de  vivacité  qu'on  n'a  accoutumé  des  personnes- 
en  si  haut  rang. 

Au  fond,  tout  en  le  charmant,  elle  scandalise  légèrement  le 
général,  habitué  à  d  autres  sévérités  d'étiquette.  Il  y  a  une  curieu 


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810  LE  MARÉCHAL  COMTE  DB  MOLTKfi 

peinture  d'un  de  ces  cercles  intimes  chez  l'impératrice,  qui  alors 
occupaient  tant  les  conversations  mondaines.  L'on  parlait  de 
magnétisme,  et  l'un  des  chambellans  se  laissa  magnétiser  par  un 
médecin  qui  se  trouvait  là.  Le  sujet  semblait  dormir,  suait  d'an- 
goisse, et  pleurait  en  même  temps.  Au  médedn  qui  lui  demandait 
s'il  souffrait,  il  répondit  :  Oui.  —  Où  donc?  —  Au  cœur.  —  Vous 
ne  dormez  donc  pas  bien  ici?  —  Non.  —  Où  souhaiteriez-vous 
être?  —  La  question  fit  réfléchir  l'impératrice,  elle  craignit  que  le 
chambellan  magnétisé  ne  laissât  échapper. quelque  confidence  déli- 
cate devant  ce  public  choisi  et  aux  écoutes.  Rapidement  elle  coupa 
court  au  dialogue,  en  jetant  ces  mots  :  «  Ah  I  ne  posez  pas  cette 
question-là,  il  dit  quelquefois  des  bêtises  I  » 

Le  luxe  de  la  cour  impériale,  le  ton  qui  y  régnait,  les  plaisirs 
qui  s'y  succédaient^  ne  pouvaient  qu'exciter  la  curiosité  et  l'éionne- 
ment  du  prince  de  Prusse  et  de  sa  suite.  Durant  la  première  naît 
qu'il  passa  dans  le  pavillon  de  Blarsan,  le  général  de  Moitié  n'en 
dormit  pas,  tant  les  somptueux  tapis,  les  lourdes  tentures,  le 
bûcher  qui  flambait  dans  la  cheminée,  l'illumination  de  l'apparte- 
ment, les  tableaux  et  les  vases  de  prix  avaient  fait  d'impressioD  sur 
son  esprit,  très  enclin,  comme  chacun  sait,  à  la  parcimonie.  Les 
frais  de  représentation  du  baron  Haussmann  le  laissent  rêveur, 
aussi  bien  que  les  millions  engloutis  dans  le  percement  du  nou- 
veau Paris.  Son  esprit  méthodique  aime  à  compter,  et  ici  tout  loi 
paratt  incalculable.  Soit  qu'il  visite  le  Louvre  ou  Versailles,  soit 
qu'il  prenne  part  à  une  chasse  à  courre  à  Fontainebleau,  devant 
la  richesse  de  nos  palais,  la  splendeur  des  écuries  impériales,  un 
sentiment  domine,  l'étonnement.  Il  n'y  a  que  notre  armée  qui  lui 
paraît  médiocre.  S'il  visite  la  caserne  du  Château-d'Eau,  il  trouve 
la  façade  élégante,  mais  l'intérieur  sale.  S'il  assiste  à  un  défilé  sur 
la  place  du  Carrousel,  où  Napoléon  III  aimait  à  convoquer  souvent 
quelques  régiments  pour  les  passer  en  revue,  il  observe  que  la 
tenue  sous  les  armes  est  très  abandonnée,  le  maniement  d'armes 
à  peine  ébauché,  et  la  cadence  du  pas  très  mal  conservée. 

On  dit  que  les  Français  s'en  soucient  peu,  remarque-t-il,  c'est  leur 
affaire,  pourtant,  si  Ton  en  juge  par  le  bataillon  de  Saint-Cyr,  ils  se 
donnent  tout  le  mal  nécessaire  pour  y  atteindre,  lorsque  la  cbose  leur 
parait  possible.  Chez  nous,  il  est  absolument  défendu  de  frapper  les 
crosses  comme  s'y  exercent  les  Saînls-Cyriens,  et  il  n'y  a  qn'un  tuai 
endommagé  qui  puisse  résonner  si  fort  dans  une  attaque  d'arme.  Le 
fusil  français  est  solide,  même  un  peu  massif,  mais  très  bon  et  fa- 
briqué pour  être  durable.  Ici  on  ne  veut  pas  entendre  parler  des 
armes  de  précision,  car  on  s'en  promet  peu  de  résultats  en  campagne. 


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LE  MàBEGHAL  comte  DE  MOLTKB  811 

Les  chasseurs  seuls,  ainsi  que  Tinfantene  de  la  garde,  ont  des  carabines 
rayées.  Ujae  arme  aussi  délicate  que  notre  fusil  à  percussion  centrale 
ne  pourrait  pas  êlre  mise  entre  les  mains  de  rin&nterie  française.  Il 
y  faut  le  soin  infini  et  la  surveillance  dont  on  entoure  chez  nous  la 
troupe  et  l'entretien  de  son  arme. 

Mon  Dieu  non,  Tinfanterie  française  a  prouvé  depuis  qu'on  pou- 
vait lui  confier  le  maniement  d'une  arme  délicate,  seulement  cette 
arme  il  fallait  la  découvrir  pour  la  lui  donner,  et  de  pareils  progrès 
n'étaient  guère  stimulés  sous  le  second  empire,  qui  fut  le  plus  beau 
temps  de  la  routine  militaire. 

VI 

Pour  M.  de  Moltke,  c'était  mainteaiant  fini  des  voys^es,  et  des 
loisirs  aussi.  La  succession  du  général  de  Reyher  à  la  tète  de  l'état- 
major  prussien  venait  de  lui  être  offerte,  et  il  n'était  pas  homme  à 
se  dérober  à  un  pareil  fardeau  et  à  un  pareil  honneur. 

A  son  entrée  en  fonctions,  le  29  octobre  1857,  il  tr(Mivait  une 
institudon  sérieusement  organisée,  complètement  indépendante, 
en  ce  sens  qu'elle  ne  relevait  que  du  dief  de  l'État,  assise  déjà  sur 
des  bases  solides.  Le  fonctionnement  du  service  de  l'état-major 
prussien  était  unique  en  Europe,  où  personne  ne  le  connaissait,  ni 
ue  l'appréciait  à  sa  juste  valeur.  Il  datait  de  1821  et  du  général  de 
Mûffling,  à  qui  on  devait  la  réorganisation  du  service  des  cartes, 
d^  services  de  la  triangulation  et  de  la  topographie,  les  voyages 
de  reconnaissance  des  officiers  d'état-major,  ainsi  que  les  voyages 
d'état-major  pour  l'état-major  général.  Le  successair  dn  général 
de  Muffling,  en  1829,  le  général  de  Krauseneck,  peut  être  regardé 
conune  le  véritable  créateur  des  grandes  manœuvres.  £nûn  le 
général  de  Reyher  occupa  ce  poste,  de  18 A8  à  1857,  jusqu'au 
jour  où,  comme  nous  le  disions  tout  à  l'heure,  l'héritage  en  fut 
recueilli  par  celui  qui  devait  effacer  tous  ses  prédécesseurs. 

M.  de  Moltke  trouvait  l'état-major  prussien  mis  à  sa  vraie  place, 
c'est-à-dire  travaillant  sous  les  yeux  du  chef  de  l'État  et  de  l'armée, 
et  la  situation  du  chef  d'état-major  général  envisagée  par  tous 
rationnellement,  pratiquement,  comme  il  l'avait  toujours  conçue, 
comme  tout  bon  esprit  doit  la  concevoir,  à  savoir  qu'il  importe,  de 
toute  nécessité,  que  la  personne  même  qui,  en  temps  de  paix,  a 
dirigé  tout  le  travail,  soit  aussi,  en  temps  de  guerre,  chargée  de  la 
conduite  supérieure  des  opérations.  En  somme,  tout  se  tient  :  les 
opérations  découlent  de  la  mobilisation,  comme  celle-d  de  l'orga- 
nisation ;  il  faut  être  stupide  ou  aveugle  pour  confier,  comme  cela 


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812  LE  MARÉCHAL  GOMTK  DE  MOLTKC 

se  passe  dans  des  pays  que  nous  ne  nonunerons  pas,  Texercice  de 
ces  hautes  et  difficiles  fonctions  à  une  personne  appelée  au  moment 
même  de  la  mobilisation ,  alors  que  la  concentration  s'opère  en 
dehors  d'elle,  d'après  un  plan  élaboré  sans  sa  participation,  enga- 
geant de  fait  la  période  des  opérations,  dont  elle  est  le  premier 
acte. 

Dans  les  États  où  le  chef  d'état-major  général  est  subordonné 
au  ministre  de  la  guerre,  on  part  de  l'idée  que  ce  ministre,  dont 
l'approbation  et  la  coopération  sont  indispensables  à  l'exécution 
des  mesures  préparatoires,  s'attribuera,  au  moment  de  la  décla- 
ration de  guerre,  les  fonctions  de  major  général  de  l'armée.  Hais 
cette  présomption  est  en  principe  mal  fondée,  car  ce  n'est  qu'excep- 
tionnellement qu'on  trouvera  une  personnalité  qui  réunisse  en  elle 
toutes  les  qualités  qu'on  doit  exiger  d'un  ministre  de  la  guerre  et 
d'un  chef  d'état-major,  une  individualité  assez  complète  pour  per- 
sonnifier à  la  fois  le  commandement  et  l'administration  de  l'armée. 
D'ailleurs,  en  temps  de  guerre,  l'individualité  la  mieux  douée  ne 
saurait  porter  un  seul  instant  ce  double  fardeau,  et,  de  deux  choses 
également  f&cheuses,  l'une  se  produira,  ou  le  ministre  restera,  et 
il  faudra  improviser  le  major  général,  ou  le  chef  d'état-major  res- 
tera, et  il  faudra  courir  à  la  recherche  d'un  ministre. 

En  1857,  le  cadre  de  l'état-major,  sur  le  pied  de  paix,  comprenait 
soixante-quatre  officiers,  et  quatre-vingt-trois  sur  le  pied  de  guerre, 
soit  un  surplus  de  dix-neuf  officiers.  Toutes  les  places  furent  donc 
msément  remplies  en  1859,  lorsque  l'armée  prussienne  fut  mobilisée. 

Bien  qu'on  y  eût  remédié  tant  bien  que  mal,  la  campagne  de  186& 
démontra  surabondamment  l'insuffisance  du  cadre.  Le  plan  de 
mobilisation  se  faisait  alors  seulement  par  divisions,  les  états- 
majors  de  corps  d'armée  conservant  leur  cadre  du  pied  de  paix, 
et  les  divisions  étant  incorporées  dans  des  corps  d'armée  nouveaux, 
sur  le  théâtre  même  de  la  guerre.  On  ne  para  aux  besoins  du 
moment  qu'en  empruntant  largement  au  grand  état-major,  qui  eut 
dès  lors  fort  à  faire  pour  assurer  tous  les  services  qui  lui  incom- 
baient. 

L'augmentation  du  cadre  fut  donc  décidée  en  principe,  mais  elle 
ne  devint  un  fait  accompli  que  grâce  à  l'ordre  royal  du  31  jan- 
vier 1867,  lequel  posa  les  dernières  bases  de  l'organisation  actuelle 
de  l'état-major  prussien.  Il  fut  divisé  en  cadre  principal  Baupt- 
etat^  comptant  quatre-vingt-huit  officiers,  et  en  cadre  latéral iVcfren- 
etat^  ce  dernier  comprenant  vingt  et  un  officiers  destinés  à  des 
travaux  purement  scientifiques  et  attachés  d'une  façon  permanente 
à  leur  emploi. 

Les  besoins  de  la  mobilisation  en  1870  exigèrent  cent  soixante  et 


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LE  MARÉCHAL  GOMTfi  DE  MOLTKE  813 

un  officiers  pour  l'armée  prussienne  seulement.  On  n'en  avait  que 
cent  neuf,  ce  fut  une  augmentation  de  plus  de  moitié. 

Aujourd'hui  Ton  compte  cent  onze  officiers  au  Hauptetat; 
trente-six  au  Nebenetat^  soit  cent  quarante-sept,  auxquels  il  faut 
ajouter  une  quarantsdne  d'officiers  appelés  pour  un  an  à  des  fonc- 
tions d'état-major.  De  ces  cent  quarante-sept  officiers,  soixante- 
douze  appartiennent  à  l'état-major  des  troupes,  soixante-quatorze 
au  grand  état-major. 

Ce  grand  état-major  a  une  organisation  spéciale,  qui  a  donné 
jusqu'ici  des  résultats  incomparables.  Le  chef  d'état-major  a  la 
direction  suprême  des  travaux  et  des  études,  de  même  qu'il  a  la 
haute  main  sur  le  recrutement  de  l'état-major  dans  toute  l'armée. 
Le  grand  état-major  est  divisé  en  trois  sections  chargées  de  suivre 
tous  les  événements  militaires  à  l'extérieur  comme  à  l'intérieur,  et 
d'étudier  à  fond  toutes  les  questions  de  recrutement,  d'organisation, 
d'armement,  de  géographie,  de  fortification,  de  viabilité  intéressant 
les  pays  qui  leur  ressor tissent. 

La  première  section  tient  état  de  la  Suède,  de  la  Russie,  de  la 
Turquie  et  de  l'Autriche. 

La  deuxième  embrasse  l'Allemagne,  le  Danemark,  l'Italie  et  la 
Suisse. 

La  troisième  comprend  la  France,  l'Angleterre,  la  Belgique,  la 
Hollande,  l'Espagne,  le  Portugal  et  l'Amérique. 

Une  quatrième  section  est  chargée  des  chemins  de  fer,  elle 
s'occupe  de  tout  ce  qui  a  trait  aux  transports  militaires;  elle  connaît 
non  seulement  le  réseau  national,  mais  tous  les  réseaux  étrangers. 
Enfin  une  section  d'histoire,  plus  une  section  de  géographie  et 
de  statistique,  formées  l'une  et  l'autre  avec  des  officiers  àxxNeben- 
etat^  complètent  l'ensemble  du  grand  état-major. 

Quoique  placé  sous  la  haute  autorité  du  chef  d'état-major  général, 
le  service  des  cartes  constitue  un  groupe  absolument  à  part,  ayant 
à  sa  tête  le  chef  de  la  triangulation  générale  du  pays. 

Des  aptitudes  spéciales  et  une  capacité  reconnue  sont  néces- 
saires à  l'admission  dans  l'état-major,  et,  comme  celle-ci  suffit  à 
assurer  un  avancement  rapide,  elle  est  briguée  par  tous  les  officiers 
de  valeur  ayant  passé  par  l'Académie  de  guerre.  Bien  que  l'état- 
major  allemand  ne  soit  pas  un  corps  fermé,  son  chef  est  maître  d'y 
maintenir  ou  d'y  changer  le  personnel,  de  la  façon  qu'il  juge  la 
plus  conforme  à  l'intérêt  du  service.  11  ne  perd  pas  non  plus  de 
vue  les  officiers  qui  rentrent  dans  les  troupes,  il  les  revoit  et  les 
apprécie  à  nouveau  lors  des  voyages  d'état-major  auxquels  quel- 
ques-uns d'entre  eux  assistent  annuellement.  Il  obtient  ainsi  un 
double  résultat,  d'abord  de  répandre  dans  l'armée  les  connaissances 

iO   DÉCEMBBE  i887,  52 


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su  LE  MABÈGHAL  COMTE  DE  MOLTKE 

d'état-major,  et  ensuite  de  préparer  à  ces  fonctions  le  nombre 
d*officiers  de  troupe  indispensable  pour  suppléer  à  rinsufBsauce  du 
cadre  en  temps  de  guerre. 

VU 

Sous  rinteliigente  impulsion  du  général  de  Moltke,  la  prépara- 
tion et  la  mise  au  point  des  projets  et  travaux  concernant  la  Hiobi- 
lisation,  la  concentration  et  Couverture  des  opérations,  atteignirent 
un  degré  de  perfection  qu'il  est  impossible  aujourd'hui  de  sur- 
passer, sinon  d'égaler.  A  peine  installé  à  l'étal-major  général,  les 
événements  se  chai^rent  d'appeler  toute  son  attention  sur  c^ 
objet  capital.  En  effet,  au  jrfus  fort  de  la  campagne  de  18â9,  la 
Prusse,  inquiète  de  nos  progrès  en  Italie,  porta  son  année  sur  le 
fÀed  de  guerre.  La  mobilisation  se  fit  déjà  d'après  un  plan  nette- 
ment tracé  d'avance,  et  les  transports  par  voie  de  fer  allaient 
commencer  vers  le  Rhin,  lorsque  la  paix  de  Villafranca  suspendit 
les  préparatifs  militaires. 

C'est  le  général  de  Moltke  qui,  sans  perdre  de  temps,  avait 
arrêté,  dans  tous  ses  détails,  un  projet  de  concentration,  dans 
lequel  il  acheminait  les  troupes  par  chemin  de  fer,  et  qui,  soumis 
au  prince  régent,  l'empereur  actuel,  avait  été  accepté  dans  son 
entier.  Son  mémoire  lumineux  embrassait  toute  l'opération,  témoi- 
gnait d'un  esprit  hardi  et  novateur,  d'un  véritable  dief  militaire, 
dans  la  haute  acception  du  mot,  et  prouvait  avec  éclat  que  l'homme 
était  à  sa  vraie  place,  et  l'avenir  de  l'armée  prussienne  en  mains 
sûres. 

Au  reste,  aucune  leçon  de  cette  campagne  d'Italie  n'avait  èlé 
perdue  pour  le  grand  état-major  prussien,  qui  en  dressait*  l'histo- 
rique sous  la  direction  de  son  chef,  ne  ménageant  pas  ses  critiques 
aux  fautes  qu'il  y  relevait,  principalement  à  la  déclaration  de 
guerre  précipitée  et  non  suivie  d'eÎTet  de  l'Autriche-Hongrie,  ce 
qui  avait  permis  aux  armées  alliées  de  prendre  et  de  conserver 
jusqu'àja  fin  Tinitiative  des  mouvements.  Il  y  était  aussi  démontré 
que  l'empereur  Napoléon  avait  été  contraint  de  céder  à  la  situation 
politique,  car,  s'il  eût  différé  la  conclusion  de  la  paix,  c'était  l'ou- 
verture immédiate  des  hostilités  sur  le  Khin,  avec  leurs  consé- 
quences incalculables. 

Vei-s  la  fin  de  1863,  sous  prétexte  que  le  différend  potitique 
soulevé  par  la  question  du  Schleswig-Holstein,  entre  le  Danemark  et 
la  Confédération  Germanique,  prenait  un  caractère  plus  aigu,  la 
Prusse  et  l'Autriche  projetaient  déjà  d'accomplir  ce  vol  à  main 
armée,  qu'on  a  appelé  la  guerre  des  duchés. 


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LE  MARECHAL  COUTE  DE  UOLTKE  815 

Le  général  de  Moltke  fut  chargé  de  préparer  le  plan  d^opérations 
des  armées  coalisées,  lesquelles  devaient  opérer  sous  le  comman- 
dement supérieur  du  maréchal  de  Wrangel.  11  ne  s'en  tint  pas  là, 
et,  après  avoir  distribué  les  directives  pour  la  concentration  et  les 
opérations  ultérieures,  il  accompagna  son  prince  à  l'enlèvement  des 
lignes  de  Dûppel,  et  prit,  le  30  avril  186/i,  comme  major  général 
du  généralissime,  une  part  directe  à  la  conduite  do  l'armée  du 
Schleswig-Holstein.  Il  commença  par  élaborer  un  plan  de  débarque- 
ment en  Fionie,  qui  ne  fut  pas  suivi  d'exécution.  Le  gouvernement 
austro-hongrois,  trouvant  qu'il  n'avait  aucun  intérêt  bien  clair  à 
cette  entreprise,  déclina  le  concours  de  son  corps  expéditionnaire, 
bien  qu'on  eût  offert  au  général  de  Gablentz  de  réunir  sous  son 
conmiandement  les  Prussiens  aux  Autrichiens,  et  que  ce  général, 
très  entreprenant,  fût  tout  disposé  à  donner  cours  à  un  projet  qui 
le  séduisait  infiniment. 

Pour  contraindre  le  Danemark  à  reconnaître  sa  spoliation,  il  ne 
restait  plus  alors  qu'à  occuper  tout  le  Jûtland,  avec  l'île  d'Alsen. 
C'est  dans  ce  sens  que  le  chef  d'état-major  poursuivit  ses  prépa- 
ratifs, sans  tenir  compte,  autrement  que  pour  la  forme,  de  la  con- 
férence de  Londres,  qui  cherchait,  sans  succès,  à  s'entremettre 
pour  amener  un  terme  à  cette  guerre  sans  honneur  d'une  part  et 
sans  issue  de  l'autre.  La  suspension  d'armes  qui,  sur  le  théâtre  des 
opérations,  avait  été  la  conséquence  de  l'action  diplomatique,  prît 
fin  avec  elle,  et  les  opérations  recommencèrent,  cette  fois  sous  les 
ordres  du  prince  Frédéric-Charles.  Le  29  juin,  en  présence  du 
général  de  Moltke,  qui  en  avait  eu  l'idée  et  en  avait  assuré  la  com- 
binaison, le  corps  d'armée  prus^n  passa  dans  l'Ile  d'Alsen,  con- 
quit ce  point  stratégique  très  important,  et  rendit  leur  sécurité  aux 
ravitaillements  des  troupes  alliées  continuellement  inquiétés  de  ce 
cAté.  Le  1&  juillet,  tout  le  continent  danois  était  occupé  par  l'année 
austro-prussienne,  et  le  prince  Frédéric-Charles  pouvait,  à  son 
extrémité  nord,  visiter  le  cap  Skagen,  pour  bien  marcjuer  cette 
prise  de  possession.  Un  corps  de  débarquement  de  quinze  mille 
hommes  se  préparait  à  passer  en  Fionie;  toutes  les  dispositions 
étaient  prises  pour  tenir  à  distance  la  flotte  ennemie  à  l'aide  de 
fortes  batteries  de  côte,  lorsque  le  Danemark,  reconnaissant  l'ina- 
nité d'une  plus  longue  résistance,  se  résolut,  puisqu'il  n'avait  pu 
faire  sortir  l'Europe  de  sa  honteuse  impassibilité,  à  entamer, 
le  1*'  août,  les  préliminaires  de  la  paix. 

Celte  guerre,  qui  ouvrait  la  voie  à  toutes  les  flibusteries  politiques, 
et  naettait  tristement  en  relief  l'égoïsme  et  l'isolement  des  grandes 
puissances  européennes,  allait,  au  point  de  vue  militaire,  exercer  une 
salutaire  influence  sur  la  Prusse.  Elle  lui  avait  permis  de  juger  l'or- 


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81S  LE  MâRÈC»àL  comte  DE  MOLTRE 

ganisation  de  son  armée,  sa  mobilité,  son  instruction  et  surtout  son 
nouvel  armement,  car  l'infanterie  était  pourvue  toute  entière  d  armes 
et  l'artillerie,  en  partie,  de  pièces  se  chargeant  par  la  culasse.  Ne 
voulant  pas  qu'un  enseignement  de  cette  valeur  fût  perdu  pour  les 
troupes  qui  n'avaient  pas  pris  part  à  la  campagne,  M.  de  Molike  se 
chargea  de  le  propager,  et  écrivit  en  i  865  ses  Réflexions  sur  Cm- 
fluence  dans  le  combat  des  armes  d  feu  perfectionnées.  Voici  ce 
qu'il  y  est  dit  de  l'effet  des  pièces  se  chargeant  par  l'arrière  sur 
des  buts  visibles  : 

Généralement  les  coups  à  mitraille  ne  donnent  de  bons  résultats 
que  jusqu'à  600  pas,  mais  les  shrapnells,  dont  l'effet  commence  i 
100  pas  de  la  bouche,  suppléent  la  mitraille  aux  moyennes  distances 
et  vont  jusqu'à  2400  pas.  La  sûreté  du  tir  de  l'obus  à  grenade,  à  cette 
dislance  ou  à  une  distance  supérieure,  est  telle,  qu'une  troupe  d'infan- 
terie ou  de  cavalerie,  même  une  seule  bouche  à  feu,  ont  bien  des 
chances  d'être  atteintes  au  premier  ou  au  second  coup.  L'ennemi  ne 
peut  plus  se  risquer  à  camper  dans  un  rayon  d'un  demi-mille,  s'il 
n'est  hors  de  notre  vue.  L'on  admet  qu'à  un  quart  de  mille  les  colonnes 
serrées  ne  peuvent  supporter  le  feu  d'une  batterie.  A  celle  distance, 
l'ennemi  sera  tenu  de  se  déployer  et  ne  trouvera  de  protection  que 
dans  les  formations  dispersées  et  dans  le  mouvement. 

A  propos  de  l'emploi  du  fusil  à  aiguille,  on  y  trouve  ceci  : 

Nous  n'avons  pas,  à  beaucoup  près,  autant  de  canons  que  de  fusils, 
et,  quant  aux  résultats  d'une  arme  portative,  pour  prouver  qu'un 
chasseur  exercé  accomplira  avec  elle  davantage  que  le  premier  fan- 
tassin venu,  point  n'est  besoin  d'une  longue  démonstration.  Il  ne 
peut  être  dans  notre  intention  de  renoncer  à  l'heure  du  danger  au  tir 
de  précision  si  péniblement  acquis  pendant  la  paix,  môme  aux  grandes 
distances.  Sur  un  théâtre  de  guerre  par  exemple,  comme  la  presqu'île 
danoise  ou  la  Lombardie,  ce  tir  sera  employé  préférablement  à  tout 
autre,  et  assurera  à  notre  infanterie  une  grande  supériorité.  Mais,  dans 
les  circonstances  les  plus  ordinaires,  et  en  bateLille  rangée,  il  faudra 
se  décider,  non  plus  pour  les  feux  de  précision,  mais  bien  pour  les 
feux  de  masse,  auxquels  les  inévitables  erreurs  d'appréciation  des 
distances  ne  sauraient  plus  nuire.  L'instruction  du  temps  de  paix, 
apprend  à  l'homme  à  viser  différents  points  du  but  pour  atteindre  le 
centre  à  toutes  les  distances.  La  réalité  devrait  exiger  pour  le  feu  de 
masse,  aux  petites  dislances  bien  entendu,  qu'il  visât  toujours  le 
centre,  de  manière  à  atteindre  le  but  n'importe  où  et  dans  toute  cir- 
constance. L'effroyable  feu  d'un  bataillon  déployé,  avec  des  cartouches 
à  balle,  est  relativement  beaucoup  moins  employé,  en  temps  de  paix, 


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LE  MâRËCBAL  COUTE  DE  MOLTKG  817 

que  le  feu  individuel,  non  certes  qu'on  en  méconnaisse  Taction  des- 
tructive, mais  parce  que  des  raisons  d'économie  empêchent  de  pro- 
diguer de  telles  salves.  Gela  n'en  rend  que  plus  nécessaire  de  simplifier 
la  chose. 

Parlant  de  la  cavalerie,  le  général  fait  cette  remarque  : 

Le  matériel  indispensable  à  cette  arme  est  le  cheval,  et  il  semble 
que  l'addition  d'une  demi-mesure  d'avoine  à  la  ration  serait  le  plus 
grand  progrès  qu'on  pût  lui  faire  réaliser;  ensuite  il  y  a  la  diminution 
de  la  charge  qu'il  faut  moins  chercher  à  résoudre  par  l'allégement 
du  paquetage  que  par  le  choix  du  cavalier.  C'est  dans  son  cheval 
bien  nourri,  pas  trop  chargé,  que  le  cavalier  possède  sa  plus  réelle 
protection  contre  le  perfectionnement  des  armes  à  feu,  car  il  a  la  rapi- 
dité da  mouvement. 

Au  lieu  de  la  tactique  de  choc,  de  la  charge  à  la  baïonnette,  que 
l'on  recommandait  alors  de  tous  côtés,  M.  de  Moltke  prône  une 
tactique  de  feu  très  offensive,  tactique  dans  Tesprit  du  grand 
Frédéric,  et  cite  à  l'appui  de  sa  thèse  une  série  d'aperçus  histori- 
ques sur  les  charges  si  souvent  rappelées  de  Lundby,  de  la  Katz- 
bacb,  de  1859  en  Italie,  de  Waterloo,  de  l'Aima  et  d'Inkermann. 

Cette  brochure,  dont  les  considérations  très  remarquables  à 
l'époque  où  elles  parurent,  ont  encore  de  la  valeur  aujourd'hui, 
passa  inaperçue  en  Europe,  et  il  ne  fallut  pas  moins  de  Sadowa 
pour  révéler  au  monde  la  puissance  du  fusil  à  chargement  rapide. 

VIII 

La  campagne  de  1866  fait  le  plus  grand  honneur  à  la  prépara- 
tion de  l'état-major  prussien  et  surtout  à  sa  résolution.  Qu'on 
invente  ce  qu'on  voudra,  la  résolution  reste  en  définitive  le  grand 
secret  de  la  guerre,  et  le  caractère  du  chef  son  principal  facteur. 
Toutefois,  pour  que  la  résolution  puisse  s'afBrmer,  il  faut  que  rien 
ne  l'entrave  au  début  des  hostilités,  en  un  mot,  que  la  préparation 
soit  parfaite. 

Nous  allons  voir  comment  l'état-major  du  général  de  Moltke 
manie  l'une  et  possède  l'autre.  Ici,  les  dates  sont  parlantes.  Ecou- 
tons-les. 

Le  7  mai,  l'armée  prussienne  se  mobilise;  à  la  fin  du  mois,  la 
mobilisation  est  entièrement  terminée,  et  la  concentration  com- 
mence. 

Affaire  de  préparation. 

Trois  groupes  d'États  ennemis  enserrent  ia  Prusse,  à  l'ouest,  au 


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818  LE  MARÉCHAL  COMTE  DE  MOLTKE 

sud-ouest  et  au  sud;  entre  ces  États  s'éteod  son  territoire  multi> 
plement.  fractionné,  présentant  la  frontière  la  plus  défavorable 
possible.  Le  16  juin,  le  cabinet  de  Berlin  somme  la  Hesse  électorale, 
le  Hanovre  et  la  Saxe  d'avoir  à  observer  la  neutralité,  et  designer, 
dans  les  douze  heures,  un  traité  spécial,  sous  peine  d'être  exécutés 
militairement.  Le  délai  expiré,  les  États  sont  envahis.  Le  18  ju'm, 
l'armée  de  l'Elbe  et  la  première  armée  se  donnent  la  main  dans 
Dresde,  l'armée  saxonne  se  retire  en  Bohême;  le  19  juin,  le  général 
de  Beyer  entre  à  Cassel  et  pourvoit  à  Tadministration  du  duché: 
enfin,  dès  le  16  juin,  le  corps  du  général  Vogel  de  Faltenstein 
pénètre  en  Hanovre,  en  surprend  la  capitale  le  17,  où  lui  arrive 
le  18  la  division   Manteuffel,  et  commence  cette  campagne  de 
dix  jours,  qui  devait  aboutir,   le  29  juin,   à  la  déchéance  de  la 
royauté  hanovrienne. 

Affaire  de  résolution. 

Avant  que  les  Autrichiens  n'aient  achevé  leur  concentration  en 
Moravie,  l'armée  prussienne  est  en  état  de  protéger  les  Biarches  et 
la  Silésie.  Le  20  juin,  l'armée  de  l'Elbe  (Herwarth  de  Bittenfeld) 
tient  la  droite  à  Dresde;  la  première  armée  (prince  Frédéric- 
Charies),  au  centre,  est  à  Gœrlitz;  la  deuxième  armée  (pdnce  royal) 
est  groupée  vers  Neisse,  au  loin  sur  la  gauche  ^ 

C'était  un  front  de  l&O  kilomètres  inégalement  réparti  :  trois 
journées  de  marche  séparaient  la  droite  du  centre,  tandis  qu'il  y 
avait  cinq   ou  six  journées  d'intervalle  entre  la   première  et  la 
deuxième  armée.  Intervalle  dangereux  certsûnement^  s'il  n'avait 
pas  dû  être  comblé  au  fur  et  à  mesure  de  la  marche  en  avant  et  si 
cette  marche  eût  été  différée  un  seul  jour.   Mais,  dès  le  23,  le 
général  de  Moltke  expédiait  aux  quartiers  généraux  des  première 
et  deuxième  armées  le  télégranome  suivant  :  «  Par  ordre  de  Sa 
Majesté  le  roi,  les  deux  armées  entreront  en  Bohème,  et  prendront 
leurs  mesures  pour  se  concentrer  dans  la  direction  de  Gitschin.  » 
Pourquoi  cette  direction?  Parce  qu'on  ne  doit  pas  subir  une  con- 
centration, qu'il  faut  l'imposer.  Pourquoi  avoir  espacé  ces  armées 
sur  un  front  aussi  étendu?  Parce  qu'il  fallait  gagner  de  rapidité  les 
Autrichiens,  et,  pour  cela,  se  donner  le  plus  grand  nombre  de 
routes,  les  plus  grandes  facilités  de  ravitaillement,  les  cantonne- 
ments les  plus  étendus  possibles.  Y  avait-il  risque?  Sans  doute. 
Faire  la  guerre  sans  rien  risquer  n'a  pas  encore  été  inventé.  Mais 
ce  risque  amenait  un  grand  résultat. 

Affaire  de  grande  résolution  et  de  non  moins  grande  intelligence 
des  choses  de  la  guerre. 

<  Yoir  l'Atlas  de  Stieler. 


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LE  MARÉCHAL  COMTE  DE  MOLTKE  819 

Qaarrive-t-il,  en  effet?  Benedeck  occupe  encore  le  margraviat 
de  Moravie.  Bien  des  projets  ont  dû  se  présenter  successivement  à 
son  esprit.  Marcher  sur  Berlin  par  Zittau  et  Gœrlitz,  tomber  au 
milieu  des  concentrations  partielles  de  Tennemi,  bouleverser  ses 
préparatifs  et  ses  projets,  et  l'entraîner  tout  décontenancé  sur  les 
pas  de  cette  audacieuse  offensive. 

Plus  tard,  les  deux  armées  prussiennes  restent  bien  isolées, 
lune  en  Silésie,  l'autre  en  Saxe;  si  l'offensive  peut  encore  être 
prise,  c'est  le  moment.  On  le  laisse  passer.  L'ennemi  attaque  la 
Bohême,  on  s'ébranle  à  sa  rencontre  sur  une  longue  colonne  qui 
n'a  pas  moins  de  quinze  milles  allemands  ^,  et  pendant  ce  long 
mouvement  de  concentration,  dont  le  plateaju  de  Kœnigshof  est  le 
but,  le  général  Clam-Gallas^  avec  la  gauche  de  l'armée  et  les 
Saxons  qu'il  a  ralliés,  soixante  mille  hommes  en  tout,  est  chargé  de 
teoir  tête  aux  cent  quarante  mille  Prussiens,  qui  pénètrent  par  les 
routes  de  Gabel  et  de  Reichenberg.  Benedeck,  lui,  se  réserve  de 
s'opposer  au  débouché  du  prince  royal.  Et  comment  le  fait-il?  En 
y  envoyant  des  détachements  qui  se  font  battre  en  détail.  Aussi 
l'historique  du  grand  état-major  autrichien  porte,  sur  ces  disposi- 
tions, cette  sévère  appréciation  : 

Dans  ces  derniers  jours,  au  moment  décisif,  alors  qu'il  n'y  avait 
pas  une  heure  à  perdre,  le  commandant  en  chef  ordonne  d'un  côté 
au  prince  royal  de  Saxe  une  chose  impossible  :  de  tenir  sur  Tlser 
contre  des  forces  supérieures;  et  de  l'autre,  il  envoie  des  corps  isolés 
se  faire  battre,  successivement  et  isolément,  dans  des  combats  meur- 
triers, sur  la  rive  gauche  de  TElbe.  Ces  mesures  devaient  nécessaire- 
ment avoir  des  conséquences  désastreuses,  car  elles  détruisirent  et  la 
4X)hésion  et  le  moral  de  Tarmée. 

Absence  d'initiative  et  de  résolution. 

Nous  voilà  en  pleine  action  décisive;  voyons  comment  elle  est 
menée  par  les  Prussiens,  puisque  les  opérations  des  Autrichiens  ne 
sont  plus  que  subordonnées  à  celles  d'un  adversaire,  qui  leur  a 
imposé  son  point  de  concentration,  son  théâtre  d'opérations,  qui 
lear  dicte  ses  volontés. 

Si  l'on  jette  les  yeux  sur  une  carte  de  Bohême,  l'on  constate 
que,  pour  pénétrer  dans  ce  pays,  il  faut  forcer  le  quadrilatère  de 
mont^^nes  qui  l'isole  et  le  défend.  En  limitant  les  points  de  pas- 
sage, en  rendant  leur  accès  difficile,  cette  obligation  était  toute  à 

^  Le  mille  Tarie  suivant  les  pays,  en  Allemagne,  nous  lui  attribuons  ici 
la  valeur  qu'il  a  en  Prusse  :  7500  mètres  environ. 


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8*20  LE  MÂRÉGffAL  COMTE  DE  MOLTKE 

Tâvantage  du  défenseur,  s'il  avait  été  prêt.  Les  Prussiens  abor- 
dèrent les  défilés  sans  coup  férir,  et  en  sortirent  sans  grand 
embarras  ni  grand  dommage.  Avec  un  autre  adversaire  que  Bene- 
deck,  l'opération  était  des  plus  graves,  mais  les  informations  de 
M.  de  Moltke  étaient  précises,  il  savait  jusqu'où  il  pouvait  oser,  et, 
en  lançant  l'ordre  de  marche  aux  trois  armées,  il  ajoutait  :  «  Il 
résulte  des  derniers  rapports  que,  d'ici  à  quelques  jours,  les  princi- 
pales forces  autrichiennes  ne  pourront  pas  être  réunies  dans  le  nord 
de  la  Bohême.  »  L'ordre  est  du  23. 

L'armée  de  l'Elbe  franchit  le  défilé  de  Schluckenau,  et,  après  un 
combat  d'avant-garde  à  Hûnnerwasser,  elle  atteignait  Mûncbengr»tz 
sur  riser,  où  elle  faisait  sa  jonction  avec  l'armée  du  prince 
Frédéric-Charles,  le  28  au  soir,  au  jour  et  par  l'itinéraire  qui  lui 
avaient  été  assignés. 

La  première  armée  traversait  les  défilés  de  Grottau,  Friediand  et 
Neustdât,  gagnait  Reichenberg  et  s'arrêtait  sur  l'Iser,  à  Turnau. 
Elle  avait  soutenu  plusieurs  engagements,  à  Liebenau,  Podo\,  k 
Mùnchengraetz,  ce  dernier  avec  le  concours  de  l'armée  de  l'Elbe. 
Les  deux  armées,  ce  jour-là,  poursuivant  leur  mouvement  con- 
centrique sur  Gitschin,  livraient  avec  leurs  divisions  d'avant-garde, 
arrivant  par  les  routes  de  Tttrnau  et  de  Sobotka,  un  combat 
tellement  distinct,  que  chaque  division  croyait  combattre  seule 
pour  son  compte. 

La  deuxième  armée  fractionnée  en  trois  colonnes,  débouchait  de 
Landshut  sur  Trautenau  par  le  défilé  de  Schatziar,  de  Braunau  sur 
Eipel  et  Kœnigshof,  et  de  Glatz  sur  Skalitz  par  le  défilé  de  Nachod. 
Cette  armée  avait  la  tâche  la  plus  délicate,  puisqu'elle  risquait 
d'être  arrêtée  dans  des  défilés  longs  et  étroits,  distants  les  uns  des 
autres  de  vingt-cinq  à  trente  kilomètres,  et  sans  communications 
latérales.  Le  22,  le  mouvement  commença,  le  26,  on  entrait  sur 
le  territoire  ennemi,  les  défilés  étaient  passés  sans  rteistance. 
Elle  ne  se  présenta  qu'à  Trautenau  et  à  Nachod.  Battue  d'abord  à 
Trautenau,  la  colonne  de  droite  bousculait  le  lendemain  le  corps 
d'armée  autrichien  du  général  de  Gablentz  à  Neu-Rognitz.  Le  jour 
même  du  combat  de  Trautenau,  le  V*  corps  prussien,  sous  le 
général  de  Steinmetz,  s'engageait  à  Nachod.  Attaquée  au  débouché 
même  du  défilé,  sa  tête  de  colonne  tenait,  dans  une  position  très 
critique,  jusqu'à  ce  que  la  complète  entrée  en  ligne  des  deux  divi- 
sions eût  permis  de  prendre  l'ofiensive  contre  les  Autrichiens,  qui 
se  mettaient  en  retraite  sur  Skalitz. 

Dans  tous  ces  combats,  le  résultat  n'est  pas  douteux.  Les  Autri- 
chiens ont  beau  être  vainqueurs,  comme  à  Trautenau,  ce  n'est 
pour  eux  qu'une  question  de  répit,  ils  luttent  non  seulement  contre 


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LE  UARÊGHAL  COMTE  DE  MOLTKE  821 

les  Prussiens,  mais  encore  contre  un  imprévu  gui  les  accable, 
tandis  que  leurs  adversaires  savent  où  ils  vont,  ce  qu'ils  font,  et 
pourquoi  ils  le  font.  Dans  tous  ces  combats,  l'armement  des  Prus- 
siens leur  assure  une  supériorité  marquée.  A  Podol,  notamment, 
on  comprit  quelles  pertes  le  fusil  à  aiguille  pouvait  infliger  à 
l'ennemi  combattant  en  ordre  profond  dans  un  espace  très  resserré. 
Affaire  d'initiative  et  de  résolution,  et  aussi  de  préparation. 
Le  27  juin,  le  cercle,  de  stratégique  qu'il  était,  est  devenu  tac- 
tique. Il  n'est  plus  au  pouvoir  du  feldzeugmeister  Benedeck  de  se 
porter  contre  l'armée  du  nord,  sans  être  talonné  immédiatement 
par  l'armée  du  prince  royal,  et,  s'il  veut  faire  face  à  celle-ci,  il 
expose  son  flanc  gauche  aux  efforts  combinés  du  général  Herwarth 
de  Bittenfeld  et  du  prince  Frédéric-Charles.  Néanmoins  on  eût  dit 
qu'il   poursuivait  son  plan  de  concentration  sur  le  plateau  de 
Kœnigshof,   comme  s'il  eût  été  désintéressé  des  agissements  de 
l'ennemi.  Le  28,  les  ordres  du  grand  état-major  autrichien  étaient 
de  concentrer  l'armée  entre  Miletin  et  Josephstadt,  avec  un  corps 
d'observation  à  l'extrême  gauche,  vers  Gitschin.  Pendant  ce  temps, 
les  événements  brûlaient  le  théâtre  d'opérations.  Après  s'être  vic- 
torieusement engagé  à  Skalitz,  le  corps  de  Steinmetz  repoussait, 
le  29,  de  Schweinschœdel  le  IV*  corps  autrichien  jusque  sous  le 
canon  de  Josephstadt.  Poursuivant  sa  marche,  il  faisait  sa  jonction, 
à  Gradlitz,  avec  le  corps  de  la  garde,  et  le  30  au  soir,  toute  la 
deuxième  armée  était  réunie  sur  la  ligne  de  l'Elbe,  d'Arnau  à 
Jaromir.  La  première  armée  était   alors  en   pleine  marche  sur 
Kœniggrsetz,  l'armée  de  l'Elbe  la  flanquant  à  droite,  avec  mission 
de  rejeter  loin  de  leur  armée  principale  toutes  les  forces  ennemies 
qui  s'aventureraient  contre  elle.  Bien  qu'il  fût  dans  la  position  qu'il 
avait  choiâe,  Benedeck  ne  jugea  pas  devoir  y  tenir,  et  se  mit  en 
retraite,  le  1"  juillet,  sur  KœniggrsBtz. 

Dans  les  deux  camps,  les  1"  et  2  juillet  furent  employés  à  se 
préparer  à  la  bataille  de  Sadowa. 

L'armée  prussienne  est  soulevée  par  l'enthousiasme,  le  roi, 
assisté  du  général  de  Moltke,  du  comte  de  Bismarck  et  du  général 
de  RooD,  ces  trois  grands  artisans  de  sa  gloire,  vient  d'en  prendre 
le  commandement,  elle  est  prête  pour  tous  les  emportements  de  la 
lutte  et  du  triomphe. 

En  revanche,  l'étoile  des  Habsbourg,  déjà  voilée,  semble  des- 
cendre sur  l'horizon,  on  la  découvre  avec  peine,  alors  qu'il  la 
faudrait  fulgurante.  Sans  compter  le  corps  saxon,  cinq  corps 
d'armée  autrichiens  ont  déjà  souffert  gravement;  chez  tous  les 
autres,  le  moral  est  entamé.  Le  général  en  chef  lui-même  a  totale- 
ment désespéré  du  succès. 


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822  LE  MARÉCHAL  COMTE  DE  MOLTKE 

Complètement  désorienté,  troublé,  démoralisé,  s'exprime  le  récit 
du  grand  étal-majop  autrichien,  le  feldzeugmeister  ayait  perdu loule 
confiance  tant  en  lui-môme  qu'en  son  entourage,  en  ses  troupes  et 
même  dans  la  grande  cause  pour  laquelle  l'armée  avait  combattu 
jusqu'alors.  En  arrivant  à  Kôniggrfttz,  il  trouva  le  lieutenant-colood 
de  Beck,  de  Yadjudantur  de  l'empereur,  envoyé  par  Sa  Majesté  poor 
s*assurer  de  la  situation  et  de  l'état  réel  des  choses...  Vers  onie 
heures  et  demie  du  matin,  sans  consulter  personne  de  son  entourage, 
il  adressa  à  l'empereur  le  télégramme  suivant  : 

((  Je  supplie  instamment  Votre  Majesté  de  conclure  la  poix  à  tout 
prix.  Une  catastrophe  pour  l'armée  est  inévitable.  Le  lieatenant-colond 
Beck  part  à  Finstant.  » 

Absence  de  résolution  jusqu'à  la  désespérance. 

L'armée  autrichienne  se  trouvait  précisément  entre  la  Kstritz  et 
TËlbe.  Il  semblait  si  étrange  qu'elle  acceptât  la  bataille  avec  un 
fleuve  à  dos,  que  les  ordres  de  marche  du  grand  état-mqor  prus- 
sien la  supposaient  derrière  TElbe,  entre  Josephsiadt  et  Kœnîg- 
gratz.  Mais,  quoiqu'il  se  fût  ressaisi  à  l'idée  de  comboLltre,  l'esprit 
du  feldzeugmeister  continuait  à  flotter,  incapable  de  se  résoudre 
franchement  pour  un  parti.  Néanmoins  on  fortifiait  les  lisières 
occidentales  de  Lipa  et  de  Chlum,  de  Nieder-Prim  et  de  Problws,  on 
établissait  des  batteries  en  terre  vers  Nedelist.  Ces  travaux  faisaient 
naturellement  croire  que  Benedeck  était  décidé  à  se  battre  en  avant 
de  l'Elbe.  Pourtant,  lorsque  le  2  juillet  à  midi,  il  convoqoa  les 
généraux  de  corps  d'armée  et  les  divisionnaires  de  cavalerK,  pas 
un  mot  ne  fut  prononcé  sur  les  opérations  ultérieures.  Ce  n'est 
que  dans  la  soirée,  vers  onze  heures,  sur  les  avis  r^térés  de  k 
marche  des  colonnes  prussiennes  qu'un  ordre  de  bataille  fut 
rédigé,  ordre  expédié  seulement  le  3  juillet,  vers  deux  heures  du 
matin. 

Au  quartier  général  du  roi  de  Prusse,  les  choses  se  passaient 
différemment.  On  venait  d'y  apprendre,  par  les  renseignements  du 
prince  Frédéric-Charles,  que  les  Autrichiens  restaient  massés  entre 
l'Elbe  et  la  Bistritz.  Dans  un  conseil  de  guerre  convoqué  au  mili^i 
de  la  nuit,  le  général  de  Moltke  proposa  d'attaquer  reDBemî  «vec 
toutes  les  forces  prussiennes  en  avant  de  l'Elbe,  sans  se  préoccuper 
de  savoir  si  on  avait  devant  soi  l'armée  autrichienne  toote  enûère, 
ou  seulement  une  partie  considérable  de  cette  armée.  Le  roi  se 
rangea  à  cette  opinion.  Le  lieutenant-colonel  comte  de  Finkienslcin 
eut  mission  de  porter  au  prince  royal  les  ordres  pour  le  lendemain. 
11  monta  à  cheval  à  minuit,  il  pleuvait  à  verse  et  les  chemins  étaient 
détestables,  trente-huit  kilomètres  séparaient  Gitschin  de  Koenigsbof, 


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LE  MARÉCHAL  COMTE  DE  MOLTKE  823 

cependant,  à  quatre  heures  du  matin,  il  remettait  au  prince  royal  la 
dépêche  suivante,  signée  Moltke  : 

Votre  Altesse  royale  voudra  bien  prendre  sur-le-champ  les  disposi- 
tions nécessaires  pour  venir  au  secours  de  la  première  armée  avec 
toutes  ses  forces,  en  se  dirigeant  sur  le  flanc  droit  de  l'ennemi,  qu'elle 
trouvera  probablement  en  marche,  et  en  l'attaquant  immédiatement. 
Les  ordres  qui  ont  été  envoyés  d'ici,  dans  l'après-midi,  avaient  un 
objet  dijETérent,  et  sont  maintenant  annulés. 

Dès  maintenant  le  plan  de  la  journée  apparaît  clairement.  La 
première  armée  appelée  à  combattre  sur  la  Bistritz,  opérera  de 
front,  cherchant  à  attirer  sur  elle  Teffort  des  forces  autrichiennes, 
jusqu'à  ce  que  la  double  attaque  préparée  contre  leurs  flancs  vienne 
à  réussir  :  contre  le  flanc  gauche,  par  l'armée  de  TElbe  ;  contre  le 
flanc  droit,  par  la  deuxième  armée. 

La  bataille  de  Sadowa  sort  de  notre  travail,  mais,  par  ce  qui  pré- 
cède, ne  voit-on  pas  qu'elle  est  gagnée  moralement  avant  d'avoir 
commencé,  gagnée  par  la  résolution  triomphante  sur  l'irrésolution 
dans  toute  sa  détresse? 

Malgré  son  éclatante  réussite,  on  a  beaucoup  critiqué  le  plan 
d'opérations  du  général  de  Moltke,  On  a  prétendu  que  son  entrée 
en  Bohême  ne  s'était  pas  inspirée  des  véritables  principes  de  la 
stratégie,  que  Benedeck,  usant  d'une  position  centrale,  dont  il  n'a 
su  que  faire,  il  faut  bien  l'avouer,  aurait  pu  venir  à  bout  successi- 
vement des  armées  prussiennes,  avant  que  leur  cercle  d'acier  ne 
Tait  acculé  à  l'Elbe  et  étreint  dans  Sadowa.  Querelles  d'école  après 
coup,  qui  me  laissent  indifférent  devant  un  événement  de  guerre 
aussi  foudroyant.  Elles  ont  vraiment  trop  beau  jeu  à  reprendre 
commodément  un  problème  militaire  résolu  glorieusement  dans 
l'histoire,  et  dont  les  données  n'ont  plus  de  mystères. 

L'auteur  de  la  Nation  armée  peut  dire  avec  raison  : 

La  concentration  de  l'armée  prussienne  en  1866  a  été  Tune  des 
mieux  réussies  qu'on  ait  vues.  Après  qu'elle  fut  accomplie  et  que  le 
succès  eut  couronné  l'entreprise,  on  la  trouva  toute  naturelle,  on  se 
demanda  comment  il  eût  été  possible  de  ne  pas  la  faire  comme  on 
l'avait  faite.  Mais  si  l'on  considère  la  situation  telle  qu'elle  était  au 
début,  l'on  conviendra  que  cette  concentration  fut  chose  réellement 

extraordinaire. 

*** 

La  suite  prochainement. 


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UN   HÉRITIER   PRÉSOMPTIF 

LA  JEUNESSE 

DU  ROI  CHARLES -ALBERT* 


VI 

Quelques  jeunes  gens  de  Tentourage  intime  de  Charles-Albert, 
entre  autres  MM.  de  Collegno  ^  et  Baldisero  3,  avaient  fait  le  voyage 
de  Naples.  Ils  s'y  étaient  affiliés  aux  ventes.  Revenus  àTurin,  ils  ne 
parlaient  plus  que  d'indépendance  nationale  et  de  constitution 
espagnole.  Tout  ce  qui  ne  portait  pas  perruque  leur  faisait  écho. 
La  politique  était  à  la  mode.  Jeunes  hommes  et  jeunes  femmes 
discutaient  les  maximes  d'État,  «  solonisaient  »,  comme  disait, 
jadis  Alfieri.  «  ...  Il  ne  manque  à  tous  ces  péripatéticiens  que  de 
parler  grec,  écrivait  Sylvain  impatienté  de  cette  politique  élégante; 
ils  seraient  aussi  inintelligibles,  mais  moins  funestes.  »...  Et  le 
pauvre  homme  ne  cessait  de  crier  gare  à  son  jeune  patron. 

Mais  celui-ci  le  rassurait  : 

«  Calmez-vous*,  calmez-vous,  don  Sylvain,  rien  n'est  compromis, 
quoi  que  vous  en  pensiez  et  me  disiez.  Le  roi  me  traite  absolu- 
ment comme  son  fils.  Toutes  les  fois  qu'il  parait  en  public,  il  veut 
m'avoir  auprès  de  lui...  Nous  dînons  tous  les  jours  à  la  cour;  et 
tous  ces  Messieurs,  jusqu'à  Robilant,  qui  n'est,  ici,  que  comme 
aide  de  camp,  sont  admis  à  la  table  du  roi. 

«  Du  reste,  voici  ma  vie,  il  n'en  est  guère  de  plus  édifianlc  : 

^  Voy.  le  Correspondant  du  25  novembre  1P87. 

2  Hyacinthe  Provana  di  Collegno,  né  à  Turin  le  4  juin  1794,  était  alors 
major  d'artillerie  et  écuyer  du  prince  de  Carignan.  Compromis  par  les 
événements  de  1821,  il  passa  plus  de  vingt  ans  en  exil.  Amnistié  en  1843, 
il  fut  nommé  sénateur  du  royaume  en  1848,  puis  ministre  de  la  guerre, 
puis  enfin  ambassadeur  à  Paris.  Il  mourut  à  Baveno  en  1856.  Après 
l'abdication  de  Charles-Albert,  le  comte  de  CollegQO  lui  porta,  à  Oporto, 
Tadresse  du  Sénat  et  recueillit  son  dernier  soupir. 

3  Le  comte  Eugène  de  Baldisero  était,  en  1818,  capitaine  sous-adjudant 
général  de  l'armée. 

-•  Gênes,  30  mars  1818.  Archives  de  Beauregard. 


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Là  JEUNESSE  DU  ROI  CHARLES-ALBERT  825 

Deux  fois  par  semaine  il  y  a  société  chez  l'ambassadeur  de  France; 
deux  autres  fois,  chez  Brignole;  une  fois,  chez  Pallavicini,  où  se 
donnent  de  très  jolies  comédies  françaises.  Lorsque  je  n'ai  pas  le 
spleen,  j'y  vais. 

«  ...  Ne  croyez  pas,  don  Sylvain  que  je  m'occupe  à  courtiser 
les  femmes.  Vous  savez  que  depuis  quelque  temps  j'ai  pris  beau- 
coup de  goût  à  l'étude,  et  ce  goût  va  toujours  en  augmentant,  de 
sorte  que  je  n'en  aurais  pas  le  temps...  » 

Avec  Sylvain,  lô  prince  pouvait  s'en  tenir  à  une  justification 
banale;  mais  vis-à-vîs  de  Sonnaz,  il  se  trouvait,  paraît-il,  tenu  de 
répondre  moins  vaguement  à  des  griefs  d'une  nature  plus  intime.  A 
la  façon  du  comte  de  Mercy,  Sonnaz,  sans  doute,  avait  pris  parti 
pour  l'avenir  de  la  dynastie. 

«...  A  propos  de  M°®  de  Sonnaz,  vous  m'apprenez  que  *  madama 
mia  moglie  est  grosse.  Vous  ne  devez  pas  être  étonné  qu'on  le 
dise;  on  l'a  déjà  tant  dit  de  la  reine  et  de  la  duchesse ^  qu'il  faut 
bien  que  son  tour  vienne.  Croyez,  cependant,  que  j'ai  suivi  vos 
bons  conseils.  Je  vous  remercie  de  me  l'avoir  toujours  dit  {sic). 
Cela  vaut  beaucoup  mieux,  au  fond,  car  il  y  a  assez  d'occasions 
de  rage  en  ce  monde,   sans  aller  en  chercher  gratis*.  »... 

Comme  disait  un  homme  d'esprit,  ne  me  parlez  pas  de  ces 
ménages  qui  ne  marchent  jamais  qu'à  grands  coups  de  bons 
conseils  et  de  fermes  propos.  Aimer,  parce  qu'il  est  assez  d'oc- 
casions de  rage,  sans  en  aller  chercher,  ou  parce  qu'un  ami 
vous  en  prie,  serait  trop  héroïque.  L'amour  n'entend  pas  raison. 
II  vît  précisément  de  ce  qui  tuerait  tout  autre  que  lui.  Le  calme 
l'endort,  la  sécurité  le  met  en  déroute.  11  est  dangereux  pour  une 
femme  de  se  montrer,  ainsi  que  l'admirable  princesse  de  Carignan, 
sans  défauts  le  lendemain  de  son  mariage.  L'excès  d'abnégation, 
en  ménage  fait  les  grandes  saintes,  mais  aussi  les  femmes  malheu- 
reuses. 

«...  Notre  princesse,  malgré  sa  bonté  résignée  et  sa  haute  piété, 
écrivait  Sylvain  *,  ou  plutôt,  peut-être,  à  cause  de  tout  cela,  vit  de 
plus  en  plus  seule.  Elle  manque  de  l'entrain  et  de  la  coquetterie 
qu'il  faudrait  pour  séduire  son  mari;  d'ailleurs  la  concurrence  est 
rude,  et  je  perds  mon  temps  à  écarter  la  branche  d'où  pend  le  fruit 
défendu...  » 

Et  voilà  qu'un  inexplicable  voyage  du  prince,  en  Allemagne, 
ajoutait  encore  aux  inquiétudes  de  Sylvain. 

^  Madame  ma  femme. 

«  M™<»  la  duchesse  de  Genevois. 

3  Lettre  au  comte  de  Soanaz.  Sans  date,  1818. 

*  15  mai  1818. 


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826  U  JEUNESSE  DU  ROI  GHiRUS-ALBEKI 

«  ...  Il  nous  a  planté  là  sans  crier  gare;  on  dirait  d'une  faite,  et 
depuis  son  départ,  nous  ne  savons  que  son  arrivée  à  Dresde. 
Moi,  en  attendant,  j*ai  sur  les  bras  sa  femme,  grosse,  à  consoler  K 
Tout  va  heureusement  mieux  que  ne  le  méritendt  Monseigneur. 
Elle  est  courageuse,  c'est  une  àîne  vaillante,  mais  d'one  vaiUasce 
trop  triste*... 

«...  Nul  ne  sait,  la  princesse  peut-être  ignore  ^  ce  que  son  sei- 
gneur est  allé  faire  en  Allemagne.  Les  langues,  cependant,  vont 
grand  train,  sur  ce  voyage.  Les  malins  y  voient*de  la  politique,  les 
médisants  une  brouille,  moi  j'y  vois  on  coup  de  tête.  Enfin  coop- 
tons sur  l'absCTce,  comme  pour  les  deux  pigeons...  » 

Quelques  semaines  plus  tard,  l'évënem^it  semUait  donner  raison 
à  tant  de  sage  prévoyance. 

«...  La  conversation  4  que  nous  venons  d'avoir  aisemble,  très 
cher  Sonnaz,  m'est  une  preuve  de  l'attachement  que  vous  me  portez, 
écrivait  le  prince.  Mais,  je  dois  à  la  vérité  de  vous  dire  que  je  vous 
dépeignais  en  noir,  avant  mon  départ,  un  intérieur,  qui,  mainte- 
nant que  je  n'ai  plus  le  spleen,  fait  tout  mon  bonheur,  â  Dieu 
permet  que  j'en  puisse  avoir  un  peu  sur  cette  terre.  » 

Comme  s'il  eût  prévu  qu'il  n'en  trouverait  qu'à  son  foyer,  le 
prince  ajoutait  tristement. 

«...  Je  lis  beaucoup,  j'étudie,  je  dessine.  Lorsqu'on  a  le  malheur 
d'être  prince,  en  ce  temps  surtout,  il  faut  savoir  tout,  plus  que 
médiocrement,  et  apprendre  à  se  suffire  à  soi-même,  car  mainte- 
nant le  voile  est  tombé.  Les  princes  sont  jugés  sévèrement.  Heureai 
encore  si  on  se  contentait  de  les  juger,  mais,  la  calomnie  s'en 
mêlant,  notre  état  de  prince  n'est  tenable  que  pour  ceux  qui  ne  le 
comprennent  pas,  ou  pour  ceux  qui  ont  assez  de  force  d'&me  pour 
suivre  le  sentier  de  l'honneur,  à  travers  tous  les  désagrémeots  ima- 
ginables. Si  l'on  a  quelque  défiance  de  soi,  on  est  aiors  Jbien 
malheureux.  »... 

Est-ce  là  le  langage  d'un  ambitieux  ou  d'un  consiûratear?  Ne 
soDt-ce  pas  plutôt  les  douloureux  raidissements  d'une  âme  qm  se 
cramponne  au  devoir,  quand  tout  l'entraîne?... 

Oui,  il  fallait  que  le  malheureux  prince  se  fit  aveugle  et  soBid, 

^  Juin  1818. 

3  La  princesse  fit  une  £au8se  couche  quelque  temps  après. 

3  Le  prince  était  allé,  app^é  par  sa  mère,'  à  Monaco,  ea  Banère.  — 
M"*«  de  Montléart  lui  signala,  pendant  ce  voyage,  de  nouvelles  et  fort 
graves  intrigues  de  M.  de  Metternich  et  du  duc  de  Modône.  Ces  intrigues 
devaient  être  déjouées  alors,  et  reprises  plus  tard  au  congrès  d'Aii-la- 
Ohapelle. 

*  25  septembre  1818. 


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LA  JEUNESSE  DU  ROI  CUARLES-ALBERT  8îT 

pour  ne  pas  voir  sa  popularité  grandir,  pour  ne  pas  entendre  les 
vieilles  haines  guelfes  qui  l'appelaient  à  la  rescousse,  et  cela  à 
rheure  même  où  se  faisait  contre  lui  un  suprême  effort.  Quelques- 
unes  des  stipulations  de  Vienne  devaient  être  remaniées  au  con- 
grès qui  allait  s'ouvrir  à  Alx-la-Cbapelle.  La  reine  avait  presque 
obtenu  de  son  trop  faible  époujc  que  l'article  860  ^  îùl  compris 
parmi  ceux  qui  devaient  être  révisés.  L'Europe,  sans  doute,  pou- 
vait s'opposer  à  cette  révision,  mais,  devant  les  volontés  du  roi, 
devant  l'intrigue  de  M.  de  Modëne  et  de  M.  de  Meiternich,  âpres 
i  prendre  leur  revanche,  que  devaient  durer  ces  résistances? 
Il  était  heureusement  dans  la  destinée  de  Charles-Albert  de  voir,  à 
toute  heure  dangereuse,  surgir  d'inébranlables  fidélités. 

Les  négociations  projetées  à  Aix-la-Chapelle  nécessitaient  l'in- 
t^vention  du  ministre  des  affaires  étrangères.  Or  il  se  trouva  que 
le  comte  Valese  était  un  de  ces  hommes  que  l'on  peut  briser,  mais,. 
dont  on  ne  £ait  pas  aisément  son  complice. 

Valese  opposa  le  refus  le  plus  net  aux  sollicitations  de  la  reine. 
Et,  comme  il  cherchait  non  pas  à  excuser  ce  refus,  mais  à  l'expli- 
quer par  de  bonnes  raisons,  Marie-Thérèse  lui  coupa  la  parole  : 

—  Eh  de  qui  donc  relevez-vous,  monsieur,  sinon  du  roi  votre 
maitre? 

—  Je  relève  de  ma  conscience,  de  mon  pays  et  de  l'histoire. 

—  Ah  !  pour  moi,  j'estimais  que,  comme  tous  les  ministres,  vous 
n'étiez  qu'un  domestique  ^. 

Valese  donna  sa  démission.  Mais  tel  fut  l'effet  produit  sur 
Victor-Emmanuel  par  cette  effroyable  scène,  qu'en  dépit  de  sa 
femme,  la  question  de  succession  ne  fut  pas  soulevée  à  Aix-la- 
Chapelle  ^. 

Pour  la  seconde  fois,  M.  le  duc  de  Modëne  se  brisait  contre 
rbonneor,  non  pas  d'un  domestique,  mais  d'un  de  ces  grands 
s^n^iteurs,  tels  qu'en  avait  autrefois  la  maison  de  Savoie.  Comme 
Fayerges,  Valese  venait  d'arracher  la  couronne  aux  serres  de 

faquila  grtffagna  ^ 
chiper  più  lacer  are 
due  hecchi porta,,, 

4  On  se  souvient  que  c'était  rarticle  qui  constituait  tous  les  droits  de  la 
maison  de  Garignan. 

«  Voy.  Poggi,  Storia  (Tltalia,  vol.  !•',  p.  214. 

>  Voy.  L'uomo  di  Stato  indirizzato  al  govemo  délia  cosa  pubbUca,  p.  134» 
ToL  I^.  (Comte  Solaro  délia  Margherita.) 

-•  De  Taigle  griffonne  qui,  pour  mieux  déchirer,  porte  deux  becs.  (Dante.) 


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826  U  JEUiNESSE  DO  ROI  GHâRLES-ALBERT 

VII 

Je  ne  trouve  pas  une  seule  lettre  de  Charles-Albert,  datée 
de  1819,  au  dossier  que  je  feuillette.  Mais,  en  revanche,  celles  de 
Sylvain  sont  nombreuses  et  fort  tristes.  Le  pauvre  homme  se  plai- 
gnait davantage,  chaque  fois  qu'il  écrivait,  des  idées  et  des  propos 
abominables  échangés,  à  Turin,  comme  monnwe  courante.  Ce  qui 
surtout  Tétpnnait,  c'était  de  voir  les  ambassadeurs  d'Espagne,  de 
France  et  de  Bavière,  encourager  les  folles  têtes  qui  conspirsdent. 

«  Imagine,  écrivait-il  à  son  frère*,  que  MM.  de  Bardaxy,  de 
Dalberg  et  Chiboltzors  ouvrent  à  deux  battants  les  portes  de 
leurs  ambassades  à  tout  ce  qui  prétend,  ici,  réformer  l'État.  Ce 
sont  synodes  sur  synodes  élégants  dans  leurs  salons,  tandis  que, 
par  leurs  bons  soins,  trois  clubs  fonctionnent  ailleurs,  à  l'usage  de 
la  canaille.  Là  pérorent,  Castion,  Vismara  ed  altri  malL  Ils  disent 
qu'il  leur  faut  une  constitution.  Plus  d'un,  cependant,  serait 
embarrassé  d'expliquer  ce  que  c'est... 

«  Quelques  beaux  fils  rêvent  de  pairie,  quelques  officiers  de 
grades  péchés  en  eau  trouble.  Le  plus  grand  nombre,  cependant, 
ne  sait  encore  ce  qu'il  veut,  et  se  prépare  à  révolutionner,  par  bon 
ton.  Mais  combien  durera  ce  platonisme?  Il  n'est  guère  probable  que 
les  malins  entassent  tant  de  fagots  pour  n'allumer  qu'un  feu  de  joîe.  » 

Les  carbonari  l'entendaient  bien  ainsi;  seulement,  pour  pro- 
pager l'incendie,  il  fallait  qu'un  grand  vent  se  levât  sur  la  foule 
indifférente.  U  était  facile,  alors,  de  le  déchaîner.  Les  souvenirs 
de  1814  survivaient  bien  humiliants,  J)ien  cuisants  encore  en 
Piémont.  C'était,  entouré  des  soldats  exécrés  de  Bubna,  que  Victor- 
Emmanuel  avait  fait  sa  première  rentrée  à  Turin.  A  quel  prix  cette 
escorte?  Un  honteux  vasselage  la  payait  sans  doute  encore.  Et,  de 
proche  en  proche,  au  souffle  des  conjurés,  l'étincelle  gagnait.  Cest 
toujours  par  un  mouvement  généreux  que  commencent  les  révo- 
lutions. Bientôt  le  roi  ne  fut  plus  qu'un  roi  déshonoré,  aux  mains 
du  prince  de  Metternich.  Bientôt,  l'honneur  du  vieux  Piémont  et 
sa  haine  héréditaire  de  l'Autriche  se  confondirent  dans  une  colère 
qui  voyait  rouge.  L'inaction  de  la  police  vis-à-vis  des  bavards  qui 
péroraient,  vis-à-vis  des  clubs  qui  agissaient  au  grand  jour,  ne 
trahissait-elle  pas  la  souffrance  secrète  du  roi  et  l'appui  de  son 
gouvernement? 

Tels  étaient  la  marche  suivie  et  les  résultats  bientôt  obtenus  par 
la  propagande  révolutionnaire,  dans  les  milieux  honnêtes.  11  fut 
facile  de  soulever  les  autres  contre  les  agissements  de  la  restaura- 

<  Sans  date,  1819. 


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hk  JEUNESSE  DU  ROI  CHARLES-ALBERT  829 

tion,  en  leur  parlant  aussi  de  patriotisme.  Ce  grand  mot  a  toujours 
eu  deux  visages,  comme  le  sabre  de  Joseph  Prudhomme  avait 
deux  tranchants. 

Les  ambitions  les  plus  opposées  créaient  donc  en  Piémont  ce 
malaise  universel  qui  précède  tout  orage.  Pour  ou  contre  le  roi, 
chacun  révolutionnidt,  ne  fût-ce  que  par  bel  air,  comme  disait 
Sylvain.  De  la  combinaison  de  toutes  ces  bonnes  volontés  ne  pou- 
vait manquer  dé  naître,  à  brève  échéance,  un  pronunciamiento 
dont  l'armée  serait  fatalement  le  pivot. 

Car  là  aussi  malheureusement  se  retrouvaient,  poussés  à  leur 
extrême  degré  d'acuité,  toutes  les  passions  et  tous  les  griefs  de  la 
cour  et  de  la  rue.  Les  officiers  de  Napoléon  ne  servaient  qu'en 
sous-ordre;  on  leur  avait  imposé  la  rétrocession  d'un  grade  et  in  ter* 
dit  le  port  de  leurs  décorations  françaises.  Aux  vieux  fidèles  seuls, 
remis  à  neuf  par  l'almanach  royal,  appartenaient  les  hauts  grades. 
On  les  avait,  il  est  vrai,  épaulés,  dans  leurs  commandements,  de 
quelques  jeunes  gens  bien  en  cour.  Mais  les  premiers  avaient  eu 
le  temps  d'oublier  ce  que  les  seconds  n'avaient  pas  eu  le  temps 
d'apprendre,  et  tout  cela  régentait  les  vétérans  de  Wagram  et 
d'Austerlitz,  qui  formaient  alors  les  cadres  piémontais.  De  ces  jux- 
tapositions hétérogènes  naissaient  des  froissements  et  des  récri- 
minations sans  fm. 

Une  telle  armée  ne  pouvait  qu'être  à  la  merci  d'un  coup  de 
Tent,  et  le  baromètre  baissait  terriblement  sur  toute  l'Italie,  au 
commencement  de  Tannée  1820. 

Charles- Albert  avait  le  pressentiment  d'une  catastrophe  prochaine. 
Il  écrivait,  comme  si  Dieu  avait  fait  les  âmes  hautes,  pour  voir 
toujours  par-dessus  les  bons  côtés  des  choses  : 

«  Ami  Sylvain*,  je  suis  en  ce  moment  surchargé  d'occupations 
€t  je  ne  puis  vous  dire  que  quelques  paroles.  Mais,  connaissant 
toute  l'affection  que  vous  me  portez,  je  ne  veux  pas  laisser  passer  la 
journée  sans  vous  donner  la  bonne  nouvelle  que,  ce  matin,  le 
comte  de  Stahrenberg  est  venu  officiellement  demander  au  roi, 
puis  à  moi,  la  main  de  ma  sœur  pour  l'archiduc  Rénier,  gouverneur 
du  royaume  lombardo-vénitien  2. 

<  4  mars  1820. 

^  JL.e  mariage  se  fît  le  28  mai.  a  La  princesse,  écrivait  M.  de  Metternich, 
est  merveilleusement  belle.  Elle  a  une  demi-tête  de  plus  que  moi,  ce  qui 
ne  rempêcbe  pas  d'avoir  une  jolie  tournure.  Sa  tête  a  une  expression  de 
noblesse  remarquable.  Elle  a  des  yeux  longs  et  langoureux,  le  nez  petit  et 
finement  découpé:  la  bouche  est  bien  faite  et  cache  les  plus  jolies  dents 
du  monde;  et  pourtant,  malgré  toutes  ces  perfections  extérieures,  je  trouve 
qu'une  aussi  grande  femme  manque  de  charme...  »  (Mémoires  de  Metter** 
nich,  vol.  m,  p.  350.)  —  «  Je  viens  encore  de  faife  un  mariage,  écrivait-il 

10  DéGEMBQE  1887.  53 


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830  U  JEUNESSX  DU  m  GBÂBUS-ALBERT 

<(  Je  suis  si  lieureiu  de  rétablissement  de  cette  pauvre  sodot, 
que  je  ne  puis  douter  du  plaisir  que  cela  vous  fera  en  lapprenaat 
Dès  que  la  princesse  aura  accouchée,  je  tous  le  ferai  savoir.  Dieu 
veuille  IÎ.0U3  domier  un  garçon I,.. 

«  Je  partage  bien  vas  sentunents  sior  l'horrible  événement  arrivé 
i  ce  malheureiu  duc  de  Berry.  C'est  ainsi  que^  da&s  ce  siëcl^ 
nous  devons  nous  attendre  à.  être  jrécoxnpenaôs  de  uob  peines, 
liais  il  eiûste  un  Dieu  vengeur,  qui  sait  oonoypraaer  les  pdnes  qu'oft 
éprouve  sur  cette  malheureuse  terre....  » 

Les  pressentiments  du  prince  ne  le  trompaieivt  pas.  I^a  nmssaace 
de  son  Als  allait  être  3a  dernière  joie.  Sylvain,  pour  aesister  a« 
^^rand  événement  que  le  prinoe  lui  annonçait  comme  procbaio,  avait 
ga^é  Turin  en  tcoate  Mte  ; 

n  ^..  Malgré  mes  bottes  de  sept  iieues^  écnvait-U  le  17  mars  182(> 
à  son  frère*  je  j»e  suis  arrivé  è^  Turin  que  |»oiir  les  dragées,  ce 
xnatint  vendredi^  i.  cinq  heures  et  demie.  Il  n'y  avak  pas  une  heure 
que  j'étais  à  me  remettre  du  froid  et  du  profond  sommeil  mai 
xn'avaient  gagné  en  chemin,  f ue  le  prinoe  me  faisait  app^er  pour 
me  montrer  son  fils.  Ah  !  le  beau  petit  roi  qu'aurooit  là  mes  arrière- 
neveuxl  II  a  les  yeux  déjà  hien  efirootéfi,  et  qui  seront  mûrs,  je 
crois.  U  a  un  beau  grand  nez  retroussé  comm^  son  père,  ec  ooe 
petite  bouche  fort  gracieuse,  dont  il  tette  de  grand  comags  use 
jwperbe^  paysanne. 

tt  Cependant,  ajoute  Sylvain,  une  «mistre  phûaanterie  est  venas 
jeter  comme  un  augure  funeste  sur  notre  joie.  Au  miuoeat  de 
la  naissance  du  duc  de  Savoie,  on  vît  débarquer  au  palais  Garigsan 
tpus  les  capucins  de  la  ville  ei  de  la  banlieue.  Une  persoaoe  de 
la  cour  arrête  la  procession  au  moment  où  elle  veut  fraAcUr  la 
porte  du  vestibule,  «et  demande  la  raison  de  ce  déploiement  inusité 
de  capucins.  L'un  d'eux  alors  montre  une  lettre,  revêtue  d'une 
fausse  signature,  qui  donnait,  à  tous  les  couvents,  avis  de  ia  mort 
de  la  princesse,  et  invitait  les  bons  pères  &  venir  réciter  leuis 
prières  autour  de  la  défunte*..  » 

Ia  mystification  était  luguhre,  mais  le  prince*  cette  fois,  Tattribiia 
bien  à  tort  aux  convoitises  que  la  naissance  de  son  fils  déconcer- 
tait. La  reine  y  était  étrangère;  d'autres  gens  avaient  intérêt  à 
exaspérer  le  prince  :  on  allait  en  avoir  la  preuve.  Victor-Emmanuel 
foulut  une  enquête.  L*ardeur  qu'y  apporta  le  comte  Lodi  *  n*aboatît 

aUlBurs.  L'archiduc  Rénier  épouse  la  princesse  de  Gariguan.  H  eût  épooAé 
un  caaapé  $i  pareil  meuble  pouvait  lui  servir  &  ce  qu'il  a  eoteudu  diraw 
Aveip  ce9  dispo^Uionjs  et  treate-neuf  ans,  toute  temme  eat  ebarmaole,  » 
(Senri  Fornerou,  BUtoire  générale  de»  ém^réM,  vol.  11^  p*  210,  aotea.) 
*  Ministre  de  la  policç. 


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U  JEUNCSSE  BU  fiO£  GHÀRLES-ALBERT  831 

qu'à  faire  afHuer  dans  son  caMoeti  et  à  la  mèaid  heure,  tous  les 
marchands  de  lunettes  de  Turin. 

Pour  continuer  la  plaisanterie^  les  carbooari  envoyaient  ces  brayes 
gens  en  aide  i  la  police. 

« ...  Je  crois  que  Ton  s'est  moqué  de  vous,  leur  dit  le  comte  Lodi, 
en  les  voyant  entrer. 

«...  Je  crains  que  ce  ne  soit  plutôt  de  Votre  ËxceUence  »i  répondit 
le  mieux  alangué  d'entre  eux. 

Naturellement,  la  police  ne  découvrit  rieui  et  le  ridicule  s'ajouta 
à  tous  les  microbes  révolutionnaires  que  la  monarchie  piémontaise 
aspirait  béatement  depuis  sa  restauration. 

Faire  le  bien  à  demi  ne  sert  qu'4  tromper  toutes  les  espé^ 
rances,  bonnes  ou  mauvaises;  c'est  à  quoi  aboutissaiti  préciséjnent 
alors,  le  bon  vouloir  un  peu  tardif  de  Yictor^Emmanuel. 

Sur  les  instances  du  comte  de  Maistre,  du  marquis  de  Saint- 
Marsan  et  de  Prosper  Baibo,  le  roi  s'était  décidé  à  sq^porter 
quelque  adoucissement  à  la  législation,  toute  de  bon  plaisir ,  qu'il 
avait  restaurée  en  ISlil.  Mais  il  confiait  la  besogne  à  des  gens 
d'avant  89  :  c'est  dire  le  cœur  qu'ils  y  mettaient. 

Le  comte  Borgarelli,  suivi  de  toute  la  vieille  magistrature^  faisait 
rage  contre  la  pins  innocente  innovation*  Vainement  Balbo,  Saint- 
Marsan,  Pinelli,  Garbonara,  essayedent  de  parler  raison.  Vainement 
Joseph  de  Maistre  faisait  entendre  ces  sages  paroles  :  «  ...  Ne 
croyez  pas  que  la  plénitude  de  l'autorité  royale  soit  affaiblie  par 
les  bornes  que  les  princes  posent  eux-mêmes  parfois  à  leur  propre 
autonité...  n  Borgarelli  et  ses  amis  ne  se  rendaient  pas  ^. 

L'entêtement  a  muré  si  hermétiquement^  ches  certaines  gens, 
portes  et  fenêtres^  que  l'idée  de  regarder  dans  la  rue  ne  leur  vient 
même  pas;  Borgarelli  y  aurait  vu  pourtant  qu'elle  devenait  hou- 
leuse. Il  en  aurait  entendu  monter  d'étranges  rumeurs.  Peut-être 
eùt-il  compris  que  ses  conseils  acculsdent  Victor-Emmanuel  à  une 
dangereuse  résistance. 

A  Naples,  en  effet,  la  liberté  venait  do  lever  son  drapeau; 
rintervention  armée  de  l'Autriche  n'y  était  plus  douteuse;  le  rai 
devait  se  prononcer  pour  ou  contre  sa  redoutable  voisine.  Alors 
déjà,  comme  l'écrivsdt  François  Gambini^,  «  le  Pièmontpour  l'Italie 

^  A  la  réceptioû  solennella  de  U  magistrature,  le  1*'  janvier  4820,  au 
lieu  des  souhaits  acooutuméâ,  le  comte  Borgarelli  adressa  au  roi  Victor- 
Smmaniiel  une  sorte  de  philippique,  où  oubliant  tout  respect,  il  le  mit  on 
demeure  de  «  ne  pas  toucher  à  l'autique  édifice  ».  Voy.  Poggi,  Storia 
4kltalia,  vol.  I*',  p.  325,  à  propos  de  cette  scène  et  de  ce  diseours,  qui 
bouleversôrent  Turin. 

^  Sclopis»  Eutùirt  de  la  Ugishiùm  itaUmm^  vol.  III,  p.  208. 


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832  U  JEUNESSE  DU  ROI  GHARIES-ÂLBEBT 

ne  pouvait  être  que  le  bouclier  qui  la  protégerait  ou  la  hache  qû  I9 
décapiterait,  s'il  tombait  aux  mains  de  l'étranger.  » 

Et  ce  combat  pour  la  vie  *  durera  un  demi-siècle.  L'idée  guelfe 
appellera  à  son  aide  toutes  les  grandeurs  et  toutes  les  hontes  de 
notre  temps.  Elle  se  fera  bénir  à  Rome,  se  battra  héroïquement  à 
Novare*,  poussera,  à  Paris,  ce  grido  di  dohre  qui  ébranlera  TEo- 
rope;  et  puis,  hélas  I  se  substituant  à  tous  les  scrupules,  reniant 
toutes  les  reconnaissances,  empoisonnant  toutes  les  armes,  béné- 
ficiant de  toutes  les  crédulités,  elle  couvrira  du  cri  sublime  de 
patrie  son  appel  désespéré  à  la  révolution. 

Au  lendemain  de  la  mort  de  Garibaldi,  un  voyageur  causait,  à 
Venise,  avec  son  guide.  L'homme  était  un  vétéran  des  guerres  de 
l'indépendance. 

—  Vous  aimiez  Garibaldi,  disait  le  Françûs. 

—  Garibaldi  était  mon  Dieu. 

—  Hais  il  est  mort. 

—  Qu'importe,  il  ressuscitera  comme  Christ  au  premier  ^pel 
de  l'Italie. 

—  Et  qu'a-t-il  fait  pour  vous? 

—  II  m'a  fait  une  patrie  I 

Demandez  à  ceux  qui  l'ont  perdue,  ce  qu'est  la  patrie.  Us  vous 
diront  que  c'est  un  aimant  dont  les  hommes  seront  impuissants 
toujours  à  étendre  ou  à  circonscrire  l'attraction.  Ils  vous  diront 
que  la  patrie  est  de  droit  divin  plus  que  les  couronnes;  que  Dien 
l'a  créée  en  créant  les  races,  en  leur  mettant  au  cœur  des  affinités 
éternelles  ou  des  haines  implacables.  Ils  vous  diront,  enfin,  que  la 
force  ou  la  conquête  peuvent  hérisser  des  frontières,  mais,  que  tôt 
ou  tard,  le  droit  les  franchit  comme  le  lion  ailé  de  Saint-Harc,  pour 
venir  se  coucher  au  pied  de  la  croix  de  Savoie'... 

<  «  ...  Tant  qull  me  restera  de  la  respiration,  écrivait  Joseph  de  Maistre, 
je  répéterai  que  l'Autriche  est  rennemie  naturelle  et  éternelle  de  Votre 
Majesté.  Si  TAutriche  domine,  de  Venise  à  Pavie,  c'en  est  fait  de  la 
maison  de  Savoie  :  Vixii!  »  (Correspondance  diplomatique  de  Jos^h  de  Maistre..^ 
fragment  cité  par  Gh.  de  Mazade  dans  fe  comte  de  Cavour,  p.  193.) 

^  «  ...  Si  jamais,  écrivait  Charles- Albert  en  1847,  Dieu  nous  fait  la  grâce 
de  pouvoir  entreprendre  une  guerre  d'indépendance...  c'est  moi  seul  qai 
commanderai  l'armée,  et...  alors  je  suis  résolu  à  faire  pour  la  cause  guelfe 

ce  que  Schamyl  fait  contre  l'immense  empire  russe H  paraît  qu'à 

Rome  on  tient  en  réserve  les  armes  spirituelles...  Ah!  le  beau  jour  que 
celui  où  nous  pourrons  jeter  le  cri  de  l'indépendance  nationale !..•  »  (A.a 
comte  Gastagneto,  lettre  de  Turin,  2  septembre  1847.  Voy.  ScritU  e  iHUrt 
di  Carlo  Alberto,  p.  46.) 

3  Le  mot  est  de  Joseph  de  Maistre...  «  La  croix  blanche  de  Savoie, 
soutenue  par  le  lion  de  Saint-Marc,  ferait  une  assez  belle  figure  dans  le 
monde.  Il  n'y  aurait  sûrement  pas  moyen  de  renouveler  d'une  manière 


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U  JEUNESSE  DO  ROI  GflÀRLBS-ALBEaT  833 

C'est  ce  dont  M.  le  prince  de  Metternich  ne  semblait  pas  se  douter 
quand,  à  la  première  nouvelle  de  l'insurrection  de  Naples,  il  pre- 
nait, vis-à-vis  de  Victor-Emmanuel,  le  ton  et  l'allure  d'un  suzerain. 

«...  L'empereur,  mon  maître,  disait-il  au  comte  Rossi*,  est 
résolu  à  user  des  moyens  immenses  dont  il  dispose  pour  mettre  ses 
États  à  l'abri  de  toute  éventualité  révolutionnaire...  Quant  à  votre 
roi,  l'empereur  compte  sur  lui,  il  le  sait  disposé  à  mourir  l'épée  à 
la  msun,  plutôt  que  de  subir  la  loi  de  ses  sujets  rebelles^.  » 

C'était  vrai,  mais  la  hautaine  façon  dont  était  faite  l'injonction  la 
rendait  blessante. 

«...  Siamo  sulPorlo  del  precipizio^^  écrivait  Sylvain,  à  la  date 
du  20  juillet  1820  ;  d'innombrables  placards  demandent  la  consti-* 
tution  des  Certes  espagnoles.  Le  roi  est  assailli  de  mémoires  ano* 
nymes  qui  lui  conseillent  de  donner  cette  constitution  pour  faire 
pièce  à  l'Autriche.  Ces  maudits  Autrichiens  semblent  nés  pour 
compliquer  nos  affaires.  Leur  façon  de  nous  régenter  exaspère 
bons,  méchants,  et  mon  prince  plus  que  personne... 

«  Ils  vont  nous  obliger  à  l'immense  sottise  de  prendre  parti  pour 
ou  contre  eux.  Les  voilà  qui  se  renforcent  en  Lombardie;  on 
porte  leur  nombre  à  40  000  hommes.  Ce  qui  serait  par-dessus  tout 
important,  c'est  que  nous  sachions  ce  que  nous  voulons.  Mais 
BOUS  n'en  sommes  pas  là...  » 

Victor-Emmanuel  ne  semblait  pas,  en  effet,  se  douter  des  dan* 
gers  qu'il  courait.  Tant  est  vrai  ce  mot  :  «  Que  les  rois,  comme  les 
goutteux,  ne  sont  jamais  plus  près  d'un  accès  qu'à  l'heure  où  ils 
se  regardent  comme  en  parfaite  santé...  » 

Avec  moins  d'esprit  que  M.  de  Metternich,  mais  avec  tout  autant 
de  bon  sens,  Sylvain  terminait  par  ce  post-scriptum  sa  lettre  de 
tout  à  l'heure  : 

ce  ...  En  France,  on  charge  les  pétards;  en  Italie,  on  sdguise  les 
poignards;  c'est  partout  le  règne  des  braillards*.  Questo  mondo  è 
fatto  per  andar  maie,  comme  dit  le  roi,  qui  ne  sent  pas  la  queue 
de  la  poêle  lui  rougir  dans  la  main...  » 

plus  éclatante  la  fameuse  devise  d'Emmaauel  Philibert  :  Mersus  profundo, 
pulchrioT  evenit.  »  (Lettre  du  comte  de  Maistre  au  roi.  Correspondance  diplO'» 
mahque,  vol.  !•',  p.  313.)  —  Dans  une  autre  lettre  au  roi,  c'est  ce  que  le 
comte  de  Maistre  appelait  «  son  idée  vénitienne  ».  (Id,,  Correspondance 
diplomatique,) 

^  Ambassadeur  de  Sardaigne  à  Vienne. 

^  Dépêche  de  Rossi,  citée  par  Nicomède  Blanchi.  iStoria  délia  diplo" 
mazia^  etc.,  vol.  II,  p.  17.) 

3  9  I^ous  sommes  sur  le  bord  du  précipice...  > 

^  €  Ce  monde  est  fait  pour  aller  mal...  »,  mot  favori  du  roi  Victor-Em- 
manuel, qu'il  répétait  à  tout  propos. 


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834  U  JEUNESSE  DU  ROI  GHARLIS-ÂLBEKT 

Les  carbonari  attribuaient  à  une  politique  raffinée  ce  stoïcisme 
de  Victor-Emoaanuel.  Ck)mment  douter,  en  effet,  de  ses  intentions 
secrètes,  à  entendre  les  propos  que  tenait  le  prince  de  Carignan? 
Comment  douter  que  l'on  fût  près  d'une  entrée  en  campagne, 
quand  Balbo  et  Caraglio  de  Saint-Marsan*,  tous  deux  fils  de 
ministres;  quand  des  officiers,  comme  le  général  Gifflenga';  quand 
de  grands  seigneurs,  comme  le  prince  delà  Cisterne*,  protestaient 
ouvertement  contre  les  agissements  odieux  de  l'Autriche? 

S'il  faut  grandement  compter  avec  les  gens  qui  ont  intérêt  à 
répandre  un  bruit  faux  ou  méchant,  il  ne  faut  pas  moins  compter 
avec  les  imbéciles  qui  leur  servent  de  clairon.  II  est  si  rare  qu'un 
imbécile  n'aime  pas  mieux  jouer  un  vil^n  rôle  que  de  n'en  pas 
jouer  du  tout.  Chacun  crut  donc  bientôt,  à  Turin,  que  crier  : 
(c  Vive  la  Constitution  et...  guerre  à  l'Autriche  I  »  était  la  plus  utile 
façon  de  servir  le  roi. 

«...  Les  révolutions  d'Espagne,  de  Portugal,  de  Naples,  sur- 
tout, écrivait  le  prince  de  Carignan  ',  firent,  sur  notre  pays,  l'effet 
le  plus  malheureux,  en  donnant  à  notre  troupe  et  à  nos  officiers, 
déjà  assez  indisciplinés,  un  exemple  fatal.  Personne  ne  faisait  plus» 
&ï  1820,  mystère  de  ses  desseins,  et,  nous  ne  voyions  arrêter  per- 
sonne ni  punir  personne...  » 

Bien  au  contraire,  tous  les  officiers  qui  menaient  le  mouvement^ 
tels  qu'Ansaldi  et  Carail,  recevaient  des  décorations  on  des  grades. 
Le  comte  Lisi,  un  des  hommes  les  plos  compromis  du  parti  avancé, 
se  voysdt  refuser  sa  démission,  qu'il  avait  voulu  donner  par  une 
sorte  de  scrupule.  De  partout,  officiers  et  sous-officiers  affluaient 
à  Turin.  Les  régiments  n'étaient  plus  commandés.  Tant  d'indisci- 
pline prouvait  que  le  berger  conspirait  avec  le  loup. 

«  ...  Je  me  crus  obligé,  dit  le  prince,  de  représenter  an  roi  que 
la  police  ne  se  faisait  pas.  Je  parlai  de  même  au  ministre  de  la 
gu^re  Saluces^  mais  tout  fut  inutile...  » 

La  situation  devenait  critique  pour  l'entourage  du  prince. 

^     *  César  Balbo,  fils  du  comte  Prosper  Balbo,  ministre  de  riatérieur. 

*  Asinari  de  Caraglio,  fils  de  l'illustre  marquis  de  Saiat-Marsan,  alors 
ministre  de  la  guerre. 

^  Alexandre  de  Gifflenga,  inspecteur  général  de  la  cavalerie. 

-•  Dal  Pozzo,  prince  de  la  Cîsterne,  né  à  Turin,  16  janvier  1784;  marié  à 
Louise  Ghislaine  de  Mérode.  Sa  fille,  la  princesse  Victoire,  épousa  le  duc 
d'Aoste  et  fut  pendant  quelques  mois,  on  s'en  souvient,  reine  d*Espa.gae. 

'  Les  divers  passages  que  l'on  va  lire  sont  extraits  d'un  long  mémoire 
justificatif  écrit  par  le  prince  de  Carignan,  comme  on  le  verra  plus  loin, 
aux  premiers  jours  de  son  exil  à  Florence.  Ce  mémoire  a  été  publié  pour 
la  première  fois  par  M.  le  baron  Manno  dans  ses  Informazione  sulT  ventuna 
in  Piemonte,  p.  58  et  suivantes. 


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U  JEUNESSE  DU  ROI  GOARLES-ÂLBERT  835 

«  ...  Bienheureux,  écrivait  Sylv^dn,  qui  D*a  pas  la  main  à  la 
pâte»  pleine  de  mauvais  levain,  qui  fermente  ici.  Je  ne  sais  comment 
tout  cela  finira  pour  mon  prince,  devenu  le  bersaglio  ^  de  tous  les 
faiseurs  de  constitutions.  » 

Le  prince,  lui  aussi,  sentait  comUen  sa  position  devenait  diffi- 
die  et  fausse. 

«  Bevenez,  écrivait-il  au  comte  de  Revel  ^,  parce  que,  dans  des 
fldoments  aussi  critiques  que  ceux-ci,  les  personnes  comme  vous, 
mon  cher  comte,  ne  devraient  jamais  être  éloignées  de  ceux  qui 
gouvernent  un  État 3.  11  y  a  maintenant  si  peu  de  gens  de  mérite, 
et  qui  soient  en  même  temps  parfaits  honnêtes  gens,  qu'on  ne 
saurait  trop  les  rechercher.  U  y  a  eu,  sans  contredit,  des  temps 
plus  mauvais  que  ceux  où  nous  vivons,  pour  le  monde  en  général, 
m£Ûs  non  pas  pour  les  princes;  car,  maintenant,  le  grand  but  de  la 
philosophie  moderne  est  tourné  à  la  destruction  de  la  religion  et 
des  trôneft,  et  ceux  qui  sont  destinés  i  gouverner  les  nations  ne 
sauraient  assez  peser  toutes  leurs  actions. 

«  Je  désire  beaucoup  vous  témoigœr  de  vive  voix  Tamitié  que  je 
vous  porte,  et  combien  je  fais  fonds  sur  les  bons  conseils  qœ  j'es* 
père  toujours  recevoir  de  vous.  » 

Afaîs,  quoi  qu'il  en  pût  dire  à  son  ami  ReveL,  le  prïnce  aimait  les 
couses  conune  la  duchesse  du  Maine  aimait  le  monde,  parce  que 
chacun  l'écoutait  et  qu  elle  n'écoutait  personne. 

Presque  à  sa  porte,  mourait  dédaigné  l'homme  dont  la  clair- 
voyance aurait  pu  lui  être  si  secourable.  Rien  de  navrant  comme 
la  dernière  plainte  de  Joseph  de  Maistre,  se  survivant  dans  son 
pûTopre  pays  : 

«...  Je  ne  suis  plus  qu'un  vieux  prisonnier  qui  a,  tout  au  plus, 
le  droit  de  regarder  par  sa  fenêtre...  ^.  »  «  Je  suis  accablé  et,  de 
plus,  dégoûté  de  la  vie...  mon  esprit,  de  petit  est  devenu  nul  :  Hic 
jdcet...  *.  »  Et  chacun  de  tommer  le  dos  à  ce  grand  cadavre.  Les 
pauvres  humains  sont  si  reconnaissants  lorsqu'on  les  dispense 
d'envier. 

^  Cible. 

•  Ignace  de  Thaon  de  Revel,  nommé  le  15  avril  1814,  mem"bre  du  conseil 
de  régence  du  Piémont  ;  ministre  plénipotentiaire  à  Paris  après  le  retour 
du  roi,  lieutenant  général,  grand-croix  de  Saint-Maurice,  puis  gouverneur 
de  Crènes,  vice-roi  de  Sardaigne  en  1820,  et  dans  la  môme  année,  gouver* 
nenr  de  Turin. 

>  Lie  comte  de  Revel  était  en  Sardaigne. 

*  liettre  à  M»«  la  duchesee  des  Gars,  28  mars  1819.  {Lettres  et  opuscules, 
yd.  !•*,  p.  512.) 

'  Au  comte  de  Marcellus,  9  août  1819.  (Lettres  et  opuscules,  v.  I«^  p«  517.) 


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836  U  JEUNESSB  DU  ROI  GHARLBSALBERT 

«  ...  Le  chevalier  Msdstre,  écrivait  Sylvain*  (I^  3  mars  1821), 
est  arrivé  juste  à  teoaps  pour  voir  expirer  son  grand  frère,  dont 
la  mort  n'a  pas  fait  plus  de  sensation  que  celle  de  ton  gardeur  de 
vaches,  s'il  se  fût  rendu  à  Turin  pour  cette  opération.  Ceux  qui 
ôe  sont  aperçus  que  le  comte  Maistre  n'existait  plus  n'ont  su  dire 
autre  chose  à  sa  louange,  sinon  que  c'était  un  radoteur  enthou- 
siaste, et  qu'on  était  heureux  d'en  être  débarrassé  dans  un  moment 
où  il  embarrassait  plus  qu'il  n'était  utile.  C'est  vraiment  duperie 
d'avoir  de  la  sagesse,  de  l'esprit  et  du  génie... 

«...  Aussi  beaucoup  de  gens  qui  ne  veulent  pas  passer  pour 
des  sots  agissent  comme  des  coquins.  Parmi  les  jeunes  gens,  tout 
ce  qui  a  de  l'esprit  est  partisan,  couvert  ou  découvert,  de  la  révo- 
lution. Mon  prince,  non  plus,  quoi  que  je  puisse  dire  ou  faire,  n'est 
pas  assez  prudent...  » 

(c  ...  Le  2  ou  le  3  mars,  raconte  en  effet  Charles- Albert,  Carai], 
Collegno,  Sainte-Rose  et  Lisi  vinrent  chez  moi  me  demander  le 
secret  sur  une  chose  extrêmement  importante,  qu'ils  avsdent  à  me 
confier.  Après  avoir  fait  une  longue  dissertation  sur  les  idées  ïïbé- 
rales,  ils  finirent  par  m'avouer  qu'ils  appartenaient  à  des  sociétés 
qui,  depuis  longtemps,  travaillaient  pour  l'indépendance  de  l'Italie; 
que  j'avais  toujours  montré  un  grand  attachement  pour  mon  pays, 
que  je  ne  pouvais  avoir  d'autre  visée  que  l'honneur.  Leur  conclusion 
fut  qu'ils  espéraient  que  je  me  mettrais  à  leur  tête  pour  obtenir  du 
roi  de  légères  concessions,  qui  ne  seraient  que  les  préludes  d'une 
gloire  future...  » 

Le  prince  avait-il  mérité  de  pareilles  confidences?  Dans  tous  les 
cas,  l'idée  d'une  trahison  le  fit  bondir  : 

«  ...  Je  leur  répondis  que  je  ne  pouvais  avoir  d'autre  manière 
d'agir  que  celle  que  me  marquaient  la  religion  et  l'honneur;  que 
rien  au  monde  ne  me  ferait  départir  de  mes  devoirs.  Je  cber- 
chai  ensuite  à  les  raisonner  et  à  leur  prouver  la  folie  de  l'entre- 
prise; mais  ils  me  répondirent  que  mes  paroles  étaient  inutiles, 
qu'ils  étaient  liés  par  les  serments  les  plus  forts.  Je  leur  fis  entendre 
nettement  que  si  je  ne  pouvais  les  empêcher  d'agir,  je  me  pronon- 
cerais contre  eux  2...  » 

Vaine  menace!  Lisi  et  Collegno  montrèrent  une  liste  des  conjurés 

*  Le  chevalier  Nicolas  de  Maistre.  troisième  frère  du  comte  Joseph.  — 
Le  comte  Joseph  est  mort  à  Turin,  le  26  février  1821,  à  l'âge  de  soixante- 
sept  ans. 

^  Voici  quelles  furent,  après  l'historien  Poggi,  les  propres  expressions  des 
conjurés  :  c  Tout  est  prêt,  il  ne  manque  que  votre  consentement.  Nos 
amis  attendent,  avec  notre  retour,  ou  le  signal  du  salut  du  pays,  00  la 
funeste  nouvelle  que  leurs  espérances  sont  vaines.  9  (Poggi,  Sioria  (fllaliti, 
vol.  1^,  p.  331.) 


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U  JEUNESSE  DU  ROI  GHÀRLES-ÀLBERT  837 

«...  OÙ  je  vis  avec  stupeur,  dit  le  prince,  que  la  plupart  de  mes 
ofiSciers  d'artillerie  étaient  fédérés.  Je  les  menaçai  alors  de  me 
rendre  auprès  du  roi.  Ils  s'en  allèrent,  en  me  disant  qu'ils  comp- 
taient sur  le  secret;  qu'ils  espéraient  que  je  changerais  d'opinion, 
et,  enfin,  que  la  révolution  éclaterait  le  soir  même  du  jour  où  le 
roi  s'installerait  à  Moncalier...  » 

Le  prince  fit  aussitôt  appeler  le  ministre  de  la  guerre  et  lui  révéla 
tout  ce  qu'il  venait  d'apprendre  Saluées  se  tordit  les  mains  et  ne 
prit  aucune  mesure.  L'accuser  de  connivence  avec  les  conjurés 
serait  peut-être  excessif,  mais  il  était  de  ces  gens  qui  ont  le  goût 
des  fautes  qu'ils  n'osent  commettre.  Un  honnête  homme  peut 
toujours  répondre  «  qu'il  ne  sera  pas  Judas,  mais  il  serait  téméraire 
à  lui  de  jurer  qu'il  ne  sera  jamais  Pierre  *  ». 

Harcelé,  pressé,  entraîné  par  Collegno,  le  prince  raccrochait  à 
des  demi-mesures  sa  faiblesse  et  son  remords.  Au  lieu  de  se  pro- 
noncer franchement  contre  le  mouvement,  il  n'était  en  quête  que 
de  petits  moyens  pour  l'enrayer.  Charles-Albert  avait  parlé  au  roi 
avec  des  sous-entendus  auxquels  Victor-Emmanuel  n'avait  rien 
compris.  Puis  il  perdit  son  temps  à  raisonner  les  officiers  et  les 
sous-offiders  de  son  artillerie,  alors  qu'un  seul  mot  énergique  eût 
suffi  à  les  maintenir  dans  le  devoir.  Et  ces  lignes  du  prince  mon- 
trent combien  était  cruel  le  double  jeu  qu'il  s'imposait  : 

«  ...  Le  mercredi  7  mars,  écrit-il,  le  roi  partit  pour  Moncalier. 
Sachant  qu'il  devait  faire  la  route  à  cheval,  le  matin  avant  dtner  je 
lui  demandai  la  permission  de  l'accompagner.  Car,  quoique  le 
complot  ne  dût  éclater  que  dans  la  nuit,  je  craignais  de  le  laisser, 
entouré  seulement  de  personnes  âgées  et  de  son  écuyer  Carail.  » 
Dans  cette  même  matinée  du  7  mars,  si  l'on  en  croit  un  honmie 
bien  informé*,  le  prince  avait  mandé  César  Balbo  et  le  général 
Gifflenga,  au  palais  Carignan.  Tous  deux  lui  avaient  avoué  que  rien 
n'était  prêt  pour  une  entrée  en  campagne.  Gifflenga  avait  ajouté 
que,  non  seulement  Victor-Emmanuel  ne  consentirait  pas  à  lever 
le  drapeau  italien,  mais  encore  qu'au  premier  mouvement  révo- 
lutionnaire, il  se  jetterait  entre  les  bras  de  l'Autriche. 

Autour  de  Charles-Albert  la  situation  se  faisait  inextricable.  S'il 
avait  rêvé,  il  se  réveillait  en  face  de  la  plus  affireuse  des  réalités. 
TraMr  ses  amis  qui  se  confiaient  en  lui,  ou  trahir  le  roi,  en  gardant 
leur  secret  :  il  lui  fallait  choisir.  C'était  comme  le  cauchemar  de  je 
ne  sais  quelle  ballade  allemande  où  le  héros  se  voit  tout  à  coup 
avec  le  visage  d'un  monstre  et  Tâme  d'un  scélérat. 
Cependant  Saint-Marsan  et  Collegno  étaient  là  pour  dure  au 

*  Journal  de  Gordon. 
^  Poggi,  Sloria  d'Italia. 


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838  LA  JEUNESSE  m  ROT  GHAfiLES-ALB£fiT 

prince  qu'il  ne  rèvaît  pas  :  «...  Ils  protestèrent  que  je  les  pwdais 
et  que  je  me  déshonorais  aux  yeux  de  l'Europe...  » 

Mais  le  rayon  avait  hii,  qui,  jadis. fit  chanter  le  coq  et  jailBr  les 
larmes  de  Rerre.  Qiarles-AIbert  prit  héroïquement  son  parti. 

«  ...  Je  les  congédiai,  en  ajoutant  que  f  avais  fait  mon  devoir  et 
que  je  les  sauvais  eux-mêmes.  Ils  envoyèrent  alors  des  contre- 
ordres  partout,  et  j'eus  ainsi  le  bonheur  d'empêcher  l'exécution  du 
premier  complot.  » 

Il  le  croyait,  et  sa  joie  prouve  combien  le  prince  avait  ancè- 
rement  rompu  avec  les  conjurés.  Saluces  fut  chargé  par  lui  d  aller 
conter  au  roi  ce  qui  s'était  passé  et  de  demander  pour  récompense 
la  grâce  des  coupables.  Mais,  quand  sur  les  marches  du  trtne  m 
a  joué  au  révolutionnaire,  on  ne  saurait  se  racheter  si  sûsément. 

Deux  jours  plus  tard,  le  9  mars,  vers  neuf  heures  du  matin, 
Saluces  et  le  comte  de  Revel,  gouverneur  de  Turin,  faisaient  irrup- 
tion dans  la  chambre  du  prince.  Ils  venaient  lui  apprendre  que  Je 
comte  de  Saint-Michel,  colonel  des  cbevau-légers  de  Piémont,  en 
garnison  à  Fossan,  avait,  au  milieu  de  la  nuit,  fait  monter  son 
régiment  à  cheval.  On  ne  savait  encore  s'il  se  dirigeait  sur  Mon- 
calier,  où  était  le  roi,  ou  sur  Alexandrie.  Le  gouvemenr  demeura 
stupéfait  d'entendre  Chartes-Albert  dire  le  plus  tranquiHenaent  du 
monde  :  «  Ce  n'est  là  qu'une  méprise;  il  faut  que  le  contre-ordre 
ne  soit  pas  arrivé.  » 

Sar  les  instances  de  Revel,  le  prince  cependant  n'hésita  pas  à 
l'accompagner  dans  toutes  les  casernes  de  la  ville  : 

«  ...  Je  rassemblai,  dît-il,  oiTiciers  et  troupe,  et  leur  rappelai  la 
fidélité  qu'ils  devaient  au  roi.  Je  leur  dis  qu'il  n'y  avait  qu'un  seul 
Dieu  qui  voyait  nos  actions,  que  l'honneur  ne  permettait  de  suivre 
que  la  ligne  droite  de  son  devoir.  Tous  me  donnèrent  Jes  plus 
évidentes  marques  de  leur  zèle  et  de  leur  loyauté...  » 

Rassuré  par  ce  qu'il  venait  de  voir  et  d'entendre,  Chartes-Albert 
rassura  le  roi,  qui  en  toute  hâte  était  revenu  à  Turin.  Cette  quié- 
tude, à  laquelle  la  bonté  de  Victor-Emmanuel  le  disposait  tre^, 
ne  fut  malheureusement  pas  longue.  Le  10  mars,  en  effef,  la  gar- 
nison d'Alexandrie  faisait  son  pronmiciamiento.  Quand  la  nouveOe 
en  parvînt  à  Turin,  rien,  au  dire  de  Sylvain,  n'égala  la  stupeur  et 
le  désarroi  de  la  cour. 

«  ...  C'est  ici,  écrivait-îl,  l'étonnement  de  Jonas  se  révdllant 
tout  à  coup  dans  le  ventre  de  la  baleine,  et  le  prt^Aète,  sans  doute, 
se  montra  plus  hardi  et  plus  inventif  que  notre  pauvre  roi,  pour  cher- 
cher la  porte.  On  se  contente  ici  de  gémir  et  de  perdre  la  tète...  » 
C'est  dire  que  l'insurrection  avait  toute  liberté  .pour  se  propager. 

Deux  nouveaux  régiments  venaient  de  s'acheminer  au  petit  trot 


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U  JEUNESSE  DU  ROI  GHÀRLES-ÀLBERT  839 

Ters  Alexandrie,  devenu  le  quartier  général  des  insurgés,  lorsque 
le  comte  Baibo  se  présenta  inopinément  chez  le  prince.  Balbo  avait 
i  lui  dire  qu'au  château  on  comptait  sur  son  influence  pour  obtenir 
du  roi  une  constitution,  quelle  qu  elle  fût. 

Charles- Albert,  fort  étonné,  répondit  «  qu'il  n'avait  pas  ses  entrées 
au  conseil  et  que,  si* parmi  les  ministres  il  en  était  quelqu'un  qui 
eût  une  communication  à  lui  faire,  celui-là  pouvait  venir  au  palais 
Carignan.  » 

Malgré  cette  réponse  si  sèche.  César  Balbo  revenait  quelques 
instants  après,  suivi  de  son  père  et  du  comte  Valese.  Et  voici  com- 
ment le  prince  lui-même  raconte  la  fin  de  ce  curieux  incident. 

«  Je  dis  à  ces  messieurs  que  s'ils  o-oyaient  que,  pour  la  sûreté  du 
roi  et  pour  éviter  de  plus  grands  malheurs,  je  dusse  faire  une 
proposition  quelconque  à  Sa  Majesté,  je  ne  la  ferais  qu'en  présence 
du  conseil  et  avec  leur  appui. 

«  Dans  la  soirée.  Sa  Majesté  me  manda  en  toute  hâte  au  château. 

«  Tout  le  monde  y  était  indécis,  et  on  ne  prenait  aucune  réso- 
lution. Le  comte  Balbo  me  pressa  de  donner  mon  avis.  Je  dis  alors 
à  Sa  Majesté  qu'on  avait  laissé  aller  les  choses  jusqu'à  ce  point, 
qu'il  paraissait  nécessaire  de  promettre  quelque  concession  pour 
calmer  les  esprits.  Le  comte  Balbo  et  le  comte  Valese  soutinrent 
cette  proposition.  Le  comte  de  Saluées  et  le  marquis  Brignole  ne 
dirent  rien.  Les  autres  membres  du  conseil,  qui  étaient  le  comte 
de  Roburent,  le  comte  Lodi  et  le  comte  délia  Valle,  opinèrent  en 
sens  contraire.  Sa  Majesté  déclara  qu'elle  ne  ferait  aucune  con- 
cession, et  le  conseil  se  termina  sans  qu'on  eût  rien  décidé...  » 

Le  prince  alors  quitta  le  château  pour  retourner  au  palais  Cari- 
gnan..., j'allais  dire  au  palais  royal... 

Entre  temps,  l'insurrection  s'étendait.  Le  12  mars,  le  marquis 
de  Carail,  le  comte  Santa-Rosa,  le  capitaine  Radice,  le  lieute- 
nant Rossi,  enlevant  leurs  troupes,  s'étaient  joints  aux  révoltés 
d'AlciUindrie.  Tout  était  à  craindre  pour  Turin,  si  la  citadelle  n'était 
fortement  occupée.  Le  prince  demanda  au  roi  la  permission  d'y 
envoyer  quelques  hommes  et  d'en  donner  le  commandement  au 
colonel  des  Geneys,  le  plus  énergique  oflScier  que  l'on  eût  alors 
sous  la  main«  Le  roi  y  consentit. 

Mais  toutes  ces  allées  et  venues  n'avaient  pas  ladssé  que  d'émou- 
yoir  la  population.  Des  rassemblements  se  formaient,  que  la  troupe 
avait  grand  peine  à  disperser.  Quelques  officiers,  à  bout  de  patience, 
firent  demander  des  ordres.  L'un  d'eux,  le  capitaine  Raimondi,  atteint 
d'un  coup  de  pierre  au  visage,  entra  tout  ensanglanté  dans  le  cabinet 
du  roi.  «  Donnez-moi,  dit-il,  carte  blanche,  et  avec  ma  seule  com- 
pagnie, je  me  charge  de  tout  terminer  avant  de  me  faire  panser...  » 


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840  U  JEUHESSE  do  roi  CeABLES-ALBBBT 

Raimondi  aurait  en  facilement  raison  de  la  foule,  qui  n'était 
encore  qu'hésitante.  Mais,  avec  cette  charité  qui  fait  les  saints  et 
détrône  les  rois,  Victor-Enunanuel  se  refusa  à  laisser  couler  la 
fameuse  goutte  de  sang  qui,*si  on  en  eût  été  moins  avare,  aurait 
sauvé  tant  de  couronnes. 

On  continua  donc  à  délibérer  au  château  avec  la  ferme  intention 
de  ne  prendre  aucune  mesure  énergique.  Le  roi  et  ses  conseillers 
parodiaient  ces  vieux  Romains  que  les  Gaulois  assommèrent  sur 
leurs  chaises  curules.  Ils  en  étaient  &  se  draper  comme  eux,  lorsque 
trois  coups  de  canon  partirent  de  la  citadelle.  C'était  le  sigual 
qu'attendaient  les  troupes  de  Turin,  pour  s'insurger  et  demander, 
elles  aussi,  la  constitution  espagnole. 

Le  prince  retourna  en  toute  hâte  auprès  du  roi  : 

«  ...  On  venait,  dit-il,  de  recevoir  au  château  la  nouvelle  que 
deux  autres  lépons  venaient  de  se  révolter,  et  l'on  ne  prenait 
encore  aucun  parti.  Je  proposai  d'envoyer  à  la  citadelle  un  officier 
reconnaître  l'état  des  choses.  Le  marquis  de  La  Harmora,  mon  sâde 
de  camp,  s'y  rendit.  Le  peuple  le  jeta  à  bas  de  cheval,  le  retint 
prisonnier,  et  voulut  le  forcer  à  crier  :  Vive  la  constitution  !  Nous 
apprenions  en  même  temps  que  les  révoltés  avaient  tué  le  colonel 
des  Geneys,  et  qu'un  capitaine  insurgé,  appartenant  au  régiment 
d'Aoste,  avait  pris  le  commandement  de  la  place...  » 

Victor-Eounanuel  voulut  alors  parler  de  clémence,  comme  s'fl 
eût  été  le  plus  fort  et  comme  si  la  foule,  qui  n'estime  que  la  corde, 
était  capable  d'entendre  à  de  bonnes  paroles.  Le  roi  pria  le  prince 
de  Carignan,  qui  obéit  aussitôt,  d'aller  parlementer  avec  les  in- 
surgés. Comme  Charles-Albert  arrivait  sur  les  glacis  de  la  cita- 
delle, un  ofBcier  le  prévint  que  des  remparts  on  tirait  sur  tout  ce 
qui  approchait. 

«...  J'allai,  raconte  le  prince,  que  la  perspective  d'être  fusillé  à 
bout  portant  n'émouvait  guère,  jusqu'au  bord  du  fossé.  Les  troupes 
révoltées  poussaient  des  hurlements  affreux  et  refusèreit  de 
m'envoyer  aucun  parlementaire.  Une  foule  immense  à  la  tète  de 
laquelle  étaient  plusieurs  bourgeois  et  quelques  officiers  en  demi- 
solde,  nous  entouraient  cependant  en  poussant  des  cris  si  forts, 
que  nous  ne  pouvions  nous  entendre,  même  entre  nous. 

«  Nous  eûmes  assez  de  peine  à  nous  dégager  du  milieu  d'eux; 
plusieurs  voulaient  nous  retenir.  Et  quoique,  dans  l'intérieur  de  la 
ville,  nous  eussions  pris  le  galop,  ils  nous  suivirent  jusqu'à  la 
place  du  Château,  ayant  à  leur  tête  le  fils  du  banquier  Muschettî, 
qui  portait  un  étendard  tricolore  ^ 

*  Le  drapeau  portait  les  trois  couleurs  :  rouge,  bleu  et  noir.  Le  noir 


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U  JEUNESSE  DU  ROI  GHiRLES-ALBERT  84f 

((  Sur  la  place  éudent  les  récents  aux  gardes,  le  régiment 
d'Aoste,  le  corps  d'artillerie  et  les  gardes  du  corps,  qui  tous,  à  mon 
retour,  firent  entendre  le  cri  de  :  «  Vive  le  roi!  » 

Les  nouvelles  que  le  prince  rapportait  au  conseil  étsdent  mau- 
vaises, sans  doute,  mais  non  pas  désespérées,  puisque,  sous  les 
fenêtres  mêmes  du  palais,  deux  régiments,  le  sabre  au  clsdr,  étsdent 
prêts  à  charger.  Victor-Emmanuel  sembla  comprendre  ce  qu'il  lui 
restait  à  faire,  car  il  demanda  son  cheval.  Mais  «  voilà  qu'au  mo- 
ment où  nous  allions  sortir,  dit  le  prince,  le  gouverneur  de  Turin 
et  le  ministre  de  la  guerre  représentèrent  à  Sa  Majesté  qu'elle 
allait  s'exposer  inutilement.  »  Le  roi  décommanda  son  cheval  et  on 
se  reprit  à  délibérer. 

Aux  heures  difiSciles,  plusieurs  hommes  qui  délibèrent  s'arrêtent 
toujours  au  parti  que  chacun  d'eux  rougirait  de  prendre  seul.  Tout 
le  monde  était  brave  autour  de  Victor-Emmanuel,  et  cependant, 
lorsqu'il  parla  d'abdiquer,  personne  ne  protesta.  «  Les  temps  forts, 
comme  disait  M.  de  Metternich,  sont  faibles  en  têtes.  »  Par  une 
fatalité  inexplicable,  les  renseignements  fournis  par  les  chefs  de 
corps  que  l'on  avait  voulu  consulter,  et  qui,  presque  tous,  avsdent 
répondu  de  façon,  à  rassurer  le  roi,  achevèrent  de  le  déconcerter*. 
Il  passa  chez  sa  femme  et  hasarda  l'idée  d'une  abdication.  L'en- 
tretien fut  bref  et  des  plus  mouvementés,  paraît-il.  Marie-Thérèse 
demanda  pour  elle  la  régence^,  et  se  heurta  au  refus  le  plus  net  et 
le  plus  catégorique.  Victor-Emmanuel  avait-il  senti  le  ridicule  qui 
rejaillirait  sur  lui  de  cette  suppléance,  ou  avait-il  deviné  M.  le  duc 
de  Modène  derrière  ce  beau  dévouement?  Toujours  est-il  qu'en 
rentrant  dans  la  chambre  du  conseil,  la  reine  était  extraordinû- 
rement  émue. 

«  Elle  s'étonnait,  dit  le  prince,  que  moi  qui,  peu  de  jours  avant, 
disais  au  roi  que  la  constitution  d'Espagne  était  le  plus  grand  des 
malheurs  pour  un  pays  et  qu'un  souverain  ne  devait  jamais  s'abais- 
ser, j'eusse  parlé  la  veille  de  la  constitution  de  France. 

ce  Je  répondis  que  telle  était  encore  ma  manière  de  penser,  et 
que  ce  que  j'^n  avais  dit  était  pour  prévenir  le  mal  que  le  gouver- 
nement avait  lai^  aller  jusqu'à  un  point  irrémédiable.  » 

était  remblème  de  la  secte  des  Garbonari  comme  la  fumée  en  était  le 
symbole,  ce  qui  fit  rire  irrévérencieusement  le  marquis  Robert  d'Azeglio, 
quand  il  fut  initié.  A  Alexandrie,  la  junta  fit  flotter  les  couleurs  vertes, 
jblanches  et  rouges,  couleurs  du  royaume  d'Italie.  (Informazioni,  etc.,  p.  74. 
—  Note.) 

*  Le  comte  Lodi,  qui  plus  que  pas  un  avait  perdu  la  tête,  annonçait  de 
son  c6té  que  trente  mille  insurgés  des  principales  villes  marchaient  sur 
Turin.  (Poggl,  Storia  d'italia,  p.  340,  vol.  I«.) 

a  Cappi,  Anali  (Tltalia,  1821,  p.  229. 


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«42  U  JroiISSSI  DU  ROI  GHAltlES^ÂLBERT 

n  deveoaii  évideoit  que  Tayis  an  prince  de  Carignan  onvraît  la 
seule  issue  possible.  Puisque  le  roi  ne  voulait  pas  agir,  que  k  reine 
ne  voulait  pas  abdiquer,  il  en  fallait  fatalement  venir  aux  conces- 
»o»s  :  restait  à  choisir  entre  les  constitutions  d'Angleterre  et  d'Es- 
pagoe.  On  commençait  k  en  discuter,  lorsque  le  marquis  de  Saint- 
Marsan,  qui  revenait  de  Laybacb,  se  prit  à  dire  tout  à  coup  que 
jamais  les  hautes  puissances  ne  reconnaitraient  une  aussi  bootense 
capitulation  devant  l'émeute. 

Une  fois  encore  tout  était  remis  en  question. 

«  Pendant  que  nous  étions  ainsi  réunis  en  conseil,  on  donna  une 
l&usse  alarme,  et  je  courus  sur  la  place,  dit  le  prince.  A  mon 
retour,  on  me  fit  entrer,  avec  tous  les  ministres,  dans  la  chambre 
de  la  reine.  Le  roi  reparla  de  constitution,  mais  le  gouverneur  de 
Turin,  lui  coupant  en  quelque  sorte  la  parole,  trancha  du  même 
coup  toutes  les  hésitations  du  malheureux  Victor-Emmanuel. 

«  Sire,  dit-il,  écoutez  la  voix  d'un  de  vos  meilfeurs  serviteurs, 
ic  d'un  vieux  militaire...  Je  connais  l'esprit  du  moment,  le  mal  ^t 
H  irrémédiable,  il  n'y  a  rien  qui  puisse  nous  sauver...  » 

<c  Revel  en  disant  ces  mots  avait  les  larmes  aux  yeux  ^  n 

Pour  n'être  pas  formulée,  la  conclosîo«n  d'un  tel  discours  était 
^abdication.  Chacun  te  comprit  ain^,  et  se  rangea  à  l'avis  du  gou- 
verneur. Mais  nvA,  au  milieu  de  tant  d'émotions,  ne  songeait  aux 
conséquences  du  parti  qu'il  ccmseillait.  Revd  fut  le  premier  à  dire 
qu'en  l'absence  du  duc  de  Genevois  \  la  régence  revenait  au  prince 
de  Garignan. 

«  Régent  I  »  s'écria  Charles- Albert.  Devant  ses  yeux  se  dressait 
tout  à  coup  la  terrible  responsabilité  qu'il  allait  encourir  et  peut- 
être  Je  renaords  d'avoir,  par  sa  fsdblesse,  laissé  les  choses  aller  au 
point  où  elles  en  étaient  venues. 

Il  se  prenait  à  wner  sincèrement  te  roi,  qu'il  voyait  réduit  an 
désespoir  ;  il  craignait  son  successeur.  Il  se  méfiait  de  ses  propres 
entraînements.  II  re<loutait  te  patriotisme  exalté  de  ses  anus.  Le 
danger  était  partout.  Sur  le  chemin  où  on  voulait  rengager,  le 

*  «  Je  ne  puis  me  rappeler  sans  un  frémissement,  écrivait  pins  tard 
Hevel,  la  poAilioa  affreuse  où  je  me  sais  trouvé,  responsable  de  ii  sûreté 
du  roi,  attaqué  par  la  fraude  et  par  la  trahison  encore  plus  que  par  Ja  force, 
et  enchaîné  par  la  funeste  indulgence  du  roi,  qui  s'est  perdti  et  bous  a 
perdu  tous,  puisque  Thonneur  est  perdu,  en  voulant;  épargner  tout  le 
monde.  »  (Revel,  Guerre  des  Alpes,  p.  63.) 

2  Gharks-Félix,  duc  de  Genevois,  que  Fabdicatioii  de  son  frère,  Victor- 
Emmaniiel  I^  fanait  monter  sur  le  trèite,  était  à  Modène  au  moment  rà 
se  passaient  les  événements  que  je  rapporte.  Il  y  avait  été  vràr  son  beau- 
père,  le  roi  de  Naples,  qui  revenait  de  Laybach. 


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LÀ  JBU5BSSB  m  Wl  effARLES-ALBERÎ  S43 

moindre  faux  pas  devait  avoir  d'incalculables  conséquences.  A 
l'étonnement  causé  tout  d'abord  par  l'ouverture  de  Revel  succéda 
bientôt,  chez  le  prince,  la  fenne  résolution  de  ne  pas  se  laisser 
engager  dws  une  si  dangereuse  passe. 

«  Vers  le  soir,  àii41,  le  roi  me  rappela  pour  me  répéter  qu'il 
voulait  abdiquer  et  me  nommer  régent.  Je  fis  tout  mon  possible 
pour  le  dissuader  d'un  tel  dessein  qui  sendt  la  ruine  de  notre 
pays,  et  j'ajoutai  que  je  n'accepterais  jamais  la  régence.  Les  mi- 
nistres me  pressaient.  Je  leur  dis  qu'ils  savaient  que  j'étais,  depuis 
deux  ans,  brouillé  avec  le  duc  de  Genevois,  et  que,  si- j'acceptais 
la  régence,  cela  n'aurait  que  des  suites  funestes...  » 

Ne  pouvant  venir  à  bout  de  sa  résistance,  le  roi  congédia  alors 
Cbarles^Albert,  mais  deux  beures  après  il  le  rappelait. 

«  Tous  les  ministres  étaient  là  lorsqu'il  m'annonça,  raconte  le 
prince,  qu'il  était  définitivement  résolu  à  abdiquer  la  couronne  et 
à  nae  donner  la  régence.  De  nouveau,  je  voulus  m^y  refuser;  mais 
tous  les  ministres  alors  me  représentèrent  que  c'était  là  le  dernier 
«rdre  que  me  donnait  le  roi,  et  que  je  devais  à  mon  pays  d'accepter, 
pour  lui  éviter  de  plus  grands  maux.  J'ai  cru  alors  devoir  obéir  au 
roi,  en  demandant  pourtant  que  la  reine  fût  présente  à  Tabdication.  >r 

Elle  vint,  chacun  des  ministres  exposa  ses  raisons.  La  reine 
était  fort  en  colère,  et  ne  ménagea  à  personne,  an  prince  de  Cari- 
gnan  moins  qu'à  tout  autre,  les  preuves  de  son  violent  dépit.  Mais 
la  résolution  du  roi  était  irrévocable.  Il  signa  son  abdication  le 
13  mars  ^ 

Et  tel  était  l'affolement  du  conseil,  que^  Van  oublia  le  itom  au 
duc  de  Gei^vois  dans  l'acte  qui  Im  donnait  la  couronne.  «  Devant 
ces  vieux  militaires  en  larmes,  dit  le  prince,  et  qui  me  montraient 
de  si  graades  craintes  pour  la  sûreté  du  roi,  je  me  figurai  que  je 
ne  comprenais  pas  l'état  des  choses,  et  que  celles-ci  devaient  être 
cent  fois  pires  que  je  ne  le  croyais*...  » 

^  «  Nous  avons  résolu,  notre  conseil  d'État  entendu,  de  choisir  et  nommer 
régent  de  nos  États,  notre  bien-aimé  cousin,  le  prince  Charles-Amédée- 
Albert,  prince  de  Qarigaan^  lui  conférant  en  conséquence  toute  notre 
autorité.  »  Victor-Emmanuel  se  réservait  le  titre  et  le  traitemmit  de  roi, 
xin  million  de  pension,  la  liberté  de  résider  où  il  lui  plairait,  et  le  maintien 
de  tous  les  actes  passés  par  lui  en  faveur  de  la  reine  et  de  ses  filles. 

*  o  ...  Sa  Majesté  partit,  raconte  Charles- Albert,  à  trois  heures  du  matin, 
Ayant  trouvé  tous  les  salons,  les  escaliers  et  jusqu'à  la  cour  remplis  de 
içentilshonmes,  d'officiers  et  de  gardes  du  corps  qui,. tous,  voulaient  encore 
lui  baiser  la  main.  Sa  Majesté  fut  escortée  par  le  régiment  entier  de 
Savoie  qui  était  arrivé  dans  la  soirée.  J'eus  moi-même  l'honneur  d'accom- 
pagner Leurs  Majestés  jusqu'à  2  milles,  loin  de  Turin...  L'abdication 
avait  jeté  toutes  les  personnes  bien  pensanteset  la  troupe  surtout  dans  la 


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S44  U  JEUNESSE  DU  ROI  GHÀRLES-ALBERT 

VIII 

Victor-Emmanuel  vensdt  de  rendre,  en  abdiquant,  le  plus  signalé 
des  services  à  TAutriche.  Que  fut-il,  en  effet,  arrivé  de  Frimont^ 
alors  engagé  à  Naples,  si  les  Piémontais  l'avaient  pris  à  revers? 
M.  de  Metternich  avoue  qu'il  en  eut  grand  peur',  et  comme  c'est 
là  une  impression  que  l'on  ne  pardonne  guère  à  qui  vous  l'a  causée, 
sa  haine  pour  Charles- Albert  s'envenima  de  ce  nouveau  grief. 

U  eût  été  plus  juste,  cependant,  de  prendre  en  pitié  ce  régent 
malgré  lui,  à  qui  tombaient  à  la  fois  sur  les  bras  révolutionnaires 
et  royalistes. 

L'exaltation  des  premiers  ne  suppléât  pas  plus  à  leur  incapadtë 
que  le  mécontentement  des  autres  ne  réparait  leur  faiblesse  passée.  Il 
en  est  toujours  ainsi  en  temps  de  révolution.  C'est  dos  à  dos  que  l'on 
peut,  sans  injustice,  renvoyer  ceux  qui  arrivent  et  ceux  qui  s'en  vont. 

Une  heure  après  l'abdication,  tous  les  ministres  de  Victor- 
Emmanuel  avsûent  donné  leur  démission.  «  Je  convoquai,  dit  le 
prince,  les  premiers  secrétaires  des  ministères,  espérant  Cadre  faire 
par  eux  le  travail.  Mais  tous  refusèrent,  alléguant  des  maladies  et 
l'impossibilité  dans  laquelle  ils  étaient,  de  diriger  leurs  départe- 
ments. »  C'était  le  festin  de  l'Évangile. 

((  J'employai  la  matinée  du  lendemain  à  nommer  toutes  les 
personnes  recommandables  auxquelles  je  pouv^ds  songer.  Toutes 
refusèrent  d'accepter.  Je  sortis  à  deux  heures  n'ayant  pu  décider 
que  le  chevalier  de  Villa  Marina  à  se  charger  du  ministère  de  la 
guerre,  et  encore  fut-il  malade  pendant  cinq  à  six  jours...  » 

Ce  n'était  là  que  le  commencement  d'une  interminable  série 
de  contre-temps. 

En  rentrant  chez  lui,  le  prince  trouvait  dans  son  salon  le  cheva- 
lier de  Castion  et  l'avocat  Vismara.  Ces  messieurs,  le  prenant  de 
haut,  lui  demandèrent,  comme  don  de  joyeux  avènement,  la  cons- 
titution espagnole.  Us  juraient  d'ailleurs  de  s'ensevelir  sous  les 
ruines  de  Turin  s'ils  ne  l'obtenaient  pas  tout  de  suite.  Aux  bonnes 
raisons  que  leur  donnait  Charles-Albert  pour  s'en  défendre,  ils 
répondaient  par  ce  grand  mot  de  liberté.  Est-il  un  mot  qui  ait  plus 
souvent  traîné  dans  le  ruisseau?  Comme  enfin  Castion  menaçait 
Charles-Albert  de  sa  désaffection,  Charles-Albert  mit  les  deux  ten- 
tateurs à  la  l'porte  avec  cette  bonne  parole  a  que  peu  lui  importait 
leur  affection,  pourvu  qu'il  gardât  l'estime  des  honnêtes  gens...  i» 

Une  heure  après,  la  place  du  palais  Carignan  regorgeait  de 

plus  grande  consternatioD.  (Rapport  du  prince  de  Carignan.  Manno,  No^- 
tizie,  etc.,  p.  78-81.) 
^  Mémoires,  vol.  III,  p.  491. 


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U  JEUNESSE  DU  ROI  GHâRLSS-âLBERT  845 

Ikurleurs  qui  demandaient  la  constitution  espagnole.  On  voulait 
celle-ci,  dans  la  rue  ;  ailleurs,  on  voulait  une  charte  française.  Mais 
gnmds  seigneurs  et  canaille  étaient  d'accord  pour  obliger  le  mal- 
heureux régent  à  leur  en  donner  une. 

a  La  garde  de  mon  palais,  raconte  le  prince,  fut  obligée  de  se 
retrancher  au  dedans  des  portes,  et  plusieurs  personnes  de  la 
maison  furent  malmenées.  Le  comte  de  Toumafort  fut  foulé  aux 
pieds,  le  marquis  de  Sinsan  ne  fut  retiré  qu'avec  peine  des  mains 
des  factieux.  Ceux-ci  ne  seraient  pourtant  pas  entrés  si,  malgré  les 
marques  de  dévouement  que  je  reçus  de  la  plupart  des  personnes 
de  ma  cour,  il  ne  se  fût  trouvé  quelque  traître  subalterne...  » 

Les  harangueurs  les  plus  étranges  avaient,  en  effet,  réussi  à 
pénétrer  jusqu'au  prince,  (i'un  d'eux,  nommé  Grivelli,  osa  lui 
parler  du  sang  qui  allait  couler. 

c<  Il  coulera  peut-être,  répliqua  vivement  Charles-Albert,  car  je 
suis  prêt  à  mourir  pour  défendre  les  droits  de  celui  que  je  repré- 
sente. »  Le  sang,  d'ailleurs,  a  coulé,  ajoutart-il  en  faisant  allusion  à 
l'assassinat  du  colonel  des  Geneys,  que  le  sergent  Rittatore  avait 
tué  à  la  citadelle. 

—  Mais  ce  sang  ne  peut  compenser  le  sang  innocent  versé  à 
l'Université,  répondit  insolemment  Crivelli.  De  tout  temps,  hélas! 
le  sang  d'un  émeutier  n'a-t-il  pas  été  plus  précieux  que  le  sang 
d'un  soldat^? 

«  Soyons  généreux,  voulut  cependant  bien  ajouter  Crivelli.  Ou- 
blions. Je  suis  le  descendant  de  ce  Crivelli  qui  était  l'ami  de  votre 
auguste  ancêtre,  le  prince  Eugène  de  Savoie.  J'ai  les  mêmes  senti- 
ments; c'est  dire  que  je  suis  plein  de  vénération  pour  Votre 
Altesse...  Qu'elle  prenne  enfin  une  résolution  qui  mette  fin  à  tous 
ces  maux  dont  elle  est,  en  dernière  analyse,  responsable...  n 

J'abrège.  Ces  scènes  douloureuses  duraient  depuis  trois  heures. 
La  populace  devenait  de  plus  en  plus  menaçante.  L'énergie  du 
prince  faiblissait.  Crivelli  s'en  aperçut.  Il  parla  de  l'Italie,  de  ses 
souffrances,  de  son  avenir,  et  finit  par  arracher  au  malheureux 
prince  ce  mot  qui  l'étouffait.  «  Moi  aussi,  je  suis  Italien^.  »  Les 
conjurés  étaient  entrés  dans  la  place  par  la  seule  brèche  qu'il  leur 
fût  possible  d'ouvrir. 

Quelques  minutes  après  arrivait,  conduite  par  les  syndics  de 
Turin,  une  députation  composée  de  tous  les  corps  constitués.  Le 
comte  de  Revel,  le  comte  Yalese  et  quelques  autres  anciens  minis- 

*  Dans  une  échauffourée  à  Tuniversité  de  Turin,  quelques  jeunes  gens 
aTaient  été  blessés  peu  de  jours  auparavant.  H  n'y  eut  pas  un  mort.  Mais 
on  avait  crié  au  massacre. 

3  Storia  délia  diphmazia  Europea  in  UaUa,  vol.  U,  p.  iiO. 

10  DÉCBMBBB  1887.  54 


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846  U  J£US8SS£  DU  BOI  GHAHUS-iLBEEI 

très  de  Victor-Emmanuel  étaient  auprès  du  prince.  Ils  les  ik^akat 
appelés  poor  qu'ils  fussent  témoins  de  ce  qui  allait  se  passer. 

J'emprunte  encore  à  Cbarles-Albert  la  suite  de  ce  doulooieux 
récit  : 

(c  II  était  huit  heures  du  soir,  dit^il.  La  citadelle  menafait  de 
tirer  sur  la  ville;  la  populace  et  une  infinité  de  bandits,  qu'on  lirait 
fait  Tenir  de  tous  côtés,  faisaient  croire  que  Turin  allait  être  livré 
aux  plus  grands  désordres. 

«  Les  syndics  de  la  ville  redoublant  d'instances,  je  lair  dis, 
après  cinq  heures  de  refus,  que  je  déclarais,  devant  eux  tous  ras- 
semblés, que  je  ne  pouvais  rien  changer  aux  lois  fondamentales  de 
l'État,  que  l'on  devait  attendre  les  ordres  du  nouveau  roi,  que  tout 
ce  que  je  ferais  serait  nul  de  fait;  mais  que,  pour  éviter  un  mas- 
sacre et  les  désordres  dont  nous  étions  menacés,  je  permettais 
qu'on  proclamât  la  constitution  espagnole,  en  attendant  les  ordres 
du  nouveau  roi.  Un  moment  avant  de  signer,  je  voulus  leur  prouver 
que  ce  qu'ils  demandaient  était  contre  l'intention  des  souverains 
alliés,  mais  ils  paraissaient  tous  fous.  )• 

Pauvre  prince!  au  lieu  de  tant  de  rhétorique,  que  ne  pratiqnsâi-il 
les  conseils  de  Sylvain  qui  écrivait  :  <c  Je  ne  vois  qu'un  parti 
honorable  pour  mon  infortuné  prince,  c'est  de  charga*  à  fond  cette 
honteuse  canaille.  )» 

Malheureusement,  il  était  trop  tard  pour  l'essayer.  Ciravegna, 
le  nouveau  mmistre  de  la  guerre,  venait  d'annoncer  aux  soldats 
mutinés  que  chacun  était  libre  de  faire  ce  qui  loi  plairait  Tous 
avaient  déserté  ^  Pour  eux,  la  constitution  espagnole  avait  un  sens. 
Mais  quel  sens  avait-elle  pour  la  canaille  qui  continuait  à  vociférer 
sous  les  fenêtres  du  prince  et  pour  celle  qui  remplissait  son  sakm? 
Aucun  ;  personne  n'en  savait  le  premier  mot.  Chose  incroyable, 
on  n'était  pas  même  parvenu  à  se  procurer  le  texte  de  cette  Êmieuse 
constitution. 

Et  cependant  ces  magistrats,  ces  officiers,  ces  avocats,  qni  en- 
combraient le  palais  Carignan,  la  discutaient  i  perte  de  vue.  Hais 
voilà  que  tout  à  coup  le  sénateur  Garrau,  jusque-là  modestement 
cantonné  dans  une  embrasure  de  fenêtre,  demanda  la  parole. 
Garrau  passait  pour  le  plus  habile  jurisconsulte  de  Turin.  Cfaacmi 
se  tut,  et  quelle  ne  fut  pas  la  stupeur  universelle  lotsqoa  Vovl 
entendit  l'habile  homme  dire  d'une  voix  tranquille  que  kconstiba- 
tion  espagnole  ne  reconnaissait  en  aucune  façon  la  loi  saficpie,  et 
que,  par  conséquent,  si  on  l'adoptait,  la  couronne  allait  passer  de 
plein  droit  à  la  femme  de  M.  le  duc  de  Modëne. 

^  Simple  récit. 


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U  JEOKfSSK  DU  EOI  CHIRLEE-ÂLBERT  847 

Cette  révélation  plus  qu'inattendue,  dît  un  témoin  oculaire,  bou- 
lerersa  les  consciences  non  moins  que  les  visages.  On  fut  plusieurs 
heures  à  chercher  un  palliatif  à  ce  malencontreux  article.  Enfm,  le 
savant  Dalpozzo  opina  que  le  plus  sûr  parti  à  prendre  était  de  le 
biffer. 

On  biflfa  l'article,  aux  cris  mille  fois  répétés  de  :  «  Vive  la  cor- 
rection I  » 

Garrau,  cependant,  n'avait  pas  fini.  L'article  1"  de  cette  consti- 
tution, qu'il  était  seul  à  connaître,  portait  «  que  la  religion  catho- 
lique, apostolique  et  romaine  était  religion  d'État  ». 

<c  Que  l'article  soit  modifié,  »  cria-t-on  de  toutes  parts.  Ainsi 
fat  Csiit,  chacun  tremblant  que  Garrau  n'eût  une  troisième  observa- 
tion à  produire  *.  Mais  il  n'en  avait  plus,  et  les  choses  reprirent  le 
fil  révolutionnaire...  «  Il  me  fallut,  dit  mélancoliquement  le  prince, 
mettre  en  place  ceux  qui  désiraient  y  être.  » 

N'est-ce  pas  la  moralité  de  toute  révolution?  Celle  qui  venait 
tf  éclater  à  Turin  hâtait  le  pas. 

Le  16  mars,  les  révoltés  de  la  citadelle  avaient  troqué  la  cocarde 
Ideue  contre  la  cocarde  tricolore  italienne. 

Le  17,  unedéputation,  venue  d'Alexandrie,  demandait  des  déco- 
rations et  des  grades.  Les  niais  seuls  aiment  platoniquement  la 
révolution.  Tout  homme  avisé  en  trafique  et  en  vit.  Charles-Albert 
l'apprenait  un  peu  tard.  L'effroyable  dégoût  que  lui  fit  éprouver  sa 
découverte  le  sauva. 

«  J'écrivis  aux  gouverneurs  de  Gênes,  de  Savoie,  de  Novare, 
dit-il,  pour  leur  faire  connaître  que  tout  ce  que  nous  avions  fait 
éisÀt  nuL  Et  comme  les  séditieux  dépensaient  des  sommes  consi- 
dérables pour  gagner  les  soldats,  je  dirigeai  les  quelques  régiments, 
demeurés  fidèles,  sur  Novare,  dont  le  gouverneur,  le  général  La 
Tour,  m'inspirait  une  confiance  sans  boracs.  » 

C'était  bien,  mais  il  i^estait  à  Charles-Albert  un  autre  et  plus 
^fficile  devoir  à  remplir.  Pour  mal  faire,  on  n'a  qu'à  se  laisser 
g^iisser;  pour  faire  le  bien,  il  faut  gravir.  Et  c'est  alors  que  l'on 
appelle  à  l'aide  ceux  dont  l'honneur  ne  fléchit  pas.  Sylvain  reçut 
Tépineuse  mission  d'aller  expliquer  au  roi  Charles-Félix  la  conduite 
dn  prince  de  Carignan. 

Voit-on  Sylvain,  le  moins  libéral  des  hommes,  s'acheminer  vers 
llodène,  chargé  de  tous  les  péchés  libéraux  qui  venaient  de  se 
commettre.  C'était  le  chien  fidèle  affublé  d'une  peau  de  loup,  et 
cette  peau  maudite  brûlait  Sylvain  jusqu'à  l'âme.  Sa  consciencOt 
son  honneur,  criaient  grâce.  Lui,  pour  qui  Dieu  s'incarnait  dans 

*  Voyez  le  très  curieux  livre  du  baron  Joseph  Manno,  Fortune  délia  frasi, 
p.  287. 


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848  U  JEUNESSE  DO  ROI  GOARLES-AIBERT  i 

le  roi,  et  le  libéralisme  dans  les  horreurs  de  93 ,  se  voyût  touti 
coup  masqué  en  coDStitutioDuel.  Ah  I  que  de  bon  cœur  il  se  fût 
associé  aux  colères  qu'il  pressentait  à  Modène;  mais,  son  prince,  le 
souvenir  de  son  prince  était  la  paille  dans  la  barre  de  fer  que  se 
croyait  Sylvain.  Quand  le  digne  homme  songesdt  aux  angoisses 
qu'il  laissait  derrière  lui,  il  se  sentait  faiblir.  Son  affection  oubliait 
qu'hier  encore  elle  prédisait  les  tristesses  d'aujourd'hui,  et  que 
plus  d'une  fois  on  l'avait  rudement  repoussé... 

Au  bout  des  vingt-quatre  heures  de  son  voyage,  Sylvain  ne  savait 
plus  qui,  du  roi  ou  du  prince,  avait  raison. 

Il  ne  se  souvenait  plus  de  ce  qu'il  dirait  ou  ne  dirait  pas.  Le 
pour  et  le  contre  avaient,  dans  leur  effroyable  lutte,  boulerersé 
toutes  ses  phrases,  culbuté  tous  ses  arguments,  démantelé  toutes 
ses  défenses.  Son  dévouement  seul  demeursdt  debout,  sur  tant  de 
ruines,  prêt  à  s'offrir  en  victime. 

Voici  d'ailleurs  comment  Sylvain  lui-même  raconte  son  odyssée.  * 

«  ...  Ce  furent  vingt-quatre  heures  bien  cruelles  que  \es 
vingt-quatre  heures  de  ce  voyage  qui  m'amena  à  Modène.  Le 
comte  Frère,  premier  écuyer  du  nouveau  roi  Charles-Félix,  ne  me 
cacha  pas  que  son  maître  était  furieux  de  tout  ce  qui  venait  de  se 
passer  à  Turin  et  me  prédit  une  audience  terrible.  Je  trouvai  en 
effet,  le  roi  au  fond  de  son  cabinet,  debout,  les  yeux  flamboyants. 
Il  ne  me  salua  pas,  et  lorsque  je  commençai  ma  phrase  par  ce 
mot  :  Sire,  en  lui  tendant  la  lettre  que  j'apportais,  il  ne  me  donna 
pas  le  temps  d'achever  et  s'écria  :  «  Ne  me  donnez  pas  le  nom  de 
((  roi,  je  ne  le  suis  pas.  L'abdication  de  mon  frère  est  une  violence 
«  abominable.  Sortez  »,  et  il  me  jeta  au  visage  la  lettre  qu'il  m'avait 
prise  des  mains.  Je  fis  alors  une  profonde  révérence,  ramassai  ma 
lettre  que  je  mis  sur  une  table,  et  sortis  comme  il  m'était  commandé» 

«  Le  comte'  Frère,  qui  m'attendait  à  la  porte,  me  rassura  sur 
cette  désastreuse  réception  et  me  répéta  que  Charles-Félix  lui  avait 
parlé  fort  honorablement  de  moi,  mais  qu'il  était  tellement  monté 
contre  tout  ce  qui  se  passait  en  Piémont,  qu'il  en  avait  perdu  tout 
sang-froid. 

«  Je  vis,  aux  questions  qu'il  m'adressa,  que  l'on  avait,  à  Modène, 
les  plus  fortes  préventions  contre  mon  prince.  Je  fis  tout  au  monde 
pour  le  justifier,  mais  en  pure  perte,  hélas  1 

«  Le  duc  de  Modène  lui-même  voulut  me  voir  et  me  chambra 
pendant  plus  d'une  heure  de  questions  plus  perfides  les  unes  que 
les  autres.  Je  répondis  de  mon  mieux,  peignant  la  position  critique 
de  mon  prince  et  sa  ferme  résolution  d'obéir  en  tout  et  pour  tout 

*  Outre  ses  lettres,  Sylvain  a  laissé  quelques  notes  auxquelles  est  emprunté 
ce  récit» 


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I 

J 


LA  JEUNESSE  DU  ROI  CHARLES-ALBERT  8i9 

aux  ordres  que  je  rapporterais.  Je  comprenais,  en  effet,  que  le 
duc  n'était  qu'un  truchement  et  que,  par-dessus  tout,  il  avait  envie 
de  trouver  mon  prince  coupable. 

«  François  IV  me  traita,  du  reste,  fort  bien  et  m'invita  à  dîner. 
Sous  prétexte  de  fatigue,  je  m'excusai  d'accepter.  Le  duc  me  dit 
alors  de  venir  à  la  partie  du  roi,  qui  me  donnerait  une  réponse  dans 
la  soirée. 

«  Quand  je  fus  introduit  quelques  heures  plus  tard  au  salon,  je 
trouvai,  groupés  autour  d'une  table  de  jeu,  le  roi,  la  reine,  le  duc 
et  la  duchesse  de  Modène  et  le  cardinal  Albani.  Charles-Félix  me 
reçut  tout  autrement  que  le  matin  ;  son  visage  avait  repris  son  air 
de  bonté  habituel  ;  il  ne  fut  question  de  rien  jusqu'à  la  fin  du  jeu 
où,  passant  alors  dans  un  autre  salon,  le  roi  m'ordonna  de  le  suivre. 

«  Il  me  remit  une  proclamation  imprimée,  en  me  disant  qu'il  ne 
voulait  pas  faire  d'autre  réponse  à  la  lettre  que  j'avais  apportée  ;  qu'il 
avait  en  horreur  tout  ce  qui  s'était  passé;  qu'il  ne  reconnaissait 
ni  l'abdication  de  son  frère,  ni  la  régence  du  prince  de  Carignan, 
que  tout  cela  était  le  fait  de  la  violence.  Enfin  le  roi  me  demanda, 
après  me  l'avoir  fait  lire,  si  j'aurais  le  courage  de  porter  sa  pro- 
clamation à  Turin.  Je  répondis  que  je  la  porterais,  mais  qu'ayant 
à  passer  par  Alexandrie,  où  trônaient  les  révoltés,  je  craignais 
qu'elle  ne  me  fût  enlevée.  Je  proposai  alors  à  Sa  Majesté  de  faire 
un  paquet  de  cette  proclamation  et  d'y  mettre  de  sa  main  l'adresse 
du  prince  de  Carignan.  J'espérais  ainsi  pouvoir  faire  passer  la  pro- 
clamation comme  une  réponse  à  la  lettre  que  j'avais  apportée.  Je 
me  permis  alors  de  demander  au  roi  s'il  n'y  avait  aucune  espérance 
qu'il  voulût  répondre  un  mot  au  prince.  J'ajoutai  que  j'étais  sûr  de 
toute  sa  soumission  et  de  tout  son  dévouement.  «  Eh  bien,  dites-lui, 
«  reprit  Charles-Félix,  que  s'il  lui  reste  dans  les  veines  une  goutte 
«  de  notre  sang  royal,  il  doit  partir  pour  Novare  et  y  attendre  mes 
«  ordres.  » 

u  Après  quoi,  le  roi  daigna  me  dire  des  choses  fort  bonnes  sur 
moi  et  sur  ma  famille  et  voulut,  avant  de  me  congédier,  me  donner 
sa  bénédiction,  que  je  reçus  un  genou  en  terre. 

«  Au  sortir  de  l'audience,  je  montai  en  voiture  et  m'acheminai  à 
toute  vitesse  vers  Turin.  Le  marquis  de  Boyl,  que  je  rencontrai, 
m'apprit  que  les  choses,  depuis  mon  départ,  n'avaient  fait  que 
s'envenimer.  En  arrivant  à  la  frontière,  je  trouvai,  à  toutes  les 
postes,  des  chevaux  prêts.  Pourquoi?  Je  l'ignore  encore.  Je  crois 
que  les  rebelles,  pour  calmer  les  esprits,  feignaient  d'attendre  le 
retour  du  roi.  Quoi  qu'il  en  soit,  je  fus  bientôt  arrêté  et  emmené 
devant  la  junte,  qui  trônait  dans  le  principal  café  d'Alexandrie. 
Ansaldi,  Santa-Rosa  et  tant  d'autres  chefs,  qui  tous  parlaient  à  la 


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850  U  JEUNESSE  DU  BOI  CHARLES-ALBERT 

fois,  m'entourèrent.  Ils  voulaient  des  nouvelles,  nae  demandaient 
où  j'avais  laissé  le  roi,  s'il  arrivait,  ce  qu'il  m'avait  dit.  A  tout  cela, 
je  répondais  que  j'avais  porté  une  lettre  du  prince-régent  et  que 
je  rapportais  la  réponse.  Et,  ce  disant,  je  monuai  le  paquet  avec  la 
suscription  de  la  main  de  Charles-Félix. 

«  On  me  laissa  enfin  passer  et  je  continuai  ma  route  fort  aise 
d'avoir  échappé  à  ce  mauvais  pas.  Le  même  soir,  j'arrivai  à  Turin 
et  remis  mon  paquet  au  prince.  Quand,  en  l'ouvrant,  il  ne  trouva 
d'autre  réponse  à  sa  lettre  que  la  proclamation  imprimée,  il  se 
mit  dans  une  affreuse  colère.  Vraiment,  si  je  ne  l'avais  connu, 
je  l'aurais  pu  croire  dans  la  révolution  jusqu'au  cou.  Ce  fut  au 
point  que  je  me  crus  obligé  de  lui  dire  que,  connaissant  maintenant 
les  intentions  formelles  du  roi,  je  lui  demandais  ma  démission.  Il 
me  parla  alors  avec  plus  de  calme  et  se  plaignit  que  j'ajoutais  à  sa 
peine.  Le  voyant  si  malheureux,  je  lui  demandai  pardon  et  m'efforçai 
de  lui  démontrer  qu'il  n'avait  d'autre  parti  à  prendre  que  d'exécuter 
immédiatement  les  ordres  que  j'avais  apportés.  U  finit  par  le  com- 
prendre et  me  chargea  de  tout  organiser  pour  son  départ.  » 

Pendant  le  rapide  voyage  de  Sylvain,  l'émeute  avait  pris  à  Turin 
l'allure  la  plus  menaçante.  Jour  et  nuit,  elle  grondait  devant  le 
palais  Carignan  et  devant  l'ambassade  d'Autriche.  Maîtres  de  la 
citadelle,  les  insurgés  menaçaient  à  toute  heure  de  bombarder  la 
ville.  C'étaient  par  bandes  que  les  soldats  mutinés  désertaient  ou 
s'acheminaient  vers  la  frontière.  Partout,  en  un  mot,  régnait  la 
plus  affreuse  anarchie,  et,  devant  elle,  le  prince,  que  sa  conduite 
hésitante  rendait  suspect  à  tous  les  partis,  demeurait  impuissant. 

La  révolution  commence  par  des  vœux  et  finit  par  des  ordres.  La 
populace  ne  croit  vraiment  à  sa  liberté  que  quand  elle  a  attenté  à 
celle  de  tout  le  monde.  Autour  du  prince,  les  menaces  avaient 
logiquement  succédé  aux  vivats.  S'il  était,  maintenant,  réégné  à 
mourir  étouffé  par  l'émeute,  au  moins  voulut-il  lui  arracher  sa 
fenune  et  son  fils.  La  princesse  s'échappa  presque  miraculeusement 
de  Turin,  le  jour  où  Sylvain  y  revenait.  La  coïncidence  fut  heu- 
reuse, car  la  proclamation  de  Charles-Félix  acheva  d'exaspérer  la 
foule.  Le  prince  semblait  seul  garder  quelque  sang-froid. 

Dès  qu'il  se  fut  décidé  à  obéir  aux  volontés  du  roi,  Charles- 
Albert  fit  appeler  les  anciens  ministres  de  Victor-Emmanuel  et  ceux 
que  lui-même  avait  nommés  depuis  sa  funeste  régence. 

a  ...  Je  leur  communiquai,  dit-il,  les  ordres  que  je  venais  de 
recevoir.  Je  leur  dis  que,  puisque  Son  Altesse  Royale  M.  le  duc  de 
Genevois  paraissait  ne  point  reconnaître  ma  régence,  j'allais  à 
l'instant  me  démettre  de  toute  l'autorité  que  Sa  Majesté  m'avait 


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Là  jeunesse  du  roi  CHARLES-ALBERT  851 

confiée.  Tous  s'opposèrent  à  cette  détermination.  Us  me  représentè- 
rent que  mon  départ  ne  pouvait  que  produire  l'anarchie,  et  me  firent 
les  plus  fortes  instances  pour  que  je  continuasse  mes  fonctions...  » 

Charles-Albert  feignit  de  céder  à  ces  instances,  mais  son  parti 
était  pris.  Un  aide  de  camp  partit  pour  Novare,  annoncer  au 
comte  de  la  Tour  la  prochaine  arrivée  du  prince.  Le  départ 
était  fixé  pour  minuit.  Malheureusement  le  secret  transpira.  De 
toutes  parts,  aussitôt,  on  avertit  Charles-Albert  qu'il  allait  être 
assassiné. 

A  neuf  heures  un  inconnu  se  présentait,  porteur  d'un  chiffon  de 
papier  : 

«...  Votre  projet  de  départ  a  transpiré,  y  était-il  dit,  hâtez- 
vous  de  l'exécuter  et  tenez-vous  sur  vos  gardes.  On  veut  attenter 
à  vos  jours.  La  personne  qui  vous  remettra  ce  billet  est  chargée  de 
vous  nommer  celle  qui  l'a  écrit...  » 

Le  messager  nomma  l'archevêque.  Était-ce  bien  lui?  Sur  ce  point 
délicat,  entre  deux  versions  qu'en  a  données  le  prince,  on  peut,  sans 
trop  de  scrupule,  préférer  la  seconde.  Le  mystérieux  avis  venait 
d'une  femme*. 

Quoi  qu'il  en  soit,  ce  fut  au  galop  et  le  pistolet  au  poing  que 
Charles-Albert,  le  marquis  de  La  Marmora  et  Sylvain  gagnèrent  le 
Valentin  ^.  Ils  y  trouvèrent  le  régiment  de  Savoie-cavalerie,  qui, 
grâce  à  Dieu,  suivit  le  prince  sans  hésiter.  Mais  quelle  fuite  lamen- 
table ^I 

Les  circonstances  avaient  été  trop  fortes  pour  l'inexpérience  du 
régent,  par  là  même  elles  l'excusaient.  Avait-il  usurpé  le  pouvoir? 
Étaient-ce  les  révoltés  qui  lavaient  nommé  régent?  Si  l'acte  d'abdi- 
cation donnait  la  couronne  à  Chailes-Félix,  ne  conférait-il  pas  une 

*  Le  roi  écrivit  sous  ce  titre  :  Ad  maj'orem  Dei  gloriam,  un  second  mémoire 
Justificatif.  Il  y  est  dit  :  «...  Une  dame  me  fit  prévenir...  »  p.  124.  (Manno, 
Informaxioni,  etc..) 

2  Le  Yalentin  était  alors  un  boulevard  extérieur  de  Turin. 

'  Le  prince  s^attendait  si  bien  à  être  tué,  qu'il  avait,  paraît-il,  pris  sur 
lui  je  ne  sais  quel  papier  mystérieux  que  le  fidèle  Sylvain  devait  remettre 
à  Sonuaz,  en  cas  de  mort. 

c  Lors  de  mon  départ  de  Turin,  f  avais  encore  espéré  vous  revoir,  cher 
Sonnaz.  Je  voulais  vous  remettre  ce  petit  mémoire  de  votre  composition 
que  vous  m'aviez  donné  lors  du  mariage  (?).  Eh  bien,  sachez-le  maintenant. 
Je  le  pris  sur  moi  au  moment  de  monter  à  cheval;  ayant  l'intime  per- 
suasion d'être  tué,  je  me  fis  donner  par  Costa  sa  parole  d'honneur  qu'il 
n'aurait  pas  lu  le  papier  que  je  lui  confiais,  le  chargeant  de  vous  le  remettre 
à  ma  morU  (Je  l'ai  maintenant)  et  je  partis  me  rappelant  l'entretien  que 
nous  avions  eu  la  veille  ensemble,  où  je  vous  jurai  que  je  n'avais  pas  à  me 
reprocher  ce  dont  vous  m'accusiez,  et  où  vous  refusâtes  d'ajouter  foi  à  un  ami 
qui  avait  la  persuasion  de  ne  plus  vous  revoir...  »  (Florence,  21  nov.  4821.) 


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852  LA  JEUNESSE  DU  ROI  GHÂRLES-ALfiERT 

autorité  parfaitement  légitime  à  Charles-Albert  pour  toute  la  durée 
de  l'interrègne?  Pourquoi  donc  alors  le  traiter  en  rebelle  et  le  con- 
damner sans  l'entendre?  11  avait  demandé  des  ordres,  on  les  lui 
avait  donnés,  il  y  obéissait,  en  prenant  la  route  de  Novare,  bien 
que,  dans  sa  proclamation,  le  nouveau  roi  fît  appel 'à  l'étranger.  Le 
prince  eût-il  péché,  que  cette  obéissance  douloureuse  entre  toutes, 
eût  suffi  à  racheter  sa  faute.  Victor-Emmanuel  avait  abdiqué  pour 
ne  pas  contredire  son  passé.  Charles-Félix  sévissait  pour  ne  pas 
engager  l'avenir;  tous  deux  sacrifiaient  le  prince  de  Carignanàla 
raison  d'État. 

Arrivé  à  Rondissone,  le  prince  trouva  cette  lettre  de  Charles-Félix 
apportée  par  le  colonel  Roberti  : 

«  Mon  neveu, 

«  Puisque  vous  voulez  un  ordre  de  ma  main,  je  vous  donne 
celui  de  vous  rendre  incessamment  à  Novare  avec  la  princesse  et 
votre  fils,  où  je  vous  ferai  connaître  mes  intentions  par  la  voie  du 
comte  de  la  Tour...  » 

A  Novare,  le  prince  trouva,  en  effet,  cette  autre  lettre,  fort  sèche, 
datée  du  27  mars  : 

«  Mon  neveu, 
«  J'approuve  que  vous  soyez  venu  à  Novare  avec  ce  que  vous 
avez  pu  ramasser  de  troupes  fidèles.  Si  vous  êtes  réellement  dis- 
posé à  suivre  mes  ordres,  je  vous  commande  de  vous  rendre  inces- 
samment en  Toscane,  où  vous  vous  ferez  rejoindre  par  votre 
famille  ^..  » 

C'était  l'exil  I  Devant  une  sévérité  qu'il  sentait  implacable,  le 
malheureux  prince  se  retourna  vers  Victor-Emmanuel,  le  conjurant 
de  revenu:  sur  son  abdication  : 

«  ...  Sire,  lui  écrivait-il,  cette  lettre  n'est  pas  la  première  que 
j'écris  à  Votre  Majesté.  Plus  de  dix  furent  prêtes  à  partir  pour 
Nice  *  ;  mais  toutes  furent  déchirées,  car  j'aurais  toujours  dédrè 
annoncer  à  Votre  Majesté  quelque  nouvelle  un  peu  consolante  et 
honorable  pour  moi.  Mais  je  ne  sais  quel  génie  s'est  acharné  à 
ma  poursuite,  et  malheurs  sur  malheurs  venaient  aggraver  ma 
triste  destinée,  et  achever  la  ruine  de  notre  misérable  patrie!... 

«  ...  Je  me  jette  aux  pieds  de  Votre  Majesté  pour  la  conjurer, 
non  seulement  en  mon  nom,  mais  aussi  en  celui  de  notre  nation 
entière,  de  reprendre  les  rênes  de  l'État. 

«  Toutes  les  divisions  disparaîtront  si  l'on  apprend  que  Votre 

*  Nicomède  Blanchi,  Storia  délia  diplomasia  europea,  p,  339-340. 
3  En  quittant  Turin  le  roi  Victor-Emmanuel,  était  ailé  à  Nice. 


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LÀ  JEDNESSE  DU  ROI  CHARLES-ALBERT  853 

Majesté  daigne  de  nouveau  se  remettre  à  notre  tête.  On  peut 
encore  éviter  d'avoir  recoure  aux  souverains  alliés  pour  pacifier 
notre  malheureux  pays...  » 

«  Du  moment  où  nous  arrivâmes  à  Novare,  raconte  Sylvain,  il  fut 
clair  pour  moi  que  l'autorité  n'était  plus  dans  les  mains  du  prince. 
Cependant  le  comte  de  la  Tour  l'entoura  de  tous  les  honneurs  dus 
à  son  rang;  mais  si  grande  fut  la  déférence  qu'on  lui  témoignait, 
elle  ressemblait  quand  même  aux  égards  d'un  geôlier  pour  son  pri- 
sonnier. Dès  le  soir  le  prince  me  chargea  de  porter  une  nouvelle 
lettre  à  Modène.  On  m'adjoignit  pour  compagnon  de  voyage  l'aide 
de  camp  du  général  La  Tour  qui,  lui  aussi,  en  portait  une.  En  arri- 
vant, nous  les  remîmes,  mais  Sa  Majesté  ne  me  fit  aucune  question 
et  ne  me  donna  aucune  réponse.  Dès  que  le  paquet  pour  La  Tour 
fut  prêt,  on  nous  rembarqua,  mon  camarade  et  moi,  pour  Novare. 
«  Hélas!  la  lettre  destinée  au  gouverneur  contenait  l'ordre  de 
faire  partir  sur-le-champ  mon  jeune  maître  pour  Florence.  Ordre 
était  donné  aussi  de  licencier  toute  sa  maison.  J'étais  seul  excepté. 
«  Nous  partîmes  le  même  soir.  Au  pont  du  Tessin,  nous  trouvâmes 
une  escorte  de  cavalerie  autrichienne.  Le  prince  remercia,  feignant 
de  croire  à  une  garde  d'honneur.  Nous  fûmes  ainsi  accompagnés 
jusqu'à  Milan,  et  la  voiture  continua  à  être  entourée  pendant  le 
temps  que  l'on  changea  de  chevaux. 

«  Lorsque  nous  arrivâmes  le  lendemain  matin  à  Modène,  je  me 
présentai  au  palais  par  ordre  de  Son  Altesse  pour  savoir  à  quelle 
heure  le  roi  la  recevrait.  En  route,  je  rencontrai  le  comte  Moretta, 
écuyer  du  roi,  qui  venait  k  notre  auberge  dire  au  prince  que  Sa 
Majesté  ne  voulait  pas  voir  le  prince.  Il  ne  nous  restait  d'autre  parti 
prendre  que  de  remettre  les  chevaux  à  la  voiture  et  de  filer  sur 
Bologne.  Pendant  que  nous  y  dînions,  m'arriva  un  courrier  du 
duc  de  Vilhermosa,  qui  me  priait  de  renvoyer  sur-le-champ  à  Sa 
Majesté  les  diamants  de  la  couronne.  On  supposait  que  le  prince 
les  avait  emportés  avec  lui.  Jamais  il  n'en  avait  été  question. 
Monseigneur  se  rappela  alors  que  ces  diamants  devaient  être  restés 
dans  le  secrétaire  de  la  chambre  où  le  roi  Victor-Emmanuel  avait 
abdiqué.  Je  le  fis  savoir  au  duc  de  Vilhermosa,  et  fort  heureuse- 
ment les  diamants  furent  retrouvés  là* où  chacun  les  avait  aban- 
donnés sans  la  moindre  précaution. 

«  Le  lendemain  nous  poursuivîmes  notre  route,  sans  nous  plus 
arrêter  qu'à  Florence,  où  nous  arrivâmes  dans  la  nuit  du  1"  au 
2  avril  1821.  » 

M*"  Costa  de  Beauregard. 
La  suite  prochainement. 


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LE  CARDINAL  GUIBERT 

DANS  LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  SA  VIE 

NOTES  INTIMES* 


II 

SES  TACANGES 


Le  cardinal  Guibert  n'avait  jamais  pris  de  vacances,  ou  à  peu 
près. 

Ce  mot  ne  lui  rappelait  que  de  lointains  souvenirs,  Tépocpie 
où,  vicaire  général  d*Ajaccio,  il  profitait  des  mois  d'août  et  de  sep- 
tembre pour  venir  sur  le  continent  plaider  la  cause  du  clergé  corse 
et  chercher  des  ressources  pour  l'entretien  du  séminaire  diocésain. 
Ni  à  Viviers  ni  à  Tours,  il  ne  s'était  accordé  de  ces  loisirs  réglés 
dont  chaque  année  ramène  la  jouissance. 

Aussi  ne  parut-il  pas  d'abord  apprécier  à  sa  valeur  cette  insti- 
tution, si  chère  au  clergé  parisien.  Ce  n'est  que  peu  à  peu,  témoin 
du  labeur  incessant  du  prêtre  de  paroisse  dans  la  capitale,  qu'il 
s'expliqua  la  nécessité  d'une  distraction  réparatrice  des  forces 
intellectuelles  et  physiques,  et  qu'il  vint  à  admettre  l'utilité  des 
vacances...  pour  les  autres;  car,  pour  lui,  il  continuait  à  passer  ses 
douze  mois  dans  le  palais  de  la  rue  de  Grenelle.  Même  la  résidence 
archiépiscopale  de  Créteil  n'obtint  jamais  que  des  visites  de  quel- 
ques heures. 

Enfin,  la  troisième  année  de  son  séjour  à  Paris,  vaincu  par  des 
instances  finalement  respectueuses,  il  dit  :  «  Eh  bien,  puisqu'il 
faut  absolument  prendre  des  vacances,  allons  nous  installer  à 
Saint-Prix.  » 

Saint-Prix  est  un  village  de  Seine-et-Oise,  pîttoresquement  adossé 
à  la  grande  forêt  de  Montmofency.  A  mi-côte,  en  montant  de  Mont- 
Hgnon,  on  rencontre  le  château  de  la  Terrasse,  qui  sert  de  maison 
de  campagne  aux  prêtres  âgés  et  infirmes.  C'est  en  effet  la  pro- 
priété de  l'Infirmerie  Marie-Thérèse,  œuvre  dont  les  archevêques 
de  Paris  sont  administrateurs.  La  Terrasse  a  potager,  verger  et 
yigne,  pelouses,  taillis  et  hauts  arbres. 

C'est  là  que  le  Cardinal  vînt  établir  ses  quartiers  d'été  en  1873. 
C'est  là  qu'il  est  revenu  à  peu  près  tous  les  ans,  heureux  de  re- 

*  Voy.  le  Correspondant  du  25  novembre  1887. 


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LE  GARDiliAL  GUIBEBT  855 

trouver  chaque  fois  certains  visages  connus,  entre  autres  la  figure 
perpétuellement  souriante  du  père  Benoît,  infirme  de  la  jambe  et  de 
la  langue,  mais  non  pas  du  cœur,  qui  ne  manquait  jamais  de  saluer 
le  retour  de  son  archevêque  par  le  bégaiement  de  quelque  gracieuse 
citation  classique. 

A  SaintrPrix,  comme  à  Paris,  le  Cardinal  se  reposait  en  travail- 
lant. Le  plus  pressé  était  la  lecture  de  livres  et  de  brochures 
d'actualité,  que  Monseigneur  avait  dû  mettre  en  réserve,  faute  de 
temps  pour  en  prendre  connaissance  au  fur  et  à  mesure  de  leur 
apparition.  Affranchi  des  visites,  moins  harcelé  par  les  affaires, 
il  pouvait  aussi  donner  plus  d'heures  à  la  méditation,  je  ne  dis  pas 
à  la  rêverie  :  ce  mot  jurerait  avec  le  caractère  du  Cardinal,  dont  la 
ferme  pensée  ne  hanta  jamais  les  champs  de  la  spéculation  que 
pour  descendre  aux  applications  pratiques.  Habitudes  d'esprit  qui 
ne  furent  pas  sans  profiter  à  la  Terrasse  ;  un  curieux  exemple  va  le 
montrer. 

Située  sur  la  pente  de  la  colline,  la  propriété  n'avait  pas  d'eau. 
Nul  ne  s'en  chagrinait  autant  que  le  jardinier  Gaspard,  tout  hon- 
teux de  n'avoir  à  fournir  à  la  table  cardinalice  que  des  légumes 
ligneux  ou  avortés.  Entendant  ses  lamentations  répétées  contre 
la  sécheresse,  l'Archevêque  lui  dit  un  jour  :  «  Patientez,  on 
vous  procurera  peut-être  de  quoi  arroser  vos  plates-bandes.  » 
Mgr  Guibert  avait  connu  autrefois  l'abbé  Parabère.  Le  procédé  du 
célèbre  hydrographe  ne  lui  était  pas  étranger.  Dans  ses  promenades 
sous  bois,  il  a  remarqué  une  dépression  de  terrain  qui  forme  vallon; 
il  en  examine  la  configuration,  et  s'arrêtant  au  thalweg,  il  dit  : 
«  C'est  là  qu'il  faut  creuser  ».  On  creusa.  Et  à  14  mètres  de  pro- 
fondeur les  ouvriers  rencontrèrent  une  belle  nappe  d'eau,  laquelle, 
canalisée,  donna  315  litres  par  heure.  Avec  l'habileté  d'un  ingénieur 
des  mines,  M.  Petit  a  fait  exécuter  des  travaux  qui  conduisent  le 
flot,  d'un  côté,  au  potager  de  Gaspard,  de  l'autre,  sur  le  devant 
du  bâtiment,  dans  un  magnifique  bassin  ob  carpes  et  rougets 
s'ébattent  à  plaisir. 

Cette  découverte  couvrit  de  gloire  le  Cardinal.  On  s'en  entre- 
tenait dans  tous  les  villages  environnants,  et  avec  d'autant  plus 
d'admiration  qu'avant  lui  un  voisin  du  domaine,  ayant  fait  aussi 
des  fouilles,  n'avait  pas  amené  le  moindre  filet  d'eau.  La  re- 
nommée, à  son  ordinaire,  grossit  les  proportions  de  l'événement, 
comme  le  prouve  le  dialogue  suivant  entre  un  cultivateur  de  Fran- 
eonville  et  un  étranger  : 

—  Quelles  sont  les  choses  remarquables  de  cette  région? 

—  La  merveille  de  notre  vallée  est  à  Saint-Prix. 

—  Quoi!  cette  tour,  qui  a  plutôt  l'air  d'une  cheminée  d'usine? 

—  Non.  n  y  a  là  un  é  vèque  qui  voit  l'eau  à  40  pieds  sous  terre  et  qui 


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856  LE  CARDINAL  GUIBERT 

fait  sortir  des  rivières  du  flanc  des  coteaux.  C'est  un  grand  évèque. 

Ce  dialogue,  rapporté  par  un  ami  qui  Tavsdt  entendu  en  chemin 
de  fer,  fit  sourire  Monseigneur,  particulièrement  la  conclusion. 
«  Me  voilà,  dit-il,  passé  grand  évèque  par  la  grâce  des  jardiniers.  » 

Pendant  la  même  villégiature,  le  Cardinal  fit  une  autre  décon- 
verte  qui,  sans  lui  rapporter  autant  d'honneur,  n'excita  pas  moins 
vivement  son  intérêt  :  c'est  la  découverte  d'une  république  modèle. 
Ayant  pénétré  dans  la  partie  la  plus  épaisse  du  taillis,  il  se  trouve 
en  présence  d'une  grosse  fourmilière.  L'occasion  est  bonne  pour 
satisfaire  son  penchant  à  se  rendre  expérimentalement  compte  de 
toutes  choses.  Il  se  met  donc  en  observation.  Ordre,  activité  uni- 
verselle, division  du  travail,  assistance  mutuelle,  épargne,  toutes 
les  vertus  sociales  que  l'histoire  et  la  fable  attribuent  à  la  race  des 
fourmis,  il  en  constate  la  réalité  sous  ses  yeux.  Le  spectacle  de  ce 
microcosme  le  ravit;  quotidiennement  après  le  déjeuner,  il  revient 
s'en  donner  la  jouissance;  il  en  tire  des  apologues;  il  trouve  que 
de  nos  jours  encore  bien  des  gens  gagneraient  à  écouter  l'invita- 
tion de  la  Sagesse  :  Vade  ad  formicam. 

Cette  fourmilière  fut  appelée  par  lui  la  république  d'Athènes.  Il 
la  prit  sous  sa  spéciale  protection  ;  il  fut  attentif  à  recommander 
qu'on  la  préservât  de  tout  dommage.  Chaque  fois  que  les  circons- 
tances le  ramenaient  à  Saint-Prix,  il  ne  manquait  pas  de  visiter  sa 
chère  république.  Hélas  I  le  sort  fut  jaloux  de  la  prospérité  d'Athènes  : 
un  jour,  le  faisan,  ce  pirate  des  bois,  passa  par  là.  Quand  on  irint 
annoncer  au  Cardinal,  —  c'était  l'année  de  sa  maladie,  — la  dis- 
parition de  «  la  meilleure  des  républiques  » ,  il  fut  attristé  et  l&issa 
échapper  cette  réflexion  mélancolique  :  «  Il  n'y  a  donc  que  les 
autres  qui  durent  I  » 

Les  promenades  du  Cardinal  ne  se  bornaient  pas  aux  allées  du 
parc.  Il  sortait  quelquefois.  Une  de  ses  plus  douces  distractions 
était  de  visiter  quelque  malade  pauvre  du  bourg.  Il  liait  volontiers 
conversation  avec  les  travailleurs  des  champs,  que  sa  parole  simple 
et  familière  avait  le  don  d'attirer. 

C'est  aussi  au  grand  air  que  Monseigneur  aimait  à  dire  son  ofiBce 
et  ses  prières  accoutumées.  Après  le  dîner,  le  chapelet  se  récitait 
en  chœur  sous  la  voûte  de  la  longue  allée  des  tilleuls.  Un  soir  on 
eut  une  surprise  :  un  compagnon  inattendu  était  venu  s'adjoindre 
au  chœur  ambulant,  et  évoluait  exactement  avec  lui,  allant,  venant, 
tournant.  La  scène  se  renouvela  les  soirs  suivants,  un  peu  au 
préjudice  de  la  gravité  générale.  Le  Cardinal  s'amusa  beaucoup. des 
manèges  de  ce  chat,  —  car  c'était  un  chat  —  et  il  ne  rit  pas  moins 
de  la  réflexion  d'un  hôte  habituel,  M.  Poujoulat,  qui,  donnant  tou- 
jours une  grande  tournure  aux  choses,  avait  dit  :  «  Monseigneur,  vous 
.nous  ramenez  les  temps  de  saint  François,  lorsque  le  patriarche 


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LE  GARDLXAL  GUIBERT  857 

d'Assise  attirait  à  sa  prière  frère  le  loup  et  frère  le  renard.  » 
Une  villégiature  utile  et  agréable  était  donc  trouvée  pour  le 
Cardinal.  Toutefois,  de  ce  que  nous  venons  d'exposer,  on  aurait 
tort  de  conclure  qu'il  s'était^attaché  au  séjour  de  Saint-Prix.  La  Ter- 
rasse ne  fut  jamais  pour  lui  qu'un  pied  à  terre.  Ni  le  charme  de  la 
solitude,  ni  la  vue  de  la  verdure  dont  sa  «  rivière  »  avait  embelli 
le  coteau,  ni  la  contemplation  de  la  république  athénienne,  ni  la 
dévotion  de  «  frère  le  chat  »,  n'avaient  la  vertu  de  lui  faire  oublier 
Paris.  Bientôt  la  nostalgie  de  son  cabinet  de  travail  le  reprenait;  il 
fallait  se  hâter  de  mettre  fin  à  ce  qu'il  appelait  son  désœuvrement, 
et  repartir.  Ses  vacances  avaient  dû  durer  trois  semaines  :  elles  se 
terminaient,  chaque  année,  après  cinq  ou  six  joui*s. 

III 

SA  MANIÈRE  DE   COMPOSER 

Depuis  son  installation  sur  le  siège  de  Paris,  la  situation  de 
Mgr  Gaibert  n'avsdt  cessé  de  grandir.  Elle  fut  hors  de  pair  les 
années  qui  précédèrent  sa  mort.  Le  Pape  aimsdt  à  prendre  son 
avis  sur  les  grands  projets  qu'il  préparait.  Les  évêques  de  France 
voyaient  en  lui  leur  chef,  et  suivaient  sa  direction.  De  tous  les  points 
du  pays,  quand  une  nouvelle  calamité,  une  nouvelle  agression  des 
pouvoirs  publics  menaçait  l'Église,  les  catholiques  avaient  leurs 
regards  fixés  sur  Paris;  et  un  acte  ou  un  écrit  du  Cardinal  étsdt 
reçu  avec  un  applaudissement  universel. 

Cette  grande  autorité  morale  par  laquelle  il  était  constitué  comme 
Toracle  du  clei^é  et  des  fidèles,  il  la  devait  à  l'ascendant  de  son 
caractère  et  à  l'éminence  de  ses  vertus  sans  doute,  mais  surtout 
à  la  perfection  de  ses  écrits.  Montrer  comment  il  les  composait  ne 
déplaira  pas,  je  pense,  au  lecteur. 

Contre  l'habitude  de  la  plupart  des  écrivfidns,  le  Cardinal  ne 
travaillait  pas  la  plume  à  la  main.  La  plume  le  gênait.  Elle  était  une 
entrave  pour  son  esprit,  qui  avait  besoin  de  se  mouvoir  en  toute 
liberté.  11  s'abstenait  même,  le  plus  souvent,  de  jeter  sur  le  papier 
quelques  notes  sommaires. 

Quand  il  avait,  pendant  une  promenade  solitaire  autour  de  son 
salon,  médité  son  sujet,  il  appelait  un  de  ses  familiers,  et  com- 
mençait sous  forme  de  conversation  à  lui  énoncer  les  idées  qui 
devaient  entrer  dans  le  cadre  projeté.  Très  intéressant  alors  d'en- 
tendre et  de  voir  le  Cardinal.  Fortement  pénétré  du  sujet,  il  oublie 
bientôt  qu'il  n'a  qu'un  auditeur,  et  s'exprime  comme  s'il  parlait  à 
une  assemblée.  11  n'y  manque  ni  l'énergie  de  la  gesticulation  ni 
-les  accents  de  l'éloquence.  Rendant  les  impressions  intérieures, 
.43on  ceil  s'illumine  ou  s'assombrit;  sa  voix  se  fût  tendre  ou  cour- 


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858  LE  aRDUliL  6UIBERT 

roucée  ou  ironique,  et^  si  sa  parole  est  hésitante  et  semble  se 
chercher,  elle  a  déjà  des  mots  trouvés  et  laisse  apercevoir^  par 
échappées,  des  beautés  saisissantes. 

Maintenant  Toeuvre  est  pensée  et  parlée;  il  reste  à  Técriie* 
<(  C'est  vous,  mon  cher  abbé,  qui  allez  me  rendre  ce  service.  Uettei 
en  forme  notre  entretien.  J'attends  pour  demain  votre  travaU.  » 
L'abbé  se  retire.  Le  lendemain  sa  rédaction  est  aux  mains  da 
Cardinal,  de  laquelle,  après  une  première  inspection.  Son  Ëmi- 
nence  se  déclare  très  satisfaite,  admirant  la  facilité  du  rédacteur  et 
sa  sûreté  de  mémoire.  Avons-nous  donc  la  forme  définiUve,  et 
faut-il  envoyer  à  l'impression?  Pas  encore. 

£n  possession  des  feuilles  attendues,  le  Cardinal  s'enferme  avec 
son  secrétaire.  Qui  assisterait  à  ce  tôte-à-tète  prendrait  une  maîtresse 
leçon  de  style  français.  Le  manuscrit  est  repris  alinéa  par  alinéa, 
phrase  par  phrase,  et  passé  au  crible  d'une  critique  qui  ne  se  con- 
tente pas  du  bien  là  où  elle  entrevoit  le  mieux.  —  Tel  passage  est 
long  et  confus;  ramené  à  la  concision,  il  se  revêt  de  clarté.  — *  Tel 
autre,  au  contraire,  est  obscur  faute  de  dévek^pement;  dott- 
nons-lui  de  l'ampleur.  —  Cette  pensée  reste  vague;  elle  mëiite 
d'être  mise  en  relief.  —  Ce  sentiment  aura  plus  de  force,  rendn 
sans  périphrase.  —  Paragraphe,  éloquent  mais  violent;  la  violence 
affaiblit,  mitigeons.  Phrase  élégante,  trop  élégante  pour  l'austédlé 
de  l'idée;  plus  de  rudesse  lui  convient.  —  Voilà  deux  alinéas  qui 
ont  l'allure  de  jumeaux,  la  variété  exige  un  changement  de  tour- 
nure... Le  Cardinal  a  surtout  le  tourment  du  mot  propre;  il  est  per- 
suadé que,  pour  chaque  sentiment,  pour  chaque  idée,  pour  chaque 
nuance,  ce  mot  existe  et  qu'il  n'y  en  a  qu'un.  Tâchons  à  le  trouver. 
Ami  de  la  langue  grave  et  limpide  du  dix-septième  siècle,  s'il  ren- 
contre une  expression  trop  moderne,  trop  voisine  du  néologisme, 
une  métaphore  moins  exacte  que  hardie,  un  tour  heurté,  il  lait  de 
ces  têtes  de  pavot  un  abattage  impitoyable. 

Le  travsûl  se  poursuit  ainsi  jusqu'au  dernier  paragraphe.  Et  le 
secrétaire,  en  mettant  au  net  le  corrigé^  peut  constater  que  la 
copie  nouvelle  diffère  presque  d'un  bout  à  l'autre  de  la  prenûfete 
copie,  et  que  de  cette  révision  l'œuvre  est  sortie  non  pas  amendée 
seulement,  mais  transformée.  C'est  bien  maintenant  l'oMivre  du 
Cardinal,  elle  porte  le  cachet  de  son  caractère  et  de  sa  langue. 

KUe  n'ira  toutefois  à  l'impression  qu'après  une  dernière  balte. 
Monseigneur  place  sur  son  bureau  le  corrigé  recc^ié,  et  se  ménage 
un  intervalle,  pendant  lequel  il  porte  son  esprit  ailleurs  :  à  la 
récitation  des  Heures,  à  la  correspondance...  Il  estime  qu*il  en  est 
de  l'esprit  comme  de  l'œil  :  persistez  à  regarder  fixement  le  mèMS 
point,  votre  eeil  se  trouble  et  finit  par  ne  plus  voir.  De  mèaae»  ^^PP^ 
quez  intensivement  votre  esprit  au  même  (d[))ei,  sa  pointe  s'émonase 


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LI  CÂADIML  GUIBËRT  85» 

et  perd  laf&culté  de  discernement;  il  faut  donc  le  distraire,  pour 
qu'il  revienne  ensuite  au  sujet  avec  son  acuité  renouvelée. 
C'est  après  cette  «  distraction  »  que  le  Cardinal  reprend  le 
manuscrit,  le  relit  encore,  cette  fois  seul;  et  bientôt  le  remet  pour 
rî0ipres8km,  habitueUemeot  intact,  quelquefois  émaillé  de  légères 
retoacbes. 

Voilà  par  quelle  filière  de  préparations  et  de  révisions  passaient 
les  écrits  que  Son  Eminence  destinait  à  la  publicité  :  mandements, 
lettres  pastorades,  lettres  de  protestation  au  chef  du  pouvoir  ou 
aux  ministres,  adresses  à  Tépiscopat  ou  au  Saint-Père;  voilà  par 
qoafle  méthode  s'écrivaient  ces  documents  célèbres,  dont  Tappa- 
riâon  provoqua  chaque  fois  tant  de  sympathies  dans  le  monde 
idigienx  et  tant  de  colères  dans  l'autre. 

Plus  expéditive  était  sa  méthode  pour  les  écrits  privés;  plus 
expéditive,  et  par  là  même  plus  propre  i  nous  révéler  l'étendue  et  la 
forte  trempe  de  ses  facultés  natives  :  le  Cardinal  dictait  ses  lettres. 
Toute  la  préparation  consistait  habituellement  à  se  recueillir 
qu^ques  instants,  ou,  si  c'était  une  réponse,  à  se  faire  relire  le 
papier  qui  la  demandait. 

La  dictée  commence.  Je  ne  dis  pas  si  elle  prélude  par  la  phrase 
inattradue  :  «  Un  pcnnt  et  à  ligne.  y>  Cette  pisûsante  distraction 
qu'nne  brochure  ^  prèie  au  Cardinal,  je  la  laisse  au  compte  d'un 
trop  spirituel  ancien  secrétaire. 

La  dictée  se  poursuit  sans  heurt  et  sans  arrêt.  Les  mots  coulent 
de  source,  assez  lentement  pour  ne  pas  sum^ner  la  main  qui  écrit, 
assez  rapidement  pour  ne  pas  permettre  de  repos  dans  la  besogne. 
Quand  on  est  à  la  salutation,  quand,  au  command^oatent  «  relisez  », 
cm  revient  sur  ces  pages  sans  trouver  à  raturer  où  à  surcharger,  — 
de  sorte  que  la  lettre  n'a  pas  besoin  de  transcription  pour  être  expé- 
diée, —  on  est  émerveillé  de  la  puissance  de  cette  intelligence  lucide 
autant  que  profonde,  qui  atteint  d'un  premier  jet  à  l'expression 
par£a.ite  de  pensées  improvisées. 

Âinû,  c'est  à  la  dictée  courante  qu'avaient  été  écrites  ces  cor- 
respondances privées,  qui,  publiées  en  dehors  de  la  volonté  de 
raateur,  ont  fait  le  tour  de  la  presse,  et  sont  regardées  comme  des 
morceaux  achevés,  je  pourrais  dire  comme  de  petits  chefs-d'œuvre 
de  langue  française  et  d'esprit  français. 

IV 

SES  AUMONES 

Le  cardinal  aimait  les  pauvres. 

La  rencontre  d'un  pauvre  Témouvait;  il  ne  manquîdt  jamais 

*  Qttelçues  sôuvomrs  mr  te  cardinal  Gmberl.  Rodes,  1886. 


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8G0  LE  CARDINAL  GUIBERT 

d'arrêter  sa  voiture,  d'interrompre  son  bréviaire  et  d'ouvrir  son 
porte-monnaie. 

Témoin,  dans  son  enfance,  des  privations  que  ses  courageox 
parents  s'imposaient  pour  suffire  à  l'entretien  de  la  famille  et 
donner  à  de  plus  pauvres  qu'eux,  puisa-t-il  dans  ce  spectacle  à  la 
fois  douloureux  et  sublime  la  vertu  de  compassion?  Toujours  est-il 
que  faire  l'aumône  fut  la  passion  de  sa  vie. 

Un  de  ses  premiers  soucis,  en  arrivant  à  Paris,  fut  de  chercha 
comment  il  pourrait  consoler  et  secourir.  On  se  rappelle  en  quel 
état  les  deux  sièges  avaient  laissé  la  capitale.  La  vue  de  tant  de 
ruines  et  de  misères  suggéra  à  Mgr  Guibert  la  pensée  de  s'affran- 
chir de  l'appareil  magnifique  mais  dispendieux  que  les  convenances 
sociales  avaient  pu,  aux  temps  heureux,  imposer  aux  archevêques 
de  Paris.  Il  convertit  en  chapelle  la  grande  salle  du  palais  ardûé- 
pîscopal  où  avaient  coutume  de  se  donner  les  festins  officiels;  il 
vendit  sa  maison  de  campagne  de  Créteil;  il  n'eut  qu'un  cheval,  le 
légendaire  Coco.  S'il  fut  simple  dans  sa  table,  dans  son  vestiaire, 
dans  son  domestique,  dans  son  équipage,  ce  fut  par  calcul  encore 
plus  que  par  goût.  Ce  qui  s'économisait  ainsi  était  un  appoint 
pour  le  budget  des  pauvres.  Pourvoir  son  budget  des  pauvres, 
défendre  son  budget  des  pauvres  fut  une  de  ses  constantes  préoc- 
cupations pendant  quinze  ans;  et,  malgré  la  défaveur  des  événe- 
ments, il  parvint  à  ne  pas  le  laisser  amoindrir. 

La  Providence  le  seconda  visiblement  dans  cette  tâche  :  on  lui 
supprime  son  traitement  de  Cardinal;  la  semaine  d'après,  une 
lettre  anonyme  lui  apporte  dix  billets  de  1000  francs  avec  ces 
seuls  mots  :  «  Pour  les  pauvres  de  Son  Ëminence.  »  Le  triste 
neveu  d'un  évêque  qui  devait  tout  au  Cardinal  réussit  à  faire 
diminuer  des  deux  tiers  son  traitement  d'archevêque.  C'est,  d'un 
coup,  une  brèche  de  30  000  francs  à  réparer.  De  généreux  chré- 
tiens s'en  chargent  et  au-delà  :  de  Paris  et  même  de  la  province 
arrivent  des  offrandes  de  tous  les  chiffres.  Il  y  en  a  de  5  francs,  il 
y  en  a  de  50,  de  1000,  de  10  000.  Certains  dons,  et  des  plus 
importants,  se  renouvellent  tous  les  ans.  C'est  ainsi  qu'un  agent  de 
change  envoie,  chaque  mois  de  janvier,  12  000  francs,  avec  une  exac- 
titude qui  ne  s'est  démentie  qu'une  fois  :  en  janvier  86,  au  lieu  de 
12  000,  c'est  24  000  francs  que  Monseigneur  a  trouvés  sous  l'en- 
veloppe; si  bien,  qu'il  croit  à  une  distraction  et  qu'il  fait  rapporter 
la  moitié  des  billets  de  banque,  que  le  généreux  donateur  refuse, 
disant  :  «  Priez  le  Cardinal  de  garder  tout,  et  détrompez-le  sur 
mon  compte  :  un  boursier  n'a  pas  de  ces  distracdons.  » 

Ce  budget,  maintenu  avec  un  soin  si  jaloux,  comment  arrivait-îl 
à  ses  destinataires?  • 

Une  des  plus-  suaves  jouissances  du  Cardinal  eût  été  de  distri* 


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LE  CARDINAL  GUIBERT  861 

buer  lui-même  ses  aumônes.  Réservé  et  presque  froid  ailleurs,  il 
s'épanouissait  au  milieu  de  ses  pauvres;  il  savait  trouver,  pour 
leur  parler,  des  paroles  d'une  douceur  infime,  qui  lui  gagnaient 
leur  cœur  pendant  que  ses  mains  soulageaient  leur  détresse. 

Son  Êminence  ne  renonça  pas  sans  chagrin  à  ce  charitable 
ministère.  Il  fallut  qu'une  déplaisante  expérience  vînt  lui  démontrer 
l'impossibilité  de  pratiquer  à  Paris  ce  qui  n'avait  pas  présenté 
d'inconvénients  à  Viviers,  un  village,  et  à  Tours,  une  ville 
pauvre...  en  indigents. 

Lors  de  la  première  ordination  qu'il  fit  à  Saint-Sulpice,  Monsei- 
gneur avait  trouvé  à  la  porte  du  séminaire,  en  se  retirant,  une  di- 
zaine de  malheureux,  qu'il  fit  placer  en  rond,  remettant  à  chacun  une 
pièce  blanche  avec  un  mot  de  touchante  compassion.  La  nouvelle 
circula  vite  dans  le  monde  mendiant.  A  l'ordination  suivante,  il  en 
vint  plus  de  cent,  et  si  empressés  à  toucher  les  pièces  blanches, 
qu'il  s'en  suivit  quelques  bousculades;  à  telles  enseignes  que 
M.  l'abbé  Boiteux,  saisi  de  l'esprit  prophétique  à  la  vue  de  ce 
désordre,  ne  put  s'empêcher  de  murmurer  à  l'oreille  d'un  voisin  : 
«  Ça  tournera  mal.  »  Le  Cardinal  tint  bon  cependant  et  ne  permit 
pas  qu'on  prît  aucune  mesure  pour  entraver  ces  rassemblements, 
qui  augmentèrent  d'ordination  en  ordination,  jusqu'au  jour  où  il 
se  trouva  assiégé  au  séminaire  par  toute  une  armée.  Ils  étaient  près 
de  mille  :  ils  tenaient  le  porche,  les  deux  ailes  du  parterre,  la  place 
extérieure  jusqu'à  la  fontaine  monumentale.  A  peine  a-t-il  com- 
mencé la  distribution,  toutes  les  mains  se  tendent  à  la  fois.  De 
droite,,  de  gauche,  on  se  précipite  vers  les  pièces  blanches.  Des 
poussées  formidables  se  produisent;  on  entend  des  plaintes  et  des 
cris.  Le  Cardinal,  serré  de  près,  n'est  plus  libre  de  ses  mouve- 
ments. Dans  ce  contact  trop  intime  avec  le  populaire,  la  soutane 
rouge  reçoit  plus  d'un  accroc,  et  du  rochet  cardinalice  il  ne  reste 
que  des  lambeaux.  La  distribution  a  tourné  à  la  bagarre,  presque 
à  la  petite  émeute. 

La  prophétie  de  M.  Boiteux  s'accomplissait.  Heureusement  le 
bon  Sulpicien,  cette  fois  encore,  se  trouva  là.  Comme  tous  les 
voyants,  M.  Boiteux  avait  du  coupd'œil.  Saisissant  l'instant  psycholo- 
gique, il  commande  au  cocher  Claude  une  habile  manœuvre,  grâce 
i  laquelle  Son  Êminence  fut  débloquée.  Elle  rentra  à  l'archevêché, 
sa  chère  illusion  définitivement  détruite. 

Privé  du  bonheur  de  voir  ses  pauvres,  le  Cardinal  se  préoccupa 
de  chercher  à  qui  il  pourrait  confier  la  mission  de  le  remplacer 
auprès  d'eux.  Il  ne  chercha  pas  longtemps.  Il  rencontrait  sous  sa 
main  une  société,  de  fondation  assez  récente,  les  frères  de  Saint- 
Vincent  de  Paul,  dont  le  but  est  de  se  mettre  en  contact  avec  les 
familles   indigentes   pour  secourir   leurs  misères  physiques   et 

iO  DÉCEMBRE  1887.  55 


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M2  LK  CâRDIHàL  GOBEtT 

morales.  En  les  chargeant  de  la  distribution  de  ses  aumtaes,  il 
facilitait  à  ces  amis  du  pauvre  peuple  raccomplissem^it  de  W 
Tocation.  Et  ainsi  s'effectuait  un  échange  de  services  réciproques  : 
le  Cardinal  foumissait  aux  frères  de  Saint-Yinceot  de  Paul  la  clef  (pu 
ouvre  la  mansarde  des  indigents  ;  les  frères,  uue  fois  dedaas»  papieDt 
la  double  dette  du  Cardinal,  la  dette  matéri^le  et  la  dette  da  cmn. 

Le  fionctionuement  des  auo^es  était  peu  compliqué.  Les  de- 
Humdes  de  secours  adressées  à  Son  Eminence  —  il  y  ai  avait 
journellement  de  trente  à  quarante,  et  ce  chiffre  se  triplait  penibat 
rhiver,  —  étaient  soigneusement  serrées  pour  être  portées  tous  les 
trois  <m  quatre  jours  au  vénérable  M.  Maurice  Maignon,  qui  les 
répartissait  entre  les  mains  de  ses  jeunes  novices,  visiteurs  chacun 
d'un  quartier  déterminé,  les  munissant  en  même  temps  des  sommes 
i  remettre.  Or  le  Cardinal  lui  faisait  tenir  chaque  mois  2000  francs, 
3000  francs  les  mois  d'hiver.  Ces  chiffres  sont  un  minmum,  ils 
furent  souvent  dépassés  :  il  suffisait  que  M.  Maignen,  désespéré 
devant  le  flot  montant  des  demandes,  vînt  avant  le  terme  crier 
misère  auprès  de  Slonseigneur;  sa  douleur  avait  vite  cause  gagnée. 
Pour  les  pauvres,  ces  deux  cœurs  battaient  toujours  à  l'unisson. 
Et  le  charitable  aumônier  se  retirât  avec  un  supplément  qui  plus 
d'une  fiois  doubla  la  mensualité. 

A  côté  des  aumônes  distribuées  par  les  frères  de  Saint-Vincent 
de  Paul,  il  faut  indiqua:  celles  qui  se  faisiûent  directement  à 
l'archevêché. 

Mgr  Guibert  était  facile  à  aborder.  Au  début  de  son  séjour  à 
Paris,  il  accordait  audience  k  qui  se  présentait.  On  juge  si,  en 
mteie  temps  que  les  vrais  Bécessiteux,  les  quémandeurs  de  toute 
classe,  de  tout  habit,  de  toute  nationalité,  tardèrent  i  affluer. 
Blonseigneur  donna  largement,  et  d'abord  sans  hésits^on,  se 
refusant  à  suspecter  la  sincérité  d'exposés  navrants  et  de  récits 
éplorés.  Eu  plusieurs  occasions,  il  fut  trompé,  et  il  le  sut.  Cela 
commença  à  le  guérir  de  ce  qu'il  appelait  «  sa  sim|>lidté  provin- 
ciale )»  ;  et,  sans  fermer  sa  bourse  au  solliciteur,  il  ne  s'abstenait  pas 
toujours  de  le  questionner.  Sa  défiance,  éveillée,  le  mit  en  garde 
contre  les  chevaliers  d'industrie,  qu'il  lui  arriva  d'écooduîre  quel- 
quefois fort  habilement.  Un  de  ces  chevaliers,  portant  un  des  plus 
beaux  noms  de  France,  avait  obtenu  jdusieurs  sommes  pour  une 
grande  infortune  qu'il  patronait.  Alléché  par  le  succès,  il  se  repré- 
sente encore,  et  taxe  cette  fois  Sa  Grandir  à  700  francs.  «  Monsieur 
le  duc,  lui  dit  l'archevêque,  veuillez  voir  aK)n  secrétaire,  donnez-lui 
le  nom  et  l'adresse  de  cette  dame,  il  se  chargera  de  la  faire  viàter.  » 
Le  quémandeur  se  sentit  deviné,  il  s'empressa  de  ne  pas  mont^ 
chez  le  secrétûre.  Oncques  plus  on  ne  l'a  vu  à  l'archevêché. 

Renvoyer  au  secrétaire,  c'est  l'habitude  que  prit  peu  &  peu 


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LE  GARDmAL  GUEBERT  863 

Monseignenr,  «  à  Fayantage,  prètendait-il,  de  la  morale  et  de  la 
caisse.  De  la  morale,  car  mon  secrétaire  se  laisse  moins  trcnnper 
que  moi;  de  la  caisse,  car  1&  où  je  devrais  donner  100  francs,  il 
s'en  tire  avec  40  on  50.  » 

La  tàdie  confiée  au  secrétaire  ne  fut  pas  une  sinécure,  et  par  ce 
canal  encore  bien  des  milliers  de  francs  furent  versés  dans  le  sein 
des  pauvres.  Les  demandes  isolées  ne  chômaient  guère.  Il  avait,  en 
outre,  à  satisfaire  à  des  demandes  collectives  :  il  soldait  des  sous-- 
criptions  annuelles  aux  œuvres  de  bienfaisance,  patronages  et  cer* 
des;  il  remettait  20  francs  à  chacune  des  3  ou  400  dames  quêtant 
tous  les  hivers  pour  les  œuvres  paroissiales  ;  il  payait  Y  entrée  de 
nombre  d'enfants  indigents  ou  orphelins  dans  les  établissements 
de  Saint-Nicolas,  de  Saint-Charles,  d'Issy,  de  Morangis,  d'Auteuil. 

Les  Parisiens  n'absorbaient  pas  le  budget  entier  du  Cardinal.  — 
Sans  compter  des  pensions  de  100  francs,  de  200,  de  500,  servies 
à  quelques  faoïilles  ardéchoises  et  tourangelles,  tombées  dans  Tin* 
fortune  et  que  Monseigneur  n'avait  pas  eu  le  courage  d'abandonner 
en  quittant  la  région,  —  que  de  billets  de  banque  prenaient  la  poste 
pour  la  province,  et  en  particulier  pour  les  départements  que  l'Oblat 
de  Marie  avait  évangéUsés  jadis!  Que  de  curés  du  Gard,  des  Bou- 
ches-du-Rhône,  des  Hautes  et  Basses-Alpes,  de  l'Isère,  ont  fait  içpcl 
à  sa  bourse,  qui  pour  un  clocher  à  bâtir  ou  un  sanctuahre  à  restaurer, 
qui  pour  son  village  brûlé,  qui  pour  ses  paroissiens  phylloxérésl 

Appels  toujours  entendus,  même  lorsqu'ils  se  renouvelaient 
jusqu'à  l'indiscrétion.  Y.  avait  reçu,  dans  l'espace  de  quelques 
mois,  deux  secours.  Il  revient  à  la  charge  un  an  après.  Cette  fois, 
c'est  la  Durance  qui  a  débordé.  Après  avoir  plaidé  pour  ses  ouailles 
inondées,  il  glisse  la  note  personnelle  :  «  Mon  pré  est  ensablé^ 
partant  plus  de  foin  pour  mon  bourrîquot,  et  partant  plus  de  crottin 
pour  mes  choux.  »  Le  Cardinal  répond  :  «  J'admire  votre  persévé- 
rance, mon  cher  curé,  et  je  vous  envoie  encore  ces  deux  billets, 
avec  ma  bénédiction  et  un  petit  point  d'interrogation  :  Je  vous 
trouve  un  style  bien  romantique,  liriez-vous  Zola?  » 

On  sourit  de  la  rusticité  naturaliste  du  suppliant  provençal,  on 
appréciera  d'autant  l'urbanité  d'un  pensionnaire  de  maison  centrale» 

«  Clairvaux  (Aube),  le..,  août  1885, 

«  Monsâgneur  Votre  Ëminence, 
<c  Ayez  pitié  d'un  malheureux  condamné  à  dnq  ans,  qui  est  sur  le 
point  de  partir  pour  la  Nouvelle.  Je  n'ai  que  dis-neuf  ans.  Je  me 
repens  sincèrement  de  ma  faute,  et  je  suis  fermement  résolu,  arrivé 
là-bas,  de  mériter,  par  une  conduite  irréprochable,  ma  réhabilitation. 
Mais  il  faut.  Monseigneur  Votre  Ëminence,  que  vous  m'y  aidiez* 
J'ai  ici  un  couple  de  pinsons  que  j'élève  depuis  trois  mois.  Déjà  ils 


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$61  LE  CARDINAL  GUIBKRT 

me  connaissent;  ils  viennent  d'eux-mêmes  me  becqueter  les  doigts 
et  me  boire  à  la  langue.  Je  serais  désespéré  de  m'en  aller  sans  eux. 
M.  le  directeur,  que  j'ai  su  me  rendre  favorable  par  ma  soumission, 
me  dit  comme  çà  que  peut-être  on  ne  refusera  pas  ma  cage  sur  le 
vaisseau,  si  elle  est  bien  conditionnée.  Je  viens  donc  voussollidter. 
Monseigneur  Votre  Eminence,  d'un  subside  de  12  à  15  francs  pour 
les  frais  de  voyage  de  mes  pinsons.  Vous  n'obligerez  pas  un 
ingrat  et  un  mauvais  catholique;  tant  qu'à  ça,  non.  Je  vous  dirai 
que  j'ai  été  élevé  aux  Écoles  chrétiennes,  et  vous  pouvez  vous 
apercevoir,  à  mon  orthographe  et  à  mon  style,  que  les  chers  Frères 
n'ont  pas  eu  affaire  à  un  sourd. 

«  Daignez  agréer,  Monseigneur  Votre  Éminence,  etc.  » 

Le  Cardinal  ne  fut  pas  sourd,  lui  non  plus.  Moins  d'un  an 
après,  il  recevait  de  la  Nouvelle-Calédonie  une  lettre  dont  nous 
transcrivons  ces  quelques  lignes  :  «  Grâce  à  vos  25  francs,  je  suis 
quasiment  heureux.  Je  travaille  d'arrache-pied  à  gagner  ma  réha- 
bilitation. Je  ne  me  mêle  à  aucune  criaillerie.  Mes  deux  gentils 
compagnons  m'empêchent  de  m'ennuyer.  Ils  semblent  me  com- 
prendre. J'appelle  le  pinson  Cardinal  et  la  pinsonne  France.  Cela 
me  fait  ressouvenir  de  la  patrie  et  de  mon  bienfaiteur.  » 

N'est-ce  pas  charmant  et  de  sentiment  et  d'expression?  La  lec- 
ture de  cette  lettre,  une  des  dernières  qu'il  ait  entendues  de  son 
lit  d'agonie,  amena  sous  les  paupières  du  vieillard  une  larme  de 
douce  émotion. 

Je  mentionne,  en  passant,  les  aumônes  qui  prenaient  le  chemin 
de  l'étranger,  et  qui  ne  laissèrent  pas,  certaines  années,  que 
d'être  considérables.  Les  carmélites  de  Palerme,  les  ecclésiastiques 
de  diverses  parties  de  l'Italie,  les  trappistes  de  Chine  et  de  Syrie, 
les  sinistrés  de  Chio,  de  Szegedin,  de  Murcie,  les  évoques  maro- 
nites, et  autres  de  passage  à  Paris,  pourraient  dire  si  Son  Emi- 
nence  ferma  l'oreille  à  leur  cri  de  détresse. 

C'est  à  dessein  que  je  n'ajoute  pas  à  l'énumération  qui  précède, 
les  noms  de  l'Irlande  et  d'Ischia,  de  même  que  j'ai  omis  plus 
haut  de  faire  allusion  aux  orphelins  de  la  guerre  civile,  aux  inondés 
du  Midi,  aux  cholériques  de  Marseille  et  de  Toulon.  Le  miJh'on 
dépensé  par  Son  Émincnce  pour  ces  diverses  catégories  de  malheu- 
reux provenait  de  souscriptions  publiques  ou  de  quêtes  ordonnées 
dans  les  paroisses.  Et  on  ne  s'occupe  ici  que  du  budget  privé  du 
Cardinal,  de  ses  aumônes  en  quelque  sorte  personnelles. 

Le  sujet  n'est  pas  encore  épuisé.  Il  reste  un  dernier  chapitre,  celui 
des  aumônes  secrètes.  Secrètes  dans  le  sens  strict  du  terme,  car  le 
Cardinal  prenait  ses  précautions  pour  que  certaines  de  ses  libéralités 
ne  fussent  jamais  connues.  Non  seulement  il  donnait  alors  sans 


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LE  CARDINAL  GUIBERT  835 

tenir  note  lui-même,  mais  il  ne  souffrait  pas  que  rien  fût  écrit 
qui  pût  révéler  le  nom  de  la  personne  ou  le  chiffre  du  don.  Ayant 
porté  1800  francs  à  une  famille  frappée  par  un  désastre  subit,  le 
secrétaire  insistait  pour  qu'il  lui  fût  au  moins  permis  d'inscrire  la 
somme  sur  son  registre,  que  c'était  nécessaire  pour  Tordre  de  sa 
comptabilité,  qu'autrement  il  ne  resterait  pas  trace  de  ce  qu'étaient 
devenus  ces  1800  francs.  «  Qu'il  n'en  reste  pas  de  trace,  c'est  ce 
que  je  veux,  »  répondit  le  Cardinal.  Et  dans  des  cas  semblables, 
il  répétait  volontiers  :  «  pourquoi  ne  pas  se  rapprocher,  toutes  les 
fois  qu'on  le  peut,  de  la  lettre  du  conseil  évangélique  :  Nesciat 
sinistra  tua  quid  faciat  dextera  tua  ?  » 

C'est  par  cette  discrète  profusion  de  sa  droite  que  des  militaires 
ont  été  sauvés  du  désespoir  et  de  la  flétrissure,  que  des  catastro- 
phes commerciales  ont  été  évitées,  l'honneur  et  la  situation  de  plu- 
sieurs familles  maintenus. 

Son  chagrin  était  d'avoir  trop  souvent  à  laisser  à  l'écart  ces 
sortes  de  demandes,  faute  d'en  pouvoir  vérifier  l'exactitude.  «  Quel 
malheur  qu'il  y  ait  de  faux  nécessiteux!  disait-il;  ils  sont  cause 
que  nous  refusons  aux  vrais.  Un  soir  était  arrivée  des  environs  de 
Paris  une  lettre  dénonçant  une  situation  cachée  tellement  horrible, 
qu'elle  en  paraissait  invraisemblable.  Lecture  est  faite  au  Cardinal, 
qui  dit  :  «  Ça  doit  être  inventé.  Rien  à  répondre.  »  Le  lendemain, 
de  bonne  heure,  il  appelle  son  secrétaire  :  «  Mon  cher  abbé,  j'ai 
peur  d'avoir  mal  décidé  hier  soir.  La  pensée  de  cette  lettre  a 
troublé  mon  sommeil.  Si  ce  qu'elle  dit  était  vrai?...  Prenez 
2000  francs  et  allez  voir.  »  Le  secrétaire  part,  arrive,  constate 
la  parfaite  exactitude  de  l'énoncé  de  la  lettre,  remet  le  don  du 
Cardinal  au  chef  de  famille,  qui  croit  à  un  miracle.  «  Bonne  leçon 
pour  moi,  dit  Monseigneur  tout  joyeux  du  résultat.  Désormais  je 
me  défierai  de  ma  défiance. 

Pour  faire  juger  si  le  service  de  l'aumône  secrète  a  dû  peu 
aider  à  alléger  le  budget  cardinalice,  je  me  contenterai  de  citer 
deux  chiffres  :  da  ns  l'espace  de  huit  ans,  une  famille  a  reçu 
24  000  francs;  une  autre,  50  000  francs. 

Monseigneur  maintenait  un  ordre  axact  dans  ses  finances.  Les 
dépenses  ne  devaient  jamais  dépasser  les  recettes,  il  permit  même 
un  placement  :  une  honnête  somme  fut  mise  en  rente  3  pour  100, 
déclarée  incessible  et  insaisissable  jusqu'au  lendemain  de  sa  mort, 
pour  être  alors  distribuée  à  ses  serviteurs.  A  part  cette  unique 
réserve,  le  cardinal  ne  thésaurisait  pas,  il  donnait  :  il  donnait  à 
proportion  de  ses  ressources.  Donner,  ce  fut  la  constante  pratique 
de  sa  vie,  c'était  le  besoin  inné  de  son  cœur. 

D.  Reuiet. 


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MESSIEURS  DE  CISAY' 


VII 

Au  moment  même  où  Bernard  sortait  de  chez  son  père,  la  porte 
de  Fappartement  du  marquis  s'eDtr'oovrit.  Bernard  TentemHt*  En 
toute  autre  occasion,  il  se  fût  retourné  pour  courir  au-devant  de  son 
grand-père  ;  mais  il  souffrait  trop  pour  désirer  autre  chose  qu'une 
solitude  complète,  une  solitude  dans  laquelle  il  pourrait  penser  à 
son  aise,  et  pleurer  le  pauvre  rêve  de  sa  jeunesse.  Aussi  il  descendît 
les  marches  à  toutes  jambes,  traversa  le  vestibule  et  sortit  à  la 
hâte,  se  dirigeant  du  côté  de  la  forêt.  Il  ne  se  retourna  pas  vers  le 
château  ;  il  ne  vit  pas  le  marquis  s'approcher  d'une  fenêtre  et  le 
suivre-  des  yeux,  étonné  et  inquiet. 

Le  marquis,  après  le  départ  de  Durandal,  avait  un  peu  dormi, 
ce  qui  lui  arrivadt  parfois  dans  les  grands  jours.  Puis  il  était  monté 
faire  sa  toilette,  et  en  passant  devant  le  cabinet  du  comte  Rodolphe, 
il  avait  reconnu  les  voix  de  son  fils  et  de  son  petit-fils  qui  cau- 
saient sur  un  ton  animé.  Cette  seule  animation  l'avait  mis  en  érdl. 
Il  fallait  peu  de  chose  pour  aiguiser  sa  finesse,  quand  il  s'agissait 
de  ceux  qu'il  aimait.  Ses  aperceptions  étaient  merveilleuses^  Il  derr- 
nait  sur  un  mot,  sur  un  signe,  convaincu  d'ailleurs  que  toute  llntel- 
ligence  humaine  réside  là,  comme  Rodolphe  était  convaincu  qu'elle 
réside  dans  la  logique.  M.  de  Cisay  entra  chex  lui  songeur,  et  en 
s'habillant,  il  laissait  son  esprit  trotter  de  droite  et  de  gauche,  sur 
Rodolphe,  sur  Bernard.  Contre  son  usage,  il  ne  fredonnait  pas. 
l'oreille,  qu'il  avait  conservée  exceflente,  étadt  tendue.  11  guettait 
€t  il  se  pressait,  instinctivement,  pour  être  prêt  i  tout  hasard. 

Ce  fut  ce  bon  hasard,  si  servîable  pour  les  gens  adroits,  qui  lui  fit 
ouvrir  la  porte  de  sa  chambre  à  l'instant  précis  où  Bernard  sortwt 
de  chez  le  comte.  Le  marquis  n'eut  besoin  que  d'un  seul  jet  de 
prunelle  pour  voir  que  Bernard  était  bouleversé,  et  la  façoa  dont 
le  jeune  homme  s'enfuyait  lui  en  apprit  davantage  Mcore.  U  le 

*  Voy.  le  Correspondant  des  10  et  25  novembre  1887. 


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MESSIEURS  DE  GISÀT  867 

suivit  des  yeux,  le  vit  aller  vers  la  forêt  et  se  mit  à  frapper  du  pied 
contre  le  parquet  : 

—  Ah!  vertuhleul  qu'est-ce  qu'on  lui  a  fait  à  ce  pauvre  enfant? 
Il  se  retourna  prestement.  Courtois  était  derrière  lui,  présentant 

un  objet,  pressentant  un  désir  : 

—  Monsieur  le  marquis  veut  sans  doute  son  chapeau  I 

—  Certamement  que  je  le  veuxl...  Ah!  nous  verrons  bien!  Mon 
pauvre  Bernard  1...  mon  ^ant! 

Il  disait  cela  en  descendant,  aussi  vke  qu'il  le  pouvait,  et  en 
prenant  dans  le  parc  la  même  direction  que  Bernard.  Mais  celui-ci 
avait  i>eaucoup  d'avance,  et  sa  jeunesse,  encore  excitée  par  le 
chagrin,  lui  permettait  de  courir  comme  un  cerf  blessé  qui  a 
échappé  aux  chiens  et  s'enfonce  sous  bois.  Hélas!  il  n'échappait 
que  matériellement  aux  embarras  qui  l'avaient  traqué.  C'était  un 
répit,  ce  n'était  pas  un  sauvetage.  Sans  doute  il  pouvait  penser  à 
•Jeanne,  il  pouvait  sentir  mieux  que  jamais  combien  elle  lui  était 
chère  et  avec  qtteUe  force  il  tenait  à  elle.  Mais  il  savait  maintenant 
que  ses  espérances  ne  se  réaliseraient  pas,  et  plus  le  rôve  était 
beau,  plus  le  renoncement  était  dur. 

Quand  il  fut  en  forêt,  près  d'une  grosse  roche  qu'il  connaissait, 
il  se  laissa  tomber  à  terre  et  s'étendit  tout  de  son  long,  accablé  et 
étonné  par  une  souffrance  intime  qui  lui  était  si  nouvelle.  Jusque-là, 
ceux  qui  l'entouraient  lui  avaient  épargné  la  moindre  sensation  de 
douleur  ;  on  avait  écarté  de  sa  vie  les  contacts  pénibles  aussi  soi- 
gneusement, plus  soigneusement  peut-être  que  ceux  du  mal  ;  deux 
affections  différâtes,  mais  profondes,  S£ms  cesse  en  éveil  autour  de 
lui,  montaient  la  garde  ccmtre  le  chagrin.  Chose  bizarre!  c'était 
d'une  de  ces  deux  affections  qu'il  recevait  le  premier  dMC. 

L'endroit  était  sauvage.  La  roche,  deminuue,  s'élevait  à  pic  d'un 
côté,  et  s'étendait  de  l'autre  en  pente  douce,  couverte  de  fougères 
et  de  géraniums  bec-de-grues.  Un  filet  d'eau  formant  .une  mare  s'en 
échappait.  L'eau  est  rare  dans  la  forêt  de  Fontainebleau  ;  mais  là, 
comme  ailleurs,  quand  die  s'épanche  de  la  terre,  elle  féconde,  die 
embellit,  elle  double  la  vie.  Des  ronces  énormes,  des  lianes,  des 
épines,  formaient  comme  un  rempart  autour  de  la  roche,  rempart 
couronné  par  les  frondaisosis  des  chênes,  et  que  franchissaient  seu- 
lement ceux  qui  connaissaient  le  passage  et  le  seuider.  Étant  enfant, 
Bernard  y  venait  souvent.  Il  prétendait  que  c'était  une  découverte 
à  lui  ;  il  en  était  fier,  il  en  jouissait  comme  d'une  conquête  et  n'avait 
coBsenti  à  en  révéler  l'existence  qu'à  ses  deux  fidèles  cooqpagnons, 
Bosa  d'abord,  le  marquis  ensuite. 

Plus  grand,  il  y  v&Mdi  seul  et  y  rêvait  de  loiigues  heures.  II 
apportait  un  livre.  Il  regardait  autour  de  lui.  Il  étudiait  les  ^ous-» 


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868  MESSIEURS  DE  CISAT 

bois.  Il  entendait  bruire  la  forêt,  et  parfois,  dans  les  jours  d'orage,  il 
écoutait  les  belles  grandes  plaintes  du  vent  dans  les  sommets  des 
branches.  Si  souvent  Timage  de  Jeanne  avait  hanté  cette  retraite 
qu'il  croyait  vraiment  qu'elle  y  avait  vécu  : 

—  Je  l'amènerai  là,  se  disait-il,  quand  elle  sera  ma  femme,  et 
je  lui  raconterai  que  je  l'y  ai  vu  grandir. 

Et  maintenant!  maintenant  il  faut  la  chasser,  Bernard,  sous  son 
apparente  réserve,  cachait  une  nature  ardente,  un  cœur  chaud,  un 
esprit  lopque,  une  volonté  très  ferme.  La  conversation  qu'il  vensdt 
d'avoir  avec  son  père  heurtait  toutes  ces  choses  et  les  révoltait. 

—  Comment,  c'est  parce  que  je  suis  riche  que  je  suis  contraint 
d'épouser  une  femme  riche  I  c'est  parce  que  je  suis  riche  que  je 
serais  moins  libre  qu'un  autre  I  Mais  cela  choque  le  bon  sensi  Cela 
ne  peut  pas  être,  je  le  sens,  j'en  suis  sûr.  Et  pourtant... 

Pourtant  le  raisonnement  du  comte  lui  revenait,  si  net,  si  con- 
cluant, qu'il  ne  savait  comment  lui  échapper.  Il  y  avait  cependant 
plusieurs  points  qui  lui  paraissaient  obscurs.  D'abord  son  père  ne 
lui  avait  pas  parlé  de  capitaux.  Or  il  se  rappelait  à  n'en  pas  douter 
l'avoir  entendu  maintes  fois  causer  de  déplacements  d'argent,  de 
versements  au  banquier,  de  ventes  d'actions,  de  courses  chez  Tagent 
de  change.  La  semaine  dernière  encore,  M.  Pignel  était  au  château. 
Ce  n'était  ni  pour  F  hôtel  ni  pour  Ghanteloup.  Et  puis,  comment 
se  pouvait-il  faire,  qu'avec  le  seul  revenu  de  leurs  terres  les  de 
Cisay  dépensassent  &0  000  francs  par  an  ? 

Il  s'était  relevé  sur  son  coude,  la  tête  appuyée  sur  sa  main  et 
réfléchissait  en  regardant  vaguement  le  ruisseau  qui  s'enfuyait  sous 
les  broussailles.  Des  craquements  de  feuilles,  un  bruit  de  pas  se 
firent  entendre  à  quelque  distance.  Il  écouta  : 

—  C'est  un  braconnier,  sans  doute. 

Les  pas  se  rapprochaient  et  semblaient  avancer  dans  la  direction 
de  la  roche.  La  surprise  se  peignit  sur  le  visage  de  Bernard.  Jamais 
personne  n'était  venu  le  troubler  là.  Kst-ce  que  sa  retraite  aurût 
été  découverte  et  violée  comme  venaient  de  l'être  les  secrets  de 
son  cœur? 

Mais  voilà  qu'une  grande  ombre  se  proflle  sur  le  ruisseau  et 
que,  se  glissant  par  le  sentier  habituel,  Bernard  reconnaît  tout  à 
coup  la  silhouette  maigre  du  marquis.  M.  de  Cisay  marche  vite.  U 
est  un  peu  essoufllé.  Il  accourt,  et  surprenant  le  jeune  homme  qui 
n'a  pas  eu  le  temps  de  se  relever,  il  s'écrie  de  sa  bonne  voix  tendre  : 

—  Eh  bienl  mon  petit  Bernard!...  eh  bien!  mon  cher  enfant! 
Bernard  se  trouble,  et,  à  ses  yeux  qui  n'avaient  point  encore 

pleuré,  il  sent  monter  deux  larmes  qu'il  refoule  à  grand'peine. 

—  Comment,  c'est  vous,  grand-père? 


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MESSIEURS  DE  GISAT  86» 

—  Et  qui  donc  serait  venu  te  trouver  ici?  Est-ce  que  nous 
n'avons  plus  nos  secrets,  à  nous  deux?  Est-ce  que  tu  es  trop  grand, 
ou  que  je  suis  trop  vieux? 

Trop  vieux  I  c'était  pourtant  un  mot  qu'il  n'aimait  point  à  pro- 
noncer. Mais  il  était  ému,  lui  aussi.  Il  s'était  assis  sur  l'herbe,  à  côté 
de  Bernard,  il  s'essuyait  le  front,  en  plongeant  son  regard  pénétrant 
dans  le  fond  des  yeux  de  son  petit-fils.  Bernard  se  pencha  vers  lui  : 

—  Vous  m'avez  donc  suivi? 

—  Parbleu  I 

Bernard  fut  un  peu  surpris,  mais  sans  excès.  Quand  il  s'agissait 
de  lui-même,  rien  ne  l'étonnait  de  la  part  de  son  grand-père.  Le 
marquis  était-il  au  courant?  blâmait-il  ou  approuvait-il  le  comte? 
Bernard  n'avait  pas  assez  d'expérience  de  la  vie  pour  le  démêler 
dans  l'attitude  de  M.  de  Gisay.  Il  voyait  seulement  ce  qu'il  connais- 
sait de  longue  date,  c'est-à-dire  l'extrême  tendresse  qui  veillait  sur 
lui,  et  craignant  d'affliger  cette  tendresse,  obéissant  aussi  à  je  ne 
sais  quelle  pudeur  secrète  qui  nous  porte  à  cacher  nos  maux,  il  se 
tut.  Peut-être  hésitait-il  d'autant  plus  à  parler  qu'il  avait  espoir 
dans  la  protection  du  marquis  et  qu'il  ménageait  ce  dernier  espoir, 
comme  on  ménage  sa  dernière  cartouche. 

Le  marquis  attendit  un  instant.  Bernard  s'était  un  peu  haussé 
et  avait  passé  son  bras  autour  du  cou  de  son  grand-père  qui  se 
tenait  assis  tout  droit.  Ni  l'un  ni  l'autre  ne  parlaient.  Les  branches 
s'agitaient  confusément  au-dessus  de  leurs  têtes.  Une  grosse  cou- 
leuvre verte  à  marbrures  jaunes  sortit  du  buisson  à  leurs  pieds  et 
se  dirigeant  vers  l'eau  s'y  glissa  lentement.  Le  marquis  semblait 
toujours  attendre.  De  temps  à  autre,  pendant  que  se  rétablissait 
sa  respiration,  un  peu  agitée  par  la  rapidité  de  sa  course,  il  regar- 
dait Bernard  du  com  de  son  œil  gris.  Bernard  songeait,  ou  restait 
à  dessein  en  dehors  des  interrogations  de  ces  coups  d'œil.  Tout 
était  d'un  calme  parfait.  Pourtant  le  cœur  de  Bernard  battait  dans 
sa  poitrine.  Il  se  sentait  mal  à  l'aise.  Et  peu  à  peu  le  marquis 
s'impatientait  et  s'agitait.  Soudain,  il  éclata  : 

—  Ah  I  çà,  te  figures-tu  que  je  suis  venu  ici  pour  le  seul  plaisir 
de  me  promener? 

Bernard  se  releva,  un  peu  confus. 

—  A  mon  âge,  continua  le  marquis,  courir  après  toi  parce  qu'on 
t*a  fait  du  chagrin,  et  te  trouver  muet  comme  un  poisson? 

—  Grand-père,  vous  saviez  donc...? 

—  C'était,  ma  foi,  bien  difficile  à  deviner!  Tu  es  sorti  de  chez 
ton  père  pâle  comme  un  linge,  sauvage  comme  un  loup...  Grâce  à 
Dieu ,  ce  n'est  point  ainsi  que  nous  t'avons  bâti,  et  je  n'ai  pas  besoin 
d*être  sorcier  pour  comprendre  qu'il  s'est  passé  quelque  chose... 


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870  MESSIEURS  DE  CISAT 

Alors  Bernard  se  décida  tout  à  fait. 

—  Ah!  tant  mieox!  tant  mienxt  nous  allons  pouroir  causer!... 
Et  sans  autre  préambule,  ayant  maintenant  bcswn  de  parler,  il 

commença  de  raconter  son  chagrin  à  ce  conGdent  de  ses  plus 
jeunes  années. 

—  Grand-père,  c'est  ma  vie  entière  qui  est  changée  1 

—  Tu  crois? 

—  Je  voulais  me  marier  jeune.  J*aimais.  J'avais  confiance.  Mmb- 
tenant  tout  cela  est  fini.  Je  ne  me  marierai  jamais... 

—  Saprelotte!  dit  le  marquis  avec  un  soubresaut,  je  n'entends 
pas  ça!  C'est  le  contraire  qu'il  nous  faut,  mon  enfant...  Je  vchx  wir 
la  quatrième  génération,  et  le  plus  tôt  possible,  sache-le  bien. 

Bernard  balança  la  tête  : 

—  C'était  donc  cela  que  tu  allais  Are  à  Rodolphe?  Mais  c'est  très 
bien  de  vouloir  se  marier  !  Je  t'approuve  des  deux  mains,  mon  Ber- 
nard, et  je  m'étonne...  Est-ce  que  Monsieur  ton  père  y  trouve  à 
redire? 

—  Pfeis  à  la  chose-. 

—  Eh  bien? 

—  Mais  à  la  femme. 

—  Ah  I  c'est  différent.  Fats-moi  juge  alor».  Il  se  peut  que  ta  aies 
mal  choisi. 

—  Vous  ne  le  pensez  pas,  grand-père,  puisque  vous  dites  toujours 
que  je  vous  ressemble. 

Le  mavquis  sourit  légèrement  et  pressant  de  la  main  gauche  h 
poche  qui  contenait  son  portefeuille  : 

—  Je  voudrais  pour  toi  que  tu  pusses  choisir  connue  je  Fai  fait. 
Mais  c'est  impossible.  Gela  n'arrive  pas  deux  fois  dans  un  siècle.  II 
n'y  a  plus  de  femmes  comme  ta  grand'mère, 

—  Pourtant,  dît  Bernard,  je  ne  me  trompe  pas.  Jeanne  lui  re^ 
semble.  Oh!  grand-père,  aidez-moi!  Faites  qu'elle  soit  un  jour  lok 
femme! 

—  Jeanne  !  s'écria  le  marquis  redevenu  sérieux.  Ta  as  dKt  : 
Jeanne  1.,.  ahî  voilà  un  vrai  malheur! 

Il  respira  longuement  : 

—  Non  pas  qu'elle  soit  laide,  morbleu!  elle  n'est  bien  que  trop 
jolie,'  tu  as  le  goût  bon.  Je  me  reconnais  là... 

II  regarda  Bernard  : 

—  Les  petits  seraient  beaux  comme  des  anges...  c'est  évident... 
Mais  il  ne  faut  pas  que  tu  l'épouses. 

—  Alors  vous  allez  me  parler  d'argent  comme  mon  père,  dit 
Bernard  d'autant  plus  désolé  qu'il  avait  cru  trouver  un  appui. 

Il  se  sentit  abandonné,  seul  avec  ses  idées,  se\il  avec  ses  alRsc- 


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MESSIEURS  DE  OSAT  87Î 

lions.  Les  objections  du  marquis,  venant  à  la  rescousse  des  objec- 
tions du  comte,  lui  causèrent  un  second  étonnement,  plus  doulou- 
reux que  le  premier.  Bernard  était  si  habitué  à  compter  sur  son 
grand-père!  C'était  même  la  joie  de  M.  de  Gisay  de  batailler  pour 
Bernard.  Il  le  faisait  à  tort  ou  à  raison,  que  la  chose  en  valûit  la 
peine  ou  qu'elle  fût  légère  comme  une  ombre.  Au  fond,  Bernard 
avait  toujours  espéré  que  son  grand-père  l'approuverait  dans  son 
amour  pour  Jeanne.  Avec  le  marquis,  il  se  sentait  plus  à  Taise  pour 
parler  des  choses  du  cœur  : 

—  Mais,  grand-père,  vous  avez  aimé!  vous  aimez  encore  celle 
qui  a  plané  sur  toute  votre  vie.  N'est-ce  donc  pas  là  le  suprême 
bonheur...? 

—  Attention  I  interrompit  le  marquis.  Ta  grand-mère  était  aussi 
riche  que  belle.  Elle  était  parfaite  en  tous  pomts  ! 

11  s'arrêta.  Bernard  se  taisait,  très  affaissé.  Le  marquis  jeta  on 
reg^d  sur  lui  et  s'attendrit  : 

—  On  ne  peut  pas  trop  te  blâmer,  cependant,  mon  pauvre 
enfant.  Avant  nos  dernières  pertes,  ce  mariage  eût  peut-^tre  été 
posable... 

—  Des  pertes? 

—  Oui...  Ton  père  a  dû  te  dire... 
«—  11  ne  m'a  rien  dit  de  seinblable* 

—  Tiens,  tiens!...  Cette  franchise!...  liais  nous  venons  de  hàre 
une  perte  énorme...  dans  un  coup  de  bourse.  11  ne  nous  reste  plus 
de  capitaux,  et  Rodolphe  est  inquiet  de  savoir  comment  nous  all(ms 
vivre...  Ah!  mon  Dieu,  je  sais  bien  qu'il  ne  fout  pas  «e  tourmenter 
de  ces  choses-là!  J'ai  vu  maintes  fois  qu'elles  s'arrangent  tim- 
jours...  Mais  ce  n'est  pas  une  raison  pour  négliger  les  moyens  de... 

—  Fort  bien,  dit  Bernard,  je  commuée  à  comprendre. 

—  J'sd  peut-être  tort  de  te  raconter  ce  que  ton  père  avait  jugé 
lx)n  de  garder  pour  lui  ;  mais  comme,  après  tout,  c'est  de  toi  qu'il 
s'agit!... 

Bernard  fronçait  le  sourcil,  durement,  avec  un  regard  à  terre, 
très  concentré. 

—  Oh  I  ne  fais  pas  cela  I  s  écria  le  marquis  en  lui  touchant  le  bras. 
Ne  prends  pas  oette  vilaine  physionomie.  Tu  ressembles  iu.. 

—  Je  calculais.  Il  le  faut  bien. 

—  Non.  Ne  calcule  pas.....  Je  ne  l'ai  jamais  fait,  et  cela  m'a 
réussi. 

—  Savez- vous  ce  que  rapporte  Chanteloup? 

—  Oui,  environ  30  000  francs. 

—  On  ne  peut  pas  songer  à  faire  des  économies  là-dessus? 
Le  marquis  fit  la  grimace. 


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872  MESSIEURS  DE  GISAY 

—  Ohl  des  économies!  ce  serait  funeste I  Quelle  innovation 
pour  une  vieille  famille  comme  la  nôtre  I  Nous  nous  sommes  refaits 
de  bien  des  façons,  mon  enfant,  mais  par  Téconomie...  jamais! 

—  Eh  bien  I  s'écria  Bernard,  j'aimerais  mieux  être  casseur  de 
pierres  et  n'avoir  pas  un  sou  vaillant  que  d'être  le  vicomte  de  Cisay  1 
Au  moins  je  pourrais  être  heureux  comme  je  l'entends  I 

—  Sans  doute,  sans  doute.  Pauvre  comme  un  millionnaire  I  c'est 
connu. 

Bernard  était  sur  le  point  de  s'emporter  : 

—  Oui,  cela  tue  tout  ce  qu'il  y  a  de  bon  dans  le  cœur.  Frumand 
a  raison,  cela  dessèche,  cela  ronge  jusqu'à  la  moelle,  et,  comme  il 
le  dit,  c'est  fatal. 

—  Allons,  Bernard,  tu  deviens  tragique.  N'exagérons  rien.  Oa 
ne  te  demande  pas  tant.  Il  s'agit  bonnement  d'épouser  une  jeune 
et  jolie  femme  que  tu  choisiras  où  tu  voudras,  pourvu...  pourvu 
qu'elle  ait  les  rentes  que  nous  n'avons  plus.  En  cela  je  ne  puis 
manquer  d'approuver  ton  père.  Un  de  Cisay  gêné  senût  uû  de 
Cisay  dégénéré. 

Ainsi  le  marquis  au  lieu  de  consoler  Bernard  achevait  de  le  déses- 
pérer en  lui  révélant  qu'il  leur  restait  à  peine  de  quoi  vivre  dans 
leur  situation  sociale.  Tout  lui  manquait  à  la  fois,  et  la  seule  idée  à 
laquelle  il  s'était  rattaché,  celle  de  ne  pas  se  marier,  allait  elle- 
même  lui  devenir  difficile. 

Pourtant,  en  le  voyant  si  abattu,  le  marquis  avait  pitié  de  cette 
jeunesse  fauchée  : 

—  Ne  te  désoles  pas,  mon  enfant,  tu  seras  heureux  un  jour,  j'en 
suis  sûr. 

—  Non.  11  n'y  a  qu'un  bonheur  pour  chacun  de  nous;  quand  on 
passe  à  côté,  il  ne  revient  pas. 

C'était  vrai.  M.  de  Cisay  le  savait.  Il  comprît  que  Bernard 
aimait  Jeanne  plus  fortement  qu'il  ne  l'avait  pensé  tout  d'abord.  Le 
cœur  lui  sauta.  Il  fut  sur  le  point  de  crier  : 

—  Mariez-vous  donc!  Elle  est  charmante;  le  bonheur  aiflera  vos 
voiles,  et  nous  trouverons  bien  moyen  de  vivre,  puisque  l'argent  n'a 
jamais  manqué  aux  de  Cisay...  Je  l'adore  déjà,  ta  Jeanne. 

11  ouvrit  la  bouche,  mais  il  se  contint.  Il  crut  voir  Rodolphe 
s'interposer  entre  eux,  et,  ému,  hésitant,  il  se  borna  à  saisir  de  ses 
deux  mains  la  tête  de  Bernard  et  à  l'embrasser  au  front  comme  lors- 
qu'il était  tout  petit  : 

—  Mon  pauvre  chéri,  je  t'aimerai  plus  que  jamais! 

Puis,  incapable  de  supporter  longtemps  la  tristesse,  il  se  sentit 
un  petit  tiraillement  d'estomac  et  regarda  sa  montre  : 

—  Six  heures  passées!  Que  va  penser  Courtois?  Allons-nous-en 


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MESSIEURS  DE  GiSAT  87a 

vite,  et,  pour  l'amour  de  Dieu,  ne  sois  pas  triste,  mon  petit 
Bernard. 

Bernard  se  leva.  Il  tendit  son  bras  sur  lequel  son  grand-père 
s'appuya.  Il  était  plein  de  courage,  et  essaya  même  de  lui  sourire. 
Mais  c'était  désormais  un  rayon  voilé  de  pluie. 


VIII 

Us  étaient  rentrés  à  Paris.  L'hôtel  avait  repris  son  train.  Le 
mois  de  décembre  venait  de  finir  avec  ses  jours  sombres,  ses  jours 
courts.  Us  étaient  rentrés  dans  l'activité  apparente  de  la  grande 
ville. 

Le  comte  était  de  plus  en  plus  préoccupé  de  Bernard.  Il  avait 
conscience  de  la  difficulté  extrême  d'amener  son  fils  à  faire  un 
mariage  d'argent.  Non  seulement  le  caractère  du  jeune  homme  ne 
s^y  prêtait  pas,  mais  son  fâcheux  amour  pour  Jeanne  d'Oyrelles  était 
un  obstacle  grave. 

Pourtant  l'attitude  de  Bernard  était  aussi  correcte  que  possible, 
et  pour  le  comte,  qui  tenait  aux  apparences,  il  y  aurait  eu  lieu 
d'être  satisfait.  Ni  à  son  père  ni  à  son  grand-père,  Bernard  n'avait 
reparlé  d'avenir.  Il  en  évitait  jusqu'aux  allusions.  La  vie  de  tous 
les  jours,  les  petits  incidents  du  monde,  et,  quand  il  le  pouvait» 
quelque  idée  élevée  et  générale,  alimentaient  sa  conversation  pen- 
dant les  repas,  seul  moment  où  ils  se  rencontrassent  régulièrement 
tous  les  trois.  Cette  réserve  même  inquiétait  le  comte  Rodolphe. 
Elle  laissait  pressentir  plus  d'énergie  qu'il  ne  l'avait  d'abord  sup- 
posé. Seulement  comme  il  se  sentait  de  son  côté  une  volonté  de  fer, 
comme  il  était  convaincu  que  son  plan  était  le  seul  bon,  il  était  bien 
résolu  à  ne  pas  céder  d'un  pouce. 

—  J'en  viendrai  à  bout.  Avec  de  la  persistance,  on  arrive  toujours 
à  ce  qu'on  veut.  Bernard  oubliera  Jeanne  d'Oyrelles;  il  épousera 
une  héritière,  et  la  fortune  de  notre  maison  sera  rétablie;  c*est  ce 
qu'il  nous  faut.  A  moi  de  tenir  ferme  I 

Quand  ils  se  trouvaient  réunis,  il  y  avait  maintenant  entre  eux 
un  malaise  que  chacun  tâchait  vainement  de  dissimuler.  Le  marquis 
plaisantait  beaucoup,  cherchant  à  enlever  son  monde.  Le  comte 
lui-même  causait  plus  que  d'habitude.  On  entendait  ses  phrases 
courtes,  martelées,  incisives,  parfois  terminées  par  un  rire  bref. 
L'un  et  l'autre  levaient  fréquemment  les  yeux  sur  le  jeune  homme 
et  l'observaient  à  la  dérobée.  Quant  à  Bernard,  il  avait  vieilli,  si 
tant  est  qu'on  puisse  vieillir  à  vingt-deux  ans.  Ses  traits  s'étaient 
un  peu  creusés,  un  peu  accentués.  Son  regard  était  plus  terne. 


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874  MESSIEURS  DB  GISAY 

n  évitait  de  le  fixer  sur  son  père.  Une  sorte  d'affaissement,  ausât6t 
réprimé,  le  sadsissait  quelquefois. 

—  Mais  tu  as  mal  dormi!  tu  es  pâle  ce  matin  I  lui  disait  alors 
rinomséquent  marquis. 

Bernard  répondait  en  souriant  : 

—  Ne  vous  inquiétez  pas,  grand-père,  c'est  l'air  de  Paris. 
Et  le  comte  ajoutait  de  son  air  mordant  : 

—  Voudriez-vous  qu'il  fût  rouge  comme  un  chantre? 

—  Oh  !  il  aursdt  du  chemin  à  faire  I 

—  Pas  déjà  tant  I  Mais  s'il  avait  envie  de  devenir  intéressant 
TOUS  l'y  pousseriez,  mon  père,  avec  vos  singulières  inquiétudes. 
Il  n'y  a  rien  de  td  pour  rendre  les  gens  malades  que  de  s'informer 
de  leur  santé. 

Le  marqms  se  taisait,  puis  regardait  Bernard,  pois,  levant  son 
verre,  avalait  une  rasade  : 

—  Tu  as  peut-être  raison,  après  tout;  Bernard  est  taillé,  conmie 
moi,  pour  vivre  cent  ans. 

Au  fond,  le  grand-père  ne  s'y  trompait  pas.  Il  voyait  bien  que 
son  cher  enfant  souffrait,  et  plus  cette  souffrance  était  dissimulée, 
courageusement  supportée,  plus  il  en  devinait  l'amertmne. 

—  Aht  nous  allons  le  faner,  nous  allons  le  faner  dans  sa  fleur! 
Gela  le  navrait,  le  bon  marquis.  U  eût  fait  tout  au  monde  pour 

arracher  à  Bernard  un  autre  sourire  que  ce  sourire  contraint  qui 
lui  faisait  mal  à  voir.  Il  allait,  dans  ses  moments  de  trouble,  jusqu'à 
se  reprocher  d'avoir  soutenu  Rodolphe,  jusqu'à  s'accuser  de  sacri- 
fier Bernard  à  la  fortune.  Mais  cette  faiblesse  ne  durait  pas. 

—  Car,  au  fond,  c'est  Rodolphe  qui  connaît  les  difficultés  de  la 
vie.  U  faut  que  Bernard  soit  raisonnable. 

Et  les  jours  passaient,  et  la  vie  coulait,  et  MM.  de  Gsay,  chacun 
livré  à  ses  préoccupations  diverses,  s'agitaient  péniblement  pour  réa- 
liser leurs  espérances,  comme  des  fourmis  pour  transporter  une  paille. 

L'état  d'inquiétude  de  leurs  esprits  commençait  à  se  trahir 
dans  leur  entourage  et  surtout  dans  leur  dépendance,  malgré  eux, 
sans  qu'ils  y  contribuassent,  par  cette  seule  force  des  choses  exis- 
tantes qui  se  révèlent  comme  d'elles-mêmes.  Un  matin  que  Rosa 
préparait  du  linge  dans  la  grande  lingerie  du  rez-de-chaussée,  elle 
vit  arriver  Courtois  qui  lui  apportait  des  cravates  à  repasser. 

—  C'est  bien.  Je  vous  ferai  cela  tantôt. 

Courtois  ne  s'en  alla  point.  Il  s'assit  plutôt  sur  le  coin  de  la 
table,  croisant  l'une  sur  l'autre  ses  deux  jambes  et  ses  fameuses 
pantoufles  de  cuir  noir. 

Rosa  continua  son  ouvrage,  jetant  des  gouttes  d'eau  sur  les 
objets  étendus,  et  les  roulant  ensuite  avec  soin  pour  en  former  une 


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MSSSlEQtS  M  GKâT  gTS 

grande  pile.  D'habitude,  Gourt(»s  parlât  peu,  mteie  à  Rosa.  Mais^ 
ce  matin-là,  elle  vit  bien  qu'il  ayadt  quelque  chose  à  lui  ^re  : 

—  Save2-vous,  Rosa,  que  je  ne  sois  pas  tranquille? 

—  Pourquoi  donc,  Courtois? 

—  Vous  n'ayez  rien  remarqué  dans  la  figure  de  M.  le  marquis? 

—  Dans  la  figure  de  M.  le  lœrrquis?...  Ma  foi,  non.  11  a  l'air  ée 
se  porter  comme  no  cbarme.  Il  mange,  il  boit,  il  d<N[t. 

—  £h  birat  non,  justement.  Cest  là  ce  qui  voss  trompe. 

—  Serait-il  malade? 

—  Pas  encore.  Mais  M.  le  marquis  réfléchit  beaucoup  plus  sou- 
vent que  d'ordinaire.  Il  réfléchit  en  s'habillait,  il  réfléchit  en  se 
promenant  dans  le  jardin.  Cela  ne  lui  vaut  rien.  Je  le  siûs,  moi  qui 
le  soigne  dq)uis  quarante  ans. 

—  Peut-être,  dit  Rosa  d'un  air  grave. 
Courtois,  encouragé,  s'épancha  davantage  : 

—  L'autre  soir,  il  me  sonne,  très  tard.  Je  cours,  croyant  avoir 
oublié  la  veilleuse.*. 

—  OblGoortoisI 

—  Damel  cela  powrait  m'arriverl...  Mais  Bon.  Je  le  trouve  dans 
son  lit,  les  yeux  grands  ouverts.  Il  me  dit  :  «  Courtois,  dcmne-moi 
un  livre  pour  m'empècher  de  priser.  Je  ne  peux  pas  dormir.  »  Et 
depuis  j'en  mets  un  tous  les  soirs  sfur  sa  table  de  nuit.  Gela  nous 
change  beaucoup.  J'étais  habitué  à  le  voir  s'endormir  comme  un 
^afant.  Souvent,  ayant  que  j'aie  te  temps  de  quitter  la  chambre,  je 
Fentendais  ronfler.  Voyez-vous,  Rosa,  il  fa«t  qu'il  y  ait  quelque 

•  chose,  parce  que  je  ne  l'ai  jamais  vu  ainsi. 

—  Jamais? 

—  Non.  Pas  même  après  la  mort  de  it^^  la  marqmse. 

—  Ah  !  dît  Rosa  avec  un  gros  soupir,  avoir  des  chagrins  à  l'âge 
de  M.  le  marquis,  c'est  tout  naturel.  Mais  à  l'âge  de  H.  Bernard 
c'est  bien  triste! 

—  Vous  croyez  que  M.  Bernai^?... 

—  Si  je  le  crois,  hélas!  j'en  svûs  s(ire.  Regardez-le  doncl...  une 
mine  à  faire  peur! 

—  Une  belle  mine  tout  de  même,  Rosa. 

—  Parce  qu'il  ne  peut  pas  faire  autrement.  C'est  en  hii.  Mais  la 
joie  n'y  est  plus. 

—  A  son  âge,  on  se  ccmsole.  Mais  si  cela  prend  à  M.  le  marquis, 
je  crains  bien... 

Rosa  s'assit  devant  la  table  et  appuya  ses  deux  coudes  sur'  la 
nappe  : 

—  Courtois,  avez-vous  idée  de  ce  qulls  peuvent  avoir? 

—  Aucune,  Rosa,  aucune.  J'ai  beau  chercher...  Et  vous? 


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876  MESSIEURS  DE  CISAT 

—  Oh!  moi,  j'ai  mon  idée,  comme  de  juste. 

—  Une  idée...  pour  tous  les  deux? 
Rosa  fit  un  signe  de  tète  aflirmatif. 

—  Ah  I  vraiment,  dit  Courtois. 

Il  hésita  un  peu  avant  d'aller  plus  loin.  Rosa,  qui  avsdt  dM 
dans  l'hôtel  près  de  vingt  ans  après  Courtois,  avait  si  bien  su,  avec 
son  adresse  féminine,  faufiler  son  autorité,  qu'elle  régnait  mainte- 
nant en  souveraine.  Le  temps  n'était  plus  où  elle  s'appliquait  à 
obtenir  les  bonnes  grâces  de  Courtois.  «  Laissez  prendre  aux  femmes 
un  doigt  de  considération,  elles  deviendront  bientôt  princesses. 
Elles  ont  l'instinct  du  gouvernement.  »  C'était  le  marquis  qui  disait 
cela,  et  Courtois  le  pensait  comme  son  maître,  en  moins  bons 
termes  peut-être.  Il  le  pensait,  et  pourtant  il  s'était  laissé  prendre. 
A  nulle  autre  personne,  il  ne  se  fût  permis  de  confier  une  chose 
relative  à  M.  de  Cisay.  Mais,  pour  lui,  Rosa  tenait  dans  le  monde 
une  place  à  part  :  dans  le  monde,  c'est-à-dire  dans  l'hôtel  de  Cisay. 

Peu  s'en  fallait,  toutes  proportions  gardées,  qu'il  ne  comparât 
ses  perfections  à  celles  de  la  marquise.  Volontiers,  il  se  ftit  écrié, 
en  s' assimilant  à  son  maître  :  Nous  avons  rencontré  une  exc^tion! 

L'amour-propre  y  trouvait  son  compte.  On  aime  à  s'avouer  ces 
choses-là.  C'était  d'autant  plus  étrange  de  sa  part  qu'il  n'avait 
jamais  apprécié  les  autres  femmes.  Il  était  célèbre  pour  la  petite 
estime  qu'il  accordait  au  sexe  féminin.  Mais,  en  attendant,  Rosa 
en  prenait  à  son  aise  avec  Courtois.  Plus  fine  que  lui,  plus  jeune 
et  point  sourde,  sachant  son  service  sur  le  bout  du  doigt,  elle  lai 
en  imposait  par  certaines  supériorités.  Le  projet  de  mariage,  vague-  • 
ment  élaboré  entre  eux,  toujours  remis,  jam^ds  abandonné,  contri- 
buait aussi  à  fortifier  son  influence  : 

—  Voyez-vous,  reprit-elle  ex  professoy  cela  ne  fait  qu'un,  le  grand- 
père  et  l'enfant. 

—  Parbleu  ! 

—  Je  l'ai  bien  vu,  quand  il  était  petit. 

—  Et  moi  donc! 

—  Eh  bien,  alors,  c'est  la  même  chose  I 

—  La  même  chose  qui  leur  fait  du  chagrin. 

—  J'en  mettrais  ma  main  au  feu. 

—  Mais  qu'est-ce  que  c'est,  Rosa?  dit  timidement  Courtois. 
Rosa  sourit  d'un  air  impénétrable.  Que  savait-elle?  Ou,  jusqu'à 

quel  point  voulait-elle  en  faire  accroire?  Avait-elle  l'intuition  de  la 
force  du  mystère?  En  tout  cas,  ne  doutant  pas  de  ses  propres 
mérites,  elle  ne  dédaignait  pas  de  les  faire  valoir. 

—  Tout  de  même,  dit  Courtois  en  se  penchant  un  peu  de  son  côté, 
vous  me  le  diriez  si  vous  étiez  M°*  Courtois? 


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MESSIEURS  DE  GISAY  877 

—  Probablement. 

—  Eh  bien,  Rosa,  si  nous  pressions  un  peu  les  choses? 

—  Se  presser!  ma  foi,  non.  Croyez-vous  que  j'aurais  le  cœur  à 
me  marier  pendant  que  mon  petit  Bernard... 

Courtois  poussa  un  gros  soupir  et  se  remit  debout  sur  ses  pantou- 
fles : 

—  Allons  I  il  faut  savoir  attendre. 

Rosa  fut  satisfaite  de  le  voir  si  soumis,  et  comme  le  vieux  valet  de 
chambre  qui  avait  glissé  jusqu'à  la  porte  allait  la  refermer  sur 
lui. 

—  Vos  cravates  seront  prêtes  ce  soir,  lui  cria-t-elle...  Faudra 
venir  les  chercher. 

...  Le  comte  de  Cisay  s'apercevait  bien  des  fluctuations  d'esprit  de 
son  père.  Non  seulement  il  s'en  apercevait,  mais  il  s'en  effrayait, 
connaissant  l'impressionnabilité,  et  l'inconséquence,  et  les  entraî- 
nements, et  les  faiblesses  de  cœur  du  marquis. 

—  S'il  tournait  à  Bernard,  ce  serait  terrible,  pensait-il,  et  tout  est 
à  craindre  avec  ces  soubresauts  de  tendresse  qui  ne  mènent  à  rien 
dans  la  vie.  11  est  clair  qu'il  s'attendrit  déjà  sur  Bernard.  Pour  un 
peu,  il  irait  lui  demander  pardon.  Cela  ne  lui  coûte  pas  de  virer  de 
bord.  Il  est  ainsi  fait.  Et  les  événements  l'ont  gâté  en  se  mettant 
toujoiu's  de  son  côté.  11  en  prend  pied  pour  résonner  de  l'avenir 
comme  du  passé,  c'est-à-dire  pour  ne  pas  raisonner  et  s'aban- 
donner au  fil  de  l'eau,  à  la  dérive,  en  bâton  qui  flotte.  C'est  une 
chance  qu'il  ait  bien  voulu  jusqu'à  présent  me  comprendre  et 
m' appuyer,  chance  qu'il  ne  faut  pas  perdre. 

Tout  en  parlant,  il  se  dirigeait  vers  le  jardin,  où  le  marquis,  assis 
sur  un  banc,  remuait  du  sable  du  bout  de  sa  canne. 
Rodolphe  s'assit  à  l'autre  bout  du  banc  : 

—  Eh  bien,  père,  le  temps  passe. 

—  Mon  Dieu,  oui. 

—  Voilà  l'hiver  qui  s'avance.  Il  faudrait  pourtant  songer  à  faire 
pour  Bernard  quelque  chose  de  sérieux. 

Le  marquis  regarda  son  fils,  visiblement  effrayé  : 

—  Ah  !  qu'as-tu  inventé  de  nouveau  ?  Ne  vois-tu  pas  que  le  pauvre 
enfant  est  déjà  triste  comme  la  mort? 

—  Justement.  Il  ne  faut  pas  le  laisser  en  pareil  état.  C'est 
mauvais.  C'est  mauvais  pour  lui,  et  cela  ne  vaut  rien  pour  nous. 

—  En  tout  cas,  dit  le  marquis,  son  chagrin  me  désole,  je  ne  te  le 
cache  pas. 

—  Eh  bien,  mon  père,  il  faut  agir,  il  faut  le  sortir  de  là,  il  faut 
au  moins  essayer  de  le  distraire.  Il  s'absorbe  trop  dans  ses  œuvres 
et  dans  ses  travaux. 

10  DÉCEMBRE  1887.  56 


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«78  MESSIEURS  BE  GISÂY 

Le  marquis  ne  répondit  pas.  Il  avait  le  menton  appcr;^  sur  sa 
canne  et  regardait  devant  lui. 

—  Aidez-moi,  dit  le  comte.  Vous  pouvez  tout  sur  lui.  Puisque  nous 
avons  obtenu  qu'il  renonce  à  ses  folies  vis-à-vis  de  M***  tfOyrettes..., 
car  c'est  obtenu,  vous  le  voyez  bien,  il  n'en  parle  jamais.. .,  eh  bien  ! 
profitons  de  notre  succès,  faisons-lui  voir  des  choses  possibles  et 
marions-le,  ce  sera  le  moyen  de  le  consoler  tout  à  faut. 

—  Marions-le,  répéta  le  marquis  avec  résignatioD.  Je  le  veux 
bien. 

—  Mais  pour  cela,  mon  père,  il  serait  bon  que  nous  le  conduis 
Bons  ensemble  dans  quelques  maisons.  Ce  serait  le  moyen  de  faire 
un  premier  choix,  à  la  volée,  que  nous  approfondirions  ensuite  en 
étudiant  ses  di^sitions,  sa  manière  â*ètre.  Il  est  oécessâÎFe  que  nous 
l'entourions,  que  nous  le  dirigions.  (Test  une  œuvre  dé&cate  entre 
toutes,  dans  laquelle  il  ne  faut  rien  moins  que  votre  perspioKÛté. 

—  Oh  !  interrompit  le  marquis,  quand  on  ne  se  marie  pas  à  sa 
guise,  et  sans  le  secours  de  personne,  tout  se  vaut. 

—  Vous  ne  le  pensez  pas? 

—  Bah  î  si  Ton  se  marie  sans  amour,  k  différence  d'une  tenme 
à  une  autre  n'est  pas  grande.  Il  faut  chercher  la  plus  riebe,  imt 
bonnement.  Et  c'est  ce  qu'on  fait,  c'est  ce  que  dogs  allons  hire,  si 
tu  m'en  crois. 

—  A  la  bonne  heure  ! 

Il  était  toujours  difiîcile  de  savoir  si  M.  de  Cisay  parlait  sérieu- 
sement. It  avait  une  façon  leste  de  lancer  k  phrase,  en  obserraac 
les  gens  par  un  coup  d'oeil  de  côté,  qm  déconcertait  et  dénmtait. 
Mais  Rodolphe,  enchanté  de  le  voir  en  si  bonnes  dispositioas,  ne 
s'amusa  point  à  approfondir  les  sentiments  secrets  du  marquis.  D 
trouvait  que  l'entretien  marchait  à  souhait  et  qœ  son  père  étiit 
plus  raisonnable  qu'il  ne  l'avait  supposé. 

Le  marquis  donna  son  petit  coup  habituel  sur  le  iood  de  son 
chapeau,  Tappuyant  sur  k  tempe  droite. 

—  Continue  donc,  dit-il.  Tu  as  quelque  proj^? 

—  Rien  de  formulé.  Je  trouve  seulement  d'une  SKtrfeme  impor- 
tance d'arracher  Bernard  h  sa  mélancolie,  de  ne  pas  bisser  son 
esprit  courir,  mais  de  tâcher  dès  à  présent  de  le  fixer. 

—  C'est  entendu.  Après? 

—  Après  ?  Je  m'arrêtais  là  pour  l'instant. 

—  C'est  peu.  Cela  ne  le  consolera  pas  beaucoup. 

—  Il  y  a  un  nom  qui  me  revient  toujours,  reprit  Rodolphe.  C'est 
celui  de  M"'  Fulston.  Belle  personne,  fille  unique,  caractère  «Te- 
nant, et  quant  à  la  fortune,...  merveilleuse,  dit-on. 

Le  marquis  fit  une  grimace  : 


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MESSIEURS  DE  GISÂY  87» 

—  Belle  personne!...  Moi  je  la  trouve  terriblement  laide.  Je  l'ai 
aperçue  au  Bois...  Elle  n'a  pas  d'yeux. 

—  Vous  n'êtes  pas  de  l'avis  général.  M"»  Fulston  a  beaucoup  de 
réputation. 

—  Enfin!  dit  naïvement  le  marquis  en  se  redressant,  il  n'y  a  pas 
&  espérer  que  notre  race  restera  ce  qu'elle  est  aujourd'hui.  La 
beauté  physique  n'a  qu'un  temps.  C'est  une  loi  fatale  pour  les 
familles  comme  pour  les  individus.  J'aurais  pourtant  aimé...  mais 
n'y  pensons  plus...  Eh  bien,  oui,  M"*  Fulston  n'est  peut-être  pas 
plus  mal  qu'une  autre.  Il  faudra  l'étudier  avec  Bernard. 

—  Ne  brusquons  rien,  si  vous  m'en  croyez.  N'insistons  pas  trop 
vite.  Suivons  notre  projet  de  le  distraire  d'abord... 

Mais  quand  on  a  au  fond  du  cœur  un  désir  très  vif,  il  est  diiB- 
cile  de  le  contenir,  et,  à  peine  MM.  de  Cisay  eurent-ils  commencé 
à  mettre  en  pratique  leur  complot,  qu'ils  furent  entraînés  à  pousser 
Bernard  du  côté  de  la  riche  héritière.  Le  comte  en  donndt  une 
excellente  raison  : 

—  Elle  peut  nous  être  enlevée  d'un  jour  à  l'autre.  Tout  le 
monde  la  demande. 

Quant  à  Bernard,  arraché  par  deux  forces  vives  à  la  solitude 
qu'il  cherchait,  et  lancé  dans  le  monde  à  la  remorque  de  son  père 
et  de  son  grand-père,  il  avait  l'air  d'une  ombre  qu'on  promène.  Il 
Bravait  point  fait  résistance.  Mais  rien  ne  l'égayait,  rien  ne  lui 
plaisait. 

Parfois,  en  s'enfonçant  dans  la  vieille  calèche  qui  allait  les  con* 
duire  au  bal,  le  marquis,  qui  aimait  encore  les  habits  de  fête,  et 
Fodeur  des  fleurs,  et  le  tapage  des  roues  courant  sur  le  pavé,  le 
marquis,  jetant  un  coup  d'oril  complaisant  sur  l'élégance  de  Ber- 
nard assis  en  face  de  lui,  et  même  sur  la  belle  tenue  de  Rodolphe, 
qui  était  à  sa  gauche,  sentait  revenir  à  lui  ses  plaisirs  de  vingt  ans  : 

—  Ah  I  nous  allons  nous  amuser,  mes  enfants  ;  nous  allons  voir 
de  jolies  choses  et  de  jolies  femmes,  parées  pour  nous. 

—  Mais  oui,  disait  le  comte. 

—  Ehl  ehl  Bernard,  c'est  ton  tour  de  conquête  I  Nous  avons 
hdt  notre  temps,  hélas!...  C'est  à  toi,  maintenant. 

Mais  rien  ne  secouait  la  torpeur  de  Bernard.  U  faisait  cependant 
effort  pour  être  aimable.  Il  ne  boudait  point,  et  son  sourire  de 
convention,  ce  sourire  qu'on  prend  et  qu'on  laisse  à  la  porte,  avait 
encore  assez  de  charme  pour  tourner  bien  des  têtes.  Le  marquis 
le  savait,  le  comte  en  était  fier.  Bernard  seul  n'avait  pas  l'air  de 
s'en  douter.  Avances  des  mères,  regards  des  jeunes  filles,  phrases 
polies,  phrases  engageantes,  il  traitait  tout  avec  la  même  indiffé- 
rence, comme  une  botte  de  fleurs  qu'on  jette  par-dessus  la  haie. 


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880  MESSIEURS  DE  GISAY 

Le  comte  n'en  était  pas  moins  satisfait.  Ne  regardant  pas  de  près 
aux  sentiments,  il  finissait  par  trouver  la  docilité  de  Bernard  de 
très  bon  aloi.  Jamais  Téducation  de  son  fils  ne  lui  avsdt  paru  plus 
réussie. 

—  Il  se  rend,  c'est  clair.  La  raison  a  prise  sur  lui.  Il  n'a  pas 
encore  vaincu  toute  tristesse,  mais  il  n'a  pas  même  l'idée  d'une 
résistance.  Le  moment  est  venu  d'aller  plus  loin. 

Un  lundi  donc,  par  une  belle  après-midi  de  janvier,  sur  les  quatre 
heures  du  soir,  les  trois  de  Cisay  montèrent  en  voiture  pour  aller 
rendre  visite  à  M"*  Fulston. 

Chose  étrange,  le  marquis  était  hargneux.  Au  moment  de  partir, 
il  avait  dit  à  Rodolphe  : 

—  Va  avec  Bernard,  moi,  je  reste. 

—  Comment,  mon  père,  votre  présence  est  indispensable!  Sans 
vous,  rien  ne  se  fera.  Il  faut  que  vous  voyiez,  que  vous  jugiez.. 

—  C'est  tout  jugé. 

Nonobstant  il  avait  enjambé  le  marchepied,  mais  sans  enthou- 
siasme. 

Quand  ils  entrèrent  dans  le  joli  hôtel  des  Champs-Elysées,  il  y 
avait  déjà  beaucoup  de  monde.  C'était  le  jour  où  M"*  Fulston 
restait  chez  elle.  A  travers  les  vitres  des  fenêtres,  on  voyait  passer 
des  femmes  en  toilette,  on  entrevoyait  des  serrements  de  m^i 
des  bonjours,  et  des  tètes  qui  se  penchaient  de  droite  et  de  gaudie. 

—  Drôle  de  manie,  grommela  le  marquis  en  montant  l'allée,  que 
cette  foire  hebdomadaire  I 

—  C'est  la  mode. 

Dès  le  premier  salon,  on  apercevait,  empressée  autour  d'une 
table  et  entourée  de  gens  qui  riaient,  la  tasse  à  la  main.  M"*  Fulston 
offrant  le  thé.  Des  jeunes  femmes  se  faisaient  servir  des  gâteaux 
par  un  groupe  d' officiers  en  tenue.  De  vieilles  dames  mangeaient 
avec  conviction,  en  appréciant  sérieusement  le  fournisseur.  Des 
jeunes  gens  passaient  et  repassaient,  attentifs  à  ne  rien  renverser. 
Des  domestiques  en  livrée  transportaient  des  plateaux  et  remplis- 
saient la  théière.  C'était  un  brouhaha,  un  caquetage,  un  va-et-vient 
des  plus  fibres.  M^*'  Fulston,  habillée  d'une  robe  qui  lui  serrait  la 
taille  comme  une  peau  de  gant,  riait  beaucoup,  et  promenait  sur 
son  entourage  ses  regards  ternes,  toujours  en  contraste  avec  elle- 
même.  On  lui  disait  mille  choses,  les  unes  folles,  les  autres  flat- 
teuses, la  plupart  bêtes.  On  était  aux  peUts  soins  pour  elle,  même 
les  femmes.  Elle  parlait  haut,  interpellant  tout  le  monde,  quelque- 
fois jusqu'à  une  extrémité  du  salon,  aussi  à  l'aise  que  dans  sa 
chambre  à  coucher.  Au  premier  regard  que  le  marquis  jeta  sur  elle, 
il  se  sentit  froissé.  Il  la  trouva  forte  et  commune,  et  sûre  d'elle- 


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MESSIEURS  DE  GISÀT  881 

même  comme  un  grand  gendarme  en  uniforme.  Il  n'aimait  pas 
d'ailleurs  cette  importation  du  lunch  de  quatre  heures  :  volontiers 
il  eût  répondu,  comme  cette  grand'mère  à  qui  sa  petite  fille  offrait 
du  thé  : 

—  Mais,  mon  enfant,  je  n*ai  pas  trop  dîné. 

II  trouvait  aussi  que  cette  façon,  pour  la  maltresse  de  maison,  de 
trôner  dans  le  fond  d'un  salon,  avec  les  repus,  pendant  que  sa  fille 
fait  les  honneurs  du  festin,  enlevait  quelque  chose  à  la  dignité  des 
uns  et  des  autres.  Quant  à  la  surveillance  absente  et  à  la  liberté 
régnante,  il  l'eût  peut-être  goûtée  quarante  ans  plus  tôt,  et,  comme 
il  n'était  point  collet  monté  et  n'avait  ni  fille  ni  petite-fiUe  à  garder, 
il  n'eut  garde  de  s'en  choquer. 

Sans  s'arrêter  aux  douceurs  des  gâteaux,  il  salua,  prenant  ins- 
tinctivement son  meilleur  air,  précédant  les  deux  autres  de  Cisay, 
et  se  rendit  droit  à  M"**  Fulston. 

Il  y  eut  un  mouvement  à  leur  entrée.  On  se  retourna.  On  regarda. 
M"*  Fulston  parut  satisfaite  et  resta  un  moment  sans  rien  dire  à  ses 
voisins.  La  maîtresse  de  céans  rougit  légèrement  et  se  recueillit, 
préparant  ses  armes. 

—  Vraiment!  ma  chère,  dit  une  dame  à  sa  voisine,  tous  les  trois 
à  la  foisi  ce  n'est  pas  pour  rire. 

—  Cela  devait  arriver,  répondit  l'autre  philosophiquement.  Elle 
est  si  riche. 

—  C'est  vrai.  Mais  le  jeune  vicomte  peut  viser  haut.  Il  est  si  bien. 

—  Trop  bienl... 

—  Non,  non.  Ce  n'est  point  un  fat.  Il  est  très  simple  au  contraire, 

—  Comme  vous  êtes  charitable  aujourd'hui!  Moi,  je  ne  puis 
souffrir  les  beaux  hommes,  par  principe. 

—  C'est  aller  loin  ! 

Beaucoup  de  jeunes  filles  ne  pensaient  pas  de  même,  car  MM.  de 
Cisay  étaient  devenus  le  point  de  mire  de  leurs  regards.  Sitôt  qu'ils 
eurent  salué  M"***  Fulston,  ils  se  dispersèrent  dans  différents  endroits 
du  salon,  le  marquis  restant  aux  environs  de  la  cheminée,  retenu 
d'ailleurs  par  les  phrases  que  lui  adressait  la  maîtresse  de  maison  ;  le 
comte  allant  de  droite  et  de  gauche  s'incliner;  et  Bernard  revenant 
vers  le  lunch  sur  l'invitation  d'un  jeune  ofiicier  qu'on  lui  avait 
dépêché. 

M"**  Fulston  le  vit  arriver  avec  un  sourire  et  lui  tendit  la  main 
avec  une  vanité  assez  transparente.  Bernard  était  certainement 
le  parti  de  ses  rêves.  La  fortune  de  la  famille  de  Cisay  était  aussi 
connue  que  sa  noblesse.  Bernard  avait  de  plus  une  véritable  valeur 
personnelle  et  cette  grâce,  ce  fini  français,  que  les  étrangers  admi- 
rent toujours.  Il  y  avait  en  lui  ce  qu'il  fallait  pour  flatter  la  femme 


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882  MESSŒOBS  DE  GISAY 

la  plus  ambitieuse,  et  si  certaines  mères  avaient  détourne  leurs 
filles  d'y  songer,  c'est  parce  qu'elles  craignaient  les  déœptiims.  La 
présence  du  comte  avec  sa  gravité,  et  du  marquis  avec  son  entrain^ 
complétaient  l'auréole,: 

—  Et  pas  de  belle-mère  I  ajoutait  chacun,  ou  plutôt  chacune, 
dans  le  secret  de  son  coeur. 

Il  n'y  avait  dans  le  salon  aucun  ordre,  aucune  symétrie.  Peu  ou 
point  de  conversation  générale.  De  petites  femmes,  laides  conune 
des  chenilles,  cherchaient  à  se  faire  une  réputation  d'esprit;  d'an- 
tres chuchotaient,  mordant  le  prochain;  une  série  d'aparté.  Le 
tout,  très  bruyant. 

—  Ne  trouvez-vous  pas  que  le  marquis  a  l'air  d'un  autre  monde? 

—  Ah!  ma  chère!... 

—  Non.  Je  veux  dire  qu'il  est  un  peu  dépaysé.  On  cherche 
l'épée  relevant  le  coin  de  son  habit. 

—  Moi,  je  le  trouve  charmant.  On  peut  avoœr  cela,  vu  son 
âge. 

—  En  revanche,  le  comte  est  très  moderne. 

—  Le  marquis  aussi.  Il  n'y  a  rien  de  plus  moderne  que  de 
marier  son  petit-fils  à  une  Américaine. 

—  Oui,  mais  c'est  un  peu  rococo  d'arriver  tous  les  trois  à  la 
fois. 

—  Pourquoi,  puisqu'ils  vont  tous  trois  dans  le  monde? 

—  On  se  sépare  I 

—  Ils  sont  formalistes,  à  ce  qu'il  parait. 

—  Regardez  donc  M""*  Fulston  qui  tait  des  frais.  C'est  laborieux  : 
on  dirait  qu'elle  pond. 

M"'''  Fulston  avait  accaparé  IL  de  Gisay.  Peu  préoccupée  du  reste 
de  ses  visiteurs,  qui  s'amusaient  sans  elle,  elle  ne  lâchait  pas  le 
mai'quis.  Un  peu  troublée  au  fond  d'elle-même  par  le  désir  d*étre 
aimable,  elle  se  donnait  des  airs  d'assurance  d'autant  plus  âier- 
giques,  et,  quoique  s'adressant  à  lui  seul,  parlait  très  haut,  ccHame 
sll  eût  été  sourd.  M.  de  Gisay  l'observait.  Poli  en  apparence, 
légèrement  incliné  vers  elle,  le  sourire  aux  lèvres,  il  n'en  avait  pas 
moins  un  air  souverainement  railleur.  Attitude  de  grand  seigneur 
qui  tâche  de  rattraper  une  situation  par  l'impertinence  courtoise. 
Mais  M"®  Fulston  était  bien  loin  de  s'en  apercevoir.  II  eût  fallu 
avoir  plus  d'esprit  et  moins  d'orgueil.  Elle  savourait,  au  contraire, 
la  présence  du  marquis  et  cherchait  de  toutes  ses  forces  à  le  traiter 
d'égale  à  égal.  En  dépit  de  ses  labeurs,  rien  n'était  plus  banal  que 
sa  conversation.  M.  de  Gisay  en  était  stupéfait,  lui  qui  ne  s'étonnait 
pas  de  grand'chose  ;  il  lui  revenait  â  l'oreille  ce  joli  mot  d'une  femme 
d'esprit  :  o  La  pensée  est  un  oiseau,  mais  elle  a  un  vol  plus  on 


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MESSIEURS  DK  GISAY  883 

moins  noble.  II  y  en  a  qui  s* ébattent  seulement,  comme  les  poules.  » 
Et,  soit  qu'il  y  ait  un  fluide,  passant,  dans  un  salon,  d*une  tête  à 
une  autre,  soit  que  la  comparaison  s'imposât,  le  marquis  reprenait, 
en  regardant  M"^  Fulston,  l'idée  d'une  grosse  poule  noire,  carrément 
assise  sur  sa  base.  Gomme  elle  portait  fièrement  sa  crête  sur  son 
cerveau  vide  !  Se;,  rendant  compte  qu'elle  brillait  particulièrement 
sur  le  terrain  positif,  ce  dont  elle  se  piquait,  en  bonne  Américaine, 
elle  aborda  bientôt  les  questions  de  finances  qui  lui  parurent 
ne  pas  manquer  d'à-propos.  On  ne  sait  comment,  le  comte  s'était 
rapproché  et  causait  à  deux  pas  de  là^  sans  rien  perdre  des  paroles 
de  M™«  Fulston. 

—  Monsieur  le  marquis,  disait-elle,  vous  halntez  d^  c6té  de 
Fontainebleau? 

—  Oui,  madame. 

—  C'est  gentil,  n'est-ce  pas? 
M.  de  Cisay  hésita  : 

—  Gomment,  madame?  le  château  ?...  la  forêt? 

—  Non,  le  pays  en  général. 

—  Oh!  très  gentil...  On  ledit,  du  moins. 
Elle  sourit  grandement. 

—  Vous  devez  vous  y  connaître  !  Eh  bien,  il  n'y  aurait  pas  quelque 
petite  chose  à  acheter  par  là,  un  coin  de  terre,  une  bagatelle,  pour 
se  retirer  pendant  les  chaleurs? 

—  Il  ne  manque  pas  de  maisons  à  vendre,  là  comme  ailleurs. 

—  Vous  comprenez...  je  voudrais  une  petite  propriété  de  sept 
ou  huit  cent  mille  francs,  histoire  de  placer  là  quelques  économies 
dont  je  ne  sais  que  faire.  Georgina  me  dit  souvent  qu'elle  étouife  k 
Paris.  On  ne  peut  pas  toujours  voyager,  et  l'on  aime  bien  i  être 
chez  soi,  n'est-ce  pas? 

—  Gertainement,  fit  le  marqms. 

—  Alors  je  me  suis  dit  à  moi-même,  continua  très  haut 
M**  Fulston,  je  me  suis  dit  que  je  pouvais  bien  me  passer  la  fantaisie 
d'un  mauvais  placement.  Car  c'est  mauvais,  la  terre,  cela  ne  rap- 
porte rien.  Mais  que  voulez-vous  ?  ma  fille  a  trois  millions  de  dot, 
tout  le  monde  le  sait,  trois  millions  qui  sont  placés  en  lieu  sûor,  à 
quatre  et  demi  ;  je  ne  crois  pas  nécessaire  d'y  rien  ajouter,  et  je 
peux  me  permettre  une  petite  folie. 

En  recevant  cette  déclaration  en  pleine  poitrine,  le  marquis  s'était 
senti  mal  à  l'aise.  Il  en  avait  pâli. 

—  Oh  !  oh  !  pensait-il,  c'est  un  peu  yankee  tout  de  même. 
Involontairement  l'image  de  la  marquise  lui  revint,  avec  sa  grâce» 

avec  son  parfum  de  patricienne.  Il  eut  un  serrement  de  cœur. 

—  Ah!  mon  pauvre  Bernard!  quelle  différence! 


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881  MESSIEURS  DB  GISAY 

Mais  le  comte  accourut  à  la  rescousse.  Attiré  par  un  aimant,  il 
se  rapprocha  tout  à  fait  de  M"®  Fulston  et  rattrapa  la  conversation 
que  son  père,  découragé,  était  sur  le  point  d'abandonner. 

Au  même  moment,  M^^"*  Fulston  s'avançait,  tenant  à  la  m^dn  une 
tasse  de  thé  en  argent  doublée  de  vermeil,  un  vrai  bijou,  qu'elle 
présenta  au  marquis  avec  la  révérence  étudiée  du  professeur  le  plus 
en  vogue.  On  la  reconnaissait,  cette  révérence.  Toutes  les  jeunes 
filles  la  faisaient  de  même,  sans  avoir  la  permission  d'y  changer 
un  pli  de  jarret.  M"*  Fulston  avait  eu  beaucoup  de  peine  à  y  sou- 
mettre son  grand  corps.  Mais  enfin  elle  y  était  arrivée,  et,  maintenant 
qu'elle  la  tenait,  elle  n'avait  garde  de  la  varier. 

Sa  mère  la  regarda  : 

—  Comme  elle  est  bien!  pensa-t-elle.  Une  vraie  marquise  en 
herbe  ! 

—  Voilà  donc  cette  fleur  des  pampas  I  se  disait  au  même  instant 
M.  de  Cisay. 

Malgré  ses  répugnances,  il  accepta  le  thé,  n'ayant  pas  même 
ridée  qu'on  pût  refuser  une  femme  qui  vous  l'apportait  à  travers 
trois  salons.  Il  l'aurait  bu,  fût-ce  une  médecine. 

—  Mademoiselle,  je  suis  vraiment  confus... 

—  Pas  du  tout.  Vous  ne  veniez  pas  :  j'ai  pris  le  parti  d'aller  à 
la  montagne. 

Elle  se  mit  à  rire,  avec  sa  large  bouche,  et  son  air  dégagé. 
Aussitôt  une  nuée  de  jeunes  gens,  portant  des  gâteaux,  fondit  sur 
M.  de  Cisay.  Ils  bavardaient  entre  eux.  M"®  Fulston  insistait; 
d'autres  personnes,  avançant  le  bras,  picoraient  dans  les  assiettes. 
Le  marquis  prit  son  parti  en  brave  : 

—  Puisqu'il  le  faut,  mangeons!  Grâce  à  Dieu,  j'sd  encore  l'es- 
tomac solide. 

Et  il  se  laissa  combler,  au  grand  plaisir  de  M"''  Fulston,  qui  resta 
persuadée  qu'elle  le  conquérait  tout  à  fait. 

Le  comte  avait  également  accepté  une  tasse  de  thé  et  une  sand- 
wich. Chez  lui,  c'était  régime. 

11  était  près  de  six  heures  quand  on  sortit.  Le  marquis  était 
harassé. 

—  Tiens,  Rodolphe,  dit-il  tout  bas  en  prenant  son  pardessus 
dans  l'antichambre,  je  me  sens  fourbu  comme  si  j'avais  forcé  un 
vieux  solitaire. 

—  Vous  avez  pourtant  lunché... 

—  Ohlouil... 

—  Où  étais-tu  donc,  Bernard?  on  t'apercevait  à  peme. 

—  J'avais  retrouvé  Albert,  mon  vieux  camarade,  qui  rewnt  de 
Chine.  Nous  causions. 


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MESSIEURS  DE  GISAY  885 

—  La  Chine!  T Amérique!  murmura  le  marquis.  Avec  tout  cela, 
il  n'y  a  plus  de  France  ! 

11  s'avança  lestement  vers  la  voiture  qui  attendait  dans  l'avenue 
des  Champs-Elysées,  et  monta  vite,  comme  pressé  de  partir.  Le 
comte  suivait. 

Bernard,  debout  sur  le  trottoir,  se  mit  tout  à  coup  à  lever  les  bras 
d'un  air  gai. 

—  Ah!  te  voilà!  quelle  joie!  Bonjour,  mon  cher  ami  ! 
C'était  Frumand  qui  passait  au  même  instant. 

—  Je  suis  enchanté  de  te  rencontrer. 

—  Moi  aussi. 

—  Tu  viens  de  là?  dit  Frumand  avec  un  geste  imperceptible  du 
côté  de  l'hôtel  Fulston. 

—  Oui. 

Le  comte  s'était  retourné.  Frumand  s'avança  vers  lui,  puis 
s'approcha  de  la  portière  et  salua  le  marquis.  La  conversation  fut 
vite  en  train.  Frumand  n'était  jamais  à  court.  Les  idées  bondissaient 
entre  lui  et  le  marquis,  ricochant  sur  le  comte,  avec  autant  d'im- 
promptu que  d'à-propos. 

Bernard  s'était  épanoui.  Il  avait  passé  son  bras  sous  celui  de  son 
ami  et  se  tenait  contre  lui,  avec  la  tendresse  et  l'abandon  d'un 
enfant.  M.  de  Gisay  revit  chez  son  petit-fils  cette  physionomie  ouverte 
et  cette  flamme  des  yeux  qu'il  aimait  tant. 

—  A  la  bonne  heure,  mon  Bernard!  tu  as  l'air  d'un  homme 
heureux. 

—  Je  l'emmène,  dit  Frumand,  avec  votre  permission,  monsieur 
le  marquis. 

—  Où  ça?  demanda  le  comte. 

—  Laisse-les  donc,  dit  M.  de  Cisay.  Ne  sais-tu  pas  qu'ils  ont 
toujours  quelque  complot  en  train. 

Le  comte  monta  daos  la  voiture. 

—  Ah!  nous  conspirons,  monsieur  le  marquis;  nous  conspirons 
beaucoup  contre  la  société.  Nous  voulons  la  refaire. 

—  Cela  n'avance  pas  vite,  risqua  le  comte  en  s'asseyant. 

—  Va  donc!  mon  Bernard,  s'écria  M.  de  Cisay.  Il  n'y  a  qu'un 
temps  pour  conspirer,  et  si  j'étais  plus  jeune,  je  crois,  ma  paiole, 
que  je  t'aiderais  ! 

Les  chevaux  partirent  : 

—  Grand  jaseur!  dit  le  comte  en  faisant  allusion  à  Frumand. 

—  Pas  du  tout!  c'est  un  brave.  Il  ne  faut  pas  s'y  tromper.  Plus 
que  cela,  c'est  un  capitaine,  et,  par  le  temps  qui  court,  ils  ne  sont 
pas  communs. 

—  Je  crains  qu'il  ne  mette  des  billevesées  dans  l'esprit  de  Bernard. 


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8S6  MESSIEURS  DE  GISAY 

—  Il  n'y  mettra  rien  de  vulgaire,  c'est  l'essentiel. 

—  Le  trouvez- vous  si  distingué? 

—  Oui.  11  a  l'esprit  haut,  le  cœur  noble,  la  manière  ample. 
JTaime  ça.  Et  puis... 

—  Et  puis? 

—  Il  m'a  fait  respirer  un  autre  air  que  celui  du  salon  Fulstoa. 
Ecoute,  Rodolphe,  fais  tout  ce  que  tu  voudras  pour  ton  fils,  mais  ne 
m'emmène  plus. 

—  Je  ne  vous  comprends  pas.  Ces  dames  sont  fort  aimables; leur 
monde  est  choisi,  aussi  choisi  qu'on  peut  le  demander  à  notre 
époque  ;  et  vous  voyez  que  Bernard  est  bien  vu  dans  la  maison. 

—  Parbleu  I  dit  le  marquis  en  éclatant  de  rire. 

—  Vous  avez  entendu  ce  qu'a  dit  M"°  Fulston  à  propos  de  la  dot 
de  sa  fille? 

—  Ah!  je  crois  bien,  que  je  l'ai  entendu! 

—  Encore  une  fois,  mon  pèt^,  vous  m' étonnez  beaucoup. 

Le  marquis  regarda  son  fils.  Puis,  dédaignant  sans  doute  de  s'ex- 
pliquer, ou  décidé  à  se  vaincre  lui-même  : 

—  Bah!  dit-il  en  plaisantant,  c'est  une  digestion  difficile,  voilà 
tout. 

Pendant  ce  temps,  Bernard  et  Frumand,  causant  comme  deux 
frëres,  se  rendaient  à  leur  patronage,  à  leur  chère  œuvre  d'éducar 
tion.  En  passant  devant  une  église,  Bernard  avait  voulu  entrer.  0 
s'était  agenouillé  un  instant,  la  tète  dans  les  mains,  et  s'était 
relevé  plus  courageux  que  jamais,  avec  sa  belle  vaillance  de  jeuBC 
chrétien  fervent.  Puis  ils  avaient  continué  leur  route,  et  dans  ces 
heures  d'amitié,  dans  ces  heures  de  dévouement  et  de  foi,  toujours 
trop  courtes,  toujours  combattues,  et  comme  arrachées  à  grand'- 
peine,  Bernard  se  sentait  pourtant  revivre. 

Jacques  Bbet. 

La  suite  prochainement. 


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LA  BRUYÈRE  HISTORIEN' 


Les  écrivains  de  notre  grand  siècle  classique  attirent  de  plos 
en  plos  le  goût  et  la  sympathie  du  public  lettré.  Ces  morts  sont 
vraiment  immortels.  Ici,  on  édite  leurs  œuvres  avec  le  respect  que 
l'on  accorde  aux  maîtres  de  l'antiquité  ;  ailleurs,  on  les  interprète 
en  les  entourant  des  conquêtes  de  l'histoire  ;  on  les  replace  dans 
leur  cadre  naturel;  et,  d'un  tel  voisinage  elles  prennent  plus  de 
relief,  d'intérêt  et  de  vie.  M.  Allaire  a  essayé  ce  travail  d'interpré- 
tation pour  La  Bruyère.  Précepteur  du  duc  de  Guise,  il  a  trouvé 
à  Chantilly  des  papiers  curieux,  d'après  lesquels  il  a  pu  étudier  de 
plus  près  la  biographie  du  célèbre  moraliste.  Aidé  par  M.  le  duc 
d*Aumale,  qui  connaît,  aussi  bien  qu'homme  du  monde,  son  dix- 
septième  siècle,  il  a  été  introduit  dans  cette  société  de  la  fin  du 
règne  de  Louis  XIV.  A  cette  fréquentation,  il  a  mieux  connu  La 
Bruyère.  Il  nous  le  montre  sous  un  jour  un  peu  nouveau.  Non  pas 
qu'on  n'ait  point  cherché,  depuis  longtemps,  à  mettre  des  noms  pro- 
pres sous  les  portraits  généraux  qui  abondent  dans  La  Bruyère  : 
les  clefs  se  multipliaient  déjà  de  son  vivant.  Jamais,  cependant,  on 
n'avait,  comme  vient  de  le  faire  heureusement  M.  Allaire,  tenté 
de  demander  à  La  Bruyère  le  contrôle  des  événements,  grands  ou 
petits,  qui,  de  la  cour  de  Versailles  ou  de  Chantilly,  passionnaient 
Paris  et  la  société. 

Le  chroniqueur  attitré  de  la  première  partie  du  règne,  c'est 
M"**  de  Sévigné.  Sous  sa  plume,  tout  revit  :  personnages,  aventures, 
romans,  voire  anecdotes  plus  ou  moins  édifiantes.  D'après  M.  Al- 
laire, La  Bruyère  continuerait  la  spirituelle  et  brillante  marquise.  La 
thèse  est  ingénieuse  ;  elle  paraît  assez  vraie,  tant  M.  Allaire  l'appuie 
sur  des  documents  pris  aux  bonnes  sources,  tant  il  déploie  d'art  et 
d'habileté  à  les  utiliser.  Son  livre,  encore  qu'un  peu  pénible  dans 
sa  forme  trop  laborieuse,  est  bien  nourri.  L'Académie  vient  d'en 

*  La  Bruyère  dans  la  maison  de  Condé,  par  Etienne  Allaire.  2  vol.  in-8, 
chez  Didot. 


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888  U  BUUYÈUE  fllSTOUIEX 

reconnaître  tous  les  mérites  K  On  ne  saura  plus  s'en  passer  quand 
on  abordera  l'étude  de  La  Bruyère. 

Je  voudrais  m'en  servir  pour  relire  La  Bruyère  avec  M.  Allsdre, 
et  esquisser  la  figure  de  l'auteur  des  Caractères  comme  critique, 
comme  écrivain  et  comme  historien.  Jamais  plus  belle  occasion  ne 
s'est  offerte  de  renouveler  connaissance  avec  l'un  des  plus  origi- 
naux de  nos  classiques. 

I 

Tous  nos  moralistes  se  sont  occupés  de  littérature.  Ils  la  regar- 
daient comme  l'image  de  la  vie  sociale  qui  les  entourait.  Montîûgne, 
au  cours  de  ses  primesautières  causeries  -,  nous  communique  son 

*  Yoici,  avec  quelle  souplesse  et  quelle  sûreté  de  jugement  — on  le  sait, 
—  M.  Camille  Doucet  a  parié  du  livre  de  M.  Allaire  : 

G  Si  M.  Guizot  nous  a  laissé  tant  de  belles  paroles  qu'on  n'oublie  pas. 
et  qu'on  aime  à  citer  comme  de  bons  conseils,  il  a  fait  plus  encore  pour 
l'Académie  en  la  chargeant  de  décerner,  tous  los  trois  ans,  sous  son  patro- 
nage, un  prix  de  3000  fr.  «  au  meilleur  ouvrage  publié,  soit  sur  Tune  des 
«  grandes  époques  de  la  littérature  française,  depuis  sa  naissance  jusqu'à 
t  nos  jours,  soit  sur  la  vie  et  les  œuvres  des  grands  écrivains  français;  prosa- 
«  teurs  ou  poètes,  philosophes,  historiens,  orateurs  ou  critiques  énidits.  » 

c  Ce  sont  ses  propres  paroles. 

c  Peu  d'ouvrages  pouvaient  mieux  répondre  à  un  pareil  programme  et  eu 
remplir  à  la  fois  toutes  les  conditions  que  l'importante  élude  de  M.  Etienne 
Allaire  sur  La  Bruyère  dans  la  maison  de  Condé, 

«  C'était  un  fort  honnête  homme,  de  très  bonne  compagnie,  sans  rien  de 
pédant,  et  fort  désintéressé  »,  a  dit  Saint-Simon,  en  parlant  de  La  Bruyère. 
Le  livre  de  M.  Allaire  confirme  ce  jugement  et  le  complète,  en  plaçant 
rhoaUvHe  homme  qui  en  est  l'objet  au  rang  plus  élevé  qui  lui  est  dû,  parmi 
les  plus  grands  écrivains  du  plus  grand  siècle  de  la  France. 

w  Gomme  La  Bruyère,  M.  Etienne  Allaire  a  eu  l'honneur  d*êlre,  à  son 
tour,  l'un  des  familiers  de  la  maison  de  Condé.  Là,  suivant  pas  à  pas  les 
traces  du  maître,  il  a  grandement  profité  de  ses  leçons,  assez  pour  faire  un 
très  bon  livre;  pas  assez  peut-être  pour  apprendre  de  lui  cet  art  de  la 
concision  dont,  plus  que  personne,  pourtant,  La  Bruyère  a  toujours  donné 
le  conseil,  à  force  d'en  donner  l'exemple. 

«  Cela  dit,  je  ne  dois  plus  que  des  éloges  à  l'ensemble  de  ce  beau  travail 
qui,  plus  gros  que  son  sujet,  et  dépassant  les  limites  d'une  biographie 
détaillée,  est,  en  réalité,  la  reconstitution  du  milieu  social  dans  lequel  a 
vécu  l'auteur  des  Caractères;  alors  que,  trop  souvent  en  butte  à  d'injustes 
dédains,  les  écrivains  n'avaient  pas  conquis  encore  la  place  qui  leur  est  si 
largement  faite  aujourd'hui.  Deux  cents  ans  plus  tard,  en  le  recevant  à 
Chantilly,  le  grand  Condé  lui-môme  eut  dit  à  La  Bruyère  :  «  Mon  cher 
«  confrère,  vous  êtes  chez  vous  !  » 

L'allusion,  des  plus  délicates,  va,  plus  loin  que  M.  Allaire;  là-bas,  sur 
la  terre  d'exil,  où  elle  a  dû  être  bien  accueillie. 

^Essais,  I,  25;  II,  10;  m,  3. 


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Lk  BRUYÈRE  DISTORIKN  889 

jugement  sur  les  Latins  qui  lui  agréent  le  plus  ;  il  ne  dédaigne  pas 
de  jeter  un  coup  d'oeil  sur  les  écrivains  de  son  temps.  Et,  comme 
la  théorie  naît  du  commerce  intelligent  avec  les  modèles,  çà  et  li\, 
Montaigne,  dans  une  négligence  voulue,  donne  quelques  préceptes 
sur  l'art  d'écrire.  Mais  nulle  profondeur  dans  ces  aperçus;  Le 
bonhomme  aurait  trop  peur  d'être  pris  au  sérieux.  Il  effleure,  d'un 
trait  rapide,  les  préceptes  dont  il  se  gaudit,  du  reste;  lui-même 
ne  s'y  soumet  jamais;  sa  règle,  c'est  sa  fantaisie  :  et  combien 
séduisante!  Pascal,  comme  des  éclairs  éblouissants,  lance  ses 
aphorismes  sur  l'éloquence,  sur  l'art,  sur  la  poésie.  Sa  poétique  et 
sa  rhétorique,  très  simples,  très  belles,  tendent  au  naturel.  L'hor- 
reur des  faux  brillants,  la  haine  de  ce  qui  est  guindé  et  artificiel, 
lui  inspirent  des  cris  de  colère.  Il  stigmatise  les  auteurs  qui  ne  sont 
qu'auteurs;  il  flétrit  ce  que  l'on  appellerait  aujourd'hui  «  l'art 
pour  l'art  ».  Il  n'est  pas  jusqu'à  La  Rochrifoucauld  qui  ne  crayonne, 
bien  rapidement,  une  théorie  littéraire  :  «  Les  grandes  pensées 
viennent  du  cœur.  »  Quelle  règle  féconde  et  qui  se  peut  retourner 
contre  lui-même,  comme  un  démenti  à  son  triste  livre! 

Mais  quand  Pascal  et  La  Rochefoucauld  écrivaient,  le  grand 
siècle  n'avait  pas  encore  vu  fleurir  tous  les  chefs-d'œuvre  dont  il 
s'enorgueillissait  plus  tard.  Pascal  a  connu  le  Discours  sur  la  mé- 
thode; il  a  pu  entendre  Bossuet;  il  est  possible  que  Corneille  l'ait 
ému  par  les  fiers  accents  du  Cid  et  par  les  admirables  tableaux 
qu'ofl*re  son  Polyeucte,  La  Rochefoucauld,  lui,  plus  heureux,  a  vu 
Corneille  dans  le  plein  épanouissement  de  sa  gloire.  Il  a  pleuré 
avec  Bossuet,  penché  sur  les  tombeaux  des  deux  Henriette;  les 
Fables  de  La  Fontaine  l'ont  initié  à  un  genre  que  l'antiquité  n'avait 
pas  soupçonné;  et  Molière  s'est  dressé  devant  lui,  comme  son 
redoutable  rival  dans  la  science  du  cœur  humain  et  dans  la  peinture 
de  ses  ridicules  et  de  ses  vices. 

Mais  La  Rochefoucauld  vit,  alors,  comme  dans   une  solitude 

égoïste,  qui  se  désintéresse  de  tout  ce  qui  ne  le  touche  point. 

Quand  La  Bruyère  prend  la  plume,  au  contraire,  le  grand  siècle 

va  finir  :  poètes  et  prosateurs  se  groupent  dans  un  merveilleux 

assemblage  des  génies  les  plus  rares  et  les  plus  puissants.  «  Tout 

est  dit.  »  L'heure  est  donc  propice  à  l'observation  et  à  l'analyse 

des   beautés  durables;  elle  est  bonne  pour  la  comparaison  des 

œuvres  littéraires,  et  pour  faire  le  départ  de  celles  que  la  postérité 

vénérera  et  des  autres.  La  Bruyère,  du  reste,  n'était  point  indigne 

d'une  si  délicate  besogne.  Élevé  à  l'Oratoire,  —  et  tout  semble 

indiquer  que  ce  fut  à  Juilly,  —  il  avait  pris  de  ses  maîtres  le  goût 

des  langues  anciennes.  Même  il  s'était  formé  auprès  d'eux  à  la 

connaissance  des  langues  vivantes.  En  1685,  le  prince  de  Condé, 


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890  U  BRUYÈRE  HISTORIEN 

au  sujet  des  affaires  de  Hongrie,  demande  à  La  Bruyère  de  lai 
traduire  un  écrit  allemand  oix  il  s'agissait  du  comte  Tœkely.  La 
Bruyère  lui  répond,  le  3  avril  :  «  J  ai  mis  au  net  ce  que  j'ai  tra- 
duit par  vos  ordres  du  petit  livre  allemand  :  c'est  une  suite  des 
affaires  de  Hongrie,  et  la  succession  de  leurs  rois,  que  Ton  ?<Ht 
rarement  ailleurs  avec  tant  d'ordre  et  d'exactitude.  »  Chez  ks 
Oratoriens,  La  Bruyère  s'imprégnait  aussi  de  leur  amour  pour 
l'histoire,  surtout  pour  l'histoire  de  France.  Car,  à  cette  époque, 
eux  seuls  tenaient  en  estime  l'étude  des  annales  nationales. 

Dans  La  Bruyère,  ainsi  préparé  à  la  culture  intellectuelle, 
pourquoi  s'étonner  de  rencontrer  un  esprit  aux  idées  larges  et 
saines,  et  qui  s'accorde  avec  les  princes  de  la  pensée  de  son  tempsî 
Quand  il  doit  se  prononcer  sur  la  valeur  des  âges  passés,  il  parle 
comme  l'un  des  maîtres  du  dix-neuvième  siècle.  H  est  presque  un 
moderne.  Certes,  après  Malherbe  et  du  vivant  de  Boileau,  ce  n'élait 
pas  chose  aisée  d'exalter  la  Pléiade  et  de  rendre  un  juste  hommage 
à  l'école  de  Ronsard.  Ne  médisons  point  de  Malherbe.  Sans  doute, 
le  premier,  en  France,  il  sut  être  artiste  :  je  veux  dire  qu'il  eal 
le  sentiment  exquis  de  la  mesure,  en  composant  une  oeuvre  qui  se 
tînt  debout  ;  qu'il  s'attacha,  dans  un  labeur  patient,  à  la  correction 
et  à  la  propriété  des  termes  ;  qu'il  jeta  le  vers  dans  un  moule  plus 
savant,  d'où  celui-ci  sortit  plus  simple,  plus  harmonieux,  plus 
conforme  au  génie  français.  Mais  ne  poussa-t-il  point  trop  loin  ses 
scrupules  prosodiques?  N'exagéra-t-il  pas  la  sévérité  de  ses  doctrines 
poétiques?  N'accorda-t-il  point  trop  d'importance  à  la  rime?  Ne 
sacrifia-t-il  pas  l'inspiration,  le  jaillissement  de  la  source  heureuse  et 
spontanée  au  souci,  plus  ou  moins  mesquin,  d'éviter  des  hiatus,  de 
fuirdes  allitérations  et  des  cacophonies  ?  Il  eut  certain^oient  le  tort 
de  vouloir  faire  oublier  Ronsard,  qui  n'était  qu'à  corriger,  mais  non  à 
détruire;  Ronsard,  le  créateur  fécond  de  tant  de  rythmes  charmants 
que  Victor  Hugo  ressuscitait  dans  la  virtuosité  de  son  trop  facile 
génie;  Ronsard,  le  poète  épris  de  la  noble  ambition  d'enrichir  la 
France  d'une  littérature  qui  éclipserait  les  chefs-d'œuvre  d'Athènes 
et  de  Rome  ;  Ronsard,  l'initiateur  hardi  qui  arrachsdt  notre  poésie 
à  l'influence  stérile  du  moyen  âge,  pour  lui  ouvrir  les  horizofls, 
encore  inconnus,  de  l'Italie  et  de  la  Grèce  anciennes!  La  Bruyère, 
comme  Fénelon,  se  retourne  vers  cette  époque  où  la  prose  et  la 
poésie  françaises  éclatent,  au  soleil  de  la  Renaissance,  comme  des 
plantes  à  la  sève  trop  riche,  dans  une  luxuriante  floraison.  Avec 
l'archevêque  de  Cambrai,  il  regrette  l'appauvrissement  de  la  langve, 
qui  a  commencé  à  Malherbe  et  s'est  continué,  après  l'hôtel  de 
Rambouillet,  par  Vaugelas. 

Il  déplore  qu'on  ait  rejeté  certains   termes,  «  bannis  hontea- 


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Là  BRUYERE  HISTORIEN  891 

sèment  »,  dit-il,  sans  qu'on  sût  quels  mots  leur  substituer*. 
Si  «  gênée  »,  comme  dit  Fénelon,  depuis  cent  ans,  la  langue 
française  a  donc  perdu  à  la  réforme  de  Malherbe.  La  Bruyère  en 
appelle  de  la  règle  qu'imposa  Vaugelas,  que  c'est  l'usage,  surtout 
étudié  à  la  cour  et  dans  la  ville,  qui  est  le  juge  et  l'arbitre  du 
langage.  «  Est-ce  donc,  s'écrie-t-il,  faire  pour  le  progrès  d'une 
langue,  que  de  déférer  à  l'usage?  Serait-il  mieux  de  secouer  le 
joug  de  son  empire  si  despotique?  Faudrait-il,  dans  une  langue 
vivante,  écouter  la  seule  raison,  qui  prévient  les  équivoques,  suit 
la  racine  des  mots  et  le  rapport  qu'ils  ont  avec  les  langues  ori- 
ginaires dont  ils  sont  sortis,  si  la  raison,  d'ailleurs,  veut  qu'on 
suive  l'usage?  »  Malgré  l'obscurité  volontaire  dont  La  Bruyère  enve- 
loppe sa  question,  on  ne  saurait  refuser  à  sa  préoccupation  je  ne 
sais  quelle  nouveauté  piquante,  et  comme  un  pressentiment  des 
conquêtes  de  l'érudition  moderne  sur  le  domaine  de  la  philologie 
comparée;  il  devine  un  système  grammatical  autre  que  celui  de 
Vaugelas;  il  met  en  lumière  le  caractère  essentiel  de  notre  idiome, 
qui,  selon  qu'on  l'a  si  bien  remarqué,  est  de  dire  vite  ou  de  dire 
clairement. 

Mais  La  Bruyère  ne  se  contente  point  de  ces  regrets  tardifs  et 
inutiles,  de  ces  pleurs  versés  sur  des  mots  perdus  ou  tombés  en 
désuétude  :  il  glorifie  nos  vieux  auteurs  et  montre  une  très  réelle 
sympathie  pour  l'école  du  seizième  siècle. 

Voici  Rabelais,  génie  étrange,  sorte  de  sphinx  mystérieux,  avec 
des  allures  de  bête  et  des  poses  d'homme;  grimaçant,  l'œil  inspiré 
et  le  regard  profond,  le  rire  hébété  et  le  sourire  spirituel.  Mo- 
raliste, pédagogue,  politique,  réformateur  même,  il  déconcerte, 
il  trouble.  On  ne  le  lit  qu'avec  un  inexprimable  malaise.  Il  provoque 
la  gaieté;  plus  souvent  il  attriste.  Volontiers,  je  le  nommerais  un 
pessimiste,  malgré  son  axiome  :  «  Pour  ce  que  rire  vaut  mieux  que 
pleurer.  »  La  Bruyère  porte  sur  Rabelais  le  jugement  sans  appel  : 
u  Où  il  est  mauvais,  il  passe  bien  loin  au-delà  du  pire,  c'est  le 
charme  de  la  canaille;  où  il  est  bon,  il  va  jusqu'à  l'exquis  et  à 
Texcellent,  il  peut  être  le  mets  des  plus  délicats  ^.  »  Montaigne 
n'était  point  si  louangeur;  dans  l'auteur  de  Gargantua^  il  ne  voyait 
qu'un  écrivain  «  simplement  plaisant  ».  Marot  agrée  aussi  à  La 
Bruyère,  qui  lui  reconnaît  «  assez  de  génie  et  de  naturel  ».  Il 
défend  Montaigne,  —  acte  de  pure  reconnaissance!  —  contre 
Nicole  et  Malebranche.  Il  critique  les  tentatives  de  Ronsard,  mais 
tout  en  rendant  hommage  à  son  talent,  grâce  auquel  ont  pu  se 

^  De  quelques  usages.  Cf.  la  Lettre  sur  les  occupations  de  r Académie  française, 
p.  3. 

^  Des  ouvrages  de  Cesprit, 


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802  LA  BRUYÈRE  HISTORIEN 

former  «  après  lui  »  de  «  très  grands  hommes  en  vers.  »  Amyotest 
cité  par  lui  avec  éloge,  ainsi  que  Balzac  et  Voiture. 

La  Bruyère  s'accorde  encore  avec  Fénelon  pour  blâmer  la  fd- 
blesse  des  connaissances  historiques  de  son  temps.  Si  l'un  esquisse 
le  programme  magistral  de  l'histoire  à  venir,  l'autre  ne  lui  cède 
guère  en  clairvoyance  quand  il  s'écrie  :  «  Si  l'on  juge  par  le  passé 
de  l'avenir,  quelles  choses  nouvelles  nous  sont  inconnues  dans  les 
arts,  dans  les  sciences,  dans  la  nature,  et,  si  j'ose  dire,  dans 
l'histoire  I  Quelles  découvertes  ne  fera-t-on  point  !  Quelles  différentes 
révolutions  ne  doivent  pas  arriver  sur  toute  la  surface  de  la  terre 
dans  les  États  et  dans  les  empires!  Quelle  ignorance  est  la  nôtre!  » 

Il  a  le  sentiment  profond  des  besoins  modernes  et  des  réformes 
nécessaires  à  opérer  dans  l'éloquence  de  la  chaire.  Bossuet,  Fénelon, 
La  Bruyère,  conçoivent  le  même  idéal  de  la  parole  évangélique.  Les 
abus  grandissaient.  Depuis  l'avènement  de  Louis  XIV,  depuis  que 
la  victoire  lui  restait  fidèle,  son  éloge  était  célébré  aux  dépens  de 
l'instruction  que  le  prêtre  était  tenu  de  faire  à  ses  ouailles.  Eu 
outre,  les  défauts  de  l'âge  précédent  se  maintenaient,  malgré  le 
courageux    exemple    d'une    prédication    vraiment    apostolique 
qu'avaient  enseignée  les  Jésuites  et  l'Oratoire.  Bossuet,  avant  tout 
prêtre,  et,  selon  l'heureuse  et  pittoresque  expression  de  Pasteur, 
«  allumeur  d'âmes  »,  Bossuet,  nourri  de  la  Bible,  ayant  pris  leur 
suc  le  plus  généreux  aux  Pères  de  l'Église,  n'appuie  son  éloquence 
ni  sur  la  force  de  la  parole  humaine  ni  sur  les  doctes  raisonne- 
ments. La  simplicité  sublime  d'une  vertu  surnaturelle,  persuadant 
contre  les  règles,  ne  flattant  point  les  oreilles,  mais  portant  ses 
coups  droit  au  cœur  :  voilà  ce  que  Bossuet  proclame  être  l'élo- 
quence de  saint  Paul  •  ;  on  sent  qu'il  ne  parlera  que  d'après  un  tel 
modèle.  «  Aimons,  conclut-il,  aimons  la  simplicité  de  Jésus-Christ. 
Ne  regardons  pas  les  prédications  comme  un  divertissement  de  1  es- 
prit; n'exigeons  pas  des  prédicateurs  les  agréments  de  la  rhétorique, 
mais  les  doctrines  de  l'Écriture.  »  Qu'on  lise  le  sermon  sur  laPflro/e 
de  Dieu  (1665),  on  y  admirera  toute  la  théorie  oratoire  de  Bossuet, 
préparée  déjà  par  le  Panégyrique  de  saint  Paul  et  par  YOraison 
funèbre  du  P.  Bourgoing.  Dans  ce  sermon,  Bossuet  se  montre 
l'apôtre  épris  des  âmes*  que  nous  connaissons.  De  plus,  sa  colère 
contre  les  prêcheurs,  indignes  de  leur  vocation,  l'anime  d'un  souffle 
puissant  :  il  s'en  prend  à  ceux  qui  ne  parlent  que  pour  «  le  diver- 
tissement » ,  et  aussi  contre  leurs  auditeurs,  qui  réclament  des  fables 
et  d'agréables  rêveries  et  vont  à  l'église  comme  ils  iraient  à  la 
comédie.  Il  déclare  la  guerre  «  aux  brillants  qui  égayent,ià  Thar- 

*  Panégyrique  de  saint  Paul. 


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U  BRUTtEA  mSTORlfif  m 

mônie  qui  dëlecte,  anx  môuyements  qui  chàtouineut  ^>.  Dans  les 
prédicatairs  il  ne  veut  paé  «  des  nÛDistres  de  la  délicatesse  ni  des 
victknes  de  la  curiosité  publique  ».  Ils  ne  montent  en  chûre  que 
(c  pour  aSiormir  le  règne  de  la  vérité  » .  Et  Bossuet,  ayant  de  donner 
ainsi  le  précepte^  prèdiait  d'exa^ple. 

Fénelon  est  de  l'école  de  Bossuet.  Ssl  Lettre  sur  les  occupations 
de  r Académie  n'a  qu'une  demi-page  sur  la  question  t  c'est  que 
dans  ses  Dialogues  sur  f  éloquence  la  critique  avait  été  longuement 
d^eloppée.  a  Le  pr^re,  y  disait-il,  doit  être  l'homme  de  Dieu, 
préparé  à  toute  bonne  œuvre;  je  trouve  qu'il  est  fort  indigne  de 
lui  qu'il  passe  sa  vie  dans  son  cabinet  à  arrondir  des  périodes,  à 
retoucher  des  portraits  et  à  inventer  des  divisions.  Pour  moi,  je  le 
dis  franchement,  tout  cela  me  scandalise.  Quoi!  le  dispensateur 
des  mystères  de  Dieu  sera-t-il  un  déclamateur  oisif,  jaloux  de  sa 
réputation  et  amoureux  d'une  vaine  pompe!  N'osera-t-il  parler  de 
Dieu  à  son  peuple  sans  avoir  rangé  toutes  ses  paroles  et  appris  en 
écolier  sa  leçon  par  cœur?  »  Et  Fénelon  proposait  sa  théorie  : 
méditer,  iHrier,  puis  parler  d'abondance,  à  l'imitation  des  Pères. 
'   La  Bruyère,  laïque,  satirique  de  profession,  n'était  point  tenu  à 
la  discrétion  charitable  d'un  Bossuet  ou  d'un  Fénelon,  quand  il 
rencontre  sur  son  chemin  les  prédicateurs.  Il  les  peint  dans  un 
tableau  un  peu  trop  en  couleur;  mais  comme  ses  critiques  s'ins- 
pirent d'un  sentiment  de  foi  et  de  piété!  a  Le  discours  chrétien 
est  devenu  un  spectacle!...  c'est  une  sorte  d'amusement  entre 
mille  autres;  c'est  un  jeu  où  il  y  a  de  l'émulation  et  des  parieurs!  » 
Il  y  a  aussi  du  gain  :  une  abbaye  fructueuse,  un  évêché  bien 
rente.  Le  "succès  ne  couronne  peut-être  point  les  efforts  de  tous. 
MaÂs  quoi  !  «  le  métier  de  la  parole  ressemble  en  une  chose  à  celui 
de  la  guerre;  il  y  a  plus  de  risque  qu'ailleurs,  mais  la  fortune  y 
est  plus  rapide.  »  Sur  matière  si  riche,  La  Bruyère  exerce  sa  verve 
railleuse..  Puis,  lui  aussi,  il  esquisse  sa  théorie  oratoire.  «  Il  me 
semble,   disait-il,   qu'un  prédicateur    devrait  faire   choix,   dans 
chaque  discours,  d'une  vérité  unique;  abandonner  toutes  ces  divi- 
sions si  recherchées,  si  retournées;  se  livrer,  après  une  certaine 
préparation,  à  son  génie  et  au  mouvement  qu'un  grand  sujet  peut 
inspirer,  et  toucher  ses  auditeurs  d'une  tout  autre  crainte  que  de 
celle  de  le  voir  demeurer  court.  »  On  reconnaît,  ici,  quelques*-unes 
des  vues  de  Fénelon  et  de  Bossuet.  Dans  ce  dernier,  il  avait  salué, 
en  pleine  Académie,  le  dernier  des  Pères  de  l'Église.  En  terminant 
son  chaintre  de  la  Chaire^  il  s'incline  encore  devant  son  nom. 
«   li'évèque  de  Meaux,  dit-il,  et  le  P.  Bourdaloue  me  rappellent 
Démosthène  et  Qcéron.  »  Plus  juste  que  Fénelon,  qui  oublie  de 
tels  contemporains,  en  faisant  son  procès  à  l'éloquence  de  son 

10  DÉCEMBRE  1887.  57 


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m  U  BRDTÉRK  ustordu 

siècle,  La  Bruyère  deVance  tonjcmrs  les  arrêts  de  la  postériti: 
aujourd'hui  on  ne  dit  pas  mieux  ni  de  Bossoet  ni  de  Boisrdaloae. 

D'accord  avec  Fénelon,  La.  Bruyère  ne  Fest  pas  moias  avec 
Boileau.  Oa  sait  en  quelle  estisoe  il  le  tenait,  «  Il  pssse  Jiwénal, 
disait-il  du  satirique,  en  pleine  Atadémie,  atteint  Horace,  semble 
créer  les  pensées  d'autrui  et  se  rendre  propre  tout  ce  qu'il  manie  ». 
Admirable  définition  du  talent  de  Boileau,  et  qui  conviMt,  en  ^éla^ 
gissantt  à  tout  notre  grand  siècle,  qui^  même  dan^a  l'iiûtatkn,  a 
fièrement  revendiqué  la  liberté  et  la  persofinalité.  Pourtant,  La 
Bruyère,  conune  Boileaut  croireût  se  déshonorer  s'il  resseinblait  à 
ces  enfants  «  drus  et  forts  d'un  bon  lait  qu'ils  ont  sucé  et  qui  bat- 
tent leur  nourrice  ».  Il  en  veut  donc  à  Perrault  ;  il  raiUe  Fontenelle; 
de  ses  traits  acérés  et  fins,  il  poursuit  les  partisans  des  modernes. 
Mais  il  se  retourne  vers  les  anciens  comme  vers  des  maitres  vénérés 
qui  ont  pour  disciples  les  «  habiles  »  parmi  ses  contempoiains. 
Dans  l'un  et  l'autre  —  La  Bruyère  et  Boileau  -^  vit  la  naèrneliamedd 
la  médiocrité.  Tous  deux  s'inclinent  devant  ta  faculténotaltresse  de 
l'homme,  la  raison  ou  le  bon  sens.  Boileau  l'exalte,  comme  nnëcn- 
vain  qui  traite  l'art  d'écrire  presque  comme  une  science;  La Bmyère 
veut  qu'un  auteur  sache  «  définir  »  ;  mais  il  exige  encore  qn'il 
sache  «  peindre  ».  U  admet  donc,  par-dessus  les  idées,  la  fonne, 
la  couleur  et  le  mouvement.  Comme  Boileau,  il  ne  voit  point  dans 
la  composition  d'ouvrages  un  moyen  de  faire  fortune.  Le  respect 
de  la  parole,  le  culte  de  la  pensée  littéraire  et  artistique,  la  Ûent 
l'un  et  l'autre,  à  tel  point  qu'ils  s'acquittent  de  leur  mission  d'écri- 
vains comme  d'un  véritable  miiûstère.  Quels  ironiques  conseils  ils 
adressent  &  ceux  qui  ne  chercheraient  qu'à  gagner  de  l'argent  en 
écrivant  I  a  Prenez  une  scie,  Dioscore;  sciez  ou  bien  toumex  :  vous 
faites  une  jante  de  roue;  vous  aurez  votre  salaire  ».  Sympathies, 
haine,  admiration,  La  Bruyère  s'associe,  en  toutes  ces  cbos^»  ^ 
Boileau. 

II  préfère  Racine  à  Corneille.  Le  débat  reste,  encore  aojoord'hm, 
ouvert.  Je  constate,  cependant,  à  l'heure  présente,  un  goùtjJusfif 
pour  Corneille  que  pour  son  jeune  rival.  Est-ce  que  boi^  entendrions 
mieux  la  peinture  des  passions  généreuses  et  enthousiastes?  Est-ce 
que  notre  génie  français,  toujours  porté  aux  mouvements  is^ 
tueux,  se  reconnaîtrait  davantage  dans  l'expression  de  Tâffle  da 
Gd  ou  de  Polyeucte?  Est-ce  qu'il  nous  plairait  cgnome  ja^ 
d'ouïr  une  langue  vivante,  primesautière,  chaude  des  bouillonne- 
ments intimes  et  colorée,  dans  sa  beauté  spontanée  et  fière?  U 
Bruyère,  artiste  et  délicat,  se  laisse  prendre  aux  charmes  {^ 
raffinés  de  Racine.  Ajoutez  qu'un  de  ses  ennemis  les  plus  acharnés 
s'appelait  Thomas  Corneille,  et  que  le  grand  frère  a  bien  pu  payer 


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U  BRUTÈRI  mSTORIIN  695 

pour  l'autre.  Quoi  qu'il  en  soit,  voici  ce  qu'il  a  écrit  :  un  arrêt 
infaiHible  en  critâque  littéraire  :  «  Le  Cid  est  l'un  des  plus  beaut 
poèmes  que  Von  puisse  faire.  »  Satirique^  La  Bruyère  se  révèle 
donc  encore  théoricien  dans  son  chapitre  des  Ouvrages  de  t esprit. 
((  Boiieau,  dit  quelque  part  Sainte-Beuve  V  comme  moraliste  et 
comme  oitique,  avait  exprimé  bien  des  vérités  en  vers  avec  une 
c^tsdoe  perfection.  La  Bruyère  voulut  faire  dans  la  prose  quelque 
chose  de  mieux  et  de  plus  fin.  Il  y  a  nombre  de  pensées  droites, 
justes,  proverbiales,  mais  trop  aisément  communes  dans  Boileau, 
que  La  Bruyère  n'écrirait  jamais  et  n'admettrait  pas  dans  son  élite. 
Il  devait  trouver  au  fond  de  son  âme  que  c'était  un  peu  trop  de  pur 
bon  sens.  Ches  M,  tout  devient  plus  détourné  et  plus  neuf;  c'est 
un  i^ep&.de  plus  qu'il'  péâètre.  »  Ainsi,  La  Bruyère  rajeunissait  ce 
qui  avait  été  dit.  Aitisi,  dans  sa  Rhétorique  et  dans  sa  Poétique,  il 
juge  comme  ses  illustres  contemporains,  encore  que,  le  goût  chan* 
géant,  suivant  le  moi  de  Sainte-Beuve,  il  y  aidât  insenÂblement* 


II 

Ces  réflexions  de  Saiiite-BeuVe  visent  surtout  l'écrivain  dans  La 
Bruyère.  Queiie  en  est  la  valeur,  l'originalité?  En  quoi  excelle-t-il7 
Quelles  sont  ses  faiblesses?  Certes,  après  Prévost^^aradol,  M.  Taine, 
M.  Nisard  et  même  Sainte-Beuve,  il  serait  prétentieux  de  vouloir 
faire  neuf.  Cependant,  puisque  le  goût  varie,  et  puisque,  encore, 
les  jugemeats  les  plus  définitifs  peuvent  être,  un  jour  ou  l'autre, 
réf(mnés  par  ro{»nion,  chacun  a  le  droit  de  dire  conme  il  pense. 
C'est  ce  que  je  ferai. 

Le  caractère  commun  à  tous  les  é(2rivains  du  dix-septième  siècle, 
c'est  qu'ils  usent  du  style  périodique.  Ils  aiment  les  «  latinismes.  » 
Grave  dans  ses  allures,  majestueuse  dans  son  rythme,  destinée  à 
envelopper  des  idées  sfmiiualistes  et  chrétienne,  la  prose  s'allonge 
en  périodes  savantes  :  le  nombre  oratoire  la  régit.  D'autant  que 
tout,  alors,  tend  au  discours,  à  la  parole  diatoguée  et  pariée.  On 
n'écrit  point  poui*  écrire;  on  écrit  pour  parler.  C'est  ce  qui  explique 
tant  de  négligenees,  dans  Molièife  surtout,  dans  Boàsuet  et  dans 
Corneille.  Je  ne  suid  pas  même  très  sûr  qu'on  ne  puisse  en  décou^ 
yrir  datte  Racine.  Quoif[u'il  en  soit,  le  tour  oratoire  dans  la  période 
domine  dans  les  ouvrages  du  g^:'smd  siècle.  L'expression  s'harmo- 
wisfài  avec  lA  pa:]iBée.  Bakac^  Descartes»  Bossuet,  se  {disent  à  la 
phrase  ample,  i^guUèt'e  et  solennelle,  qui  déroule  les  anneaux  de 

*  Portraits  tmétairei,  I,  p.  407. 


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896  LA  BRSTÈRK  HiSTOltlEN 

sa  chaîne  et  développe  les  mailles  de  sa  trame,  de  telle  aorte  que 
l'idée  suivante  éclaire  l'idée  précédente.  Dans  on  tel  style,  les 
«  transitions  »,  —  je  veux  dire  les  articulations  réunissant  entre 
eux  les  membres  d'un  corps  immense,  —  sont  tenues  en  faveur. 

Boileau  reprochait  à  La  Bruyère  de  ne  point  savoir  lier  ses 
pensées.  Il  écrivait  à  Racine  :  «  Il  s'est  dispensé  du  plus  difficile 
dans  l'art  d'écrire,  à  savoir  les  transitions.  »  C'était  beaucoup  dire 
que  de  faire  consister  tout  l'art  d'écrire  dans  l'heureux  emploi  des 
transitions.  La  Bruyère  s'en  est  passé,  en  apparence,  et  il  n'en  reste 
pas  moins  un  écrivain  original.  Puisque  les  idées  s'en  vont  chan- 
geant, il  faut  bien  qu'aussi  le  style  se  transforme.  Déjà,  au  temps 
de  La  Bruyère,  l'esprit  qui  animera  le  dix-huitième  siècle  perce 
sous  les  raideurs  du  masque  officiel  imposé  à  la  cour'par  la  vieillesse 
religieuse  du  roi.  Des  souffles  nouveaux  se  lèvent  sur  la  France; 
la  révolution  commence  dans  les  mœurs  et  dans  l'opinion.  La 
Bruyère  nous  apparaît  conmie  le  témoin  fidèle  de  cette  transforma- 
tion intellectuelle,  morale  et  par  conséquent  littéraire,  qui  prépare 
le  siècle  nouveau.  Son  livre  est  une  caricature  presque  ressem- 
blante. Les  portrsdts  y  abondent,  et  peints  d'après  nature.  Notation 
soignée  et  exacte  des  travers  qu'ils  saisissent,  les  Caractères  ne 
sont  que,  par  accident,  un  traité  de  morale.  C'est  ce  qui  donne, 
dans  le  groupe  de  nos  moralistes  français,  sa  physionomie  singu- 
lière à  La  Bruyère. 

Quand  Montaigne  prend  la  plume,  il  ne  veut  écrire  qu'un  livre 
de  bonne  foi,  où  il  s'exprimera  tout  entier.  Épicurien  discret, 
trouvant  la  vie  bonne  et  qui  contente  ses  désirs,  il  se  complaît  dans 
la  description  de  son  v  moi  ».  Au  contraire,  Pascal  s'insjMre  de 
son  ardent  prosélytisme.  La  source  de  son  éloquence  passionnée, 
c'est  son  cœur  —  co  cœur  d'abord  malade,  puis,  loin  du  monde, 
guéri  par  la  grâce  divine.  Dans  La  Rochefoucauld,  il  n'y  a  qu'un 
désabusé,  un  ambitieux  aigri,  et  qui  prétend  élever  à  la  hauteur 
d'un  système  général  l'amertume  de  son  égoTsme  lassé  de  tout  et  de 
tous.  La  Bruyère  ne  laisse  rien  transpirer  de  sa  vie  intime  dans  sou 
ouvrage.  L'homme  ne  se  trahit  que  dans  quelques  rares  passages; 
au  contraire,  l'artiste  s'y  montre  et  il  l'avoue  simplement,  «c  S  l'oo 
affecte,  dit-il,  quelque  part,  une  finesse  de  tour  et  quelquefws  une 
trop  grande  délicatesse,  ce  n'est  que  par  la  bonne  opinion  qu'on 
a  de  ses  lecteurs.  »  Satirique,  il  innove  donc  dans  la  matière  qu'il 
traite;  plutôt  encore,  dans  sa  manière.  Il  renonce  i  la  pèiîode, 
mieux  encore,  il  la  brise  et  lui  prête  des  ailes.  La  phrase,  vive  et 
preste,  concise  et  rapide,  court,  vole,  atteint  le  but,  comme  une 
flèche  savamment  lancée.  Ce  qu'elle  perd  en  ampleur,  elle  le  gagne 
en  coloris,  en  saillies  inattendues;  la  pensée  jaillit,  soudaine  :  die  se 


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U  BRUrUtC  HKTOmCN  897 

grave  dans  l'esprit  qu'elle  surprend.  La  Bruyère  est  un  «  styliste  » 
mais  délicat,  mais  discret  et  ingénieux.  «  De  là  cette  variété  éton- 
nante de  tours  et  de  formes  qui  procède  par  définitions,  par  des- 
criptions, par  dialogues,  par  brusques  apostrophes,  par  énigmes 
piquantes,  par  surprises  paradoxales;  de  là  ce  goût  tout  à  fait 
moderne  pour  le  trait,  pour  ce  qui  est  brillant,  énergique  on 
ingénieu](;  de  là  enfin  le  pittoresque  de  certaines  peintures,  commie 
celle  de  la  petite  ville,  les  couleurs  crues,  tranchantes,  poussées 
jusqu'au  réalisme,  de  certains  portraits.  *  » 

Ne  l'avait-il  pa3  dit  que  faire  un  livre,  c'est  un  métier?  Il  faut 

donc  être  apprenti  avant  de  passer  j9a/ron;  il  faut  donc  connaître 

les  règles  de  l'art.  La  Bruyère  les  connaît  parce  qu'il  les  a  étudiées. 

Son  ouvrage,  sans  cesse  retouché,  limé,  poli,  ne  sort  point  d'un 

premier  jet  spontané  :  fruit  d'un  labeur  patient,  qui  se  met  à  la 

chasse  de  la  préôsion,  de  la  délics^esse  dans  les  nuances,  de  k 

force  expressive,  il  trahit  l'artiste  hal»le^  savant  dans  notre  idiome 

national,  expart  à  toutes  les  ressources  qu'il  peut  offrir  à  l'écri*- 

vain.  —  Mais  le  procédé  est  viable?  —  Sans  aucun  doute;  La 

Bruyère  en  use  et  en  abuse.  «  Homme  de  cœur,  de  sens  et  d'esprit, 

dit  M.  Faguet  \  un  peu  hautain,  un  peu  blessé,  un  peu  morose, 

d'une  grande  pénétration,  d'une  grande  finesse,  qui  émeut  queK 

quefois,  plus  souvent  smiuse,  presque  toujours  instruit,  )>  La  Bruyère 

est  le  plus  proche  de  nous  par  le  style,  parce  que,  à  l'heure  présente, 

nous  nous  préoccupons  surtout  de  la  forme,  du  tour  et  dû  traita 

Nous  l'imitons,  sans  toiqours  le  reconnaître.  Du  reste,  son  influence 

jusqu'à,  nous  s'étend  à  travers  le  dix-huitième  siècle.  Picard, 

Deslouches,  La  Chaussée,  lui  ont  pris,  pour  les  mettre  au  théâtre» 

des  caractères  de  second  ordre  :  le  Distrait^  le  Glorieux ^^ la  Petite 

Ville.  Montesquieu,  dans  ses  Lettres  Persanes^  lui  emprunte  sa 

prose  leste,  sémillante  et  aisée,  qui  rappelle,  par  l'huprévu  des 

trouvailles  de  mots  et  par  leur  alliance  spirituelle,  les  surprises  de 

la  coQversation  entre  gens  du  monde.  Celui  qui  lui  doit  le  plus, 

c'est  Le  Sage,  un  vrai  La  Bruyère  en  a(itk)n.  La  satire,  morale  chez 

La  Bruyère,  dans  ses  iûtentiona,  s'aiguise  chez  Le  fiiage  dans  des 

romans  satiriques,  que  ne  corrige  plus  le  dessein  de  rendre  les 

hommes  meilleurs.  Le  Diable  boiteux^  qui  fut  publié  en  1717,  a  un 

ancêtre  dans  les  Caractères.  La  peinture  de  l'homme^  les  portraits 

de  certaines  gens,  se  répondent  d'un  auteur  à  l'autre  :  ils  sont  tous 

deux  btôu  Français. 


*  J^empf  ante  cette  citation  ati  beau  livre  dé  MM.  Chauvin  et  Le  fiidoiâi 
ta  Littérature  française  pur  les  critiques  contemporain,  II,  p.  319,  chez  Beliû. 
3  Les  çrands  maîtres  du  dix'^sept^me  siècle,  p«  366. 


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896  U  BRUTtRI  nSTORIKN 

III 

Es^ce  que  f  aurais  oublié  M.  AllaireîNûllettieût;  car  bcanconp 
de  ce»  observations  précédentes  ont  été,  par  lui,  notées  et  eipri- 
niées*  En  somme,  son  livre  n'est  qu'un  coonnentaire  aux  pages  de 
l'écrivain  :  de  telle  sorte  qu'à  le  lire  on  revoit  tous  les  noms  fameux 
daâs  les  lettres  du  dît^septième  siècle.  Mais  des  réserves  sont 
nécessaires.  ^—  «  La  Bruyère,  d'après  M.  AUaire,  aurait  voola 
se  faire  auteur;  il  aurait,  longtemps  à  l'avance,  pré^ré  son  livre  H 
exercé  son  talent  par  un  véritable  apprentissage.  )»  Cette  opinion 
me  semble  contestable. 

Qu'en  lÔ7i  paraisse  la  Recherche  de  la  vérité  de  MalebrâBcbe 
et  qu'à  son  exemple,  La  Bruyère  aie  conçu  fambâtion  d'écrire  ua 
traité  sur  les  mœurs,  c'est  possiMe.  Mais  en  IWk  il  n'avait  encore 
que  viBgt-^aeof  ms.  Est-il  naJturel  qa'à  cet  âge,  sans  avoir  encore 
TU  le  monde,  -^  cette  année-là  seulement  il  entre  au  service  de  ia 
maison  de  Condé,  comme  professeur  de  M.  le  Duc,  —  un  jeune 
homme  se  destine  à  la  critiqtre  de  son  siècle  tout  enti^,  et  écrive, 
dès  ce  moment,  des  pages  maltresses,  comme  cdles  dont  M.  AUaire 
place  la  composition  à  cette  date;  je  veiix  dire  le  parallMe  de  Cor- 
neille et  de  Racine?  Le  livre  de  La  Bruyère,  comme  on  l'a  va  plus 
iiaut,  à  été  longuement  médité;  mais  je  ne  puis  admettre  que  la 
mise  en  œuvre  en  soit  rapportée  à  la  jeunesse  de  La  Bruyère.  Pour 
écrire  le  ftuneut  parallèle,  il  fallait  une  décision  dans  le  jugement, 
tme  autorité  dans  la  critique,  un  courage  littéraire  qui  ae  reacon- 
treot  difficilement  chez  un  boriime  à  l'âge  de  trente  ans.  Est-ce 
que  La  Bruyère  ne  l'aurait  pas  imaginé  lorsque  les  cabales  de 
Thomas  Corneille  et  de  Fontenelle  lui  avaient,  une  jH^emière  fias, 
fermé  ies  portes  de  l'Académie?  Est-ce  que,  enfin  reçu,  il  ne  le 
renouvelé  point,  daûs  la  savante  compagnie,  soulevant  ainsi  de 
violents  murmures,  parce  qu'il  donne  la  préférence  à  Bacine?  — 
Dans  le  récit  très  intéressant  que  fait  M.  Alkdre  («iiap«  nxvn  ec 
nkvm)  de  l'élection  de  La  Bruyère  à  rAcadémie^  pourquoi  ne  t'esl- 
il  pas  souvenu  de  la  riposte  des  ennemis  de  son  héros?  An  mois  de 
juin,  1698,  le  Mercure  Galant,  —  qui  est  <f  immédiailemeot  an- 
dessous  de  rien  »,  —  publie  ces  lignes  pleiiies  de  fid  :  «  L'ouvrage 
de  M.  de  La  Bruyère  ne  peut  être  appelé  Livre  parce  qa'il  a  uDe 
couverture  et  qu'il  est  relié  comme  les  livres.  Ce  n'est  qu'un  amas 
de  pièces  détachées  qui  ne  peut  faire  connaître  si  celui  qui  les  a 
faites  aurait  assez  de  génie  et  de  lumières  pour  bien  conduire  un 
ouvrage  qui  serait  suivi...  Ainsi,  il  n'y  a  pas  lieu  de  croire  qu'on 
pareil  recueil,  qui  choque  les  bonnes  mœurs,  ait  fait  obtenir  à 
M.  de  La  Bruyère  la  place  qu'il  a  dans  l'Académie*  » 


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U  BBCYÉRI  HISTOaiER  998 

...  Je  yeux  en  avoir  le  cour  set  M.  Allaire  s'est  trop  Boa?eot 
livré  à  un  travail  de  pure  fantsdsie,  en  prétendant  expliquer  cbnqne 
pefisée  dft  La  Bruyère  par  une  allusion  h  des  faîta  omtempowns. 
De  Ténidîtion,  oui,  certes,  il  y  en  a;  de  lapatiMicet  des  investit^ 
tkms  GurieuBes,  de  la  sagacité  :  il  y  en  a  beaucoup  eo/core.  Mais  que 
d'eqorit  inutUement  dépensé!  que  de >  conjectures  Jbasardéesl  que 
d'à  peu  près  éana  ies  rapprochements  entre  le  texte  de  La  Bruyère 
et  les  évéBOiients  du  jour  I  En  voici  quelques  exemples,  M.  AllaÂre 
parle  de  la  révocation  de  l'édit  de  Nantes,  et  il  ajoute  :  «  Dans 
tous  ees  faite  il  y  avait  un  pcoMème  que  La  Bruyère  ne  pouvait 
s'expUquer  :  c'étatent  ces  conversions  si  subites  à  la  seule  vue  des 
insignes  de  l'aotoiité  ou  de  la  force  armée,  d  II  faut  aux  eufsmts, 
disait-il  (chap.  xi,.  n^  15Â),  les  verges  et  la  férule;  il  fant  aux 
lioffloies  faits  une  couronne,  un  sceptre,  un  mortier,  des  fourrures, 
dos  faâaceaiix,  des  timbales,  des  hoquetons*  La  raison  et  la.  justice, 
dénuées  de  leurs  om^iie^ts,  ni  ne  persuadent,  ni  n'intimident  : 
Thomme  qui  est  esprit  se  mène  par  les  yeux  et  par  les  oreilles  ^.  » 

Geoi,  c'est  du  Pascal  *.  Auraitril  presseiiti  la  révocation  de  l'édit 
de  Nantes? 

£n  1690,  la  duchesse  de  Bourbon  va  être  mère.  Pour  la  distr^dret 
M.  le  Prince  a  dû  jouer  quelques  bons  tours  à  8anteuL  BL  Allaire 
pro0te  de  la  circonstance  pour  reproduire  le  portrait  de  Ménalque  '» 
Plas  loin,  en  lit  :  «  H""*  la  Duchesse  eut  d'autres  fantaisies  :  elle 
voulut  voir  dias  tulipes  »t  d'où  portrait  du  fleuriste  I  «  Elle  voulut 
manger  des  prunes  »;  d'où  portrait  de^ l'amateur  de. prunes I  Ne 
fut-elle  point  curieuse  de  gravures?  Va  pour  les  estampes!...  On 
nous  montre  alors  l'amateur  d'estampes,  le  numismate,  etc..  J'ai 
choisi  un  chapitre  où  le  procédé  de  M.  AUaîre  fût  bien  en  évidence. . . 
Qui  prendrait  au  sérieux  de  telles  coincid^ces?  &i  somme,  l'au-* 
teur  n'a  cherché  dans  sa  narration  qu'une  transition  fatigante  entre 
les  diverses  citations  de  La  Bruyère  ;  citations  déchiquetées,  vio- 
lentées,  arrachées  h  leur  place  naturelle  pour  qu'elles  entrent,  bon 
gré  mal  gré,. dans  un  cadre  artificiel.  En  1686  on  joue  a  une  pièce 
traj^ue  i  La  Comédie  ^  dit  H.  Allaire^.  «  D'où  vient^  demanda  La 
Qruyère,  que  l'on  rit  si  librement  au  théâtre,  et  que  l'on  a  honte 
d'y  pleurer?...  »  Tout  le  morceau  y  passe,  et  il  est  Ipng!...  Et 
M.  AllairCi  après  l'avoir  transcrit,  ainsi  que  l'opinion  de  La  Bruyère 
sur  le  roman  et  la  comédie,  se  permet  cette  réflexion  :  a  Qeureux 
le  siècle  où  le  roman  et  le  théâtre  n'avaient  pas  d'autres  inconvé- 

•  Chap.  xiY,  p.  332. 

3  Pensées,  l,  p.  33  et  smv.  (Edition  Havst). 

»  Cf.  n,  p.  334. 

^  I,  p.  37Î. 


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90a  U  BRUTÈRI  HUTORIBI 

BientB  I  On  peut  douter  qu'Us  eussent  des  efiEèts  ausâ  nuisibles  que 
La  Bruyère  yeut  bi^  le  dire  j  » 

Une  ambassade  de  Siamois  arrive  à  Paris.  Les  gens  de  la  cour  ks 
traitent  en  barbares.  Hais,  à  l'bôtel  de  Gondé,  on  se  moque  de 
Tétonnement  de  ceux  qui  les  regardent  comme  tels.  La  Bruyère 
est  là,  aux  écoutes,  et  voici  ce  qu'il  écrit  :  «  Si  les  ambassadeurs 
des  princes  étrangers  avaient  des  singes  instruits  i  marcher  sor 
leurs  pieds  de  derrière,  etc.  »  M.  Allaire,  dans  l'admirable  poétique 
de  La  Bruyère,  qui  s'appelle  le  chapitre  des  Ouvrages  de  fesprù^ 
ne  voit  qu'une  série  de  réflexions  inspirées  par  les  lectures  que 
son  auteur  faisait  pour  ses  illustres  élèves.  Ckmparez  les  pages 
consacrées  à  La  Bruyère,  chargé  de  distraire  et  d'instruire  aussi 
M**  la  Duchesse  ^.  C'est  d'un  fantaisiste  qui  provoque  le  rire. 

Quand  des  pages  entières  ne  contiennent  que  des  imaginations 
pareilles,  et  qu'on  retrouve,  ainsi  torturé,  le  texte  de  La  Bruyère, 
on  serait  tenté  de  croire  que  l'Académie  s'est  trompée  en  récom- 
pensant H.  Allaire.  Mais  beaucoup  de  chapitres  apportent  des 
rapprochements  neufs  et  heureux.  Dangeau  vient  d'épouser  M^  de 
Lœwenstein  :  elle  a  seize  ans  et  lui,  déjà  veuf,  touche  à  la  cinquan- 
taine. On  rit,  i  Versailles  et  ailleurs,  malgré  que  le  roi  adt  assisté 
aux  fiançailles.  La  Bruyère  n'oublie  rien  et  il  lance  son  épigramme 
contre  Oronte  qui,  à  cinquante  ans,  se  fait  prier  pour  épouser  une 
fille  de  famille,  «  jeune,  belle,  spirituelle  ».  Au  châf^tre  xxx,  M.  Al- 
lairc  suit  judicieusement  le  récit  de  la  campagne  de  1690-M,  dans 
la  dernière  partie  des  Jugements  de  La  Bruyère.  Il  est  vrai  que 
H.  Servois^  avait  tracé  la  voie  avec  sa  &cilité  ordinaire. 

M.  AUaire  ne  se  renferme  pas  que  dans  son  rôle  d'historié.  Çà 
et  là  il  aborde  des  questions  purement  littéraires.  Plusieurs  sont 
très  vivement  étudiées  et  résolues.  Je  dterai  la  comparaison  de  La 
Bruyère  avec  Montaigne,  Pascal  et  La  Rochefoucauld^  On  a  vu 
déjà  combien  j'avais  profité  des  pages  excellentes  où,  en  suivant 
La  Bruyère,  il  trace  l'idéal  de  l'éloquence  religieuse,  tel  que  le  con- 
cevaient les  grands  esprits  du  temps.  Ailleurs  il  refait,  avec  beau- 
coup de  savoir,  l'histoire  de  la  querelle  des  andens  et  des  modernes; 
ou  bien,  il  discute  qui  l'emporte  en  sincérité  vécue  de  Tartuffe  ou 
d'Onuphre.  U  juge  Boileau,  Radne,  Molière,  très  souvent  avec 
justesse  ;  parfois,  son  opinion  me  semblerait  sujette  à  caution  ;  par 
exemple,  quand  il  expose  la  théorie  esthétique  des  trois  umtte^ 
Est-ce  que  vraiment  La  Bruyère  en  parlerait?  Je  vœs  bien  qu'3 

«  n,  p.  218  et  219. 

^  Collection  des  Grands  écrivains,  Œuvres  de  La  Bruyère,  II,  p.  123-134. 

»  T.  I,  p.  66  et  suiv. 

*  T.  I,  p.  63. 


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U  BRUYÈRE  HISTORIEN  901 

loae  Racine  d'être  un  «  exact  imitateur  des  anciens,  dont  il  a  suivi 
scrupuleusement  la  netteté  et  la  simplicité  de  l'action  »;  tandis  qu'il 
reproche  à  Corneille  de  ne  s'être  pas  «  toujours  assujetti  au  goût 
des  Grecs  et  à  leur  grande  simplicité  »;  mais,  ici,  s'agit-il  des  trois 
unités?  La  Bruyère  partageait  le  goût  de  ses  amis  littéraires;  il 
exigeait  les  trois  unités,  que  Boileau  imposait  comme  la  loi  suprême 
du  drame,  dans  ce  précepte  si  connu  : 

Qu*eii  un  lieu,  qu'en  un  jour,  un  seul  fait  accompli 
Tienne  jusqu'à  la  fin  le  théâtre  rempli. 

Proscrite  par  Chapelain,  patronnée  par  Richelieu,  promulguée, 
pour  la  première  fois,  par  l'abbé  d'Aubignac,  dans  sa  Pratique  du 
théâtre^  elle  a  pesé  lourdement  sur  le  génie  de  Corneille;  elle  l'a 
entravé  dans  les  libres  essors  de  son  imagination  créatrice.  Peut- 
être  a-t-elle  contribué  à  rendre  Racine  plus  parfait.  En  tout  cas,  il 
ne  semble  point  en  avoir  subi  de  gêne.  C'est  que  son  esprit,  plus 
curieux  des  analyses  psychologiques  que  celui  de  Corneille,  se 
meut  dans  un  monde  à  qui  l'espace  et  le  temps  sont  indifférents... 

L'unité  de  lien  n'est  guère  défendue,  même  par  les  partisans  les 
plus  acharnés  du  théâtre  classique.  On  peut  soutenir  la  nécessité 
de  l'unité  de  temps.  La  tragédie  de  Corneille  et  de  Racine  termine 
une  crise  morale.  Quand  se  lève  le  rideau,  la  passion  est  au  pa- 
roxysme ;  entre  elle  et  le  devoir,  la  lutte  s'avive  jusqu'à  l'extrême. 
Il  faut  que  le  dénouement  éclate.  Or  les  crises  durent  peu;  elles  se 
précipitent  vers  une  fin  heureuse  ou  vers  une  issue  fatale.  J'aurais 
aimé  que  M.  Allaire  se  prit  à  résoudre  ces  problèmes  délicats,  et  qui 
sont  toujours  d'un  intérêt  nouveau  pour  les  lettrés. 

...  Livre  plein  d'idées  et  de  faits,  où  afflue  la  substance  d'ou- 
vrages nombreux  sur  le  dix-septième  siècle,  un  peu  systématique 
dans  ses  allures  et  son  exécution,  offrant  une  érudition  de  bon 
aloi,  trahissant  par  trop,  çà  et  là,  l'idée  qui  a  séduit  son  auteur, 
l'ouvrage  de  M.  Allaire,  quoi  que  j'en  aie  dit,  mérite  l'attention  de 
tous  les  amis  de  notre  littérature  classique.  Il  est  un  monument  élevé 
à  sa  gloire  :  les  assises  solides  portent  une  architecture  qui  aurait 
pu  gagner  en  sveltesse  et  en  légèreté.  Elle  manifeste,  du  moins,  la 
conscience,  le  talent,  la  science  variée,  le  dévouement  aux  lettres 
de  celui  qui  le  donne  au  public. 

Paul  Lallemànd. 


10  DÉCEMBRE  1887. 


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LES  CONGRÈS  VITICOLES 

1869  A  1887 


Les  deux  réeents  congrès  de  Màcon  et  de  Toalouse  ont  dooné 
une  nouvelle  inqportance  &  la  terriUe  question  qui,  depuis  1863, 
s'est  posée  à  la  France  TÎticole*  L'histoire  fourmille  d'exemples  de 
petites  cboses  en  déchaînant  d'immenses.  Le  phylloxéra  en  fournit 
nn  nouveau.  Vers  1850,  J«-B.  Dumas  annonça  à  rAcadëaùe  des 
sciences  qull  faudrait  brûler  les  serres  du  baron  de  Roths(Md  à 
Ferriëres,  de  crainte  qu'une  maladie  parasitaire  qui  y  avait  été 
^>poriée  d'Angleterre  ne  gagnât  toute  la  France.  Personne  ne  prit 
cette  proposition  au  sérieux,  et  lui-même  n'insista  pas.  Si  je  cer- 
nais ce  détail,  c'est  parce  que  l'illustre  savant,  étant  venu  me  vdr, 
&x  187il,  pour  parier  d'une  expérience  à  faire  chez  moi  de  suUb- 
carbonate,  me  raconta  ce  détaÛ  dont  lui-même  avait  été  lom  de 
soupçonner  l'importance.  C'est  pour  échapper  à  ce  premier  fléau, 
simplement  gênant  et  onéreux,  que  tout  un  pays  s'est  précipité 
dans  la  gueule  d'un  infiniment  petit  qui  a  en^outi  tant  de  choses! 

Un  de  nos  jeunes  littérateurs  *,  qui,  sans  approuver  les  chutes 
dans  les  égouts  que  Zola  faut  faire  à  la  langue  de  Corneille,  tient 
^and  même  à  dire  ce  qu'il  voit  et  comme  il  le  voit,  laid  ou  beau, 
a  fait  un  tableau  aussi  salissant  que  vrai  des  décadences  morales 
dans  lesquelles  cet  insecte,  invisible  à  l'œil  nu,  a  entralBé  en 
maintes  navrantes  occasions,  le  chef  de  la  création.  Ces  chutes  ont 
été  d'autant  plus  cruelles  que  les  prenûers  et  plus  profondément 
tombés  ont  justement  été  ceux  qui  le  méritaient  le  moins. 

En  effet,  ces  innocents  et  pourtant  coupables  étsûent,  pour  la 
plupart,  des  fidèles  à  la  sainte  légende  de  la  famille  et  au  culte  de 
l'héritage,  cette  main  que  le  père  tend  à  l'enfant  au  travers  de  la 
pierre  sépulcrale.  Ce  sont  eux  qui  ont  tout  donné,  trop  donné, 
leur  peine,  leur  travail,  l'oubli  d'eux-mêmes,  à  la  chaîne  qui  rive 

*  L'Ennemi,  par  M,  Gustave  Guiches.  Librairie  Quantin. 


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LE&  CONGRES  YITIGOLES  90$ 

le  bcave  homme  au  patrimoine,  et  sur  le  cœur  duquel  de  longues 
tendresses  avaient  écrit  : 

Oh  !  ne  quittez  jamais  le  seuil  de  Totre  porte. 
Mourez  dans  Ya,  maison  où  votre  mène  est  morte*. 

Celui  qui  a  su  soustrsûre  aux  dSssoIfants  qui  corrodeBt  le 
dix-neuvième  siècle  le  petit  coin  cfo  cœu?  ok  ces  paroles  éUBâeM 
écrites,  qui  a  su  conserver  vivanle  celte  inscriptioD  malgré  la  bnue 
qui  éclabousse  un  mystère  qui  fat  la  source'  et  la  force  de  tant  de 
vertus  d'antan,  valîait  certes  quelque  chose,  et  jusqu'ici,  c'était 
parmi  les  ruraux,  gentîbhommes  eu  paysans  de  son  espèce  que  se 
trouvaient  ceux  qui  ne  tondraient  jam^ns.  L'iiistoûre  que  raconte 
M.  Guiches  nous  montre  un  pôre^  aimant  sa  fille  et  son  patrimoine 
dans  cette  promiscuîté  du  eoeur  qui  fait  perdre  imile  mesure  dies 
proportions  et  relations,  au  pmnt  que  des  parests  sincèremeat 
tendres  perdent  avec  une  égale  fflneériié  la  fortnee  des  enfaoKs, 
leur  solvabilité  personnelle  et  le  patrimoine  comatran  dans  la 
généreuse  et  respectable  ambition  de-  sauver  ces  bteiie  aimés  les 
uns  pour  les  autres;  alors  que  loi-mème,  dans  la  Itiutte,  ne  recueillera 
que  peine  et  découragemeni,  son  âge  n^  lui  permettant  pas  d'entrer 
^ns  le  Ghanaan  lointaîn  qm  dore  les  peines  d'augonord'hul  àe^ 
rayons  d'un  «  demain  »  qui  s'enfuît  i  mesure  qu'on  l'atteint- 

Nous  trouvons,  au  début,  le  héros  de  l'faistoirei,  déjà  toodié 
par  «  fEnnemi,  »  donnant  un  festk.  Un  huissier  )e  demande; 
écoutons  les  convives  vigneron»  pendant  qu'ils  causenit  entre  eux, 
faisant  le  vide  autour  de  Thomme  d'argent  que  nom.  retpouverons 
à  la  fin  de  Fhistoire. 

ce  G'est  sa  femme  et  sa  fîUe  qui  font  la  dépense.  )»  Ils  a'aceor^ 
daient  &  lui  reconnaître  des  capacités  supérieures  et  une  impeccable 
honnêteté.  Obi  pour  l'honnêteté  passe,  il  n'y  a  pas  dana  le  pays, 
une  famille  comme  celle-là.  G'ei^  de  race,  a  Jamais  M.  Cliavaaseiir 
n'a  fait  tort  d'un  sou  à  n'importe  qui.  »  Us  échangërem  des  regards 
de  connivence,  éliminant  )e  richard. 

Sa  fille,  habituée  à  n'attendre  de  la  vie  que  joies:  et  fadHtés 
sans  nuages,  grâce  au  bien-être  que  )a  production  jadis  &€Île  et 
assurée  du  «  Perdigoux  »  donnait  à  la  maison,  attendait  de  son  père 
ce  que  celui-ci  avait  reçu  du  sien  r  rhonneur  et  le  patriauoine  aimé» 
Le  père  devait  à  l'enfknt  une  vie  douce  et  abritée,  se  cboîsîflsaQt 
sons  une  autre  forme  le  soecesseur  à  tant  de  devoirs. 

Voilà  les  prenûères  pages  du  livre;  le  début  est  resq^ctablei^ 

^  Brizûux. 


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904  LES  COXGRÈS  VITICOLES 

quoique  la  conversation  de  la  jeune  personne  nous  ait  indiqué 
qu'elle  connaissait  de  nom  «  Théo  et  la  jolie  parfumeuse  »,  c'était 
de  trop,  nuds  la  faute  étût  à  M.  Alfred,  jeune  homme  du  dix-nen- 
vième  siècle.  Une  toute  petite  bête  étaût  entrée  en  scène  depuis  peu. 
Ne  serions-nous  pas  revenus  au  temps  où  l'enchanteur  Merlin  prenait 
la  forme  d'un  oiseau  ou  d'une  mouche  et  où  un  génie  remplissût 
alternativement  l'immensité  sous  forme  d'un  nuage»  ou  le  calice 
d'une  fleur  y  sous  celle  d'un  imperceptible  scarabée  1  Car  cette  maison, 
encore  heureuse  en  apparence,  va  être  bouleversée  de  fond  en 
comble.  Et  pourtant,  elle  n'a  contre  elle  qu'une  petite  bête. 

L'honnête  homme  deviendra  un  indélicat  monomane,  et  jettera 
tout  dans  le  gouffre  creusé  par  «  l'Ennemi  »,  honneur,  bonheur,  sa 
fille,  tout,  tant  et  si  bien,  qu'il  ne  lui  restera  bientôt  plus  qu'à  en 
mourir  et  comme  dernière  ressource,  l'apoplexie,  quand  Ja  dou- 
leur aura  dépassé  l'élasticité  de  son  cerveau.  Tout  cela  pour  avoir 
trop  aimé  ou  mal  aimé  ce  que,  jusqu'à  cette  bête  de  malheur,  il  était 
vertu  d'aimer.  Les  premières  pages  du  livre  sont  donc  bien  bon* 
nêtes  ;  voyons  comment  s'y  est  pris  la  bête  pour  ronger  cette  hon- 
nêteté jusqu'à  l'âme.  Elle  avait  d'abord  paru  très  loin,  dans  un  pays 
qu'on  ne  connaissait  que  par  les  journaux.  On  ne  s'en  inquiétait 
pas,  elle  ne  pouvait  venir  à  Marcayrac.  L'incrédulité  envers  ce  que 
l'on  craint  est  une  des  plus  vieilles  embûches  de  Satan,  et  pourtant, 
toute  vieille  qu'elle  est,  elle  lui  sert  encore  souvent.  «  Elle  ne  viendra 
pas  ici  I  »  Cette  phrase  a  passé  sur  la  France  entière  comme  un 
nuage  d'en'eur  et  de  mort.  Malgré  les  preuves  inexorablement 
successives  de  la  folle  vanité  d'une  barrière  faite  d'ignorance  et 
d'orgueil,  aujourd'hui  encore,  des  naïfs  et  même  des  gens  sages  en 
apparence,  espèrent  éviter  la  ruine  par  l'attente  sans  défense  ou 
par  des  moyens  ayant  obstinément  échoué  ailleurs.  Bientôt  l'enneim 
est  plus  près,  on  peut  aller  le  voir  chez  un  voisin.  Il  est  sur  le 
coteau,  mais  il  épargnera  la  plaine  du  Perdigoux  I  Hais  non,  le 
voilà  dians  la  place.  On  commence  par  jeter  le  peu  d'argent  £spo- 
nible  chez  le  pharmacien  ;  puis,  devant  l'insuccès  du  sulfure  de 
carbone,  des  sulfo-carbonates,  on  submerge.  Alors  l'hypothèque 
pose  sa  lourde  griffe  sur  lejpatrimoine;  chaque  jour  enlève  un  petit 
morceau  d'honneur  avec  un  fragment  de  l'avenir  de  l'enfant,  un 
peu  de  la  liberté  du  vieillard.  On  parle  de  ce  qu'a  dévoré  cette 
])auvre  Tarasque  de  Tarascon  qui,  si  naïve  et  par  charité  pour  les 
inondés,  est  venue  l'année  dernière,  faire  rire  les  Franchimans 
^e  sa  carapace  antique  et  si  respectée  «  en  Tarascon  »,  qu'^^ 
lui  avait  trouée  en  route.  Mais  aussi,  que  venait  faire  une  Ta- 
rasque en  chemin  de  fer?  Tartarin,  si  sage  au  retour  de  ses  cam- 
pagnes, lui  aurait  certainement  conseillé  de  laisser  cette  insti- 


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LES  G05GRÈS  VITIGOLES  905 

tution  aux  commis-voyagears  qui  n'ont  ni  son  passé  ni  son  his- 
toire, et  surtout  pas  son  logis  légendsdre. 

Je  disais  donc  que  la  Tarasque  n'était  rien  à  côté  de  ce  petit 
animal,  parce  qu'elle  ne  mangeait  que  des  éléments  matériels  et 
comestibles,  et  que  si  vraiment  elle  poussait  le  crime  jusqu'à 
dévorer  des  fils  d'Adam,  elle  ne  mangeait  que  leur  corps  et  laissait 
leur  âme  à  qui  de  droit.  Dieu  ou  diable,  sans  intervenir  dans  la 
répartition  des  apprentis  anges  ou  démons.  De  chute  en  chute, 
l'honnête  homme,  le  père  tendre  et  fier  en  vient  à  accueillir  comme 
ami  un  homme  qui  a  de  l'argent,  mais  non  seulement  il  n'a  rien 
d'autre  avec,  mais  il  est  l'usurier  qui  suce  le  pays;  quoique  aussi 
usé  de  corps  que  d'esprit,  le  désir  de  se  relever  dans  l'opinion  et 
une  dernière  flammèche  du  cœur  l'entraînent  dans  un  rôle  d'amou- 
reux et  de  prétendant. 

L'enfant  élevée  dans  cette  lutte  de  l'expédient  à  court  terme 
contre  le  fléau  sans  rémission,  bercée  par  des  promesses  qu'elle  sait 
ne  devoir  jamais  se  réaliser,  et  dont  l'auteur  lui-même,  son  père, 
n'est  plus  suffisamment  dupe  pour  rester  strictement  honnête,  est 
écœurée  par  le  désordre  d'une  maison  qui  croule,  d'une  mère  qui 
lâche  tout;  lasse  de  s'asseoir  devant  une  nappe  sale,  le  cœur  brûlé 
à  la  rage  de  privations  non  acceptées,  altérée  de  cette  soif  de  bien- 
être  et  de  plaisir  qu'on  puise  dans  leur  absence,  elle  se  jette  dans 
cette  issue  offerte  à  ses  appétits  mauvais,  au  plaisir  et  à  la  liberté, 
et,  c'est  par  cette  large  porte,  ouverte  par  un  si  petit  traître, 
que  s'enfuient,  l'un  suivant  l'autre,  une  longue  suite  de  bonheurs 
et  de  vertus.  A  la  fois  martyr  et  bourreau,  le  vieux  vigneron 
les  suit,  terrassé  au  moral  comme  au  physique  par  la  bête  qui, 
en  langage  savant,  s'est  d'abord  appelée  Ryzaphis  vastatrix^ 
puceron  des  racines  dévasteur,  puis  qui,  par  analogie  avec  le 
phylloxéra  foUicole  du  chêne,  est  devenue  plus  improprement 
Phylloxéra  vastatrix.  Je  dis,  improprement,  parce  que  ce  nom 
signifie  dessècheur  de  feuilles,  désignation  qui,  si  elle  s'applique 
justement  au  phylloxéra  de  cet  arbre,  vivant  sous  les  feuilles, 
ne  convient  pas  du  tout  au  phylloxéra  français  qui  vit  presque 
exclusivement  sur  les  racines. 

Sortons  du  roman  pour  dire  comment  en  cette  triste  affaire  la 
science  est  venue  au  secours  de  la  pratique  affolée  et  vaincue. 
Cela  se  passait  en  1868.  On  voyait  se  produire  des  taches  affai- 
blies dans  les  vignes.  Quelques  vieux  avaient  remarqué,  sans  y 
attacher  une  grande  importance,  que  depuis  quelque  temps  les 
vrilles  étaient  moins  fortes  et  moins  nombreuses,  qu'en  un  mot, 
en  bien  des  endroits,  il  était  devenu  beaucoup  plus  facile  de  tra- 
verser les  vignes  croisées. 


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906  LES  CONGRÈS  VITIGOLBS 

La  Société  centrale  de  l'Hérault,  iaaaguraDt  en  présence  de  ce 
fléau  cette  latte  intelligente  et  active  qui  la  maintient  encore 
aujourd'hui  en  tète  de  la  viticulture  américaine  devenue  française, 
délégua  M.  Gaston  Bazille,  M.  Ptanchon  et  H.  Sahnt  (encore 
aujourd'hui  tous  les  trois  sur  la  brèche),  pour  étudier  le  mal  mys- 
térieux qui,  sans  causes  apparentes,  décimait  certains  vignobles  de 
la  Crau  et  de  Vau cluse. 

M.  Sahut  croyait  à  un  rhizoctone  enreloppant  les  racines  cosune 
la  cuscute  enveloppe  celles  de  la  luzerne.  C'est  dans  cette  idée 
qu'il  cherchait  un  cryptogame  plutôt  qu'un  insecte.  Pemlant  des 
sondages  pratiqués  au  château  de  Lagoy,  les  ouvriers  arrachaient 
des  radnes  au  centre  d'un  point  malade  formant,  comme  d'haï»- 
tude,  tache  d'huile  au  milieu  d'un  clos  de  8  hectares.  M.  Sahut, 
en  promenant  sa  loupe  le  long  des  racines  arrachées^  aperçut  sur 
Técorce  quelques  points  jaunes;  il  passa  loupe  et  racine  à  M.  Plan- 
chou  qui  crut  d'abord  à  un  cocddien*;  mais  plos  tard,  s'étasc 
assuré  de  la  mobilité  de  ces  points  jaunes,  il  les  rangea  au  claa 
des  pucerons.  Notons  cependant  cette  première  appréciation  due 
au  coup  d'œil  infaillible,  quoique  rapide  du  savant;  il  avait  déjà 
entrevu  que  le  phylloxéra  n'était  pas  un  véritable  aphidien,  cer- 
tains caractères  le  rapprochant  sensiUement  du  cocddien. 

Un  second  mouvement  le  ramena  à  la  théorie  de  l'aphidien, 
écartée  d'abord,  et  il  donna  à  Tennemi  qui  devait  joner  un  si  terrible 
rôle,  le  nom  de  Rhizaphis  vastatrix.  Un  peu  plus  tard  le  D*  Si- 
gnoret  reconnut  l'analogie  pouvant  relier  l'insecte  nouveau  avec 
te  phylloxéra  du  chêne.  Cette  analogie  fut  peut-être  un  peu  vite 
acceptée,  car,  en  somme,  ce  f^ylloxera  est  essentiellemeDt  foUicole, 
puisqu'il  vit  sur  te  dessous  des  feuilles,  tandis  que  le  phylloxéra 
français  de  la  vigne  est  essentiellement  racDcicote;  je  dis  français, 
car  en  Amérique  la  forme  galficole,  rare  chez  nous,  est  trbs  fré- 
quente; mais,  en  entomologie,  il  faut,  paralt-ii,  accorder  une  ku^ 
marge  aux  changements  de  formes  produits  par  des  variations  dans 
la  nutrition,  changements  qu'on  ne  retrouve  pas  chez  les  animaux 
d'un  (Hrdre  supérieur.  Tous  les  chardons  du  monde  ne  poorrosl 
faire  un  âne  d'un  lion  I  Le  Rhizaphis  devint  donc  le  Phylloxéra 
vastatrix^  et  c'est  sous  ce  nom  qne  depuis  vingt  ans  cet  infiniment 
petit  tient  en  échec  les  corps  savants  de  toute  l'Europe  dont 
Taudace  entreprend  une  lutte  aussi  inégale  que  ceUe  de  l'homme 
contre  un  infiniment  petit,  même  avec  300  000  fhmcs  aa  bout  de 
h  victoire. 

A  la  suite  de  cette  première  conquête,  tes  trois  cberchears 
heureux  visitèrent  quantité  de  vignobles  attaqués,  pour  confirmer 
leur  découverte  et,  avant  tout,  Jaire  la  contre-épreuve  de  leurs 


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LES  CnOGliS  fmCQLES  907 

prenières  reeberciies.  Après  amr  rigooreusemetft  établi  qu'il  n'y 
jEvût  pas  de  points  d'attaque  sans  insectes,  on  rechercha  ai,  dans 
les  vignobles  encore  saoïs,  on  en  reecontrersilT  La  lépoose  fat 
décisive,  le  mal  était  présent  ou  absent  sdon  que  Tinsecle  était 
lui-même  présent  ou  absent,  et  les  degrés  de  maladie  et  de  santé 
suivaient  rigonrensenent  rèksit  pfayfloxériqoe. 

De  prime  abord  la  graade  •déco^iv^rte  ne  fat  pas  neçoc  arec 
les  honneurs  qu'elle  méritait  :  on  appela  ironiqiieooent  ilM.  Gaston 
Bazille,  Planchon  et  Sahut  les  entomologistes  de  THéranlt,  aucun 
d'entre  eux  ne  professant  cette  agence,  et  le  nomln*e  d'ignorants, 
qui  en  savaient  pli»  qu'eux^  défia  l'antkmédque.  La  Hste  des 
inventions  et  procédés  [cnratifs  proposés  fnt  aussi  longae  et  gro^ 
tesque  que  celle  des  causes  assignées  à  un  mal  dont  on  ne  voulaiit 
pas  reoonnaitre  le  phylloxéra  oemme  auteur.  Je  suis  même  forcée 
d'aller  pins  loin  et  de  dire  qu'après  vingt  aas  de  déCEÔtes  inâigéos 
par  l'inseote,  paitout  oà  il  a  Àé  attaqué  de  fiwot,  il  se  trouve 
encore  quelqu'un,  et  un  dépoté  encore,  pour  signer  dans  le  Vol- 
taire  du  20  octobre  la  singolière  tkade  que  jo  trouve  transcrite 
et  annotée  dans  le  Peiii  Paysan  de  Tonlon,  avec  quelques  com- 
mentaires : 

NooB  lisons  dans  le  Voltaire  du  20  octobie  dernier  un  ariitde  snr  le 
phylloxéra,  signé  par  M.  de  Jaazé,  ancien  député.  Cet  article  nous  a 
rendu  rèvmir.  C'est  à  ne  pas  y  i^foire.  M.  de  Jansé  ne  croit  pas  au 
phylloxéra  1  Après  cette  révélation,  il  faut  tirer  l'échelle. 

«  Le  phylloxéra  est  un  pon  rouge,  dît  Tex-député,  qni  edste  snr  les 
racines  des  pommiers,  des  poiriers,  des  rosiers,  sur  les  balbes  des 
dalMas  et  qai  ne  gène  pas  la  fmeiificatlon  on  la  fliMaison  de  ces  végé- 
taux. C'est  cependint  à  cet  insecte,  qu'ils  ont  appelé  i>hylloxéra,  qoe 
nos  savants  officiels  ont  attribué  le  dépérissement  de  nos  vignes... 

((  C'est  sur  cette  erreur  scientifique  (pie  s'est  basée  cette  rè^e- 
mentation  déplorable  qui  fait  un  délit  de  llmporfcation  d'un  végétal 
quelconque  pouvant  receler  le  redoutable  insecte,  prétendu  Attila  des 
TÎgnobles... 

a  C'est  encore  en  vertu  de  cette  erreur  qu'on  a  créé  tant  de  fonc- 
tionnaires parasites,  émargeant  an  budget  pour  une  somme  de  3  mil- 
lions par  an«.. 

((  On  voit  ce  que  vaut  la  légende  dn  phylloxéra,  de  cet  insecte 
destructeur  et  insaisiseable,  se  cachant  dans  une  feni&s  de  rose,  on 
traversant  les  mers  à  la  nage.^ 

«  Il  est  tenqis  de  mettre  fin  à  la  déplorable  organisation  basée  snr 
isette  légende^  d'anlant  plus  qœ  nos  savants  viennent  de  déoonvrir  nn 
jÈOuyeà  msecie,  snr  rexistance  hypothétiqae  dn^piel  on  pourrait  greffer 


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908  LES  CONGRÈS  VITICOLES 

autant  de  parasites  qu^on  en  a  créés  sons  le  prétexte  da  phylloxéra. 
C*est  ainsi  que  le  black-rot,  un  nouveau  destructeur  de  la  vigne,  vient 
de  traverser  TOcéan  pour  venir  ravager  les  vignobles  et  qo*un  savant 
inspecteur  général  vient  de  faire  sur  place  des  expériences  sur  ce 
nouvel  insecte... 

((  La  France  en  a  assez.  Il  faut  supprimer  les  crédits  afférents  anx 
parasites  fonctionnaires  du  phylloxéra,  et  abroger  toute  la  réglemen- 
tation qu*ils  ont  imaginée.  » 

Est-ce  assez  joli? 

Nous  avons  cité  tous  ces  passages  de  la  lettre  de  M.  de  Janzé  pour 
montrer  quel  est  l'état  des  esprits  dans  le  monde  de  nos  représentants, 
et  quelle  opinion  erronée  se  font  les  journaux  parisiens  de  la  maladie 
qui  a  détruit  nos  vignes. 

Nous  passerons  sur  le  c6té  scientifique  de  la  question  que  Tex- 
député  parait  ne  pas  même  soupçonner.  Nous  aurions  beau  jen  à  le 
blaguer  quand  il  appelle  le  black-rot  un  insecte.  Confondre  on  cham- 
pignon avec  un  insecte,  un  végétal  avec  un  animal!  U  y  a  là  de  quoi 
rendre  jaloux  un  cuistre  de  collège.  Hais  passons. 

Ainsi  donc  le  phylloxéra  n'est  qu'un  pou  rouge  connu  depnis  les 
temps  les  plus  reculés,  et  c'est  sur  le  dos  de  ce  pou  qu'on  a  bâli  la 
légende  de  l'insecte  dévastateur  de  nos  vignobles. 

Entendez-vous  bien,  Monsieur  Planchon,  et  vous,  Monsieur  Mil- 
lardet? 

Quelle  confusion  pour  vous,  Messieurs  Fo6x,  Pulliat,  Despelit,  Mo- 
lines  et  toute  la  légion  des  travailleurs  I 

Qu'en  pensez-vous,  Madame  de  Fitz- James? 

N'avez-vous  pas  compris,  vous  tous  qui  luttez,  qui  passez  vos 
veilles,  qui  prodiguez  votre  activité  et  votre  argent,  qui  défendez  votre 
terrain  pied  à  pied,  comme  de  bons  soldats,  contre  renvahissement 
de  l'ennemi,  n'avez-vous  pas  compris  que  le  fléau  que  vous  avez  l'air 
de  combattre  n'existe  pas? 

M.  de  Janzé  vous  le  dit. 

J'ai  parlé  plus  haut  du  phylloxéra  du  chêne,  en  disant  qu'il  était 
gallicole  ou  plutôt  follicole.  Il  y  a  encore  à  dire  sur  ce  détâl; 
quoiqu'il  n'ait  pas  été  donné  de  suite  pratique  à  une  hypothèse 
qui  avait  éveillé  l'attention  de  M.  Sahut,  il  est  à  remarquer  que 
les  premières  vignes  atteintes  étaient  plantées  sur  des  déûiche- 
ments  de  chêne,  tant  à  Roquemaure  qu'au  château  de  Ugoy» 
près  de  Saint-Martin-de-Crau  ;  notamment  au  plan  de  Dieu,  près 
d'Orange,  la  plantation  était  faite  sur  des  défrichements  si  peu 
profonds,  que  pour  loger  les  ceps  on  dut  faire  les  trous  plus  prO' 
fonds  que  le  défoncement,  si  bien  que,  pour  s'étendre,  ks  nànes 


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LES  CONGRÈS  YITIGOLES  903 

durent  remonter  le  long  des  parois  du  trou.  Ce  fut  là  qu'on  cons- 
tata le  cas  le  plus  foudroyant.  A  la  première  visite  en  1868,  il  n'y 
avsdt  que  très  peu  de  morts  sur  ces  100  hectares,  âgés  de  trois 
et  quatre  ans.  En  1869,  pas  une  souche  n'était  vivante;  outre  qu'en 
cet  endroit,  la  plantation  était  faite  sur  un  défrichement  de  chêne, 
le  voisinage  de  cet  arbre  était  immédiat.  On  s'était  déjà  aperçu 
depuis  un  temps  que  je  ne  puis  préciser,  que  les  plantations  sur 
défrichements  récents  de  cbesnaies  réussissaient  mal.  Mais  de  là  à 
rattacher  ce  fait  à  l'invasion  et  à  attribuer  au  phylloxéra  un  chan- 
gement en  sa  personne  anatomique  en  vue  de  ce  déménagement, 
il  y  a  toute  l'épaisseur  séparant  une  vue  de  l'esprit,  d'une  étude 
suivie  et  passée  dans  la  pratique  usuelle.  En  1869  se  place  le  pre- 
mier congrès  viticole  ayant  trait  à  la  crise  qui  prenait  une  intensité 
déjà  effrayante  pour  qui  savait  voir  et  prévoir.  C'est  à  ce  congrès 
que  M.  Laliman  acquit  si  justement  tous  ses  droits  à  une  reconnais- 
sance encore  très  vivante,  quoique  son  titulaire  ait  pris  plaisir  à 
en  embrouiller  et  masquer  les  motifs  par  une  série  de  paradoxes, 
de  polémiques  et  de  revendications  vraiment  triées  sur  le  volet  de 
la  contradiction  quand  même!  Ainsi,  il  ne  veut  pas  avoir  apporté  le 
phylloxéra,  mais  non  seulement  il  tient  et  cela  à  bon  droit,  à  être 
un  des  premiers  importateurs  de  la  vigne  américaine,  mais  il  veut 
être  le  seul^  ce  qu'il  est  impossible  de  lui  accorder.  En  dehors  des 
importateurs  de  Roquemaure,  en  1863,  nous  avions  depuis  long- 
temps quelques  vignes  américaines  en  France,  notamment  aux 
anciennes  pépinières  du  Luxembourg,  etc. 

Au  point  de  vue  de  l'extinction  réelle,  l'espoir  fut  vite  éteint  chez 
les  clairvoyants;  on  dut  chercher  les  moyens  de  faire  vivre  les 
vignes  malgré  le  phylloxéra,  et  à  côté  de  lui. 

En  1879,  le  congrès  viticole  de  Nîmes  fit  faire  un  pas  dans  la 
carrière,  et  les  grandes  lignes  de  défense  s'y  posèrent.  Je  ne  parle 
pas  des  retardataires  comme  M.  de  Janzé  qui  ne  connaissent  pas 
du  tout  la  question  ;  mais,  parmi  ceux  qui  s'en  occupaient  le  plus 
sérieusement,  on  était  loin  d'être  fixé  sur  la  foi  à  accorder  à'-la  vigne 
américaine,  ni  sur  la  valeur  relative  des  différents  moyens  de 
reconstitution.  Entre  les  quatre  systèmes  en  présence  se  déchaî- 
nèrent bien  des  orages.  On  dit  que  quand  il  n'y  a  plus  de  foin 
au  râtelier,  les  chevaux  se  battent.  Mon  expérience  est  moins 
exclusive  et  me  montre  autant  et  plus  de  batailles  devant  un 
butin  désirable  qu'autour  de  la  disette.  C'est  ce  que  l'on  vit  à 
Nîmes,  et  la  vigne  américaine  sortit  un  peu  plus  forte  de  la  dis- 
cussion qu'elle  n'y  était,  entrée,  quoique  certains  loustics  aient 
trouvé  joli  de  rire  et  d'éteindre  ainsi  les  fallots  dont  le  docteur 
Despetis   voulait  si  intelligemment  et  pratiquement  éclairer  la 


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910  LIS  00KGBÈ3  TITIGOLCS 

route  des  Mparias  qui  s'ouvrait.  Il  ne  faut  pas  s'élomiar  de  h  téiu^ 
cité  avec  laquelle  les  vieux  vigneroas  se  cramponnaient  i  la  facilité 
de  ta  vigne  qui  valat  à  Noé  ce  moment  d'oubli  que  tous  lui  par- 
donnent, mais  qu'ancun  n'oublie,  tant  les  génératiODS  se  passent 
religieusement  la  joyeusetë  du  père  et  la  îaueUd  du  fils.  Des  quatre 
modes  de  défense  ou  reconstitutîoD,  deux  sont  locaux,  exclusive- 
ment restreints  à  certains  milieux.  Ce  sont  :  l""  les  plantaâcms 
dans  les  sables;  2°  la  submersion.  Les  insecticides  ne  sont  qu'un 
palliatif  exceptîonellement  suffisante.  La  vigne  américaine  est  le 
seul  moyen  qoi  permette  et  promette  de  rentrer  dans  la  vidUe 
viticulture,  celle  de  Noé  dont  noua  parlions  tout  à  l'heure,  et 
encore  !  à  la  condition  de  ne  faire  que  des  produits  directs.  Mus 
tous  ces  moyens  sont  subordonnés  au  milieu,  et  tous,  sur  ce  cha- 
pitre, sont  d'une  délicatesse  incomparablement  pins  grande  que  la 
vieille  vigne  lentement  adoptée  par  les  siècles. 

Pour  les  sables,  c'est  la  présence  ou  l'abs^ce  du  sel  ei  de  l'eau 
douce  qui  domine  la  question,  puis  ce  sable  doit  être  par,  abso- 
lument siliceux  et  très  mobile. 

La  submersion  demande  naturellement  que  l'eau  sràt  assez  abon- 
dante pour  pouvoir  maintenir  pendant  quarante  jours,  40  centimè- 
tres d'eau  au-dessus  du  sol,  mais  il  ne  s'agit  pas  de  le  faiire  en  en 
amenant  une  trop  grande  quantité,  car  si  elle  excédait  15  ou 
18  000  mètres  cubes  à  l'hectare,  elle  apporterait  une  quantité 
d'air  telle,  qu'il  s'accumulerait  autour  des  racines,  les  revêtirait 
d'une  quantité  de  globules  leur  donnant  cette  s^parence  argentée 
qui  prédit  l'insuccès.  Ces  globules  fournissent  au  phylloxéra  l'air 
nécessaire  pour  échapper  à  l'asphyxie  cherchée  et  pour  laquelle 
il  faut  la  pression  de  40  centimètres  de  hauteur  d'eau«  La  ques- 
tion de  l'écoulement  est  fort  importante,  nous  avons  vu,  à 
propos  de  sa  quantité,  le  degré  d'imperméabilité  que  le  terrain 
doit  posséder  pour  la  conserver  le  temps  nécessaire.  Mais  là 
gît  la  difficulté  contraire,  quand  il  s'agit  d'écoulement,  car  il 
faut  que  celte  eau  puisse  s'en  aller  très  facilanent,  tant  pour 
ressécher  et  assainir  la  terre  que  pour  pouvoir  faire  les  façons 
en  leur  temps.  11  faut  enfin  que  l'aération  soit  suffisante  pour  ne 
pas  attirer  les  maladies  cryptogamiques.  Dans  mes  précédents 
écrits,  je  n'ai  pas  tenu  un  compte  suffisant  de  cette  circonstanœ, 
et  en  parlant  de  milieux  humides  je  penssûs  à  des  endroits  eocaissës 
et  étouffés  comme  Yal-Marie,  ou  à  des  marécages.  Le  proCess^ir 
Husmann  nous  l'a  dit  :  «  Partout  oh  régnent  les  fièvres  ou  une 
forme  quelconque  de  malaria,  renoncer  à.  cultiver  la  vigne.  »  Hais 
quand  on  voit  l'admirable  végétation  des  vignes  des  deltas  du 
Mône,  le  vignoble  de  VL  le  comte  d'Espous,  au  bord  de  l'étâDg  de 


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lES  GONGBÈS  YITICOLES  911 

Mauguyo,  alors  que  les  vignes  de  coteaux  sont  dépouillées  :  on 
voit  que  l'eau,  dans  de  bonnes  conditions  d'aération,  stimule  la 
végétation  et  aide  la  vigne  à  se  réparer  des  atteintes  cryptoga- 
iniques;  2**  que  Thumidité  chaude  et  étouffée,  à  évaporation  lente, 
favorise  presque  toutes  les  maladies  de  ce  genre.  Je  dis  «  presque 
toutes  »,  ce  qui  peut  surprendre  le  lecteur,  mais  il  verra  plus  loin 
l'exception  faite  par  M.  Labmson  Scribner  pour  VUncinula. 

Au  congrès  de  Bordeaux  de  1881,  les  insecticides  luttaient 
presque  à  égalité  (dans  les  esprits  s'entend,  non  dans  la  pratique) 
avec  la  vigne  américaine,  qui,  au  contraire,  se  glissait  insidieuse* 
ment  dans  les  habitudes  pour  s'y  ancrer  définitivement,  même  chez 
les  plus  incrédules.  On  leur  reprochait  alors,  notamment  au 
Jacquez,  l'accessibilité  aux  maladies  cryptogamiques ,  mais  on 
devait  voir  par  la  suite  que  cette  difficulté  est  aussi  grande  sur  la 
route  des  sablonneux,  des  submersionnistes  que  sur  celle  des 
américanistes  ou  des  insecticideurs. 

Avant  d'aller  plus  loin,  je  tiens  à  établir  que,  si,  en  les  résu- 
mant, j'ai  conservé  l'ordre  chronologique  des  différents  congrès, 
je  ne  l'observe  pas  absolument  dans  les  questions  traitées,  car  les 
unes  n'ont  vécu  qu'un  jour,  les  autres  sont  sorties  d'erreurs 
auxquelles  il  serait  oiseux  de  s'arrêter. 

Pour  la  clarté,  je  récapitulerai  ces  différents  congrès,  avec  un 
résumé  très  succinct  des  gains  de  chacun  dans  le  champ  de  la 
vérité,  avec  la  forme  ou  la  physionomie  de  chacune  de  ces 
réunions,  car  la  question  morale,  je  devrais  dire  la  question  des 
caractères,  des  amours-propres  et,  trois  fois  hélas,  celle  de  faire 
durer  des  carrières  surveillantes  et  défensives,  a  pesé  et  pèse 
encore  lourdement  sur  la  vérité.  L'Algérie  en  est  un  exemple 
malheureux.  Il  est  curieux  de  voh:  en  cela  la  république  française 
marcher  pied  à  pied  sur  les  pas  du  descendant  de  Pierre  le  Grand. 
Le  gouveraement  de  celui-ci,  par  un  amusant  contraste,  croit 
naïvement  suivre  les  traces  de  la  république  helvétique.  Celle-ci, 
la  plus  sage  des  trois,  car  le  silence  est  d'or,  ne  dit  rien,  et  fait 
tranquillement  ce  qu'il  est  raisonnable  de  faire,  soit  de  protéger 
ce  qui  se  peut  défendre,  en  se  préparant  à  la  chute  finale  de 
telle  sorte  qu'dle  s'opérera  sur  un  lit  d'espérances  déjà  réalisées 
et  visibles,  puisque  les  pépinières,  les  écoles  de  grefiEage  y  fonc- 
tionnent, y  sont  encouragées  aussi  bien  et  mieux  qu'en  France, 
mais  cela  sans  le  dire!  Je  ne  vais  pas  si  loin  dans  la  suppression 
des  carrières  phylloxériques  que  M.  de  Janzé,  qui  ne  fait  même  pas 
une  exception  pour  M.  PriUeux,  le  stratégiste  du  black-rot. 

La  viticulture  ne  peut  plus  se  passer  de  savants  ni  de  médecins, 
pareille  à  l'honmie  du  dix-neuvième^  siècle  qui  a  augmenté  ses 


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9)2  LKS  00NGBÈ8  VITIGOLES 

besoins  au  point  que,  lorsqu'il  a  payé  comptant  l'absinthe,  le 
tabac,  le  café-concert,  bref  toutes  les  premières  nécessités  de 
F  homme  parfait  de  nosjours^  il  ne  reste  rien  pour  le  pidn  de  la 
femme  et  des  enfants,  qui  ont  dû  augmenter  leurs  privations,  obtenir 
le  crédit  de  pitié  chez  le  boulanger  et  réduire  leurs  besoins  pour 
faire  place  à  ceux  de  leur  dominateur. 

La  femme,  je  veux  dire  celle  qui  n'a  rien  de  la  Sarah  stérile  et 
méchante  qui  déjoint  les  ménages,  vilipende  l'épouse  travaillant 
jour  et  nuit  et  qui  ne  trouve  au  bout  de  la  vie  que  la  rue  froide  où  la 
jetteront  des  fils  et  des  maris  qui  n'auront  plus  besoin  d'elle  :  celle-là 
n'a  pas  augmenté  ses  besoins,  mds  bien  ses  privations.  Ce  n'est 
pas  d'elle  que  s'occupe  Louise  Michel,  et  elle  fait  bien,  car,  malgré 
le  silence  de  sa  protestation  toute  de  travail  et  de  courage,  elle 
trouvera  son  heure;  fortifiée  dans  la  lutte  d'une  vie  difficile,  elle 
n'aura  qu'à  attendre  patienmient  que  ses  tourmenteurs,  abrutis, 
énervés,  lassés,  viennent  appuyer  leur  découragement  efTéminé  sur 
la  tendresse  forte  et  généreuse  qui  survit  et  grandit  sous  l'épreuve 
et  le  travail.  Biais  la  vigne  du  dix-neuvième  siècle  n'est  pas  ver- 
tueuse et  elle  aussi  a  fortement  augmenté  ses  besoins,  comparée  à 
celle  qui  de  1851  à  1872  a  fait  faire  de  telles  fortunes  dans  l'Hérault 
que,  si  je  citais  les  chiffres,  je  ne  serais  pas  crue.  Par  contre, 
bien  menée,  ses  ressources  sont  plus  grandes;  de  même  que  c'est 
dans  les  temps  troublés  que  les  habiles  financiers  font  les  plus 
grandes  fortunes,  qu'à  coups  d'adresse  et  de  capital  ils  soutirent 
honnêtement,  avec  plus  ou  moins  de  formes,  aux  maladroits  et  aux 
prodigues.  En  ce  moment,  le  succès  dans  la  voie  normale  est  encore 
un  problème  pour  beaucoup  de  terrains,  mais  il  reste  beaucoup  à 
faire  avec  le  marché  aux  plants,  justement  à  cause  des  inconnues 
qui  existent  encore  sur  l'adaptation  et  sur  la  forme  de  multiplica- 
tion la  plus  apte  à  vaincre  ces  difficultés.  Gomme  plants,  nous 
avons  eu,  avons  et  aurons  encore  une  succession  de  variétés  à  la 
mode  qui  n'a  pas  cessé  de  fournir  aux  intelUgents  les  éléments 
d'un  commerce  prodigieusement  lucratif.  A  partir  du  Jacquez  qui 
a  ouvert  la  marche  à  1000  francs  pour  les  mille  boutures,  passant 
par  le  Riparia  à  300  francs,  et  qui  par  la  quantité  qu'il  en  donne 
faisait  rapporter  à  ses  débuts  des  10  000  francs  à  Thectare,  jus- 
qu'à l'Olhello,  qui  vient  de  finir  une  phase  lucrative,  commençant 
à  1500  francs  pour  1000  boutures  de  second  choix  chez  M.  Sabatier. 
Il  cède  la  place  aux  hybrides  d'Aurelles,  au  plant  des  terrains  cal- 
caires qui  va  nous  venir  d'Amérique  et  à  certaines  formes  du 
Rupestris  du  plus  grand  avenir.  Comme  modes  de  multiplication, 
nous  avons  eu  et  nous  avons  encore,  surtout  en  Beaujolais,  la 
bouture  greffée.  Impossible  pour  les  maladroits,  elle  donne,  chez  les 


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LES  CONGRÈS  Y1T1G0LE3  913 

gens  de  bonne  volonté,  au  dire  de  voyageurs  très  compétents,  plus 
de  reprises  que  de  simples  boutures  n*en  ont  données  dans  les 
grandes  admuiistrations  marchant  à  coups  de  mercenaires. 

Vient  ensuite  la  bouture  à  un  œil  qui,  longtemps  et  modeste- 
ment couvée  et  ensevelie  sous  un  monceau  d'objections  et  de  doutes, 
vient  de  relever  crânement  la  tète  aux  deux  congrès  de  Toulouse  et 
de  Mâcon.  Celle-là  sera  longtemps  un  objet  de  commerce  lucratif, 
car  il  ne  sera  pas  facile  d'arriver  du  preoiier  coup  aux  résultats 
que  peuveut  donner  une  longue  expérience  acquise  au  milieu  des 
difficultés  dues  autant  aux  ignorants  entêtements  qu'aux  difficultés 
inhérentes  à  la  chose.  A  l'heure  qu'il  est,  elle  est  encore  fréquem- 
ment incomprise,  même  de  gens  qui,  à  en  juger  par  leurs  antécé- 
dents ou  leurs  prétentions,  devrsdent  au  moins  en  connaître  les 
formes  visibles,  sinon  les  aptitudes.  Un  arboriculteur  qui  passe  pour 
capable  dans  sa  spécialité,  et  qui,  par  une  succession  de  hasards 
singuliers,  en  est  venu  à  diriger  une  petite  pépinière  du  gouverne- 
ment et  à  fsdre  un  cours  élémentaire  dans  une  école  de  fondation 
particulière,  s'est  dernièrement  lancé  dans  l'arène  au  sujet  de  la 
bouture  à  un  œil,  et  moi  à  sa  suite,  croyant  qu'il  sortirait  un  sup- 
plément de  lumière  de  la  discussion  ;  je  l'ai  suivi  lorsqu'il  a  parlé 
«  d'un  procédé  pratique  pour  remplacer  la  bouture  à  un  œil  I  »  Mais 
le  remplaçant  qu'il  proposait  n'y  ressemblait  pas  du  tout.  Il  a 
répondu  à  mes  objections,  fondées  sur  dix  années  d'études  et  d'ob- 
jservations  très  suivies,  qu'avant  de  le  faire,  il  avait  dû  aller  voir 
-des  boutures  à  un  œil,  afin  d'en  parler  en  connaissance  de  cause,  et 
mettre  une  heure  d'examen  en  face  de  dix  années  d'études  au  milieu 
d'auteurs  ou  de  praticiens  absolument  vétérans!  Donc,  quand  il  a 
parlé  la  première  fois,  il  n'en  savait  pas  le  premier  mot,  ce  que,  du 
reste,  le  résumé  de  ses  observations  de  première  vue  prouvait 
surabondamment.  Il  le  prouvait  si  bien,  qu'en  vertu  du  principe 
qu'on  n'écrit  pas  pour  ceux  qui  savent  ou  devinent,  mais  pour  ceux 
qui  ne  savent  ni  ne  devinent,  je  compte  laisser  tomber  une  polé- 
mique stérile  et  roulant  sur  des  truismes  de  la  force  de  celui-ci  : 
«  l'expérience  démontre  que  les  végétaux  doivent  être  plantés  droits, 
.  et  la  direction  oblique  est  favorable  à  la  végétation  »,  comme  si  tout 
le  monde  n'avait  pas  Vu  appliquer  cette  direction  aux  bras  des  espa- 
liers. Je  prendrai  cet  article  de  M.  F***  comme  programme  de 
l'explication  à  la  fois  élémentaire  et  complète  qui  m'est  demandée 
de  toutes  parts,  depuis  un  article  à  la  fois  timide  et  audacieux  publié 
^n  décembre  dernier  dans  le  Messager  agricole  de  Montpellier  et 
auquel  je  renvoie  les  curieux,  ne  voulant  pas  entraîner  les  lecteurs 
jàxx  Correspondant  dans  des  aridités  techniques. 

Des  deux  derniers  congrès  a  surgi  la  réponse  à  la  plupart  des 


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914  LES  CONGRES  TITIGOLES 

difficultés  d'adaptation.  Après  de  grandes  hésitations,  je  dirais 
même  de  grandes  préventions,  les  vignerons  persécutés  par  la 
compacité  de  certains  sols  et  par  la  composition  de  certains  autres, 
se  sont  décidés  à  regarder  et  à  voir  que  la  forme  du  racinage  de  la 
bouture  à  un  ceil  lui  permettait  de  vivre  dans  la  couche  arable  au- 
dessus  d'un  sous-sol  inhospitalier,  sans  lui  défendre  les  incursions 
dans  une  profondeur  fertfle  si  elle  se  rencontrait  et  si  la  nature 
ajpéciale  du  cépage  l'y  portait.  11  est  assez  bizarre  que  dix-huit 
années  de  bataille  avec  le  terrain,  dans  PHérault  principalement, 
n'aient  pas  fait  penser  plus  tôt  aux  difficultés  de  sous-sol  qui,  en 
Champagne  et  ailleurs,  avaient  obligé  les  vignerons,  pour  trouver 
dans  10  centimètres  autant  de  racines  que  dans  80  et  plus,  de 
recourir  à  un  provignage  perpétuel,  créant  un  réseau  radiculaîre 
horizontal  de  racines  s'étendant  sur  le  sous-sol  comme,  verticale- 
ment, le  lierre  grimpe  sur  un  mur.  De  reconnaître  ce  feit,  de  voir 
l'analogie  de  principe  reliant  la  bouture  à  un  œil  au  provignage,  à 
son  appîication  dans  les  terres  peu  profondes,  îl  n'y  av^t  qu'un  pas 
qui  a  été  franchi  aux  deux  congrès  de  1887. 

Sur  le  chapitre  greffage,  une  vérité  grandissante  depuis  sept  ans 
était  la  greffe  de  Cadillac,  système  obéissant  plus  complètement  aux 
lois  de  la  physiologie  que  la  greffe  ordinaire  en  ce  que  sur  celle- 
ci  la  transformation  s'opère  sans  interruption  dans  la  végétation. 
Le  fait  d'abattre  la  tête  d'un  végétal  constitue,  même  dans  cette 
inconsciente  existence,  un  choc  qui,  en  paralysant  pour  un  temps 
la  source  même  de  la  vie,  risque  de  la  supprimer  définitivement.  De 
plus,  le  greffon  a  besoin  de  rentrer  le  plus  vite  possible  en  acti- 
vité, avant  que  Tinaction  nejpermettc  à  ses  surfaces  de  s^altérer  par 
la  dessiccation.  Au  lieu  de  se  souder,  comme  on  le  dit  des  bles- 
sures, «  par  première  intention  »,  il  se  désorganise  sur  ses  coupes, 
rendant  impossible  pour  plus  tard  l'échange  de  sève  qui,  pora* 
bien  faire,  devrait  se  produire  hnmédiatement,  étant  le  résultat 
cherché  dans  l'opération.  Enfin,  troisième  inconvénient  de  la  greffe 
à  tête  abattue,  la  sève  que  les  racines  continuent  à  produire,  ne 
trouvant  pas  d'issue  là  où  aboutissaient  les  vaisseaux  qu'eHe  goi^, 
s'en  crée,  sous  forme  de  rejetons  très  rapidement  formés,  tu  leur 
voisinage  immédiat  avec  les  racines  ;  admettant  que  la  grdfe  prenne, 
ces  rudiments  de  bourgeons  constituent  une  difficulté  et  exigent 
une  surveillance  incessante,  pendant  un  temps  dont  on  ne  saurait 
prévoir  la  longueur.  Résumons  ici  les  triples  difficultés  de  ht  greffe 
à  tête  abattue  :  1*  suspension  de  végétation,  *»  dessèchement  du 
greffon,  3*  production  abondante  de  rejetons  qui,  en  vrais  parasites 
qu'ils  sont,  poursuivront  le  greffon  pendant  toute  son  existence, 
vivant  de  la  substance  à  laquelle  il  devrait  seul  avoir  droit. 


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us  iXXmta  TinC0LE3  915 

Récaptalons  nudntenant  les  avantages  de  la  greffe  de  Cadillac, 
l""  la  soudure  se  fait  pendant  Tautomne  à  Yèpoque  où  la  sève  est 
acthre  sans  être  exnbérante,  2""  le  grefion  étant  de  bois  jeune,  par 
coBséquent  moins  prompt  à  entrer  en  Tégélatîon,  ccmunence  par  se 
souder  sagement  au  lieu  de  s'emporter  sur  une  situation  imparfaite 
ment  établie.  S*"  Enfin  et  surtout,  la  tran^rmation  s'opère  sans 
faire  traverser  an  porte-greffe  la  crise  dangereuse  et  souvent  mortelle 
de  FablatioQ  de  son  système  aérien. 

La  même  période  de  1861  à  1887  a  vu  naître  en  Fraj:ice  le  mildew 
et  ses  terreurs,  et  j'ajouterais,  la  plus  illogique  des  surprises,  car, 
outre  qu'il  n'est  pas  bien  prouvé  que  le  mildew  n'ait  pas  déjà  existé 
en  France,  il  était  parfaitement  oonnu  qu'il  causait  en  Am^que  de 
grands  désastre.  Cet  optimisme  qui  laissait  croire  que  l'on  impor- 
ta:ait  la  vigne  américaine,  accompagnée  de  tous  ses  avantages, 
mais  séparée  de  tous  ses  inconvénients,  était  vraiment  imprudent; 
mais  la  punition  aurait  certes  dépassé  la  faute  si,  grâce  au  proies-* 
seur  Millardet,  le  sulfate  de  cuivre,  logiquement  employé,  n'était 
venu  barrer  le  passage  au  fléau  diez  les  vignerons  assez  sages  ou 
déjà  assez  sévèrement  punis  pour  se  dédder  à  l'employer  à  temps 
(c'est-à-dire  non  seulement  avant  quil  n'y  aoit^  mais  avant  qu^il  ne 
puisse  y  kre).  Un  vaste  et  illogique  découragement  suivit  chez  pin- 
ceurs cette  déception,  car  cette  manie  de  croire  le  fléau  dangereux 
pour  le  vmsin  et  pas  pour  soi  serait  mie  amusante  forme  de  la 
naïveté  qui  accompagne  la  possession  dans  tous  les  ordres  d'idées, 
si  elle  causait  moins  de  mai.  Mais  les  malbeureux  qui  ne  voulaient 
pas  croire  que  le  nouveau  moiide  nous  réserva  encore  cette  flèche 
en  son  carquois,  ont  été  encore  plus  douloureusement  surpris  par 
Tarrivée  du  bhck-rot  dont  l'entrée  en  scène  était  au  contraire  par- 
fûtement  prévue  par  tous  oeux  qui  connaissaient  la  vigne  améri* 
caine  avant  de  se  fier  à  ses  caprices  en  même  temps  qu'à  sa  géné- 
reose  vitalité. 

Nous  avons  vu  plus  haut  que  le  mildew ,  sinon  vaincu,  serait  tenu 
en  échec  par  le  sulfate  de  cuivre.  Le  commencement  des  communi- 
cations de  M.  Pierre  Viala,  le  jeune  professeur  envoyé  par  le  gou- 
vernement pourdiercher  en  Amérique,  avec  une  sagacité  déjà  bien 
connue,  un  supplément  de  lumière  sur  le  black-rot  et  le  plant  des 
terrains  calcaires,  de  même  que  le  rapport  de  M.  Lambson  Scribner, 
nous  font  croire  que  si  le  black-rot  est  incoercible  une  fois  sur  le 
fruit,  il  peut  être  entravé  dans  la  phase  foUicole  qui  précède  l'inva- 
sion de  la  grappe.  Cette  croyance  repose  sur  un  remède  de  bonne 
femme  s'il  en  fut.  Les  ménagères  américaines  et  les  marchands  de 
fruits  protègent  effectivement  leurs  raisins  du  black-^ot  en  les 
enfermant  dans  des  sacs  en  papier.  Ce  qui  équivaut  à  dire  que  le 


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916  LES  CONGRÈS  YITIGOLKS 

fruit  n'agit  que  comme  miroir  des  feuilles  et  que  c  est  chez  ces 
dernières  qu'il  faut  poursuivre  le  crime  et  le  criminel. 

Après  cette  nouvelle  digression,  revenons  aux  diOFérents  con- 
grès :  le  premier,  qui  a  ouvert  la  nouvelle  ère  viticole  a  donc  été  celui 
de  Beaune  en  1869,  c'est  là,  comme  nous  l'avons  déjà  vu,  que  M.  La- 
liman  a  proposé  la  vigne  américaine  comme  baume  aux  blessures 
qu'elle-même  avait  faites.  Après  ce  congrès,  c'est  dans  les  réunion» 
plus  modestes,  mais  non  moins  actives,  de  la  Société  centrale 
d'agriculture  de  l'Hérault  que  l'étude  s'est  continuée  de  la  façon 
la  plus  effective.  C'est  là  qu'a  été  préparé  le  voyage  d'études  de 
M.  Planchon  en  Amérique,  en  1874,  si  fertile  en  résultats  pratiques. 
Puis  le  congrès  de  Lyon,  auquel  je  n'ai  pas  assisté;  mais,  d'après 
les  récits  qui  m'en  ont  été  faits,  il  n'a  pas  eu  une  très  grande 
portée  pratique  et  je  n'ai  remarqué  que  deux  choses  :  la  première, 
c'est  que,  dans  cette  région,  le  Vialla  semble  supérieur  aux  autres 
cépages,  même  au  Riparia^  puis  un  incident  comique  qui  a  marqué 
la  fm  de  la  réunion. 

La  salle  était  empruntée,  moyennant  bons  deniers  trébuchants,  à 
la  ménagerie  ambulante  Pezon,  très  connue  des  provinciaux.  A  la 
dernière  séance,  on  fit  quelques  difficultés  pour  écouter  M,  Prosper 
de  Lafitte,  probablement  parce  que  son  pessimisme  sans  issue 
chatouille  l'inquiétude  sans  la  jamais  calmer.  Cette  irritation  et  sa 
persistance  habituelle  retardèrent  la  conclusion  de  son  discours,  de 
sorte  que,  pendant  qu'il  se  cramponnait  à  la  tribune  qu'on  lui  dispu- 
tait, survint,  avec  la  fin  de  la  location,  l'heure  de  l'entrée  des  singes. 
Il  s'en  suivit,  m'a-t-on  dit,  la  scène  la  plus  curieuse,  l'auditoire 
riait,  M.  Pezon  tempêtait,  son  public  piétinant  à  la  porte;  les  singes 
étonnés  ou  amusés,  je  ne  sais  lequel,  cernaient  M.  de  Lafitte  en  loi 
faisant  des  grimaces;  lui,  ferme  et  noble,  parlait  toujours,  jetant 
sa  parole  en  défi  aux  singes  et  aux  hommes  I 

Passons  au  congrès  de  Nîmes,  cette  ville  si  austère  dans  ses 
classes  élevées,  si  profondément  amusante  dans  ses  coudies  pro- 
fondes. Je  n'y  assistais  pas  non  plus.  On  y  constata,  chez  un  noyaa 
assez  considérable  de  propriétaires  voisins,  un  élan  très  marqué 
vers  une  reconstitution  heureuse  qui,  depuis,  a  marché  d'un  pas, 
peut-être  plus  lent  que  ce  qu'on  avait  espéré,  mais  quand  même 
parfaitement  sur.  Le  privilège  assez  marqué  qu'a  eu  le  département 
du  Gard  tient  à  ce  que  la  plupart  des  terres  y  sont  siliceuses;  les 
rares  échecs  qu'on  y  a  rencontrés  ont  tenu  à  des  entêtements  et 
imprudences  de  subalternes,  voulant  utiliser  leur  bagage  d'expé-. 
riences  surannées.  Lors  du  congrès  de  Nîmes,  on  en  était  encore^ 
comme  espèces,  au  Taylor,  à  l'Herbemont,  au  Jacquez  surtout,  et  lo 
Riparia  commençait  la  carrière  qui  devait  avoir  une  si  grande  fia. 


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LES  CONGRÈS  YiTIGOLES  917 

aux  déceptions  de  l'Hérault.  Elles  eussent  été  évitées  si^  au  lieu 
d'en  rire,  chacun  avait  aidé  le  docteur  Despétis  à  mettre  ordre  et 
classification  dans  l'innombrable  tribu  des  Riparia  qui  arrivait  de 
tous  les  points  de  l'Amérique.  En  1881,  le  congrès  international  de 
Bordeaux  réunit  tous  les  viticulteurs  zélés.  Ce  fut  la  première  affir- 
mation internationale  de  la  vigne  américaine,  quoiqu'en  réalité  on 
y  fut  très  en  retard  sur  celui  de  Nîmes  de  deux  ans  plus  vieux, 
cela  tenait  aux  éléments  parisiens  qu'y  apportait  la  note  des  débu- 
tants phylloxéra.  Je  me  rappelle  avec  étonnement,  en  pensant  à 
l'aimable  orateur  du  congrès  de  Mâcon  en  octobre,  d'avoir  eu 
maille  à  partir  avec  M.  de  Laroque,  et  bien  d'autres,  parmi  lesquels  la 
plupart  sont  aujourd'hui  d'ardents  américanistes.  Entre  les  congrès 
de  Bordeaux  et  de  Villefranche,  il  n'y  a  eu  que  la  continuation  des 
réunions  de  Montpellier,  toujours  aussi  suivies.  En  1883,  il  y  vint 
une  députation  de  vignerons  du  Beaujolais,  à  laquelle  s'étaient 
joints  quelques  propriétaires  d'Issoudun.  Ils  furent  surtout  très 
frappés  de  la  différence  existant  entre  ce  qu'ils  voyaient  et  ce  qu'on 
leur  avait  raconté.  Je  me  rappelle  que  l'un  d'eux  s'amusait  à  lire  à 
haute  voix  dans  un  journal  de  chez  lui  une  description  mensongère 
des  vignobles  périssant  de  l'Hérault  pendant  qu'il  avait  leur  splen- 
deur sous  les  yeux. 

Nous  avons  déjà  vu  que  c'est  au  congrès  de  Villefranche  1884, 
que  s'est  très  justement  placée  la  bouture  greifée.  C'est  aussi  à 
Villefranche  que,  par  la  voix  si  autorisée  de  M.  PuUiat,  a  com- 
mencé la  carrière  publique  du  Rupestris^  que,  dans  ma  très  mo- 
deste opinion  personnelle  et  particulière,  je  considérais  depuis 
quelque  temps  comme  l'avenir  des  terres  extra-sèches,  quoiqu'il 
sache  s'accommoder  de  mieux. 

En  1886,  nouveau  congrès  de  Bordeaux,  surtout  remarquable 
par  les  communications  de  M.  Millardet  au  sujet  du  mildew;  par 
les  savants  et  patients  travaux  de  ce  professeur,  il  avait  trouvé 
un  maître  dans  le  sulfate  de  cuivre.  Chose  bizarre,  Cadillac  est  à 
2  heures  de  Bordeaux,  et  à  peine  si  on  a  parlé  de  la  greffe  qui 
porte  ce  nom.  Je  crois  même  avoir  été  seule,  avec  M.  Sahut,  à  avoir 
fait  le  pèlerinage  de  Loupiac  où  réside  l'âme  savante  de  cet  actif 
petit  comice,  dans  la  personne  de  M.  Dezeimeris.  Avant  d'aborder 
les  deux  derniers  congrès,  il  est  nécessaire  de  revenir  en  arrière 
I>our  revoir  en  détail  le  chemin  parcouru  pendant  cette  période 
de  vingt  années. 

Il  peut  sembler  oiseux  de  raconter  aujourd'hui  ce  qu'est  la 

Tigne  américaine,  et  c'est  pourtant  cela  que  je  vais  entreprendre 

dans  le  but  très  spécial  de  débarrasser  cette  histoire  de  toutes  les 

légendes,  vrsûes,  fausses  ou  inutiles,  qui  encombrent  un  sujet 

10  décembhb  4887.  59 


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^18  LES  OmiGRÈS  TITHX)LES 

OÙ  la  vérité  est  une  et  Terreur  légion.  Je  vais  doDc  opârer  m 
élagage  sévère,  de  même  que  pour  oKiintenir  un  arfwc  en  vigueur 
et  fertilité  on  lui  ôte  tout  ce  qai  ne  lui  sert  plus. 

Inutile  de  rappder  la  légende  du  fils  d'Eric  le  Ronge  ni  cette 
grappe  chanaanesque,  emportée  par  l'enfant  de  la  Scandinavie. 
Ce  document,  qui  avait  chatouillé  mon  amour-propre  national,  me 
parait  manquer  2Ji)solument  de  probabilité.  Arrivons  de  suite  à  la 
période  écoulée  entre  1615  et  1800,  oit  les  Américains  firent  de 
vains  efforts  pour  acclimater  les  vignes  européennes.  Vers  1800, 
ils  entrèrent  dans  la  voie  dont  nous  recueillons  aujourd'hui  les 
bénéfices  et  s'adressèrent  à  la  sélection  des  variétés  indigènes  pour 
capter  une  viticulture  qui  les  fuyait  sur  les  chemins  battus  du  vieux 
monde.  La  colonie  de  Vevay  avait  d'abord  apprivoisé  le  Skuylskill, 
un  Labrusca^  sous  le  nom  de  Cape,  tandis  qu'un  peu  plus  tard 
un  Français,  Nicolas  Herbemont,  multipliait  un  pied,  acdd^tel- 
lement  en  sa  possession,  auquel  il  donna  son  nom,  et  qui,  après 
avoir  été  soupçonné  de  nationalité  européenne,  fut  reconnu 
comme  présentant  tous  les  caractères  d'une  variété  sauvage  du 
Missouri.  Ce  plant  est  aujourd'hui  un  des  phis  beaux  joyaux  de 
notre  viticulture  ;  de  plus,  il  a  fourni  un  ancêtre  au  Jacquez^  le 
plant  présentant  l'adaptation  la  plus  générale  que  nous  possédions. 

De  1800  à  1860,  la  viticulture  américaine  a  lentement,  mais  très 
sciemment  marché  dans  une  voie  sage  et  savante.  Savante,  parce 
qu'à  défaut  de  tradition,  découragé  par  ses  efibrts  pour  conquérir 
la   vigne  d'Europe,  le  Yankee,  l'inventeur  du  time  is  money, 
s'était  aperçu  qu'on  avançait  beaucoup  plus  vite  quand  on  savait 
o(i  on  allait,  que  quand  on  apprenait  les  routes  à  tâtons,  en  faisant 
mille  pas  inutiles.  Aussi,  appelèrent-ils  les  savants  à  leur  aide. 
Autour  de  1850  apparurent  les  meilleurs  gains  des  ardents  cher- 
cheurs d'espèces  qui  nous  occupent  :  ce  furent  le  Tayhr^  Riparia 
sélectionné  par  le  juge  Taylor,  et  le  Norton' s  Virginia  trouvé  par 
le  docteur  Norton  et  vulgarisé  par  un  ardent  et  savant  viticulteur, 
Longworth.  Ce  cépage,  presque  synonyme  du  CynthianOy  fait  mer- 
veille paraît-il,  dans  la  Drôme  et  la  région  environnante;  en 
Amérique,  il  représente  la  meilleure  forme  de  YEstivalis  du  Nord. 
C'est  ici  que  se  place  une  rechute  onéreuse  dans  la  voie  euro- 
péenne. Averti  par  le  passé,  on  ne  s'y  lança  d'abord  qu'à  moitié, 
en  recherchant  des  hybrides  entre  les  meilleures  espèces  des  deux 
mondes;  mais  combien  cette  planche  devait  être  gHssante,  et  com- 
bien trop  elle  pencha  vers  les  beaux,  gros  et  juteux  raisins  de  France 
et  d'Allemagne?  Aussi,  en  1870,  et  même  un  peu  avant,  cCTtaines 
variétés  devenaient-elles  subitement  «  délicates  »,  et  même  on  en 
venait  à  la«î  greffer  sur  des  variétés  à  racines  plus  rustiques,  autre- 


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us  GOr(GBÈS  VmCCMiES  9ia 

ment  dit^'  ces  hybrides,  trop  européens,  cessaient  de  résister  au 
phylloxéra,  ennemi  alors  absolument  inconnu  des  viticulteurs, 
quoique  déjà  trouvé  mais  pas  encore  mesuré,  comme  conséquences, 
par  le  professeur  Riley.  Ceci  se  passait  peu  de  temps  avant  l'ar- 
rivée en  Amérique,  de  M.  Planchon.  A  partir  de  ce  point  et  de  la 
rencontre  des  professeurs  Planchon  et  Riley,  la  France  et  l'Amé- 
rique, aussi  effrayées  Tune  que  l'autre,  mardièrent  de  conserve. 
Parfois  elles  se  font  des  politesses  sous  la  forme  d'imitations  ré- 
trospectives, et  d'autant  plus  retardantes  que  les  distances  et  les 
lenteurs  de  traductions,  rendues  nécessaires  par  l'ignorance  très 
générale  de  la  langue  française,  font  fleurir  des  théories  fran- 
çaises au  moment  où,  ayant  trouvé  mieux,  on  les  quitte  en  France. 
Autre  exemple  de  ces  échanges  si  nuisibles.  Dans  tous  les  livres 
américains,  antérieurs  à  l'échange  d'idées  et  de  pratiques  que  je 
signale  plus  haut,  on  lit  que  le  meilleur  plant  pour  tous  les  usages 
est  la  bouture  à  un  œil.  £n  ce  moment,  après  une  longue,  illo^ 
gîque  et  surtout  paresseuse  hésitation,  voilà  le  mouvement  français 
qui  s'engage  pendant  qu'il  s'arrête  en  Amérique,  où  le  procédé 
bénéficiait  de  tous  les  avantages  qui  s'attachent  au  fait  d'avoir 
depuis  longtemps  passé  dans  la  pratique  générale,  uniquement 
parce  que  ce  procédé  n'était  pas  courant  en  France.  Il  est  pro- 
bable que  son  titre  de  be^  plant  for  ail  ptcrposes  tenait  au  même 
motif,  qui,  dans  les  terrains  diiEciles,  le  fera  adopter  en  France  : 
soit  un  radnage  superficiel  lui  permettant  de  vivre  dans  la  couche 
arable  sans  faire  d'emprunt  au  terrain  inférieur. 

Nous  voilà  arrivés  à  la  ^ande  question  du  moment,  le  radnage 
superficiel. 

Cette  année  a  fait  un  progrès  aussi  grand  qu'imprévu  dans  cette 
direction  que,  depuis  quelque  temps,  je  signalais  avec  autant  de 
timidité  que  d'insistance,  si  toutefois  ces  deux  mots  ne  s'effrayent 
pas  de  se  trouver  enseDable.  Je  les  risque,  car  ils  disent  exactement 
ce  que  je  veux  dire,  soit  que  j'avançais  timidement  mon  idée, 
parce  que  je  savais  par  expérience  combien  elle  rencontrerait  d'op- 
positions, mais  que  je  la  maintenais  avec  insistance  parce  que  plus  je 
l'examinais,  plus  je  voyais,  en  elle  une  forme  rapide  et  plus  physio- 
logiquement  raisonnable  d'obtenir  les  avantages  conquis  jusqu'ici 
dans  les  terrains  difficiles  par  les  provignages  constants. 

Les  deux  congrès  d'octobre  ont  surtout  été  saisis  de  cette  ques- 
tion des  racines  superfidelles,  puis  de  celle  des  maladies  crypto- 
gamiques,  le  black-rot  et  le  eonyothvrium  diplodiella  ayant  semé 
dans  nos  rangs  une  juste  et  très  nouvdle  terreur.  La  greffe  de 
Cadillac  a  eu  une  bien  plus  large  part  qu'elle  n'avait  eue  à  Bordeaux, 
l'année  précédente.  Nul  n'est  profite  dans  son  pays,  c'est  le  cas 


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020  LES  GOSGRËS  TITIQOUSS 

de  le  dire,  car  je  vois  chaque  jour  le  secrétaire  du  modeste  petit 
comice  de  Garons  répondre  à  des  demandes  accompagnées  d'un 
timbre-poste  lui  demandant  des  modèles  de  greffes  de  Cadillac, 
alors  que  plus  d'un  Bordelais  n'a  jamais  vu  celles  qui  prospèrent, 
depuis  sept  ans,  entre  les  mains  de  leurs  inventeurs,  sur  les  bords 
fleuris  de  la  Gironde. 

Ce  qui  était  très  remarquable  et  excellent  dans  les  deux  congrès, 
a  été  le  parti  pris  de  travail  utile,  à  l'exclusion  de  tout  esprit  de 
parti  dans  des  choses  où  cet  esprit  n'a  rien  à  fûre.  Chacun  est 
évidemment  resté  fidèle  à  ses  dieux,  et  je  l'en  félicite,  mais  aus^ 
lesdits  dieux  ont  eu  garde  de  s'immiscer  dans  des  questions  où  les 
principes,  sauf  l'honnêteté,  toujours  la  bienvenue  partout,  n'avaient 
que  faire.  C'est  ainsi  qu'on  a  vu  le  congrès  de  Toulouse,  essen- 
tiellement gouvernemental,  accueillir  avec  une  faveur  méritée  les 
travaux  de  M.  l'abbé  Sanderens,  professeur  de  chimie  à  l'Institut 
catholique,  tandis  que  des  orateurs,  pris  dans  les  groupes  les  plus 
divers,  apportaient,  chacun  dans  sa  spécialité  leur  contingent  de 
lumières. 

A  ce  propos,  je  me  souviens  d'avoir  entendu  de  vieux  protes- 
tants, appartenant  à  cette  vieille  roche  qui  ne  voyait  dans  le  sup- 
plément de  liberté  octroyée  par  la  Réforme  que  l'obligation  de 
faire  mieux  et  de  réfléchir  davantage,  nous  vanter  cette  tolérance 
heureuse  de  rechercher  le  bien  où  il  se  trouve;  j'ai  cuâlli  dans 
un  in-quarto  manuscrit  de  la  main  d'un  membre  distingué  de  l'Aca- 
démie des   sciences  de  Marseille,  le  texte  du  discours  suivant 
prononcé  vers  i780  :  «  Nous  avons  un  règlement  qui  exclut  tout 
membre  d'aucun  corps  religieux,  de  l'Académie.  Ce  règlement  parait 
devoir  être  adouci,  car,  Messieurs,  peu  nous  importe  qu  un  savant 
soit  dans  un  casque  ou  dans  un  froc,  pourvu  que  ses  lumières  puis- 
sent nous  être  utiles  et  honorables.  Une  académie  doit  être  ouverte 
aux  talents,  pourquoi  en  exclure  des  hommes  élevés,  parfois  des  plus 
grands?  D'ailleurs,  dans  une  ville  où  les  moines  sont  en  possession 
des  observatoires,  nous  ne  pouvons  que  difficilement  nous  passer 
d'eux.  Nous  trouverons  dans  leurs  nombreuses  bibliothèques  des 
secours  très  utiles.  Leurs  loisirs  et  leurs  connaissances  et  toutes 
ces  facilités  leur  donnent  le  moyen  de  faire  des  observations  déli- 
cates et  difficiles  que  le  défaut  d'observatoires,  le  défaut  d'instru- 
ments et  le  défaut  de  temps  nous  rendrait  peut-être  impossible. 

«  Je  sais,  Messieurs,  que  quelques-uns  d'entre  vous  appréhendent 
un  esprit  d'intrigue  et  de  domination,  dont  on  les  accuse,  Tasàs  les 
temps  changent  et  cet  esprit  se  perd.  Lors  même  que  les  moines 
paraissaient  le  plus  occupés  de  s'immiscer  dans  les  affaires  géné- 
rales^' et  particulières,  les  Mersennes  et  les  Maignans  ne  remuaient 


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LES  CONGRÈS  VÎTICOLES  m 

point  ;  indifférents  sur  les  affaires  d*État,  trop  élevés  pour  celles 
des  particuliers,  ils  cultivaient  en  paix  les  sciences  et  enrichissadent 
e  monde  de  leurs  découvertes.  Tels  étaient  ces  fameux  religieux 
dans  un  siècle  en  proie  à  la  superstition  et  au  fanatisme,  sources 
inépuisables  d'intrigues  et  de  cabales,  et  quand  il  serait  vrai  que 
les  mêmes  désordres  régneraient  parmi  les  moines  de  ce  siècle,  et 
que  ceux  que  nous  admettrions  dans  TAcadémie  conserveraient  cet 
esprit  de  domination,  convenez  que,  n'étant  point  sédentaires,  nous 
serons  exposés  à  les  perdre  presque  en  les  acquérant.  » 

M.  Delafosse  a  présidé  ce  congrès  avec  toute  la  dignité  que 
comportait  une  solennité  de  cet  ordre,  et  avec  cette  bienveillance 
pondérée,  motivée  et  constante,  qui  fait  parler  les  savants  dis- 
crets et  taire  les  suffisants  bavards. 

Le  président  était  admirablement  secondé  par  M.  E.  Hébrard, 
président  de  l'exposition.  Quoiqu'il  fut  depuis  plus  de  trois  mois 
sur  la  brèche,  présidant  des  jurys,  organisant  tout  par  lui-même, 
son  activité  et  sa  bonne  humeur  ne  se  sont  pas  démenties  un 
instant;  constamment  aimable,  l'esprit  toujours  présent,  il  s'inté- 
ressait à  tout,  malgré  la  fatigue  inséparable  d'une'œuvre  aussi  com- 
plète et  aussi  longue  que  celle  qu'il  a  menée  à  bien.  En  un  mot,  il 
a  terminé  sa  longue  mission  aussi  brillamment  qu'il  l'avait  com- 
mencée et  a  tous  les  droits,  ainsi  que  M.  Delafosse,  à  la  recon- 
naissance de  ceux  qui,  de  près  ou  de  loin,  sont  intéressés  à  la 
question  agricole  et  surtout  viticole.  Le  congrès  de  Mâcon  coïnci- 
dait avec  les  trois  derniers  jours  du  congrès  de  Toulouse,  soit  les 
20,  21  et  22  octobre.  J'ai  dû  quitter  la  séance  du  21,  sitôt  que  j'ai 
eu  donné  les  explications  demandées  sur  la  bouture  à  un  œil,  et 
j'ai  même  dû  laisser  sans  réponse  les  dernières  questions  qui 
m'ont  été  adressées,  les  minutes  m'étant  comptées  pour  arriver  le 
lendemain  à  huit  heures  du  matin  à  la  séance  du  mildew  de  Mâcon. 
J'étais  désolée  de  reconnaître  aussi  mal  l'aimable  réception  qui 
m'était  faite  à  Toulouse,  mais  j'étais  invitée  avec  tant  d'insistance 
à  Mâcon,  que  je  ne  pouvais  faire  autrement  que  de  courir  de  l'un 
à  l'autre,  en  remerciant  ceux  que  je  quittais  en  même  temps  que 
ceux  qui  me  recevaient.  La  réunion  de  Mâcon  avait  une  origine 
toute  différente  de  celle  que  je  venais  de  quitter,  tout  en  conser- 
vant le  même  cachet  de  dévouement  et  d'abnégation  dans   un 
intérêt  général.   Ce  congrès  était  entièrement  dû  à  l'initiative 
privée.  Longtemps  à  l'avance,  M.  le  marquis  de  Barbantane  s'était 
assuré  le  concours  des  sommités  viticoles  de  tous  les  départe- 
ments, il  les  avait  groupées  autour  d'un  programme  bien  conçu,  et, 
pour  donner  plus  de  solennité  et  en  même  temps  plus  d'ai  trait  à 
son  œuvre,  il  avait  organisé  à  la  suite  un  bal  des  plus  brillants,  et 


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922  LES  CmiKtS  TITIGOUS 

comme  fin,  im  concours  hippique.  Les  matières  trûtées  oat  été  les 
mêmes  que  celles  étudiées  à  Toulouse,  sauf  que  certains  points 
prenaient,  en  Bourgogne,  une  actualité  plus  intense.  La  question 
de  l'adaptation  et  les  racines  superficidles  est  dans  toute  son  acuité 
pour  les  terrains  bourguignons,  aussi  ai-je  dû  y  laisser  le  Riparia 
à  un  œil  que  j'avais  apporté,  afin  qu'après  mon  départ  U  ré- 
ponde de  yisu  aux  questions  et  môme  à  l'erreur  qui  reut  que  la 
direction  des  racines  soit  entièr^nent  dépendante  de  Tespèce  et 
indépendante  du  mode  d'obtention  du  plant,  alors  que  c'est  l'inverse, 
la  nature  conservant  en  partie  seulement  ses  droits.  Le  Riparia  en 
question  avait  justement  une  couronne  bien  garnie  de  racines 
absolument  horizontales  et  superficielles,  et,  au-dessous,  les  restes 
de  deux  fortes  racines  pivotantes  brisées  à  l'arrachage,  prrave 
qu'avec  la  bouturage  à  un  ceil  on  profite  des  avantages  du  terrain 
profond  qu'on  a  et  qu'on  se  passe  de  celui  qu'on  n'a  pas. 

La  greiife  de  Cadillac,  nullement  essayée  encore  à  Mâcon,  y  offre 
un  intérêt  très  particulier  et  plus  grand  que  dans  la  Hante-Garonne, 
à  cause  des  Àfficultés  qu'ofi're  la  greffe  en  place  dans  les  pays 
moins  diaud  et  surtout  moins  lumineux  que  ceux  dans  lesquels 
elle  réussit  d'une  façon  si  générale.  Que  dirai-je  du  discours  de 
M.  Gaston  Bazille,  il  a  été  charmant,  éloquent,  et  a  fait  comprendre 
une  fois  de  plus  pourquoi  le  Nord  emprunte  si  souvent  des  hommes 
d'État  au  Midi. 

Je  ne  puis  finir  sans  dire  qu'à  Mâcon  M.  Dejardin  a  été  écouté 
comme  un  prophète.  J'espère  que  les  Nimois  auront  fait  mentir  le 
proverbe  et  qu'ils  s'en  seront  souvenus  dans  son  pays. 

£n  somme,  l'entrain,  l'attention,  ont  été  très  vivement  surex- 
cités à  ce  congrès  si  merveilleusement  organisé,  et  je  ne  peux 
mieux  faire,  pour  terminer  ce  récit,  que  d'emprunter  les  paroles 
avec  lesquelles  le  président  a  clos  une  réunion  qui  était  son  œuvre 
et  dont  il  avait  tant  de  raison  d'être  fier  : 

«  Je  remercie  les  hommes  éminents  qui  ont  bien  voulu  prendre 
part  à  nos  travaux,  qui  ont  été  l'honneur  et  les  lumières  du  con- 
grès, et  je  confonds  leurs  noms  avec  les  trois  sentiments  qu'ik 
inspirent  :  confiance^  courage^  espérance,  j» 

LowENHjELM,  duchesso  de  Frrz-jAiœs. 


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REVUE  DES  SCIENCES 


Médecme  et  hygiène  générale.  —  Le  grand  air  et  la  pihisie.  —  Dangers  de 
Tair  confiné.  —  Expériences  d'inoculation  de  latuberculoee  &ur  des  ani- 
maux vivant  à  Tair;  insuccès.  —  Les  mêmes  expériences  réussissent 
dans  Tair  confiné.  —  Nouvel  appareil  d*aératîon  des  appartements.  — 
Les  produits  de  la  respiration  des  malades  directement  rejetés  au  dehors. 

—  Importance  du  procédé  pour  les  personnes  vivant  avee  les  pthisiques. 

—  Nouveau  traitement  préservatif  de  la  xage.  —  La  vraie  et  la  fausse 
rage.  —  Vaccination  préventive  avec  Teaseûce  de  Tanaisie.  —  Théorie 
des  médicaments-vaccins,  —  Les  lapins  de  la  Nouvelle-Galles  du  Sud. 

—  Appel  du  gouvernement.  —  Les  dévastations  des  lapins.  —  Une  réponse 
de  M.  Pasteur.  —  Les  microbes  en  guise  de  préparations  phosphorées.  — 
Le  choléra  des  poules  et  le  choléra  des  lapins.  —  Physique  médicale  : 
une  anecdote  erronée.  —  Gomment  on  décèle  Tamaurose  uûilatérale.  — 
Les  couleurs  qui  s'annihilent.  —  Moyen  certain  de  reconnaître  la  fraude. 


Les  architectes  nous  tuent,  s'écriait  lundi  à  l'Académie  des  sciences 
rémmeni  professeur  du  Collège  de  France,  H.  Brovrn  Séqnard,  ea 
parlant  de  la  mauvaise  aération  de  nos  appartements.  Pour  être 
impartial^  il  font  ajouter  que,  si  les  architectes  sont  coupables,  nous 
le  somoies  Uen  autant  qn'eox  en  midtipBant  toutes  les  précautions 
possibles  pcntr  nous  abriter  contre  toute  entrée  de  Taîr  dans  nos  chacn- 
bres«  Doubles  rideaux  aux  feoêtres,  stores,  tentures,  rideaux  an  lit, 
portières,  paravents,  etc.  Finalement,  on  le  voit,  nous  y  somoies  bien 
aussi  pour  quelque  chose  dans  cette  pénurie  d'oxygène  qui  a  tant  d'in- 
convénients I  M.  Bnrwn  Séquard  a  insisté  avec  sa  haute  antorité  sur 
le  danger  très  réel  de  l'air  confiné.  La  question  de  l'air  est  si  vitale, 
qu'on  ne  saurait  trop  y  revenir  souvent.  La  vie  au  milieu  d'un  air 
Tîcié  par  la  respiration  conduit  à  la  phtisie.  Les  casernes,  les  prisons, 
les  manufactures,  les  ateliers,  ks  maisons  encombrées  par  de  nom- 
breux habitants,  sont  des  foyers  de  production  de  tuberculose  pul- 
monaire. La  mortalité  moyenne  par  pthisie  est  de  3  pour  1000.  A  la 
grande  prison  de  Milbank,  le  docteofr  W.  Baly  a  constaté  que  43 
pour  100  des  malades  mouraient  de  la  tuberculose.  Tout  s'e^Lplique 
aigourd'hui  que  l'on  sait  qu'il  existe  un  bacille  qui  transmet  la  tuber- 
culose et  qui  naturellement  se  multiplie  facilement  au  milieu  des 
agglomérations  d'hommes  dans  l'air  confiné.  Tous  ces  faits  sont  bien 
connus,  mais  ce  qui  l'est  moins,  c'est  la  puissance  de  l'air  pur  pour 
empêcher  là  production  de  la  tuberculose.  En  1869  et  1870,  M.  Brown 
Séquard  a  Mt  un  très  grand  nombre  d'expériences  sur  des  cobayes  et 
sur  des  lapins  ;  il  a  inoculé  sous  la  peau  de  la  matière  tuberculeuse 


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924  R£VCE  DES  SDENCES 

et  jamais  les  animaux  n'ont  contracté  la  maladie  quand  on  les  a 
laissés  vivre  sous  un  hangar  en  plein  air;  au  contraire,  les  lapins 
enfermés  dans  les  laboratoires  sont  tous  morts  de  la  pthîsie.  Sur  cent 
huit  lapins  inoculés,  vivant  à  l'air,  pas  un  n'est  mort.  La  puissance 
de  l'hygiène  pour  empêcher  la  tuberculisation  n'étonnera  pas  ceux 
qui  savent  que  MM.  Delafond  et  Bourguignon  ont  trouvé  que  des  chiens 
rongés  par  la  gale  et  presque  mourants  peuvent  guérir  sous  l'influence 
unique  du  grand  air  et  de  soins  hygiéniques. 

Le  docteur  Stoker,  de  Dublin,  a  ramené  à  la  vie  un  malade  ayant  des 
cavernes  pulmonaires  profondes,  uniquement  en  l'exposant  à  Fair 
libre  jour  et  nuit.  Il  va  de  soi  que  le  sujet  était  couvert  au  point  de 
ne  pas  subir  les  atteintes  du  froid.  Un  autre  a  été  aussi  radicalement 
guéri  de  la  ptbisie,  par  le  même  moyen,  d'après  le  docteur  James 
Blake  de  Californie.  M.  Brown  Séquard  a  observé  un  fait  semblable 
chez  le  mari  d'une  de  ses  parentes.  De  nombreux  cas  moins  avancés, 
il  est  vrai,  de  tuberculose  pulmonaire,  guéris  uniquement  par  l'in- 
fluence de  i'air  libre,  ont  été  publiés  par  plusieurs  auteurs,  et  notam- 
ment par  un  médecin  de  mérite,  M.  Mac  Cormac,  qui  l'un  des 
premiers  s'est  efforcé  d'établir  que  la  pthsie  pulmonaire  doit  son  ori- 
gine et  ses  effets  meurtriers  à  l'influence  même  de  l'air  sorti  des 
poumons.  Le  (renouvellement  de  l'air,  voilà  ce  qu'il  faudrait  obtenir 
partout  avec  sûreté. 

M.  Brown  Séquard  et  M.  d'Arsonval  ont  combiné,  pour  attemdre  ce 
résultat,  un  appareil  de  ventilation  construit  par  M.  Yerdin.  Imaginez 
une  petite  hotte  ou  grand  entonnoir  que  l'on  place  au-dessus  de  la 
tête  du^malade,  soit  quand  il  est  assis,  soit  quand  il  est  couché.  Cette 
hotte  est  supportée  par  un  bras  horizontal  qui  glisse  le  long  d'un  sup- 
port vertical,  à  la  façon  des  appuis  dont  se  servent  les  photographes. 
Le  sommet  de  l'entonnoir  porte  un  trou  dans  lequel  s'ajuste  un  tube 
flexible  assez  long  pour  descendre  sur  le  plancher  et  aller  rejoindre  la 
cheminée.  Ce  tuyau^aboutit  à  une  sorte  de  réchaud  alimenté  par  des 
bougies,  une  lampe,  du  gaz,  etc.  Ce  fourneau  est  coiffé  d'un  court 
tuyau  qui  s'en  va  par  la  cheminée  comme  la  buse  d'un  poêle  moUk. 
La  combustion  dans  le  réchaud  détermine  un  appel  d'air  dans  le  tube 
et  sous  la  hotte,  de  sorte  que  les  gaz  expirés  par  la  personne  qui 
emploie  cet  appareil  sont  immédiatement  entraînés  et  expulsés.  Les 
gaz  en  passant  autour  du  foyer  de  combustion  se  débarrassent  es 
partie  des  germes  qu'ils  peuvent  contenir  et  ce  qui  en  reste  est  rejeté 
au  dehors  de  la  chambre  avec  toutes  les  émanations  des  poumons  que 
peut  renfermer  l'air  expiré.  Le  courant  est  si  faible  sous  la  hotte 
qu'on  ne  s'aperçoit  même  pas  du  renouvellement  de  l'air.  M.  Brovn 
Séquard  est  d'avis  que  cet  appareil  pourrait  rendre  de  grarids  servfces 
aux  pthisiques  et  même  aux  personnes  en  bonne  santé.  Il  pouirait, 
ajoute  M.  Brown  Séquard,  servir  dans  un  grand  nombre  de  maladies, 


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REVUE  DES  SCIENCES  ^25 

surtout  dans  les  affections  fébrUes  où  l'aération  d'une  chambre  par 
l'ouverture  d*une  fenêtre  pourrait  être  dangereuse. 

Assurément,  cet  appareil  est  bon  et  aura  des  applications,  il  nous 
paraît  bon  surtout  parce  qu'il  enlève  immédiatement  les  produits  de 
la  respiration  et  les  empêche  de  se  diffuser  dans  un  appartement  clos, 
à  portée  des  voies  respiratoires  des  autres  personnes.  Il  a  un  double 
but  :  renouveler  l'air  pour  le  malade  et  empêcher  cet  air  d'être  res- 
piré par  les  autres.  Voilà  vraiment  son  avantage.  Autrement,  il  vte 
nous  semblerait  pas  absolument  utile.  Partout  où  il  y  a  une  cheminée, 
11  y  a  appel  d'air;  les  gaz  de  la  respiration  étant  chauds  s'élèvent  et 
finissent  par  s'en  aller  à  la  cheminée.  L'air  se  renouvelle  tout  aussi 
bien;  à  cela  près  qu'il  y  met  peut-être  un  peu  plus  de  temps.  Le 
général  Morin  avait  imaginé  de  placer,  en  toute  saison,  dans  une 
cheminée  non  allumée,  un  bec  de  gaz  ou  une  lampe  pour  faire  appel 
d'air  et  assurer  la  ventilation.  Ici,  on  obtient  plus  directement  le 
renouvellement  de  l'air,  mais  avec  un  appareil  plus  compliqué.  Une 
simple  veilleuse  placée  à  la  tête  du  lit  détermine  déjà  une  petite 
ventilation.  Le  nouvel  appareil  n'est  donc  bon,  pour  nous,  que  sur- 
tout en  ce  sens  qu'il  évacue  directement  les  germes  morbides  de  la 
respiration  en  empêchant  qu'ils  ne  parviennent  aux  personnes  qui 
sont  dans  la  chambre  avec  le  malade.  C'est  donc  avant  tout  un  appareil 
pour  les  malades  atteints  de  maladies  contagieuses  et  qui  devrait  être 
recommandé  pour  les  varioleux,  scarlatineux,  cholériques,  etc.  Par 
son  emploi,  on  diminuerait  de  beaucoup  les  chances  de  contamination. 

M.  le  docteur  Peyraud,  de  Libourne,  vient,  par  l'entremise  de 
M.  Brown  Séquard,  de  faire  connaître  quelques  faits  intéressants  qui 
pourraient  bien  conduire  à  un  traitement  préventif  de  la  rage  très 
différent  de  celui  de  M.  Pasteur.  Cet  expérimentateur  a  constaté,  il  y 
a  quelques  années,  que  Tessence  de  Tanaisie,  inoculée  à  des  animaux, 
produisait  chez  eux  des  symptômes  très  analogues  à  ceux  delà  rage.  Il 
ne  s'agit  que  d'une  simili-rage,  puisqu'il  n'y  a  pas  contamination  par 
un   virus.  Mais  le  curieux,  c'est  que  si,  préalablement  aux  injec- 
tions de  Tanaisie,  on  inocule  du  chloral,  les  symptômes  ne  se  mon- 
trent plus.  M.  Peyraud  eut  l'idée  de  répéter  cette  expérience  sur  un 
animcd  rendu  rabique.  Il  inocula,  par  la  méthode  sous-méningienne,  à 
un  lapin  de  forte  taille,  du  virus  rabique  pris  sur  le  nommé  Berger 
mort  six  mois  après  la  vaccination  pastorienne  de  rage  paralytique; 
puis  il  fit  la  même  opération  à  six  autres  lapins  qui  moururent  tous 
aussi  de  rage  paralytique.  Seul  le  premier  lapin  se  porte  bien  encore 
aujoard'hui,  c'est  qu'après  avoir  reçu  le  virus  rabique,  on  le  soumit 
pendant  8  jours  à  des  inoculations  sous-cutanées  de  chloral  aux  doses 
croissantes  de  10,  20  et  même  30  centigrammes.  Le  chloral  aurait  agi 
.^omine  préventif  de  la  rage. 


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s»  unns  DBScmœis 

En  1877,  an  petit  jeune  bomme,  morda  an  raoUet  pur  «n  chiea  qui 
mourut  de  la  rage,  prit,  but  le  Gooseilde  M.  Pejrand,  da  ohloral  fen- 
dant quarante  jours  à  la  dose  progreesive  de  i,  â  et  3  grammes  par 
jour.  Ce  petit  jenne  homme  n'est  pas  deyena  enragé.  Ce  cas  de  giié- 
lison,  rapproché  de  Texpérience  précédente,  tend  à  faire  naître  fodqiie 
espérance  en  faveur  de  ractkm  préYenti^e  du  chloraL 

Ge  n'est  pas  tout;  ce  qui  suit  est  ptas  probant,  bien  foe  tout  dînè- 
rent. Dès  I87i,  M.  Peyrand  soutennt  qae  les  corps  isomères  aloim- 
qnement  sont  aussi  isomèree  Inologiqnemeot  ;  récipirofnemeat,  il 
avançait  cette  hypothèse  que  les  corps  ayant  même  propriétés  biolo- 
giques devaient  avoir  la  m6me  conslitution  atomique.  Partant  de  cette 
idée,  les  effets  de  Tessence  de  Tanaisie  ayant  été  reconnus  si  pardls  i 
ceux  du  poison  rabique,  il  se  demanda  si  Pesseace  de  Tanaisie  ne 
devait  pas  avoir  une  composition  tout  au  moins  très  vmâne  de  oeDe 
du  poison  rabique.  Mais  la  théorie  microbienne  des  viras  Téloîgnade 
eette  conclusion  pendant  un  certain  temps  ;  il  y  est  revenv  naturelle- 
ment quand  les  récentes  découvertes  ont  montré  que  les  microbes 
sécrétaient  de  véritables  poisons,  ce  que  l'on  a  appelé  des  leuoo- 
maînes.  La  constitution  du  poison  du  microbe  rabique  ne  serait-«ile 
pas  analogue  à  celle  de  l'essence  de  Tanaisie?  M.  Pasteur,  en  inocolant 
les  viras  atténués,  n'inoculût  peut-être  que  des  poisons  de  plus  en  ^us 
énergiques  de  feçon  à  habituer  l'organisme  à  la  tolérance.  Si  ces  vues 
étaient  exactes,  il  est  clair  que  l'essence  de  Tanaisie  powmîl  ttre 
substituée  aux  virus  atténués  de  M.  Pasteur.  Il  n'y  avait  qu'à  essayer. 
A  la  Faculté  de  médecine  de  Bordeaux,  M.  Peyraud  a  inoculé,  à 
cinq  lq>in8,  de  l'essence  de  Tanaisie  pendant  onze  jours;  puis,  quelques 
jours  aprte,  chacun  de  ces  laiûns  reçut,  sous  la  peau  de  la  naqcm, 
deux  seringues  d'un  virus  rabique  qui  tua  deux  lapins  atteints  de  rage 
paralytique.  Les  lapins  vaccinés  à  resaence  de  Tanaiaîe  sont  enoore 
vivants,  et  il  y  a  neuf  mois  de  eela. 

M.  Peyraud  voit  dans  oe  résultat  une  confirmation  de  sa  théorie  des 
leucomaines-vaccins.  L'inoculation  tanacétique  serait  une  vrùe  vaoci- 
nation  et  non  une  simple  inoculation  aveugle  ou  sosoepiihle  dans 
certains  oas  de  devenir  dangereuse.  La  simili-rage  engesiMe  par 
l'essence  de  Tanaisie  empêcherait  la  rage,  comme  la  simili-vaitele 
empêche  la  variole,  avec  cette  différence  importante,  qu'on  se  metAnit, 
par  cette  méthode,  tout  à  fait  i  l'abri  de  Yetkl  des  ferments  vaccîaateQrs 
dont  la  multiplication  imprévue  est  susceptible  d'amener  des  aecâdâato. 
Ainsi,  i  la  Société  de  médecine  de  Berlin,  on  a  cité  dermèremeni 
nn  cas  de  vaccine  générdisée.  Avec  la  vaccination  dont  parie  M.  Pey- 
raud, on  ne  se  sendrait  plus  d'un  ferment  vivant,  prt^ératear,  poo- 
^ant  se  multiplier  outre  mesure,  mais  bî^  d'une  substance  duyaûquft 
définie,  d'un  médicament  vaccin. 

Ces  vues  nouvelles  sont  séduisantes,  mais  il  &ut  qu*dles  subissent 


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REVUE  DES  semas  927 

le  oonirèle  d'une  lon^e  expérience.  Il  est  dair  que  cinq  lapins  sem- 
Ment  aroir  été  préseryés  de  k  rage  par  le  vaccin-eesence  de  Tanaisie; 
mais  on  ne  pourra  rien  conclure  de  sérieux  avant  que  ces  essais  aient 
été  répétés  des  centaines  de  fois,  pour  que  Tefficaeité  soit  prouvée  et 
pour  qo*oa  sache  à  quoi  s'en  tenir  sur  la  durée  de  la  préservation. 
Cependant  les  tentatiTes  de  M.  Peyraud  offrent  un  véritable  intérêt,  et 
nous  ne  pourons  que  souhaiter  qa*on  le  mette  à  même  de  les  pour- 
suivre sur  grande  échelle. 

Puisqu^il  est  question  de  lapins,  comment  ne  pas  mentionner  le 
procédé  original  indiqué  par  M.  Pasteur  pour  s'en  débarrasser?  On  sait 
qu'en  Australie,  dans  la  Nouvelle-Zélande,  les  lapins  ont  pullulé  à  un 
tel  degré,  qu'ils  sont  devenus  la  plaie  du  pays.  Ils  mangent  tout,  dévas- 
tent tout  ;  on  a  beau  employer  tous  les  moyens  usités  en  Europe,  ils 
continuent  à  croître  et  à  se  multiplier. 

Le  gouvernement  de  la  Nouvelle-Galles  du  Sud,  dans  nne^  annonce 
qui  a  figurée  à  la  quatrième  page  des  journaux,  a  proposé  un  prix  de 
625  000  francs  pour  la  découverte  d'un  procédé  destiné  à  les  exter- 
miner. Des  portions  considérables  de  la  Nouvelle-Zélande  sont  aban- 
données par  les  fermiers  qui  renoncent  à  l'élevage  des  moutons  par 
suite  de  l'impossibilité  de  les  nourrir.  C'est  par  millions  qu'on  tue  les 
lapins  chaque  hiver,  et  ce  cami^e  n'empêche  pas  leur  puUulatioD.  En 
face  de  cette  véritable  calamité,  M.  Pasteur  a  fait  entendre  sa  voix« 
On  a  employé  jusqu'ici  des  poisons  minéraux,  des  oomtbinaisons  phos- 
pborées  ;  il  serait  bien  plus  logique  d'avoir  recours  à  un  poison  vivant  et 
se  multipliaat  encore  bien  {dos  vite  que  les  animaux  qu'il  doit  détruire. 
«  Je  voudrais  donc,  dit  M.  Pasteur,  que  l'on  cherchât  à  porter  la  mort 
«lans  les  terriers  de  la  NouveUe-Galles  et  de  la  Nouvelle-Zélande  en 
communiquant  aux  lapins  une  maladie  pouvant  devenir  épidémique.  Il 
en  existe  une,  le  choléra  des  poules^  qui  tue  aussi  les  lapins  et  qui 
s^est  montrée  inoffensive  pour  les  autres  animaux  de  ferme.  Parmi  les 
expésitntes  que  j'avais  instituées,  j&  trouve  celle^i  :  je  rassemblais 
dans  un  espace  limité  un  certain  nombre  de  poules,  et  en  leur  don- 
nant une  nourriture  souillée  par  le  microbe  qui  est  la  cause  du 
choléra  des  poules,  elles  ne  tardaient  pas  à  pédr.  Les  basses-cours 
sont  quelqu^ois  ravagées  par  de  véritables  ^idémies  de  ce  mal  dont 
la  pn^Migaticm  est  due  aux  déjections  des  premières  poules  malades 
qui  souillent  le  sol  et  les  aliments.  J'imagine  que  la  même  chose 
arriverait  pour  les  lapins  et  que,  rentrant  dans  leur  terrier  pour  y 
monrir,  ils  communiqueraient  la  maladie  à  d*  autres  qui  pourraient  la 
propager  à  leur  tour»  »  Eu  conséquence  M.  Pasteur  propose  de  placer 
une  barrière  volante  entourant  un  certain  espace  oit  les  lapins  vien- 
draient chercher  leur  nourriture.  On  peut  cultiver  le  microl>e  du  choléra 
BUT  une  écbeBe  aussi  grande  qu'on  le  veut  dans  des  bouillons  de  viandes 


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928  HKVUE  DES  SCIENCES 

quelconques.  Avec  ces  liquides  pleins  de  microbes,  on  arroserait  la 
nourriture  des  lapins  qui  bientôt  iraient  périr  ici  et  là  et  répandraient 
le  mal  partout.  Le  parasite  meurtrier  n'étant  dangereux  que  pour  les 
poules,  il  serait  facile  de  les  mettre  à  Tabri  ;  elles  n'ont  pas  besoin  de 
vivre  en  pleine  campagne.  M.  Pasteur  croit  le  moyen  absolument 
efficace  et  pense  en  tout  cas  qu'il  vaut  la  peine  d'être  tenté. 

En  Australie,  en  Nouvelle-Zélande,  soit!  Mais  nous  n'aimerions  pas 
beaucoup  qu'on  l'essayât  dans  notre  territoire.  On  sait  bien  commait 
l'épidémie  se  produirait,  mais  on  ne  saurait  plus  guère  comment  on 
pourrait  l'arrêter.  L'idée  est  ingénieuse  et  parait  bonne,  mais  il  ne  faut 
pas  qu'on  la  généralise;  elle  ne  serait  pas  dépourvue  d'inconvénients. 

Est-ce  que,  par  exemple,  les  oiseaux  ne  contracteraient  pas  le  cboléra 
des  poules?  Est-ce  que,  par  eux,  l'épidémie  ne  pourrait  pas  se  propager 
sur  une  très  grande  étendue  de  territoire?  Et  le  gibier,  qui  devient  rare, 
ne  serait-il  pas  atteint?  Les  faisans,  les  perdrix,  les  bécasses,  les 
alouettes^  pourraient  mourir  du  choléra  des  poules!  Et  les  lièvres? 
Pour  nous  débarrasser  des  lapins,  on  empoiscmnerait  sans  doute  un 
très  grand  nombre  d'animaux.  Le  procédé  n'est  pas  applicable  partout. 
Laissons-le  absolument  à  l'Australie  et  gardons-nous  de  le  mettre  en 
pratique  en  France. 

Nous  avons  lu  un  peu  partout  une  anecdote  qui  a  couru  dans  toute 
la  presse  et  qui  n'a  d'autre  inconvénient  que  d'être  radicalem^it 
fausse.  Il  s'agissait  d'un  ouvrier  fondeur  qui  se  prétendait  atteint 
d'amaurose  unilatérale,  à  la  suite  d'un  accident  de  forge  et  qui  récla- 
mait de  ce  chef  une  indemnité.  On  fit  une  expertise,  et  il  fut  établi,  par 
une  expérience  que  nous  allons  indiquer,  que  l'œil  prétendu  malade 
était,  au  contraire,  excellent.  Jusqu'ici  tout  est  bien  :  mais  c'est  Texpé^ 
rienoe  qui  a  été  mal  racontée,  et  comme  elle  pourrait  induire  le  public 
en  erreur  sur  des  phénomènes  assez  peu  connus,  il  est  utile  de  la 
présenter  sous  sa  forme  exacte. 

On  a  dit  :  Si  l'on  trace  sur  une  feuille  de  papier  noir  des  mots 
formés  de  lettres  de  couleur  verte  et  si  l'on  cherche  à  lire  ces  mots 
à  travers  un  verre  rouge^  on  ne  distingue  aucun  caractère,  car  le 
rouge  et  le  vert  engendrent  du  noir.  C'est  pourquoi,  pour  déceler  la 
simulation  d'une  amaurose  unilatérale,  il  n'y  a  qu'à  placer  devant  1^ 
yeux  du  sujet  une  lunette  à  verre  rouge  d'un  côté  et  à  verre  blanc  de 
l'autre.  Le  verre  rouge  est  placé  devant  l'œil  prétendu  bon,  le  verre 
transparent  devant  l'œil  prétendu  mauvais.  Il  est  clair  que  si  Ton 
admet  que  le  rouge  et  le  vert  font  du  noir,  l'œil  qui  cherche  à  lire  à 
travers  le  rouge  les  caractères  verts  sur  fond  noir  ne  distinguera  rien; 
l'œil  placé  en  face  le  verre  blanc  seul  pourra  distinguer  les  caractères. 
On  a  supprimé  ainsi  la  vision  par  l'œil  bon;  elle  n'existe  que  pour 
l'œil  prétendu  malade.  Si  donc  le  sujet  perçoit  les  lettres,  c'est  que 


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REVUE  DES  SGIEXCES  929 

l'œil  qu'il  déclare  mauvais  est  parfaitement  apte  à  faire  son  service. 
Ainsi  présentée,  Texpérience  ne  réussirait  jamais  par  cette  raison 
simple  que  le  principe  sur  lequel  elle  est  fondée  est  erroné;  jamais 
le  vert  et  le  rouge  n'ont  fait  du  noir,  comme  il  est  facile  de  s'en 
convaincre  en  observant  une  feuille  verte  avec  un  verre  rouge.  11  faut 
opérer  tout  autrement  pour  découvrir  la  simulation  d'une  amaurose. 
Si  l'on  trace  sur  du  papier  blanc  des  lettres  rouges  et  bleues^  les 
caractères  rouges  ne  sont  pas  vus  à  travers  un  verre  rouge.  Les 
caractères  bleus  sont  très  bien  perçus,  mais  pas  en  bleu,  en  noir.  Le 
rouge  absorbe  tout  ce  qui  est  rouge,  et  l'on  ne  voit  rien.  D'un  autre 
côté,  si  l'on  observe  avec  un  verre  de  couleur  verfe,  on  distingue  très 
bien  et  les  lettres  en  rouge  et  les  lettres  en  bleu. 

Ces  faits  connus,  voici  comment  on  procède.  On  trace  sur  du  papier 
blanc  un  mot  en  rouge  et  un  autre  en  bleu  en  donnant  aux  caractères 
une  hauteur  d'environ  2  centimètres.  On  place  devant  les  yeux  du 
sujet  suspect  de  simulation  des  lunettes  avec  verre  rouge  et  verre 
vert,  ce  dernier  en  face  de  l'œil  afSrmé  mauvais.  Il  est  clair  que  l'œil 
bon  ne  peut  rien  voir,  puisqu'il  regarde  du  rouge  à  travers  du  rouge,  • 
mais  l'œil  prétendu  mauvais  verra  très  bien  à  travers  le  verre  vert. 
La  supercherie  sera  découverte. 

Le  sujet  ayant  un  œil  bon  sait  qu'il  doit  toujours  voir.  On  l'em- 
pêche à  son  insu  de  distinguer  avec  le  bon;  il  ne  peut  donc  voir 
qu'avec  le  mauvais,  et  s'il  voit,  c'est  que  l'œil  est  bon  des  deux  côtés, 
et  il  ne  peut  sortir  de  ce  dilemme. 

11  y  a  encore  un  autre  moyen  de  déceler  la  fraude  ^  On  trace,  sur  du 
papier  blanc  des  lettres  alternativement  rouges  et  bleues,  en  choisis- 
sant un  mot  tel  que  l'ensemble  des  lettres  rouges  donne  ainsi  un  mot, 
l'ensemble  des  lettres  bleues  un  autre  mot;  par  exemple  ablation^  dont 
l'ensemble  des  caractères  rouges  forme  alto  et  Tensemble  des  lettres 
bleues  bain. 

A  travers  un  verre  vert,  on  verra  le  mot  entier  ;  à  travers  un  verre 
rouge,  on  lira  seulement  bain.  Si  le  sujet  se  déclare  amaurotîque  de 
l'oeil  droit,  placez-lui  les  lunettes  sur  le  nez  avec  le  verre  rouge  du  côté 
de  l'œil  prétendu  mauvais.  Il  lira  le  mot  entier,  ablation,  à  travers 
le  Terre  vert.  Changez  les  verres  de  côté  et  présentez  le  même  mot  sur 
on  autre  carton  blanc;  s'il  lit  tout  le  mot,  c'est  qu'il  distingue  très 
bien  avec  l'œil  soi-disant  mauvais;  s'il  ne  lit  que  le  mot  bain,  tracé 
en  caractère  bleus,  c'est  qu'il  ne  voit  que  par  l'œil  dit  bon,  et  qu'il 
ne  voit  réellement  pas  de  l'œil  dit  mauvais. 

Voilà  la  vraie  méthode,  mais  que  l'on  ne  vienne  plus  prétendre  que 
le  rouge  et  le  vert  donnent  du  noir,  et  que  l'on  ne  distingue  pas  le 
j^uge  à  travers  du  vert  et  le  vert  à  travers  du  rouge. 

Henri  de  Parvillb. 
*  Journal  d^oculistique. 


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LE  COMTE  DE  PARIS  ' 


'  M.  le  marquis  de  Fiers  a  dit  modestement,  dans  l'avant-propos  da 
livre  où  il  nous  retrace  la  vie  de  M.  le  comte  de  Paris:  «  Notre  r61e 
s'est  borné  à  enregistrer  des  documents  vrais»  et  nous  avons  con- 
science de  ravoir  rempli  fidèlement.  »  Mais,  n'eût-il  que  ce  mérite, 
M.  de  Fiers  aurait  encore  rendu  à  ses  contemporains  un  service  réel  : 
les  documents  qu'il  a  rassemblés  ne  sont  pas  seulement  a  vrais  », 
ils  ont  un  puissant  intérêt  ;  il  les  a  bien  choisis  et,  sans  être,  au  sens 
le  plus  rigoureux  du  mot,  un  biographe  ou  un  historiographe^  il 
nous  offre  de  M.  le  comte  de  Paris  une  image  parfaitement  exacte. 

Ge  livre  parait  à  son  heure  :  M.  de  Fiers  le  publie  à  un  moment  oîi, 
plus,  que  jamais,  les  yeux  se  tournent  vers  le  prince  qui  personnifie  la 
Monarchie  et  qui  doit,  tôt  ou  tard,  restituer  à  la  France  la  paix  et 
l'honneur.  Car,  avec  quelque  lenteur  ou  qudque  rapidité  que  le  temps 
et  nos  propres  efforts  secondent  nos  vœux,  on  ne  peut  douter  que  la 
France  ne  redemande  son  salut  à  la  Monarchie,  à  ce  gouvernement 
que  sa  situation,  son  tempérament,  son  génie  et  toute  l'expérience  de 
ce  siècle  lui  enseignent  à  considérer  comme  le  gouvernement  néces- 
saire. 

Le  livre  de  M«  de  Fiers  a  un  droit  bien  légitime  à  la  confiance  de 
ses  lecteurs.  On  ne  trouvera  pas  là  un  panégyrique  lyriquement  lan- 
datif  ;  ce  n'est  même  pas  un  panégyrique.  M.  de  Fiers  se  contente 
d'un  récit  bien  fait;  il  ne  s'évertue  pas  à  former  le  jugement  do 
public  par  tel  ou  tel  genre  d'apologie.  Il  est  toujours  difficile  de  parler 
aux  princes  sans  la  bassesse  du  flatteur  ou  l'impertinence  du  fron- 
deur. Mais  il  n'est  pas  moins  difficile  de  parler  d'eux.  M.  de  Fiers  le 
sait  et  il  a  observé  la  mesure.  On  sent  bien  dans  son  livre  k  cœur 
d'un  ami,  non  pas  l'esprit  d'un  courtisan. 

Le  métier  de  prince  est  devenu  singulièrement  pénible  dans  ce  dix- 
neuvième  siècle,  où  la  Monarchie,  pour  imposer  son  empire  à  des 
partis  qui  ont  été  les  acteurs  ou  les  témoins  de  tant  de  révolutions, 
ne  peut  plus  guère  compter  que  sur  le  prix  de  ses  services.  Combien 
d^cate  surtout  et  combien  ardue  la  tâche  du  prince  qui  ne  règne  pas, 

*  Le  Comte  de  Paris,  par  le  marquis  de  Fiers  ;  ouvrage  orné  de  huit  por- 
traits et  d'un  fac-similé  d'autographe.  —  Perrin,  et  O,  libraires-éditeuTB, 
35,  quai  des  Grrands-Augnstins. 


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Li  COMTE  K  FOIS  d31 

qui  y  prétend,  s'y  prépare,  et  qui,  tout  en  restant  prince,  doit  être  le  chef 
de  son  parti!  Commander  en  roi  et  pourtant  ne  pas  tenir  le  sceptre; 
bien  voir,  à  travers  la  perspective  de  Texil;  prêter  l'oreille  à  toutes  les 
Yoix  da  pays  et  bien  discerner  ce  qu'elles  disent;  ne  se  départir 
jamais  de  sa  fonction  héréditaire  et  remplir  tout  son  devoir,  dans 
l'attente  d'un  avenir  plus  ou  moins  incertain,  parmi  les  doutes  de& 
nns,  les  avis  variables  des  autres,  les  reproches  ou  même  les  outrages  ; 
méditer  sur  tous  les  changements  qui  s'opèrent;  modifier  sans  cesse 
8on  action,  en  persistant  dans  son  dessein;  être  toujours  prêt;  cons- 
pirer avec  la  fortune  de  son  pays,  sans  oublier^  dans  aucun  cas,  qu'on 
a  la  destinée  de  sa  patrie,  le  sort  de  la  société  à  sauvegarder  :  certes, 
Fœuvre  est  rude  et  elle  veut  beaucoup  d'industrie  avec  beaucoup  de 
courage;  mais  on  peut  affirmer  que  M.  le  comte  de  Paris  est  parti- 
culièrement apte,  par  toutes  ses  qualités,  à  cette  besogne  royale  et 
qu'elle  n'a  pas  d'obligations  dont  il  ne  soit  scrupuleux. 

M.  le  comte  de  Paris  est  le  fils  de  ce  duc  d'Orléans  qui  était  si 
intelligent  et  si  brave,  si  affable,  si  cordial,  et  de  cette  princesse 
Hélène  si  studieuse  de  ses  devoirs,  si  noblement  éprise  du  bien,  si 
ardente  sous  son  calme  apparent,  si  simple  et  si  douée  dans  sa  gra- 
Tité.  n  est  le  fils  de  ces  deux  êtres  supérieurement  doués,  qui  s'ai- 
mèrent tant  et  qui  aimèrent  la  France  avec  tant  de  passion.  Il  suffirait 
presque  de  ces  quelques  lignes  pour  un  portrait  de  M.  le  comte  de 
Paris. 

n  mêle,  il  unit  en  soi  des  mérites  qui  se  concilient  mal  ou  qui  même 
se  contrarient  souvent  :  l'élévation  de  l'âme  et  le  sens  pratique.  Il  a  la 
droiture  et  l'adresse;  il  ne  U*ompe  personne  et  ne  veut  pas  qu'on  le 
le  leurre  ;  il  ne  se  rebute,  dans  aucune  espèce  d'embarras  ;  il  sait  tourner 
un  obstacle  aussi  bien  que  temporiser.  Il  possède,  de  plus,  ces  deux  ver- 
tus politiques  qui  sont  aujourd'hui  rares  parmi  nous,  mais  qui  ne  furent 
étrangères  ni  aux  grandte  princes  de  sa  race  ni  à  l^irs  grands  minis- 
tres :  la  prévoyance  qui  regarde  bien  au  loin,  dans  la  suite  des  faits, 
et  qui  ne  se  laisse  pas  aveugler  par  cette  poussière  que  soulèvent  les 
événements  quotidiens  ;  la  patience  qui  est  énergique  et  qui,  sûre  que 
rien  de  considérable  et  de  durable  ne  s'accomplit  en  un  jour,  travaille 
chaque  jour,  quelle  que  soit  la  fatigue  ou  la  déception  de  la  journée. 

M.  le  comte  de  Paris  est  clairvoyant,  entre  tous.  Il  écoute  les 
conseils,  il  supporte  la  contradiction  ;  il  discute  volontiers  et  non  sans 
-vÎTacité,  parce  qu'il  a  beaucoup  de  dialectique  et  qu'il  est  jaloux  de 
convaincre.  Il  cherche  de  bonne  foi  la  vérité,  il  revient  d'une  erreur, 
il  cède  à  un  argument  juste.  Mais,  s'il  est  facile  à  persuader  ou  à 
dissuader  dans  les  questions  ordinaires,  il  est  inflexible  dans  les 
résolutions  majeures  qu'il  a  cru  devoir  prendre  ;  et  son  extrême  perspi- 
cacité sert  bien  sa  fermeté.  Quelqu'un  de  son  entourage,  étonné  que 


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932  LE  COMTE  DE  PARIS 

Texpérience  donnât  presque  toujours  raison  à  M.  le  comte  de  Paris, 
s'écriait  naguère,  en  souriant  :  u  Je  n'oserai  plus  soutenir  mon  opimon 
contre  lui;  il  a  trop  souvent  l'expérience  en  sa  faveur!...  J'ai  peur 
qu'il  ne  commence  à  ôlre  infaillible  et  je  le  regretterai;  ma  franchise 
n'aura  plus  rien  à  faire  avec  lui...  » 

Si,  par  excellence,  M.  le  comte  de  Paris  est  un  politique,  c'est 
toutefois  un  politique  qui  ne  met  pas  uniquement  sa  confiance 
dans  l'habileté  :  il  a  la  foi  du  devoir,  et  cette  foi  règle  sa  vie.  Il  inter- 
roge sa  conscience,  il  lui  obéit,  et  rien  ne  l'en  détourne.  Ni,  en  (873, 
quand  il  va  saluer  à  Frohsdorff,  dans  la  personne  de  M.  le  comte 
de  Chambord,  le  chef  de  la  Maison  de  France;  ni,  en  1883,  quand  il 
réclame  sa  place  et  revendique  son  droit  derrière  le  cercueil  de 
M.  le  comte  de  Chambord,  et  quand,  rentrant  en  France,  il  prend 
devant  la  République  et  le  monde  le  nom  qui  marquera  un  jour 
son  règne  ;  ni,  en  1886,  quand  on  le  menace  dans  ses  foyers  et  qu'on 
lui  montre  la  route  douloureuse  de  l'exil;  ni,  en  1887,  quand  il  énonce 
dans  ses  n  Instructions  »  le  loyal  programme  de  son  futur  gouver- 
nement. 

On  ne  l'approche  pas  sans  l'estimer  et  sans  l'aimer;  on  ne  le  connaît 
pas  sans  s'attacher  à  lui.  Il  inspire  par  son  caractère  le  respect,  de 
près  comme  de  loin,  dans  sa  famille  comme  parmi  ses  serviteurs, 
n  inspire  aussi  cet  autre  respect  qui  est  celui  de  l'admiration.  U 
faut  entendre  le  duc  de  Nemours  louer  sa  haute  raison,  la  recUlode 
de  son  jugement;  le  duc  d'Aumale  vanter  toute  sa  grandeur  morale; 
le  prince  de  Joinville  célébrer  sa  bravoure  militaire,  cette  intrépidité 
avec  laquelle,  sur  les  champs  de  bataille  de  la  guerre  de  Sécession,  il 
était  si  insouciant  du  danger  qu'il  en  paraissait  presque  inconscient! 

Nous  n'avons  pas  l'orgueilleuse  prétention  de  prophétiser.  Mais 
nous  croyons  que  tant  de  mérites  ne  seront  pas  perdus  pour  la  France 
et  que  la  Monarchie,  le  jour  où  la  France  la  rétablira,  trouvera  dans 
M.  le  comte  de  Paris  le  roi  qu'il  lui  faut  en  ce  siècle,  comme  eDe 
l'a  trouvé  aux  époques  les  plus  diverses  de  son  histoire. 

Oui,  quelle  que  puisse  et  doive  être  la  Monarchie  nouvelle,  elle  aura 
en  lui  un  prince  honnête  et  juste;  qui  témoignera  au  peuple  une 
sollicitude  sincère  autant  qu'intelligente;  qui  veut  relever  devant  la 
nation  l'autorité  du  gouvernement  comme  devant  l'Europe  la  dignité 
de  la  patrie;  qui  sera  fier  et  inébranlable,  en  face  des  partis  révo- 
lutionnaires; qui  ne  s'effraye  pas  des  mots  et  des  fantômes;  qui,  sage- 
ment, harmonisera  la  royauté,  dont  il  garde  le  principe  traditionnel, 
avec  tous  les  besoins  de  son  temps,  de  son  pays,  et  qui,  sur  le  tr&ne, 
sera  vraiment,  selon  sa  promesse,  «  le  premier  serviteur  de  la  France,  xr 

Louis  JODBEAT. 


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LIVRES  D'ÉTRENNES 


Les  livres  d'étreunes  oqI  fait  leur  apparition.  S'il  était  permis 
(l'augurer  de  ceux  qui  vont  suivre  par  le  premier  qui  nous  vient, 
la  moisson  serait,  cette  année,  belle  et  bonne.  Le  titre  qu'il  porte  : 
la  Vertu  en  France  et  le  nom  de  M.  Maxime^  Du  Camp  dont  il  est 
signé  *  lui  assurent,  en  tout  cas,  un  grand  et  particulier  intérêt.  L'au- 
teur en  parle  avec  trop  de  modestie,  quand  il  le  présente  au  public 
comme  une  suite  à  Thumble  et  populaire  volume  de  la  Morale  en 
action;  c'est  un  choix  patriotique  de  beaux  exemples  empruntés  à 
notre  pays  et  h  notre  siècle  et  qui  vient  bien  à  son  heure,  en  ce 
moment  où   les  mœurs  que  nous  a  faites  la    République  prêtent 
tant  à  la  calomnie  et  seraient  presque  de  nature  à  nous  mettre  en 
doute  de  nous-mêmes.  Il  y   a  ici  en  effet  mieux  que  des  leçons 
de  morale,  comme  en  offrent  plus  ou  moins  toutes  les  histoires; 
il  y  a  une  revendication,  pour  la  France  actuelle,  des  grandes  qua- 
lités qu'on  lui  reconnaissait  naguère  encore,  a  Je  me  suis  demandé, 
nous  dit  l'auteur,  après  nous  avoir  raconté  comment,  étant  petit 
garçon,  il  avait  lu  et  relu  la  Morale  en  action^  où  les  exemples  de 
vertu  sont  pris  à  peu,  près  partout,  je  me  suis  demandé  si  notre  his- 
toire contemporaine,  c'est-à-dire  celle  qui  commence  avec  le  siècle 
et  se  prolonge  jusqu'à  nos  jours,  n'offrirait  pas  une  suite  de  récits 
propres  à  démontrer  que  notre  époque,  trop  décriée,  n'est  point 
inférieure  aux  époques  passées,  et  s'il  ne  serait  pas  possible  d'y  récolter 
une  série  de  faits  analogues  à  ceux  que  l'on  a  jadis  offerts  à  notre 
admiration  »• 

Nul  n'était  mieux  que  M.  Maxime  Du  Camp,  par  la  nature  des 
études  auxquelles  il  s'est  consacré  jusqu'ici,  en  position  de  faire  un 
travail  de  ce  genre.  Son  ardente  sympathie  pour  le  bien,  ainsi  que  la 
haute  impartialité  dont  il  a  partout  fait  preuve,  répondait  à  l'avance 
de  l'élévation  d'esprit  qu'il  y  apporterait. 

La  plume  qui  a  écrit  ta  Vertu  en  France  n'est  pas,  sans  doute, 
celle  d'un  catholique;  mais,  s'il  n'a  pas  nos  convictions  religieuses 
ainsi  qu'il  s'en  est  expliqué  lui-même,  non  sans  quelque  regret, 
M.  Du  Camp  partage  toutes  nos  admirations,  toutes  nos  prédilec- 
tions, et  ne  s'explique,  comme  nous,  que  par  leur  foi  à  une  vie  éter- 

*  Lm  Vertu  en  France,  par  Maxime  Du  Camp,  de  l'Académie  française. 
i  vol.  grand  in-8s  illustré  de  15  gravures  hors  texte.  Librairie  Hachette. 

10  DÉCEMBRE   1887.  60 


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934  LIVRES  D^ÉTREMES 

nelle  et  à  ses  récompenses,  les  dévouements,  les  sacrifices,  les  abné- 
gations de  la  plupart  de  ceux  dont  il  raconte  les  vertus  surhumaines. 
A  cet  égard,  il  est  net,  explicite.  Ainsi,  dans  la  vie  d*Ânne  Garden, 
au  moment  où  il  nous  la  montre  jetée  hors  du  foyer  paternel,  aban- 
donnée, en  face  de  la  solitude  et  sur  le  point  de  perdre  courage,  il 
n'hésite  pas  à  déclarer  que  ce  qui  la  soutint  certainement,  ce  qui 
releva  sa  vaillance,  «  ce  fut  sa  foi;  elle  accepta,  dit-il,  comme  une 
épreuve  transitoire  et  terrestre  le  malheur  qui  s'abattait  sur  elle; 
elle  se  redressa  contre  le  sort  mauvais,  elle  se  jura  d'avoir  raison  de 
l'infortune  qui  la  poursuivait  et  se  tint  parole.  » 

Pareille  explication'^revient  souvent  sons  la  plume  de  M.  Maxime  Du 
Camp;  il  n'en  a  pas  d'autre  notamment  pour  faire  comprendre  la  vie 
de  ces  Sceurs  de  Saint- Vincent  de  Paul  «  qu'on  rencontre  partout  oè 
il  y  a  des  maux  à  soulager,  auxquelles  il  n'est  pas  un  genre  de  Yertu 
qui  ne  soit  familier,  »  et  dont  il  ne  parle  ici  qu'en  général  et  presque  en 
passant,  a  parce  que,  s*écrie-t-il  avec  regret,  il  m'est  impossible  d'en 
choisir  une  sans  être  injuste  envers  toutes  les  autres.  »  De  même  à 
peu  près  pour  les  prêtres,  et  pour  les  mêmes  raisons  évidemment. 
Les  classes  moyennes,  le  peuple  des  villes  et  des  campagnes,  les 
domestiques,  les  esclaves  de  nos  anciennes  colonies,  ont  presque 
exclusivement  fourni  à  M.  Maxime  Du  Camp  les  exemples  de  vertu 
qu'il  s'est  fait  un  devoir  de  signaler,  ou  plutôt  de  rappeler  à  noire 
mémoire,  plus  oublieuse  du  bien  que  du  mal;  car  tous  les  traits  qu'il 
rapporte,  tous  les  actes  de  sacrifice,  de  dévouement,  d'immolation 
dont  il  retrace  le  tableau  ont  été  révélés  déjà.  C'est  dans  les  rap- 
ports de  l'Académie  pour  la  distribution  des  prix  Monthyon  qu'il  en 
a  recueilli  les  principaux  renseignements.  Le  récit  qu'il  en  fait,  com- 
plété, sur  plusieurs  points,  par  des  communications  particulières,  est 
vif,  chaud  et  souvent  d'une  émotion  communicatîve.  Ces  pages  pure- 
ment narratives,  comme  le  commandait  le  sujet,  ne  laissent  p^  à'^^^ 
relevées  ça  et  là  par  de  fines  remarques  sur  les  mœurs  et  l'esprit 
de  notre  temps,  et  certains  coups  de  verge  dont,  sur  vingt,  comme 
le  père  de  l'Intimé,  le  gouvernement  d'aujourd'hui  en  embourse  bien 
dix-neuf». 

Le  livre  de  M.  Maxime  Ducamp,  appartient  encore,  par  la  forme  et 
le  sujet,  à  l'ancienne  tradition  des  livres  d'étrennes,  généralement 
narratifs,  essentiellement  moraux  et  destinés  avant  tout  à  la  jeunesse. 
Nous  avons  changé  cela;  on  fait  entrer  aujourd'hui  parmi  les  livr» 
d'étrennes  toutes  sortes  de  publications  à  l'adresse  des  gens  du 
monde  et  dont  la  valeur  est  parfois  purement  typographique.  Le  goû 
des  illustrations  a  amené  cette  mode.  11  n'est  pas  de  grandes  mu- 
sons de  librairie  qui,  à  côté  des  ouvrages  écrits  ppur  les  jeunes  gen» 


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LIVRES  VÉTRENNES  931V 

et  dans  Tesprit  d'autrefois,  ne  tiennent  aussi  à  parer  leur  catalogue 
du  jour  de  Tan  d'ouvrages  de  grand  luxe.  Nous  aurons  à  parler  de 
quelques-uns  de  ces  derniers;  mais  nous  donnerons  la  première 
place  aux  autres. 

La  maison  Hachette  en  est  particulièrement  pourvue;  son  catalogue 
offre,  en  ce  genre,  avec  un  grand  nombre  de  nouveautés  ingénieuses, 
la  suite  de  plusieurs  publications  depuis  longtemps  déjà  appréciées, 
et  qui  méritent  toujours  la  faveur  dont  elles  ont  joui  dès  le  premier 
jour,  telles,  entre  autres,  que  le  Journal  de  la  jeunesse  et  le  Tour 
du  monde. 

Le  Tour  du  monde  qui  en  est  à  son  cinquante-quatrième  volume, 
n*est  pas  d'une  lecture  moins  intéressante,  moins   variée,  moins 
instructive  et  ajoutons  moins  soignée  dans  sa  partie  pittoresque, 
qu'aux  premiers  jours  de  sa  publication.  Après  tout  ce  qu'il  nous  a, 
depuis  vingt  ans,  donné  de  détails  sur  les  diverses  parties  de  la  terre, 
les  continents  et  les  îles,  on  s'étonne  de  ce  qu'il  a  toujours  de  nou- 
veau et  de  curieux  à  nous  montrer.  Le  volume  de  cette  année  est 
aussi  remarquable,  sous  ces  deux  rapports,  qu'aucun  des  précédents. 
Quelle  contrée,  par  exemple,  nous  est  plus  inconnue  et  éveiUe  plus 
d'intérêt  aujourd'hui  que  ces  régions  de  la  haute  Asie,  l'Afghanistan, 
le  Turkestan,  le  Beloutchistan,  où  la  Russie  s'avance  tous  les  jours  et 
pousse  ses  chemins  de  fer,  au  grand  effroi  de  l'Inde  anglaise?  C'est 
là  que  nous  conduit  d'abord  le  Tour  du  monde,  à  la  suite  d'une 
commission  d'officiers  russes,  aux  explorations  et  aux  résultats  de 
laquelle  il  nous  fait  assister.  Vient,  à  côté,  une  autre  exploration  qui 
a  plus  d'intérêt  encore,  au  moins  pour  nous,  celle  de  la  Tunisie,  faite, 
avec  mission  du  gouvernement,  par  MM.  Gognat  et  Saladin,  un  érudit 
et  un  artiste,  qui  ont  habilement  restitué  le  passé  de  ce  pays  plein 
d'avenir.  Après  quoi,  c'est  une  visite  aux  châteaux  favoris  et  quelque 
peu  mystérieux  du  feu  roi  de  Bavière,  de  fantaisiste  et  tragique  mé- 
moire; un  voyage  dans  le  Yucatan,  le  volage  allié  de  la  République 
mexicaine  ;  une  longue  communication  des  découvertes  de  M"*  Dieu- 
lafoy  dans  les  ruines  des  vieux  empires  asiatiques  ;  un  séjour  en 
Laponie;  un  pèlerinage  patriotique  en  Alsace-Lorraine,  pays  char- 
mant, très  peu  visité,  dont  le  tableau  contribue  à  nous  rendre  plus 
cuisante  la  perte  —  momentanée,  nous  devons  l'espérer;  enfln  —  et 
nous  en  omettons,  —  les  primeurs  de  la  relation  que  M.  de  Brazza 
prépare  de  ses  conquêtes  pacifique  dans  le  Congo.  On  ne  saurait  ima- 
giner de  lecture  plus  variée,  plus  instructive,  et,  grâce  aux  nom- 
breuses gravures  semées  dans  le  texte,  plus  attractive  pour  tous  les 
Ages. 

Le  Journal  de  la  jeunesse  est  resté  fidèle  à  ses  traditions  et  di 


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^36  LIVRES  DÉTRENNES 

gardé  tout  son  intérêt.  Outre  des  récits  fictifs  toujours  pleins  de 
moralité,  nous  y  trouvons,  sujr  les  arts,  les  sciences,  la  géognraphie, 
les  découvertes  modernes,  des  articles  pleins  d'actualité  écrits  surtout 
pour  les  enfants,  mettant  à  leur  portée  des  sujets  parfois  abstraits,  ce 
qui,  à  nos  yeux,  leur  donne  une  réelle  valeur.  C'est  ainsi  que,  sous  la 
forme  de  lettres,  M.  Rousselet  continue  d'initier  ses  jeunes  lecteurs  à 
la  vie  de  nos  grandes  écoles  de  France  ;  il  les  conduit,  cette  année,  à 
celle  des  Beaux-Arts  et  à  l'École  centrale.  Nous  avons  trouvé,  signé 
même  nom,  un  charmant  voyage  de  Vacances  de  Pâques  dans  la 
vieille  Auvergne,  qui  mériterait  bien  d'être  plus  connue.  M**  Barbé 
fait  une  remarquable  série  d'études  sur  les  Tapisseries  :  tapisseries 
d'Occident,  tapisseries  de  Bayeux,  tapisseries  des  grands  châteaux 
français.  Ce  travail  neuf  ne  Ta  pas  empêchée  de  continuer  ses  courts 
et  instructifs  articles  sur  la  botanique.  Pendant  que  M"*  Gustave  Du- 
moulin révèle,  sur  la  vie  des  animaux,  des  particularités  curieuses  et 
souvent  étonnantes,  M.  Albert  Lévy  poursuit  ses  études  sur  Ja  pho- 
tographie et  l'électricité,  dont  l'application  tend  à  se  généraliser  de 
plus  en  plus.  11  nous  faudrait  encore  citer  bien  des  noms  et  toucher 
à  bien  des  choses  pour  pouvoir  énumérer  tous  les  sujets  traités  cette 
année  par  les  collaborateurs  du  Journal  de  la  jeunesse  ;\1  est  un 
nom  pourtant  que  nous  ne  pouvons  passer  sous  silence;  ce  sont  les 
nouveaux  récits  que  M.  Maxime  du  Camp  continue  de  publier  sous 
ce  titre  :  la  VeiHu  en  France;  ils  constituent  un  trop  bon  avoir 
pour  que  nous  ne  les  mentionnons  point  ici. 


Nous  n'avons  fait  que  mentionner,  dans  le  Journal  de  la  jeunesse^ 
ses  récits  fictifs,  ses  histoires  instructives,  ingénieuses  et  morales 
qui  en  font  un  des  principaux  attraits,  parce  que,  comme  les  autres 
années,  elles  en  ont  été  détachées  et  publiées  en  volumes  séparés 
dans  la  Bibliothèque  blanche^  riche  source  d'étrennes  pour  les 
grands  et  les  grandes,  comme  on  dit  au  pensionnat. 

En  première  ligne,  parmi  les  volumes  dont  cette  bibliothèque  \ient 
de  s'augmenter  se  place,  selon  nous,  celui  qui  a  pour  titre  :  Capi- 
taine ^ 

Le  capitaine  dont  M°*^  de  Nanteuil,  une  débutante,  ce  nous  semble 
—  on  ne  le  dirait  pas,  —  nous  apprend  ici  les  belles  actions,  n'a  jamais 
porté  la  double  épaulette  et  l'épée,  ni  commandé  à  nue  compagnie 
quelconque.  Ce  nom  de  Capitaine  est  celui  d'un  bon  gros  terre-neuve, 
le  type  le  plus  sympathique  de  la  race  canine,  intrépide,  doux,  cares- 
sant, sans  rancune  et  d'une  inébranlable  fidélité.  Laissé  tout  jeune  et 
malade  sur  le  sable  de  la  mer  par  un  bâtiment  étranger,  il  avait  été 

,     *  Capitaine,  par  M»»»  de  Nanteuil.  1  vol.  in-8<»  avec  76  gravures. 


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LIVRES  D^ÉTRENNES  937 

arraché  à  une  mort  certaine  par  un  petit  pécheur  normand,  fils  d'une 
pauvre  veuve,  au  moment  où  les  gamins  du  village  allaient  le  noyer, 
craignant  qu'il  ne  fût  enragé.  Guéri,  grâce  aux  soins  de  son  sauveur, 
l'excellent  animal  s'attacha  pour  toujours  à  lui  et  aux  siens,  et  le 
sauva  à  son  tour,  au  péril  de  sa  vie,  en  maintes  occasions  où  il 
montra  autant  d'intelligence  et  plus  de  dévouement  que  ne  l'eussent 
fait,  en  pareil  cas,  bien  des  hommes.  L'auteur  a  raconté  ces  divers 
épisodes  d'une  plume  facile  et  souvent  émue,  mais  ce  n'est  pas  seule- 
ment, on  l'en  soupçonne  bien,  le  beau  rôle  du  terre-neuve  qui  fait 
l'intérêt  de  son  récit.  Sans  doute,  même  dans  ces  limites,  cet  intérêt 
serait  réel,  mais  un  peu  enfantin.  Ce  qui  l'élève,  c'est  la  place  qu'y 
ont  les  gens,  ces  populations  maritimes  exposées  à  tant  de  périls  et  si 
souvent  victimes  du  terrible  élément  dans  la  familiarité  duquel  elles 
vivent.  M"®  de  Nanteuil  nous  les  montre  au  milieu  des  joies  et  des 
peines  de  leur  rude  existence,  et  en  parle  en  personne  qui  les  connaît, 
les  aime  et  sait  les  faire  aimer. 

Pour  les  volumes  qui  suivent,  le  nom  de  leurs  auteurs  est,  par  lui- 
même,  une  recommandation.  Les  clients  de  la  Bibliothèque  blanche 
les  connaissent  tous  et  savent  d'avance  le  genre  de  plaisir  que  chacun 
leur  promet.  Le  nom  de  M.  Girardin  et  le  titre  que  porte  son  nou- 
veau volume  :  le  Second  violon,  fait  pressentir  une  de  ces  épopées 
d'enfants  parisiens  qu'il  raconte  si  bien  et  où  il  peint  avec  tant  de 
vérité  et  de  charme  la  vie  de  travail  de  ceux  qui  parviennent,  pour  la 
plupart  envers  et  contre  le  sort  qui  leur  est  fait  par  leur  origine  ou  les 
conditions  d'existence  de  leurs  familles  :  vrais  héros  de  la  société 
moderne  et  d'autant  plus  admirables  et  plus  sympathiques,  qu'ils 
n'ont  pas  généralement  conscience  du  courage  qu'ils  ont  déployé.  Ce 
n'est  pas  au  collège  ni  à  l'école  que  l'auteur  est  allé,  cette  fois,  prendre 
l'enfant  dont  il  s'est  fait  l'historien,  mais  dans  la  loge  d'un  concierge, 
cordonnier  de  son  état,  personnage  bavard,  solennel  et  autoritaire, 
père  de  trois  fils  dont  U  a  fixé  la  vocation,  décidant  que  l'aîné  serait 
commis  de  magasin,  le  second  peintre  en  bâtiment  et  le  dernier 
musicien,  parce  que  lui-même  s'était  cru  appelé  par  la  nature  à  cette 
carrière  qu'il  n'a  pu  suivre,  bien  que,  en  témoignage  de  ses  disposi- 
tions natives,  il  quitte  souvent  le  tire-pied  pour  racler  du  violon. 
Comment  le  pauvre  enfant,  qui  ne  se  sentait  point  particulièrement 
appelé  à  manier  l'archet  et  dont  la  santé  se  serait  mieux  trouvée  d'un 
autre  exercice,  se  contraint  par  la  volonté  despotique  de  son  père  à 
cultiver  le  Stradivarius;  comment,  par  sa  docile  persévérance,  par  le 
renoncement  à  d'innocents  plaisirs  vers  lesquels  il  se  sentait  porté, 
îl  arriva  de  bonne  heure  à  une  remarquable  habileté,  gagna  l'intérêt 
des  grands  professeurs,  obtint  le  premier  second  prix  au  Conserva- 
toire et  l'emploi  de  second  violon  à  l'Opéra;  comment  enfin  il  se 


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938  LIVRES  ITÉTRENNES 

maria,  fut  bon  époux,  bon  père,  bon  garde  national  :  voilà  ce  qae 
M.  Girardin  raconte  avec  la  finesse  d'observation,  la  sensibilité  yrm 
et  la  malice  souriante  qui  distinguent  ses  précédents  récils. 

Les  récits  que  contient  le  nouveau  volume  de  M.  de  Wilt  ont  droit  aux 
mêmes  éloges  que  les  précédents;  on  y  retrouve  Tesprit  grave,  le  goût 
austère  et  le  remarquable  talent  narratif  de  la  fllle  de  M.  Guizol.  Ces 
récits,  qui  portent  le  titre  général  de  Scènes  historiques,  sont  au 
nombre  de  trois  :  un  Patriote  au  XI V^  siècle,  —  les  Héroïnes  de 
Harlem,  —  une  Heureuse  femme.  Le  premier  est  pris  dans  notre 
histoire,  aux  malheureux  jours  du  règne  de  Charles  VLLes  principaux 
personnages,  roi,  reine,  princes  et  grands  seigneurs,  poursuivent 
chacun  un  but  d'ambition  particulier,  aux  dépens  du  royaume,  auquel 
personne  ne  s'intéresse,  à  Texceplion  d'un  bourgeois  de  Paris,  dont  le 
nom  n'est  guère  connu  que  des  érudits,  Juvénal  des  Ursins,  avocat 
au  parlement,  père  du  chroniqueur  de  ce  nom.  Lui  seul  prend  en  pitié 
le  sort  de  la  France  et  de  son  malheureux  roi,  qu'il  soustrait  aux  mains 
du  duc  de  Bourgogne,  qui  s'apprêtait  à  l'enlever  pour  régner  sous  son 
nom.  C'est  cette  lutte  patriotique  entre  le  représentant  de  la  bourgeoisie 
parisienne  et  la  haute  aristocratie  que  M"®  de  Witt  a  entrepris  de 
peindre  et  dont,  avec  un  peu  d'exagération  peut-être  dans  la  cooleur, 
elle  a  bien  rendu  la  physionomie.  La  pdnture  du  patriotisme  flamand 
est  le  sujet  du  second  récit;  M"*  de  Witt  a  voulu  y  faire  revivre  et  nous 
mettre  sous  les  yeux  la  résistance  célèbre  que  les  femmes  de  Harlem, 
plus  persévérantes  et  plus  viriles  que  leurs  époux,  et  que  le  prince 
d'Orange  lui-même,  qui  les  abandonna,  opposèrent,  en  1573,  àTaliaque 
obstinée  des  Espagnols.  Un  portrait  authentique  de  dame  Kanao,  qui 
anima  et  soutint  jusqu'à  épuisement  complet  le  courage  de  ses  com- 
patriotes, couronne  dignement  ces  dramatiques  pages.  Quant  à  celles 
qui  terminent  le  volume,  elles  ne  sont  que  l'histoire  cent  fois  racontée 
du  dévouement  de  M"*  de  Lavalette,  mais  n'en  sont  pas  moins 
émouvantes. 

Le  volume  de  M"*  Zénaïde  Flenriôt  :  Au  Gatadoc,  est  la  suite  de 
celui  que  l'auteur  a  publié  l'an  dernier  et  qui  avait  pour  tilre  :  le  Clan 
des  têtes  chaudes.  C'est  dire  qu'il  est  vivement  attendu  par  le  petit 
monde  dont  le  précédent  a  éveillé  la  curiosité. 


Parmi  les  livres  d'étrennes  de  la  maison  Mame  * ,  dont  la  réputation 
pour  les  ouvrages  d'éducation  est  depuis  longtemps  faite,  il  y  en  a  un, 
cette  année,  qui  est  l'expression  d'un  de  nos  sentiments  les  plus  vifs  et 
les  plus  légitimes.  Nos  gloires  militaires  par  M.  de  Lonlay,  tel  en 
est  le  titre.  Point  de  vulgaire  chauvinisme  ici.  Pas  de  fanfaronnade; 

'  Rue  Bonaparte,  57, 


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LIVRES  D'ÉTRENNES  939 

rien  dans  le  ton  de  la  Ligue  des  patriotes.  On  ne  sent  partout, 
dans  ces  pages,  1res  animées  cependant,  que  la  conscience  réfléchie 
de  nos  qualités  guerrières.  C'est  une  suite  de  récits  ou  de  tableaux 
des  grands  combats  que  nous  avons  livrés  et  dont  nous  sommes 
sortis  victorieux,  depuis  la  bataille  de  Bouvines,  dont  avait  ouï  parier 
Gambetta,  qui  la  prenait  pour  une  défaite,  jusqu'à  celles  d'Inkermann 
et  de  Solférino,  sans  plus  de  préférence  pour  celles  de  la  royauté  que 
pour  celles  de  la  première  république,  du  premier  et  du  second  emipire. 
Nulle  trace  d'esprit  politique,  point  de  considérations  ni  d'épilogues  ; 
Fauteur  se  borne  à  raconter,  ou  plutôt,  par  une  fiction  ingénieuse,  à 
faire  raconter  les  faits  par  un  des  acteurs  qui  y  ont  figuré.  Ainsi 
c'est  un  milicien  des  communes  appelées  pour  la  première  foi»  par 
Philippe- Auguste  à  marcher  avec  les  barons,  qui  fait  le  récit  de  la 
bataille  de  Bouvines,  et  un  officier  des  tirailleurs  algériens  qui  raconte 
le  combat  d'Inkermann.  A  cet  artifice  littéraire  parfois  très  réussi, 
M.  de  Lonlay,  qui  sait  dessiner  comme  écrire,  a  joint,  en  les  interca- 
lant dans  sa  narration,  des  croquis  qui  en  reproduisent,  pour  les 
yeux,  les  scènes  et  les  épisodes  les  plus  célèbres*  Ces  esquisses  où  sont 
soigneusement  figurés,  d'après  les  monuments,  les  armes,  les  cos- 
tumes, les  moyens  d'attaque  et  de  défense  militaires  de  chaque  époque, 
forment  une  sorte  de  musée  historique  qui,  en  augmentant  l'agrément 
du  volume,  y  ajoute,  pour  les  jeunes  lecteurs  auxquels  il  s'adresse, 
une  nouvelle  et  réelle  valeur, 

A  côté  de  Nos  gloires  militaires,  et  dans  le  môme  beau  format,  la 
maison  Mame  publie  un  autre  ouvrage  plus  largement  illustré  encore 
et  qui  frappera  par  la  nouveauté  et  l'intérêt  du  sujet*.  C'est,  en 
quelque  sorte,  la  physiologie  de  la  terre  que  nous  habitons.  Les  géo- 
graphes en  ont  étudié  le  dehors,  et  les  géologues  le  dedans;  mais  on 
n'a  pas  cherché  encore,  au  moins  que  nous  sachions,  à  montrer  quels 
liens  unissent  entre  eux  les  phénomènes  qui  se  passent  à  sa  surface 
et  dans  son  sein  ;  on  n'a  pas  dit  comment  fonctionnent  les  éléments 
dont  elle  se  compose,  de  quelle  façon  elle  vit  enfin.  Le  globe  terrestre 
est  un  organisme  en  effet,  qui  se  maintient  et  se  renouvelle,  où 
il  y  a  circulation  de  chaleur  et  d'humidité,  ainsi  que  dans  le  corps 
des  êtres  animés  qui  l'habitent.  Ce  n'est  pas  cette  circulation  dans 
son  ensemble  que  l'auteur  s'est  proposé  de  décrire;  des  courants  de 
la  chaleur  et  de  l'air,  il  ne  parle  qu'accessoirement.  La  circulation 
des  eaux,  voilà  l'objet  spécial  de  son  travail.  Comme  l'a  dit  Mgr  Rendu, 
dont  les  paroles  sont  le  point  de  départ  de  M.  Paul  Bory,  «  l'eau 
circule  de  TOcéan  dans  les  airs,  des  airs  sur  la  terre  et  de  la  terre  dans 
les  mers.  Tous  les  fleuves  entrent  dans  la  mer,  qui  n'en  regorgent 

*  Les  Artères  du  globe,  par  M.  Paul  Bory,  1  vol  in-4o. 


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940  UYRES  D*ÊTR£NNES 

jamais.  Les  fleuves  retournent  aux  mêmes  lieux  d'où  ils  étaient  sortis, 
pour  couler  encore,  dit  FEcclésiaste  ». 

Les  voies  que  suivent  les  eaux  sont  à  la  fois  dans  les  ûrs,  à  Tinté- 
rieur  du  globe  et  à  sa  surface.  Il  y  aurait  un  vif  intérêt  à  les  suivre 
dans  les  unes  et  dans  les  autres,  et  M.  Paul  Bory  a,  ce  nous  semble, 
l'intention  de  le  faire  un  jour.  Pour  le  moment,  c'est  dans  leur  chemi- 
nement à  l'extérieur  qu'il  se  renferme,  dans  le  rôle  qu'elles  y  jouent, 
les  effets  qu'elles  produisent,  a  Comme  les  artères  transporteut  dans 
tout  notre  individu  les  molécules  que  font  la  richesse  de  notre  sang 
et  les  matières  qui  accroissent  notre  chair,  les  fleuves,  dit-il,  trans- 
portent par  toute  la  terre  le  limon  qui  rend  les  eaux  fertilisantes 
et  les  atomes  minéraux  qui  bâtissent  les  terres  destinées  à  nos  des- 
cendants. » 

Considérés  sous  cet  aspect  d'agents  supérieurs  de  la  grande  circu- 
lation, les  fleuves  offrent  un  champ  d'études  très  curieux,  véritablement 
neuf  et  d'une  grande  étendue.  L'auteur  aurait  pu,  sans  remplissage, 
dépasser  les  quatre  cents  pages  dans  lesquelles  il  s'est  renfermé.  Il 
étudie  les  fleuves  dès  leur  origine  géologique,  remontant  à  leurs  sources 
diverses  et  aux  causes  qui  les  produisent;  il  les  suit  dans  leur  marche, 
tantôt  vagabonde,  tantôt  tranquille  et  lente,  en  examinant  les  condi- 
tions variées  de  leur  existence,  et  en  appréciant  au  passage  le  bien  et 
le  mal  qu'ils  occasionnent  sur  leur  parcours.  Puis  il  les  va  chercher 
jusque  dans  les  entrailles  du  globe  où  ils  se  dérobent  ou  ne  se  mani- 
festent que  par  de  mystérieux  et  généralement  salutaires  jaillisse- 
ments. De  leur  rôle  physique,  M.  Bory  passe  au  rôle  social  des  cours 
d'eaux,  grands  et  petits,  à  l'influence  qu'ils  ont  eue  dans  le  passé 
sur  la  race  humaine,  et  à  celle  qu'ils  ont  encore  sur  les  divers  genres 
d'existence  des  populations.  Des  cartes,  des  plans,  des  vues,  des  figures 
de  tontes  sortes,  étaient  nécessaires  à  son  travail  :  les  éditeurs  y  ont 
largement  et,  dans  plusieurs  endroits,  brillamment  pourvu.  Ajoutons, 
—  ce  qui  ne  lui  ôte  rien  de  sa  valeur  scientifique,  —  qu'une  pensée 
chrétienne  règne  dans  tout  l'ouvrage. 

La  place  nous  manque  aujourd'hui  pour  parler,  comme  nous  aime- 
rions à  le  faire,  de  la  Nouvelle  bibliothèque  illustrée,  que  publient 
les  mêmes  éditeurs.  Nous  en  avons  entre  les  mains  plusieurs  volumes, 
dont  chacun  forme  un  ouvrage  à  part.  Ces  ouvrages  sont  des  leclores 
de  délassement  moral  ;  la  fiction  en  fait  généralement  le  fonds,  mais 
elle  n'a  rien  du  roman;  la  peinture  des  mœurs  du  temps  y  a  sans 
doute  sa  place,  avec  ses  ridicules  et  ses  désordres,  mais,  quoique 
sincère, cette  peinture  est  prudente  et  discrète;  elle  ne  montre  du  mal 
que  ce  qui  suffit  à  le  faire  haïr  et  en  détourner.  En  revanche,  il  y  a  un 
peu  d'exagération  peut-être  dans  la  peinture  du  bien,  qui  n'est  pas,  en 
général,  aussi  commun  et  aussi  grand  qu'on  le  fait  dans  ces  récits. 


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LIVRES  D'ÉTRENNES  941 

L'excès,  de  ce  côté,  n'a  pas  du  moins  l'inconvénient  qu'il  pourrait 
avoir  de  l'autre.  Quoique  tombant  un  peu  sous  cette  critique,  les  deux 
volumes  de  Germaine  de  Nanteuil  et  Une  jonchée  de  fleurs,  n'en 
seront  pas  moins  lus  avec  agrément  et  profit. 

Un  ouvrage  que  nous  voyons  avec  plaisir  en  tête  de  cette  collection, 
c'est  Fabioldj  le  savant  et  vivant  tableau  de  l'Église  à  Rome,  au  qua- 
trième siècle.  L'éloge  n'en  est  plus  à  faire.  La  traduction  que  nous 
avons  ici  est  non  seulement  nouvelle  et  excellente,  mais  elle  est 
accompagnée  de  beaucoup  de  notes  nécessaires  pour  la  complète  intel- 
ligence du  texte,  et  de  figures,  pour,  la  plupart  archéologiques,  qui 
en  sont,  de  leur  c6té,  un  précieux  commentaire. 


Le  premier  des  livres  d'étrennes  de  la  maison  Pion  est  un  volume 
choisi  par  les  religieux  français  de  l'ordre  de  saint  François  d'Assises 
pour  être  offert  au  Souverain  Pontife  Léon  XIII,  lors  des  fêtes  de  son 
jubilé  sacerdotal.  Il  est  indigne,  en  son  genre,  de  figurer  parmi  les 
œuvres  d'art  destinées  à  cette  grande  manifestation  catholique  et  dont 
Paris  a  pu,  récemment,  se  faire  une  idée.  C'est,  en  lui-même,  un 
spécimen  distingué  de  la  typographie  parisienne.  Il  témoigne  de  beau- 
coup de  goût  dans  le  choix  du  format,  du  caractère  et  de  Tornemen- 
tation,  qui  est  partout  en  harmonie  parfaite  avec  le  sujet.  Ce  sujet  est 
la  vie  d'une  sainte  assez  peu  connue  chez  nous,  il  est  vrai,  mais  qui 
est  en  grande  vénération  chez  les  Italiens,  que  l'on  invoque  encore 
aujourd'hui  avec  foi  dans  toute  la  Toscane  et  à  laquelle  on  vient 
d'élever,  dans  son  pays  natal,  une  nouvelle  et  gracieuse  église.  Saiute 
Marguerite  de  Gorlone,  tel  est  son  nom,  et  tel  est  aussi  le  titre  du 
volume  dont  nous  parlons.  Du  texte,  dont  le  P.  de  Ghérancé,  un  savant 
capucin,  est  l'auteur,  nous  ne  saurions  parler  avec  compétence  et  ce 
n'en  est  pas  d'ailleurs  ici  le  lieu  ;  bornons-nous  à  dire  qu'il  accuse 
beaucoup  d'érudition  et  que  le  style  a  toutes  les  qualités  traditionnelles 
du  genre  auquel  appartient  l'ouvrage.  A  ce  spécial  mérite  littéraire, 
ce  volume  joint  celui  d'être  une  charmante  et  précieuse  galerie  artis- 
tique, où  le  burin,  l'héliogravure  et  l'aquarelle  font  passer  sous  nos 
yeux  tout  ce  que,  depuis  cinq  siècles,  les  habitants  de  Cortoue  ont 
demandé  le  concours  des  architectes,  des  peintres,  des  sculpteurs  les 
plus  en  renom  pour  exprimer  leur  piété  envers  leur  sainte  compa- 
triote. Il  y  a  là  des  œuvres  de  valeur  dont  la  plupart  sont  à  peine  connus, 
venant  des  grands  maîtres  ou  de  leurs  disciples  :  des  tableaux  de 
Giunta  Pisano,  des  fresques  de  Lorenzetti,  des  bas-reliefs  de  Jean  de 
Pise,  le  tout  habilement  distribué  dans  le  volume,  hors  texte,  en 
frises,  en  cul-de-lampe,  de  manière  à  en  faire  à  la  fois  un  bon  livre 
d^histoire  religieuse  et  un  bel  album  archéologique. 

P.   DOUHAIRE. 


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942  LIVRES  D'ÉTRENNBS 

LIBRAIRIE  JOUAUST  ET  SIGAUX 

La  direclion  intelligente  et  avisée  qui  préside  aux  destinées  de  cette 
maison,  celle  qui  représente  au  plus  haut  degré  l'initiative  et  le  goût 
français  dans  Tart  de  rimprimerie  et  de  la  librairie,  poursuit  avec 
une  persévérance  et  une  méthode  exemplaires  cette  œuvre  multiple 
qui  compte  autant  de  séries  que  la  bibliothèque  du  curieux,  du  lettré, 
du  dilettante  en  fait  de  livres,  compte  de  rayons.  M.  Jonaasi  n'est 
pas  seulement  un  des  maîtres  de  sa  noble  et  beUe  industrie  par 
l'expérience,  par  le  goût,  par  son  esprit  de  renouvellement  et  de  pro- 
grès concilié  avec  le  respect  des  traditions,  il  Test  aussi  par  cet 
ensemble  de  connaissances  littéraires  et  cette  sagacité  critique  qui  lui 
permettent  de  s  associer  intimement  aux  travaux  de  ses  collaborateurs 
et  d'être  pour  eux  un  conseiller  aussi  sûr  qu'éclairé. 

Tous  les  imprimeurs  du  seizième,  du  dix-septième  et  du  dix-hui- 
tième siècles  ont  été  de  grands  lettrés.  M.  Jouaust  est  bien  le  digne 
successeur  et  héritier  de  ces  grands  ancêtres  qui,  des  Esticnne  aux 
Didot,  ont  réuni  la  science  et  l'expérience  et  ont  été  les  précurseurs, 
les  initiateurs,  les  éducateurs  de  la  génération  d'imprimeurs  et  d'édi- 
teurs qui  leur  a  été  contemporaine. 

Cette  année,  les  embarras  du  double  déménagement  de  l'imprimerie 
et  de  la  librairie  des  Bibliophiles,  qui  ont  été  transférées  rue  de  Lille, 
ont  un  peu  retardé  la  publication  de  quelques  nouveautés  annoncée 
dans  certaines  séries  :  le  Recueil  des  fab/iaux,  le  Cabinet  de  Vé- 
neriej  la  Nouvelle  collection  moliéresque.  Mais  la  Nouvelle  biblio- 
thèque classique,  les  Petits  classiques^  les  Petits  chefs-d'œuvre^ 
les  Curiosités  historiques  et  littéraires,  la  Bibliothèque  des  mé- 
moiresj  création  heureuse  de  cette  année,  sont  en  travail  de  ruche 
bourdonnante,  mais  non  frelonnante.  Le  public  laborieux  y  récoltera 
bientôt  la  cire  et  le  miel  des  plus  savoureux  et  des  plus  parfumés 
butins.  Le  Discours  sur  la  méthode  de  Descartes,  éclairé  et  expliqué 
par  M.  Jean  Larroque,  le  Discours  sur  les  duels,  de  Brantôme,  arec 
une  piquante  préface  d'Henri  de  Pêne,  les.  Mémoires  de  Vahbé  de 
Choisy,  les  Œuvres  choisies  du  .prince  de  Ligne,  ont  para  ou  vont 
paraître.  Et  la  Petite  bibliothèque  française,  collection  de  petits 
romans,  écrin  de  nouvelles  dues  à  l'élite  de  nos  auteurs,  est  en  plein 
épanouissement.  M.  Jean  Sigaux,  l'associé  de  M.  Jouaust,  qm'  est 
comme  lui  un  lettré,  un  écrivain,  et  qui  vient  d'ajouter  au  succès 
dramatique  de  sa  comédie  des  Chimères  le  succès  littéraire  de  sa 
nouvelle  :  le  Paysan,  a  continué  cette  collection  brillamment  inaugurée 
par  lui  par  Abeille,  de  M.  Ferdinand  Pabre.  Nous  arrivons  aux  séries 
destinées  aux  amateurs  des  livres  de  haut  goût,  de  luxe  artistique, 
qui  sont  des  modèles  de  correction  typographique,  des  bijoux  d'illos* 
tration,  et  nous  en  parlerons  avec  la  pr<d>ité  critique  dont  de  tais 
livres  méritent  l'hommage,  indiquant,  pour  tout  éloge,  oommeiU  et 
pourquoi  ils  se  louent  eux-mêmes. 


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LIVRES  D^ÉTRENHES  943 

Le  Livre  d'or  du  salon  de  peinture  constitue  le  répertoire,  le 
musée  annuel  des  œuvres  dont  Timage  est  digne  de  la  durée  que  lui 
assurent  les  maîtres  de  Teau-forte.  On  aura  du  plaisir  à  retrouver  au 
premier  appel,  en  prenant  dans  sa  bibliothèque  chaque  volume  de  ce 
beau  recueil,  Timpression  fugitive  du  premier  jour,  en  présence  de 
ces  tableaux,  de  ces  statues,  dispersés  aujourd'hui  dans  la  promiscuité 
banale  des  galeries  publiques  ou  dans  le  mystère  jaloux  des  collections 
privées.  Les  anciens  abonnés,  toujours  fidèles,  et  les  nouveaux  abonnés, 
qui  ne  le  seront  pas  moins,  reverrons  là,  comme  dans  un  miroir  fidèle, 
les  vrais  succès  de  cette  année  :  le  Soir  de  la  vie,  de  Besnard;  la 
Cléopâtre,  de  Cabanel;  les  Vainqueurs  de  Salamine,  de  Gormon, 
récompensés  de  la  médaille  d'honneur;  le  Pardon^  de  Dagnan-Bou*- 
veret;  un  Moulage  sur  nature,  de  Dantan;  la  Famille  de  Chats, 
de  Lambert;  la  Fenaison,  de  Lhermitte;  la  Bataille  de  Reischoffen, 
de  Morot;  le  Bréviaire,  de  Muenier;  la  Curée,  de  Rochegrosse;  la 
Guerre,  de  Roll;  le  Soir  d* automne,  de  M.  Saintîn;  et  dans  la 
sculpture  :  le  Gorille,  de  Frémiet,  qui  a  obtenu  la  médaille  d'hon<- 
neur;  la  Douleur  d'Orphée,  de  Yerlet,  prix  du.  Salon. 

Yoici  le  digne  pendant  des  Aventures  merveilleuses  de  Fortu- 
natus,  dans  une  série  qui  n'a  pas  encore  de  nom,  mais  qui  pourrait 
être  appelée  la  série  fantastique.  Hoffmann  et  Edgar  Poé  auront  sans 
doute  bientôt  leur  tour  dans  ce  défilé  des  historiens  dei  ce  qui  n'a  pas 
d'histoire,  des  savants  de  Ténigme,  des  raffinés  du  mystère,  des 
poètes  du .  merveilleux,  des  romanciers  du  rêve,  des  géographes  de 
rinvisible,  des  philosophes  de  la  féerie,  des  moralistes  du  cauchemar, 
des  enchanteurs  souriants  de  l'enfance,  des  pâles  chercheurs  de  chi« 
mères  ou  des  mornes  désabusés  de  toutes  les  ivresses  qui  caressent, 
qui  chatouillent  ou  qui  pincent,  et  qui  mordent  les  cordes  de  l'imagi- 
Bation  et  de  la  sensibilité,  qui  exploitent  par  leurs  généreuses  fictions 
oa  leurs  invitions  amères,  aa  profit  de  leur  bonté  ou  de  leur 
malignité, Tinépuisable  fond  delà  curiosité,  de  la. crédulité,  de  la.mar 
lice  ou  de  la  bêtise  humaine.  Naturellement  M.  louaust  a  commencé 
par  les  chefs-d'œuvre  de  cette  matière  romantiqae,  par  les  récits  des 
précurseurs,  des  initiateurs,  les  fictions  typiques,  mythique»^  sa  s^ie 
du  surnaturels.  Aux  Aventures  de  Fortunaius^.  succès  dé  l'aimée 
dernière^ vient  se  joindre,  cette  année,. le  fameux  oonte  d'Adelbert  de 
Chamisso  :  Pierre  .Sohlémihlo\iYHomm&.  qui  a  perdu  son  ombre. 
C'est  M.  Henri  Fouquier  qui. nous  avait  si. joliment, et  si . spirilueller 
ment  introduit  daAsla  pensée  de  l'auteur,  du .For/unatus,  et  si  agréai 
blement  promue  à  travers  les  méandres  de  ces  histoires  merveilleuses^ 
aux  moradités  énigmatiques  faites  pour  flatter  d  une  ^igramme^  peut- 
être  plus  que  pour  enrichird'une  leçon,  la  sagesse  populaire;  c'est 
M.  Henri  Fouquier  qui,  pour  notre  plaisir  et  notre  profit,  a  accepté 
encore  la  mission  de  nous  donner  sur  Pierre  Schlernihl^  son  autear 
et  son  but  quelques  explications  indispensables. 

Avec  finesse  et  bonne  grâce  M.  Henri  Fouquier  a  très  bien  démêlé, 
selon  nous,  Técheveau  à  dessein  embrouillé  du  symbolisme,  comme 


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944  LIVRES  DÈTRENNES 

on  dit  Outre-Rbin  ou  plus  simplement  de  la  moralité  cachée  dans  le 
conte  d'Adelbert  de  Chamisso.  Il  a  tiré  grand  et  juste  parti  du  signale- 
ment moral  et  social  de  Tauteur.  C'est,  en  effet,  presque  toujours  par 
l'auteur  que  l'œuvre  s'explique.  Or,  l'auteur  est  un  Français  devenu 
Allemand.  Adelbert  de  Chamisso,  dont  la  famille,  croyons-nous,  est 
encore  représentée  en  France,  est  un  gentilhomme  champenois  dont 
la  vie  a  été  singulièrement  accidentée  au  début  avant  d'être  tranquille- 
ment, confortablement  assise  dans  une  sorte  de  canonicat  scientifique.  11 
a  d'abord  couru  avec  sa  famille  les  mauvaises  fortunes  de  l'émigration  ; 
il  a  été  d'abord  officier  de  la  coalition  mais  gardant  comme  plus  d'un 
autre,  même  sous  le  harnais  ennemi,  l'amour  et  le  regret  de  son  pays. 
Dégoûté  de  ce  harnais  allemand  il  rentre  en  France,  devient  professeur 
de  l'Université  napoléonienne,  se  dégoûte  aussi  vite  de  cette  livrée  et  de 
cette  servitude  que  de  l'autre,  repasse  en  Allemagne,  emploie  son  acti- 
vité, lasse  de  l'armée  et  de  l'école,  à  des  explorations  scientifiques  et 
lointaines  et  écrit  en  allemand  en  1814  ce  conte  qu'il  traduit  lui-même 
en  français,  en  1839,  étant  bibliothécaire  et  conservateur  de  musée  au 
service  de  la  Prusse.  De  tout  cela  il  résulte  d'abord  que  Chamisso,  que 
nous  n'envisageons  ici  que  sous  une  face  de  sa  physionomie  multiple, 
car  il  fut  aussi  un  savant  et  un  poète  éminent,  est  non  un  imitateur, 
mais  un  précurseur  d'Hoffmann  ;  que  son  fantastique  est  un  fantastique 
particulier,  nouveau,  qui  anime  par  la  légèreté  et  la  clarté  et  un  peu  aussi 
par  la  philosophie  de  Voltaire  et  de  Cazotte  des  combinaisons  d'une 
allure  scientifique  et  mathématique  à  l'Edgar  Poê  et  à  la  Jules  Verne. 
Son  diable,  son  tentateur  qui  dispose  de  tous  les  instruments,  de  tous 
les  talismans  de  la  magie  antique  et  moderne,  est  un  diable  en  habit 
gris,  un  diable  bon  enfant,  beaucoup  moins  sec  et  moins  dur  que 
Méphisto,  qui  se  laisse  tromper,  qui  se  laisse  battre,  qui  ne  se  venge 
des  refus  de  signer  le  contrat  final,  qu'en  condamnant  celui  auquel  il 
a  donné  la  bourse  de  Fortunatus,  aux  enjambées  gigantesques  et  au 
vagabondage  perpétuel  des  bottes  de  sept  lieues.  Le  récit,  très  précis 
et  très  amusant  dans  la  première  partie  par  son  ton  de  pince  sans  rire 
et  son  ironie  sentimentale,  se  relâche  dans  la  seconde  partie  toat  en 
laissant  apparaître  à  nos  yeux  deux  figures  sans  grand  relief,  mais 
d'une  poésie  bourgeoise  intéressante,  la  figure  de  Bendel,  le  serviteur 
fidèle  et  celle  de  Mina,  la  fiancée  plus  fidèle  de  souvenir  que  de  fait, 
victime  touchante  et  résignée  de  l'égolsme  paternel  et  de  la  sagesse 
vulgaire.  En  somme,  ce  qui  a  fait  la  fortune  du  récit,  ce  par  quoi, 
bien  qu'ayant  vieilli  sur  plus  d'un  point  autant  et  plus  que  le  Werther^ 
il  a  gardé  sa  vogue,  c'est  cette  idée  originale  du  diable  épris  de  l'ombre 
de  Pierre  Schlémihl  et  la  lui  achetant  et  la  découpant  sur  le  gaxon  et 
la  mettant  dans  sa  poche,  et  des  mésaventures  de  Pierre,  échouant 
partout  et  en  tout,  faute  de  cet  appendice,  de  cet  accompagnement 
qu'on  n'aurait  jamais  cru  si  nécessaire,  de  son  ombre.  Que  figure,  que 
signifie  ce  malheur  terrible  et  ridicule  à  la  fois  pour  un  homme  plus 
riche  que  personne,  de  n'avoir  pas  d'ombre  comme  tout  le  monde?  On 
a  beaucoup  discuté  sur  cette  moralité.  Cela  veut-il  dire  qu'il  ne  sert  de 


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LIVRES  DtTRENNES  9iS 

rien  d'avoir  la  réalité  des  choses,  si  on  n'en  a  pas  l'apparence?  Cela 
veut-il  dire  que  l'on  a  beau  être  riche,  que  Ton  n'est  pas  impunément 
ridicule?  Cela  veut-il  dire,  comme  le  pense  M.  Pouquier,  qu'il  est  bien 
malheureux  d'être  privé  de  sa  patrie  et  que  l'émigré,  destitué  d'une 
patrie,  est  aussi  à  plaindre  que  le  Pierre  Schlemihl,  dépouillé  de  son 
ombre?  L'auteur,  assailli  de  questions,  a  pris  ce  parti;  étant  devenu 
Prussien,  en  vertu  d'un  contrat  peut-être  plus  d'une  fois  regretté, 
de  ne  pas  s'expliquer  clairement  sur  ses  intentions,  et  de  dissimuler 
ses  nostalgies  sous  les  voiles  ironiques  d'une  dissertation  physique 
sur  les  yeux  de  la  lumière  et  de  l'ombre.  Au  fond,  il  n'a  peut-être 
pensé  à  rien  de  tout  cela,  à  rien  qu'à  écrire  à  l'allemande  un  récit 
conté  à  la  française  avec  un  heureux  mélange  de  fantaisie,  de  bon 
sens,  de  l'ironie  qu'inspirent  les  choses  et  de  la  mélancolie  qu'inspirent 
les  hommes,  quand  on  les  observe  philosophiquement.  Sans  avoir  la 
Gnesse  et  le  mordant  des  dessins  d'E.  de  Beaumont,  les  dessins  de 
Myrbach  sont  très  curieux,  très  amusants  au  point  de  vue  du  costume, 
toujours  d'une  allure  exacte  et  d'une  expression  juste,  et  constituent 
un  divertissment  pour  les  yeux  dans  cette  fête  pour  l'esprit.  Sa  Mina 
est  peut-être  un  peu  lourde,  un  peu  étoffée.  C'est  une  sœur  de  Char- 
lotte et  de  Dorothée  dont  l'ingénuité  semble  bien  na!ve  et  la  mélan- 
colie bien  grasse,  à  en  juger  par  ses  portraits.  La  faute  en  est  à  la 
gravure  sur  bois,  qui,  si  finement  qu'elle  soit  exécutée,  ne  peut  avoir 
toujours  la  légèreté  voulue.  Peut-être  aussi  dans  un  récit  qui  a  tant  de 
malice  et  d'ironie,  le  crayon  a-t-il  voulu  rivaliser  avec  la  plume  et 
avoir  aussi  ses  ironies  et  ses  malices. 

Nous  parlions  tout  à  l'heure  de  la  patrie  toujours  regrettée  par 
Chamisso,  Prussien  malgré  lui,  et  qui  se  dédommage  souvent  comme 
Henri  Heine,  en  Prussien  libéré.  Quand  on  aime  la  patrie,  on  la  veut 
libre,  indépendante  du  joug  étranger.  Et  cela  fût-ce  au  prix  de  sa 
propre  liberté  et  de  sa  vie  même.  C'est  ainsi  que  Silvio  PeUico,  héros 
pacifique  et  martyr  résigné  et  modeste  de  l'indépendance  italienne,  a 
passé  sa  jeunesse  en  prison  et  nous  a  laissé  de  son  séjour  dans  les 
geôles  autrichiennes  un  récit  qui  l'a  rendu  immortel.  Ce  qui  carac- 
térise ce  récit,  c'est  sa  naïveté,  son  ingénuité,  son  absence  de  tout 
parti  pris,  de  toute  fanraronnade,  de  toute  rancune,  à  ce  point  que 
<5erlains  l'ont  trouvé  trop  débonnaire,  trop  doux.  Mais  il  est  beau,  il 
-est  bon  d'être  doux  sous  le  joug  et  sous  le  fouet  de  la  force.  Il  est 
beau,  il  est  bon  de  s'incliner  modestement  devant  la  volonté  divine, 
d'ennoblir  et  de  purifier  par  les  espérances  et  les  sérénités  de  la  foi, 
les  souffrances  du  patriotisme.  Silvio  Pellico,  qui  est  un  brave  homme 
et  un  bon  chrétien,  qui  ne  fait  appel  ni  à  la  haine  ni  à  la  vengeance, 
qui  pardonne  à  ses  bourreaux,  et  ne  demande  à  ses  amis  qu'un  peu 
de  pitié,  qui  garde  toutes  les  tendresses  de  la  charité  au  milieu 
d'épreuves  faites  pour  exalter  les  vanités  de  l'égoïsme,  est  d'un  exemple 
admirable  comme  homme;  et  comme  écrivain,  en  trempant  avec  sim- 
plicité pour  écrire  ses  Prisons  sa  plume  dans  les  larmes  de  ses  regrets 
et  le  sang  de  ses  blessures,  il  a  composé  un  récit  qui  fait  honneur  k 


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$46  UYRES  B'ÉTRENNES 

rhumanité  et  qui  fait  honneur  à  la  littérature.  La  traduction  nouYcfle 
de  M.  F.  Reynald  est  limpide  et  fidèle;  les  dessins  de  Bramtot,  gravés 
à  Teau  forte  par  Toussaint  sont  dignes  du  sujet.  Ils  sont  doux  et  fins, 
d*uDe  animation  tempérée  et  d'une  expression  tendrement  éloquente, 
composés  ingénieusement,  colorés  comme  l'imagination  de  Tauteur 
par  un  chaud  rayon  de  lumière  italienne.  Ce  sont  autant  de  petits 
tableaux,  gravant  dans  Tesprit  les  principaux  épisodes  de  celte  histoire 
d'un  prisonnier,  où  les  petits  événements  ont  la  valeur  des  grands. 
Entre  Adelbert  de  Ghamisso,  ami  du  détail  précis,  de  llronie  discrète 
et  de  la  malice  latente,  et  le  bon,  le  doux,  Tfaonnète,  le  clément  SMo 
Pellico,  se  place  avec  sa  figure  de  philosophe  sceptique,  matérialiste, 
fataliste,  de  dandy  Voltairien,  de  peintre  épris  de  la  ligne  et  dédai- 
gneux de  la  couleur,  ce  conteur  appelé  Mérimée,  qui  fait  penser  plus 
que  sentir,  et  qui  grave  plus  qu'il  ne  peint,  cherchant  son  effet  et  son 
succès  dans  l'impression  profonde  et  brutale  de  la  réalité.  Une  préface 
spirituelle  et  quelque  peu  paradoxale  de  Jules  Lemailre,  s'évertuant  à 
découvrir  un  cœur  à  un  écrivain  qui  ne  se  piqua  jamais  que  des  joies 
sans  chaleur  et  des  malices  sans  colère  de  Tesprit,  ouvre  ce  curieux  et 
superbe  volume,  nouveau  trophée  de  la  Bibliothèqxie  artistique  mo- 
derne, où  les  sept  récits,  les  sept  nouvelles  caractéristiques  de  ce  sec 
et  élégant  talent,  jadis  réunies  dans  la  Mosaïque,  sont  iïïnslTés  de 
dessins,  de  sept  artistes  différents,  gravés  par  sept  graveurs  différents. 
On  y  trouve  et  on  ne  peut  s'empêcher  d'y  admirer  Matteo  Falcone 
TamangOj  le  Vase  étrusque^  la  Venus  dllle,  la  Partie  de  t^^trac, 
les  Ames  du  Purgatoire^  la  Vision  de  Charles  XI,  rEnlèwment 
de  la  redoute^  le  plus  beau  récit  militaire  qui  soit  On  y  troure  des 
caractères  en  quelques  lignes,  des  drames  en  quelques  pages,  des 
récits  d'un  art  infini,  sous  les  apparences  d'un  naturel  implacable,  des 
chefs-d'œuvre  enfin  auxquels  il  ne  manquerait  rien,  s'ils  respiraient  un 
peu  plus  l'amour  et  un  peu  moins  le  mépris  des  hommes. 

M.  DE  Lbscuie. 


LIBRAIRIE  HETZEL 

BIBLIOTHKQUB  d'ÉDUCATIOX  ET  DB  RÉCRÉATION 

La  librairie  aime  le  soin  {amat  libraria  curam).  Celte  devise  d'un 
ancien  éditeur  énonce  une  vérité  qui  ne  saurait  être  contestée.  Appli- 
cable sans  doute  à  toutes  les  industries,  elle  l'est  plus  parliculièremettt 
à  celle  du  livre,  oti  eUe  implique  nécessairement  le  goût  qui  fait  de 
cette  industrie  un  art  véritable.  Ici,  le  soin  doit  être  incessant,  et  la 
minutie  n'y  est  pas  de  trop.  Il  s'étend  à  tout,  depuis  la  correction  et 
la  disposition  des  textes,  et  l'appropriation  des  ornements  :  estampes. 
tètes  de  pages,  fleurons,  jusqu'au  choix  des  caractères,  du  format  et 
du  papier,  en  rapport  avec  la  destination  de  l'ouvrage.  C'est  à  la  réu- 
nion de  ces  diverses  qualités,  à  l'ensemble  harmonieux  qui  en  résulte, 


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LIYRSS  D^TRINRES  947 

que  des  volumes,  d'aillears  très  simples  d'aspect,  doivent  d'être  au- 
jourd'hui si  recherchés,  tandis  que  d'autres,  d'apparence  beaucoup 
plus  luxueuse,  mais  où  le  soin  a  fait  défaut  ea  quelques  points,  sont 
dédaigneusement,  et  avec  justice,  laissés  de  c6té.  Aussi  est-ce  à  bon 
droit  qu'une  célébrité,  presque  égale  à  celle  des  inventeurs  de  Tim- 
primerie,  s'attache  au  nom  d'éditeurs  tels  que  les  Ëstienne,  les  Elzévir, 
les  Plantin. 

Parmi  les  éditeurs  modernes,  il  n'en  est  point  qui  ait  pratiqué 
le  soin  à  un  degré  si  remarquable  que  le  regretté  fondateur  de  la 
maison  Hetzel,  dont  la  mémoire  vient  d'être  honorée  d'une  si  haute 
distinction  par  l'Académie  française.  Aucun  non  plus  qui  pût  mieux 
maintenir  cette  tradition  que  son  fils,  son  habile  et  consciencieux 
successeur,  depuis  longtemps  son  associé.  Dans  le  nombre  immense 
de  livres  qui  portent  leur  nom  et  dont  la  production  embrasse  une 
période  de  plus  d'un  demi-siècle,  tous,  on  le  reconnaîtra,  offrent 
l'empreinte  de  la  même  intime  et  scrupuleuse  attention,  unie  au  goût 
le  plus  sûr.  A  cet  égard,  les  plus  simples  volumes  de  la  Bibliothèque 
(Téducation  et  de  récréation^  ceux  qui  paraissent  actuellement, 
comme  les  anciens,  sont  de  niveau  avec  les  ouvrages  de  luxe  tels 
que  les  Animanx  peints  par  eux-mêmes^  illustrés  par  Granville, 
et  les  Contes  de  Perrault,  illustrés  par  Doré.  L'éclosion  de  cette 
bibliothèque,  il  y  a  quelque  vingt-cinq  ans,  a  marqué,  on  peut  le  dire, 
une  ère  aussi  bien  dans  la  littérature  que  dans  la  librairie,  celle  des 
bons  et  beaux  livres  à  l'usage  de  l'enfance  et  de  la  jeunesse.  Jusque-là, 
sauf  de  rares  exceptions,  on  n'attribuait  à  ces  heureux  âges  que  des 
pauvretés  sans  style,  et  d'où  l'art  et  le  soin  étaient  également 
absents.  Ou  bien  on  les  remplaçait  par  des  livres  d'un  sérieux  rébar- 
batif, ce  qui  ne  paraît  pas  beaucoup  plus  heureux.  On  eût  voulu  faire 
prendre  la  lecture  et  l'étude  en  grippe  par  ceux  qu'on  soumettait  à 
un  pareil  régime  intellectuel,  qu'on  n'aurait  pa  procéder  plus  adroi- 
tement. La  morale  elle-même,  offerte  sous  une  forme  ennuyeuse  ou 
même  ridicule,  n'avait  guère  à  en  bénéficier. 

Aujourd'hui,  il  n'en  est  plus  de  même.  On  a  fini  par  comprendre  que 
ces  jeunes  esprits  avaient  droit  à  un  meilleur  partage,  à  des  œuvres 
vraiment  faites  pour  eux  et  qui,  dans  un  langage  approprié  et  sous 
une  forme  attrayante,  fussent  aptes  à  leur  inspirer  l'amour  du  bien  et 
du  beau.  Et  on  s'y  est  mis.  Le  mouvement  n'a  pas  tardé  à  s'étendre; 
mais  c'est  Hetzel  qui,  à  la  fois  comme  écrivain,  sous  le  nom  de  Stahl, 
et  comme  éditeur  en  son  propre  nom,  en  a  été  l'initiateur  et  qui  en 
reste  encore  le  plus  ferme  soutien.  C'est,  du  reste,  ce  qu'il  est  superflu 
de  répéter.  Cette  Bibliothèque  d'éducation  et  de  récréation,  où  sa 
pensée  lui  survit,  ne  comprend  pas  moins,  à  l'heure  qu'il  est,  de  350 
volumes  et  de  120  albums,  les  uns  et  les  autres  d'une  exécution  irré- 
prochable et  qui  sont  l'œuvre  d'écrivains  et  d'artistes  émérites.  Nous 
ne  pouvons  les  désigner  tous  ;  mais  nous  voyons,  parmi  les  premiers, 
les  noms  de  Victor  Hugo,  Laprade,  Legouvé,  Jules  Sandeau,  Jules 
Verne,  P.-J.  Stahl,  Erckmann-Chatrian,  Viollet-Leduc,  Daudet;  parmi 


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948  UYRES  D'ÉTRENNSS 

les  seconds,  ceux  de  Froment,  Frœlich,  Détaille,  Bodnetl,  Schuler, 
Geoffroy,  Roux,  Lalauze,  Adrien  Marie,  Bayard.  Cela  suffit.  De  Ids 
noms  sont  les  garants  de  ceux  qui  ont  pu  leur  être  associés. 

Les  différentes  séries  de  la  collection  ont  reçu,  cette  année,  leurs 
accroissements  habituels.  Deux  volumes  :  Nord  contre  Sud  et  le 
Chemin  de  France^  sont  venus  s'ajouter  à  celle  des  œuvres  de 
M.  Jules  Yerne,  qui  en  comptait  déjà  une  trentaine,  aussi  extraordi- 
naires par  leur  variété  que  par  Theureuse  originalité  des  inventions  et 
les  vives  qualités  de  composition  et  de  style.  Dans  celle  de  la  Vie  de 
collège  en  tous  pays,  par  M.  André  Laurie  :  le  Bachelier  de  Séville^ 
d*un  intérêt  non  moins  étonnant  et  d*une  vérité  non  moins  exacte  que 
les  précédents  :  VÉcolier  hanovrien,  Tito  le  Florentin,  Autour 
dun  lycée  japonais^  Mémoires  d'un  collégien,  etc.  Autres  volumes 
grand  ou  petit  in-8^  :  la  Madone  de  Guido  Reniy  par  Benedict, 
touchant  et  dramatique  récit,  encadré  d'une  artistique  peinture  des 
mœurs  populaires  en  Italie;  VOncle  Philibert,  par  S.  Blandy,  his- 
toire aussi  ingénieuse  que  morale,  dont  le  succès  égalera  celai  du 
Petit  roij  du  même  auteur;  les  Jeunes  filles  de  Quinnebasset, 
adaptation  par  J.  Lermont  de  l'anglais  de  S.  Mary,  où  sont  mises  en 
scène  des  Américaines,  dont  les  types  variés,  curieusement  étudiés, 
se  retrouvent  dans  tous  les  pays;  Pas-pressé^  par  P.  Perrault,  qui 
fait  là  un  début  bien  amusant,  d'où  la  note  sensible  n'est  cependant 
pas  exclue,  et  enfin,  Promenade  d'une  fillette  autour  d*un  labora- 
toire, par  P.  Gouzy,  l'auteur  du  Voya^^e  au  pays^  des  étoiles,  et 
aussi  habile  et  lucide  initiateur  pour  la  physique  que  pour  Taslro- 
nomie. 

Dans  la  Petite  Bibliothèque  blanche,  cette  première  et  charmante 
création  de  P.-J.  Stahl-Hetzel,  en  collaboration  avec  Charles  Nodier, 
Dumas,  Karr,  Godan,  Ourliac,  etc.,  deux  volumes  :  Voyage  au  pays 
des  défauts,  par  M.  Bertin,  et  Récits  enfantins,  par  Muller;  puis 
quatre  albums  :  VAge  de  Vécole,  dessins  de  Geoffroy;  Pierre  et 
PauZ,  dessins  de  Frœlich;  Du  haut  en  bas,  par  Tinant,  et  VAne 
gris^  de  Geoffroy,  —  ces  deux  derniers  en  couleurs,  les  autres  en  noirj 
—  complètent,  avec  les  deux  volumes  annuels  du  Magasin  d'éduca- 
tion et  de  récréation  (t.  XLV  et  XLVI),  cette  rapide  énuméralion  des 
nouveautés  offertes  par  la  librairie  Hetzel  à  ses  nombreux  et  fidèles 
clients.  Nous  disons  :  nouveautés  de  cette  année;  mais  parmi  les 
ouvrages  publiés  antérieurement,  il  n'en  est  point  qui  aient  vieilli. 
Tous  sont  et  resteront  des  nouveautés  pour  les  générations  d'eofants 
et  d'adolescents  qui  ont  succédé  et  qui  succéderont  aux  premières; 
et  bien  des  pères  et  des  mères  de  famille  aimeront  à  revoir  et  à  par- 
courir encore  ces  excellents  livres  auxquels  leur  jeunesse  a  dû  tant 
d'heureux  moments,  et  aussi,  nous  en  sommes  certains,  tant  de  bons 
enseignements  et  de  salutaires  inspirations.  Les  artistes  y  sont  à 
l'unisson  avec  les  écrivains  ;  loin  de  fausser  le  goût,  leurs  composi- 
tions ne  peuvent  qu'en  favoriser  le  développement  dans  le  sens  le 
plus  souhaitable. 


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LIVRES  DITRENNES  949 

Celui  qui  écrit  ces  lignes  a  été  dès  le  début,  et  il  s'en  fait  honneur, 
le  collaborateur  d'Hetzel  pour  le  Magasin  et  la  Bibliothèque  d'Édu- 
cation. Lié  avec  lui  d'une  ancienne  amitié,  je  l'ai,  selon  la  mesure  de 
mes  forces,  secondé  dans  cette  tâche  qu'il  s'était  donnée  et  qui  fut  la 
pensée  constante  de  sa  vie.  Mieux  que  qui  que  ce  soit,  je  pouvais  donc 
rendre  témoignage  des  difQcultés  qu'elle  présentait  et  des  soins  inces- 
sants, des  efforts  courageux,  dont  il  a  eu  besoin  pour  la  mener  à  bien. 
La  reconnaissance  qui  lui  en  est  due,  ainsi  qu'à  son  continuateur,  ne 
fera,  du  reste,  de  doute  pour  personne.  Et  ce  sera  justice. 

F.  DE  Gramont. 

LIBRAIRIE  LAURENS 

La  librairie  Renouard  ^  vient  de  fonder  une  nouvelle  collection  de 
volumes  illustrés  qui,  par  le  peu  d'élévation  de  leur  prix  et  par  le 
luxe  de  leur  exécution,  atteignent  ou  dépassent,  aux  yeux  de  la  cri- 
tique la  plus  difficile,  ce  qui  s'est  fait  de  mieux  jusqu'à  présent.  Cette 
bibliothèque,  comme  la  plupart  des  livres  sortis  de  l'excellente  maison 
qui  édite  depuis  si  longtemps  les  publications  de  la  Société  de  l'his- 
toire de  France,  est  consacrée  aux  sujets  ayant  un  caractère  à  la  fois 
historique  et  artistique.  Il  y  a,  en  effet,  entre  l'art  et  l'histoire  tant 
de  liens  [étroits,  que  tous  deux  peuvent  rentrer  facilement  dans  une 
collection  homogène  et  logiquement  composée.  Ici,  leur  union  est 
encore  resserrée  par  une  abondante  série  de  gravures  d'une  finesse 
extraordinaire,  faisant  passer  très  agréablement  par  les  yeux  les  vérités 
gui  sont  à  l'adresse  de  l'intelligence. 

C'est  une  des  tendances  les  plus  marquées  de  notre  époque,  que 
cette  association  de  l'imagerie  de  style  aux  productions  littéraires  de 
l'ordre  le  plus  élevé.  Il  fut  un  temps,  et  ce  n'est  pas  loin,  où  les  éru- 
dîts  croyaient  le  mérite  de  leur  ouvrage  rabaissé  quand  l'éditeur  y 
ajoutait  le  charme  de  l'illustration;  où  l'Institut  fermait,  d'un  air 
scandalisé,  l'accès  de  ses  concours  aux  livres  <(  à  images  ».  Aujour- 
d'hui, au  contraire,  on  ne  veut  plus  que  de  ceux-là,  et  les  académiciens 
sont  les  premiers  à  réclamer  les  planches  des  exemplaires  qui  leur 
sont  offerts,  lorsque  l'auteur  a  pris  la  précaution  de  les  en  retirer,  de 
peur  de  choquer  les  regards  austères  de  ses  juges.  Ce  changement 
significatif  n'est  pas  dû  seulement  à  la  légèreté  croissante  du  public, 
il  est  surtout  le  résultat  des  progrès  étonnants  réalisés,  depuis  un 
petit  nombre  d'années,  par  l'art  d'illustrer  les  livres,  et  ces  progrès, 
la  nouvelle  bibliothèque  dont  nous  parlons  paraît  devoir  les  accentuer 
encore. 

Six  volumes  la  composent  dès  aujourd'hui,  volumes  d'une  valeur 
inégale  au  point  de  vue  du  texte,  mais  tous  remplis  de  séductions 
variées.  Ce  sont  d'abord  des  études  d'une  portée  générale,  comme 
celle  de  Charles  Blanc  sur  la  Peinture  et  sur  Y  Art  dans  la  parure  et 

*  Laurens,  successeur,  6,  rue  de  Tournon. 

10  DÉCEMBRE  1887.  61 


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950  UVReS  irÈTREXNES 

le  vêtement.  La  première  n'est  qu'un  extrait  du  grand  ouvrage  de 
réminent  critique,  intitulé,  comme  Ton  sait,  Grammaire  des  arts 
du  dessin;  mais  cet  extrait  emprunte  un  cadiet  de  nouveauté aui 
nombreuses  reproductions  de  tableaui  anciens  et  modernes,  qui  se 
trouvent  jointes  pour  la  première  fois  aux  explications  de  l'auteur.  La 
seconde  intéressera  surtout  nos  femmes  et  nos  filles.  Elle  réalise  ce 
tour  de  force  difficile  d'élever  Tesprit  en  parlant  chiffons,  et  de  faire 
rentrer  dans  le  domaine  artistique  une  foule  de  questions  qui  parais- 
saient uniquement  du  ressort  du  tailleur  ou  de  la  couturière.  Mais 
l'histoire  du  costume  est  aussi  l'histoire  des  mœurs,  et  Charles  Blanc 
prétend  même  retrouver  dans  les  modes  des  différentes  époques  le 
caractère  et  les  tendances  des  contemporains.  Ce  n'est  pas  à  nous  de 
le  lui  reprocher,  nous  qui  avons  appliqué  naguère  la  même  théorie 
aux  transformations  successives  de  récriture.  Toutefois,  on  nous  per- 
mettra bien  de  signaler,  à  ce  sujet,  une  assez  sin^ière  inexactitude  : 
pourquoi,  k  la  fin  du  livre,  la  mode  du  second  empire  est-elle  repré- 
sentée par  une  élégante  de  l'époque  actuelle?  Ce  n'est  pas  seulement 
la  faute  de  l'artiste,  car  le  texte  est  parfaitement  conforme  aux  indi- 
cations de  la  gravure.  Il  y  a  là  une  «  rectification  »  à  faire,  puisque  Id 
est  le  terme  reçu  dans  la  langue  des  couturiers. 

L'histoire  de  l'art  par  grandes  périodes  sera  aussi  représentée  dans 
la  collection  Laurens,  à  en  juger  par  le  volume  dû  à  la  plume  de 
M.  Spire  Blondel  :  VArt  pendant  la  Révolution.  Mais  c'est,  on 
l'avouera,  une  idée  originale,  que  de  commencer  justement  par  la 
période  qui  fut  la  négation  môme  du  sens  artistique.  L'auteur  a  cer- 
tainement semé  son  travail  d'aperçus  ingénieux  et  de  détails  de  haut 
goût.  Cependant,  sur  le  fond  de  la  question,  nous  devons  faire  les 
plus  expresses  réserves.  M.  Blondel  sacrifie  aux  dieux  du  jour, au 
point  de  vouloir  nous  faire  admirer  les  caricatures  gravées  et  les 
caricatures  habillées  du  temps  de  Robespierre  ou  de  Barras.  Il  ne 
faut  pas  oublier  que  le  régime  qui  a  brisé  partout  les  chefs-d'œuvre 
de  la  statuaire,  supprimé  brutalement  les  académies,  projeté  la  des- 
truction de  la  Sainte-Chapelle,  et  qui  ne  voulait  pas  plus  des  peintres 
que  des  savants,  n'a  aucun  droit  à  la  noble  qualité  d'ami  des  arts. 
L'école  du  dix-huitième  siècle  est  depuis  longtemps  démodée,  soit; 
mais  l'école  de  David  ne  l'est-elle  pas  tout  autant,  à  l'heure  aclueïiûl 
Et  puis,  pourquoi  mêler  à  une  étude  artistique  des  professions  de  foi 
politique  de  la  force  de  celle-ci  :  «  11  est  certain  que  la  Terreur  sauva 
l'indépendance  nationale;  il  est  fort  incertain  qu'un  autre  système 
l'eût  sauvée?»  Que  M.  Laurens  nous  pardonne  cet  avis  :  il  devra, 
dans  l'intérêt  de  sa  collection,  et  pour  maintenir  la  renommée  sériense 
de  sa  librairie,  ne  pas  laisser  passer  de  pareils  excès  de  plume. 

Avec  le  livre  de  M.  Paul  Bosq  sur  Versailles  et  les  Trianons,  nous 
revenons  à  l'histoire  impartiale  et  nous  entrons  dans  la  série  des  mo- 
nographies. C'est  un  genre  plus  tranquille.  L'anecdote,  la  tradition 
locale,  y  régnent  en  maîtresses.  Et  quelles  traditions,  quels  souvenirs 
que  ceux  qui  animent,  aujourd'hui  encore,  ces  palais  déserts  et  silen- 


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LIVRES  D'ÉTRENNES  951 

cieux,  dont  le  passé  fait  toute  la  vie!  L'écrivain  les  évoque  avec  beau- 
coup de  talent;  c*est  un  charmant  conteur,  et  avec  lui,  avec  le  graveur 
qui  Ta  si  habilement  secondé,  on  se  promène  agréablement  de  la 
cour  d^honneur  à  la  tour  de  Malborough,  du  musée  au  fond  du  parc. 

Les  Statues  de  Paris,  de  M.  Paul  Marmottan,  sont  nées  d'une 
louable  pensée,  celle  de  faire  connaître,  aux  Parisiens  et  aux  visiteurs 
de  leur  grande  cité,  les  personnages  offerts  à  leur  admiration  sous  les 
espèces  du  bronze  ou  du  marbre.  Car  on  en  a  tant  a  statuQé  »  de  ces 
héros  civils  ou  militaires,  qu'on  ne  sait  même  plus  leurs  noms,  et 
que  leurs  titres  à  Timmortalilé  sont,  pour  un  certain  nombre,  envi- 
ronnés d'obscurité.  Gomme  le  soleil  qui  dissipe  les  nuages  et  dispense 
à  tous  ses  rayons  avec  une  égale  générosité,  l'auteur  a  éclairé  la  Dgure 
de  chacun  et  loué  tout  le  monde  indifféremment,  depuis  Berryer  jus- 
qu'à Béranger,  depuis  Gharlemagne  jusqu'à  la  République  du  Ghâteau- 
d'Eau  (connue  dans  le  quartier  sous  le  nom  de  la  «  grande  concierge  w, 
en  raison  de  son  mouvement  de  bras). 

Enfin,  la  capitale  a  également  les  honneurs  du  sixième  volume,  qui 
est  à  peine  paru,  et  qui  est  certainement  un  des  meilleurs  de  la  col- 
lection, jusqu'à  présent.  Dans  un  récit  plein  d'érudition  et  de  charme, 
M.  de  Ghampeaux  nous  fait  visiter  l'un  après  l'autre,  et  sans  nous 
causer  la  moindre  fatigue,  tous  les  Monuments  de  Paris.  La  vieille 
ville  et  la  nouvelle  se  coudoient,  se  pénètrent,  ici  comme  dans  la 
réalité.  L'histoire  et  la  description  artistique  se  complètent  l'une  et 
l'autre,  et  les  représentations  figurées  atteignent  vraiment  un  fini 
merveilleux.  Il  est  à  souhaiter  que  ce  dernier  livre  devienne  le  type 
définitif  de  l'intéressante  bibliothèque  créée  par  M.  Laurens.  Le  public 
comme  l'éditeur  ont  tout  à  gagner  à  la  voir  demeurer  dans  la  sphère 
sereine  où  l'exactitude  et  l'impartialité  du  fond,  joint  à  la  beauté  par- 
faite de  la  forme,  constituent  pour  le  lecteur  une  atmosphère  tonique 
et  rafraîchissante,  l'atmosphère  des  régions  supérieures. 

A.  Lecoy  de  la  Marche. 


LIBRAIRIE  QUANTIN 

Les  Précurseurs  des  FélibreSy  par  Frédéric  Donnadieu,  illustra- 
tions de  Paul  Maurou,  ouvrage  qui  a  obtenu  le  premier  prix  offert  par 
le  ministère  de  l'instruction  publique  au  concours  de  la  Société  des 
Félibres  de  Paris.  —  Un  beau  volume  orné  de  22  portraits  et  vues  à 
l'eau-forte;  nombreux  en-téles  et  culs-de-lampe. 

La  Renaissance  littéraire  à  laquelle  les  Félibres  ont  attaché  leur 
nom  et  qui  se  recommande  par  les  œuvres,  aujourd'hui  consacrées,  de 
Mistral,  d'Aubanel,  de  Roumanille,  etc.,  a  eu,  comme  toutes  les 
renaissances,  ses  Précurseurs.  Ce  sont  eux  que  le  nouvel  ouvrage, 
édité  par  la  maison  Quanlin,  vient  mettre  en  lumière  au  moment 
précis  où  le  monde  savant  et  lettré,  après  avoir  étudié  les  œuvres  dos 
Félibres,  se  demande  quelles  furent  leurs  origines  immédiates.  On 


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952  LIVRES  DtTRENNES 

trouvera  dans  les  Précurseurs  des  Félibres  la  réponse  à  cette  inté- 
ressante question.  L'auteur,  M.  Fréd-^ric  Donnadieu,  bien  connu  dans 
le  Félibrîge,  dont  il  préside  la  maintenance  languedocienne,  est,  à 
cet  égard,  d'une  compétence  incontestée,  et  nul  mieux  que  lui  ne 
pouvait  donner  du  relief  et  de  la  vie  aux  portraits  littéraires  de  ses 
Précurseurs, 

Ceux-ci  ne  sont  pas  tous  également  célèbres,  mais  ils  sont  tous 
également  intéressants. 

A  côté  d'écrivains  d'une  notoriété  scientiflque  éclatante,  comme 
Moquin-Tandon,  de  l'Institut,  ou  d'une  renommée  littéraire  indiscu- 
table, comme  Castil-Blaze,  qui  se  montrent  là  sous  le  jour  nouveau  de 
poètes  gracieux,  humoristiques  et  piquants,  en  languedocien  ou  en 
provençal,  on  en  trouvera  d'autres  moins  connus,  mais  qui  méritent, 
par  la  grâce  et  l'originalité  de  leurs  inspirations,  d'avoir  plus  d'accès 
auprès  du  public.  Tels  sont  Fabre  d'Olivet,  Jacques  Azaïs,  le  marquis 
de  la  Fare-Alais,  etc. 

Jasmin,  le  plus  populaire  et  le  plus  grand  de  ces  précurseurs,  celui 
dont  Lamartine,  Sainte-Beuve,  Nodier,  Villemain,  Augustin  Thierry, 
ont  consacré  la  gloire.  Jasmin  y  est  étudié  à  fond,  dans  sa  vie  et  dans 
ses  œuvres,  avec  des  détails  inédits  communiqués  par  le  fils  du  poète. 

Toutes  les  citations  d'œuvres  des  Précurseurs  sont  accompagnées 
d'une  traduction  française,  qui  permettra  môme  aux  personnes  les 
plus  étrangères  aux  idiomes  languedociens  et  provençaux  de  se  rendre 
compte  de  leur  mérite. 

L'auteur  et  l'éditeur  n'ont  pas  voulu  présenter  cette  œuvre  au  public 
sans  un  entourage  brillant  d'illustrations  :  portraits,  vues,  etc.  Il  faDait 
à  ces  études  littéraires  d'une  physionomie  et  d'une  saveur  toutes  par- 
ticulières, où  le  sérieux  des  recherches  n'exclut  pas  le  piquant  de 
l'anecdote,  —  et  où  telle  page  intéresse  l'histoire  générale  de  la  litté- 
rature française,  celle  notamment  qui  a  trait  à  un  moment  à  peu  près 
ignoré  et  véritablement  psychologique  des  débuts  de  Victor  Hugo,  — 
il  fallait,  disons-nous,  un  cadre  artistique  emprunté  à  la  vie,  aux 
mœurs  ou  à  la  nature  des  belles  contrées  que  baignent  les  flots  bleus 
de  la  mer  latine.  C'est  ce  cadre  que  lui  a  donné  un  artiste  connu  par 
ses  succès  aux  derniers  Salons.  M.  Paul  Maurou  se  révèle  dans  cette 
œuvre  comme  un  aquafortiste  des  plus  habiles,  sachant  faire  jouer  et 
vibrer  sur  la  pierre  des  monuments  la  chaude  lumière  des  pays  du 
soleil. 

Les  portraits  et  eaux-fortes  hors  texte  sont  au  nombre  de  vingt-deux. 
En  outre,  vingt-huit  dessins  originaux  forment  autant  d'en-têtes  et  de 
fins  de  chapitre  des  plus  intéressants. 


A  propos  d*un  passage  de  Tétude  de  M.  Fomeron  sur  les  Émigré  el  la 
Société  française  pendant  le  règne  de  Napoléon  /«»',  nous  sommes  priés  de 
décbrer  que  le  Chappedelaino  cité  dans  ce  travail  n'a  rien  de  commun 
avec  la  famille  de  Chappedeiaiae,  de  Bretagne,  dont  un  membre  a  fait,  dans 
cette  province,  la  guerre  de  la  chouannerie. 


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CHRONIQUE  POLITIQUE 


8  décembre  1887. 

C'est  le  soir  du  3  décembre.  Les  fenêtres  derrière  lesquelles  les 
journalistes  du  parti  radical  ont  composé  les  accusations  victo- 
rieuses qui  viennent  de  chasser  de  TÉlysée  M.  Grévy,  s'illuminent. 
Une  voiture,  qu'escorte  un  escadron  de  cuirassiers,  est  partie  de 
Versailles,  amenant  à  Paris  le  nouveau  président  de  la  République, 
M.  Sadi-Carnot,  et  déjà  on  l'acclame;  sans  le  connaître,  le  peuple 
crie  :  «  Vive  Sadi-Carnot  I  »  Le  lendemain,  le  parti  républicain 
tout  entier  célèbre  l'élection  de  M.  Sadi-Carnot  comme  un  change- 
ment salutaire,  une  révolution  heureuse.  On  se  félicite  de  la  fin 
d'une  si  longue  crise.  On  oublie,  on  veut  oublier  tant  de  scandales, 
tant  de  hontes,  tant  de  discordes,  tant  de  violences,  tant  d'anar- 
chie, un  tel  néant.  On  ne  pense  plus,  on  ne  veut  plus  penser  au 
mépris,  aux  haines,  aux  craintes  de  la  veille;  ni  au  coup  de  force 
parlementaire  qu'on  a  osé,  ni  à  l'exemple  et  à  l'avertissement 
qui  en  restent;  ni  à  la  loi  constitutionnelle  qu'on  a  violée;   ni 
aux  sommations  qui  sont  montées  de  la  rue  dans  le  Parlement; 
ni  au  ministère  qu'on  n'a  pas;  ni  au  budget  qui  manque;  ni  aux 
hommes  qu'on  a  blessés;  ni  aux  groupes    qu'on  ne  peut  pas 
plus  réunir  qu'unir;  ni  aux  programmes  qu'on  ne  peut  soit  simpli- 
fier, soit  fondre  l'un  dans  l'autre;  ni  même  à  l'insuffisance  du  per- 
sonnage qu'on  érige  comme  par  miracle  en  chef  de  l'État.  On  a 
besoin  de  se  consoler  et  de  se  rassurer.  Fausse  joie  ou  contente- 
ment naïf,  illusion  ingénieuse  ou  espérance  ignorante,  on  veut 
croire  ou  fadre  croire  que  la  présidence  de  M.  Sadi-Carnot  est  l'au- 
rore d'une  république  meilleure.  Combien  de  temps  cette  aurore 
luîra-t-elle?  Combien  de  temps  pour  qu'elle  s'éteigne? 

Le  25  novembre,  on  apprenait  que  M.  Grévy  s'était  enfin  décidé 
à  son  abdication  involontaire.  Il  avait  consulté  tout  le  monde,  et 
M.  Le  Royer,  et  M.  Floquet,  et  M.  de  Freycinet,  et  M.  Jules  Ferry, 
et  M.  Goblet,  et  M,  Brisson,  et  M.  Devès,  et  M.  Clemenceau,  et 


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954  CHRONIQUE  POLITIQUE 

M.  Henry  Maret,  et  M.  Ribot,  et  même  M.  Foucher  de  Care'il.  Il 
n'avait  guère  oublié  que  M.  Sadi-Carnot  !  Or,  tout  le  monde  l'avait 
invité  à  se  sacrifier,  puisqu'il  était  trop  tard  pour  sacrifier  M.  Wilson. 
M.  Grévy  ne  leur  avait  pas  seulement  demandé  des  avis,  il  leur  avait 
offert  des  portefeuilles  et  tous,  si  avides  qu'ils  en  fussent  naguère, 
tous  avaient  refusé.  C'était  comme  un  complot.  Il  lui  fallait  consé- 
quemment,  dans  cette  impossibilité  de  gouverner,  résigner  son  man- 
dat. Mais,  en  laissant  annoncer  au  public,  le  25  novembre,  sa  démis- 
sion définitive,  M.  Grévy  voulait  gagner  du  temps.  Il  espérait  que  les 
jalousies  des  prétendants  qui  convoitaient  sa  fonction  diviseraient 
le  parti  républicain  et  le  réduiraient  à  l'implorer,  à  le  supplier 
de  rester.  Le  26  novembre,  M.  Grévy  était  encore  à  l'Elysée;  il  y 
était  toujours,  le  30  novembre.  Avec  quelle  éloquence  il  allégoattt, 
dans  ses  colloques  intimes,  sa  dignité,  son  devoir  et,  principale- 
ment, l'intérêt  de  la  République!  Irresponsable  et  iMmmé  prési- 
dent de  la  République  pour  sept  ans,  il  ne  pouvait  tolérer  qu'on 
annulât  la  loi  constitutionnelle,  qu'on  abrégeât  la  durée  de  son 
pouvoir,  qu'on  l'expulsât  arbitrairement  :  c'était  mettre  la  Prési- 
dence à  la  merci  des  ambitieux  et  des  factieux;  c'était  détruire  dans 
la  République  la  seule  garantie  de  stabilité  qu'elle  possédât»  Certes, 
théoriquement,  M.  Grévy  argumentait  avec  quelque  justesse.  Par  mal- 
heur, s'il  avait  pour  lui  la  raison  pure,  la  vérité,  la  Constitution,  il  avait 
contre  lui  l'honneur,  il  avait  contre  lui  l'indignation  de  la  France. 
Au  surplus,  rien  ne  pouvait  désormais  lui  ramener  le  public  ni  le 
parti  républicain  :  les  invectives  des  accusateurs  avaient  été  trop 
vives,  l'émotion  du  pays  était  trop  violente  et,  dans  le  Parlement, 
les  résolutions  étaient  trop  nettes.  En  vain  quelques  radicaux,  irrités 
et  alarmés  par  la  candidature  de  M.  Jules  Ferry,  essaient-ils  basse- 
ment de  se  réconcilier  avec  M.  Grévy  et  veulent-ils  un  instant 
raffermir,  mûntenir  sa  présidence  :  ces  farouches  champions  de 
l'honnêteté  républicaine  et  nationale  se  d^créditent,  sans  con- 
vaincre personne,  sans  persuader  surtout  ce  peuple  dont  ils  ont 
enflammé  la  vindicte.  Le  1"  décembre,  on  attend  le  message  suprême 
de  M.  Grévy  :  il  a  promis  sa  déDoission  pour  ce  jour-^;  daas  la 
matinée,  il  a  réinstallé  les  ministres  qui  n'expédiaient  plus  que  les 
affaires  et  il  a  chargé  M.  Rouvier  de  porter  au  Parlement  ce  mes- 
sage funèbre,  son  testament  présidentiel.  O  stupéfaction  et  mysti- 
fication 1  M.  Rouvier  se  présente  et  déclare  que  M.  le  Président  de 
la  République  «  a  modifié  »  sa  décision  de  la  veille  :  il  n'apporte 
donc  au  Parlement  aucune  a  communication  »  de  M.  Grévy.  Déçue» 
la  majorité  se  croit  jouée,  bravée.  Elle  ne  répond  pas  par  des  dis- 
cours; mais  elle  interrompt  sa  3éance  deux  fois,  de  deux  heures  en 


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CHRONIQUE  POLITIQUE  955 

deux  heures;  on  s'assied,  on  applaudit  à  rorateur  qui  propose  ce 
court  ajouruement,  puis  on  se  lève;  il  faut  que,  dans  Tintervalle, 
M.  Grévy  envoie  son  message;  on  le  met  en  demeure  d'exécuter  sa 
promesse.  C'est  le  conflit.  Mais  le  conflit  finit  le  soir  même  de  cette 
burlesque  et  dramatique  journée.  A  six  heures,  M.  Rouvier  a  reparu 
pour  annoncer  solennellement  que  M.  Grrévy  cède  :  \e  message  sera 
lu  le  lendemain.  M.  Grévy  a,  dès  ce  nwment,  abdiqué. 

La  scène  n'avait  certes  pas,  le  2  décembre,  cet  apparâl  antique 
qui,  dans  sa  pompe,  donnait  une  majesté  à  la  condamnation  même 
du  souverain.  Mais  c'était  bien  le  spectacle  d'une  déposition.  A 
celui  que  la  République  avait  deux  fois  sacré,  à  celui  que  nous  ne 
savons  plus  quelle  «  Marion  »,  écrivant  à  M^^^  Wilson,  appelait 
naguère  «  notre  roi  »  on  arrachait  sa  couronne  et,  ployant  la  tète, 
il  s'en  allait,  sans  aucun  autre  adieu  que  celui  de  la  foule  qui  voci- 
férait encore  :  «  A  bas  Grévy  I  »  Ecoutez  le  cri  de  colère  et  de 
tristesse  qu'il  jette,  lui,  en  partant  :  «  J'ai  été  enlevé  au  poste  où  la 
confiance  du  pays  m'avait  placé!  »  Il  se  plaint  de  la  violence  artifi- 
cieuse qu'il  a  subie  et  il  adresse  à  la  République  non  seulement  un 
reproche  sévère,  mais  une  prophétie  menaçante  :  «  Je  laisse  à  ceux 
qui  l'assument  la  responsabilité  d'un  tel  précédent  et  des  événe- 
ments qui  pourront  le  suivre...  Je  ne  forme  qu'un  vœu,  c'est  que 
la  République  ne  soit  pas  atteinte  par  les  coups  dirigés  c(Mitre  moi 
et  qu'elle  sorte  triomphante  des  dangers  qu'on  lui  fait  courir.  »  Il 
semble  que  M.  Grévy  ait  été  plus  clairvoyant,  &  cette  dernière 
heure,  que  pendant  tout  le  reste  des  neuf  années  qu'il  a  occupé  la 
préffldence  de  la  République.  Thésauriser  et  gracier,  tout  permettre 
et  tout  relâcher  dans  l'État  comme  à  l'Elysée  :  voilà  son  règne. 
Egoïste,  indolent,  il  n'a  mis  activement  la  main,  dans  les  affaires 
de  son  gouvernement,  qu'à  ses  affaires  personnelles,  soit  qu'il  eût 
à  amplifier  les  jouissances  de  son  pouvoir,  soit  qu'il  eût  à  ruiner 
le  crédit  d'un  ministre  qui  devenait  son  rival.  Pas  un  grand  acte, 
pas  un  souvenir  glorieux.  L'apologie  même  qu'il  crayonne  pour 
l'histoh*e,  dans  son  Message,  est  insignifiante,  banale,  presque 
vulgaire.  On  le  remplace  avec  la  méprisante  certitude  qu'il  n'est 
personne  qui  ne  puisse  le  suppléer,  pour  l'avantage  de  l'Etat,  pour 
la  dignité  de  la  France.  On  le  remplace  par  un  homme  plus  d'à 
demi  obscur,  par  un  ancien  ministre  que,  la  veille,  le  peuple  con- 
naissait à  peine  de  nom  et  qui  ne  s'était  un  peu  illustré  que  pour 
n'avoir  pas  voulu  frustrer  l'Etat  d'une  somme  de  75  000  francs,  au 
profit  d'un  client  de  M.  Grévy  lui-même.  M.  Sadi-Camot  succède 
à  M.  Grévy.  Et  quelle  élection  triomphale  I  Au  premier  tour  de 
scrutin,  M.  Sadi-Camot  obtient  303  suffrages,  M.  Jules  Ferry  212, 


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956  GHROmOUE  POUTIQUE 

le  général  Saussier  148,  M.  de  Freycinet  76,  le  général  Appert  72, 
M.  Brisson  26.  Aussitôt  M.  Jules  Ferry  et  M.  de  Freycinet,  qui  se 
sentent  écartés  par  d'invincibles  défiances,  par  d'implacables  hos- 
tilités, se  désistent.  Au  second  tour,   M.  Sadi-Carnot  recueille 
616  suffrages.  Nos  amis  en  donnent  patriotiquement  188  au  général 
Saussier,  qui,  à  la  vérité,  ne  brigue  pas  la  présidence  de  la  Répn- 
blique  et  qui,  avec  autant  de  loyauté  que  de  modération,  est  républi- 
cain :  en  sa  personne,  ils  ont  voulu  honorer  Tannée  en  même  temps 
que  saluer  Tépée  qui  garde  Paris  contre  la  Commune.  Donc,  dit 
le  procès-verbal  du  Congrès,  «  M.  Sadi-Carnot  est  proclamé  pré- 
sident de  la  République  françsdse  pour  une  durée  de  sept  années.  » 
La  République  subsiste,  après  cette  crise,  et  peu  s'en  faut  qu'elle 
ne  se  vante  d'avoir  pu  survivre  à  M.  Grévy;  mais  elle  subsiste 
dans  des  conditions  morales  et  politiques  qui  aggravent  l'état  pré- 
caire où  elle  vivait  déjà.  C'est  sa  propre  réputation  qu'elle  a  ternie 
en  dégradant  M.  Grévy  comme  le  complice  d'un  prévaricateur,  d'un 
concussionnaire  :  on  saura  désormais  que  la  présidence  de  la  Répu- 
blique peut,  durant  de  longues  années,  n'être  qu'une  exploitation 
cupide  du  pouvoir;  on  saura  que  le  palais  national  où  la  Répu- 
blique établit  son  président  peut  servir  de  caverne  à  des  traitants 
et  les  abriter  contre  la  justice;  on  saura,  par  la  légende  de  l'austère 
républicain  en  qui  elle  avait  incarné  sa  vertu,  ce  que  peut  valoir  le 
brevet  d'incorruptibilité  qu'elle  délivre  à  ses  stoïques  favoris.  Et 
qu'a-t-elle  fait  de  l'institution  même?  La  présidence  était  perma- 
nente, pour  une  période  de  sept  années;  elle  était  irresponsable. 
La  voici  devenue  instable,  éphémère,  sujette  à  disparaître  de  jour 
en  jour  comme  un  simple  ministère,  qu'une  majorité  capricieuse 
ne  veut  plus  conserver.  Il  suffira  d'une  intrigue,  d'une  manœuvre; 
point  de  débat;  on  n'aura  besoin  d'arguer  contre  le  titulaire  pas- 
sager de  cette  présidence  incertaine  ni  d'un  crime  de  haute  tra- 
hison ni  d'un  délit  de  droit  commun  ;  la  loi  constitutionnelle  ne  le 
défend  plus;  on  lui  refusera  tout  moyen  de  gouverner,  l'entre- 
mise même  d'un  ministre;  on  le  menacera  d'un  conflit,  on  lui 
signifiera  qu'on  attend  sa  démission  et  il  faudra  bien  qu'il  capitule, 
qu'il  abdique.  La  présidence  de  la  République,  loin  d'être  assurée 
de  son  règne  de  sept  ans,  ne  régnera  donc  plus  que  le  temps  qu'il 
plaira  au  Parlement  et,  loin  de  s'élever  au-dessus  des  partis  comme 
un  arbitre,  elle  sera  dans  leur  dépendance.  Le  sort  de  M.  Gré?y, 
ses  successeurs  pourront  l'éprouver,  chacun  i  son  tour.  Les  répu- 
blicains se  seront  ménagé  avec  ce  précédent  une  bien  dangereuse 
facilité  de  changer  i  souhait  le  chef  de  l'État;  car  ils  seront  libres 
d'en  abuser  et,  nous,  d'en  user,  si  jamais,  nous  autres  monarchistes, 


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CHRONIQUE  POUTIQUE  957 

nous  formons  dans  la  Chambre  la  majorité.  Ce  n*est  pas  tout  : 
la  transmission  du  pouvoir  s*est  opérée,  non  seulement  comme  un 
acte  inconstitutionnel,  mais  conmie  un  acte  révolutionnaire.  On  a 
intimidé  le  Parlement  comme  il  intimidait  M.  Grévy.  Pendant  qu'on 
retirait  le  pouvoir  à  M.  Grévy,  on  l'interdisait  à  M.  Jules  Ferry. 
On  déclarait  que  l'élection  de  M.  Jules  Ferry,  ce  serait  le  signal 
de  la  guerre  civile.  On  ameutait  la  populace.  Elle  venait  hurler 
devant  le  Palais  Bourbon  :  «  A  bas  Ferry  1  »  Et,  le  jour  du  vote, 
elle  entourait  THôtel  de  Ville  où  les  anciens  héros  de  la  Commune 
étaient  en  permanence.  Il  a  fallu  le  déploiement  de  toute  une  armée 
pour  protéger  le  peu  de  gouvernement  qui  restait  et  pour  prévenir 
ou  contenir  une  émeute.  La  République  se  glorifiera-t-elle  encore 
de  la  psdx  avec  laquelle  ses  représentants  font  ou  défont  sa  prési- 
dence? Osera-t-elle  même  se  glorifier  encore  de  l'excellenjce  de  son 
principe  électif,  elle  qui  se  targue  démocratiquement  de  ne  préposer 
à  la  garde  de  l'État  que  le  plus  capable  et  qui,  précisément,  par 
un  choix  tout  négatif,  repousse  les  plus  capables,  dans  cette  élec- 
tion présidentielle  du  3  décembre,  pour  nommer  M.  Sadi  Carnot? 
Le  nouveau  doge  de  notre  république  doit  s'étonner  de  se 
trouver  à  l'Elysée,  dans  le  fauteuil  de  M.  Grévy.  La  France, 
assurément,  s'en  étonne  tout  autant  que  lui,  sinon  davantage.  Qui 
aurait  dit,  le  1"  novembre,  que  M.  Sadi-Carnot  présiderait  la 
République,  le  4  décembre?  Nous  avons,  en  vérité,  un  gouverne- 
ment qui  facilite  bien  la  grandeur  et  qui  précipite  les  hommes  de 
bas  en  haut,  avec  une  singulière  soudaineté.  Le  suffrage  universel, 
qui  ne  connaît  pas  Sadi,  le  poète  des  roses,  et  qui  connaît  à  peine, 
par  l'histoire  de  la  République  et  de  l'Empire,  le  conventionnel 
Carnot  ou  le  comte  Carnot,  ne  connaissait  guère  M.  Sadi-Carnot. 
Ce  n'est  pas  que  le  suffrage  universel  ait  l'envie  de  se  récrier, 
parce  que  la  République  se  sera  donné  comme  président  un 
inconnu  :  il  ne  saurait  déplaire  au  suffrage  universel  que  tout  le 
monde  puisse  devenir  président  de  la  République,  comme  on 
devient  député,  maire  ou  conseiller  municipal.  Mais,  que  le  suf- 
frage du  Parlement  dût  jamais,  dans  le  palais  du  grand  roi,  choisir 
M.  Sadi-Carnot  comme  président  de  la  République,  voilà  ce  qu'on 
aurait  pu  nier  d'avance,  il  y  a  un  mois,  alors  que  M.  Sadi-Carnot 
s'ignorait  lui-même.  A  quoi  donc  doit-il  sa  fortune?  Surtout  à  l'im- 
puissance des  partis  et  des  hommes  qui  se  disputaient  avec  une  si 
haineuse  âpreté  la  première  magistrature  de  la  République  et  le 
pouvoir.  Leur  ambition,  leur  fureur,  se  sont  fait  de  l'élection  de 
M.  Sadi-Carnot  une  sorte  de  trêve;  leur  dépit  s'est  apaisé,  protégé, 
en  reportant  sa  préférence  sur  cette  tête  inoffensive;  plutôt  ce 


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958  GHROMIOUE  PC^JTIOUE 

neutre  que  M.  Jules  Ferry;  plutôt  ce  neutre  que  M.  de  Freycinet! 
Et  puis,  M.  Sadi-Garnot  a  un  bonheur  qui  n'est  pas  toujours  ou 
partout  un  honneur  :  il  se  rangeait  parmi  ces  personnages  médio- 
cres qui  restent  modestes  et  qui,  ne  causant  aucun  ombrage, 
n'ofTusquant  aucun  orgueil,  ne  gênant  aucune  importance,  s'élè- 
vent comme  naturellement,  parmi  les  rivalités  des  autres  ;  il  y  a 
en  leur  faveur  une  sorte  de  loi  philosophique,  dans  la  démocratie 
particulièrement  et  même  ailleurs.  La  probité  de  M.  Sadi-Camot 
Va  non  moins  servi,  et  ce  n'est  pas  nous  qui  lui  contesterons 
la  valeur  d'un  mérite  que  la  République  estime  maintenant  si 
utile,  si  nécessaire  à  son  régime.  M.  Rouvier,  avec  on  sait 
quelle  autorité,  avait  proclamé  devant  la  Chambre  la  vertu  de 
M.  Sadi-Camot,  en  attestant  la  résistance  honnête  qu'il  avait  op- 
posée à  M.  Grévy  comme  à  M.  Wilson,  résistance  d'autant  plus  beUe 
qu'elle  était  plus  rare.  L'Académie  aurait  pu  décerner  à  M.  Sadi- 
Carnot  le  prix  Montyon;  la  République  a  cru  devoir  lui  accorder 
sa  présidence.  Enfin,  la  moitié  du  nom  qu'il  portait  n'a  pas  peu 
contribué  à  l'élévation  de  M.  Sadi-Camot  :  on  s'est  rappelé  qu'il 
était  le  troisième  de  sa  race,  qu'il  existait  pour  la  République 
une  dynastie  des  Carnot  ;  on  a  pensé  que  l'hérédité  devait  avœr  sa 
force  secrète,  son  efficacité,  dans  une  famille  républicaine  ausà 
bien  que  dans  une  famille  royale;  et,  grâce  à  ce  souvenir  de  son 
aïeul  et  même  de  son  père,  M.  Sadi-Camot  a  pam  plus  propre 
encore  à  sa  fonction  souveraine.  Heureuse  la  destinée  de  H.  Sadi- 
Camot  I  En  1886,  au  3  décembre,  le  matin,  il  était  ministre  des 
finances,  et,  le  soir,  il  ne  l'était  plus  :  M.  Rouvier,  qui  lui  avait 
détruit  deux  fois  tout  son  budget,  le  conspuait  alors.  En  18S7,  au 
3  décembre,  M.  Sadi-Carnot  devient  le  Président  de  la  République, 
et  M.  Rouvier,  provisoirement  ministre  et  président  du  ConsôU 
s'incline  devant  lui.  Heureuse  aussi  la  destinée  de  la  République  I 
M.  Sadi-Camot  n'avait  jamais  été  jusqu'alors  qu'un  être  timide^ 
irrésolu  et  faible.  Son  élection  le  métamorphose  :  il  accepte  har- 
diment la  charge;  il  ne  s'effraye  pas  de  sa  gloire  nouvelle;  il  va 
regarder  en  face,  non  plus  seulement  M.  Rouvier,  mais  ses  égaux, 
tous  les  rois  et  tous  les  empereurs  de  l'Europe... 

M.  Camot  n'ignore  pas  l'histoire  de  ta  République  ;  il  n'a  pa 
oublier  comment  son  aïeul,  l'un  des  membres  du  Directoire 
en  1797,  fut  «  fructidorisé  »,  dut  s'enfuir  et,  bientôt  condamné  à 
la  déportation,  s'en  alla  vivre  dans  l'exil.  A  ce  souvenir,  dont  il 
frissonne  sans  doute,  il  peut  en  joindre  de  moins  tragiques,  qui 
sont  pour  la  République  aussi  graves.  Des  trois  présidents  qui, 
depuis  1871,  ont  précédé  M.  Carnot,  pas  un  n'a  pu  achever  s<hi 


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CflRONIQUE  POUTIQUE  959 

règne  à  l'Elysée.  Chacun  d'eux  a  perdu  son  pouvoir  dans  une 
révolution  parlementaire.  Mais  quoi?  Etait-ce  donc  une  nouveauté 
dans  le  régime  républicain?  Et  le  sort  du  maréchal  de  Mac-Mahon 
était-il  pour  M.  Grévy  lui-même  le  premier  exemple  de  cet  art 
violent  avec  lequel  les  républicains  savent,  malgré  toutes  leurs  lois 
constitutionnelles,  écourter  la  durée  d'une  présidence  qui  leur 
déplaît,  en  contraignant  le  président  à  se  démettre?  Non,  certes, 
Rappelez-vous  la  révolution  du  30  prairial,  an  VII.  Les  républi- 
cains d'alors  avaient  comploté  d'expulser  du  Directoire  trois  des 
cinq  élus  qui  gouvernaient  la  République  :  Laréveillère,  Merlin  et 
Treilhard.  On  leur  rendit  impossible  l'exercice  de  leur  autorité.  On 
les  accabla  de  soupçons  et  de  reproches.  On  les  tracassa.  Les  deux 
Conseils  leur  avaient  demandé  un  rapport  sur  la  situation  extérieure 
et  intérieure  de  la  République.  On  attend  trois  jours  la  réponse  des 
directeurs  au  message  qui  les  presse.  Le  rapport  ne  venant  pas,  les 
Cinq  Cents  et  les  Anciens  se  déclarent  en  permanence.  Bien  que 
Treilhard  siégeât  depuis  treize  mois  au  Directoire,  on  inragine  de  le 
chicaner  sur  la  régularité  de  sa  nomination.  Cette  nominalion,  on 
propose  de  l'annuler.  Treilhard  se  démet  et  l'on  installe  à  sa  place 
Gohier,  un  républicain  «  probe  »,  mais  peu  «  capable  ».  Puis,  on  se 
retourne  contre  Laréveillère  et  Merlin.  On  leur  annonce  qu'on  va 
les  mettre  en  accusation,  s'ils  n'abdiquent  pas.  Laréveillère  se 
montre  inébranlable  et  sa  fermeté  retient  Merlin.  Le  30,  on  renou- 
velle l'assaut.  Des  membres  du  Conseil  des  Cinq  Cents  et  de  celui 
des  Anciens  prient  Laréveillère  et  Merlin  de  céder,  en  promettant 
que  l'acte  d'accusation  sera  retiré.  Laréveillère  résiste  encore.  Ces 
députés  rentrent  dans  les  salles  des  deux  Conseils  et  racontent  que 
les  directeurs  s'acharnent  à  rester.  Alors  les  C4onseils  se  soulèvent, 
les  «  patriotes  »  se  déchaînent.  Dans  la  nuit,  une  seconde  dépu- 
tation  des  deux  Conseils  assiège  Laréveillère  :  on  l'avertit  qu'on  ne 
sait  plus  jusqu'où  la  fureur  des  partis  ira.  «  Mais  ne  voyez-vous 
pas,  dit-il,  les  dangers  plus  grands  que  court  la  République?  Ne 
voyez-vous  pas  que  ce  n'est  pas  à  nous  qu'on  en  veut,  mais  à  la 
Constitution;  qu'en  cédant  aujourd'hui,  il  faudra  céder  demain,  et 
toujours,  et  que  la  République  sera  perdue  par  notre  faiblesse?... 
Mes  fonctions  me  sont  à  charge;  si  je  m'obstine  à  les  garder 
aujourd'hui,  c'est  parce  que  je  crois  devoir  opposer  une  barrière 
insurmontable  aux  complots  des  factions.  Cependant,  si  vous 
croyez  tous  que  ma  résistance  vous  expose  à  des  périls,  je  vais  me 
rendre.  Mais,  je  vous  le  déclare,  la  République  est  perdue.  Un  seul 
homme  ne  peut  pas  la  sauver.  Je  cède  et  je  vous  remets  ma 
démission.  »  Vaincu  donc,  Laréveillère  notifia  son  abdication  aux 


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960  CHRONIQUE  POLITIQUE 

deux  Conseils  dans  une  lettre  que  Merlin  se  contenta  de  copier,  en 
abdiquant  avec  lui.  L'histoire  du  30  prairial  an  VII,  on  le  recon- 
naîtra, ressemble  beaucoup  à  celle  du  2  décembre  1887.  Les  répu- 
blicains qui  ont  obligé  M.  Grévy  à  quitter  TÉlysée,  n'ont-ils  pas  ap 
comme  les  «  patriotes  »  qui  ont  expulsé  les  trois  directeurs,  en  ce 
temps-là?  Et  M.  Grévy  n*a-t-il  pas  presque  identiquement  pajlé 
comme  Laréveillère?  Quant  à  la  prophétie  de  Laréveillère,  les 
«  patriotes  »  ne  firent  qu'en  sourire,  le  30  prairial  et  le  lendemain. 
«  La  République  est  perdue!  »  s'était-il  écrié.  Quelques  mois  plus 
tard,  le  18  brumaire,  la  prédiction  de  Laréveillère  se  réalisait  : 
la  République  avait  péri.  M.  Grévy  est-il  un  aussi  bon  prophète  que 
Laréveillère?... 

Pour  nous,  la  destinée  de  la  République  n'a  pas  changé,  parce 
qu'on  a  changé  sa  présidence.  L'élection  de  M.  Sadi-Carnot  n'amé- 
liore en  rien  l'état  de  la  République  ni  son  gouvernement.  Elle 
aura  demain  des  douzièmes  provisoires,  mais  aura-t-elle  un  budget? 
Elle  aura  demain  un  ministère,  mais  aura-t-elle  une  politique  qui 
puisse  pacifier  ses  partis?  Ne  sera-ce  pas  toujours  la  même  agita- 
tion, la  même  anarchie,  la  même  inquiétude  de  l'avenir,  la  même 
incertitude  de  la  vie  nationale,  le  même  isolement  de  la  France  en 
Europe?  Et  ne  peut-on  pas  dire,  après  les  événements  de  ce  der- 
nier mois,  que,  devenue  plus  que  jamais  le  régime  du  provisoire, 
la  République  est  plus  que  jamais  aussi  le  régime  de  l'imprévu?  Si 
grande  a  été  la  part  apparente  de  l'accident,  dans  la  crise  qui  vient 
de  finir  par  la  chute  de  M.  Grévy,  qu'un  instant  il  a  paru  à  plus  d'un 
observateur  que  la  fortune  de  la  République  allait  se  trouver  tout 
entière  en  danger.  La  généreuse  impatience  de  ceux  qui  croient 
que  la  République  ne  peut  plus,  quel  qu'en  soit  le  président,  quels 
qu'en  soient  les  ministres,  assurer  les  destinées  de  la  France,  s'en 
est  émue  et,  en  accélérant  leurs  espérances,  elle  leur  a  presque  donné 
l'illusion  de  la  crise  suprême  qui  doit  finir,  celle-là,  non  plus  par  la 
chute  d'un  président,  mais  par  celle  de  la  République  même.  Cette 
impatience,  pour  avoir  été  trop  complaisante  dans  son  examen 
des  faits  ou  trop  hâtive  dans  son  calcul,  n'a  pas  à  se  décourager 
pourtant.  II  est  bien  visible  que  l'ère  des  hasards  a  conmiencé  pour 
la  RépubHque.  Il  faut  nous  y  préparer  fortement.   Instruisons, 
enhardissons  les  électeurs  qui,  comme  ceux  du  Nord  et  du  Pas-de- 
Calais,  ne  voient  pas  avec  assez  d'indignation  le  mal  ou  avec  assez 
d'énergie  le  remède.  L'autre  jour,  dans  une  lettre  aussi  francbe 
que  judicieuse,  l'honorable  M.  Target  leur  demandait  d'habituer 
leur  esprit  à  l'idée  d'une  Constituante  qui  réglerait  définitivement 
le  sort  de  la  France,  en  décidant  du  gouvernement  qui  lui  convient 


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CHRONIQUE  POLITIQUE  961 

le  mieux.  Car,  la  Constitution  de  1875  n'est  plus  qu'une  fiction,  le 
principal  des  pouvoirs  qu'elle  avait  organisés  s'est  dénaturé  dans  la 
modification  violente  qui  vient  de  le  transformer  en  une  présidence 
révocable  autant  que  responsable,  et  tout  le  monde  sent  que  la  dis- 
pute de  l'opinion  publique  n'a  plus  seulement  pour  objet  et  pour 
sujet  la  politique  quotidienne  du  gouvernement,  mais  son  titre  lui- 
même,  ses  attributs  et  ses  attributions.  «  Le  pays,  écrivait  M.  Target, 
le  pays  indiquera  par  ses  choix,  avec  la  souveraineté  qui  lui  appar- 
tient, quelle  forme  de  gouvernement  lui  semble  donner  la  plus 
complète  satisfaction  à  tous  les  intérêts  solidaires  les  uns  des 
autres.  Éclairé  par  les  leçons  du  passé  et  par  les  discussions  qui 
s'engageront  jusque  sous  le  chaume  et  dans  l'atelier,  n'ignorant 
plus  la  responsabilité  de  son  vote,  chaque  électeur,  par  son  bul- 
letin, dira  s'il  veut  retourner  en  arrière,  jusqu'à  une  Assemblée 
unique  concentrant  et  confondant  en  elle  l'autorité  législative  et  le 
pouvoir  exécutif,  ou  l'Empire  autoritaire,  ou  la  République  parle- 
mentaire, ou  enfin  la  Monarchie  représentative,  donnant  à  notre 
société  démocratique  un  gouvernement  fort,  ouvert  à  tous,  supé- 
rieur aux  partis  et  dont  la  stabilité  serait  pour  l'Europe  le  gage 
d'une  paix  durable...  La  lutte  sera  chaude,  mais  elle  ne  sera  pas 
de  longue  durée,  et  enfin,  au  bout,  la  France  aura  un  gouverne- 
ment qui  ne  sera  plus  le  jouet  de  minorités  successives  et  passa- 
gères. Ce  sera  une  solution  meilleure  que  celle  qui  a  fait  de  M.  Sadi- 
Carnot  l'héritier  d'un  pouvoir  diminué,  précaire,  humilié.  »  Quelle 
que  soit  la  consultation  nationale,  qu'on  ait  recours  à  une  procédure 
ou  à  une  autre,  il  hnporte  que  la  France  reconnaisse  bien  le  vice  de 
ses  institutions  et  qu'elle  s'en  fasse  de  meilleures.  Voilà  pourquoi 
on  commence  à  prononcer  les  mots  de  dissolution  et  de  révision. 
Voilà  aussi  pourquoi  le  mot  de  Monarchie,  qui  s'y  mêle,  sera  plus 
que  jamais  notre  devise  devant  tous  les  gens  sensés  et  tous  les 
patriotes  intelligents. 

Il  y  a  une  expiation  que  la  disgrâce  de  M.  Grévy  complète  : 
c'est  le  châtiment  de  ceux  qui  ont  exilé  Monsieur  le  comte  de  Paris 
et  M.  le  duc  d'Aumale,  de  ceux  qui  ont  banni  de  l'armée  M.  le  duc 
de  Chartres  et  M.  le  duc  d'Alençon.  Ah!  cette  mauvaise  action  ne 
leur  a  guère  profité,  à  eux  et  à  la  République!  Ils  n'ont  fait  par 
leur  violence  une  république  ni  plus  forte,  ni  plus  paisible  et  plus 
prospère.  Elle  n'a  plus  vécu  que  comme  dans  une  crise  conti- 
nuelle, en  ruinant  ou  avilissant  tour  à  tour  tous  ses  pouvoirs; 
dans  ses  rues,  elle  a  senti  passer  certains  souffles  orageux,  la 
menace  de  la  dictature  militaire,  le  grondement  de  l'émeute.  Et 
eux,  les  prescripteurs,  les  signataires  de  ces  décrets,  que  sont-ils 


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962  CHBONIQUE  POLITIQUE 

devenus?  C'est  un  général  Thîbaudin  qui  perd  bientôt  son  titre  de 
ministre  et  qui,  la  veille  du  jour  où,  veillissant,  il  va  déposer  Fépée, 
est  bafoué  devant  toute  la  France  :  les  lettres  que  ce  galantin 
prétentieux,  confondant  dans  le  même  amour  «  la  patrie  »  et  la 
femme  Limousin,  écrivait  à  son  effrontée  maîtresse,  ont  été  livrées, 
dans  un  tribunal  de  police  correctionnelle,  à  une  publicité  qui  Ta 
couvert  de  honte.  C'est  le  général  Boulanger,  qui  se  déshonore  en 
mentant,  lui  soldat,  du  haut  de  la  tribune;  puis,  forcé  de  rentrer 
dans  le  rang;  réduit  à  se  consoler  avec  les  baisers  de  la  cansûUe, 
à  la  gare  de  Lyon  ;  décrié  comme  un  bavard  turbulent,  un  histrion 
dangereux;  mis  aux  arrêts  et  si  bien  déchu  que,  pour  la  prési- 
dence de  la  République,  personne  ne  songe  à  lui  donner  un  seul 
suffrage.  C'est  M.  de  Freycinet,  renversé,  lui  aussi,  du  faîte  mobile 
de  sa  grandeur  ministérielle,  pris  au  piège  de  ses  intrigues,  humilié 
par  le  vote  du  Congrès  et  tombant,  après  toutes  ses  trahisons,  dans 
le  mépris  de  tous  les  partis,  même  du  sien.  C'est  enfin  M.  Grévy.  Le 
Parlement  l'a  congédié;  il  est  chassé  de  l'Elysée;  on  le  dépouille  de 
sa  présidence;  il  s'en  va  flétri,  au  milieu  des  sarcasmes  et  des 
injures,  en  compagnie  du  gendre  qu'il  a  vainement  protégé  d'une  â 
longue  impunité  ;  il  se  réfugie,  marqué  au  fer  rouge  par  la  Répu- 
blique elle-même,  dans  une  maison  oix  le  poursuit  le  souvenir,  non 
seulement  de  la  fortune  qu'il  a  grossie  avaricieusement  a?ec  les 
deniers  de  l'État,  mais  de  l'escroquerie  et  du  tripotage  qu'il  a 
tolérés  à  ses  côtés,  pendant  sa  présidence.  Les  voUà  punis,  tous 
quatre.  Appelez,  comme  il  vous  plaira,  la  puissance  mystérieuse  qui 
châtie  si  sûrement.  Appelez  logique,  fatalité,  «  force  iaunanente  », 
cette  puissance  que  le  chrétien  et  le  philosophe  appellent  la  justice 
de  Dieu.  Il  n'en  est  pas  moins  sûr  que  les  proscripteurs  sont  frappés 
et  que  les  proscrits  sont  vengés.  Il  reste  que  la  République  tout 
entière  ait  son  expiation  :  elle  l'aura! 

Evidemment,  la  France  n'a  rien  gagné,  dans  le  monde  européen, 
à  cette  crise  où  un  tel  scandale  a  occasionné  un  tel  changement; 
sa  force  extérieure,  son  crédit  n'a  pu  que  s'y  affaiblir.  On  a  même 
osé  raconter  un  instant,  dans  l'antichambre  de  M.  de  Bismarck, 
que  le  Tzar,  jugeant  désormais  illusoire  d'accorder  la  moindre  con- 
fiance à  un  gouvernement  si  variable  et  si  misérable,  avait  décidé 
d'abandonner  la  France  à  elle-même  et  de  renouer  avec  l'Allemagne 
l'ancienne  alliance  de  la  Russie.  L'assertion  avait  quelque  vraisem- 
blance; elle  n'était  pas  vraie  cependant.  Il  y  en  avait  une  autre  qui 
n'était  pas  plus  vraisemblable  que  vraie  :  nous  voulons  dire  celle 
de  la  Gazette  de  Cologne^  qui,  non  contente  de  prétendre  qu'on 
avait  trompé  le  Tzar,  grâce  à  des  dépêches  et  des  lettres  apocry- 


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CHRONIQUE  POLITIQUE  963 

phes,  sur  la  politique  pratiquée  par  M.  de  Bismarck  dans  les  affaires 
bulgares,  affirmait  que  ces  documents  apocryphes  avaient  été  fabri- 
qués par  «  des  princes  d'Orléans  ».  M.  Edouard  Bocher  a  répondu 
à  la  Gazette  de  Cologne^  avec  une  autorité  que  ni  ce  journal, 
ni  personne  n'a  pu  récuser  :  «  Après  avoir  formulé  dans  deux 
articles  du  23  et  du  24  de  ce  mois,  cette  grave  accusation 
que  des  pièces  diplomatiques  falsifiées  dans  le  but  odieux  de 
susciter  une  conflagration  générale  avaient  été  portées  à  la  con- 
naissance de  S.  M.  l'empereur  de  Russie  et  que  la  source  originelle 
de  ces  pièces  était  de  «  nature  orléaniste  »,  vous  avez,  dans 
votre  numéro  du  26,  expliqué  que  vos  imputations  ne  s'adres- 
saient pas  à  ceux  qui  avaient  paru  en  être  l'objet,  mais  que  des 
K  membres  de  la  famille  d'Orléans  »  se  seraient  joints  au  parti 
national  de  la  guerre  pour  exciter  le  Tzar  contre  le  prince  de  Bis- 
marck. Je  demande  à  votre  loyauté,  M.  le  Directeur,  de  déclarer, 
parce  que  c'est  la  vérité,  qu'aucun  des  princes  d'Orléans,  de  ceux 
qui  ont  l'honneur  de  porter  ce  nom  et  dont  Monsieur  le  oomte  de 
Paris  est  le  chef,  n'a  pris  une  part  quelconque,  ni  directement  ni 
indirectement,  aux  actes  que  vous  avez  révélés,  que  ces  princes 
sont  et  ont  toujours  été  absolument  étrangers  aux  événements  dont 
la  péninsule  des  Balkans  est  le  théâtre.  »  M.  Edouard  Bocber, 
«  mandataire  des  princes  d'Orléans  »,  a  eu  raison  de  confondre  la 
calomnie  et  le  calomniateur,  bien  que  l'allégation  de  la  Gazelle  de 
Cologne  fût  aussi  sophistique  qu'elle  était  fictive  :  car,  qui  donc  a 
pu  croire,  en  Europe,  que  Monsieur  le  comte  de  Paris,  infidèle  à 
son  amour  de  la  France,  voulût  la  guerre,  en  dépit  de  son  intérêt 
comme  de  son  devoir,  dans  le  criminel  et  fol  espoir  d'établir  la 
Monarchie  sur  les  débris  sanglants  de  la  patrie?  Oui,  quelque  ridi- 
culement sotte  que  fût  la  fable,  M.  Edouard  Bocher  a  bien  fait 
de  la  détruire.  Depuis  quelque  temps,  les  journaux  familiers  de 
M.  de  Bismarck  forgent  contre  Monsieur  le  comte  de  Paris  et  le 
parti  monarchiste  des  mensonges  dont  s'arment  certains  républi- 
cains, sans  voir  que  ce  sont  des  armes  empoisonnées  qui  ne 
conviennent  pas  à  des  mains  françaises.  On  ne  peut  le  tolérer 
et  nous  espérons  que  les  républicains  eux-mêmes  reconnaîtront  le 
danger  qu'il  y  a  pour  leur  propre  parti  à  se  servir,  dans  nos  luttes^ 
des  instruments  de  M.  de  Bismarck... 

La  France  vit,  depuis  un  mois,  comme  si  elle  n'avait  plus  son 
territoire  et  son  ciel  en  Europe,  comme  si  la  République,  pour 
l'occuper  tout  entière  à  ses  discordes  avec  une  quiétude  absolue, 
Tavait  transportée,  reléguée  dans  un  coin  bien  lointain  de  l'univers  1 
Et  pourtant,  tandis  que  la  France  concentre  aveuglément  sur  l'état 


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964  CHRONIQUE  POUTIQUE 

de  sa  république  toute  son  attention,  toute  sa  passion,  les  autres 
peuples  regardent  par  delà  leurs  frontières,  émus  du  bruit  nouveau 
qui  trouble  tout  TEst  du  continent.  L'Angleterre  n*est  pas  si  dis- 
traite de  sa  politique  étrangère  par  sa  querelle  du  Home-nile^  par 
la  sévérité  répressive  de  M.  Balfour,  par  les  harangues  de  lord 
Hartington  et  de  M.  Goschen,  qu'elle  ne  surveille  avec  soin  les 
choses  de  l'Orent.  Ni  l'Italie,  bien  que  son  ambition  coloniale 
la  tienne  un  peu  haletante  et  que  les  frais  de  son  expédition 
d'Afrique  finissent  par  lui  paraître  ruineux.  La  paix  de  l'Europe, 
en  effet,  devient  de  jour  en  jour  plus  incertaine.  Que  l'empereur 
d'Allemagne,  tout  en  protestant  que  ses  précautions  n'ont  rien  de 
belliqueux,  déclare  que  l'Empire  doit  compléter  son  armement  pour 
être  prêt  «  le  jour  où  surviendrait  l'attaque  »  ;  soit  !  Mais,  quand  la 
Russie  rassemble  une  armée  de  120  000  hommes  sur  les  confins  de 
la  Gallicie  et  que  les  journaux  allemands,  poussant  un  grand  cri 
d'effroi,  incitent  l'Autriche  à  demander  à  la  Russie  ce  que  ces  arme- 
ments signifient,  le  fait  est  plus  que  grave.  L'Autriche  sait  perti- 
nemment, par  son  histoire  contemporaine,  combien  ce  genre  de 
question  peut  se  compliquer  :  les  deux  alliées  auxquelles  sa  diplo- 
matie l'associe  et  l'attache  actuellement,  la  Prusse  et  l'Italie,  le 
lui  ont  enseigné  jadis.  Nous  nous  plaisons  encore  à  croire  que 
l'alarme  est  excessive;  on  peut  même  soupçonner  qu'elle  n'est 
pas  si  réelle  qu'elle  le  paraît  ;  il  faut  surtout  espérer  qu'elle  se 
calmera,  le  Tzar  ne  semblant  guère  enclin  à  la  surexciter.  Mais  com- 
ment entendre  de  Paris  cette  Europe  qui  tressaille  et  ne  pas  gémir 
du  peu  de  force,  du  peu  de  prestige  et  du  peu  de  sécurité  que  laisse 
à  la  France  la  république  agitatrice  et  dissolvante  dont  elle  subit 
le  régime? 

Auguste  BoucHEB. 


U\xn  des  gérants  :  JULES  GERVAIS. 


r^BIS.  «■  K.  I>E  ftOYB  Kr  VILS,  lUf  lUMSi;»,  18,  kUK  t>*S  rOSSÙ-SAUrr-JACQOO. 


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MAISON    QUAMTIN 

COÎir.XGKIE  GJÊvéRAf.B  d'iMPHESSION  ET  D'KnfTrON,  7,  BUE  SAÎXÎ-DEXOîT,   PÀ11I8 

!    PRINCIPALES  NOUYEADTiS  POUR  LES  8TREX1S  DE  ^888  " 

I  L.*Cxtrdine  Orient,  Indo-Ciiiue  (Aonam,  Tonkiu,  elc),  Chine,  Japon,  par  Paul 
DoNNBTAiN.  Un  Tolame  ^rand  in-S»  illustré  de  41CSO  dessins  et  cartes.  Br.,  gravure 
en  camaïeu.  »0  fr;  relié. 3^    • 

La  Cdrte  d'azur,  Cannes,  Nice,  Menton,  etc..  par  Stéphen  Liégbard.  Un  volumo 
in-4<>,  orné  d'environ  400  dessins.  Broché.  VIS  fr.;  richement  cartonné.      30    • 

Au  Krirdidtan,  par  Hbnrt  Binobr.  Un  volume  in-8<»  illustré  de  ^OO  phototypies 
d'après  les  photographies  de  Pauteur.  Br.,  Ktn  fr.;  richement  cartonné.      30    » 

L.e  Miroir  du  mctnde,  par  Octave  Uzannb,  avec  lOO  illustrations  de  Paul  Avril. 
Tirage  sur  vélin  de  Hollande,  illustré  à  chaque  page  de  dessins  de  couleur  ou  en 
bronze,  reproduits  d'après  des  compositions  polychromes  ou  des  dessins  mono- 
chromes ae  Paul  Avril,  en  taille-douce  et  en  chromotypographie.  Couverturo 
originale  tirée  en  taille-douce.  Br..  ttO  fr.  -—  Emboiiage  luxueux  en  véritable  cuir 
japonais  polychr.,  doublé  de  satin  br.,  avec  coins  intér.  de  cuir  du  Japon.        9    > 

I  e  Itoinnn  d'un  Jeune  homme  pauvre,  par  Octavb  Feuillet.  Un  volumti 
in-4<»  d'environ -240  pages,  illustré  de  4ltt  gravures  sur  bois,  de  Méaulle,  d'après  les 
dpssins  de  L.  Mouchot,  et  d'un  portrait  de  Tautenr  gravé  à  l'eau-forte  par  Wallet. 
Prix,  broché.  »»  fr.;  reliure  sous  étoffe , S^    * 

Itnpiiaël,  par  Lamartine.  Un  volume  in-4<»  illustré  de  lO  eaux-fortes  gravées  par 
Champollion,  d'après  les  dessins  do  Ad.  Sanooz.  Richement  cartonné*    .      30    • 

Ln  C€»ualne  Bette,  de  Balzac,  illustré  de  lO  dessins  de  G.  Gain,  gravés  à  Teau- 
lorte»  par  Gaujban  et  Géry-Bicharo.  Prix ,      9tt    • 

OIctIonnaIre  de  l'Ameublement  et  de  la  Décoration,  par  Henry  Havard, 
Tome  1  (l'ouvrage  comprendra  4  volumes).  Nombreuses  gravures  dans  le  texte  et 
04  grandes  planches  en  couleur.  Broché Ktt> 

L^m  Bijoux,  par  Eugène  Fontenay.  Un  volume  in*8<>  orné  de  plus  de  700  dessins. 
Broché,  IstZi  fr.;  cartonné 30    • 

ËA\  dernière  PeulUe,  poème,  par  O.-V.  Holmes,  traduit  du  texte  américain  par 
B.-f}.  Gausseron.  Illustrations  par  G.  Wharton  Edwards  et  F.  Hopkinson  Smith.  Un 
beau  vol  in-4*  contenant  des  iilustraiioDs  dans  le  texte  et  U9  planches  hors  textu 
en  phototypie.  Reliure  artistique  en  parchemin  blanc.  Prix !dtt    > 

Les  Précurseur»  de»  féllbre*,  par  Frédéric  Donnadieu.  Un  volume  in-S* 
raisin  de  350  pages,  illustré  de  ^'^  portraits  et  vues  hors  texte,  gravés  à  l'eau-forui 
par  Paul  Maurou.  Prix 4IO    i 

nc*tlte«  bonne»  ipen».  Un  joli  vol.  in-4o,  par  M^^o  Julib  de  Mongbau,  illustrations 
d'AonisN  Marib.  Cartonnage  toile  en  plusieurs  tons tt    > 

Illatolre  d'un  paquebot,  par  Louis  Tillibr  et  Paul  BonnetaIn.  Un  vol.  in-4<> 
de  300  p.,  illust.  de  lOO  dessins  de  Montader.  Br.,  7  fr.  ttO;  rich.  cart.      1^    » 

BIBLIOTHÈQUE  DE  L'ENSEIGNEMENT  DES  BEAUX-ARTS 
Chaque  volume  broché,  S  fr.  ttO.  —  Cartonnage  artistique,  41  fr.  ttO. 
Broderie  et  Beiptelle»,  par  M.  Ernbst  Lepéburb. 
MJArt  chinois,  par  M.  Paléoloqub. 

LIVRES    ET    ALBUMS    POUR     LA    JEUNESSE 

BIBLIOTHËQUB    D  £    L.A    FAMIL.L.B 

Ije  volume,  broché,  tt  fr.  —  Cartonné,  T  fr.  ao. 

Au  pays  des  féea.  —  LiO  Soldat. 

ÔIBLIOTHÈQUE   DE   L'ÉDUCATION   MAtERNELt-E 

Le  volume  broché,  »  fr.  a».  —  Relié.  S  fr.  KO. 

tlans  Mertena.  —  Le*  Itoslmbot.  —  Lie*  Cœura  aimanta.  —  Douton- 

d'Or,  —  I..ea  vlaçt-liutt  Joura  de  Auziinne. 

BIBLIOTHÈQUE    ENFANTINE    ILLUSTRÉE 

Le  volume,  br.,  SO  c.  —  Cart .  1  fr.  »». 

Bllgnonnettes.  —  Mémolrea  de  Cigarette. 

VOLUMES    ALBUMS 
E.O  Voyage  de  Mit«  Roaaile.  Cartonné  (gravures  en  deux  tons).    .    .        1  tio 
Nombreux  Albums  nouveaux  imprimés  en  couUwrs  depuis  l  fr.  îo  jusqu'à  0  fr.  10  c. 


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A.  ROGER  ET  F.  CHERNOVIZ,  Éditeurs 

7,  BUe  DBS  GnANDS*AuausnNS,  a  pabis 


MONOGRAPHIE 

DU 


TEMPLE  DE  SALOMON 

Par  le  R.  P«  Pil.lI.L.01jliL 

De  la  Compagnie  de  Jésus 

UN  MAGNIFIQUE  VOLUME  IN-FOUO,  TEXTE  ELZÉYIR,  IMPRIMÉ  PAR  JOUAUST 

Avec  gravures  sur  bois  par  GUSMAN,  lettrines  historiées  par  ClAPPORI,  et  26  pkndus 
et  dessins  hors  Uxte  par  TOGNALLO 

Papier  vélin  glacé,  reliare  toile,  avec  fers  spéciaux.    •    .    100  fr. 
Reuare  amateur,  demi  maroquin,  coins,  tôte  dorée.    .    .    1^5  fr. 

Tinme  de  loxe,  «Vee  épreovMi  des  i^ravores  «▼ani  I»  lettre 

50  exempl.  numérotés  snr  hollande.  150  fr.  — 10  exempl.  numérotés  sur  japon.  ?00  fr. 


PINION  DE  LA.  PRESSE.  —  VUmm  :  t  Ce 
magnifique  volume  n'est  pas  nn  livre  de  lan- 
taisie;  c'est  une  œuvre  de  théologie  et  d'archi- 
tecture, un  ouvrage  monamentat,  disent  atec 
quelque  fierté  les  éditeurs,  sur  le  p!as  grand  el 
le  plus  célèbre  édifice  qui  ait  existé  au  monde... 
Sa  place  parait  marquée  dans  les  btbliothèqoes 
des  divers  établissements  oik  est  honorée  et 
étudiée  la  science  religieuse.  »  (Léon  âdbihbau.} 

Le  Monde  :  •  Le  beau  livr«  du  R.  P.  Pullonx 
vient  enfin  de  paraître.  Si  notre  attente  fat  mise 
à  répreuve,  notre  espérance  est  dépassée.  C'est 
un  ouvrage  remarquable  à  tons  égards  et  d'une 
originalité  incontestable.  > 

Le  Correspondant  :  c  Un  savant  jésuite,  le  R.  P.  Pailloux,  vient'de  publier  an 
ouvrage  considérable,  qui  marquera  parmi  les  plus  beaux  travaux  de  la  science  con- 
temporaine... C'est  une  monographie  sans  rivale,  qui  s'appuie  sur  les  bases  les  nias 
respectables,  et  qui  n'intéressera  pas  moins  les  croyants  que  les  érudits«  b  (Louis  Joe- 

BBRT.) 

Le  Figaro  ?  i  Le  R.  P.  Pailloux  vient  de  publier  nn  très  grand  et  très  beau  volume, 
dans  lequel  sont  renfermés  les  fruits  de  ses  patientes  et  érudites  études...  Bien  n'est 
laissé  dans  le  doute;  tout  y  est  rapporté  mesuré  à  une  coudée  près...  Je  puis,  saos 
crainte  d'être  contredit,  avancer  que  c'est  une  des  œuvres  les  plus  considérables  qui 
aient  été  publiées  sur  l'antiquité  hébraïque,  c  (Ph.  Gillb.) 

Le  Moming  Post  c  La  Monographie  du  temple  de  Salomon  doit  être  considérée  comme 
Tun  des  plus  grands  efiforts  littéraires  de  l'année  1885  et  môme  du  dix«neuvième  siècle.  > 
(OwEN  Lewis.) 

Civiltà  cattolica,  17  ottobre.  -«  i  L'Opéra  che  qui  s'annunzia  à'  nostri  lettori  ô  on  ftd 
Quelle  cul  meritamente  si  puo  et  deve  tribu  tare  l'onorato  titolo  di  monumentale...  * 

fASis.  <»  B.  t>x  lOYB  tx  nu,  uriusiKolts,  »,  xujs  Dka  rossiis-SAtyt-Mcqtti» 

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CORRESPONDANT 

RECUEIL     PÉRIODIQUE 

PARAISSANT   LE   10   ET   LE   25  DE  CHAQUE   MOIS 


PARIS,  DÉPARTEMENTS  ET  ÉTRANGER 
UN  AN,  35  PR.  —  6  MOIS,  18  FR.  —  UN  NUMÉRO,  2  FR.  50 


NOUVELLE    SÉRIE 
TOME  CENT  TREIZIÈME.  -  CENT  QUARANTE-NEUVIÈME  DE  U  COLLECTION 


I.  -       I.  LE  JUBILÉ  DE  S.  S.  LÉOxN   XIU  ET  LA  QUESTION 

ROMAINE LÉON  LAVEDAN. 

965.   -      II.  MÉMOIRES  D'UN  ROYALISTE.  —  LE  DEUX  DÉCEM^ 

BRE C"  DE  FALLOUX, 

«88.  —  III.  LE  MARÉCHAL  COMTE  DE  MOLTKE.  —  III.  —  fin.  •••. 

1026.  -     IV.  MESSIEURS  DE  QSAY.  —  IV JACQUES  BRET. 

1051.   -      V.  A  QUI  APPARTIENDRA  LE   MAROC?  -  I.   A.  DE  GANNIER8. 

1070.  —  VI.  RACINE  ÉCOLIER,  d'après  unb  récbntb  dêcouvertb.  MAURICE  HENRIET. 

1096.    -  VII.  LES  OEUVRES  ET  LES  HOMMES,couRRiBR  DU  THEATRE, 

DB  LA  LITTÉRATURE  ET    DES    ARTS VICTOR  F  OURNEL  . 

1129.  —VIII.  LIVRES  D'ÉTRENNES.    —   librairies   pirmin  ^didot, 

—  E.  PLON,  —  HACHETTE,  —  DELA  GRAVE,  —  QUANTIN, 

—  HBNNUYBR,  —  CALMANN  LÉVY,  —  PALMÉ,  —  ARMAND 
COLIN,  —  WESTHAUSSBR. 

1152.    -     IX.  CHRONIQUE  POLITIQUE AUGUSTE  BOUCHER. 


;wPARIS 


BUREAUX     DU     CORRESPONDANT 

29,   RUE  DE  TOURNON,   29 


1887  Digitizedby  Google 


INSTITUTION  CHEVALLIER 

RUB  DU  ai^RDINAL-LEMOINB,   65,  PARIS 

2B2B  admissions  aux  examens  depais  le  1*'  nofembre  1875  (direction  de  Mil.  Grootset). 
Année  scolaire  1880-81,  eeai  qaatre-Tlnst-troliB  élèfes  reçus. 
Id.  1881-82,  deax  eeal  vlnKi'haft  élèves  reçus. 

Id.  1882-83,  deux  e«ol  viosi  «4  aa  élèves  reçus. 

]d.  1883-84,  deoz  eeol  elnqaMite  et  lui  élèves  reçus. 

Id.  1884-85,  deoK  eeal  clii<|aaoie-deaK  élèves  reçus. 

Id.  1885-86,  deoK  eenl  elaqaaate-aept  élèves  reçus. 

Id.  1886-87,  deoK  eenl  soIxaaCe-deax  élèves  reçus. 

L'Institution  Chevallier  vient  d*inaugurer  Tannée  scolaire  1887-1888  en  faisant  receTOir 
iSS  élèves  aux  BaeealaaréaliB  dans  la  seole  session  de  novembre.  Ce  sont  : 

LETTRES.  —  l**  PARTu  :  MM.  Arvers,  fiouUenger,  Bouteron,  Gadion,  Cassine,  Ghapard, 
Chrétien,  Cbompret,  Châtelain,  GoUu,  Cramôisy,  Decroos,  Dreyfus,  Duchène,  Farret,  Gratreao, 
Gresland,  Guignon,  Horteloup,  Judic,  Lacoste,  Lanos,  Loquet,  Lemoine,  Malaquin,  Mangeoot, 
Marchant,  Mettes,  Miron  d*Au8sy,  Miqaet,  Moineau,  Oudinot,  Pancher,  Piffault,  Poirrier,  Pmd'- 
hommeaux,  Pulby,  Reille,  Robert  Henri,  Robert  Léon,  Roguet,  Samocovlleff,  Sévenier,  Sylvain. 

LETTRES.—  2*  partis  :  MM.  Barbier,  Béguin,  Lambert  de  Beaulieu,  Bernard,  Bourdet,  Braeder, 
Cadol,  Chambron,  Cicile,  Cléry,  Darcet,  Denizot,  Dulong,  Ferran,  Fillion,  Gouverneur,  Grandferry, 
Grelet,  Guérin  de  Sassiondo,  Uanaufir,  Hocquet,  Hubert  Gaston,  Laporte,  Leconrt,  Lefebvre,  Leroy, 
Lesimple,  Lesourd,  Meurdra,  Pestel,  Plégoy,  Pllleux,  Popot.  Quentier,  Rancier,  SiiOet,  Terrien, 
Vayrat,  VuiUot,  Wilhelm. 

SCIENCES.  —  BfM.  Aubry,  Barthellemy,  de  Beaucorps,  Boardais,  Collin,  Compin,  CouGnon, 
Dautrevaux,  Dosforges,  Dupasquler,  Dupuy,  Ehrmann,  Fayolle,  Farjas,  Fargeix,  Fouquet,  GoSart, 
Granferry,  Grelet,  Haubert,  Laboulais,  Ladevie,  Lanier,  Lefranc,  Legalcher-Baron,  Leprince, 
Lesimple,  Lesourd,  Mary,  Méritte,  MuUer,  Munclt,  Ninaud,  Orsini,  Poisson,  Proux,  Richard, 
Rousselet,  Salmon  Servel,  Sordoillet,  Sores,  Tisserand,  Thibaud,  Trillot,  Venot,  Verger,  Villard, 
Walter. 

INSTITUT  AGRONOMIQUE  (Ecoles  d'agriculture.  Ecoles  vétérinaire).  —  MM.  Frapîer,  Lane, 
Lecblen,  Lecourt,  Leroux,  de  Mazières,  Pabst,  Proux,  F.  Richard,  Rousselet,  Savot,  Sores,  Triilot. 
COUB8  SPECIAUX  préparatoires  pour  les  sessions  de  «T»-avrlt  et  |attla<-aoàt. 

CRÉDIT  FONCIER  DE  FRANCE 

ÉMISSION  DE  230,000  BONS  DE  100  FR. 

AVEC    LOTS 

(aRRÂTBS  MINISTERIELS  DBS  24  OCTOBRE  RT  9  pÂCEMBRB  1887) 

Remboursement  de  tous  les  titres  à  SOO  FRANCS  au  moins. 
Capital  remboursé^  LOTS  et  PRIMES  6V,<I60,400  />*.  Montant  toUl  des  lots  fll,989,««#  tr. 

DONT    101    LOTS    DE    100,000    FRANCS 

LE  PRIX  D*ËMISS10N  DE  flob  FRANCS  sera  payable  de  la  manière  sairante  : 
SO  francs  en  souscrivant, 
SO    —      à  la  répartition, 
SO    —      du  10  au  15  avril  1888, 
20    —      du  10  au  15  août, 
tO    —      du  10  au  15  décembre  1888. 
Les  libérations  totales  seront  admises  à  toute  époque. 
Vt  t"  llrav»  aura  lien  le  16  mmmrm  1988. 
La  somme  nécessaire  au  remboursement  des  titres  et  au  paiement  des  lots  sera  employée  par 
le  CREDIT  FONCIER  DE  FRANCE  en  prêts  hypothécaires  et  communaux. 

L'émission  a  pour  objet  de  permettre  la  liquidation  des  Loteries  de  Marseille,  de  Toulon  et  de 
Nice  et  de  la  Loterie  Coloniale.  {Pour  les  détails^  voir  le  prospectus,) 

SOUSCRIPTION  PUBLIQUE  LE  BERCSEDI  28  DtCEMBIB  ISS7 

Au  Crédit  Foaeler,  rue  des  Capucines,  19; 

Au  Comptoir  d*oseompte  do  Porto,  rue  Bergère,  1&  ; 

A  la  iSoelété  Oéoérolo,  rue  de  Provence,  54  ;  ■ 

Au  Crédit  Indastriel,  rue  de  la  Victoire,  72; 

Au  Crédit  Lyonnoio,  boulevard  des  Italiens,  10; 

A  la  Société  do  Dépôto  et  Compteo  eoaronto,  place  de  TOpéra,  3  ; 

A  la  Bon<|ao  d^eoeompto  do  Porla,  place  Ventadour. 

Dans  les  Ageaeoo  et  Saeearoolos  et  chez  les  correspondants  des  Sociétés  ci-dessus, 

ON   PEDT   SOUSCniRB   DÈS   h  PRÉSENT    PAR   CORRESPONDANCE 
^  V^M   soascriptiona   par    lUteo   ne    «ont    pos    odailoe*. 

L*admis8ion  à  la  cote  officielle  de  la  Bourse  de  Paris  sera  demandée. 


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LE  JUBILÉ  DE  S.  S.  LEON  XIII 

ET    LA   QUESTION   ROMAINE 


Rome  et  la  Papauté  présentent,  en  ce  moment,  un  grand,  un 
incomparable  spectacle  au  monde  :  sur  tous  les  chemins  qui  con- 
dnifient  à  la  Ville  éternelle  se  pressent  les  députations,  les  pèleri- 
nages, les  dons  de  rùnivws;  et  ce  ne  sont  pas  seulement  les 
peuples  de  tous  les  cHmats  qui  portent  leurs  hommages  au  vieillard 
auguste  du  Vatican,  mais  aussi  les  gouvernements  et  les  princes, 
et,  à  côté  des  souverains  catholiques,  les  monarques  dissidents  eux- 
mèmes«  Les  vœux  et  les  présents  de  l'empereur  d'Autriche  et  de  la 
reine  d'Espagne,  du  roi  de  Saxe  et  de  l'empereur  du  Brésil,  de  la 
princesse  Clémentine  et  de  la  reine  des  Belges,  des  archiducs  et 
des  archiduchesses,  de  la  Hongrie  chevaleresque  et  de  la  fidèle 
Bavière,  des  Diètes  autrichiennes  et  des  Républiques  du  nouveau 
inonde,  s'y  rencontrent  avec  ceux  de  la  reine  d'Angleterre  et  de 
renopereur  d'Allemagne,  an  roi  de  Grèce  et  du  Sultan,  de  l'impé- 
ratrice ée  Chine  et  du  président  des  États-Unis,  du  l^ah  de  Perse 
et  de  l'empereur  du  Japon,  de  la  Patagonie  et  du  roi  de  Choha.  Il 
n'est  pas  jusqu'au  grand  rabbin  d'Allemagne,  surnommé  le  pape 
des  Juifs,  qui  n'ait  tenu  à  envoyer,  en  cette  circonstance,  à 
Léon  XIII  une  bible  ancienne  ornée  de  pierres  précieuses. 

Toutes  les  richesses  de  la  nature,  les  diamants,  les  perles,  l'or, 
l'argent,  le  marbre,  l'ivoire,  la  nacre,  les  bois  et  les  tissus  précieux 
ont  revêtu,  pour  cette  occaâon  solennelle,  les  formes  les  plus 
variées  du  travail  humain,  en  offrant  le  spécimen  de  tous  les 
produits  du  globe  et  le  type  achevé  de  l'art  et  de  l'industrie  de 
tous  les  peuples,  depuis  les  chasubles  étincelantes  brodées  par 
la  main  des  impératrices  et  les  tiares  couvertes  de  rubis,  d'éme- 
raudes  et  de  saphirs,  jusqu'aux  nattes  primitives  dQS  Indiens  et 

6«  LIVRAISON.  25  DÉCEMBRE  1887.  61^ 


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U  LE  JUBILÉ  DB  8.  S.  LÉON  XIU 

aux  pelleteries  des  tribus  sauvages  du  Rio-Negro.  —  Omnes  de 
Saba  veniefit  aurum  et  tkus  déférentes* 

C'est  une  manirestatlon  sans  exemple,  un  éblouissement  sans 
pareil,  et  le  Saint-Père  le  proclamait  lui-même  avec  attendrissement 
il  y  a  peu  de  jours  devant  l'assemblée  des  cardinaux,  en  faisant 
monter  vers  Dieu  l'expression  de  sa  reconnaissance  :  «  Toutes  les 
classes  sodales,  sur  tous  les  points  de  la  terre,  dissdt-il  d'une  voix 
émue,  rivalisent  de  zèle  pour  Nous  combler  de  toutes  sortes  d'hom- 
mages :  par  des  députations,  par  des  lettres,  par  des  pèlerinages, 
venant  des  plus  lointaines  contrées  et  par  l'envoi  d'un  nombre 
immense  de  présents  dont  il  est  très  vrai  de  ooireque  la  richesse 
et  le  travail  artistique  sont  encore  dépassés  par  l'élan  des  cœurs  ^.  » 

Non  seulement  la  France  n'est  pas  apparue  la  dernière  dans 
cette  manifestation  grandiose,  mais  on  peut  dire  qu'elle  en  a  pris 
l'initiative  comme  elle  y  occupe  le  premier  rang.  De  même  qu  elle 
a  été  la  première  pour  la  défense  héroïque  de  la  souveraineté  atta- 
quée, la  première  pour  l'œuvre  filiale  du  Denier  de  Saint-Pierre,  la 
première  pour  la  Propagation  de  la  Foi  dans  les  contrées  lointaines, 
la  première  pour  toutes  les  entreprises  de  dévouement,  de  bienCai- 
Bance  et  de  chevalerie  chrétienne,  elle  a  tenu  à  honneur  de  garder 
sa  suprématie  glorieuse  dans  les  fêtes  du  Jubilé  sacerdotal  de 
Léon  XIII,  et  elle  s'y  montre  avec  tout  son  cœur  et  toute  sa  fol» 
avec  ses  évêques  et  ses  associations,  conmie  avec  les  princes  de  son 
antique  dynastie,  toujours  jalouse  d'attester  son  attachement  et 
son  respect  pour  le  Siège  apostolique. 

Il  semble  que,  plus  la  Papauté  est  dépouillée  et  humainement 
réduite  à  rien,  plus  les  peuples  ûent  voulu  l'entourer  d'hommages 
exceptionnels  et  donner  au  témoignage  éclatant  de  leur  fidélité  le 
caractère  d'une  protestation  universelle  contre  l'atteinte  portée  à  la 
souveraine  indépendance  dont  tous  ont  également  besoin. 

Devant  cette  apothéose  de  la  Papauté  et  ces  rayonnements  du 
Tfaabor,  la  dynastie  de  Savoie  parait  bien  chétive,  et  le  roitelet  du 
Quirinal,  oublié  dans  son  palais,  doit  se  trouver  lui-même  bien 
petit  auprès  du  vieillard  à  trois  couronnes  du  Vatican. 

«  Il  n'y  a  pas  de  question  romaine  I  »  s'évertuaient  à  clamer  les 
politiciens  de  la  péninsule,  comme  d'autres,  de  présomption  égale 
et  d'égale  mauvaise  foi,  disaient  chez  nous  :  «  Il  n'y  a  pas  de  qae^ 

*  Allocation  prononcée  dans  le  Gonsistiure  du  25  novembre. 


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IT  U  QUESTION  ROXAIHB  m 

tion  sociale  I  »  Mais  le  spectre  importan  se  dresse  et  vient  troubler 
ceux  qui  voudraient  l'écarter  du  festin. 

Il  n'y  a  pas  de  question  romaine  I  Écoutez  et  regardez  I  Tendez 
Foreille  à  Tacclamation  des  peuples;  ouvrez  les  yeux  au  spectacle 
extraordinaire  qui  saisit  le  monde! 

Vous  avez  beau  la  nier,  cette  question  romaine  :  e  pur  si  muovel 
£lle  agite  les  âmes,  elle  soulève  les  nations,  elle  domine,  elle 
s'impose I  Gomme  elle  déborde  d'Italie  à  cette  heure!  Gomme  elle 
rejette  dans  l'ombre  les  petites  préoccupations  du  traité  de  com- 
merce et  de  l'expédition  de  Massouah  I  Comme  elle  dépasse  l'Eu* 
rope  elle-même  pour  planer  sur  les  deux  hémisphères! 

Vainement  M.  Grispi  a-t-il  affecté  de  la  passer  sous  silence  dans 
le  dernier  discours  de  la  couronne  :  l'univers  entier  la  lui  crie;  et 
cette  revendication  imposante,  universelle,  restitue  solennellement 
au  problème  sacré  le  caractère  supérieur  qu'on  lui  conteste. 

Si  elle  n'était  qu'italienne,  comment  aurait-elle  la  faculté  de 
remuer  le  monde  à  ces  profondeurs  7 

Pourtant,  au  lendemain  des  scandales  occasionnés  par  la  trans^ 
lation  des  cendres  de  IHe  IX,  M.  Ilancini  osait  soutenir  que  «  la 
rituation  du  Pape  à  Rome  est  une  question  tout  intérieure,  un 
intérêt  purement  italien  et  ne  comportant  à  aucun  titre  une  dis- 
cussion internationale.  » 

Cette  audadeuse  théorie  a  été  arborée,  cette  prétention  affichée  par 
tous  les  ministres,  par  tous  les  orateurs,  par  tous  les  agents  diplo- 
matiques de  l'Italie  officielle,  qui,  depuis  quinze  ans,  s'indignent  et 
s'irritent  de  tout  acte,  de  toute  parole  tendant  à  rendre  à  la  ques- 
tion le  caractère  d'universalité  qui  est  son  essence  même. 

Et,  chose  bizarre  en  même  temps  que  contradiction  saillante, 
ce  même  droit,  ainsi  que  le  remarque  l'auteur  anonyme  d'un  élo^ 
quent  écrit,  «  ce  même  droit  d'intervention  morale  et  d'arbitrage 
des  nations  étrangères  dans  le  règlement  de  la  question  romaine, 
le  gouvernement  italien,  qui  le  nie  s'il  s'agit  d'un  contrôle,  1^ 
reconnaît  et  l'invoque,  s'il  s'a^t  d'une  consécration  tl  » 

En  1878,  en  effet,  au  congrès  de  Berlin,  alors  que  les  différentes 
l^ssances  se  distribuaient  des  compensations  amiables,  sons  le 
regard  encourageant  du  prince  de  Bismarck,  et  s'adjugeaient,  qui 
la  Bosnie  et  l'Herzégovine,  qui  l'tle  de  Chypre,  qui  le  protectorat 

«  La  Lettre  du  Pape  et  Utalie  officielk,  p ,  19. 


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lY  LE  mnÀ  DE  8.  S.  htm  Xffl 

de  la  BulgaHo,  qui  h  Tunisie,  qile  demanda  l'Italie?  Une  seuk 
chose  :  la  ratification  diplomatique  de  la  possession  de  Rome  et 
VacceptatioQ  internaUonale  ^  bxt  accompli.  Le  plénipotentiaire 
de  la  France,  celui  de  l'Autricbe-Hongrie,  le  chancelier  d'Alle- 
magne, tout  le  premier,  écartèrent  la  prétenticm,  en  refusant  même 
(^'admettre  que  la  question  fîtt  posée  devant  le  congrès.  N'était-ce 
pas  un  arrôt  significatif,  établissant  avec  autorité  la  compétence 
absolue  de  l'Europe  dans  le  problème?  Et  le  prince  de  Bismarck  ne 
proclamait-il  pas  le  droit  d'appréciation  et  d'ingérence  des  gon- 
vemements  quand  il  aignalait  la  nature  particulière  de  «  ce  pouvoir 
qui,  par  son  caractère  universel,  n'est  nuUe  part  étrange  »? 

Ce  caractère  international,  universel,  la  question  rcmiûne  l'a  eu 
i  toutes  les  époques,  et  il  suffit  d'ouvrir  l'histoire  pour  en  trouva 
«ent  témoignages.  Quand  Péjnn  sommait  Astoiphe  de  restituer  les 
propriétiès  de  TÉgUse,  quand  les  emperrars  francs  inlervenateot 
pour  constituer  ou  Raffermir  l'indépendance  temporelle  des  Papes, 
que  faisaient-ils  autre  chose  qu'affirmer  le  droit  des  peuples  chrë* 
Uens  à  garantir  la  liberté  même  de  leur  foi?  Et  six  siècles  plus 
tard,  quand  Henri  IV,  dans  son  plan  profond  de  réorgaiûsadon  de 
l'Europe,  iSsisait,  de  la  Papauté  indépendante  au  sein  de  l'Italie 
confédérée,  le  {Hvot  d'un  nouvel  équilibre  du  monde,  ne  marquait* 
il  pas  ainsi  le  caractère  universel  qui  la  di;9tingue  de  toutes  les 
institutions  humaines? 

De  nos  jours,  au  congrès  de  Vienne  en  1815,  et  au  con9*ès  de 
Paris  en  1856,  n'est-ce  pas  toujours  l'assemblée  des  puissances 
qui  s'est  occupée  de  la  question  romaine;  n'est-ce  pas  toujours 
l'aréopage  euroqpéen  qui  revendique  pour  lui-même  le  soin  de  régler 
le  parobtème  supérieur  dont  la  solution  importe  ai  essentieUem^cit  à 
la  paix  intérieure  de  tous  les  États? 

On  a  dit  du  Jubilé  de  Léon  XIII  qu'il  était  «  la  fête  de  {amiUe 
de  la  Chrétienté  n.  L'expression  est  heureuse,  maid  ne  serait-il  pas 
étrange  que,  de  tous  les  gouvernements,  ce  fût  précisément  celui 
qui,  seul,  s'abstient  d'y  participer  et  la  supporte  m6me  avec  impa- 
tience, qui  demeurât  investi  de  l'étonnant  privil^  de  confisquer 
à  son  profit  et  de  régur  à  sa  convaianoe  l'intértt  commun  de  la 
Amiille  entière? 

lin  des  principaux  organes  de  la  péninsule  s'écriait  récemment  : 
<(  Nous  ne  pouvons  pas  admettre  qu'à  cause  de  la  Papauté,  l'Italie 
demeure  l'esclave  de  l'étranger.  » 


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ST  LA  QCŒSnON  ROMAINE  T 

Pcrsomie  ne  danaade  que  l'Italie  devienne  TesclaTe  de  l'étranger, 
et  la  France,  qui  a  si  généreusement  versé  son  sang  pour  raffrandiîr 
de  la  domination  tud«sque,  ne  saurait  être  accnsée  d'une  pareille 
tendance.  Mais  personne  ne  peut  admettre  davantage  que  la  Papauté 
reste  l'esclave  de  Tltalie  et  que  les  nations  catholiques  demeurent 
étrangères  aux  conditions  et  aux  garanties  de  son  existence. 

Quoil  l'Europe  est  intervenue  pour  la  neutralité  de  la  Belgique, 
et  rindépendance  de  la  Papauté,  gage  de  la  sécurité  des  consciences, 
ne  constituerait  pas  un  intérêt  au  moins  égal? 

Quoil  l'Europe  est  intervenue  pour  la  neutralité  du  Luxembourg, 
et  la  liberté  du  Saint-Siège,  nécessaire  à  tous  les  temps  et  à  tous 
les  lieux,  aurait  moins  de  titres  à  la  sollicitude  de  la  diplomatie? 
Quoi!  l'Europe  est  intervenue  pour  les  petits  peuples  malheu- 
reux et  tyrannisés  de  la  presqu'île  des  Balkans,  et  il  lui  serait 
interdît  d'intervenir  pour  les  populations  innombrables  dont  la  M 
souffre  et  proteste? 

Quoi  !  l'Europe  interviendrait  pour  assurer,  à  cause  de  son  im- 
portance comm^àale,  la  sécurité  du  canal  de  Suez,  et  la  Papauté, 
dont  l'importance  semble  un  peu  plus  haute  que  celle  des  trans- 
ports maritimes,  ne  pourrait  exciter  la  même  vigilance? 

Le  libre  transit  de  mille  bâtiments  provoquenût  plus  de  souds  et 
de  précautions  que  la  liberté  d'âme  de  250  millions  d'êtres  humains? 
Quoi!  l'Europe  défend  jalousement  la  neutralité  des  Dardanelles  ; 
elle  ne  permet  à  aucune  puissance  de  mettre  la  main  sur  Gonstan- 
tinople;  eUe  prendrait  au  besoin  les  armes  pour  sauvegarder 
ce  qu'on  ne  peut  plus  appeler  l'intégrité  de  l'empire  ottoman,  msuia 
du  moins  les  lambeaux  qui  en  subdstent;  et  le  christianisme,  dont 
vit  le  monde,  la  laisserait  plus  indifférente  et  plus  désarmée  que 
l'islamisme,  dont  meurt  une  race  abâtardie? 

Comparaison  n'œt  pas  raison,  dira-t-on  avec  le  proverbe;  mais 
ici  la  comparaison,  ou  plut6t  le  contraste,  éclate  avec  une  telle 
force,  qu'il  ne  reste  pas  la  moindre  place  au  doute  et  que  la  cou- 
clusioil  s'impose. 

Il  y  a  juste  deux  ans,  recevant  M.  de  Lesseps  à  l'Académie 
française,  M.  Renan  déteignait,  en  termes  curieux  à  rappeler  aujour- 
d'hui, la  situation  exceptionnelle  de  l'Egypte  :  «  Clef  de  l'Afrique 
intérieure  par  le  Nil,  gaardieone  par  son  isthme  du  point  le  plus 
important  de  l'empire  des  mers,  l'Egypte,  disait-il,  est  vouée  à  une 
destinée  particulière...  Quand  on  a  un  rôle  touchant  aux  inté- 


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m,  LE  JUBILÉ  DE  S.  &  LÉON  IDI 

rets  généraux  de  rbumanité,  on  y  est  toujours  sacrifié.  Une  terre 
qui  importe  à  ce  point  au  reste  du  monde  ne  saurait  s'appartenir 
à  elle-même;  elle  est  neutralisée  au  profit  de  l'humanité;  le  prin- 
cipe national  y  est  tué...  L'Egypte  sera  toujours  gouvernée  par 
l'ensemble  des  nations  civilisées.  » 

Ce  que  dit  M.  Renan  de  la  terre  des  Pharaons,  l'univers  catho- 
lique ne  peut-il,  avec  beaucoup  plus  de  raison,  le  penser  du  tom- 
beau des  apôtres  et  de  la  terre  des  martyrs?  Le  rôle  providentid 
de  la  ville  des  Papes  est  admirablement  défini  dans  la  page  du 
philosophe,  avec  cette  différence  essentielle  que  le  principe  national 
n'est  pas  tué  quand  le  souverain  est  de  la  même  race  que  son 
peuple,  et  surtout  quand,  loin  d'être  «  sacrifiée  »  à  ce  rôle  glo- 
rieux, Rome  y  trouverait  un  élément  de  force  et  de  grandeur. 

Pourquoi  la  destinée  particulière  à  laquelle  M.  Renan  juge  égoi- 
table  de  vouer  l'Egypte  ne  paraitrait-elle  pas  plus  équitable  encore 
aux  gouvernements  européens  et  aux  catholiques  du  globe  pour  le 
siège  de  la  Papauté? 

,  Mais  il  n'est  pas  nécessaire  d'invoquer  des  témoignages  extérieurs 
pour  la  constatation  d'une  vérité  que  les  Italiens  eux-mêmes  ont, 
en  maintes  circonstances,  été  forcés  de  reconnaître. 

Dès  1871,  dans  la  discussion  de  l'hypocrite  Loi  des  Garanties, 
M.  Minghetd  se  voyait  contraint  de  dire  :  «  A  quoi  bon  se  le  disâ- 
muler?  La  question  est  nécessairement  internationale.  On  n'évite 
pas  les  périls  en  les  niant.  » 

•  M.  Bonghi  faisait  le  même  aveu,  et  l'un  des  plus  éminents  politi- 
ques et  jurisconsultes  de  la  péninsule,  le  sénateur  Cadoma,  président 
du  conseil  d'État,  proclamait  à  son  tour  d'une  façon  expÛcite  que 
«  la  nécessité  absolue  de  la  liberté  effective  du  Pape  crée  un  droit 
pour  les  peuples  catholiques  et  pour  leurs  gouvernements  ». 

Peuples  et  gouvernements  ont-ils  réclamé  ce  droit,  qu'on  essaye 
de  leur  dénier  de  nouveau?  L'histoire  contemporaine  est  pidne  de 
leurs  revendications. 

Dès  1870,  après  l'invasion  de  l'État  pontifical  et  la  prise  de 
possession  de  Rome  par  les  Piémont^ds,  l'Europe  entière  s'émeut 
de  la  situation  faite  à  la  Papauté,  et  les  ambassadeurs  du  nouveau 
royaume  italien  sont  obligés  de  constater  cette  préoccupation,  non 
seulement  dans  les  États  catholiques,  mais  chez  les  dissidents 
eux-mêmes. 

M.  Minghetti,  alors  ambassadeur  à  Vienne,  écrit  au  ministre  des 


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ET  U  QUESnON  ROMAIIfE  Vil 

afMres  étrangères  à  Rome  que  «  tous,  catholiques  et  non  catbo- 
liques,  s'inquiètent  de  la  liberté  et  de  Tindépendance  du  Saint- 
Siège  »,  et  il  estime  opportun  «  de  s'entendre  sur  ce  point  avec 
les  autres  puissances  ». 

M.  Melegari,  ministre  d'Italie  à  Berne,  fait  savoir  que  «  le 
conseil  fédéral  a  pris  acte  de  la  promesse  faite  par  le  gouverne- 
ment du  roi  de  se  concerter  avec  la  diplomatie  européenne  pour 
assurer  les  conditions  essentielles  de  la  liberté  du  Saint-Père.  » 

D'autre  part,  M.  de  Bismarck  écrit  de  Versailles  même,  en  pleine 
guerre,  le  8  octobre  1870,  au  ministre  de  Prusse  à  Florence  :  «  Sa  Ma- 
jesté se  croit  obligée,  vis-à-vis  de  ses  sujets  catholiques,  d'aider  à 
sauvegarder  la  dignité  et  l'indépendance  du  chef  de  l'Église  catho- 
lique. » 

Le  chancelier  d'Autriche  faisait  des  réserves  analogues  ;  la  France 
refusait,  par  l'organe  non  suspect  de  M.  Jules  Favre,  de  ratifier 
la  violation  flagrante  de  la  Ck)nvention  de  septembre  ;  et  quelques 
mois  plus  tard,  M.  Thiers  disait  solennellement  à  la  tribune  de 
l'Assemblée  nationale  :  a  L'expérience  peut  seule  dédder  si  l'indé- 
pendance du  Pape  est  réelle  et  si  elle  deviendra  un  fût  auquel 
l'Europe  puisse  avoir  confiance.  » 

Eh  bien,  après  seize  années  de  spoliations  multiples,  d'inces- 
santes entraves  et  de  mesures  oppressives  qui  ont  resserré  de  plus 
on  plus  la  captivité  du  Souverain  Pontife  ;  après  les  scandales  du 
transfert  des  cendres  de  Pie  IX  et  les  insultes  prodiguées  hier 
encore  dans  Rome  à  des  pèlerinages  français,  on  peut  dire  que 
l'expérience  est  faite  et  que  ni  l'Europe  ni  le  monde  catholique  ne 
peuvent  trouver  les  garanties  nécessaires  dans  un  régime  qui 
aboutit  à  faire  de  l'hôte  auguste  du  Vatican  le  prisonnier  de  plus 
en  plus  étroit  du  Quirinal. 

Ce  n'est  pas  tout  :  est-ce  que  les  puissances  catholiques,  notam- 
ment la  France,  l'Autriche,  l'Espagne,  la  Belgique,  le  Portugal, 
en  msdntenant,  depuis  l'occupation  de  Rome,  leurs  ambassadeurs 
auprès  du  Saint-Siège;  est-ce  que  l'Allemagne,  en  accréditant 
auprès  du  Pape  un  négociateur  extraordinaire;  est-ce  que  le  prince 
de  Bismarck,  en  sollicitant  la  médiation  du  chef  de  l'Église  dans 
uxk  différend  tout  politique  avec  l'Espagne  et  en  lui  décernant 
publiquement  le  titre  de  Sire  qui,  dans  le  formulaire  des  chancel- 
leries comme  dans  la  langue  de  la  civilisation,  exprime  l'idée  la 
plus  haute  de  la  souveraineté  complète  ;  est-ce  que  tous  ces  faits 


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vui  LE  JOBni  DE  S.  a  liùB  xm 

et  tous  ces  témoignages  n'établissent  pas  avec  une  évidence  inb- 
fragable  que  les  gouvernements  sont  loin  de  se  détacher  de  la 
question  romaine  et,  traitant  le  Pape  en  roi,  continuent  de  regarder 
les  intérêts  supérieurs  qu'il  représente  comme  touchant  à  leurs 
intérêts  propres  et  appelant  leur  plus  active  sollicitude? 

Rappelons-le  :  des  répulxlicsdns  eux-mêmes,  dans  une  heore 
d'impartialité,  déclaraient  naguère  intolérable  la  situation  faite  au 
Saint-Siège  par  la  violente  occupation  de  Rome.  M.  Arnaud  (de 
l'Ariège)^  invoquant  «  le  droit  inta*national  »,  réclamait  la  liberté 
effective  des  Souverains  Pontifes  ^  et  M.  Eugène  Pelietan,  le  p^ 
du  député  radical  actuel,  se  prononçait  avec  vigueur  pour  l'en- 
tière et  tranquille  possession  de  Rome  par  le  Saint-Père. 

Je  cite  pour  être  cru  :  «  Le  Pape  et  le  roi  de  Piémont  peuvent- 
ils  cohabiter  la  même  capitale?  —  Rien  de  plus  facile,  dites-vous. 
—  Rien  de  plus  impossible,  au  contraire.  Autant  vaudrait  ima- 
^er  qu'après  la  révolution  de  Juillet,  Charles  X  aurait  pu  accepter 
de  la  munificence  de  Louis-Philippe  un  entresol  au  Palais-Royal 
ou  Men  à  l'É  ysée-Rourbon  2.  » 

Hais  toutes  ces  considérations  prennent  une  force  aotremeot 
irrésistible,  si  l'on  s'élève  plus  haut  pour  jeta:  un  regard  d'en- 
semble sur  le  développement  du  catholicisme  dans  le  monde  et 
sur  la  prodigieuse  extension  des  églises,  soit  dans  les  contiées 
où,  il  y  a  quarante  ans,  l'on  en  rencontrait  à  peine  quelques-unes, 
soit  dans  les  régions  longtemps  fermées  et  ouvertes  senleiBeot 
d'hier  à  la  civilisation. 

L'Amérique,  par  exemple,  ne  comptait  an  d^ut  du  siècle  qu'on 
seul  évèque,  avec  quelques  prêtres  et  quatre-vingt-dix  mille  fidéies, 
perdus,  noyés  dans  des  multitudes  dissidentes.  RienlAi,  ils  scmt 
devenus  légion.  En  1870,  les  catholiques  formaient  presque  le 
dnquième  de  la  population  totale  ;  en  1900,  ils  en  constitueroot 
le  tiers.  Magnifique  extension,  qui  a  parallèlement  suivi  le  dève* 
loppement  industriel  et  commercial,  en  plaçant  toujours  l'idée 
avant  le  fait  et  le  culte  avant  la  matière.  Ainsi  que  l'a  très  faîea 
observé  M.  Claudio  Jannet  dans  son  beau  livre,  le  christianisme  aux 
États-Unis  est  véritablement  devenu  la  religion  nationale^. 

On  compte  aujourd'hui,  sur  le  territoire  de  la  Gonièdératio0  : 

*  L'Indépendance  des  papes  et  le  droit  des  peuples,  par  Arnaud  (de  rAriège)» 

2  La  Tragédie  italienne,  par  Eugène  Pelletan,  chez  Paguerie,  p.  31. 

3  Les  Etats-Unis  contemporains* 


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t£  u  Quisnoir  R(»imE  ne 

2  eardiinmx,  12  archerêques,  62  évoques,  7296  prêtres,  6755 
églises,  1701  chapelles,  1733  stations  de  mission,  36  séminaires 
diocésains  ou  scolasticats  religieux,  85  collèges  ecclésiastiques, 
2621  écoles  paroissiales  fréquentées  par  h92  949  enfants,  618  aca- 
démies de  jeunes  filles,  A&d  iifôtitutions  de  bienfaisance;  en  tout, 
67  diocèses,  7  vicariats  apostoliques  et  1  préfecture,  c'est-à-dire 
75  centres  cattiofiquos.  étroitement  unis  au  Pontife  romain  ^ 

11  y  a  quarante  ans,  le  haut  Canada  n'avait  qu'un  seul  vicaire 
apostolique,  aidé  de  deux  auxiliaires.  Aujourd'hui,  le  Dominion 
renferme  2000  prêtres  sous  la  direction  de  30  évêques  ï 

Merveilleuse  floraison,  épanouie  en  un  quart  de  siècle,  et  qui 
témoigne  avec  éclat  de  la  vitalité  féconde  du  cathoUc^me  dans  la 
fiberté! 

Le  même  étonnant  spectacle  se  présente  en  Afrique,  en  Asie,  au 
Japon,  sur  les  plages  les  plus  lointaines,  et  cette  rapide  et  extraor- 
dinaire diffusion  du  eatboticisme  dans  toutes  les  parties  du  monde 
connu  constitue  certainement  l'un  des  plus  grands  faits  de  notre 
époque. 

Avant  1822,  l'Afrique  avait  à  peine  quelques  églises  éparses 
sur  le  littoral  méditerranéen.  Aujourd'hui,  elle  montre  avec  orgueil, 
sur  le  siège  d'Augustin  glorieusement  relevé,  un  vaillant  cardinal 
entouré  de  prêtres  actifs,  de  missionnaires  intrépides,  d'écoles 
où  se  presse  la  population  indigène,  de  nombreuses  institutions 
charitables.  De  la  détresse  religieuse,  elle  est  passée  à  2  archevê- 
chés, 12  évècbés,  17  vicariats  et  16  préfectures  apostoliques. 

Nous  Be  parlons  pas  do  Congo  et  de  ce  centre  encore  mystérieux 
que  les  premières  explorations  de  Stanley  et  de  Brazia  peonettent 
d'entrevoir  comme  un  vaste  réservoir  d'hommes  et  conmie  le  futur 
diamp  de  fertile»  moissons. 

En  1822,  l'Extrême-Orient  tout  entier,  Inde,  Chine  et  Indo-CUne, 
ne  comprenait  que  12  évêques.  Aujourd'hui,  l'Inde  seule  ofire 
28  archevêques  et  évêques,  avec  1200  prêtres;  l'Indo-Chine,  la 
Chine  et  le  isLfon  renferment  près  de  deux  millions  de  fidèles, 
relevant  de  50  vicariats  apostoliques  desservis  par  une  armée  de 
1400  missionnaires! 

EnËSL  rOcéanie,  qui,  jusqu'en  1870,  ne  connaissait  pa3  le  culte 

-■  Toy.  rintéressant  volume  de  l'abbé  Vigneron  :  De  Montréal  à  Wa^» 
^inif  tan,  chez  Flon,  1887. 


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X  u  nmA  DE  s.  s.  l£on  xm 

catholique,  a  tellement  grandi  en  quinze  années  qu'elle  ne  possède 
pas  à  cette  heure  moins  de  23  évèques  avec  592  prêtres  et  une 
population  catholique  de  710  000  âmesl 

Quelle  transformation  rapide!  Quelles  nobles  et  pacifiques  con- 
quêtes I  Quelles  admirables  germinations  promises  à  l'avenir!  Et 
tous  ces  peuples,  tous  ces  fidèles,  tous  ces  clergés  indigènes,  variés 
de  costume,  de  couleur,  de  mœurs,  d'idiome,  mais  confondus  dans 
la  même  aspiration,  sont  actuell^nent  en  marche  vers  Eomet 
chargés  des  présents  de  l'univers,  afin  de  déposer  tous  aux  fieàa  an 
Père  commun  Thommage  de  la  même  foi  et  du  même  dévouement! 

Quel  tableau!  Quelle  scène  à  la  fois  majestueuse  et  touchante! 

Et  la  religion  qui  suscite  de  pareilles  manifestations  de  l'âme 
humaine  laisserait  sans  aucun  droit  les  peuples  et  les  gouvane- 
ments  qu'elle  anime  !  Tous,  de  l'un  à  l'autre  pôle,  resteraient  à  la 
merd  des  passions  et  des  sectes  de  l'Italie  !  C'est  de  la  seule  et 
infime  péninsule,  de  ses  fluctuations  et  de  ses  caprices,  que  dépen- 
drait le  chef  auguste  de  ces  croyances,  le  régulateur  suprtoe  de 
cette  foi  civilisatrice!  Ni  l'ascendante  Amérique,  réservée  peut- 
être  à  jouer  bientôt  le  rôle  principal  dans  le  monde;  ni  l'Afrique, 
dont  la  noire  fourmilière  s'avance  en  saluant  dans  la  Croix  le 
symbole  de  l'affranchissement  et  du  progrès;  ni  la  Chine,  avec  ses 
chrétientés  populeuses;  ni  le  Japon,  avide  aujourd'hui  de  l'Évangile 
qu'il  proscrivait  naguère;  ni  ces  vastes  empires  et  ces  jeunes  répuM- 
ques  qui  montent  sous  le  soleil  en  menaçant  de  submerger  la  vidOe 
Europe  n'auraient  voix  dans  le  règlement  de  la  question  capitale 
qui  les  domine  tous,  et  c'est  la  petite  Italie  qui  resterait  maîtresse 
de  la  conscience  de  l'univers  ! 

C'est  impossible  I  Qu'elle  le  veuille  ou  non,  l'Italie  nouvelie  devra 
compter  avec  toutes  ces  églises,  avec  toutes  ces  forces,  avec  toutes 
ces  races,  grandissantes  sous  toutes  les  latitudes,  et  qui  déjà  récla- 
ment leur  part  lé^time  de  décision  et  de  garantie  ^. 


*  Les  derniers  courriers  du  nouveau  monde  apportent  le  document 
suivant  : 

Art.  1*'.  —  Le  Congrès  de  la  république  de  TËquateur  présente  respeo 
tueusement  ses  félicitations  à  S.  S.  le  Pape  Léon  XJII,  à  l'occasion  du 
cinquantième  anniversaire  de  sa  première  messe.  Le  Congrès  hit  des 
vœux  pour  que  la  liberté  du  Souverain  Pontife  soit  entière  et  qu*on  Jiit 
restitue  les  droits  sacrés  qui  lui  reviennent  comme  successeur  de  sai^U  Pierre  et 
comme  chef  visible  de  P Eglise  catholique. 

Art.  2.  —  Le  Congrès  de  l'Equateur,  en  son  nom  et  au  nom  du  petg^ 


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ET  LA  QUESTION  ROMAINE  M 

Contemplez,  à  l'heure  actuelle  et  à  féblouissante  lumière  du 
lubilé,  TactioD  de  la  Papauté  dans  le  monde  :  en  dehors  des  États 
catholiques,  elle  entretient  des  relations  affectueuses  avec  la  plupart 
des  gouvernements;  elle  a  conclu  la  psdx  avec  rAllemagne,  signé 
une  trêve  avec  la  Russie,  et  négocie  avec  la  reine  Victoria  la  créa- 
tion à  Londres  d'une  nonciature  qui  renouerait  le  lien  brisé  depuis 
trois  cent  cinquante  ans;  elle  a  réorganisé  la  hiérarchie  catholique 
en  Angleterre,  en  Ecosse,  en  Grèce,  au  Monténégro,  dans  les  pays 
slaves,  de  même  qu'en  Asie  centrale  et  dans  les  Indes;  elle  est  en 
rapports  amicaux  avec  le  chef  du  mahométisme  à  Gonstantinople, 
comme  avec  le  chef  du  bouddhisme  à  Pékin;  partout,  jusque  dans 
les  citadelles  du  protestantisme  et  de  l'hérésie,  elle  exerce  une 
influence  profonde  et  respectée.  Gomme  le  Christ,  tout  en  n'oubliant 
pas  ses  fils  les  plus  proches,  elle  s'assied  à  la  table  du  publicidn, 
cherche  à  relever  les  pécheresses,  entre  en  conversation  avec  la 
Samaritaine  et  reçoit  l'hospitalité  dans  la  maison  de  Zachéel 

Mais  si  l'irradiation  du  Jubilé  fsdt  éclater  à  tous  les  yeux  les 
progrès  et  les  grandeurs  du  catholicisme;  si,  en  face  du  monde 
déchiré  par  d'intraitables  factions  et  divisé  par  des  credos  philoso- 

dont  il  est  le  représentant,  renouvelle  la  protestation,  faite  par  la  nation,  de 
rester  fidèle  aux  enseignements  du  Saint-Siège,  et  spécialement  à  ceux 
contenus  dans  les  encycliques  Diutumum  et  Immortale  Dei. 

Art.  3.  —  Une  somme  de  10  000  sucros  (soit  50  000  fr.),  est  votée  pour 
contribuer  à  Thonoraire  que  le  monde  catholique  offrira  au  Saint-Père  le 
jour  de  ses  noces  d'or,  pour  la  messe  que  Sa  Sainteté  célébrera  en  cet 
anniversaire. 

D'autre  part,  on  apprend  que  Ménélick  II,  roi  de  Ghoha,  envoie  un 
ambassadeur  à  Rome  avec  de  riches  présents  et  une  lettre  pour  le  Pape. 
Le  royautne  de  Ghoha,  dans  l'Afrique  orientale,  fait  partie  de  TAbyssinie, 
en  formant  avec  cet  État  une  sorte  de  confédération.  Le  roi  Ménélick 
appartient,  ainsi  qu'une  partie  de  son  peuple»  à  TËglise  schismatique  copte^ 
mais  beaucoup  de  ses  sujets  sont  catholiques,  et  les  missionnaires  catho- 
liques reçoivent  chez  lui  l'hospitalité  la  plus  honorée.  Déjà,  en  1841,  des 
députés  du  Ghoha  étaient  venus  à  Rome,  avec  ceux  du  Tigré  et  de  l'Ambara^ 
rendre  hommage  à  Grégoire  XVI;  et  Léon  XIII,  au  début  de  son  ponti- 
ficat, ayant  été  Tobjet  d*une  démarche  semblable,  y  a  répondu  en  envoyant 
à  Ménélick  une  couronne  royale  ornée  de  pierres  précieuses.  De  sorte  que, 
par  une  rencontre  singulière  et  expressive,  la  Papauté  se  trouve  en  relations 
amicales  et  en  intime  communauté  de  foi  avec  une  partie  de  cette  Aby»- 
sinie  dont  Tautre  portion  tient  en  échec  les  ambitions  et  les  soldats  de 
l'Italie  nouvelle  !  De  ce  côté  encore,  quel  puissant  secours  ne  recevrait  p^s 
l'Italie  d'un  accord  avec  le  Saint-Siège  pour  l'apaisement  de  ses  difficultés 
et  rélargissement  de  son  action  dans  le  monde! 


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Xn  LE  JÏÏBILfe  D8  S.  S.  LÉON  XOI 

phîques  ou  sociaux,  elle  met  en  poissant  relief  la  majestuease  unité 
catholique  autour  de  'sou  chef  vénéré,  elle  éclaire  aussi  cTun  jour 
nouveau  le  niouvement  concentrique  qui,  des  extrémités  du  globe, 
se  dessine  avec  une  force  croissante  autour  de  la  P^uté  et  dans 
lequel  l'Europe  n'apparaîtra  bientôt  plus  que  ccmune  une  petite 
province  de  la  grande  patrie  religieuse! 

CouHnent,  dès  lors,  une  seule  motte  de  terre,  un  seul  point 
minuscule  de  cette  petite  Europe,  pourraient-ils  élever  la  prëtentioii 
d'accaparer  le  bien  de  tous?  Pas  plus  que  l'autre  soleil,  l'Italie  ne 
peut  confisquer  le  soldl  moral  de  l'univers. 

Devant  la  manifestation  sans  précédent  dont  Rome  offre  ra  ce 
moment  l'imposant  spectacle,  on  s'est  demandé  sà  le  JulHlé  de 
Léon  XIII  n'allait  pas  marquer  une  date  exceptionndle  dans  lliis^ 
toire  de  l'Eglise  et  réserver  peut-être  quelque  grande  surprise  an 
monde?  C'est  le  secret  de  Dieu;  msds  ce  qui  est  acquis  désonnais, 
c'est  qu'en  raison  du  caractère  international  et  universel  de  h 
Papauté,' la  solution  à  intervenir  doit  être  indiscutablement  Vcravre 
commune  de  toutes  les  puissances;  que,  débattue,  acceptée,  sanc< 
tionnée  par  toutes,  elle  doit  demeurer  sous  la  protection  collective 
du  droit  public  des  deux  mondes;  qu'à  aucun  degi-é  le  Pape  ne 
peut  devenir  le  «  Sergent  »  du  roi  d'Italie,  pas  phxs  qu'Henri  ÎS 
n'admettait  qu'il  fût  «  le  Jchapelain  de  PMlippe  II  »;  que,  pour  un 
intérêt  de  cette  hauteur,  il  £aut  l'assentiment  du  temps  et  de  l'es- 
pace, et  que  tous  lesJgouvem^naEits,  tous  les  peuples  et  Ums  les 
siècles  doivent  demeurer  les  gardiens  d'une  liberté  nécessaire  à  la 
conscience  du  genre  humain. 

Léon  LivEDAîï. 


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MÉMOIRES  D'UN  ROYALISTE' 


XIX 

LE   DEUX  DÉCEMBRE 
1851. 


Après  le  soleanel  et  loog  débat  sur  la  révision,  après  l'accès 
d'agitation  qui  en  fut  la  suite,  TAsseoiblée  touchant  à  l'époque 
habituelle  de  ses  vacances,  ne  se  refusa  point  une  prorogation  qui 
lui  permettrait,  non  de  se  reposer,  mais  du  moins  de  changer  de 
fatigue,  en  allant  consulter  ses  électeurs.  Elle  s'ajourna  donc  au 
à  novembre  et  elle  nomma  une  commission  de  permanence  dans 
laquelle  tous  les  sentiments  de  méfiance  avaient  la  majorité. 

Le  Président  ne  tarda  point  à  mettre  notre  absence  à  profit,  et, 
brusquement,  sans  consultation  préalable  du  ministère,  il  déposa 
sur  la  table  du  conseil  un  projet  brièvement  motivé  qui  abrogeait 
la  loi  du  31  mai.  Le  Président  s'inquiétait  peu  qu'on  lui  reprochât 
sa  palinodie  et  qu'on  lui  rappelât  que  la  loi  du  31  mai  était  née  de 
son  initiative.  M.  Barocbe  en  prenait  plus  de  souci  ;  c'était  lui  qui 
avait  soutenu  l'opportunité  et  pême  l'urgence  de  l'épuration  du 
suffrage  universel  par  la  sévérité  dans  la  constatation  du  domicile. 
C'était  lui  qui  devrait  maintenant  soutenir,  à  la  tribune,  la  thèse 
absolument  contraire.  Cette  responsabilité  l'effraya;  elle  répugna 
davantage  encore  à  M.  Léon  Faucher,  qui  péchait  souvent  par  la 
forme,  mais  dont  la  loyauté  demeurait  incontestable.  Ils  se  mon- 
trèrent donc  tous  deux  surpris  et  fort  irrités,  M.  Faucher  particu- 
lièrement, lorsque  le  Président,  avec  son  calme  habituel,  leur 
proposa  un  retour  pur  et  simple  au  suffrage  universel  sans  contrôle 
et  sans  limite.  Le  ministère  comprit  facilement  que  le  prince 
démasquait  là  une  batterie  tenue  en  réserve  pour  des  vues  ulté* 
âeures,  et  qu'on  ne  ferait  pas  fléchir  sa  résolution.  La  démission 

*  Voy.  le  Correspondant  du  10  décembre  1887.  ^ 

6*  LIVRAISON.  25  DÊGBMBRB  1887.  62 


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966  MËICOmES  D'UN  ROTAUSTE 

fut  offerte,  elle  fut  acceptée  sans  difficulté.  Louis-Napoléon  com- 
prenait que,  dans  la  sphère  parlementaire,  il  n'obtiendrait  pas  plus 
de  condescendance  que  lui  en  offraient  M.  Baroche  et  ses  col- 
lègues. Il  renonça  donc,  pour  l'accomplissement  de  son  dessein 
prémédité,  à  tout  ministère  eii4>runté  à  uae  fractioa  qseicoiiqae 
de  TAssemUée,  et  il  entra  hardiment  dans  la  voie  non  pas  extra- 
légale,  mais  extra-parlementaire. 

Cette  intention  une  fois  bien  arrêtée,  on  ne  pouyût  la  signifier 
en  termes  plus  démonstratifs.  Non  seulement  le  cabinet  du 
26  octobre  1851  fut  choisi  en  dehors  dû  parlement,  mais  on  ne 
thercha  pas  même  à  donner  à  l'Assemblée  la  consolation  d'une 
renommée  ou  d'un  talent.  M.  de  Thorigny  reçut  le  portefeuille  de 
l'intérieur;  M.  Daviel,  sur  le  refus  de  M.  Gorbin,  ancien  député 
sous  Louis-Philippe,  reçut  le  portefeuille  de  la  justice  ;  le  marquis 
Turgot,  celui  des  affaires  étrangères;  M.  Fortoul  remplaça  M.  de 
Ghasseloup,  à  la  marine;  M.  Blondel  fut  appelé  aux  finances;  M.  de 
GasaUanca  au  commerce;  BL  Gtraud,  membre  ée  Tlostitst,  lai- 
tersilaire  distittgué,  et,  à  ce  double  tkre,  nmns  absotoment 
incomui  que  ses  oollègaes,  prit  la  directioa  àa  imnisitee  de 
Finstrucfioa  pcMique,  et  passa,  dans  le  premier  moneat,  pour  le 
personnage  prépondérant  de  cette  étrange  combinaison.  Maïs  Je 
Téritable  représentant  de  l'Elysée  n'était  pas  celiii4à.  Le  OH^dent 
dès  lors  initié  à  toute  la  pensée  da  Préaklenl  était  le  général 
de  Saint-Arnaud,  à  qui  Ton  remettait  le  ministère  de  b  guerre,, 
après  hii  aiFoir  envoyé  en  Algérie  plnsieuns  messagers  très  iatiiBes. 

On  donnendt  difficilement  une  idée  de  l'impressioa  produite 
sur  l'Assemblée,  à  sa  première  entrevue  avec  le  wpaLyoM  nims- 
tère.  Le  ministre  de  Tiatérieur  et  le  mfaiistre  de  la  jnstioe,  c'est-» 
i-dire  les  titnfaàies  des  deux  départetneots  les  plus  impor- 
tants, étaient  vmsins  du  ridicule  :  M.  de  Thorigay  par  l'eaqpbase 
de  son  attitude  et  de  sa  parole;  IL  Daviel  par  la  gandierîe 
et  la  vulgarité  de  sa  tournure  et  de  tous  ses  mouvements.  Plus 
d^uae  fois,  IL  Giraad  les  suivit  jusque  sur  les  marches  de  fat 
toibune  pour  les  reprendre  ou  les  soufler  osteosibleioeiit,  eo  dki- 
géant  vars  TAsseakilée  des  gestes  et  des  sourires  qui  semblaîei^ 
densander  grâce  et  dire  :  «  Soyez  indulgents,  ils  se  formeroBti  » 
Les  mmrmures  et  les  sarcasmes  accompagnaient  ces  maleneontreiix 
orateurs  jusqu'au  banc  des  ministres.  M.  Gîrand  circulait  alors  de 
groupe  en  groupe,  protestant  des  bonnes  intuitions  du  caUiiet.  U 
se  heurta  un  jour  à  M.  cte  Vatûnesoil  qd,  de  sa  voix  retentissante 
et  avec  sa  bonhomie  fouguerae,  s'écria  :  «  Bonnes  intentioiiB^ 
Monsieur,  bonnes  intentions!  c'est  possible I  mais  il  nous  faut  aussi 
Jacapadtél  y> 


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MÉMOIRES  D'UN  ROYALISTE  067 

De  telles  scènes  se  renouyelaleat  à  €liaqiie  séance.  La  provocation 
cependant  fut  pouâsée  encore  plus  loin.  Le  prétexte  saisi  pour 
renvoyer  le  miaistëre  BarC^che  était  l'abrogation  de  la  loi  du 
31  nud.  Mais  le  Président  pouvait  se  séparer  d'un  ministère  lui 
résistant  sur  une  (|uestion  spéciale  sans  changer  pour  cela  le  préfet 
de  police,  qui  n'appartenait  point  à  l'Assemblée  et  n'avait  aucun 
parti  à  prendre  dans  cette  question.  Cependant  M.  Garlier,  homme 
très  intelligent^  très  résolu^  investi  de  la  pleine  confiance  du  parti 
conservateur^  fut  invilé  à  se  retirer  pour  faire  place  à  nn  successeur 
aussi  imprévu  et  aussi  peu  rassurant  que  le  cabinet  Thorigny- 
iSaint-Amaud  :  c'était  M.  de  Blaupas. 

M.  de  Maupas  arrivait  de  la  préfecture  de  Toulouse,,  oii  il  avait 
déployé  tant  de  zèle,  que  les  hommes  qui  voulaient  rester  irnjpar^ 
tiaux  mirent  en  doute  les  anecdotes  qui  circulaient  à  petit  bruit. 
Son  appel  soudain  au  poste  de  préfet  de  police  fit  examiner  les 
choses  de  plus  près,  et  voici  un  fait  qd  devint  avéré.  M.  de 
Maupas  avait  demandé  à  l'avocat  général,  en  l'absence  du  procu- 
reur général  à  la  cour  de  Toulouse,^  des  mandats  d'amener  contre 
plusieurs  membres  du  conseil  général.  Le  magistrat  du  parquet 
sollicita  d'abord  communication  des  indices  accusateurs  et  des 
conunencements  de  preuves,  a  Des  preuves  I  répliqua  le  préfet^  des 
preuves  I  Voilà  bien  les  fins  de  non-recevoir  des  ma^trats  tièdes 
ou  hostiles!  Les  preuves  sont  inutiles  contre  des  ennemis  notoires  ; 
les  sentiments  suffisent.  » 

Cette  théorie  étant  péremptoirement  repoussée  par  l'avocat 
général,  U«  de  Maupas  attendit  le  retour  du  procureur  général,  qui 
soutint  sim  subordonné  :  —  a  On  ne  peut  signer,  dit-il,  de  tels 
mandats  sans  connaître  au  moins  quelques-unes  des  pièces  qui  les 
autorisent.  —  Les  pièces  ne  vous  manqueront  pas,  répondit  M.  de 
Maupas  poussé  à  bout;  mes  agents  les  introduiront  eux-mêmes 
au  domicile  des  accusés.  »  Le  procureur  général  stupéfait,  alarmé, 
courut  en  référer  au  premier  président,  qui  se  montra  non  moins 
résolu  à  ne  faire  que  son  devoir.  Procès-verbal  des  deux  entretiens 
fut  dressé,  envoyé  au  garde  des  sceaux,  et  c'est  pendamt  que  cet 
incident  était  porté  à  l'Elysée  que  M.  de  Maupas  fut  nommé  préfet 
de  poGce. 

Le  premier  président  était  l'honorable  M.  Pioo,  beau-frère  et 
M.  Odilon  Barrot,  quî.signale  dans  ses  Mémoires,  un  fait  si  grave; 
mais,  dans  ce  récit  détaillé,  M.  Barrot  se  laisse  aller  au  penchant 
personnel  qui  lui  a  souvent  niû  dans  sa  vie  politique  et  qui,  plus 
d'une  fois,  lui  nuit  encore  dans  ses  Mémoires.  II  s'occupe  unique* 
ment  de  son  beau-frère,  et  passe  sous  silence  le  nom  du  procureur 
général  et  de  l'avocat  général.  Ce  furent  cependant  ces  deux  magisr 


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968  MÉMOIRES  D'UN  ROTÂLISTG 

trats  qui  montrèrent  la  fermeté  la  plus  méritoire,  car  leur  carrière 
était  à  la  merci  du  pouvoir,,  tandis  (jue  M.  Piou,  au  faite  de  la  • 
inagistrature  et  inamovible,  pouvait,  sans  péril,  suivre  les  inspira- 
tions de  sa  conscience.  Ces  deux  magistrats,  fidèles  à  leur  devoir, 
étaient  M.  le  procureur  général  Dufresne,  et  M,  Tavocat  général 
Daguilhon-Pujol. 

Le  choix  de  M.  de  Maupas  pour  la  préfecture  de  police  annonçait 
la  résolution  de  recourir  à  tous  les  genres  d'expédients  et  à  tous 
les  exploits  de  la  force.  Il  annonçait,  en  môme  temps,  aux  fonc- 
tionnaires qu'ils  ne  devaient  pas  craindre  de  se  compromettre, 
qu'ils  seraient  soutenus  et  récompensés  à  tout  prix. 

Le  projet  d'abrogation  de  la  loi  du  3i  mai  était  un  coup  direct  à 
l'adresse  de  M.  Thiers,  qui  s'était  jeté  'avec  ardeur  dans  la  discus- 
sion de  la  loi  et  avait  prononcé,  à  cette  occasion,  son  éloquente  apos- 
trophe à  «  la  vile  multitude  ».  M.  Thiers  ne  se  méprit  pas  sur  la 
portée  de  cette  manœuvre.  Il  s'en  montra  très  irrité,  mais  point 
déconcerté.  Il  crut  obstinément  que,  du  jour  où  il  vouldt  bien 
adopter  et  personnifier  la  République,  c'était  à  cette  république-là 
que  le  pays  s'attacherait.  Il  se  flattait  d'être  le  vrai  miroir  de  la 
France,  le  vrai  reflet  de  ses  opinions,  le  meilleur  représentant  de 
ses  intérêts.  Il  s'imaginait  que  son  propre  ascendant,  que  son  propre 
prestige,  seraient  supérieurs  à  l'ascendant,  au  prestige  même  d'un 
Napoléon,  et  que  le  prince  Louis  n'ayant  été  élu  en  1848  que  parce 
que  M.  Thiers  l'avait  voulu,  il  ne  serait  point  élu  en  1852,  parce 
que  M.  Thiers  ne  le  voulait  plus.  Pour  lui,  une  seule  question  res- 
tait douteuse  :  la  candidature  de  M.  le  prince  de  Joinville  ou  celle 
de  M.  Thiers  lui-même?  Là-dessus  on  avait  encore  à  réfléchir,  mais, 
cela,  penSait-il,  se  discuterait  à  loisir  et  à  la  barbe  du  Président, 
dont  la  carrière  serait  irrévocablement  terminée  à  l'échéance  cons- 
titutionnelle. 

Que  le  lecteur  veuille  bien  croire  que  je  ne  suppose  ni  n'exagère 
rien.  Je  ne  fais  que  résumer  en  peu  de  mots  les  conversations  que 
je  n'ai  cessé  d'entendre  durant  quatre  mois. 

L'une  des  illusions  les  plus  incurables  de  M.  Thiers,  à  cette 
époque,  fut  d'imaginer  qu'il  remplacerait  par  des  voix  de  la  gauche 
les  voix  de  la  droite  qu'il  s'aliénait  de  jour  en  jour.  C'eût  été 
l'intérêt  de  la  gauche  intelligente,  mais  ce  ne  pouvait  être  le  conseil 
de  la  passion.  Dans  les  partis,  comme  chez  les  hommes,  la  passiorr 
l'emporte  sur  l'intérêt  plus  souvent  qu'on  ne  le  croit,  plus  sou- 
vent que  cela  ne  devrait  être.  La  passion  aveugle,  et  quand  elle 
n'aveugle  pas  elle  entraîne.  La  gauche  comptait  dans  ses  rangs 
plusieurs  compères  de  l'Elysée  ;  mais  ceux  mêmes  que  la  corruption 
ne  pouvait  atteindre  avaient  une  affinité  tacite  avec  les  Bonaparte^ 


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HÉHOIRES  D'UN  ROYALISTE  «989 

S'il  fallait  choisir  bientôt  entre  ceux-ci  et  la  vieille  race  royale 
l'option  était  faite  d'avance,  au  fond  de  leur  cœur. 

Napoléon  a  fondé  la  dynastie  naturelle  de  la  Révolution.  Quand 
la  Révolution  comprend  qu  elle  a  besoin  de  se  défendre  contre  ses 
propres  excès  ou  contre  des  ennemis  puissants,  elle  a  recours  4 
un  Napoléon.  Un  pouvoir  fort  ne  déplaît  aux  révolutionnaires  que 
quand  il  est  aux  mains  de  leurs  adversaires  traditionnels.  Un  pou- 
voir fort  qui  les  rassure  et  qui  les  flatte  par  son  origine  ne  lewr 
déplaît  jamais  beaucoup.  Les  Bourbons,  la  branche  aînée  au 
suprême  degré,  la  branche  cadette  à  un  degré  moindre,  mais  sufli- 
sant  encore  pour  maintenir  la  rupture,  représenteiît  la  monarchie 
française  ou  la  monarchie  anglaise.  Toutes  deux  sont  parfaitement 
compatibles,  l'histoire  le  prouve,  avec  de  sincères  libertés.  Mais 
la  liberté  sincère  est  antipathique  aux  révolutionnaires.  Ils  n'oiït 
qu'un  but,  l'abaissement  de  toutes  les  supériorités,  l'abolition  de 
toutes  lés  hiérarchies,  l'affranchissement  de  tous  les  respects, 
Fégalité,  en  un  mot,  dans  son  sens  le  plus  abaissé  et  le  plus  nivo- 
leur.  Les  Napoléon  ont,  pour  eux,  le  grand  avantage  de  ne  pas 
exclure  les  jacobins.  Le  terrain  que  TÉlysée  perdait  dans  l'Assem- 
blée et  dans  le  pays  légal,  il  le  regagnait  et  au-delà  par  les  voies 
occultes  et  en  faisant  luire  aux  yeux  de  ses  nouveaux  adhérente 
des  promesses  qui  toutes  ne  furent  pas  des  mensonges.  Nous 
l'avons  bien  vu  en  Italie,  un  peu  plus  tard. 

Quant  à  M.  Berryer  et  à  ses  amis,  ils  ne  pouvaient  se  dissimuler 
leur  défaite,  mais  je  crois  pouvoir  affirmer  qu'ils  se  montrèrent  de 
loyaux  vaincus.  Dès  le  lendemaiu  même  du  scrutin  sur  la  révision, 
nous  dîmes  à  M.  Thiers  et  à  ses  clients,  parmi  lesquels  il  fallait 
compter  le  général  Changarnier  : 

«  Vous  avez  voulu  une  seconde  épreuve  de  la  République,  vous 
l'avez  emporté;  la  majorité  constitutionnelle  nous  a  donné  tort; 
puisse  l'événement  ne  pas  nous  donner  raison.  En  attendant,  tenes- 
nous  pour  les  alliés  inébranlables  de  la  légalité  dans  une  lutte  que 
noua  voulions  épargner  au  pays  par  un  retour  légal,  mais  complet^ 
aux  vraies  conditions  de  l'ordre.  Nous  redoutons  plus  que  vous  une 
issue  fatale;  mais  autant  que  vous,  nous  nous  efforcerons  de  U 
conjurer.  » 

L'Elysée,  durant  les  quatre  mois  de  vie  qui  restaient  à  l'Assemblée, 
n'eut  pas  de  plus  fermes  adversaires  que  M.  Berryer  et  ses  amis. 

Maintenant,  nous  allons  voir  ces  différents  efforts  à  l'œuvre. 

Le  4  novembre,  jour  de  la  rentrée  de  l'Assemblée,  M.  de  Tho- 
rîgny  vint  lire  un  message  du  Président,,  se  terminant  par  la  de- 
mande, captieusement  motivée,  de  l'abrogation  de  la  loi  du  31  mau 
JLie  ministère  demanda,  en  outre,  Turgence  pour  cette  abrogation* 


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970  MÉlfOIRES  DUN  ROYALISTE 

MU.  Miche)  (de  Bourges),  Jules  Fayre»  Emile  de  Girardin,  ajipnyè- 
rent  Turgence,  et  la  gauche  les  applaudit  M.  Berryer  apparat  à  la 
tribune,  au  milieu  d'un  indescriptible  tumulte.  Luinoiëme»  toujours 
si  sympatMquement  écouté,  fit,  à  grand'peiae,  entendre  ces  quel- 
ques mots*  : 

«...  La  retraite  du  cabinet,  imprévue,  totale,  spontanée;  la  cir- 
culaire du  nouTeau  ministre  de  la  guerre,  à  la  lecture  de  laquelle 
tout  le  monde  a  été  surpris  du  âlence  gardé  sur  l'autorité  des  lois 
et  sur  te  respect  des  institutions.  {Très  bien  à  droite.  —  Agitation 
à  gauche)...  Toutes  ces  circonstances  ont  Cadt  naître  des  inquié- 
tudes auxquelles  il  &ut  opposer  les  fermes  assurances  d'une  li- 
tière sécurité.  )^ 

Ea  conséquence,  M.  Berryer  demanda  la  formalâon  d*one  com- 
nùsfiion  qui  devrait  entendre  les  nouyeaux  ministres  et  faire  «n  rap- 
port sur  la  situatioa  générale. 

Cette  proposition  ne  caractérisait  et  ne  préjugeait  rien.  Cepen- 
dant elle  fut  repousaée,  xion  parce  qu'elle  n'avait  pomt  asaex  de 
dartè,  mais  parce  qu'dk  en  avût  encore  trop.  On  crut  un  inâaat 
que  le  général  de  Si^t-Amaud  triomphait  d'emblée.  Mais  le  ceatre- 
QOttp  ne  se  fit  pas  attendi^e^  Le  gouvernement  demandût  Finigence 
pour  le  projet  d'aihrogatioa.  L'urgence  fut  re£usée.  Le  projet  de  loi 
86  trouva  dès  lors  assujetti  à  k  filière  ordinaire  :  reav(H  à  une  coin- 
mission,  rapport  et  triple  délibécation. 

La  commission,  acvertàe  par  Témottioa  poMque,  hâta  ses  votes, 
et  le  mardi,  11  novend)re,  M.  Daru,  son  interprète,  lut  à  la.  tribune 
nu  rappc»!  qui  concluait  aa  rejet  de  la  proposition  du  gouverne- 
ment. La  débat  fut  fixé  au;  suriendemain,  13  novembre.  M.  de 
Thorigny,  M.  Dayiel,  qualifièrent  de  dédaigneux,  et  de  provocateur 
la  vappcrt  de  M.  Daoru.  M.  Michel  (de  Bourges)  le  repoosa  non 
moins  vivosnent,,  ait  nom  de  la  gauche^  M.  de  Vatimesnil,  raff^r^ 
teiur  de  la  loi  amnicipale,  depuis  longtemps  à.  l'étude,  vînt,  en  oBtte 
qualilé,  appuyer  les  conclusioas  de  la  commission.  U  lèdama  \a 
mise  à  L'ordre  du  jour  de  la  loi  manicipale,  et  nicmtra  que  là  ripa 
raitraieni;  luttureUemant  et  à  leur  véritablie  place,  toutes  les  ques- 
tions rdatives  au  domicile  ds  l'électeur,  qui  taisaient  le  fond  de  la 
difficulté;  que  là,  sans  offense  pour  personne,  et  sans  confit  «itie 
les  poiivoira,  oa  poiivaib  rectifier  les  dispositiona  de  la  loi  Ai  31 
mai  qui  paraîtraiffit  abusives  dans  leur  application. 

L'argumentatioQ  lucide  et  pressante  de  M.  de  Vadmesnîl;  eàt  été 
sans  vèplique,  si  le  gouvernement  eût  chercfai  de  bomte  foi  la  ré- 
forme d'une  législation  qui  avait,  à  pktsieurs  égards,  dé|Kis9é  les 
prévissons  de  ses  auteurs.  Mais  le  but  poorsuivi  par  le  Préaideat 
était  (uttre. 


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'  L'drogatkm  de  la  loi  dka  M  iiai  û'étaSt  (pL*un  appd  i  hpc^pa* 
laiité;  obaic»n,  en  d6p(isftiyt  son  vote,  (ne  eiongea  «qu'à  d^oner  oa 
à  servk-nitteacrri&re'^easée.  Ia  cUscasakMi  pobliqne  fat  (hmc,  ^un 
ooaMBua  «cGord,  ra^ideme&t  dose  Ht  9a  prodanmtâon  tàa  «cnKtin^ 
écoutée  dans  un  profond  silence,  fut  suivie  d'une  senrsatîoa  pro- 
kmgée.  A  la  fiôbie  mctfjoFÎté  de  3âS  Toix  contre  «S/itS,  f  AsBeod^Iée 
éédda  ^qu'elle  ne  passenit  «prànt  à  «noie  SBOonde  lecture.  C'était  'i. 
peine  um  dè&ite  pour  le  gourremeiaent.  Il  étsh  ioattu  Amts  orne 
escamonche,  mais  l'année  conservatrice  fondait  à  vne  d'oeil,  let  anr 
le  terrnn  ob  eUe  était  ie  mieuK  placée  pour  i^emporter  fat  viotdire. 
L'échec  fat  peu  sensUde  &  l'Ëlysée  pressentsuit  la  prompte  idisscH 
lotion  d'uwe  majorilé  it&dnite  à  sept  ^x.  Les  iiommes  qui  poorsui- 
vent  ardemment  un  but  n'ont  pas  grand  souci  des  blesBiires  qnanfl 
eUes  hissent  survSviie  t'^poir  de  tla  ivevaiidie. 

L^agitatioD  qui  suivit  oe  i^ole  n'était  pas  eno^re  tadmée,  que 
d'autres  incidents  vinrent  lui  donner  un  nouvel  alimetft.  L'^urméa 
était  imanifestement  tra^faîttéfe  par  <le  génëoal  *de  SaîntiArsaffid. 
Les  régaaeiïts  Paient  tsystéonatiKiiieneQt  Soignés  on  rapprocha 
da  Paris,  smvaint  4eurs  dispositions  -coimues  à  protérer  'oa  k 
iiepoiisser  le  cri  de  :  «  Vive  'l'en^eFeari  »  Les  honiaies  ^td 
andent  oompéitetice  ^en  psroiitte  mattts^  ne  cadbaient  point  leurs 
alarmes.  On  voyait  les  qieprésentixits  4e  l'Elysée  mnltiplier  les 
conversations  ou  les  conciliabules  mystérieux,  M.  de  Peragny 
avait  «demandé  xm  rendez-wis  au  général  Changarcoer  'el;  4<^ta 
en  itémaignant  sa  svfpdse  de  la  œescpiinerâe  de  t'iq[)parteifeent  du 
général,  ilogé,  ratant  qoe  Je  a'en  :s(nmeQS,  dans  on  entJPe^sGl,  rue 
dfi  ifMiboarg  Saint-BoBKwé. 

—  Un  grand  peosnniiage  comne  ««QS,4it  IL  diePersqgniy^afe'peat 
neater  idans  un  si  petit  cadre. 

—  CtsL  parce  cfoe  le  cadi^e  «at 'petit  que  le  peraonsage  patvEtt 
grand,  eépondit  le  général 

IL  de  Parsigny  v^iàat,  pousser  pllus  lom  ses  ^uvertores*;  sons  9. 
jfat  anêtô  et  promptement  écomduit. 

II.  de  PersÊgny,  qm  ne  remplissait  «icane  foncâen  of&cieHe, 
s'était  réservé  les  tentatives  hasardeuses  qui  aUaient  bien  4  son 
caBactèpe.  Il  airait  inventé  un  genre  de  dipinmatie  panâeviiier,  et 
c*^B8t  par  l'eKcte  de  sa  fianctnee  fn'il  dômutait  fat  curiosilé.  ^assut 
mn  jour  devant  oin  groipe  de  la  droite  ob  l'on  causait  avec  «nima- 
lâen,  il  s^jnÊta  et  dit  avec  :aon  calme  apparent  : 

—  St  Jnen  I  mesaîeaiB,  voos  comploteB  contre  le  Président? 

—  Pas  da  tout,  répondit  un  des  inteq[>ell6s,  noos  nous  deman* 
âaos  pocor  quel  jour  nona  devons  retenir  notre  place  à  la  diligence 
jponr  3«toamer  diez  nons. 


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m  MiMOIRES  D'UN  ROYiUSTS 

.  —  Vous  feriez  bien  mieux  de  retenir  votre  place  an  Séûat! 
Bëpliqua  M.  de  Persigny,  et  il  continua  tranquillement  son  chemin. 

De  telles  réponses  rassuraient  plus  qu'elles  n'effrayaient  :  «  On 
pe  se  permettrait  pas  de  telles  fanfaronnades,  disait-on,  si  le 
danger  étaât  sérieux.  » 

Cependant  le  général  de  Saint-Arnaud,  très  réservé  d'attitode, 
inspirait,  de  jour  en  jour,  plus  d*ombrage,  et  quelques-uns  des 
«befs  de  la  majorité  chancelante  crurent  urgent  de  faire  consacrer 
par  une  loi  formelle  le  droit  de  l'Assemblée  à  sauvegarder  sa 
propre  sûreté.  On  pensa  que  la  questure  aurait  une  autorité 
spéciale  sur  ce  sujet,  et  les  trois  questeurs,  le  général  Le  FIô, 
M.  Baze  et  M.  de  Panât,  déposèrent,  le  6  novembre,  une  propo- 
rtion ainsi  conçue  : 

«  Sera  promulgué  comme  loi,  mis  à  Tordre  de  Tannée,  et  affiché 
dans  les  casernes,  l'article  6  du  décret  du  11  mai  18i8,  dans  les 
termes  ci-après  : 

.  «  Le  président  de  l'Assemblée  nationale  est  chargé  de  veiller  à 
la  sûreté  intérieure  et  extérieure  de  TAâsemblée.  A  cet  effet,  il  a  le 
droit  de  requérir  la  force  armée  et  toutes  les  autorités  dont  il  juge 
te  concours  nécessaire.  Ses  réquisitioas  peuvent  être  adressées 
directement  à  tous  les  officiers,  commandants  et  fonctionnaires, 
^ui  sont  tenus  d'y  obtempérer  immédiatement,  sous  les  pe'mes 
portées  par  les  lois.  » 

Cette  proposition,  lue  à  la  tribune  par  M.  Baze,  causa  un  vif 
émoi  sur  tous  les  bancs  de  T Assemblée.  La  Montagne  témoignait 
une  véritable  fureur,  et  criait  :  «  La  question  préalable!  Vous 
violez  la  Constitution  I  »  Après  dix  minutes  d'un  trouble  indes- 
^iptible,  la  proposition  des  questeurs  fut  renvoyée  aux  bureaux.  La 
commission  nommée  pour  son  examen  ne  laissait  point  entrevoir 
^e  majorité  certaine.  Quelques  membres  de  cette  comimssion  ne 
repoussaient  pas  la  proposition  en  principe,  mais  la  trouvaient 
Jfiopportune,  et  le  Journal  des  Débats^  organe  des  hommes  indécis, 
disait  :  «  Il  n'y  a  pas  péril  imminent.  Quand  il  viendra,  il  sera 
temps.  »  Peut-être  eût-il  été  plus  sage  de  dire  :  Quand  il  viendra, 
S  ne  sera  plus  temps  I 

Le  ministre  de  la  guerre  fut  appelé  au  sein  de  la  commission. 
Ses  réponses,  dans  lesquelles  on  eût  voulu  puiser  la  sécurité, 
augmentèrent  de  beaucoup  Tinquiétude.  Tantôt  il  refusait  les 
explications  qu'on  avait  le  droit  de  lui  demander  ;  tantôt  il  se 
mettait  en  contradiction  avec  lui-même  ou  alléguait  des  faits  qui, 
lûérification  faite,  ne  se  trouvaient  point  exacts.  A  chacune  de  ces 
entrevues,  la  résistance  s'accentuait,  et,  au  terme  de  débats  fort 
animés,  la  commission,  par  27  voix  sur  30,  adopta  la  proposition 


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MÉMOIRES  Vm  ROYALISTE  971 

des  questeurs,  et  chargea  du  rapport  M.  Vitet,  l'un  des  membi^ 
de  l'Assemblée  les  plus  franchement  opposés  au  Président,  Ce  choix 
fut  le  dernier  acte  de  l'ancienne  majorité. 

La  discussion  s'ouvrit  le  lundi  17  novembre,  sous  le  coup  de  la 
plus  vive  anxiété,  au  dehors,  comme  au  sein  de  l'Assemblée. 

Le  ministre  de  la  guerre  demanda  le  premier  la  parole.  Amnistié 
plus  tard  par  une  noble  mort  au  service  de  son  pays,  et  illustré 
par  une  victoire  qui  conjurait  un  désastre  en  Grimée,  le  général  de 
Sdnt-Amaud  avait  rapporté  déjà  de  l'Algérie  une  brillante  répu- 
tation. Il  n'avait  assurément  pas  l'habitude  de  la  parole;  msds  il 
avait  mieux  que  cela  dans  sa  situation  :  il  avait  l'accent  du  com- 
mandement et  le  geste  de  l'énergie.  Il  conjura  l'Assemblée,  au 
nom  du  salut  public,  de  repousser  une  proposition  qu'il  déclarait 
inutile. 

Le  général  Le  Flô  lui  répondit,  à  titre  de  questeur  et  à  titre  de 
militaire  : 

«  De  deux  choses  l'une  :  ou  le  pouvoir  exécutif  sera  d'accord 
avec  l'Assemblée,  et  alors  vous  n'avez  aucun  conflit  à  redouter;  o^ 
il  y  aura  désaccord,  antagonisme  entre  ces  deux  grands  pouvoirs^ 
et  alors  vous  avez  certainement  le  droit  de  vous  précautionner,  car 
vous  aurez  tout  à  redouter  pour  votre  indépendance.  (Mouvements 
divers.)  Si  vous  repoussez  notre  demande,  vous  aurez  découvert 
l'Assemblée,  vous  aurez  livré  son  existence  aux  hasards  d'un  coup 
de  main.  Vous  vous  serez  désarmés  vous-mêmes,  et  Dieu  veuille 
que  vous  n'ayez  pas  à  le  regretter  amèrement.  Quant  à  nous, 
auteurs  de  la  proposition,  il  nous  restera  la  conscience  d'avoir 
rempli  un  devoir  suprême  envers  l'Assemblée  et  le  pays,  et  la  triste 
tX)n3olation  de  nous  être  affranchis  ainsi  d'une  responsabilité  pleine 
de  périls.  » 

Ce  fut  M.  Crémieux  qui,  le  preoûer,  vint  au  secours  du  ministère  : 

«  Pour  nous,  dit-il,  nous  n'avons  pas  la  moindre  crainte  ;  si  te 
Président  de  la  République  veut  la  prorogation,  malgré  la  Consti- 
tution qui  s'y  oppose,  il  trouvera  le  peuple  et  la  Constitution.  Vous 
craignez  l'armée?  Les  soldats  aiment  la  République.  Ils  se  lèveront 
tous  comme  un  seul  homme,  contre  celui  qui  aurait  l'audace  de 
leur  dire  :  «  Suivez-moi  contre  l'Assemblée  !  » 

Un  membre  de  la  gauche,  cependant,  sut  montrer  qu'en  lui  les 
préjugés  ne  dominaient  pas  le  patriotisme. 

«  Non  I  s'écria  le  colonel  Charras,  je  ne  crois  pas  que  la  majorité 
soit  un  danger  plus  sérieux  pour  la  Constitution  que  le  Président 
qui  siège  à  TÉlysée...  La  majorité  est  dans  le  vrad.  C'est  pour  cela 
que  je  voterai  avec  elle.  » 

Ce  langage  courageux,  car  il  faut  du  courage  pour  se  séparer  de 


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8#tt  paffti,  troHii)fe  TÎsibleneQA  la.  gaoche.  Gt  fut  M.  HicImI  (4e 
Boiisges).  qui  se  chargea,  éa  Ia<  rasaitrer.  U  lefil^  tt  tenaes  plvB 
pittoresques,  le  discours-  4e  SI.  Créimeux. 

a  L'armée  est  à  nous,  répéta-l-it^je^  défierais  qui  que  ce  fiU  de 
faire  marcher  un  soldat,  cooire  le  peujple,  et  je  ne  permels  d^ajmiter 
cpe^  s*H  y  avait  xm  dluiger,  il  y  a  ki  um  sentinelle  îniriâibW  qui 
]X)tta  garde!  >> 

Le  Momèeur  du  18  novembre  constate  qu'apiès  c^te  péroraiscMi, 
Tecalear  fut  accompagaé  &  son  bane  par  une  tripla  salve  d'a^ 
plandisseneoiâ  k  gauefte. 

Bl.  Ibiers  sentît  que  Theiae  était  su|Mrème  et  qu'il  fallait  payer 
de  sa-peiîsonne  dans  la  mêlée.  Mais  il  fui  accueilli  par  des  dk- 
mettrs>  par  des  violenees.  qui  auraieait  j^  lui  démontrer  ce  que  hi 
rapporteraient  ses  caresses  à  la  République.  Impuissant,  pour  la 
prcBÛère  fois»  à  se  faure  écouter,  il  desicefidit  de.  la  tribone»  en 
poussant  ce  cri  de  désespoir  : 

ut  Dîtes  k  la  France  que  lorsqu:'il  ^'agissait  de  l'indépeiidaDce  de 
rAssemblée^  de  raveak  du  gouvernement  représentatif  et  de  la 
dernière  Assemblée,  peut-être,  ({ui  noua  représentera  vëriiaLhle- 
ment,  voua»  représenta^its,  vous  avez  refusé  (k  m'entaadrel  » 

SL  Jules  Favre  ùji  plus  heureux.  Il  obtint  le  ^lence,  parce  qu'il 
arrivait  à  l'appui  de  ministres  incapaJ>les,  sauf  le  général  de  Sadni- 
Arnaud,  de  se  défendre  euxrmêmes. 

<(  Ou  vous  croyez  (pie  le  peuveôr  exécutif  conapire,  nous  dît-il» 
alors  aecusez^le!  ou  vous  ne  le  croyez  pas,  et  c'est,  daua  ce  eas^ 
voua  qui  conspirez  contre  la  République!  >»• 

A  peijae  M.  Jules  Favre  futnil  descendu  de  la  tribuae  que  le 
gënëral  Bedeau,  se  dressant  de  son  banc^  intecpdUa  nominaûiie^ 
ment  le  ministre  de  la  guerre  et  s'écria  d'une  voix  stridente  ; 

«.  £ât*il  vrai  que  le  décret  du  11  mai,  approuvé  dans  sa  ^gmfi- 
cation  légale  par  rhonorable  ebef  du  cabinet  d'alors,  M.  (Milon 
Barrot,  aflicbé  dans  toutes  les-  casernes  par  le  ministre  de  k 
guerre^  son  collègue,  le  général  RuUiëre,.  est-il  vrai  que,  par  Oindre 
du  pouvoir  exécutif,.  U  aût;  été  retiré?.  »  {Mouvement.  —  Voix  è 
droUe  :  Répondez!) 

Le  ministre  de  la  guerre,  avec  une  visible  hésitation  et  s^^ 
s'être  consulté  à^  voix  basse  avec  SL  de  TJiorignf,  répondit  du  banc 
des  ministres  : 

«  Je  n'ai  pas  voulu  kûsser  aus  soldats  ub  préle&te  de  d<Mite  ou 
d'bésitation;  J'ai  fait  enlever  ces.  affiches,  là  ob  elles  existaient 
encore. 

if.  Chapot.  —  Vous  nous  avez  donc  troïKqpés  dans  la  coaraifi- 
sîon^  lorsque  vous  noua  avez  diti  le  c<mtrûre  2  h 


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MÉMOIRIS  D*Uir  KOTâLBTE  975 

Une  extrême  agitation  s'empare  alors  de  TAssen^lée.  Tous  les 
représentants  quittent  lenr  place,  les  uns  pour  se  lirrer  aux  collo- 
ques les  plus  animés,  les  autres  pour  interpeller  les  ministres  à 
leur  banc,  et  leur  adresser  les  apostrophes  les  plus  véhémentes. 
Le  coloQel  Gharras  domine  un  kfêitant  le  tumulte  et  fait  •entendre 
ces  mots: 

c(  Je  demande  la  mise  en  accusation  I  » 

On  devait  croire,  on  crut  un  instant  k  un  vote  indigné  et  presque 
unanime.  Le  général  de  Saint- Arnaud  se  hâta  de  quitter  son  banc 
en  faisant  nn  signe  au  général  Hagnan  qui  assistait  à  la  séance 
dans  une  tribune  et  qui  le  rejoignit  aussitôt.  M.  de  liomy,  pâle  et 
coiistemé,  suivit  le  ministre  de  la  guerre,  et  tous  trois  se  rendirent 
ensemble  &  TÉlysée.  Quelques  minutes  aprës,  les  soldats  étaient 
consignés  dans  leurs  casernes. 

Cepaadant  la  gauche'  la  plus  avaiKée  tente  de*  rétabtir  le  cafane 
dans  r Assemblée.  M.  liadia:  de  liontjau  atteste  qu'il  n'y  a  rien  de 
changé  dans  la  situation  et  que  voler  la  proposition  des  questeurs, 
c'est  voter  la  mort  de  la  République.  MM.  Michel  (de  Bourges), 
Emile  de  Girardin,  Victor  Bugo^  I^scal  Dupcat,  se  précipitent  de 
groupe  en  groupe,  afin  de  rallier  leurs  amis  à  ce  sentiment.  Lorsque 
l'onvertoi^  du  scrutin  est  proclamée,  la  gauche  résiste  encore, 
les  uns  veslent  voter  ouvertement  oontre  un  annistère  aussi  fran- 
cheoKnt  provocateur;  les  autres  continuent  i  voir  le  suprême 
danger  du  côté  de  la  Hiajorité.  Le  moment  de  la  fermeture  du 
scrotin  approche.  Un  dernier  effitnt  des  dupes  et  des  complices  de 
l'Elysée  triomphe  enfin.  Les  inquiétudes  de  la  gauche  sont  vaincnes; 
elle  apporte  esa  masse  son  vote  négatif.  Le  scrutin  est  fermé, 
dépouille  et  proclamé  an  milieu  d'une  inexprimable  anxiété.  300  voix 
seulement  adopteatt  la  proposition;  406  la  repoussent. 

A  partir  de  ce  jour,  la  lutte  était  teroûoée.  Les  républicains 
s'immolaient  eux-mêmes,  tout  en  déclarant  la  République  impé- 
rissable, «  La  victime  était  désarmée,  dit  M.  Odilon  Borrot  cbms 
ses  Idénvoires^  il  ne  restait  plus  qu'à  la  frapper  »  et  il  ajoute  : 
<(  Aussitôt  que  ce  vote  fut  connu  à  l'Ëtysée,  on  s'y  rassura.  Les 
entres  furent  changés.  Louis-Napoléon,  qui  jusque-là  avait  fût 
attendre  les  nombrenx  convives  qu'il  avait  invités,  leur  dit  avec  xm 
gracieux  somire  :  «  Maintenant,  noessieurs,  nous  pouvons  nous 
mettre  à  table.  &> 

Les  &08  voix  qui  permettaient  au  l^^ésidest  de  se  mettre  à  table 
aussi  gaiement  se  composaient  de  toute  la  gauche,  à  l'exception  du 
colonel  Charras  et  d'un  très  petit  nombre  de  ses  amis;  de  tous  les 
Élyséens,  à  l'exceotion  de  M.  de  Momy,  qui  avait  précipitunment 
quitté  la  saHe  avec  le  ministre  de  la  guerre;  enfin  d'une  portion 


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VU^  MÉMOIRES  mn  ROYALISTE 

QODsidérable  de  la  réunion  des  Pyramides,  qui  se  divisa  dans  s^ 
principaux  chefs.  Les  300  bulletins  pour  la  proposition  avaient  été 
déposés  dans  Tume  par  MM.  Berryer,  Tbiers,  Mole,  le  général 
Cbangamier  et  toute  la  droite. 

Lorsque  le  P.  Lacordaire  discutait,  avec  H'^*  de  Swetchine  et 
moi,  la  convenance  de  sa  démission,  au  lendemain  du  15  mai,  il 
nous  disait  :  «  L*anarchie  républicaine  ramènera  forcément  les 
compétitions  monarchiques;  dès  lors  la  politique  entrera  dans 
i>ne  phase  où  je  n'ai  pas,  où  je  ne  veux  pas  avoir  mes  entrées.  » 

La  prévision  du  P.  Lacordaire  était  désormais  réalisée,  et  le 
dergé  aurait  dû,  ce  me  semble,  professer  en  1851  le  sentiment 
que  le  P.  Lacordaire  éprouvait  d'avance  en  1848.  Le  clei^  Teùt 
fait  volontiers,  et  en  très  grande  majorité,  mais  îl  était  alors  sous 
Fempire  d'un  journal  ou  plutôt  d'un  honmie  qui  ne  cessa  jamais  de 
l'égarer  dans  les  sens  les  plus  opposés.  V  Univers^  pour  ce  jour-là, 
était  Élyséen,  et  conmie  M.  Veuillot  n'embrassa  jamais  une  ques- 
tion froidement,  il  attaquait  l'Assemblée  sans  relâche  et  sans 
mesure... 

Rien  ne  manquait  plus  aux  préparatifs  du  coup  d'État  que  le 
dK)ix  du  jour,  et  ce  jour  ne  pouvait  plus  être  éloigné. 

Parmi  les  hommes  qui  n'étaient  ni  aveugles,  ni  compères,  l'in- 
quiétude allait  croissant.  A  la  fin  de  novembre,  M.  Mole  réunit  à 
diner  chez  lui  le  duc  de  Noailles,  M.  Berryer,  le  général  Ghan- 
gamier,  M.  Yitet  et  moi.  Une  fois  portes  closes,  nous  pressâmes 
]d  général  Changarnier  de  questions  sur  les  chances  vrais^nblables 
de  l'attaque  et  de  la  défense.  Jamais  la  sécurité  du  général  n'avait 
été  plus  grande.  Il  se  croyait  toujours  le  représentant  et  le  com- 
mandant inviolable  de  l'armée.  Irrité  de  notre  incrédulité  à  cet 
égard,  il  se  laissa  bientôt  aller  à  nous  dérouler  le  plan  sur  lequel 
reposaient  ses  espérances.  Selon  lui,  le  Président  ne  troaverair 
pour  un  coup  de  main  qu'un  petit  nombre  d'infimes  et  obscurs 
digents;  il  n'en  gagnerait  pas  un  parmi  les  compagnons  d'armade 
Gbangarnier;  il  ne  s'agissait  donc  que  de  la  résistance  d'un  ins- 
tant, et  quelques  précautions  prises  à  l'avance  y  suffiraient.  «  Mon 
appartement,  ajouta  le  général,  est  une  petite  forteresse.  Les  habi- 
tants de  ma  maison  me  sont  absolument  dévoués;  particulièrement 
le  pâtissier  qui  loge  au  rez-de-chaussée,  et  tous  ses  marmitons  *.  » 
En  entendant  parler  ainsi  cet  esprit  vaillant  et  d'ordinaire  â  péné- 
icant,  nous  ne  pûmes  nous  défendre  d'une  indicible  tristesse,  et 

*  M.  V.  Hugo,  dans  son  récit,  le  plus  souvent  imaginairede  VBùfoire  (f un 
trime,  prétend  que,  «  depuis  le  9  septembre,  Changarnier  avait  congédié 
l*>s  quinze  hommes,  armés  jusqu'aux  dents,  par  lesquels  il  se  faisait  garder 
}ft  nuit.  »  Ces  quinze  hommes  sont  une  pure  invention  de  M.  V.  Hugo. 


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MÉMOIRES  Vm  ROIALISTS  977 

nous  fiûimes  par  ne  plus  rien  répliquer.  Nous  nous  séparâmes 
silencieux,  consternés,  chacun  se  répétant  à  soi-même,  nous  nous 
le  sommes  avoué  depuis  :  «  Le  pays  appartiendra  demain  au  plus 
audacieux  et  au  plus  rusé.  » 

Le  2  décembre,  anniversaire  de  la  bataille  d'Austerlitz,  fut 
choisi  pour  l'exécution  du  coup  d'État.  M.  Thiers,  ssdsi  dans 
son  lit,  montra  la  même  surprise  qu'au  24  février.  Le  général 
Le  Flô  vit,  au  Palais-Bourbon,  sa  chambre  envahie  par  le  colonel 
Espinasse,  son  ancien  camarade,  à  qui,  dit-on,  il  avait  montré 
confidentiellement  Pescalier  dérobé  par  lequel  le  colonel  Espinasse 
entra,  et  par  lequel  le  général  Le  Flô  comptait,  en  cas  d'attaque, 
gagner  un  corps  de  garde  et  l'esplanade  des  Invalides  où  un  régi- 
ment était  caserne.  Le  général  Changamier  et  le  général  de  La 
Moricière,  ceux  probablement  qu'on  redoutait  davantage,  furent  si 
habilement  et  si  soudainement  assaillis  dans  leur  sommeil  qu'ils  ne 
purent  même  pas  étendre  la  main  sur  les  pistolets  qu'ils  tenaient  à 
leur  portée.  Le  général  Bedeau  seul  se  débattit  dans  la  rue  et 
dénonça  par  ses  cris  l'attentat  dont  il  était  victime.  On  le  porta  de 
force  dans  le  fiacre  qui  attendait  à  la  porte  et  qui  s'éloigna  rapide-, 
ment.  Tout  se  passa  de  même  partout  ;  la  setUinelle  vwisible  ne 
parut  nulle  part.  Peu  de  membres  de  la  gauche  s'altèrent  sérieu- 
sement. Baudin  seul,  représentant  de  la  Montagne,  trouva  sur  une 
barricade  la  mort  qu'il  chercha  et  qu'il  brava  avec  un  véritable 
héroïsme. 

Ces  faits,  douloureux  au  point  de  vue  de  l'honneur  national, 
à  quelque  opinion  que  l'on  appartienne,  sont  du  domaine  de  l'his- 
toire. Je  dois  donc  me  borner  à  retracer  ici  le  petit  coin  du  tableau 
auquel  je  puis  donner  la  précision  d'un  témoignage  personnel. 

Mon  fidèle  Marquet,  m'éveillant  plus  tôt  que  de  coutume, 
m'avertit  avec  émotion  de  ce  qui  s'était  passé  dans  la  nuit  et  de  la 
teneur  des  affiches  qui  couvraient  déjà  les  murs  de  Paris.  Je  me 
levai  en  hâte  et  je  n'étais  pas  encore  habillé  quand  je  vis  entrer 
dans  ma  chambre  plusieurs  de  mes  voisins  du  faubourg  Saint- 
Germsdn.  Le  duc  de  Luynes  fut  le  premier,  M.  de  Vatimesnil, 
M.  de  Kerdrel  et  quelques  autres  le  suivirent  de  près.  Notre  réso- 
lution, bien  arrêtée  d'avance,  était  de  ne  point  imiter  la  déroute 
effarée  des  jacobins,  au  18  brumaire.  Mais  où  placer  la  résistance 
et  quel  point  d appui  lui  donner? , 

Le  très  petit  nombre  de  députés,  M.  de  Rességuier  entre  autres, 
qm  avait,  à  la  première  heure,  réussi  à  pénétrer  dans  le  Palais- 
Bourbon,  y  étaient  cernés  par  les  troupes,  et  il  ne  nous  était  plus 
possible  d'aller  les  y  rejoindre.  M.  de  Dampierre  vint  nous  dire 
qu'on  se  réunissait  chez  M.  Odilon  Barrot,  et  nous  allions  nous  y^ 


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f78  MilKHRES  ITUN  ROYALISTE 

rendre,  quand  un  de  nos  amis,  qui  n'appartenait  pas  à  F  Assemblée^ 
M.  de  Ifjramon,  nous  signala  une  réunion  de  représentants  qui  se 
tenût  plus  près  de  nous,  rue  de  Lille,  chez  le  comte  Daru.  Nous  y 
courûmes  et  nous  y  arrivâmes  en  même  temps  que  M.  Barrot  et 
ses  amis  qui  n'avaient  pas  voulu  demeurer  séparés  par  la  Seine  du 
Pialais-Bourbon,  notre  objectif  naturel.  M.  Daru  appartaoait  k  la 
réunion  des  Pyramides,  c'est-à-dire  au  groupe  de  représentants 
qui  s'était  flatté  de  conjurer  le  coup  d'État  par  une  transaction 
régulière  et  parlementaire  avec  le  Président.  Le  rejet  de  la  propo- 
sition de  révision  avait  fait  avorter  ce  plan,  et  le  coup  d'État  leur 
jetait  un  défi.  Il  était  fièrement  relevé  par  M.  Daru,  par  le  doc  de 
Broglie  et  quelques-uns  de  leurs  collègues.  Nul  ne  fut  phis  réscda 
u'eux  dans  la  protestation.  Ils  y  mettaient  l'honneur  et  la  dignité 
le  leur  apparente  complaisance  de  la  veille  ;  prompts  à  reconnaitre 
leur  mépriise,  ils  ne  voulaient  pas  du  nM>ins  qu'on  pût  suspecter 
leur  sincérité.  Notre  nombre  s'élevait  déjà  à  une  centaine,  lorsque 
Augustin  Godiin,  adjoint  à  la  mairie  du  dixième  arrondissement  % 
nous  fit  annoncer  par  le  comte  Benoist  d'Azy,  son  beau-père,  que 
le  maire  s'étdt  retiré  et  que  lui-même,  ferme  à  son  poste,  nous  y 
appelait  ainsi  que  notre  collègue,  M.  de  Lauriston,  commaBdant  la 
garde  nationale  de  ce  quartier.  Une  mairie  pouvait  devenir  le  centre 
d'une  résistance  légale;  nous  nous  y  transportâmes  aussitôt.  Notre 
nombre  gros^ssant  à  chaque  minute,  en  l'absence  do  H.  Dapin, 
qui  se  disait  prisonnier,  l'Assemblée  se  constitua  rëgulièranent 
sous  la  présidence  du  premier  de  ses  vice-présidents,  H.  Benoist 
d'Aïy.  Durant  une  délibération  de  trois  ou  quatre  heures,  nul  ne 
laissa  percer,  je  ne  dis  pas  une  défaillance,  mais  seul^nent  nne 
hésitation., M.  Berryer  ftit  l'âme,  l'inspirateur,  le  rédacteur  <te 
toutes  les  mesures  prises.  Il  sut,  tantôt  en  peu  de  mots,  tantôt  du 
geste  et  du  regard  seulement,  mettre  fin  aux  propos  cfiscordants  on 
aux  modons  inutiles,  ramener,  concentrer  toutes  les  volontés  sur 
un  seul  point  :  la  déchéance  ;  dicter  avec  précision  les  termes  du 
décret,  provoquer  ensuite  la  désignation  d'un  commandant  nulî- 
taire,  naturellement  désigné,  puisque  le  général  Oudinot  était 
parmi  nous,  conseiller  ensuite  de  lui  adjoindre  comme  chef  d'étal- 
major  H.  Tamisier,  également  présent  et  plus  fisivorableme&t  m 
de  la  gauche,  enfin,  donner  à  tous  l'exemple  le  plus  rare  dans  les 
heures  de  crise,  celui  d'un  imperturbable  sang-froid  dans  un  iné- 
branlable courage. 
La  déchéance  venait  d'être  votée  par  trois  cents  membres 

*  te  dijaème  aitûadissemept  est  devenu  depuis  le  septième.  La  mairia 
occupait  alors,  rue  de  GreneUe-âaiat-Gpermaia,  les  terrains  sur  lesquels  la 
Tue  des  Saints-Pères  a  été  prolongée  jusqu'à  la  rue  de  Sèvres. 


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MiMOiRES  VW  &OÏAUSXE  979 

environ»  lorsque  nous  aperçûmes  des  troupes  se  massw  sous  nos 
fenèlres.  Presque  aussitôt  après,  notre  escalier  était  envahi,  et  ua 
ofiScier^  accompagné  de  quelques  soldats,  mettait  le  {Hed  dans  notre 
salle.  Nos  deux  vice-préjûdents  et  le  général  OucÛnot  lui  parlè- 
rent, au  nom  de  la  loi  et  de  la  loyauté  nûlitaire,  avec  une  dignité 
si  ûnposante  que  l'officier,  vifflblement  ému,  se  retira,  ajurès  une 
courte  hésitation,  suivi  des  hommes  qu'il  commandait.  U  fallut 
d'autres  ordres  et  d'autres  renfœrts  pour  opérer  notre  arrestation. 
On  mit  la  main  sur  le  général  et  sur  nos  deux  vice-présidents,  puis 
on  nous  fit  descendre  dans  la  cour  et  défiler  dans  la  rue  de  Gre* 
nelle  et  jusqu'à  la  caserne  du  quai  d'Orsay,  entre  deux  haies  de 
soldats  et  sous  les  yeux  d'une  population  timide  (m  railleuse. 

JTavais  quitté  la  rue  du  Bac  vers  huit  heures  du  matin  saas 
déjeuner  et  sans  prendre  aucune  précaution  d'argent  ou  de  vête- 
ments pour  un  voyage  auquel  nous  paraissions  désormais  destinés^ 
La  plupart  de  nos  collègues  ne  s'étaient  pas  montrés  plus  prévoyants 
que  moi,  et  nous  eûmes  grandement  à  nous  louer  de  l'hosiûtalité 
du  régiment  de  lanciers  qui,  tout  ea  remplissant  ses  devoirs  mili* 
taires  comme  il  les  comprenait,  nous  accueillit  au  quai  d'Orsay  avec 
une  affectueuse  sympathie.  On  nous  avait  lâchés  dans  la  cour  de 
la  caserne,  comme  on  lâche  un  troupeau  dans  un  pré,  et  nous  mimes 
cette  sorte  de  liberté  à  profit  pour  procéder  à  un  appel  nominal 
auquel  nous  attachions  tous  le  même  prix;  puis,  la  nuit  venant  et 
le  brouillard  s'épaississant,  on  nous  fit  entrer  pèle-mèle  dans  une 
vaste  salle.  Un  officier,  mon  compatriote  angevin,  M.  de  Jourdan, 
me  reconnut  et  m'offrit  son  logement.  Quand  je  me  vis,  grâce 
à  cette  bienveillance,  en  possession  d'une  bonne  chambre,  je  de- 
mandai à  partager  cette  faveur  avec  quelques  amis,  avant  tout, 
avec  M.  de  Rességuier.  IL  Berryer  nous  y  rejoignit,  n'ayant  paa 
plus  que  nous  de  renseignement  sur  le  traitement  qu'on  nous  réser^- 
yait.  Les  officiers  du  régiment  l'ignoraient  également. 

Vers  minuit,  un  commissaire  de  police  et  ses  agents  vinrent  nous 
prier  de  descendre  dans  la  cour,  en  nous  annonçant  que  nous 
allions  monter  en  vœture,  mais  sans  faire  aucune  réponse  à  nos 
questions.  Dans  notre  incertitude  sur  notre  destination,  nous  des* 
cendhnes,  M.  de  Rességuier  et  moi,  en  nous  tenant  par  le  bras, 
afin  de  nous  assurer  autant  que  possible  la  chance  de  partager  le 
même  sort.  Le  mot  «  voitures  »,  très  poliment  prononcé  par  les 
agents,  nous  avait  fait  supposer  qu'on  allait  nous  distribuer  dans 
des  prisons  de  Paris.  Notre  surprise  fut  donô  assez  désagréable,  en 
apercevant  non  d'honnêtes  fiacres,  mais  des  voitures  cellulaires. 
A  leur  aspect,  je  dis  à  M.  de  Rességuier  qui  me  l'a  rappelé  depuis  : 
«  Décidément,  je  ne  tutoierai  plus  Morny  »*  Nous  montâmes  tous 


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^60  MÉMOmES  hm  BOYAUSTe 

6eux  ensemble  dans  le  carrosse  des  malfaîtears,  nuds  pour  être 
enfermés,  chacun  de  notre  côté,  dans  une  cellule  séparée.  Si  je 
dois  rendre  compte  ici  de  notre  état  d'esprit,  je  dirai  que  la  plupart 
d'entre  nous  ne  se  croyaient  pas  appelés  au  martyre  et  ne  songeaient 
aucunement  à  s'en  donner  le  mérite.  Nous  devinions  aisément  au 
désordre  et  à  la  lenteur  des  mesures  prises  qu'on  n'avait  pas  compté 
sur  notre  résistance  collective,  qu'on  se  bornerait  au  strict  néces- 
saire et  que  le  premier  moment  passé,  nous  n'aurions  à  courir  d'au- 
tres dangers  que  ceux  de  la  séduction.  Ceux-là,  je  ne  les  redoutais 
ni  pour  M.  de  Rességuier  ni  pour  moi,  et  nous  jugeâmes  avec  calme 
que  M.  de  Momy,  rarement  pris  en  flagrant  délit  de  mauvais  goût, 
aurait  pu,  sans  trahir  son  nouveau  maître,  traiter  ses  coUëgues 
autrement  que  les  forçats. 

Notre  voiture  se  composait  de  quatre  cellules,  deux  à  droite,  deux 
à  gauche,  séparées  par  un  corridor,  dans  lequel  se  trouvaient  deux 
agents  en  uniforme.  Point  de  jour  du  côté  du  corridor,  poiot  de 
jour  du  côté  extérieur,  seulement  une  petite  ouverture  au  milieti 
du  plafond,  pour  laisser  pénétrer  un  peu  d'air  et  très  peu  de  danè^ 
une  planche  de  bois  pour  s'asseoir  et  très  peu  d'espace  pour  les 
jambes  forcément  repliées.  Quand  je  me  fus  installé  dans  ce  cacbot, 
ce  qui  ne  fut  pas  long,  je  frappsd  sur  la  paroi  en  face  de  moi  et  en 
élevant  la  voix  je  demandai  : 

«  Qui  est  mon  compagnon? 

«  Le  général  Oudinot  »,  me  fut-il  répondu. 

M.  de  Rességuier  flt  de  son  côté  la  même  question  et  reçut  pour 
réponse  : 

—  Le  général  de  Lauriston.  » 

Cela  nous  permit,  du  moins,  de  nous  féliciter  d'avoir  à  courir  les 
aventures  en  bonne  compagnie;  et  nous  nous  remîmes  à  garder  le 
silence,  la  faction  de  nos  gardiens  dans  le  corridor  nous  avertissant 
qu'une  conversation  en  règle  ne  serait  pas  tolérée.  Après  cinq  ou 
six  minutes  de  marche  au  grand  trot,  une  plus  vive  lumière  des- 
cendit par  notre  soupirail  et  le  bruit  sonore  du  pavé  cessa;  nous 
comprimes  alors  que  nous  suivions  la  grande  allée  des  Champs- 
Elysées.  Au  bout  d'une  demi-heure  environ,  notre  attelage  fut  mis  air 
pas.  ((  Où  nous  fsût-on  grimper  ainsi?  »  nous  demandions-nous.  Puis, 
une  station,  des  pourparlers;  on  ouvre  nos  petites  cellules,  on  nousp 
fait  descendre  et  nous  nous  trouvons  dans  le  fort  du  Mont-Valérien. 

Quelques  officiers  et  quelques  soldats  d'infanterie  nous  reçu- 
rent, en  s'excusant  de  n'avoir  à  nous  offrir  qu'un  dortoir  fort  en 
désordre. 

—  Nous  ne  vous  attendions  pas,  répétaient-ils  à  chacun  de  nous^ 
avec  une  grande  politesse. 


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MÉMOIRES  I)*DN  ROYALISTE  9S1 

—  Nous  le  croyons  sans  peine,  répondions-nous  en  riant  ;  car 
la  bonne  humeur  était  revenue  à  tout  le  monde,  en  voyant  que 
uotre  excursion  n'était  pas  plus  lointaine  et  que  nous  nous  trouvions 
quatre-vingts  collègues  réunis  au  même  lieu.  C'était  une  grande 
«aile  de  caserne,  garnie  de  couchettes  de  soldats  qu'on  venait 
d'en  faire  sortir  précipitamment  pour  renforcer  la  garnison  de  Paris. 

Du  bout  de  ce  vaste  dortoir,  le  regard  plongeait  sur  la  vallée 
de  la  Seine  et  sur  la  grande  ville  que  les  lueurs  du  gaz  nous 
laissaient  entrevoir  à  travers  l'obscurité  de  la  nuit.  Je  m'appro- 
cha:i  de  la  large  baie  vitrée  d'où  l'on  pouvait  contempler  ce 
spectacle.  Deux  collègues  de  la  gauche  m'avaient  devancé  à  cette 
espèce  d'observatoire.  Trop  abîmés  dans  leur  contemplation  pour 
m'apercevoîr,  ils  se  disaient  l'un  à  l'autre,  ^vec  l'accent  du  regret  c 
«  .C'est  singulier!  Pas' d'incendie,  pas  un  seul  encore!  »  Cette 
menace  avait  souvent  retenti  dans  les  journaux  démagogiques; 
nous  ne  l'avions  jamais  crue  sérieuse.  Cette  nuit-là,  nous  pûmes 
constater  qu'elle  était  l'espérance  des  républicains,  et  de  ceux-là 
mêmes  qui  passaient  pour  modérés. 

Je  m'éloignai  sans  témoigner  que  j'avais  entendu  et  j'albî 
m'étendre  sur  ma  couchette,  en  m'enveloppant  soigneusement 
dans  un  caban  militaire  que  m'avait  prêté  M.  de  Jourdan,  au 
moment  où  nous  allions  quitter  la  caserne  du  quai  d'Orsay.  V Opi- 
nion publique^  journal  de  M.  Nettement,  avait  déployé  beaucoup 
d'ardeur  contre  l'Elysée  et  rééditait  en  feuilleton  une  histoire  où 
figuraient  toutes  sortes  d'anecdotes  malveillantes  contre  Napoléon. 
On  citait  entre  autres  ce  quatrain  : 

Par  une  faveur  sans  égale, 
U  me  dit  en  serrant  ma  main  : 
a  Mon  ami,  vous  aurez  quelque  chose  demain  !  » 
Le  lendemain  j'avais...  la  gale. 

Ce  souvenir  nous  troublait.  Cependant  le  silence  gagna  peu  â 
peu  le  dortoir,  et  nous  finîmes  par  nous  endormir  profondément. 

Nous  étions  en  plein  sommeil,  quand  nous  fûmes  bizarrement 
réveillés  par  une  sorte  d'apparition.  C'était  la  vénérable  vicomtesà(^ 
Dambray  qui,  à  force  d'insistances,  avait  obtenu  la  permission '^de 
chercher  partout  M.  Dambray  et  de  lui  apporter  quelques  effets 
nécessaires.  Elle  allait  de  couchette  en  couchette,  s'excusant  avec 
grande  politesse  auprès  des  uns,  et  reculant,  un  peu  troublée, 
devant  ceux  qui,  réveillés  en  sursaut,  se  redressaient  trop  brus- 
quement. Je  crois,  du  reste,  que  sa  recherche  au  Mont-Valérien  fut 
sans  succès  et  que  M.  Dambray  avait  été  emmené  soit  à  Mazas,  soit 
à  Vincennes. 

25  DécHUBas  1887.  63 


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^  HfiïOttES  DTH  BOTALISTB 

Le  lendemain,  nous  reçûmes  la  visite  de  la  duchesse  de  Luynes, 
mariée  en  premières  noces  au  vicomte  Jules  de  Gontades,  dcmt 
elle  avait  connu  un  jeune  camarade  de  régiment,  IL  Magnan, 
devenu  depuis  maréchal,  et  alors  général  commandant  Tarmée  de 
Paris.  C'est  à  lui  qu'elle  s'adressa  pour  obtenir  un  laissez-passer. 
Le  souvenir  du  premier  mari  protégea  le  second;  mais  le  général 
Magnan  ne  put  qu'introduire  la  duchesse  à  l'ÉIysée,  le  Président 
s'étant  réservé  le  monopole  des  permissions.  ËUe  s'y  rendit  avec 
son  fils,  et  le  laissez-passer  fut  obtenu.  En  remontant  en  voiture, 
ils  aperçurent  M.  Leverrier  entrant  lui  aussi  à  TÉlysée,  et  le  jeune 
Contades  le  fit  remarquer  à  sa  mère  en  disant  :  a  C'est  le  grand 
astronome  que  personne  ne  peut  devancer  dans  la  découverte  des 
astres  nouveaux!  » 

La  duchesse  de  Luynes  ai^rtsdt  à  son  muî  deux  pâtés  de  foie 
gras  et  un  journal  contenant  une  lettre  de  notre  collègue,  M.  Mole, 
dont  l'absence  nous  avait  étonnés.  Demeurant  au  fond  du  iuhoni^ 
Saint-Honoré,  et  tardivement  informé  de  c^  qui  se  passait  à  la 
mairie  du  dixième  arrondissement,  il  avait  vainement  essayé  de 
nous  y  rejoindre  et  il  réclamait  noblemrat  sa  part  de  solidarité 
dans  notre  protestation.  Cette  lettre  de  M.  Mole  fut  lue  à  haute 
voix  et  chaleureusement  applaudie. 

La  belle  duchesse  de  Luynes,  avec  la  grâce  qu'elle  mettait  en 
toute  chose,  se  chargea  d'une  foule  de  commissions.  Panni  les 
républicains  qui  s'empressaient  autour  d'elle,  H.  Antony  Tbooret 
se  fit  remarquer.  On  aurait  pu  le  surnommer,  comme  M.  de  LaUy- 
ToUendaly  «  le  plus  gras  des  hommes  sensiUes  ».  C'est  lui  qu'un 
journal  illustré  avait  représenté  en  18A8,  sortant  des  prisons  de 
Louis-Philippe,  rayonnant  de  bonne  mine  et  d'embonpoint  et 
s'écriant  :  «  J'ai  tant  souffert!  n  Avec  le  ton  pathétique  dont  il 
abusait,  il  recommanda  une  foule  de  lettres  à  M"*  de  Luynes  : 
«  Veuillez  rassurer  ma  famille,  lui  disait-il,  mus  répètez4ui  bien 
que  je  demeure  inconsolaUe  d'avoir  tenu  le  sort  de  la  France  entre 
mes  mams  et  de  l'avoir  laissé  éch^[)perl  —  Est-il  vrai,  nous 
écriâmes-nous,  que  vous  ayes  tenu  le  sort  de  la  France  entre  vos 
mains?  Nous  n'en  avons  aucun  souvenir  I  » 

C'était  cependant  notre  mémoire  qui  était  en  dé£aut  et  H.  Tbouret 
qui  avait  raison.  11  avait,  en  efiet,  au  temps  (k  la  C(»Qstiuiante, 
présenté  un  amendement  qui  rendait  inéli^Lbies  les  membres  âes 
familles  ayant  régné  sur  la  France,  et  par  conséquent,  les  Bona- 
parte. Le  prince  Louis  monta  à  la  tribune  pour  repoussa  cet  amen- 
dement, mais  il  s'exprima  en  termes  si  maladroits,  avec  un  accent 
si  étranger,  que  l'Assemblée  l'interrcMnint  par  de  bruyants  éclats 
de  rire.  M.  Thouret  reprit  la  parole  aussitôt  après,  et  p^issnt 


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i  i 


MÉMOIRES  D*UN  B0TALI5T1  983 

qn^une  épigramme  était  désonnais  suffisante,  se  contenta  de  ces 
mots  :  «  Après  ce  que  l'Assemblée  vient  d'entendre  et  ce  que  la 
France  entière  lira  demain,  mon  amendement  devient  inutile,  je 
le  retire.  »  L'injure  fut  aggravée  par  des  api^audissenients  pro- 
longés et  l'amendement  s'évanouit.  A  partir  de  ce  jour,  le  prince 
Louis  ne  reparut  plus  que  rarement  à  l'Assemblée  Le  Deux-Décembre 
fut  sa  riposte. 

Nous  nous  promenions  dans  la  cour  intérieure  du  fort,  sous  la 
garde  de  nombreux  surveillants,  lorsque  l'un  d'eux  vint,  à  ma  grande 
surprise,  m'apporter  une  lettre.  Je  l'ouvris,  et  ma  surprise  re- 
doubla en  lisant  ces  deux  lignes  : 

«  Si  vous  consentez  à  me  voir  encore,  je  vous  attends  chez  le 
concierge  du  fort* 

«  Persigny.  » 

JTbésîtai.  Je  n'avais  cependant  aucune  amertume  envers  M.  de 
Persigny.  Il  n'avait  jamais  servi  qu'un  parti.  Il  l'avait  fait  à  ciel 
ouvert,  à  ses  risques  et  périls.  Je  demandai  donc,  après  réflexion, 
à  celui  qui  m'avait  remis  ce  billet,  de  me  conduire  là  où  on  m'atten- 
dait, et  je  me  trouvai  bientôt  en  face  de  M.  de  Persigny.  Il  se  jeta 
dans  mes  bras,  avec  une  grande  émotion  en  me  disant  : 

—  Me  pardonnerez-vous  jamais  de  ne  vous  avoir  pas  averti? 

—  Mais,  mon  pauvre  ami,  lui  dis-je  avec  la  plus  parfaite  sin- 
cérité, c'est  de  m'avoir  averti  que  je  ne  vous  pardonnerais  pas. 
QQ*aur2us-je  fait  de  votre  avertissement  et  qu'auraît-il  changé  à 
mon  devoir? 

—  C'est  vrai,  c'est  vrai,  reprit-il.  Cepœdant,  croyez-le  bien,  vous 
m'avez  coûté  beaucoup  d'angoisses. 

—  Pourquoi?  Vous  me  rendez  la  visite  que  je  vous  ai  faite  dans 
la  prison  du  Luxembourg.  Nous  voilà  quittes  pour  aujourd'hui.  Plus 
tard,  nous  jouerons  peut-être  la  troisième  manche. 

—  En  attendant,  poursuivit-il  tristement,  j'sd  encore  un  autre 
pardon  à  vous  demander;  je  n'ai  pu  obtenir  que  vous  fussiez 
compris  parmi  ceux  qui,  en  très  grand  nombre,  seront  rendus  à  la 
Hberté  dès  que  les  petites  émeutes  de  Paris  seront  comprimées; 
Momy  s'est  joint  à  moi.  Le  Président  y  consentait  bien  vdontiers, 
mais  le  préfet  de  police  s'y  est  formellement  opposé  en  vous  signa- 
lant comme  Tun  des  représentants  qui,  depuis  un  mois,  ont  dépensé 
le  plus  d'activité  contre  nous. 

—  C'est  un  honneur  que  me  fait  M.  de  Maupas  et  que  f  aurais 
Touhi  nneux  mériter.  Ne  vous  préoccupez  pas  de  ma  santé.  Le 
repos  ne  peut  que  lui  être  favorable.  Ici,  comme  au  quai  d'Orsay, 
j'ai  trouvé  an  Angevin  très  amkal.  Je  suis  installé,  avec  M.  de 


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984  MÉMOiaES  D'UN  ROf  AUSTE 

Rességuier,  dans  la  chambre  d*uD  officier,  M.  Gharlery  et  dous 
n'avons  à  nous  plaindre  de  rien  ni  de  personne.  J'apprends  de 
vous  que  la  résistance  de  Paris  dure  encore.  Vous  avez  dû  faire  un 
grand  sacrifice  en  vous  éloignant  de  la  lutte,  retournez-y.  Gardons 
notre  vieille  amitié,  en  dehors  du  combat.  Tâchez  de  donner  de 
bons  conseils  à  votre  prince,  il  en  a  souvent  besoin,  et  puisque  vous 
osez  assumer  sur  vous  seuls  le  salut  de  la  France,  du  moins,  saavez- 
la.  Je  ne  crois  pas  que  le  salut  soit  où  vous  allez  le  diercher.  Si  je 
me  trompe,  je  vous  rendrai  justice,  n*en  doutez  pas,  comme  le  feront 
tous  les  cœurs  désintéressés. 

Là-dessus,  nous  échangeâmes  encore  quelques  paroles  courtes 
et  sérieuses,  puis  nous  nous  séparâmes  en  nous  embrassant.  Je 
retournai  à  la  promenade,  au  milieu  de  mes  collègues.  Je  confiai 
à  quelques-uns  cet  entretien  inattendu.  Nous  en  conclûmes  que 
la  résistance  était  éphémère  et  que  nous  recevrions  bientôt  notre 
liberté  de  notre  défaite;  ce  qui  tempérait  beaucoup  nos  vœux  de 
délivrance. 

La  nuit  suivante,  je  fus  réveillé,  vers  deux  heures  du  matin,  par 
deux  collègues  arrivant  de  Paris,  et  déjà  inscrits  sur  la  liste 
des  futurs  sénateurs  :  M.  de  Heeckeren  et  le  duc  de  Mouchy* 
Us  venaient  directement  de  TÉlysée.  qu'ils  avaient  quitté  à  onze 
heures  du  soir.  Le  but  de  leur  visite  était  de  me  ramena  avec 
eux;  mais  ils  comprirent  bientôt  que  je  préférais  ma  position  à  la 
leur,  et  ils  repartirent  comme  ils  étaient  venus. 

Une  observation  ressort  pour  moi  de  ce  que  je  vis  au  Uontr 
Valérien,  de  ce  qu'on  me  raconta  plus  tard  de  Mazas  et  de  Vin* 
cennes  :  c'est  à  quel  point  nos  habitudes  font  partie  de  nous-mêmes 
et  combien  les  événements,  même  les  plus  graves,  ont  peu  de  prise 
sur  elles.  M.  de  Vatimesnil  avait  été  surpris  par  le  Deux-Décembre 
en  pleine  discussion  de  la  loi  municipale  dont  il  était  le  rapporteur. 
Il  n'avsdt  pris,  en  sortant  de  chez  lui,  d'autre  bagage  que  son 
dossier  pour  la  discussion  à  l'ordre  du  jour.  Son  rapport  était  logé 
dans  la  poche  de  côté  de  sa  redingote,  et  dépassait  son  gilet  comme 
un  jabot.  Les  amendements  gonflaient  ses  poches  de  derrière* 
Une  fois  au  Mont- Valérien,  il  les  passait  en  revue  et  les  rangeait 
par  ordre,  comme  si  la  discussion  allait  être  reprise  d'un  moment 
à  l'autre.  Avec  son  incontestable  érudition  de  légiste,  sa  cordiale 
et  intarissable  faconde,  il  interpellait  encore  les  membres  de  la 
gauche  sur  leur  froideur  en  matière  de  décentralisadon. 

M.  Dufaure  nous  donna  le  spectacle  contraire.  Il  était  venu  avec 
empressement  au  rendez-vous  de  la  mairie  du  dixième  arrondisse- 
ment; mais  il  paraissait  redouter  surtout  de  s'y  compromettre  par 
dçS  alliances  trop  monarchiques.  Arrivé  avec  nous  à  la  caserne  du 


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UÊMOIRES  D*ON  ROYALISTE  985 

quai  d'Orsay,  il  obtint  de  retourner  auprès  de  M"*°  Dufaure,  prise 
des  douleurs  de  l'enfantement.  Dès  qu'un  fils  lui  fut  né,  dans  des 
conditions  qui  permettaient  la  sécurité,  il  vint,  en  vrai  Régulus,  se 
constituer  prisonnier  avec  nous.  Nous  le  vîmes  arriver  dans  la  cour 
portant  sous  le  bras  un  petit  paquet  enveloppé  dans  un  mouchoir 
à  (carreaux.  Nous  l'entourâmes  et  le  félicitâmes  vivement.  Il  perdit 
un  instant  son  air  morose,  mais  redevint  bientôt  taciturne,  jus- 
qu'au terme  de  notre  détention. 

M.  Odilon  Barrot  garda  imperturbablement  ses  préoccupations 
théoriques,  son  expression  et  son  geste  solennels.  Dans  le  défilé  de 
la  rue  de  Grenelle  au  quai  d'Orsay,  il  marchait  devant  moi,  et  je 
l'entendis  communiquer  à  son  compagnon,  car  on  nous  faisait 
marcher  deux  à  deux,  cet  axiome  dont  assurément  on  ne  pouvait 
nier  l'à-propos  :  «  Les  institutions  représentatives  reçoivent 
aujourd'hui,  je  le  crains,  une  profonde  blessure!  »  A  Vincennes, 
où  il  fut  conduit,  il  se  trouva  couché  près  de  M,  Berryer  et  de 
M.  de  Foblant  : 

—  Eh  bien  !  Berryer,  se  mit-il  à  dire  du  fond  de  son  lit,  il 
sera  donc  écrit  qu'après  plus  de  soixante  ans  écoulés  depuis  1789, 
nous  voilà  réduits,  toi  et  moi,  à  voir  de  nouveau  la  force  triompher 
du  droit.  N'est-ce  pas  bien  humiliant? 

—  Tais-toi,  Barrot,  répondit  en  se  retournant  M.  Berryer, 
l'homme  du  monde  qui  comprenait  le  moins  et  qui  dédaignait  le 
plus  sincèrement  l'art  de  poser.  M.  Barrot  et  M.  Berryer,  à  leur 
insu,  se  peignaient  là  tout  entiers. 

Pendant  notre  séjour  au  Mont-Valérien,  qui  dura  trois  jours, 
nous  eûmes  assez  facilement  quelques  communications  avec  le 
dehors.  Nous  reçûmes  d'abord  des  journaux  par  l'ingénieuse  entre- 
mise de  deux  de  mes  parents,  Paul  et  Henry  de  Champagny.  Ils 
avaient  obtenu  du  traiteur  voisin  chargé  de  notre  nourriture  d'être 
admis  parmi  les  porteurs  qui  entraient  dans  le  fort  avec  de  grands 
paniers  sur  leur  tête.  Notre  repas  terminé,  ils  repartaient  avec 
leurs  paniers  vides,  mais  emportant  aussi  nos  lettres  et  chargés  de 
nos  commissions.  M.  Pascal  Duprat  leur  confia  plusieurs  messages 
républicains  qui  furent  très  consciencieusement  remis  à  leuradresse. 

Sous  ce  même  déguisement,  dans  la  soirée  du  Deux-Décembre, 
le  jeune  Gaston  de  Beaucourt  avait  pénétré  dans  la  caserne  du 
quai  d'Orsay  et  avait  pu  ainsi  rendre  de  bons  offices  aux  députés 
qui  y  étaient  détenus*. 

M.  de  Maupas  avait  tout  d'abord  complètement  perdu  la  tète; 

^  M.  le  marquis  de  Beaucourt  est  le  fondateur  de  la  Société  bibliographique 
et  le  directeur  de  la  Revue  des  questions  historiques. 


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986  MÊIDIRES  DUK  R0TAU8TI 

00  en  a  publié  le  piquant  témoignage  dans  les  Inllets  de  H.  de 
Morny.  Quand  une  facile  et  complète  victoire  Teùt  rassuré,  notre 
élargissement  ne  souffrit  plus  de  difficulté.  Les  exceptions  qui 
furent  maintenues  tinrent  à  des  animosités  parsonndles.  Toatefots, 
elles  suffirent  pour  que  nous  ne  voulussions  pas  d'une  liberté 
privilégiée.  Nous  déclarâmes  donc  au  commissaire  de  police  que 
nous  sortirions  tous  ou  pas  un,  et  nous  refusâmes  de  donner  nos 
noms,  afin  de  ne  point  favoriser  le  système  des  catégories.  Le  com- 
missaire n'ayant  pu  vaincre  notre  refus  se  retira;  mais  bientôt 
nous  vfanes  arriver  M.  Duponceau,  chef  des  huissiers  de  l'Assem- 
blée, et  quelques-uns  de  ses  auxiliaires  qui  nous  cono^issaieat  tous 
parfaitement.  On  prit  nos  noms,  sans  notre  parUdpation,  et  on 
nous  invita  à  monter  dans  des  oianibus  qui,  depuis  pktsiears 
heures,  stationnaient  dans  la  cour.  Personne  ne  bougea,  et  nous 
déclarâmes  que  les  omnibus  pouvaient  repartir  vides;  mais  les 
agents  de  police  ayant  mis  la  main  sur  le  collet  de  quelques-uns 
d'entre  nous,  je  me  crus  alors  libre  de  partir  avec  M.  de  Rességmer 
et  le  duc  de  Luynes,  clans  une  voiture  que  la  dudiesse  de  Luyues 
avait  envoyée  à  son  mari.  Je  n'ai  donc  pas  assisté  à  une  scène  cpd 
m'a  été  racontée  depuis  par  plusieurs  de  mes  collègues.  Arrivés 
sur  la  place  Louis  XV  où  on  voulait  les  iaire  descendre,  ils  resou- 
velèrent  leurs  protestations  en  faveur  des  représentants  restés 
prisonniers  et  déclarèrent  qu'ils  ne  sortiraient  des  omnibos  que 
contraints  et  forcés  comme  ils  y  étaient  entrés.  Cetle  fois,  on  mit 
fin  aux  pourparlers  en  dételant  les  chevaux.  Il  fallut  doiic  bien 
descendre  et  chacun  regagna  son  logis. 

Je  n'étais  pas  chez  moi  depuis  une  demi-heure,  cansaot  avec 
MM.  Benoist  d'Azy,  des  Rotours  de  Chaulieu  et  quelques  autr^ 
collègues  et  amis,  que  la  porte  du  salon  s'ouvrait  et  qoe  M.  hufàn 
apparaissait  souriant.  Nous  avions  été  indignés  de  l'attitude  de 
notre  président,  déjà  fort  suspect  à  nos  yeux  depuis  qoeiques  mais, 
et  nous  étions  convenus  que  le  premier  de  nous  qui  le  rencontre- 
rait s'en  expliquerait  avec  lui  sans  détour.  £n  l'apereeiattt,  îe  me 
précipitai  au-devant  de  lui,  et,  lui  barrant,  en  quelque  sorte,  le 
passage,  je  lui  dis  vivement  : 

—  Monsieur  le  Président,  n'allez  pas  plus  loin,  nous  nous  sonoies 
promis  que  le  premier  qui  vous  rencontrait  ne  vous  cacherait 
pas  la  vérité.  Je  suis  malheureux  que  ce  devoir  m'inoombe.  VeuiUeB 
donc  vous  retirer,  sinon  je  le  remplirai  jusqu'au  bout. 

Sans  se  soucier  le  moindrement  de  cet  accueil,  M.  Dupin  avança 
tranquillement  dans  le  salon,  en  me  répondant  ; 

—  Eh!  mon  cher  collègue,  que  voulez-vous  que  j'y  fasse!  N^avtis 
rerum  nascUur  or  do. 


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MÉMOIRES  D'UJS  ROYAUSTE  987 

—  Ah  !  oui,  «lonsieur  Dupîn  : 

Le  latin»  dans  le&  mots^  brave  rhonnéteté. 

II  feignît  de  n'avoir  pas  entendu,  se  dirigea  vers  les  autres  repré- 
sentants qui  lui  refusèrent  la  main,  prit,  au  coin  de  la  cheminée, 
un  fauteuil  que  personne  ne  lui  offrait,  et  s'assit  comme  aurait  pu 
le  faire  l'homme  le  mieux  accueilli.  Je  me  tins  alors  debout,  un 
bras  sur  le  marbre  de  la  cheminée,  l'autre  appuyant  mes  paroles, 
pour  ainsi  dire,  à  bout  portant,  et  là,  durant  près  d'une  demi- 
heure,  saus  qu'il  bronchât,  je  déroulai  le  tableau  de  ses  déiaillanices, 
sana  rien  épargner  ni  rien  atténuer.  Il  grommelait  de  temps  en 
temps  : 

((  Tout  le  monde  en  aurait  fait  autant  à  ma  place  I  »  Ou  bien  : 
<c  On  ne  m'a  jamais  dit  chose  pareille  !  » 

Pour  la  première  fois  de  sa  vie  peut-être,  M.  Dupln  n'eut  pas  une 
réplique,  pas  un  sarcasme,  pas  un  élan  de  verve.  Ce  consentement 
tacite  à  sa  propre  exécution  trahit,  je  l'espère,  plus  de  remords 
qu'il  n'en  voulait  montrer.  Ce  fut  son  dernier  hommage  à  la  dignité 
morale  et  à  la  dignité  politique  dont  il  allait  prendre  définitiveuient 
congé.  Enfin,  à  bout  de  reproches  avant  qu'il  ne  fût  à  bout  de 
patience,  je  lui  dis  : 

«  Mettez  &n  à  cette  scène  douloureuse,  monsieur  Dupin  ;  laissez 
là  les  hommes  que  vous  avez  trahis  et  retournez  près  de  ceux 
qui  vous  attendent  pour  vous  ai  donner  la  récompense  !  Nous 
sommes  sortis  de  prison  sans  vous^  nous  sortirons,  s'il  plaît  à  Dieu, 
de  nos  divisions  sans  vous,  et  quand  la  monarchie  sera  faite,  nous 
prendrons  la  peine  de  vous  le  faire  savoir. 

—  Comme  vous  voudrez  I  dit-il  en  se  levant,  et  aussi  psdsi- 
blemsnt  qu'il  était  entrée  il  sortit  pour  aller  renouveler  son  adhé- 
sion au  coup  d'État. 

M.  Dupia  fut,  bientôt  a^wcès,  nommé  procureur  général  i  la  cour 
de  cassation..  Quand  je  me  présentai  à  l'Académie,  quelques  années 
plus  tard^  &L  Dupin  fut  le  seul  académicien  à  qui  je  ne  fis  point 
la  visite  d'usage.  Il  vota  contre  moi,  et  nos  hostilités  réciproques 
n'allèrent  pas  plus  loin.  Nous  parlâmes  plusieurs  fois  dans  le 
même  sens  sur  des  questions  littéraires,  et  nous  n'évitions,  ni  l'un 
ni  l'autre,  de  nous  rencontrer  dans  l'antique  salon  ouvert  par  le 
cardinal  de  BIchelieu  aux  plus  pures  traditicms  de  la  courtoisie* 

A.  DE  Falloux. 
La  suite  prochainement. 


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LE  MARÉCHAL  COMTE  DE  MOLTKE' 


IX 

Par  cet  aperçu  sommaire  de  la  campagne  de  Bohème,  Ton  a  pa 
voir  que  la  préparation  des  moyens  et  l'énergie  des  résoludons, 
poussées  à  leur  dernière  limite,  constituaient  sinon  toute  la  méthode 
de  guerre  du  général  de  Moltke,  au  moins  son  trait  le  plus  caracté- 
ristique. En  accentuant  cette  remarque,  la  campagne  de  1870 
nous  permettra  de  juger  l'homme  de  guerre  plus  en  détail,  de 
serrer  cette  figure  historique  de  plus  près,  de  prendre  sa  vraie 
mesure. 

Avant  tout,  c'est  un  élève  de  Napoléon,  car,  chose  étrange,  il 
était  réservé  à  l'armée  prussienne  seule  de  retenir,  de  conserver  la 
grande  tradition  napoléonienne  dans  toute  sa  force,  dans  toute  sa 
fécondité  :  nulle  part  le  Maître  n'a  eu  de  plus  fervents  adeptes,  nulle 
part  il  n'a  été  dépensé  autant  de  persévérance  et  d'intelligence 
pour  scruter  ses  oracles  parfois  sibyllins,  et  leur  arracher  le  secret 
de  la  guerre  avec  une  étincelle  de  son  génie.  Élevée  à  l'excdlente 
école  de  Clausewitz,  cette  armée  avait  compris  depuis  longtemps 
les  campagnes  de  Napoléon,  mais  elle  ne  voyait  pas  clair  dans  ses 
batailles.  Elle  était  restée  attachée  à  la  forme  de  la  bataille  parais 
lèle^  à  la  bataille  d'usure  successive,  où  le  général  s'en  remet  à 
l'adversaire  et  aux  circonstances  du  soin  de  le  diriger.  Cette  forme 
rudimentaire,  elle  ne  l'abandonna  qu'après  1866,  mais  alors  elle  la 
repoussa  complètement.  Aujourd'hui,  elle  est  en  pleine  possession 
du  concept  tactique  de  Napoléon,  elle  tient  la  forme  supérieure, 
elle  adopte  résolument  la  bataille-manœuvre^  et,  renversant  sys- 
tématiquement les  proportions  admises,  elle  se  borne  i  présenter 
un  masque  au  début  d'une  affaire  pour  jeter  brutalement  le  poids 
de  ses  masses,  à  l'heure  qu'il  lui  plait,  au  point  qu'elle  a  marqué, 
sur  les  lignes  amincies  d'un  adversaire  désorienté.  Or,  si  elle  a 
achevé  de  conquérir  Napoléon,  quelle  part  n'en  revient-il  pas  au 
grand  éducateur,  à  l'initiateur  de  son  état-major?  L'honneur,  le 
grand  honneur  de  M.  de  Moltke  est  d'abord  d'avoir  compris  Napo- 
léon, tout  Napoléon,  —  cela  seul  peut  suffire  à  une  gloire,  —  et 

<  Voy.  le  Correspondant  des  25  novembre  et  10  décembre  1887. 


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LE  MARÉCHAL  COUTE  DE  MOLTKE  969 

ensuite  d'avoir  deviné  le  premier  que,  si  la  doctrine  napoléonienne 
conservait  toute  sa  haute  valeur,  les  grandes  découvertes  scientifi- 
ques qui  allaient  révolutionner  les  habitudes  et  la  vie  de  l'Europe, 
devaient  aussi  influer  considérablement  sur  la  conduite  des  opé- 
rations dans  les  guerres  à  venir.  Son  esprit  pratique  et  net  eut 
l'intuition  qu'on  allait  se  battre  avec  les  chemins  de  fer  et  le  télé- 
graphe, au  moins  autant  qu'avec  les  jambes   du  fantassin    et 
l'exploration  du  cavalier.  La  guerre  de  la  Sécession  l'avait  trouvé 
très  attentif  et  tout  préparé  à  tirer  les  conclusions  de  cette  gigan- 
tesque expérience.  La  science  moderne,  il  ne  pouvait  plus  en 
douter,  lui  mettait  entre  les  mains  les  moyens  matériels  pour 
grouper,  faire  vivre  et  fonctionner  l'armée  la  plus  colossale  qu'on 
pflit  rêver,  la  nation  armée.  Je  m'imagine  que  les  audaces  améri- 
caines et  les  conceptions  grandioses  qui  en  sortirent  durent  l'inté- 
resser prodigieusement,  car  il  a  le  tempérament  américain,  aussi 
travailleur  et  aussi  osé.  Que  ceux  qui  s'en  feraient  l'idée  d'une 
sorte  de  Fabius,  d'un  de  ces  généraux  circonspects  ne  livrant  rien 
au  hasard,  le  connaîtraient  mal!  Audacieux  avant  tout  dans  ses 
calculs,  il  tient  plus  de  Shermann  et  de  Grant  que  de  Turenne  et 
de  Montecuculli.  Au  nom  des  grands  principes  stratégiques,  une 
critique  méthodique,  doctrinaire,  a  pu  trouver  à  reprendre  à  ses 
combinaisons;  mais,  si  le  génie  du  général  ne  consiste  pas  à  violer 
les  règles  lorsqu'elles  l'emprisonnent,  à  faire  voler  en  éclats,  en  face 
de  la  réalité,  les  préceptes  étroits  dont  l'enseignement  militaire 
en  chambre  lui  a  bourré  la  tète,  je  le  demande,  à  quoi  sert-il? 
En  1866  et  1870,  on  ne  fera  jamais  assez  entrer  dans  la  balance 
combien  M.  de  Moltke  avait  conscience  de  la  supériorité  de  son 
armée  et  de  la  faiblesse  de  l'adversaire.  Or  c'est  un  fameux  fac- 
teur que  cette  conviction-là.  C'est  elle  qui  permit  à  Napoléon  d'en 
prendre  à  son  aise  avec  les  règles,  comme  il  le  fit  en  1806.  Eùt-il 
sans  cela  risqué  sa  marche  entre  la  Saalle  et  la  frontière  de  Bohème, 
en  face  d'un  adversaire  résolu?  Et  l'emplacement  d'iéna,  avec  une 
rivière  aux  berges  escarpées  à  dos,  est-il  rigoureusement  classique? 
Et  cependant  la  réponse  est  facile  :  L empereur  éiait  convaincu 
gue^  dans  toute  circonstance^  il  était  supérieur  dans  le  combat. 
Une  telle  confiance  permettra  toujours  de  tout  oser  stratégique- 
ment.  Avec  elle,  qu'importe  d'avoir  sa  ligne  de  retraite  sur  le  flanc, 
une  frontière  ou  une  rivière  sur  les  derrières,  de  se  battre  avec  un 
front  supposé;  toutes  ces  défectuosités  ne  seront  rien,  tant  qu'on 
sera  le  plus  fort  sur  le  champ  de  bataille.  Cette  doctrine  fut  celle 
de  M.  de  Moltke,  et  c'est  la  vraie.  Aussi  bien,  qu'a-t-il  fait  en  1870, 
si  ce  n'est  reproduire  1806?  Le  mouvement  tournant  par  la  Saale, 
qui  aboutit  à  inverser,  sur  1^  champ  de  bataille,  les  situations  res- 


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990  Ll  lÂlÉGOÂi  GOIITC  M  MOLTU 

pecuâves  des  années,  n'est-il  pas  ie  même  qpse  oekn  des  R"  et 
HP  armées  Allemandes  au  sud  de  Mets,  mouvement  qvi  les  plaça  jl 
RezoBvUIe,  laoe  à  rAflemagne?  Omis  les  deux  cas,  ^taot  donnée  h 
même  irrésotuUon  chez  r^dversaire,  A  la  même  grande  impmdeoœ 
Féponâirent  les  mêmes  rësaltats  foudroyants.  Celui  dont  le»  calcob 
peuvent  les  produire  est  nn  stratégiste  de  preaMcr  «rdre.  le  sais 
qne  ^  mot  a  yicilli,  que  la  stratégie  se  définit  pen  «t  sTensôgoe 
encore  mmns  cpie  sous  ce  prétexte  ;  on  lui  conteste  d'être,  à  f  %tat 
de  science  an  moins,  quitte  à  eAe  i  éclore  au  vol  île  llAspkvtion, 
à  rheure  de  l'histoire  et  dans  nn  cerveau  de  génie,  pomr  apparaître 
casquée  et  cuirassée,  comme  la  Ifinerfe  anûque,  aux  p^ards  da 
monde  ébloai 

A  ooup  sûr,  II.  de  M(»ltke  n'est  pas  de  cette  école  ;  H  a  cm  i  h 
science  des  grands  capitainea,  il  a  dé^aé  sa  Tie  à  lein*  étode,  il 
estime  qu'une  fausse  <Ùrective  ne  se  corrige  ^trs  arac  des  milIioBS 
comme  avec  des  milliers  de  combattants,  et  il  ne  Teat  Ewr^er  an 
basard  que  ce  qull  lui  est  impossible  de  hii  arraclMr.  Cest  dans 
œt  otdre  d'idées  qu'il  a  monté  cette  forafidable  machine  de  la 
mobilisation  et  de  la  concentration  modernes  à  la  perfection  €%m 
ressort  d'horlogerie;  qu'on  lâche  le  déclic,  et  l'en  produit  aonitAt 
la  migration  d'un  peuple  en  armes  vers  la  frontière  menaoée. 
Uhomme  qcd  a  porté  deux  fcHS  le  poids  de  cet  effrayant  fardeai 
sans  ea  ètie  gêné  ni  intioâdé,  est  un  homme  sûr  de  l«,  nn  pefH 
seur,  mais  aussi  un  sublime  travailleur;  il  a  droit,  i  ce  double 
titre,  &  l'éclatante  reconnaissance  de  son  pays.  Aussi,  lorsque, 
le  15  juillet  1870,  à  onze  heures  du  soir,  M,  de  AMtke,  quittant  le 
bâtiment  de  l'état-major  général,  se  rendit  aux  ordres  da  roi  pour 
décider  la  mobilisation,  la  foule  eut  raison  de  Tacciamer  comme 
I%OHmie  providentiel  qui  portait  dans  son  vaste  génie  la  'fortone 
de  la  patrie  allemande. 

L'ordre  de  mobiliBation  est  du  15  juillet,  «4;  Wisseabourg  a  fien 
le  h  août.  De  toute  la  campagne  de  1870,  cette  période  est  k  0us 
intéressante  à  mettre  en  relief,  parce  qu'elle  en  offine  tout  le  àM 
moderne,  et  peut-être  aussi,  «étant  données  les  masses  tecnnoes  qm 
furent  mises  eu  mouvement,  le  cêté  capital.  Pour  juger  la  réossite, 
il  suffit  de  mettre  en  regard  les  prévisions  et  l'exéoition;  y  a4r9 
eu  écart,  et  quel  a  été  cet  écart  f  Les  pré  visons,  M.  de  iMolâoe  en  a 
dressé,  dès  1868,  un  état  détaillé  dans  an  mémoire  resté  célèbre, 
et  qui  contient  tout  le  plan  d'opérations  de  la  campagne  oonlre  la 
France.  Il  y  était  dit  : 

Q  apparaît  dnreaent  de  quelle  importanoe  3  est  pour  nnns  de  pro- 
fiter de  la  supériorité  qoe  nous  asmrent  dès  le  déhat  les  i 


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LE  MARBGOU  COMTE  DR  MOLTKB  991 

de  TAllemagne  du  Nord.  Cette  supériorité  prendra  un  caractère  ahso- 
lument  décisif,  si  les  Français  se  lancent  dans  une  expédition  contre 
les  côtes  de  la  mer  du  Nord,  ou  contre  l'Allemagne  du  Sud.  Pour  la 
défense  de  nos  c6tes,  on  a  laissé  dans  le  pays  de  puissantes  ressources. 

La  neutralité  de  la  Belgique,  de  la  Hollande  et  de  la  Suisse  limite 
le  tfaéâtre  de  la  guerre  entre  Luxembourg  et  Bâle.  Si  la  France  passe 
outre  à  la  neutralité  d'un  de  ces  États,  et  que  son  armée  entre  en 
Belgique,  celle-ci  doit  alors  considérablement  s^affaiblir  à  Bruxelles  et 
devant  Anvers» 

A  une  marche  en  avant  sur  la  Meuse,  on  peut  s'opposer  de  la 
Moselle  plus  efficacement  encore  que  de  Cologne,  car  nous  forçons 
^adversaire  à  faire  front  au  sud,  et,  pendant  que  toutes  ses  commu- 
nications sont  Boenacées,.  à  accepter  une  bataille  décisive.  La  distance 
de  Bruxelles  i  Cologne  étant  supérieure  à  celle  de  Mayence,  de  Kai- 
serslautem  et  de  Trêves,  même  dans  le  cas  dont  il  s'agit,  nous  appa- 
raîtrons assez  à  temps  sur  notre  front  du  Rhin  inférieur.  La  violation 
de  la  neutralité  suisse  serait  pour  la  France  la  source  de  graves  diffi- 
cultés; die  y  rencoiitrerait  une  milice  forte  et  bien  organisée. 

Msâs  en  général  tout  rassemblement  de  forces  importantes  sur  la 
Moselle  menace  si  immédiatement  la  France  et  sa  capitale,  qu'elle  ne 
peut  que  difficilement  se  laisser  entraîner  dans  des  entreprises  à  perte 
de  vue.  Nous  devons  donc  admettre  vraisemblablement  que  les  Fran- 
çais effectueront  leur  première  concentration  sur  la  ligne  Metz-Stras- 
bourg, afin  de  tourner  nos  défenses  du  Rhin,  de  gagner  le  Mein,  et^ 
après  avoir  séparé  l'Allemagne  du  Nord  de  celle  du  Sud,  d'arriver  à  un 
accommodement  avec  celle-ci,  ce  qui  permettrait  de  la  prendre  comme 
base  d'opérations  pour  s'avancer  vers  TElbe.  De  là  il  résulte  qu'une 
ecmcentration,  au  sud  de  la  Moselle,  de  presque  toutes  les  forces 
disponibles  dans  le  Palatinat  bavarois  se  présente  comice  le  seul 
moyen  de  contrarier  de  pareils  plans.  La  perspective  d'un  succès  facile 
pourrait  bien  engager  les  Français  à  s'avancer  avec  une  partie  de  leurs 
forces  de  Strasbourg  contre  l'Allemagne  du  Sud.  Une  opération  en 
amont  du  Bbin  dans  le  flanc  de  cette  marche  arrêtera  les  progrès  de 
l'ennemi  dans  la  Forêt-Noire  et  l'obligera  d'abord  à  se  donner  de  l'aîr 
tera  le  mrd. 

^  le  corps  badois-wurtembergeois  nous  a  joints  sur  noire  aile 
goache,  nous  sommes  en  situation  de  donner  une  telle  consistance  à 
eette  aile  dans  le  Palatinat,  que  nous  devons  rechercher  sans  perdre  de 
temps  une  crise  décisive  à  la  hauteur  de  Rastadt,  crise  dont  Theureose 
isBue  asQènera  pour  l'ennenai  une  retraite  funeste.  Pour  atteindre  un  tel 
résultat,  nous  pouvons  sans  hésiter  faire  un  détachement  de  Botre 
armée  prindpale,  alors  que  l'ennemi  est  devenu  sur  notre  front  d'au- 
tant plos^  faHÂe  en  se  laiiçant  dans  une  entr^nse  sur  le  Rhin  sopérieus» 


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992  LE  M.VRÉGQ\L  GOUTE  DE  MOLTKC 

Si  les  Français  veulent  utiliser  leur  réseau  ferré  en  vue  d'une  rapide 
concentration  de  toutes  leurs  forces,  ils  sont  contraints  de  débarquer 
en  deux  groupes  principaux,  à  Strasbourg  et  à  Metz,  séparés  par  le 
massif  des  Vosges.  Si  le  premier  groupe,  suivant  toutes  prévisions  le 
moindre,  n'est  pas  destiné  à  agir  contre  TAllemagne  du  Sud,  sa  jonc- 
tion avec  l'armée  principale,  sur  la  Moselle  supérieure,  ne  peut  réelle- 
ment s'eSectuer  que  par  une  série  de  marches.  Dans  lePalatinat,  nous 
sommes  placés  sur  une  ligne  d'opérations  intérieure  entre  les  deux 
groupements  ennemis.  Nous  pouvons  nous  tourner  aussi  bien  cotttre 
l'un  que  contre  l'autre,  ou  bien,  supposant  que  nous  nous  sentions 
sufQsamment  forts,  contre  tous  les  deux  simultanément. 

La  concentration  de  toutes  les  forces  dans  le  Palatinat  protège  le 
Rhin  inférieur  aussi  bien  que  le  Rhin  supérieur,  et  permet  une  offen- 
sive dans  le  pays  ennemi,  laquelle,  prise  à  propos,  préviendra  pro- 
bablement l'entrée  des  Français  sur  le  sol  allemand.  Toutefois  ur» 
question  se  pose  encore,  savoir  si,  sans  danger  d'être  bousculés  dans 
notre  concentration,  nous  pouvons  la  transporter  au-delèi  du  RMq, 
dans  le  Palatinat,  jusqu'auprès  de  la  frontière  française,  et  cette  ques- 
tion doit  être  résolue,  d'après  mon  sentiment,  par  raffîrmative. 

Notre  mobilisation  est  pi'ôte  dans  ses  moindres  détails.  Six  voies 
ferrées  sont  à  notre  disposition  pour  le  transport  des  troupes  dans  la 
région  entre  Rhin  et  Moselle.  Les  tableaux  de  transport  qui  fixent  à 
chaque  fraction  le  jour  et  l'heure  de  son  embarquement  et  de  son 
débarquement  sont  prêts.  Déjà  le  Wjour,  les  premières  divisions  peu- 
vent débarquer  non  loin  de  la  frontière  française;  et  le  i^^jour,  les 
troupes  combattantes  de  deux  corps  d'armée  y  seront  rassemblées.  Le 
18®  jour  y  le  chiffre  de  noire  force  combattante  égalera  300  000  hommes, 
qui,  le  20**  jour,  seront  presque  complètement  pourvus  de  leurs  trains. 
Nous  n'ayons  donc  aucune  raison  de  croire  que  la  mise  sur  pied  de 
guerre  de  l'armée  française,  au  sujet  de  laquelle  manque  jusqu'ici 
toute  expérience,  sera  effectuée  plus  rapidement.  Depuis  Napoléoa  P', 
la  France  n'a  connu  que  des  mobilisations  partielles,  pendant  les- 
quelles la  partie  de  Tarmée  entrant  en  campagne  se  complétait  avec 
celle  restant  sur  le  territoire. 

Sans  doute  les  Français  pourraient,  sans  attendre  un  renforce- 
ment préalable,  rassembler  en  très  peu  de  temps  une  armée  de 
150  000  hommes  sur  leur  frontière.  Ce  procédé  de  rapide  offensive 
plairait  au  caractère  national,  et  a  été  débattu  dans  les  cercles  mili- 
taires. 

Dans  le  cas  où  une  armée  ainsi  improvisée,  toujours  bien  pourvut 
de  cavalerie  et  d'artillerie,  se  trouverait  vers  le  5*  jour  rassemblée  à 
■Metz  et  franchirait  la  frontière  à  Sarrelouis  le  8**  jour,  nous  serions  à 
iemps  de  restreindre  nos  transports  stratégigues  et  de  débarquer  sur 


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LE  MâRÊGHâL  comte  DE  MOLTKE  993 

le  Rhin  noire  armée  principale.  Jusque-là  l'invasion  aurait  encore  six 
jours  de  marche  et  trouverait  devant  elle  le  14*  jour  des  forces  supé* 
pieures. 

Abordant  ensuite  le  groupement  des  forces,  le  mémoire  les  dis* 
posait  ainsi  ^  : 

La  1"  armée  (VIP  et  VHP  corps,  60  000  h.) ,  à  Wittlich,  occupait 
la  droite; 

La  !!"•  armée,  au  centre  ail%  IV%  X%  garde,  131  000  h.),  à 
Neucnkirchen-Hombourg  ; 

La  IIP  armée  (V%  XI',  Bavarois,  Wurtembergeois,  Badois, 
130  000  h.)  tenait  la  gauche  vers  Landau-Rastadt; 

Une  réserve  (IX%  XII%  63  000  h.)  était  en  avant  de  Mayence; 
les  P%  11%  VP  corps  restaient  disponibles;  neuf  régiments  d'infan- 
terie demeuraient  provisoirement  dans  les  places,  et  la  17*  division 
d'infanterie,  grossie  avec  des  formations  de  la  landwehr,  était 
réservée  à  la  garde  des  côtes. 

D'après  les  tableaux  de  transport,  la  concentration  des  armées 
sur  les  points  mentionnés  plus  haut  était  ainsi  réglée  : 

La  I"  armée  serait  en  place  le  16*yowr,  moins  le  train  du 
VIP  corps; 

La  IP  armée  aurait  le  15*  jour  les  IIP  et  IV'  corps  au  complet, 
et  le  iQ'^  jour  le  X'  corps  et  la  garde; 

Les  corps  prussiens  de  la  IIP  armée  seraient  en  position  le 
18*  jourj  et  la  réserve  le  19\ 

Seule,  la  IP  armée  pouvait  se  trouver  très  exposée  au  cas  d'une 
attaque  soudaine  en  pleine  concentration^  mais,  si  elle  se  produisait, 
ce  qui  était  douteux,  cette  armée  se  replierait  sur  la  réserve,  et, 
forte  de  200  000  combattants,  accepterait  la  bataille  avec  avantage 
dans  la  belle  position  de  Mannheim. 

Ce  mémoire  contenait  donc  en  germe  tout  le  plan  de  la  cam- 
pagne de  France.  La  concentration  des  trois  armées  y  est  tracée 
telle  qu'elle  s'effectuera  réellement,  le  but  principal  est  fixé  : 
«  chercher  l'armée  principale  française  et  l'attaquer  »;  les  direc- 
tions du  déploiement  se  déterminent  tout  naturellement  par  cette 
considération  très  judicieusement  observée  que  la  concentration  fran- 
çaise doit,  par  la  force  des  choses,  s'opérer  à  Metz  et  à  Strasbourg. 

Au  delà  plane  une  idée  générale  :  couper  l'ennemi  de  Paris  en  le 
rejetant  vers  le  nord.  Cette  idée  générale,  on  pouvait  être  sur  de 
la  réaliser,  et  on  l'a  réalisée  en  effet,  tandis  qu'on  n'eût  jamais  pu 
conduire  à  bien  un  calcul  fait  d'avance  de  toutes  les  opérations  à 
venir.  Qui  pouvait  prévoir  que  Bazaine  chercherait,  de  propos 

^  Consulter  une  carte  de  Stieler. 


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904  LE  MABËfflÂL  COMTE  DE  MOLTKi 

délibéré,  à  se  laisser  enfermer  dans  Mets,  ou  que  Hac-Ual»OD^  pour 
le  dégager,  entreprendrait  cette  marche  excentrique  vers  la  MeiiaeT 
Ce  qu'on  a  déterminé,  c'est  la  tendance  de  toutes  les  opérations, 
et  cette  tendance  se  retrouve  aussi  bien  dans  le  mouvement  enve- 
loppant qui  aboutit,  sous  Metz,  aux  journées  des  16  et  18  août, 
que  dans  la  marche  de  la  IIP  armée  contre  Tarmée  de  OiàUms; 
cette  tendance  est  toujours  la  même  :  rejeter  les  Français  dans 
l'étroit  territoire  de  la  France  septentrionale,  en  les  coupant  de 
Paris  et  des  riches  provinces  du  Midi. 

Comment  les  faits  ont-ils  répondu  à  ces  prévisions?  Dès  le 
18  juillet,  on  procédait  à  la  formation  des  différentes  armées.  La 
mobilisation  était  poussée  assez  activement  pour  que  les  transports 
stratégiques  pussent  commencer  dès  le  24;  celle  du  VIII*  corps, 
stationné  sur  les  rives  du  Rhin  et  le  phis  exposé,  était  terminée  le  26. 

Depuis  1866  les  bases  de  l'exploitation  ferrée  avaient  été  consi- 
dérablement agrandies,  le  nombre  de  véhicules  par  tnûn  mfh'tair^ 
avait  été  notablement  augmenté,  on  admettait  12  trains  par  voie 
unique,  18  par  voie  double,  et  on  estimait  que  le  transport  d*un 
corps  d'armée  emprunterait  de  trois  jours  et  demi  à  dnq  jours  et 
demi.  On  transportait  d'abord  la  partie  combattante,  puis  les  voi- 
tures ;  on  évitait  autant  que  possible  le  mélange  sur  une  même 
ligne  d'éléments  provenant  de  différents  corps  d'armée,  et  on  utili- 
sait le  plus  de  lignes  possible  pour  hâter  l'enlèvement  d'un  même 
corps  d'armée. 

Neuf  lignes  ferrées  pouvaient  amener  les  troupes  allemandes  sur 
le  Rhin,  mais  quatre  d'entre  elles  seulement  le  francbis^dent.  Ceci 
obligeait  à  débarquer  bien  des  troupes  sur  la  rive  droite,  aoas 
peine  de  perdre  le  bénéfice  de  la  plus  grande  partie  des  moyens 
ferrés,  puisque  les  facilités  d'enlèvement  ne  sauraient  augmenter 
le  débit  d'un  transport,  si  on  ne  leur  proportionnait  pas  les  mètoes 
Capacités  de  débarquement.  Ces  lignes,  dont  six  devient  être  attri- 
buées aux  troupes  de  la  confédération  du  Nord,  sont  les  suivantes  : 

A)  Berlin,  —  Hanovre,  —  Cologne,  —  Bingenbrilck,  —  Nei»û* 
kirchen  ; 

B)  Ldpzîg  ou  Hari[)ourg,  —  Kreîensen,  —  Hod[>adi  (près  de 
Bîebrich); 

C)  Berlin,  —  Halle,  —  Cassel,  —  Francfort,  — Kanabeim,  — 
Hombourg; 

D)  Dresde  ou  Leipzig,  —  Bebra,  —  Fulda,  —  Castel  ; 

E)  Posen,  —  Gôrfitz,  —  Ldpzig,  —  Wûrzbourig,  —  Mayettoe» 
*—  Landau; 

F)  Munster,  —  Dûsseldorf,  —  Cologne,  —  Call; 
1)  Augsbourg,  —  Ulm,  —  BrucbsjJ; 


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LE  MâRÉGBàL  GOMTB  0E  M0LTK8 


995 


2)  Nôrdiîngen,  —  Krailsheim,  —  Meckesheim; 

3)  Wûrzbourg,  —  Mosbach,  —  Heidelberg. 

Dès  le  24,  le  grand  état-major  portait  à  la  connaissance  de  l'armée 
Tordre  de  bataille  de  l'armée  françabe.  Ce  document  avait  été 
étaWi  ayec  une  telle  exactitude,  qu'on  n'eut  à  lui  faire  sabfar,  par 
h  suite,  que  quelques  rectifications  de  détail.  En  même  temps,  l'on 
apprenait  que  les  troupes  françaises  venaient  de  commencer  leur 
transport  sans  attendre  leurs  réserves.  Ce  fait  parut  si  extraordi- 
naire, qu'il  fit  croire,  de  notre  part,  i  une  intention  bien  arrêtée 
d'empêcber  la  concentration  allemande  sur  la  rive  gauche  du  Rhin. 
Dès  lors  les  débarquements  de  la  IP  armée  devenaient  trop  exposés, 
et  Ton  se  résolut  à  adopter  pour  cette  armée  une  fonnation  plus 
rapprochée  du  Rhin.  En  somme,  les  commandants  d'armée  devaient 
se  guider  d'après  l'idée  d'ensemble  suivante  : 


P*  ARUÉB 

DBI    COBPS 

DIVlBIOKa 

DATES 

HBKTS 

DATES 

VU» 

u» 

OalU 

24  *-  27  inlUet. 

Trôres. 

Dn  81  JaUIet 
an  1«  août. 

u* 

Alx-la-Cha- 

pellt, 
Stolberg. 

2i  an  26  JnlUet. 

Trêves. 

l»' an  2  août 

Vin* 

Parét^ei. 

par  la  rive 

droite  de  la 

Motelle. 

De  Sarre- 

iDBisà  Her- 

meskeU. 

2  août. 

W 

ABHÉB 

m* 

Blnsen. 

25  an  SB  JulSet 

KreBBsaeb. 

x« 

29  an  6  août. 

- 

IV 

26  an  29  Jnillet. 

Garde. 

Dannstadt 
MiCaulkaim 

30  JuUlct  an  5  août. 

m» 

ABHiB 

M" 

QoMnbfilin. 
LaiMhuL 

»  -27)iiUM. 

Lndav. 

V 

Landau. 

27  Jnillet  —  3  août 

Landaîu 

I-BaT«(olfc 
n«Ba¥Hnoli. 

Gemershelm. 

S  août. 
3  août 

WQrUmbergeoiB. 

CarUrnlie. 

27  —  28JttineL 

Carimibe. 

BadolB. 

Bastadt. 

25  Jnillet. 

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sm 


LE  UARÉGOAL  COHTE  DE  MOLTKB 


RÉSERVES                                                                       1 

vxjuinos 

DXSCOBTS 

KUMiBOa  DIS 
DIVISIONS 

DiBARQOT- 

DATia 

GAOTOXKB- 
MBKTS 

Dins 

xn- 

26*  ) 

lUyence. 
Mayonoa. 

28  Juillet  —  2  août 
27  JiilU0t  —  a  août. 

'^ornifl. 
Ifayence. 
Hayenœ. 

asitfUet. 

Des  corps  de  TEst,  le  II*  arrivait  à  Berlin  par  étapes  du  26  aa 
31  juillet,  le  I*'  devait  y  être  transporté  du  27  juillet  au  5  août,  et 
le  VP  gagnait  Gôrlitz  et  Breslau  par  voie  de  terre.  Ils  ne  devaient 
pas  tarder  à  rejoindre  les  armées  d'opérations. 
Les  garnisons  étaient  au  complet  de  guerre  : 

Sarrelouis 23  juillet 

Mayence 28    — 

Cologne '    .    .      1"  août 

Coblentz 30  juillet 

Places  maritimes 30    — 

Ainsi  la  I"  armée  débarquait  sur  la  rive  gauche,  chaque  corps 
d'armée  ayant  sa  ligne  propre  et  sa  zone  propre  de  débarquement. 
La  concentration  sur  Trêves  se  faisait  en  toute  sécurité. 

La  II*"  armée  débarquait  dans  de  moins  bonnes  conditions. 

Les  III'  et  X**  corps  et  plus  tard  le  IP  utilisaient  en  commun  la 
ligne  Hanovre,  Cologne  et  Coblentz  jusqu'à  Neuenkirchen  dans  la 
première  hypothèse,  jusqu'à  Bingen  dans  la  seconde. 

Pour  une  seule  ligne,  c'était  une  trop  lourde  charge,  et  comme 
temps  une  affaire  de  12  ou  15  jours.  Le  IV*  corps  et  la  garde 
empruntaient  la  ligne  Berlin,  Halle,  Cassel,  Francfort,  Manobeim. 

La  réserve  IX*  et  XII*  corps,  attribués  à  la  II*  armée,  venant 
du  Schleswig  et  de  Leipzig,  n'avaient,  à  partir  de  Paderbom,  par 
Coblentz,  qu'un  seul  débouché  sur  Mayence. 

Ces  armées  débarquaient  donc  soit  sur  le  Rhin,  soit  sur  la  rive 
droite  du  fleuve,  laissant  un  grand  territoire  à  l'invasion  française, 
mais  préférant  tous  les  inconvénients  à  celui  de  voir  troubler  leur 
concentration  assez  ralentie  par  la  pénurie  des  points  de  dy)ar- 
quement. 

La  III*  armée,  au  début,  ne  comptait  que  deux  corps  prussiens, 
le  V*  venant  de  Posen  par  la  ligne  du  Mein,  le  XI*  de  Leipzig  et  de 
Dresde  par  la  ligne  Bebra-Fulda.  Elle  était  plutôt  retardée  par  la 
lenteur  relative  de  la  mobilisation  des  troupes  de  la  confédération 
du  Sud  que  par  l'absence  des  moyens  ferrés. 


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LB  MARÉCHAL  COMTE  DE  MOLTRB 


9OT 


Ainsi,  Tarmée  la  plus  menacée,  la  IP  eSectoait  sa  concen^ 
tration  en  avant  de  Mayence,  protégée  par  les  deux  armées 
des  ûles  et  par  le  grand  éloignement  de  la  frontière,  mais  il  lui 
fallait  bientôt  s'avancer,  pour  faire  place  aux  trois  corps  de  TEst, 
qui  attendaient  pour  entrer  en  ligne  que  les  chemins  de  fer  fus- 
sent libres.  Dans  ce  mouvement  à  travers  le  Palatinat,  Tétat-major 
allemand  croyait  rencontrer  le  gros  de  nos  forces  ;  aussi  lui  avait-il 
assigné  comme  terme  la  ligne  Alsenz-Grûnstadt,  reconnue  comme 
particulièrement  propre  à  la  défensive.  Dès  le  commencement 
d'août,  le  prince  Frédéric-Charles  pouvait  y  réunir  194 .000  hommes 
et  compter  avec  certitude  sur  la  supériorité  du  nombre,  la  position 
de  la  P*  armée  obligeant  l'armée  frapçsdse  à  un  fort  détachement 
sur  son  flanc  gauche.  Si  par  hasard  cette  armée  ne  se  présentait 
pas,  il  ne  restait  plus  qu'à  pousser  jusqu'à  la  Sarre. 

En  conséquence,  tandis  que  la  IP  armée  recevait,  le  29  juillet, 
l'ordre  de  prendre  cette  position  et  de  lancer  sa  cavalerie  sur  la 
frontière,  depuis  Saarbrttck  jusqu'à  Bitche,  la  I""  armée,  dans  le 
dessein  d'accentuer  sa  menace,  devait  se  réunir  sur  la  ligne 
Wadem-Losheim,  au  sud  de  Trêves.  Dès  le  30,  le  prince  royal 
recevait,  de  son  côté,  des  instrucUons  lui  enjoignant  unp  offensive 
immédiate  contre  la  Lauter;  mais,  ne  se  sentant  pas  encore  en 
meapre  d'y  déférer,  il  se  bornait  à  être  prêt  à  couvrir  le  flanc 
gauche  de  la  IP  armée. 

Au  31  juillet,  c'est-à-dire  quinze  jours  après  que  l'ordre  de 
mobilisation  eut  été  lancé,  le  déploiement  des  armées  allemandes 
approchait  de  son  terme,  et  la  période  des  opérations  pouvait 
s'ouvrir.  En  regard  des  desiderata  formulés  pai-  le  mémoire  de 
M.  de  Moltte  et  par  le  tableau  des  prévisions  d'ensemble  commu- 
niqué aux  commandants  d'armée,  il  nous  faut  grouper  les  résultats 
obtenus  à  cette  date  ;  le  lecteur  comparera. 

CONCBNTRATIOSi  BBS  ARM£BS  ALLEMANDES  LE  31   JUILLET  1870 


&RXi9B 


00BP8 
X>'ABMÉB 


VIP 
VIII« 


V 


a*  diYiflioii 
cavalerie. 


AU    COUPLKT 


SN    TOn    DB 
lOBMATION 


VII« 

VHP 


3*dlTlBlonde 

caTalerie 

non  encore 

formée. 


CAXT0KKEMBNT8 


Trèyea. 
Wadem  -  HermeskelU 
Tbalf ang>  Blrkenf éld. 


31  JalUet. 


25  DÉCEMBRE  1887. 


64 


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106 


U  MiftlOUi  OOMXI  DS  MOLTKI 


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OOBPf 
ifàMMÉm 

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BT    TOIB    DB 
WOÊMATÊSm 

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Tbstteriei 

I>ionnlen 

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Bntx^  Dftfbkhefan  et 
rilMinlantera. 

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— 

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Oanlt. 

GM4ii. 

Antoir  de  VmkeB- 
thaï  entra  Worma 
6C  Manwliafai 

— 

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OppenheiM. 

— 

HP 

Xlf 

]f  iederOlB  en  avant 
4a  Majenca. 

— 

0*ill?litfoii4o 
cavalerie. 

«•«MdMiae 
caTAlert& 

9»|aiaefc 

6*<UTl8l(mde 
csTslerie. 

5«divlidonde 

Biombonrg* 

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XH 

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npmm. 

T» 

V^IàoNBplet 

enartlUerie 

et  train. 

Ti^n4am 

— ' 

m*  a) 

I«BâT»rofa. 

I«  BavaroU 

manquent  : 

artillerie, 

caTaleria, 

train  et 

11  tetudea. 

fS^iiie. 

«•Bstaroli. 

n^'  Bayaroto 
oommelel». 

'MtmttAL 

— 

BàAoiM«t 

Wûrtember- 

Badoiie  «fe 

Wtlrtember- 
geoiM. 

Antour  de  Oarlmto 
et  deGraben. 

— 

1 

4«dlTWoiid» 
cavalerie. 

4*4tTlilon 

de  cavalerie 

(éléments 

arrivée). 

1 

Qtidies  qn'aient  ptx  être  les  légères  diflérences  que  Vûb  renarqpie 
entre  les  prévisions  et  les  événements,  elles  n'atteignent  qne  le 
détail  de  l'opération,  puisque  le  3  août,  c'est-à-dire  le  19*  jour  de 
la  mobilisation^  la  concentration  était  terminée.  L'on  peut  donc 
dire  que  comme  perfection  de  préparation,  comme  bon  ordre  et 
régularité   d'exécution,   le  déploiement   des   forces    allemandes^ 

*  La  ni«  armée  était  la  plus  eu.  retard,  la  majeure  partie  des  colonnes  de 
son  train  ne  devaient  arriver  que  vers  le  3  août,  ses  troupes  ne  seraient  an 
complet  qu*à  cette  date.  Cependant,  au  31  juillet,  elle  mettait  en  ligne 
116  bataillons^  86  escadrons^  300  bouches  à  feu. 


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IX  MARÉCHAL  GOXTE  DE  HOLia  099 

malgré  la  défectuosité  du  réseau  de  FAlIemagne,  peut  compter  i 
bon  droit  comme  un  éclatant  succès  à  Factif  du  grand  état-major 
prussien  et  de  son  chef  éminent.  Ajoutons  pour  nos  méditations 
futures  que  tous  ces  mouvements  s'accomplirent  sans  que  la  presse 
allemande  en  divulguât  un  seul,  et  parût  même  les  soupçonner. 

A  cette  date  du  3  août,  en  face  des  515  000  Allemands  concen- 
trés en  avant  de  Trêves,  de  Mayence  et  de  Landau,  l'armée  fran- 
çaise, forte  seulement  de  230  000  hommes,  était  répartie  des  deux 
côtés  des  Vosges,  sur  un  front  de  près  de  75  lieues.  Son  immobi- 
lité, succédant  à  la  hâte  fiévreuse  du  début,  était  Tîndice  d'une 
situation  grave,  et  dénotait  au  moins  Tabsence  d'un  plan  et  d'une 
résolution.  Celle  de  M.  de  Moltke  allait  éclater  avec  toutes  ses 
allures  tragiques.  Les  trois  armées  allemandes  s'ébranlent  dans  un 
mouvement  d'offensive  générale,  les  deux  premières  contre  la 
Sarre,  la  troisième  contre  la  Lauter.  Celle-ci  est  la  plus  rapprochée, 
elle  frappe  le  premier  coup,  c'est  Wissembourg  (4  août),  et,  pen- 
dant que  nos  corps  d'armée,  effrayés  de  leur  isolement,  cherchent 
enfin  à  se  grouper,  elle  frappe  un  second  coup,  terrible  celui-là, 
c'est  Wœrth  (6  août).  Dès  lors,  l'Alsace  est  perdue  et  Strasbourg 
investi. 

Le  jour  même  où  le  corps  du  maréchal  de  Mac-Mahon  succom- 
bait à  Wœrth,  le  corps  du  général  Frossard  était  détruit  à  Forbach, 
à  quelques  Klomètres  du  corps  Bazaine  qui  assistait  indifférent 
à  ce  désastre,  et  malgré  le  manque  de  mesure  du  général  Stein- 
metz  qu'il  eût  été  si  sdsé  de  punir.  Mais  il  était  écrit  que,  dans 
«ette  guerre  fatale,  nos  ennemis  tireraient  parti  même  de  leurs 
fautes,  et  nous,  déjà  si  inférieurs  en  nombre,  même  pas  de  tous 
nos  moyens  d'action  f 

Tandis  que  l'empereur  commettait  la  faute  d'empêcher  Mac- 
Mahon  de  se  retirer  sur  Langres  et  l'envoyait  se  reformer  à 
Châlons,  le  reste  des  troupes  françaises  se  retirait  sous  Metz,  où  le 
maréchal  Bazaine  en  prenait  le  commandement  suprême.  Pour 
notre  étemel  opprobre,  il  ne  devait  plus  quitter  cette  ville. 

Les  Allemands  avaient  conraiencé  un  vaste  changement  de  front, 
qui  devait  amener  leurs  trois  armées  sur  la  Moselle,  la  !■•  servant 
de  pivot,  et  la  lïP,  de  plus  en  plus  indépendante,  se  dirigeant  sur 
Nancy  à  Fextrémité  opposée.  Dès  qu'il  fut  évident  que  l'armée 
française  renonçait  à  défendre  la  Nied  française  et  que  son  gros 
opérait  sa  retraite  sur  la  rive  gauche  de  la  Moselle,  la  I"  armée  eut 
pour  rôle  de  surveiller  Metz,  pendant  que  la  IP  franchirait  la 
Moselle  en  amont  de  cette  ville.  Conservant  Fînîtiative,  qui  était 
leur  principale  force  et  que  nous  leur  avions  tout  à  fait  abandonnée 
depuis  le  commencement  des  opérations,  les  Allemands  effectué- 


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lOQO  U  MARÉGOAL  COMTE  DE  MOLTKE 

rcDt  cette  marche  risquée  méthodiquement  et  résolument,  sans  que 
les  Français  parussent  la  soupçonner. 

Le  14,  Steinmetz  attaqua  à  Bomy  les  dernières  troupes  fran- 
çaises restées  sur  la  rive  droite.  C'était  une  faute  de  sa  part,  il 
n'avait  pas  à  hâter  le  mouvement  des  Français  en  retraite  sur 
Verdun.  De  notre  côté,  la  faute  fut  encore  plus  grande  de  n'avoir 
pas  pris  une  offensive  hardie  contre  cette  armée  qui  s'offrait  à  nos 
coups,  ou  de  n'avoir  pas  dédaigné  simplement  son  attaque  en 
continuant  notre  marche.  Du  fait  de  Borny  nous  perdîmes  un  jour, 
et  les  journées  des  16  et  18  devinrent  possibles. 

Dès  le  14,  la  II*  armée  était  en  train  de  franchir  la  Mosdle  à 
Pont-à-Mousson,  Dieulouard  et  Marbache,  sa  cavalerie  s'édielon- 
nait  déjà  de  Thiaucourt  à  Mars-la-Tour.  Le  15,  toute  cette  armée 
exécuta  une  marche  de  flanc  de  30  kilomètres  sans  être  inquiétée, 
sans  même  que  son  mouvement  fût  éventé»  et  le  16,  grâce  aux 
retards  accumulés  par  l'armée  française,  avait  lieu  cette  bataîlJe 
de  rencontre  qu'on  a  appelée  indifféremment  Rezonville,  Grave- 
lotte,  Vionville  ou  Mars-la-Tour.  La  journée  resta  indécise,  le 
maréchal  Bazaine  admît  qu'il  l'avait  perdue,  il  revint  vers  Metz,  oîi 
la  grande  bataille  du  18  (Saint-Privat)  l'enferma  définitivement. 

Cependant  l'armée  de  Chàlons  s'organisait  à  la  hâte,  et,  à  la 
suite  de  ces  discussions  inoubliables,  dans  lesquelles  l'intérêt  d'une 
dynastie  prévalut  tristement  sur  le  salut  de  la  France,  la  marche 
sur  Metz  fut  décidée.  Loin  de  prévoir  un  pareil  dessein,  la 
III*  armée  et  l'armée  de  la  Meuse,  celle-ci  composée  de  corps 
empruntés  aux  P  et  II*  armées,  attendaient  des  ordres  pour  marché 
sur  Paris.  De  ce  c6té,  d'ailleurs,  le  contact  était  perdu  depuis  long* 
temps.  Le  21,  le  grand  état-major  prescrivait  de  commencer  le  23 
un  mouvement  général,  qui  porterait  le  26  les  avant-gardes  des 
deux  armées  sur  la  ligne  Vitry-le-François,  —  Saint-Mard-sur-Ie- 
Mont,  —  Givry-en-Argonne,  —  Daucourt,  —  Sainte-SIénéhould. 
La  haute  direction  de  M.  de  Moltke  apparaît  ici  trop  saisissatile 
pour  n'être  pas  mise  en  lumière.  Il  est  là,  accompagnant  le  roi, 
tenant  tous  les  fils  de  l'opération,  conduisant  chaque  acte  de  ce 
grand  drame  avec  une  science  consommée,  jusqu'à  cette  lugubre 
journée  de  Sedan,  où  la  capture  d'une  armée  française  et  d'un 
souverain  français  lui  constitue  une  apothéose,  comme  jamùs 
général  d'armée  n'en  connut  de  plus  belle. 

La  directive  était  sur  Chàlons;  il  était  recommandé  à  la  IIP  armée 
de  se  maintenir  toujours  en  avant  d'une  marche,  de  telle  sorte 
qu'en  cas  de  rencontre  de  l'armée  de  Mac-Mahon,  les  deux  armées 
allemandes  pussent  la  prendre  à  la  fois  de  front  et  de  flanc.  Le 
23  voit  l'année  de  la  Meuse  entre  Verdun  et  Gommercy,  sur  un 


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LE  MARÉCHAL  COMTE  DE  MOLTKE  lOOt 

front  de  50  kilomètres,  et  la  IIP  année  vers  Lîgny-en-Barroîs,  sur 
30  kilomètres. 

Le  2A,  l'armée  de  Cbâions  est  signalée  à  Reims  par  la  presse 
étrangère,  il  s'ensuit  un  léger  changement  de  front,  l'armée  de  la 
Meuse  pivotant  sur  Verdun,  la  IIP  armée  se  portant  à  hauteur  de 
Bar-le-Duc. 

Le  25,  le  changement  de  front  s'accentue.  L'armée  de  la  Meuse 
occupe  àO  kilomètres,  de  Dombasle  à  Charmont^  où  elle  se  relie 
à  la  IIP  armée,  dont  le  front  mesure  30  kilomètres  jusqu'à  Vitry. 
A  ce  moment,  on  apprend  que  l'armée  française  se  dirige  sur 
Montmédy.  Le  général  de  Moltke  prend  une  décision  rapide.  Il  ne 
s'agit  plus  de  se  borner  à  changer  de  front  vers  le  nord-ouest,  il 
est  urgent  de  jeter  résolument  toutes  ses  forces  au  nord.  Déjà  il 
n'espérait  plus  atteindre  l'armée  de  Châlons  sur  la  rive  gauche  de 
la  Meuse,  et  encore  il  pensait  ne  pouvoir  s'opposer  à  son  mouve- 
ment qu'avec  l'armée  de  la  Meuse  et  les  deux  corps  bavarois.  Dans 
cette  prévision,  il  avait  demandé  au  prince  Frédéric-Charles  de 
détacher  momentanément  les  IP  et  IIP  corps  du  siège  de  Metz. 

En  renversant  leur  direction,  les  deux  armées  allemandes  con- 
servent en  profondeur  les  70  Idlomètres  qu'elles  avaient  en  front. 
Le  26,  la  tète  de  l'armée  de  la  Meuse  atteint  Montfaucon,  mais 
l'échelonnement  de  la  IIP  armée  s'étend  jusqu'à  Vitry.  Pendant 
que  l'armée  française  perdait  du  temps  à  se  ravitailler  à  Rethel,  la 
cavalerie  allemande  prenait  le  contact  à  Grandpré,  Vouziers  et 
Buzancy. 

Le  27,  le  XIP  corps  atteint  Dun-sur-Meuse  et  Stenay,  mais  la 
tète  de  la  IIP  armée  franchit  à  peine  la  voie  ferrée  de  Châlons  à 
Verdun.  La  profondeur  totale  est  encore  d'une  soixantaine  de 
Idlomètres.  Aussi,  malgré  l'impatience  du  général  de  Moltke  de 
joindre  l'armée  française  avant  qu'elle  ait  passé  la  Meuse,  on  ne 
peut  songer  à  un  engagement  sérieux  avant  de  s'être  mieux  con- 
centré. 

Le  28,  la  profondeur  est  réduite  de  moitié  et  les  fronts  se  res- 
serrent. 

Le  29  enfin,  l'armée  de  la  Meuse  était  concentrée  sur  une  pro- 
fondeur et  un  front  de  8  kilomètres;  la  IIP  armée,  à  une  marche  en 
arrière,  avait  la  même  profondeur  sur  20  kilomètres  de  front.  A 
cette  concentration  répondait  aussitôt  l'ordre  suivant  pour  la  journée 
du  30: 

«  L'armée  de  la  Meuse  marchera  sur  Beaumont,  en  se  tenant 
à  l'est  de  la  route  de  Buzancy,  de  manière  à  franchir  à  10  heures 
du  matin  la  ligne  Fossé-Beauclair.  La  garde  aura  dégagé  pour 
8  heures  du  matin  la  route  en  question  et  passera  en  réserve. 


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mR  LE  MARÉOHâL  091TE  Jffi  MOLTU 

ce  La  HP  armée  rompra  de  bonne  heure  et  -tiendra  deux  de  ses 
corps  prêts  à  appuyer  l'attaque  du  prince  royal  de  fiaxe.  A  cet 
effet,  Tailc  droit»  se  dirigera  par  Euzancy  Rur'Beaamont,  et  Taile 
gaudhe  sur  le  Chesne.  »> 

Dès  le  29,  Taroiée  française  arait  oamineDoë  à  passer  la  MeoBe 
à  Remilly  et  à  Mouzon.  Le  30,  le  ô"*  corps  (de  Failly)  était  cessé 
protéger  le  mouvement  et  former  larriëre-garde,  lorsqu'il  îat  sur- 
pris et  Gomplètemeat  défait  à  Beaumont.  .Le  31,  téute  l'armée 
française,  réunie  aux  environs  de  Sedan,  sor  ta  rive  dmite  Ae  la 
Meuse,  pouvait  encore  s'échapper  vers  ly^zières,  à  la  condition  de 
dépasser  Sedan  :  il  n'en  (ut  rien;  son  chef,  inconscient  de  la 
situation  et  sans  pian  arrêté,  attendait  sa  destinée. 

Pour  rhistoire,  et  à  naesure  qu'on  s'élcHgne  des  ëvénonents, 
une  bataille  est  un  fait  brutal  ;  les  responsabilités  inséparable  de 
son  gain  ou  de  sa  perte  s'effaoeut  de  plus  en  plus  dans  le  lointain 
-des  âges,  et  c'est  presque  justke,  car  il  est,  la  plupart  da  temps, 
bien  difficile  de  les  dégager  impartialement.  Celles  qui  amenèrent 
le  désastre  de  Sedan  sont  si  nombr^ffies^  et,  Juujoard*liui  encore 
que  les  principaux  acteurs  sont  morts,  si  controversées,  qu'il  fau- 
drait un  voluoie  pour  les  exposer  et  que,  à  les  départager,  chacun 
lïriserait  sa  plume.  Aussi  bien,  si  l'on  cédait  à  la  manie  du  jour, 
on  n'interrogerait  les  faits  que  par  leurs  petits  cAtés,  perdant  de 
vue  la  gramde  physionomie  de  l'événement  à  n'étudier  que  le  di- 
sons des  cartes,  fiistoriquement  les  responsabilités  vont  aux  géné- 
raux en  chef  :  le  maréchal  de  Mac-Mahon  a  commandé  jusqu'au 
1*' septembre  au  matin;  lorsque  sa  blessure  l'a  obligé  à  remettre 
le  commandement,  l'année  de  Châlons  pouvait-elle  échapper  au 
désastre  qui  la  menaçait?  S'il  est  prouvé  que  mmi,  le  violent  débat 
soulevé  par  les  généraux  Ducrot  et  de  Wimpffen  reste  hhloriqne- 
ment  sans  intérêt.  Ëo  conséqu^ioe^  nous  ne  discaterons  pas, 
noQS  raconterons  :  le  récit  est  facile  à  suivre;  une  seule  des  années 
manœuvre,  il  suffit  de  noter  ses  progrès;  l'autre  ne  combat  plus, 
suivant  le  mot  du  général  Douay,  que  «  pour  l'honnjenr  des  armes  » . 


Dons  la  journée  du  '31  août,  les  renseignements  de  l'état-major 
allemand  étekblissaient  d'une  façon  certaine  que  l'armée  firançaise, 
après  avoir  complètement  évacué  la  rive  gauche  de  la  Meuse,  se 
trouvait  sous  les  murs  de  Sedan.  Pour  échapper  à  l'enveloppement 
qui  la  menaçait,  il  était  à  croire  qu'elle  adopterait  l'un  de  ces  trois 
partis  :  poursuivre  sur  Méziëres,  se  jeter  sur  Carignan,  ou  passer 
en  Belgique.  Dans  tous  les  cas,  il  fallait  se  bâter,  et  les  masses 


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LE  MÀRÉGflAL  COMTE  DE  MOLTKE  1003 

allemandes'  reçureot  Tordre  de  s'ébranler  dans  la  nuit  même.  La 
ligne  d'aUaque  avait  un  développement  de  30  kilomètres  :  à  droite^ 
trois  corps  d'armée  marchaient,  de  Test  et  du  sud-est,  contre  les 
hauteurs  de  Givonne;  au  sud>.  un  corps  d'armée  faisait  face  à 
Sedan;  trois  autres^  à^gauche,.  gagnaient  la  route  de  Mézières,  afiû 
de  tomber  sur  le  flanc  de  l'armée  française,  supposée  en  retraite 
dans  cette  direction. 

Gelle-d  pourtant  n'avût  pas  bougé.  Réunie  dans  le  triangle 
formé  par  la  Meuse,  la  Givonne  et  le  Floing,  elle  semblait  résolue 
à  donner  la  bataille.  Sedan  est  assis  sur  la  rive  droite  de  la  Meuse, 
un  peu  au  nord,  du  confluent  du  Chiers;  le  faubourg  de  Torcy 
prolonge  la  ville  à  l'ouest,,  le  Vieux  Camp  la  domine  à  l'est.  En 
aval,  le  fleuve,  dont  la  direction  générale  est  sud-est-nord-ouest, 
se  redresse  brusquement  vers  le  nord,  pour  redescendre  droit  au 
sud  jusqa'aux.  environs  de  Donchcry  et  figurer  la  presqu'île  d'igest 
Le  sommet  de  cette  boucle  forme,  avec  les  bois  de  la  Faiizette  et  du 
Grand  Canton,  qui  s'étendent  jusqu'à. la  frontière,  un  étranglement 
redoutable,  lequel  livre  passage  à.  la  route  de  Méâères.  Doubler 
cette  presqu'île  était  une  nécessité  capitale  pour  une  armée  qui 
eût  voulu  se  retirer  vers  le  nord,  ce  n'est  que  hors  du  défilé  de  la 
Faiizette  quelle  s'étendait  et  respiraiu  Mais  le  maréchal  ne  pensait 
nullement  à  Mézières,  ainsi  qu'en  témoigne  ce  billet  écrit,  le  31, 
au  général  Ducrot,  qui,  privé  d'ordres  et  n'admettant  pas  d'autre 
paa'ti  à  prendre,  avait  acheoainé  le  1"  corps  dans  cette  direction  : 
«  Je  vous  avais  fait  donner  l'ordre  de  vous  rendre  de  Carignan  à 
Sedan,  et  nullement  à  Mézières^  où  je  n  avais  pas  Cintention 
daller.  A  la  réception  de  la  présente,  je  vous  prie  de  prendre  vos 
dispositions  pour  vous  rabattre  dans  la  soirée  sur  Sedan.  » 

En  dehors  de  toute  considération  stratégique,  le  champ-  de 
bataille  offrait  topographiquement  les  éléments  d'une  bonne  défense. 
Au  point  culminant  un  bois,  celui  de  la  Garenne,  large  d'un 
kilomètre,  long  de  deux,  un  terrain  tourmenté,  coupé  de  bouquets 
d'arbres^  de.  haies,  de*  murs  de  clôture,  a'abaissant,  à  l'ouest,  en 
croupes  allongées  vers  Illy  et  Floing  pour  se  relever  sur  la  berge 
opposée,  k  hauteur  du  défilé  de  la  Faiizette  vers  Fleigneux  et 
Saint-Menges,  et  tombaat  en  pente  abrupte,  à  l'est,  dans  les  fonds 
de  la  Givonne.  Le  fleuve  coulait  sous  le  canon  de  la  place,  mais 
les  pontsr  de  Bazeilles  et  de  Donchery  sur  la  Meuse  n'avaient  pas 
été  rompus,  pas  plus  que  celui  de  Douzy  sur  le  Chiers. 

Le  1*'  septembre  au  matin,  l'armée  française,  disposée  sur 
une  ligne  courbe  de  5  à  6  kilomètres,^  son  front  couvert  par  la 
Givonne,  faisait  en  partie  face  à  l'est,  en  partie  face  au  nord;  à 
droite,   le  12*  jcorps  (général  Lebrun)  étsdt  fortement  établi  à 


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1004  LE  1L\RÉCHAL  COMTE  DE  MOLTICE 

Bazeilles  et,  par  Balan,  s^appuyait  à  Sedan;  au  centre,  le  l*'  corps 
(général  Ducrot)  occupait  le  fond  tde  Givonne  et  Givonne,  tandis 
qu*à  gauche  le  7*  corps  (général  Douay)  tensdt  la  route  de  Bouillon 
et  Illy.  Encore  mal  remis  de  Beaumont,  le  5*  corps  (général  de 
Wimpffen)  était  en  seconde  ligne  dans  le  Vieux  Camp  et  le  bois 
de  la  Garenne,  et  les  divisions  de  cavalerie  Margueritte  et  Bon- 
nemains  se  tenaient  entre  Floing  et  la  Meuse. 

Ce  matin-là,  le  jour  avait  peine  i  percer  un  brouillard  opaque, 
cependant  Ton  se  battait  déjà  avec  acharnement  du  côté  de  Bazeilles, 
attaqué  par  deux  brigades  du  I*'  corps  bavarois.  La  1"  brigade, 
partie  le  matin  à  trois  heures  d'Aillicourt,  avadt  passé  la  Meuse  sur 
un  pont  de  bateaux  jeté  la  veille  par  ordre  du  général  de  Tann  ; 
elle  avait  entamé  la  journée,  tandis  que  la  2"",  profitant  du  pont  du 
chemin  de  fer,  entrait  en  ligne  un  peu  aprës.  Elles  trouvaient 
Bazeilles  fortement  occupé  par  la  brigade  d'infanterie  de  marine 
Martin  des  Pallières.  C'était  un  gros  village,  aux  musons  massives, 
aux  entours  de  parcs  et  jardins;  s'y  rejoignant  sous  un  angle  obtus, 
les  routes  de  Balan  et  de  Douzy  le  coupaient  en  deux  :  la  partie 
sud-ouest,  la  plus  considérable,  contenait  la  place  au  marché  et 
r église;  à  la  lisière  sud-est  le  parc  et  le  château  Dorival;  an  nord- 
est  le  parc  de  Monvillers  enclos  d'un  mur  solide,  traversé  par  la 
Givonne  guéable  partout;  au  saillant  nord  la  villa  Beurmann 
enfilant  la  grande  rue  dans  toute  sa  longueur. 

La  brigade  Reboul  n'avait  pas  tardé  à  accourir  de  Balac,  de  aorte 
que  toute  cette  belle  division  de  l'infanterie  de  marine  était  là, 
accrochée  au  village,  luttant  pied  i  pied,  défendant  maison  par 
maison;  la  villa  Beurmann  surtout  s'était  enveloppée  d'un  fen 
terrible  et  défiait  tous  les  assauts.  L'obscurité  d'abord,  le  brouil- 
lard ensuite,  noyaient  tous  les  détails  de  cette  scène  grandiose,  la 
fusillade  était  assourdissante;  bruit,  nuit,  fumée,  griserie  du 
combat,  tout  contribuait  au  relâchement  des  liens  tactiques,  toute 
troupe  engagée  était  dévorée  par  l'action,  l^^dées  d'urgence,  les 
3*  et  &**  brigades  bavaroises  se  hâtûent,  pas  assez  cependant  pour 
arrêter  l'olTensive  foudroyante  de  l'infanterie  de  marine  et  la 
reprise  de  Bazeilles  sur  les  premières  brigades  bavaroises  rejetées 
jusque  derrière  la  levée  de  la  voie  ferrée.  Jusqu'à  six  heures  l'obs- 
curité avait  condamné  au  silence  l'artillerie  du  P'  corps  bavarois 
postée  sur  les  hauteurs  d'Aillicourt;  elle  ouvrit  alors  un  feu  très 
incertain,  qui  permit  cependant  à  la  2*  division  de  conquérir  le 
parc  de  Monvillers  et  de  tendre  la  mûn  au  XIP  corps  engage,  un 
peu  plus  à  l'est,  contre  la  Moncelle.  Ce  village  pris,  le  prince 
George  de  Saxe  déployait,  peu  après  sept  heures,  dix  batteries 
saxonnes  et  une  masse  de  fer  s'abattdt  sur  Bazeilles. 


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LB  UARÉCHàL  GOMTB  DE  MOLTKE  1005 

Maïs  déjà  un  événement  gr^e  s'était  produit  dans  les  rangs 
français;  le  maréchal  de  Mac-Mabon,  venu  pour  suivre  Taction  de 
Bazeilles,  tombait  blessé  par  un  éclat  d'obus,  en  désignant  le 
général  Ducrot  pour  lui  succéder. 

Aussitôt  prévenu,  le  commandant  du  1"  corps  décide  de  revenir 
au  projet  qu'il  avait  inébranlablement  défendu,  la  retraite  vers 
Mézières,  dont  il  croit  la  route  encore  libre.  Informé  que  des  masses 
allemandes  se  dirigent  de  Villers-Cerriay  sur  Illy,  il  pressent  bien 
à  la  vérité,  non  seulement  un  mouvement  débordant  l'aile  gauche, 
mais  encore  un  enveloppement  par  la  droite;  toutefois  l'un  comme 
l'autre  pas  assez  dessinés  pour  qu'on  ne  puisse  en  venir  à  bout 
avec  de  la  résolution.  «  L'ennemi  nous  amuse  sur  notre  front, 
dit-il,  pendant  qu'il  cherche  à  envelopper  nos  ailes,  c'est  son  éternel 
mouvement  de  Capricorne.  »  Donc  la  deuxième  ligne  doit  rétro- 
grader tout  d'abord,  la  première  suivra  en  échelons  par  la  droite; 
et,  pour  faciliter  la  rupture  du  contact,  la  division  Lacretclle  pro- 
noncera un  retour  offensif  contre  la  Moncelle,  soutenue  par  une 
démonstration  de  quelques  fractions  de  la  division  Vassoigne. 

Sur  ces  entrefaites,  le  général  de  Wimpffen,  qui,  bien  qu'investi 
du  commandement  en  chef  éventuel  par  le  ministre  de  la  guene, 
n'avait  pas  jugé  à  propos  de  produire  sa  lettre  de  nomination  à 
l'annonce  de  la  blessure  du  maréchal,  lorsqu'il  vit  le  mouvement 
de  retraite  s'accuser,  soit  qu'il  estimât  la  situation  moins  désespérée 
qu'elle  ne  l'était,  soit  qu'à  l'inverse  il  crût  la  route  de  Mézières 
déjà  menacée,   se  ravisa,  et  écrivit  un   billet  au  général  Ducrot 
pour  lui  notifier  sa  prise  de  coomiandement  et  son  changement  de 
dispositions.  Quoi  qu'on  pût  augurer  du  sort  delà  journée,  cet  acte 
était  grave;  l'armée  française,  pour  la  troisième  fois,  changeait  de 
mains.  Au  début,  elle  s'était  battue  sans  idée  arrêtée,  et  voilà  qu'en 
moins  de  deux  heures,  après  l'avoir  poussée  dans  une  direction,  on 
Ja  ramenait  en  sens  contraire.  En  voulant  s'ouvrir  la  route  de 
Carignan,  après  avoir  passé  sur  le  ventre  des  Bavarois,  le  général 
de  Wimpffen,  suivant  toute  vraisemblance,  obéissait  à  une  inspi- 
ration ardente,  mais  irréfléchie.  Arrivé  de  la  veille  du  fond  de 
l'Afrique,  la  situation,  même  le  plan  du  champ  de  bataille,  lui 
étaient  inconnus,  la  brillante  défense  de  Bazeilles  l'avait  gagné, 
l'ennemi  n'était  pas  assez  ci-amponoé  aux  ruines  de  ce  village  pour 
qu'on  ne  pût  le  jeter  à  la  Meuse,  il  n'y  avait,  pensait-il,  qu'à  faire 
un  trou  de  ce  côté.  En  conséquence  l'armée  française  se  reporta 
vers  les  positions  qu'elle  venait  de  quitter.  La  division  Lacretelle 
attaqua  furieusement  la  Moncelle  et  fit  de  tels  progrès  que  l'artil- 
lerie saxon ue,  après  avoir  tiré  à  mitraille,  se  reporta  précipitam- 
ment en  arrière.  L'infanterie  de  marine,  de  son  côté,  venait  de 


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1006  LE  MARÉCHAL  COMTE  DE  MOLTKS 

réoccuper  la  partie  ouest  de  Bazeîlles,  malgré  les  efforts  du  général 
de  Tann,  disposant  des  deux  corps  *  bavarois.  Mais  un  nonyeaa 
secours  était  sur  le  point  de  leur  parvenir,  la  tête  du  IV*  cœps 
faisait  son  apparition  sur  le  champ  de  bataille.  Le  général  d'AIvens- 
leben  portait  aussitôt  la  8'  division  en  soutien  des  Bavarois  qui, 
recouvrant  toute  liberté,  se  jetaient  d'ensemble  sur  Bazeilles  et  en 
chassaient  les  Français  jusqu'à  Balan. 

Au  même  moment,  l'sdle  droite  du  XIP  corps  remportait  un 
succès  signalé.  Le  général  Ducrot,  voulant  à  tout  prii  conserverie 
pont  de  Daigny,  situé  entre  Givonne  et  la  Moncelle,  avait  ordonné 
au  général  de  Lartigues  d'attaquer  l'ennemi  sur  le  versant  oriental 
et  de  le  débusquer  du  bois  Chevalier.  Le  3*  zouaves  mena  ronde- 
ment l'attaque,  les  cartouches  des  Saxons  s'épuisaient  et  leur 
situation  devenait  critique,  lorsqu'un  régiment  d'infanterie  et  deux 
bataillons  de  chasseurs  accoururent  à  l'aide.  Les  zouaves,  surpris, 
furent  refoulés,  l'artillerie  française  qui  tentait  de  s'étabBr,  cul- 
butée, perdit  deux  pièces  et  une  mitrailleuse.  L'aile  gauche  gagnant 
aussi  du  terrain,  le  centre,  enlevé  par  cettje  pointe  énergique,  se 
décida  à  aborder  Daigny,  où  les  turcos  opposèrent  en  vain  une 
résistance  opiniâtre.  A  dix  heures,  la  division  Lartigues,  laissant 
six  canons  à  l'ennemi,  rejetée  sur  la  rive  occidentale  de  la  €i?enne, 
abandonnait  définitivement  Daigny. 

Tandis  que  la  lutte  engagée  sur  la  basse  Givonne  toudnît  à  sa 
fin,  que  l'incendie  montait  déjà  sur  Bazeilles,  o(i  ne  luttaient  phB 
que  des  soldats  isolés  mêlés  aux  habitants,  le  corps  de  la  gawte, 
assurant  le  flanc  droit  du  XIP,  avait  débouché  sur  la  haute  Givonne. 
Dès  neuf  heures,  de  Villers-Cernay ,  sa  !*•  division  entamait  l'action, 
avec  vingt-quatre  pièces,  contre  l'artillerie  du  corps  Ducrot,  puis 
sa  2^  division  accourait  de  Francheval,  et  à  midi  ses  quatorze 
batteries  canonnaient  les  hauteurs  de  la  rive  droite  de  la  Givonne, 
pendant  que  sa  cavalerie  marchait  sur  Illy. 

Pendant  ce  temps  qu'avait  fait  la  III*  armée? 

Les  ¥•  et  XI'  corps,  partis  à  deux  heures  du  matin,  passaient  le 
fleuve,  vers  six  heures,  sur  deux  ponts  de  bateaux  et  sur  celai  de 
Donchery,  et,  contournant  la  boucle  de  la  Meuse,  gagnaient  la 
route  de  Mézières.  A  sept  heures  et  demie,  le  général  de  Kirchbach 
(V*  corps)  atteignait,  sur  cette  route,  Vîviers-au-Court,  fermât  la 
retraite  de  ce  côté  et,  tournant  sur  Vrigne-aux-Bois,  prenait  Flei- 
gneux  comme  objectif,  tandis  que  le  général  de  Gersdorff  (XP  corps), 
suivant  le  mouvement  par  le  défilé  de  la  Falizette,  se  jetait  de 
suite  à  droite  vers  Saint-Mcnges.  Le  XI*  corps  occupait  ce  vHlage 
sans  combat,  et  Floing  tombait  également  entre  ses  mains  après 
une  escarmouche  insignifiante.  Arrêtant  la  marche  de  son  infan- 


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LE  MARÉCHAL  GOMT£  DE  MOLTKE  1007 

terie,  le  général  de  Gersdorff  donnait  Tordre  d'amener  toute  son 
artillerie  en  première  ligne.  Vers  onze  heures,  ses  dernières  batte* 
ries  débouchaient  sur  le  pkteau  de  Floing.  L'artillerie  du  V*  corps 
suivait  le  mouvement  aux  allures  vives,  et  deux  cents  bouches  à 
feu,  sanS'  autre  soutien.  qu*u&  seul  régiment  de  hussards,  s'aven^ 
taraient,  avec  une  témérité  inouïe,  sur  la  rive  occidentale  du  Floing, 
jusqu'à  Fleigneux.. 

Cette  situation  n'échappe  pas  au  général  MargueritXe,  il  forme 
sur  trois  lignes  les.  trois  régiments'  de  chasseurs^  d'Afrique  de  la 
brigade  GalliSet  et,  les  faisant  appuyer  par  deux  escadrons  de 
lanciers  de  la  division  Âmeil,  il  les  lance  conli'e  deux  compagnies 
d'infanterie  prussienne  qui  se  hâtaient  de  gravir  la  pente  d'IUy 
pour  couvrir  la  gauche  de  cette  ligne  d'artillerie  si  en  L'air.  Les 
tirailleurs  s'arrêtent,  attendent  la  charge  et  ouvrent  un.  feu  terrible 
à  60  mètres.  Dégageant  du  centre  vers  le&  deux  ailes  par  une 
double  conversion,  la  première  ligne  des  escadrons  déborde  les 
deux  extrémités  de  Ta  chaîne,  mais  va  tomber  sous  le  feu  defs  sou/- 
tiens  postée  dans  les  broussailles.  D'autres  compagnies  intervenant, 
répondent  par  une  fusillade  meurtrière  aux  charges  successives,  et 
les  batfôries  prus»ennes  canon  nent  sans  relâche  nos  cavaliecs^ 
jusqu'à  ce  que,  contraints  de  tourner  bride,  ils:  courent  s'abriter 
derrièce  le  bois  de  la  Garenne. 

Le  poids^  de  cette  masse  d'artillerie  se  faisait  par  tr0p> écrasant; 
il  y  avsttt  là  dix  batteries  du  V*  corps  et  quatorze  du  XI";  leur  ligne 
était  déployée  au.  nord  ées  positions  françaises  depui»  Floing 
jusqu'à  la  forêt  des  Ardennes,  elte  croisait  ses  feux  avec  les  batte- 
ries de  la  garde  qui,  des  hauteurs  est  de  la  Givonne,  couvraient 
de  leurs  projectiles  le  plateau  dtlUy  et  le  bois  de  la  Garenne.  A 
onze  heures,  l'on  pouvait  doue  oonsidéirer  comme  effectuée  la  jonc- 
tion entre  l'eitirècne  gauche  de  la  IH*  acmée  et  l'anale  de  la  Meuse. 

Notre  7*  corpa  était  le  plus  décimé,  mais  le  généiial  Douay 
d  engageait  à  maintenir  quand  même  ses  positions,  pourvu  qu'on 
l'appuyât  au  calvaire  d'Illy  et  au  bois  de  la  Garenne.  Le  générai 
Bucrot  promettait  de  Êûre-  tous  se&  efforts  pour  se  ouiintenir  au 
calvaire  d'Illy. 

On  se  battait  encore  dans  Floing:,  et,  au  moment  où  les  traupea 
du  XP  corps  prussien  le  conquéraient  complètement,  les  soldats 
de  la  division  Liébert,  descendant  des  crêtes,  tentaient  une  furieuse 
contre-attaque,  qui  ne  se  brisait  que  contre  les  renforts  incessam- 
ment renouvelés  de  l'ennefflL  Le  général  de  Gersdorff  tombait  en 
pleine  action,  miortellement  frappé  d'une  balle  à  la  poitrine. 

Cependant  les  vingt-six  batteries  des  XV  et.  V'  corps,  réunies 
aux  quatorze  batteries  de  la  garde,  avaient  raisea  de  notre  artil- 


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lOOB  LE  UARÉGBâL  COMTE  DE  MOLTKE 

lerie  ;  les  attelages  et  les  servants  tombaient  coup  sur  coup,  les 
caissons  sautaient,  et,  à  la  vue  des  batteries  pulvérisées,  notre 
infanterie  lâchait  pied.  Pour  augmenter  le  désastre,  les  troupes  de 
la  division  Goze  du  5*  corps,  envoyées  au  secours  du  ^néral 
Lebrun,  se  croisaient  avec  une  division  du  !•'  corps  marchant  en 
sens  inverse.  Alors  une  grêle  d'obus  lancés  par  les  batteries  de  la 
garde  s'abattait,  labourant  ces  masses  d'infanterie  inextricablement 
fondues  et  entre-croisées,  que  sillonnaient  encore  des  escadrons 
aiïolés.  Tout  ce  monde  épouvanté,  mêlé,  confondu,  se  rejetsdtdans 
le  bois  de  la  Garenne  complètement  à  la  débandade.  Voyant  le 
cercle  se  resserrer  sur  eux,  les  généraux  Ducrot  et  Douay,  Tépée  à 
la  main,  disputaient  en  désespérés  le  calvaire  d'IUy  et,  après  Tavoir 
perdu,  s'acharnaient  vainement,  avec  un  courage  indomptable,  à 
le  reprendre  aux  bataillons  prussiens  qui  ne  le  lâchaient  plus. 
L'ennemi  se  rapprochait  toujours  davantage,  c'était  une  marée 
montante  que  les  débris  de  l'armée  française  jiè  contenaient  déjà 
plus.  Son  dernier  refuge,  le  bois  de  la  Garenne,  était  déjà  attaqué 
par  son  saillant;  le  XI*  corps  y  capturait  de  nombreux  prisonniers. 
L'espace  se  réduisait  de  plus  en  plus;  pas  une  place  qui  n'y  fût 
mortelle  sous  le  tir  des  soixante  et  onze  batteries  que  les  Allemands 
avaient  maintenant  en  position,  depuis  que  l'artillerie  du  IP  corps 
bavarois  était  entré  en  jeu  à  Frénois.  Tout  se  désagrégeait  sous  cet 
ouragan  de  fer  qui  frappait  sans  relâche  nos  batteries,  nos  premières 
lignes,  nos  réserves  tiraillées  en  tous  sens,  jusqu'aux  masses  de 
cavalerie  errant  â  la  recherche  d'un  abri  introuvable;  dans  cette 
tourmente,  avant*  même  d'avoir  combattu,  les  troupes  devenaient 
incapables  d'aucun  effort. 

Toute  la  ligne  entre  Floing  et  Illy  fléchissait.  L'on  voyait  même 
la  division  Liébert,  qui  jusque-là  étsdt  restée  inébranlable  à 
à  l'extrême  gauche  française,  sur  les  hauteurs  de  CazaI,  frémir 
tout  à  coup,  hésiter  et  reculer  sous  une  attaque  simultanée  par  le 
nord  et  par  l'ouest  des  Y*  et  XI*  corps  prussiens.  II  n'y  avait  plus 
de  réserve  disponible. 

Dans  un  pareil  moment,  le  général  Ducrot  s'adresse  au  général 
Margueritte  et  lui  ordonne  de  charger  par  échelons  sur  la  gauche, 
puis  après  avoir  fait  son  trou,  de  se  rabattre  à  droite  sur  le  flanc  de 
l'ennemi.  Le  général  Margueritte  débouche  du  bois  de  la  Garenne 
avec  trois  régiments  de  chasseurs  d'Afrique,  les  V  et  6*  chasseurs 
à  cheval,  une  brigade  de  lanciers  du  12*  corps  et  plusieurs  esca- 
drons de  cuirassiers  de  la  division  Bonnemains.  Cette  masse  de 
cavalerie  traverse  le  plateau,  se  dirigeant  vers  l'ouest,  puis  fait 
halte  dans  un  pli  de  terrain,  et  l'ordre  est  donné  de  ressangler  les 
chevaux.  Le  général  Margueritte  se  porte  au  galop  sur  la   crête 


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LE  MARÉCHAL  COMTE  DE  MOLTKE  100» 

pour  déterminer  le  point  contre  lequel  il  va  lancer  le  poids  de  ses 
escadrons,  il  examine  une  énorme  masse  noire  qui  commence  à 
gravir  la  pente  et  qui  représente  toute  Tinfanterie  du  XI*  corps, 
il  y  a  là  près  de  trente  mille  hommes,  quand  tout  à  coup,  il  roule 
à  bas  de  son  cheval.  Une  balle  vensdt  de  lui  traverser  les  deux  joues 
en  lui  coupant  la  langue. 

Ses  olBciers  le  relèvent,  le  rapportent,  on  passe  devant  le  1"  chas- 
seurs d'Afrique,  qui  vient  de  perdre  son  colonel;  les  cavaliers  debout 
sur  leurs  étriers,  le  sabre  dégainé,  poussent  des  cris  de  vengeance 
en  apercevant  leur  général,  tête  nue,  la  langue  pendante,  tout 
sanglant,  jetant  des  appels  rauques  et  ordonnant  la  charge  d'un 
geste  suprême.  Alors  le  régiment  s'ébranle  et  charge  follement.  Le 
général  de  Galiffet,  prenant  le  commandement,  lance  sucessivement 
toute  la  division  sur  l'infanterie  prussienne  qui  vient  d'atteindre  la 
crête.  C'est  la  chevauchée  de  la  mort.  Les  régiments  roulent  sur  la 
descente  fatale,  vont  s'abîmer  dans  les  carrières  ou  mourir  sur  les 
carrés.  Chasseurs,  lanciers,  hussards,  cuirassiers,  tourbillonnent  pen- 
dant une  demi-heure  dans  une  mêlée  funèbre,  impuissants  à  rompre 
cette  infanterie  qui,  fatiguée  de  tuer,  par  humanité,  finit  presque 
par  cesser  le  feu.  L'on  dit  que,  des  hauteurs  de  Frénois,  le 
roi  de  Prusse,  témoin  de  cette  héroïque  folie,  ne  put  retenir  ce 
cri  d'admiration  :  «  Oh  !  les  braves  gens  I  » 

Cette  charge  marquait,  sur  cette  aile  de  la  ligne,  le  terme  de  la 
série  d'attaques  exécutées  par  la  cavalerie  française  avec  une 
remarquable  vigueur  et  un  complet  dévouement.  Quel  était  son 
résultat?  A  peine  avait-elle  suspendu  un  instant  la  marche  de 
l'attaque,  certaines  lignes  de  tirailleurs  avait  été  bousculées,  et 
puis...  c'était  tout,  les  escadrons  étaient  totalement  dispersés,  des 
monceaux  d'hommes  et  de  chevaux  jonchaient  la  pente,  les  cavaliers 
qui  avaient  échappé  aux  balles  avaient  trouvé  la  mort  dans  les 
carrières  de  Gaulier,  les  généraux  Girard  et  Tilliard  étaient  tués,  le 
général  de  Salignac-Fénelon  blessé,  et  les  tristes  survivants  de 
cette  superbe  cavalerie  se  perdaient  dans  les  ravins  des  bois  de  la 
Garenne. 

Rien  ne  pouvait  maintenant  empêcher  l'infanterie  allemande 
de  poursuivre  son  succès  contre  la  division  Liébert  qui,  chassée 
de  Câzal,  rétrogradait  peu  à  peu  vers  le  bois  de  la  Garenne,  dernier 
et  misérable  refuge  de  toute  l'armée  française. 

Cependant  le  général  de  Wimpffen,  détournant  sa  pensée  des 
hauteurs  de  Floing,  où  tout  l'accable,  songe  à  se  précipiter  sur  les 
Bavarois  qu'il  suppose  exténués,  à  les  culbuter  dans  la  Meuse,  et 
à  s'ouvrir,  par  un  prodige  de  désespoir,  la  route  de  Carignan.  Vers 
une  heure,  il  prescrit  au  12*'  corps  de  se  reporter  en  avant,  au 


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lOia  LE  HiBÉGHÀL  COMTE  DE  MOLTKfi 

1^'  de  marcher  avec  toutes  ses  forces  contre  BazeiU^,  et  au 
7'  d*appuyer  ce  mouvement.  En  même  temps  il  portait  ces  dispo- 
sitions à  la  connaissance- de  l'empereur,  le  suppliant  de  venir  se 
mettre  au  milieu  de  ses  troupes,  qui  tiendraient  à  honneur  de  Im 
ouvrir  un  passage.  Ces  ordres  n'arrivèrent  pas,  ou  arrivèrent  quand 
il  n'était  plus  temps.  Jusqu'à  deux  heures  le  général  de  Wimpffea 
attendit  vainement  l'empereur,  puis  il  ordonna  à  la  division 
Yassoigne,  au  M""  de  ligne  et  à  quelques  bataillons  de  zouaves 
réunis  au  Vieux  Camp  de  marcher  vers  les  hauteurs  par  le  Fond  de 
Givonne,  tandis  qu'à  gauche  la  division  Grandchampet  à  droite  la 
brigade  Abattucci  pousseraient  de  l'avant.  Il  en  résulta  on  enga- 
gement général  entre  Daigny,  Haybes  et  le  Fond  de  Givonne^ 
engagement  sans  résultats  inquiétants  pour  l'ennemi,  car,  vers  trms 
heures,  le  prince  George  de  Saxe  rendait  compte  qu'il  considérait 
la  bataille  comme  gagnée  et  que,  l'enveloppemeni  étant  complet, 
pour  éviter  des  sacrifices  inutiles,  il  prescrivait  à  ses  troupes  de 
rester  sur  leurs  positions.  De  Daigny,  le  prince  royal  de  Saxe  en 
jugeait  de  même  et  suspendait  la  marche  en  avant  du  XII*  corps. 
Seule,  l'artillerie  concentrait  tous  ses  feux  sur  le  bois  de  la 
Garenne.  Dans  une  clairière  la  ferme  de  Quérimont  brûlait. 
Les  troupes  qui  s'y  trouvaient  encore  n'étaient  plus  organisées. 
Rien  n'empêchait  les  colonnes  d'attaque  de  se  former  de  différents 
côtés.  Elles  aJ}ordent  le  bois,  celle  de  la  garde  par  le  nord,  celles 
du  XP  corps  et  des  Saxons  par  l'ouest  et  par  l'est,  elles  te  con- 
quièrent sans  coup  férir,  y  capturent  neuf  bouches  à  feu  dont  les 
attelages  ont  été  tués,  et  ramassent  des  prisonniers  par  milliers. 

La  bataille  était  fînie.  Cependant  le  général  de  Wimpffeo,  grau* 
pant  autour  de  lui  deux  à  trois  mille  hommes,  s'était  jeté  sur 
Balan,  ce  qui  oblîgeaitle  général  de  Tann  à  faire  traverser  Bazeilles 
à  sa  2*  brigade,  à  prescrire  différentes  dispositions  à  la  5*  ainsi 
qu'à  sa  cavalerie.  Mais,  avant  qu'elles  fussent  prises,  l'artlUerie 
allemande  avait  eu  raison  de  cette  dernière  tentative,  les  Bavarois 
rentrsdent  dans  Balan  et  repoussaient  les  Français  jusque  dans  la 
place.  Alors  le  feu  cessait  brusquement  et  sur  une  porte  apparais^ 
sait  le  drapeau  blanc. 

Sans  vouloir  nous  attarder  au  lugubre  récit  de  cette  capitulation, 
il  nous  faut  cependant  montrer  le  général  de  Moltke  en  ûice 
du  général  de  Wimpffen,  durant  cette  entrevue  solennelle,  dans 
laquelle  furent  débattues  les  clauses  de  l'acte  q*ii  allait  faire 
déposer  les  armes  à  toute  une  armée  française  *.  Le  général  de 
Wimpffen,   accompagné  du  général  Faure  et  du  général   Cas- 

*  D'après  le  récit  d'un  témoinjoculaire  reproduit  par  le  général  Ducrot, 


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LK  HArtCHÂL  QOHTff  WL  MUEE  mt 

telnan,  fut  introâmt  dans  nn  salon  du  quartier  général  da  roi. 
Après  une  attente  de  dix  minutes,  les  trois  généraux  y  furent 
rejoints  par  le  général  de  Moltke,  suivi  du  conte  de  Bifloiarck  et  du 
général  de  Blûmentbal,  Après  un  salut  assez  sommaire^  les  pou* 
voirs  furent  vérifiés,  les  présentations  échangées,  et  l'on  a'assit.  Le 
général  de  Wimpffen  semblait  embarrassé  pour  engager  l'entretien, 
mais  comme  le  général  de  Moltke  restait  impassible,  il  se  décida  i 
demander  quelles  conditions  Sa  Majesté  le  roi  de  Prosse  était  dans 
l'intention  d'accorder  à  l'armée  française» 

—  Elles  sont  bien  simples,  répliqua  le  général  de  BioUke, 
Farmée  tout  entière  est  prisonmëre  avec  armes  et  bagages;  on 
laissera  aux  officiers  leurs  armes  comme  un  témoignage  d'estioie 
pour  leur  courage,  mais  ils  seront  prisonniers  de  guerre  comme  la 
troupe. 

Après  avoir  repoussé  ces  conditions  comme  trop  dives,  le  générai 
de  Wimpffen  proposa  de  remettre  la  place  et  de  laisser  l'armée 
se  retirer  sons  la  condition  de  ne  plus  servir  durant  cette  guerre 
contre  la  Prusse,  puis,  cherchant  à  émouvoir  sur  sa  position  per^ 
sonneHe  son  interlocuteur  : 

—  J'arrive,  dit-il,  il  y  a  deux  jours,  d'Afrique;  f  avais  jusqu'ici 
une  réputation  militaire  irr^rochable,  et  voilà  qii'<Hi  me  donne  le 
commandement  au  milieu  du  combat  et  que  je  me  trouve  fatale* 
ment  obligé  d'attacher  mon  nom  à  une  capitnktioB  désastreuse, 
dont  j'endosse  la  responsabi&té  sans  avoir  préparé  BBoi-oiène  la 
bataille.  Vous,  qui  êtes  officier  général  comme  moi,  voua  devriez 
comprendre  toule  l'amertume  de  ma  situidon  mieux  que  personne. 

Puis,  s'apercevant  que  le  général  de  Moltke  parahaait  peu 
touché  de  ce  plaidoyer  personnel,  il  continua  ainsi  : 

—  DlaiUeurs,  si  vous  ne  pouvez  m'aoeorder  de  neiUeures 
conditions,  je  ne  puis  accepter  eeUes  qne  vous  voulez  m'imposer. 
Je  ferai  appel  à  mon  armée,  à  son  honneur,  et  je  parviendrai  à 
faire  une  percée,  ou  je  me  défendrai  dans  Sedan. 

Le  général  de  Moltke  t'interrompit  alors  : 

^-  J'ai  bien,  ât-il,  une  grande  estime  pour  vous,  j'appréde 
votre  situation  et  je  regrette  de  ne  ponvoir  rien  faire  de  ce  que 
vous  demandez;  mate,  quant  à  tenter  une  sortie,  cela  vous  est  aussi 
impossible  que  de  voue  défendre  dans  Sedan. 

Et  il  énnméra  toutes  les  raisons  militaires  qui  s'y  opposaient. 

Il  ne  vous  reste  actuellement  pas  plus  de  80  000  hommes.  Or 
sachez  que  j'ai  autour  de  vous  2&0  000  hommes  et  500  bouches  à 
feu,  dont  300  sont  déjà  en  position  pour  tirer  sur  Sedan.  Les 
200  autres  y  seront  demain  au  point  du  jour.  Si  vous  voulez  vous 
en  assurer,  je  puis  faire  conduire  un  dQ  vos  offiders  dans  les  difié- 


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1012  LE  MiRÉGHAL  OQMTE  DE  MOITKB 

rentes  poBitioDS  qu'occupent  mes  troupes  et  il  pourra  témoigqer  de 
l'exactitude  de  ce  que  je  vous  dis. 

Alors,  attaquant  une  autre  note,  le  général  de  WimpfTen  fit 
ressortir  d'un  ton  insinuant  l'intérêt  politique  qu'avait  la  Prusse  i 
ne  pas  exaspérer  la  France  par  des  conditions  trop  dures  imposées 
à  son  année.  Cette  fois-ci  ce  fut  le  comte  de  Bismarck  qui  se 
chargea  de  la  réponse  : 

—  Il  est  possible  qu'on  puisse  se  fier,  dit-il,  qu'on  puisse  se 
fier  à  la  rigueur,  à  la  reconnaissance  d'un  souverain  et  de  sa 
famille,  mais  d'un  peuple,  il  n'y  a  rien  à  attendre  sous  ce  rapport. 
Si  le  peuple  français  était  un  peuple  comme  un  autre,  s'il  avait  des 
institutions  solides,  s'il  avait  un  souverain  établi  d'une  façon 
stable,  nous  pourrions  croire  à  la  gratitude  de  l'empereur  et 
attacher  un  prix  à  cette  gratitude  ;  mais  en  France,  depuis  quatre- 
vingts  ans,  les  gouvernements  ont  été  si  peu  durables,  que  fonder 
des  espérances  sur  l'amitié  d'un  souverain  français  serait,  de  la 
part  d'une  nation  voisine,  un  acte  de  démence,  ce  serait  vouloir 
b&tir  en  l'air. 

Et,  après  une  protestation  du  général  de  Wimpffen,  le  comte  de 
Bismarck  reprit  : 

—  Quoi  que  vous  disiez,  général,  la  France  n'est  pas  changée, 
c'est  elle  qui  a  voulu  la  guerre,  et  c'est  pour  flatter  cette  manie 
populaire  de  la  gl(»re,  dans  un  intérêt  dynastique,  que  Temperrar 
Napoléon  est  venu  nous  provoquer.  Nous  savons  hien  que  la  partie 
raisonnable  et  saine  de  la  France  ne  poussait  pas  à  la  guerre; 
nous  savons  bien  que  ce  n'était  pas  l'armée  non  plus  qui  nous 
était  le  plus  hostile;  mais  la  partie  de  la  France  qui  poussait  i  la 
guerre,  c'est  elle  qui  fait  et  défait  les  gouvernements.  Chez  vous, 
c'est  la  populace,  ce  sont  aussi  les  journalistes  (et  il  appuya  sur  ce 
mot),  ce  sont  ceux-là  que  nous  voulons  punir,  il  faut  pour  cela 
que  nous  allions  à  Paris*  Nous  voulons  la  paix,  mais  une  paix 
durable;  pour  cela,  il  faut  que  nous  mettions  la  France  db^is 
l'impossibilité  de  nous  résister.  C'est  pourquoi,  général,  quel  que 
soit  l'intérêt  qui  s'attache  à  votre  position,  quelque  flatteuse  que 
soit  rofHnion  que  nous  avons  de  votre  armée,  nous  ne  pouvons 
changer  les  premières  conditions  qui  vous  ont  été  faites. 

—  Eh  bien!  répliqua  avec  dignité  le  général  de  WimplTen,  ii 
m'est  également  impossible  à  moi  de  sigacr  une  telle  capitulation; 
nous  recommencerons  la  bataille. 

Intervenant  alors  pour  transmettre  un  message  de  l'empereur, 
le  général  Castelnau  fit  remarquer  que  l'empereur  s'était  person- 
nellement rendu  absolument  à  la  merci  de  Sa  Majesté  le  roi  de 
Prusse,  dans  l'espérance  que  le  roi  serait  louché  d'un  si  complet 


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LE  HABÉGHâL  GOMTE  DE  MOLTKE  1013 

abandon,  et  qu'en  cette  considération  il  voudrait  bien  accorder  à 
Tarmée  française  une  capitulation  plus  honorable,  telle  qu'elle  y 
avait  droit  par  son  courage. 

—  Mais,  demanda  M.  de  Bismarck,  quelle  est  l'épée  qu'a  rendue 
l'empereur  Napoléon?  Est-ce  Tépée  de  la  France  ou  son  épée  & 
kl?  Si  c'est  celle  de  la  France,  les  conditions  peuvent  être  singu- 
lièrement modifiées  .et  votre  message  aurait  un  caractère  des  plus 
graves. 

—  C'est  seulement  l'épée  de  l'empereur,  répliqua  le  général 
Castelnau. 

—  En  ce  cas,  reprit  à  la  bâte,  presque  avec  joie,  M.  de  Moltke, 
cela  ne  change  rien  aux  conditions. 

A  ces  paroles,  le  général  de  Wimpffen  répéta  : 

—  Nous  reconunencerons  la  bataille. 

—  La  trêve,  continua  le  général  de  Moltke,  expire  demain  à 
quatre  heures  du  matin.  A  quatre  heures  précises  j'ouvrirai  le  feu. 

Tout  le  monde  était  debout,  les  généraux  français  attendaient 
leurs  chevaux,  pas  un  mot  n'était  prononcé,  ce  silence  était  glacial, 
lorsque  M.  de  Bismarck,  reprenant  la  parole,  fit  observer  au  général 
de  WîmpfTen  qu'il  ne  doutait  nullement  des  prodiges  de  valeur  qu'ac- 
compliraient ses  soldats,  mais  que  demain  soir  il  ne  serait  pas  plus 
avancé  qu'aujourd'hui,  et  qu'un  moment  de  dépit  no  devait  pas  lui 
faire  rompre  une  conférence  d'où  dépendait  le  sort  de  tant  de  vies 
humaines.  L'on  se  rassit  et  M.  de  Moltke  s'exprima  en  ces  termes  : 

—  Je  vous  affirme  de  nouveau  qu'une  percée  ne  pourra  jamais 
réussir,  quand  même  vos  troupes  seraient  dans  les  meilleures 
conditions  possibles,  car,  indépendamment  de  la  grande  supériorité 
numérique  de  mes  hommes  et  de  mon  artillerie,  j'occupe  des 
positions  d'ob  je  puis  brûler  Sedan  en  quelques  heures.  Ces 
positions  commandent  toutes  les  issues  par  lesquelles  vous  pouvez 
espérer  »)rtir  du  cercle  où  vous  êtes  enfermé  et  sont  tellement 
fortes,  qu'il  est  impossible  de  les  enlever. 

—  Oh  I  elles  ne  sont  pas  aussi  fortes  que  vous  voulez  bien  le  dire, 
interrompit  le  général  de  Wimpffen. 

—  Vous  ne  connaissez  pas  la  topographie  des  environs  de  Sedan, 
riposta  le  général  de  Mollke,  et  voici  un  détail  bizarre  et  qui  peint 
bien  votre  nation  présomptueuse  et  inconséquente  :  à  l'entrée  de 
la  campagne,  vous  avez  fait  distribuer  à  tous  vos  officiers  des 
cartes  de  T  Allemagne,  alors  que  vous  n'aviez  pas  le  moyen  d'étudier 
ta  géographie  de  votre  pays,  puisque  vous  n'aviez  pas  les  cartes 
de  votre  propre  territoire.  Eh  bien,  moi,  je  vous  dis  que  nos 
positions  sont  non  seulement  très  fortes,  mais  formidables  et  inex- 
pugnables. 

"20  DÉCEMBRE  1887.  65 


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1014  LE  MÀBÈGIIAL  OOITTB  Iffi  HOLTKB 

Le  général  de  Wîmpffen  ne  trouva  rien  à  répondre  i  cette  sorûe. 
Au  bout  d'un  instant,  îl  reprit  : 

—  Je  profiterai,  général,  de  l'offre  que  voos  avez  Ken  vouln  me 
faire  au  début  de  la  conférence,  j'enverrai  un  oSeier  voir  ces  forces 
formidables  dont  vous  me  parlez. 

—  Vous  n'enverrez  personne,  c'est  inutile,  répliqua  sèchement 
le  général  de  Moltke,  et  d'ailleurs,  vous  n'avez  pas  longtemps  à 
réfléchir,  car  il  est  minuit,  c'est  à  quatre  heures  du  matin  qu'expire 
la  trêve,  et  je  ne  vous  accorderai  pas  une  minute  de  sursis. 

L'on  sait  sur  quelles  bases  la  capitulation  qui  sortit  ée  cette 
conférence  fut  stipulée. 

Nous  arrêterons  là  ce  pénible  récit;  nous  arrêterons  là  aussi 
l'histoire  de  cette  campagne,  parce  qu^elle  est  mx  fond  de  nos 
cœurs,  à  nous  les  survivants,  plus  éloquente  qu'on  ne  récrira 
jamais,  et  ensuite  parce  que  cette  journée  du  !•*  septembre  termi- 
nait la  guerre,  la  vraie  guerre.  Qu'il  n'y  ait  pas  de  méprise  sur  ce 
mot.  A  Dieu  ne  plaise  que  je  ne  rende  la  justice  qui  leur  est  due  aux 
patriotiques  efforts  du  gouvernement  de  la  Défense  nationale  et  à 
ses  armées  improvisées.  Elles  ne  pouvûent  servir  la  patrie  qu'es 
succombant  avec  honneur  ;  ce  r61e,  elles  l'ont  tenu  jusqu'au  bout, 
et  les  hécatombes  de  ces  jeunes  honunes,  qui  s*essayaient  brave- 
ment à  être  soldats,  furent  couverts  du  linceul  glacé  d'un  hiver 
hyperboréen.  Gloire  à  eux!  Il  y  eut  du  sang  et  des  souffrances 
surtout  à  pleine  mesure,  de  quoi  enfoncer  profondément  au  cœur 
du  pays  les  racines  d'un  patriotisme  renouvelé,  de  quoi  feire  Éruc- 
tifier  la  moisson  des  vengeances  nécessaires. 

Durant  les  négociations  de  Versailles,  H.  de  Moltke  apparaît 
inflexible  comme  la  destinée,  alors  même  que  H.  de  Bisnoarck  est 
près  de  s'attendrir  I 

M.  Thiers  luttait  infatigablement  pour  nous  conserver  Bietz.  Son 
insistance  allait  triompher;  l'empereur,  M.  de  Bismarck Im-mtoc, 
se  sentaient  fléchir;  M.  de  Moltke  est  appelé  en  consdl  :  «Cest 
comme  si  on  nous  prenait  une  armée  de  150  000  homoies  »,  dit-il. 
Et  Metz  nous  fut  ravi. 

XI 

Le  maréchal  de  Moltke  siège  au  Reichstag  depuis  1867.  Généra- 
lement, il  y  parle  peu,  mais  il  le  fait,  dès  qu'un  intérêt  militûre  est 
en  cause,  en  termes  élevés  et  avec  la  haute  autorité  que  lui  prête 
un  passé  de  victoires.  Il  est  là  tout  entier  et  tout  simplement  à  son 
devoir,  à  la  mission  immuable  qu'il  s'est  tracée;  il  défend  son 
souverain,  son  pays,  son  armée,  comme  îl  les  a  défendus  partout, 
comme  il  les  défendra  jusqu'à  son  dernier  souffle,  et  lorsque  ce 


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LE  MiaÉGHÂL  COMTE  DE  UGLIKI  1015 

grand  homme  de  guerre,  chargé  d'ans  et  de  gloire,  ai^orte  le 
poids  de  sa  parole  à  un  grand  débat  patriotique  ou  militaire,  le 
spectacle  doit  être  imposant,  et  ûère  doit  se  sentir  la  nation  qui 
peut  l'offrir. 

En  187A,  H.  de  Moltke  prononça  un  grand  discours  qui  eut  du 
retentissement  à  cette  époque  et  qui  donne  assez  exactement  la 
note  de  son  procédé  d'argumentation  ordinaire  pour  que  nous 
n'hésitions  pas  à  en  reproduire  une  partie  : 

La  première  condition  d'être  d'un  État  est  que  son  existence  soit 
protégée  à  Textérieur.  Les  petits  Étals  peuvent  se  reposer  sur  leur 
neutralité  et  sur  des  garanties  internationales;  une  grande  nation 
n'existe  que  par  elle-même,  grâce  à  sa  propre  force,  et  elle  ne  satisfait 
aux  lois  de  son  existence  que  lorsqu'elle  est  fermement  résolue  à 
garantir  son  existence,  sa  liberté  et  son  droit.  Laisser  un  pays  sans 
défense  serait  le  plus  grand  crime  d'un  gouvernement. 

Gardons-nous  d'oublier  que  les  économies  réalisées  sur  l'état  mili- 
taire durant  une  longue  paix,  une  seule  guerre  peut  les  mettre  à  néant. 
Je  me  souviens  de  ce  qu'a  coûté  à  mon  pays,  après  une  malheureuse 
campagne,  la  période  de  1808  à  1812.  Napoléon  pouvait  se  vanter 
d'avoir  tiré  un  milliard  de  la  Prusse,  alors  toute  petite  et  pauvre. 

L'on  a  dit  que  le  maître  d'école  avait  gagné  nos  batailles.  Le  savoir 
seul  n'élève  pas  l'homme  à  cette  hauteur  morale  où  il  est  prêt  à 
sacrifler  sa  vie  pour  une  idée,  pour  le  devoir  accompli,  pour  l'honneur 
du  pays  ;  il  y  faut  toute  l'éducation  du  soldat.  Ce  n'est  pas  le  ïotître 
d'école,  mais  bien  Pédacateur,  l'État  qui  a  gagné  nos  batailles,  l'État 
qui,  depuis  bientôt  soixante  ans,  pousse  l'éducation  de  la  nation  vers 
la  vigueur  physique  et  la  fraîcheur  morale,  vers  l'ordre  et  la  ponc- 
tualité, vers  la  fidélité  et  l'obéissance,  vers  le  patriotisme  et  la  virilité. 
Vous  ne  pouvez  pas  priver  l'armée  de  ce  qu'elle  réclame,  cette  armée 
dans  toute  sa  force,  vous  ne  le  pouvez  pas  au  point  de  vue  intérieur, 
puisqu'elle  assure  l'éducation  de  la  nation.  Et  combien  moins  au  point 
de  vue  extérieur!  Plus  tard  peut-être  une  génération  plus  fortunée, 
pour  la  délivrance  de  laquelle  nous  portons  par  avance  le  fardeau, 
échappera  à  cette  nécessité  de  la  paix  armée,  qui  pèse  si  lourdement 
et  depuis  si  longtemps  sur  l'Europe.  Pour  nous,  je  ne  crois  pas  que 
doive  fleurir  une  telle  perspective.  Un  événement  qui  touche  à  l'his- 
toire du  monde,  comme  la  reconstitution  de  l'empire  d'Allemagne,  ne 
s'accomplit  pas  complètement  dans  un  court  laps  de  temps.  Ce  que 
nous  avons  conquis  par  les  armes  dans  la  moitié  d'une  année,  nous 
devons  le  protéger  par  les  armes  durant  la  moitié  d'un  siècle,  si  nous 
ne  voulons  pas  qu'on  nous  l'arrache.  Là-dessus  il  ne  faut  pas  nous 
bercer  d'illusions,  nos  récentes  et  heureuses  guerres  nous  ont  conquis 


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lOtd  LE  MARÉCHAL  COUTE  DE  MOLTEE 

le  respect  universel,  mais  aacane  sympathie.  De  toutes  parts  nous  nous 
beurtons  à  cette  défiance  que  l'Allemagne,  grandie  et  forte,  prat 
devenir  dans  Tavenir  un  voisin  incommode. 

Et,  après  avoir  examiné  les  sentiments  de  la  Belgique,  de  la 
Hollande,  de  TAngleterre,  de  la  Ruasie  et  de  TAutiiche,  H.  de 
Moltke  continuait  ainsi  : 

Et  maintenant,  messieurs,  permettez-moi  de  jeter  un  r^ard  rapide 
sur  notre  voisin  de  beaucoup  le  plus  intéressant.  De  ce  côté-là  on  a 
copié  fidèlement  nos  institutions  militaires,  en  taisant  bien  entendu  la 
source  originale,  et  en  première  ligne  le  service  obligatoire,  avec  cette 
diilérence  qu'il  embrasse  là-bas  une  durée  de  vingt  années  au  lieu  de 
douze  comme  ici.  Le  gouvernement  français  est  aujourd'hui  assez  fort 
pour  mettre  sur  pied  1  200  000  hommes  de  troupes  actives  et  une 
armée  territoriale  d'un  million  de  combattants.  Pour  encadrer  de  telles 
forces,  on  a  porté  de  116  à  152  le  nombre  des  régiments  d'infan- 
terie, de  164  à  323  celui  des  batteries,  on  a  créé  neuf  bataillons  de 
chasseurs  et  quatorze  régiments  de  cavalerie. 

Suivaient  le  détail  de  nos  effectifs  en  temps  de  paix,  le  chiflre 
toujours  grossissant  de  notre  budget  de  la  guerre,  et  Ténumération 
des  dépenses  que  nous  nous  étions  imposées  pour  accroître  notre 
état  militaire. 

Tout  cela,  messieurs,  nous  est  une  fidèle  image  des  sentiments  de 
la  France.  Je  crois,  à  la  vérité,  que  la  majeure  partie  des  Français  se 
sent  contrainte,  ps^r  une  impérieuse  nécessité,  au  maintien  actuel  de 
la  paix.  J'en  trouve  aussi  l'assurance  dans  ce  fait  qu'un  soldat  éclairé 
se  trouve  précisément  aujourd'hui  à  la  tète  du  gouvernement  français. 
Mais  une  longue  expérience  nous  a  appris  comment  les  partis  en 
France,  lesquels  ont  leur  expression  à  Paris,  savent  entraîner  le 
peuple  et  le  gouvernement  aux  résolutions  les  plus  imprévues.  Ce  qui 
nous  arrive  de  l'autre  côté  des  Vosges  est  un  cri  sauvage  de  vengeance 
à  propos  des  défaites  rappelées  plus  haut. 

Puis,  après  en  avoir  pris  texte  pour  demander  une  augmentation 
d'efl'ectifs,  M.  de  Moltke  terminait  ainsi  : 

Je  ne  sais  vraiment  pas  ce  que  nous  pourrions  bien  faire  d'an  lam- 
beau de  territoire  arraché  à  la  France  ou  à  la  Russie.  J'ai  l'espoir  que, 
pendant  une  suite  d'années,  non  seulement  nous  conserverons,  mus 
nous  imposerons  la  paix.  Le  monde  comprendra  peut-être  alors  qu'une 
puissante  Allemagne  au  centre  de  l'Europe  est  la  meilleure  garanUe  de 
la  paix  de  l'Europe.  Toutefois,  pour  imposer  la  paix  on  doit  être  armé 


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LE  MiRtCUAL  COMTE  DE  MOLTKE  1017 

en  gaerre,  et  je  pense  que  nons  nous  trouvons  emprisonnés  dans  ce 
dilemme^  on  de  dire  qu'étant  donnés  les  rapports  politiques  de 
l'Europe,  nous  n'avons  pas  besoin  d'une  armée  forte  et  prête  au 
combat,  ou  bien  d'accorder  à  cette  armée  ce  qu'elle  réclame  pour  l'être. 

Beaucoup  plus  tard,  en  1880,  le  Reichstag  avait  de  nouveau  à 
s'occuper  de  l'organisation  militaire  de  l'empire.  Les  rapports  poli- 
tiques et  militaires  s'étaient  modiGés  durant  les  six  dernières 
années;  l'Allemagne  ne  pouvait  plus  se  reposer  avec  autant  de 
confiance  sur  l'amitié  de  la  Russie  qu'au  temps  du  traité  de  Berlin  ; 
l'armée  française  avait  gagné  en  qualité  et  en  nombre;  la  Russie 
elle-même  avait  considérablement  accru  ses  forces  combattantes. 
C'est  pourquoi  le  grand  état-major  avait  cru  nécessaire  de  déposer 
un  nouveau  projet  de  loi  militaire.  Il  y  stipulait,  outre  un  accrois- 
sement d'effectif  de  25  000  honmies  en  temps  de  paix,  que  les 
bommes  de  la  première  classe  de  la  réserve  de  remplacement 
[Ersatzreservé)  ^  qui  jusqu'ici  avaient  été  dispensés  des  exercices 
annuels,  devaient  être  soumis  à  quatre  périodes  d'appel  d'une  durée 
totale  de  vingt  semaines.  A  cette  occasion,  M.  de  Moltke  s'exprima 
en  ces  termes  sur  la  situation  politique  et  militaire  en  général  : 

Qui  pourrait  disconvenir  que  l'Europe  ne  gémisse  sous  le  poids 
d'une  paix  armée?  C'est  une  méfiance  réciproque  qui  retient  les  nations 
S9US  les  armes.  Yeut-on  écarter  cette  méfiance,  qu'on  s'explique  de 
gouvernement  à  gouvernement,  cela  vaudra  mille  fois  mieux  que  tant 
d'autres  moyens,  que  cette  confusion  babélique  de  fraternisations 
internationales  et  de  congrès  internationaux,  ainsi  que  tout  ce  qu'on 
invente  dans  un  pareil  ordre  d'idées.  A  tous  les  peuples  la  paix  est 
nécessaire  dans  une  égale  mesure,  et  je  soutiens  volontiers  que  tous 
les  gouvernements  conserveront  la  paix  aussi  longtemps  qu'ils  seront 
assez  forts  pour  le  pouvoir. 

Beaucoup  de  gens  tiennent  le  gouvernement  pour  une  sorte  de 
puissance  hostile  qu'on  ne  peut  assez  restreindre  ni  abaisser.  Je  crois, 
moi,  qu'on  doit,  par  tous  les  moyens  et  de  toutes  façons,  le  fortifier 
et  le  protéger;  un  gouvernement  dénué  de  force  est  un  malheur  pour 
le  pays  et  un  danger  pour  les  voisins.  N'avons-nous  pas  tous  vu  des 
guerres  éclater,  que  ni  le  chef  de  l'État  ni  la  véritable  nation  n'avaient 
voulues,  mais  seulement  les  chefs  des  partis  qui  soulevaient,  grâce  à 
leurs  orateurs,  et  entraînaient  à  leur  suite  la  masse  inconsciente,  puis 
en  définitive  le  gouvernement  lui-même.  Des  désirs  de  revanche  ou 
d'annexion,  un  malaise  dû  à  des  motifs  d'ordre  intérlear,  la  tendance 
à  attirer  à  soi  des  populations  de  même  race  qui,  dans  le  cours  des 

*  Cette  catégorie  correspond  à  peu  près  à  nos  hommes  à  h  disposition  (H.  D.) 


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1018  U  MUÉCHAL  GO)ZT£  DE  UOLtKK 

siècles,  ont  été  absorbées  dans  tine  antre  organisation  d*État,  eed  et 
autre  chose  encore  peuvent  dans  Fa^vetiir  sascitev  de  nouilles  con- 
plicaUons,  et  c'est  pourquoi  je  redoute  de  toutes  façons  qie  bous  ne 
soyons  contraints  à  rester  euirassés  «lans  la  lourde  arnaire  à  laquelle 
nous  ont  condamnés  et  notre  développement  historique  et  notre  position 
dans  le  monde.  Historiquement,  en  tant  que  royaume,  nous  sommes 
un  nouveau  venu  dans  la  famille  des  États  européens,  et  celui  qui  tait 
intrusion  est  regardé  avec  méfiance,  aussi  longtemps  au  moins  qu'on 
met  de  temps  à  le  connaître. 

En  ce  qui  concerne  notre  position  géographique,  nos  voisins  ont 
plus  ou  moins  ce  que  j'appellerais  la  liberté  de  leurs  derrières;  Ds  ont 
derrière  eux  les  Pyrénées  ou  les  Alpes,  ou  bien  des  populations  à 
demi  barbares  dont  ils  n'ont  rien  à  redouter.  Nous  restons,  nous,  au 
milieu  de  toutes  les  grandes  puissances,  juste  au  miliev.  Nos  voisins 
de  TEst  et  FOuest  n'ont  à  faire  front  que  d'un  seul  côté,  nous  de  tontes 
parts;  ils  ont  déjà,  dorant  la  paix,  une  partie  importante  de  leur  force 
armée  détachée  sur  la  frontière,  tandis  que  nos  ré^ments  restent 
également  répartis  dans  tout  le  royaume.  Nous  n'avons  pas  à  y  cher- 
cher des  intentions  hostiles.  Si  nos  voisins  prévoient  un  danger  du 
côté  de  l'Allemagne,  ils  sont,  à  leur  point  de  vue,  dans  leur  droit,  en 
accumulant  ces  préparatifs;  quant  à  nous,  nous  devons  raisonner 
d'une  manière  analogue. 

Suivant  son  système  bien  connu,  le  maréchal  entré  alors  de 
nouveau  dans  une  minutieuse  énumération  des  ressources  militaires 
de  la  France  et  de  la  Russie,  passe  en  revue  la  durée  du  service 
imposée  dans  chacun  de  ces  pays,  prouve  qu'elle  est  supérieure  à 
celle  de  TAllemagne  et  peut  s'écrier  :  «  De  quel  côté  voyez-vous 
une  menace  qui  mette  la  paix  en  danger?  » 

Le  thème  du  maréchal  est  invariable  :  Soyons  forts  et  nous 
répondons  de  la  paix.  Faut-il  des  hommes,  faut-il  de  l'argent?  Don- 
nons sans  compter,  il  y  va  de  la  paix.  Y  a-t-il  hésitation,  ombre 
d'humeur  revôche,  alors  apparaît  le  spectre  d'une  France  armée 
jusqu'aux  dents,  agitant  la  torche  de  la  revanche  et  prête  à  tout 
oser.  Aussi,  jamais  notre  situation  militaire  n'a  été  décrite  sous  des 
traits  plus  flatteurs  et  n'a  paru  plus  prospère  que  dans  la  bouche 
de  notre  vainqueur  toutes  les  fois  qu'il  a  eu  affaû-e  au  Reîchstag; 
simple  question  de  grossissement  d'optique  nécessaire  à  la  circons- 
tance et  dont  nous  n'avons  pas  la  naïveté  de  nous  enorgueillir. 

Malgré,  tout,  lorsque  M.  de  Moltke  traite  de  la  paix,  il  n'en  parle 
pas  comme  tout  le  monde,  pour  en  vanter  les  bienfaits,  pour  la 
donner  comme  but  à  ses  aspirations,  non.  Pour  lui,  TAllemagne  est 
le  factionnaire  qui  la  garde^  qui  la  fiait  observer  avec  une  consigne 


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LE  MARECHAL  COMTE  DE  MOLTKE  1019 

menaçante,  qui  l'impose,  suivant  le  mot  habituel  à  ses  discours. 
Dans  de  pareilles  assurances,  il  y  a  comme  des  appels  de  clairon 
qui  empêchent  d'en  jouir  avec  sérénité.  M.  de  Moîtke,  transformé 
en  apôtre  de  la  paix,  nous  rappelle  ces  reîtres  déguisés  en  pèlerins, 
on  distingue  toujours  un  bout  de  rapière  révékleur  ;  de  môme  ici, 
la  contrainte  perce  par  trop  de  côtéa  pour  que  le  rôle  aille  au  per- 
sonnage. Combien  je  l'aime  mieux  lorsqu'il  laisse  éclater  sa  fougue 
guerrière!  Comme  son  âme  de  soldat  se  répand  alors  en  accents 
grandioses!  C'est  sans  réplique  comme  la  charge  qui  court  soos  la 
mitraille,  c'est  tranchant  comme  une  épée,  c'est  sauvage  comme 
une  évocation  sanglante  du  culte  d'Oàn  au  fond  des  forêts  de 
Germanie;  oui,  c'est  bien  le  souffle  qui  convient  à  l'hyorne  des 
combats,  et  tel  devait  être  le  barde  chargé  de  les  chanter. 

La  paix  éternelle,  dit-il,  n'est  qu'un  rêve,  et  pas  même  un  beau  rêve. 
La  guerre  est  une  institution  de  Dieu,  un  principe  d'ordre  dans  le 
monde.  En  elle  les  plus  nobles  vertus  des  hommes  trouvent  leur  épa- 
nouissement :  le  oourage  comme  l'abnégation,  la  fidélité  au  devoir  de 
même  que  l'amour  du  sacrifice.  Le  soldat  oiTre  sa  vie.  Sans  la  guerre, 
le  monde  tomberait  en  pourriture  et  se  perdrait  dans  le  matérialisme. 
J^admets  que  radoucissement  progressif  des  mœurs  doive  chercher 
à  s'opposer  à  la  manière  actuelle  de  faire  la  guerre.  Mais  je  crois  que 
l'adoucissement  des  mœurs  seul  n'y  fera  rien  et  qu'on  n'arrivera  jamais 
à  découvrir  le  moyen  de  codifier  le  droit  de  la  guerre. 

Dans  toute  guerre,  le  plus  grand  bienfait  est  d'en  finir  vite.  Dans  ce 
but,  il  doit  être  établi  que  tous  les  moyens  sont  bons,  sans  excepter  les 
plus  condamnables.  En  aucune  façon  je  ne  puis  me  mettre  d'accord 
avec  la  déclaration  de  Saint-Pétersbourg,  lorsque  celle-ci  affirme  que 
Taffaildissement  des  forces  ennemies  constitue  le  seul  mode  autorisé 
de  faire  la  guerre*  Non,  l'on  doit  diriger  son  attaque  contre  tous  les 
moyens  de  secours  que  possède  l'État  ennemi,  contre  ses  finances,  ses 
chemins  de  fer,  ses  approvisionnements,  même  contre  son  prestige. 

XII 

Raconter  la  vie  d'un  homme  à  qui  la  France  doit  une  des  pages 
les  plus  lamentables  de  son  histoire  n'était  pas  fait  pour  tenter 
une  plume  française.  Je  l'ai  voulu  cependant,  convaincu  que, 
lorsque  l'exemple  d'un  ennerrd  porte  en  soi  de  puissants  enseigne- 
ments, il  serait  puéril  de  s'en  priver  pour  taire  sa  gloire.  J'ajoute 
que  diminuer  un  homme  parce  qu'il  a  été  votre  ennemi  est  à  la 
fois  une  mesquinerie  et  une  maladresse,  car,  si  le  général  qui  a 
présidé  à  nos  défaites  n'est  pas  d'une  taille  au-dessus  de  la  moyenne, 
que  dire  de  nous,  les  vaincus?  Et  si,  pour  répondre  à  de  tels 


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10-20  LE  MARECHAL  COIITE  DE  UOLTKE 

coups,  nous  recherchions  une  puérile  salisfaction  de  vengeance 
dans  une  critique  dénigrante,  tant  pis  pour  la  bassesse  de  notre 
esprit,  c'est  que  nous  nous  défierions  de  notre  vitalité,  c'est  que 
nous  craindrions  de  ne  pas  voir  lever  le  jour  où  nous  rétorquerons 
l'argument  dans  le  même  fier  langage  du  canon  et  sur  les  mêmes 
sanglants  sillons.  Aussi  bien,  nous  étions  trop  grands  par  le  passé 
pour  nous  trouver  rapetisses  au  présent  sans  remède  et  sans  limite; 
l'avenir  comptera  encore  avec  nous.  A  cela,  j'y  crois  de  toute  ma 
foi  patriotique;  j'y  croirais  malgré  l'évidence,  et  je  veux  toujours  y 
croire,  en  dépit  de  ce  vent  de  décadence  qui  passe  sur  mon  pays 
pour  y  semer,  au  profit  d'ambitions  malsaines  ou  véreuses,  des 
engouements  ridicules  et  néfastes. 

D'une  vie  comme  celle  qu'on  a  tenté  de  retracer,  une  grande 
leçon  se  dégage,  plus  saisissante  encore  aujourd'hui  qu'autrefois  : 
la  guerre  ne  se  mène  à  bien  qu'avec  beaucoup  de  travail  et  beau- 
coup de  science,  une  grande  suite  dans  les  idées  et  une  méthode 
supérieure.  En  dehors  de  cela,  il  n'y  a  rien  que  chimères  et  feux 
de  paille  :  le  général  prédestiné  n'existe  pas,  des  hommes  ne  surgi- 
ront plus  à  l'heure  des  grandes  crises  nationales,  et  on  récoltera 
pendant  la  campagne  ce  qu'on  aura  préparé  durant  la  paix.  Cette 
préparation  de  la  guerre  est  une  œuvre  tellement  gigantesque, 
qu'il  faut,  avant  tout,  se  bien  garder  de  la  remettre  aux  mains  de 
quiconque  touche  à  autre  chose.  Dans  notre  organisation  d'État,  le 
ministre  de  la  guerre  ne  peut  pas  s'en  occuper  sérieusement,  il  ne 
s'en  occupe  presque  jamais  utilement,  à  moins  que  son  esprit  n'y 
ait  été  façonné  d'avance  par  un  stage  antérieur  à  Tétat-major 
général  ;  la  politique  l'absorbe,  le  dévore.  Quant  à  l'emploi  de  chef 
d'état-major  général,  il  a  passé  partant  de  mains  différentes,  qu'il  a 
perdu  toute  sa  haute  signification,  et,  dans  une  telle  instabilité,  il 
n'est  pas  étonnant  qu'il  soit  le  plus  souvent  tenu  par  des  com- 
parses. Le  ministère  de  la  guerre  est  une  machine  surannée,  où 
l'inanité  des  résultats  est  en  raison  directe  de  l'encombrement  du 
personnel.  Le  ministre  y  a  autant  d'ennemis  que  de  directeurs,  et 
c'est  l'institution  elle-même  qui  veut  que  chaque  direction  s'isole 
le  plus  possible  dans  son  indépendance.  Regardez  bien  comment 
nous  procédons;  regardez  aussi  de  l'autre  côlé  des  Vosges,  et  dites 
où  sont  les  éléments  de  force  et  de  faiblesse,  de  stabilité  etjde 
stérilité,  les  gages  de  défaite  ou  de  victoire?  Ahl  se  dire  cela,  se 
dire  aussi  qu'à  égalité  de  direction  et  de  volonté,  on  reprendrait  sa 
place  dans  le  monde,  n'y  a-t-il  pas,  dans  cette  constatation  d'im- 
puissance, un  châtiment  bien  cruel  de  nos  fautes  et  de  notre 
jactance? 

Mais  encore,  sommes-nous  bien  en  état  de  voir  et  de  comparer? 


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LB  MARÉCHAL  COMTE  DE  UOLTKE  1021 

Dans  un  déséquilibrement  général  comme  le  nôtre  le  vertige  a  son 
heure  qui  peut  être  terrible  et,  à  des  signes  avant-coureurs,  on 
sent  qu'il  nous  guette,  si  nous  ne  faisons  promptement  appel  à  tout 
notre  sang-froid.  Tenez,  même  dans  les  choses  militaires,  nous  ne 
nous  payons  déjà  plus  que  de  mots. 

L'oflensive,  par  exemple,  ce  mot  tourbillonne  dans  l'air,  il  a  pour 
lui  l'engouement  de  la  mode,  on  le  sert  à  tout  propos,  on  en  veut 
partout,  jusqu'au  jour,  je  le  crains,  où  on  n'en  voudra  plus  du  tout, 
et  ce  sera,  à  n'en  pas  douter,  le  seul  jour  où  il  en  faudra.  C'est 
qu'il  y  a  là  dedans  deux  choses  bien  distinctes,  il  y  a  le  mot,  qui 
est  sonore  et  qui  peut  être  lancé  par  le  premier  ignorant  venu,  et 
puis  il  y  a  l'idée,  qui  est  très  vaste  et  dont  la  conception  n'appar- 
tient qu'à  un  génie  peu  ordinaire.  Le  mot  nous  a  suffi.  Il  nous  a 
été  jeté  un  beau  jour  par  un  général  aux  allures  espagnoles,  qui 
s'en  est  servi  pour  y  accrocher  son  panache;  il  eût  peut-être  mieux 
valu  savoir  ce  qu'il  y  avait  au  fond,  mais  le  tempérament  français 
n'admet  pas  ces  préoccupations  chagrines,  et  puis  le  panache  flot- 
tait si  allègrement  dans  le  bleu  du  ciel,  et  les  fanfares  sonnaient 
si  vaillantes,  avec  une  pointe  de  drôlerie,  en  revenant  de  la  revue! 
11  paraît  que  telle  était  l'oflensive  qui  nous  convenait,  l'off'ensive 
qui  se  décrète,  comme  autrefois  la  sortie  torrentielle,  qu'on  inscrit 
dans  les  nouvelles  Instructions  sur  le  combat  comme  la  seule  forme 
qu'une  troupe  doive  connaître,  sans  s'occuper  si  cela  jure  avec  les 
réalités  de  la  guerre,  rofl*ensive  qui  criait  :  A  Berlin,  en  1870, 
l'offensive  que  débitent  en  ce  moment  les  camelots  sur  le  boule- 
vard, en  joujoux  soi-disant  patriotiques. 

Les  Allemands  ont  sur  nous  cet  avantage  de  chercher  l'idée 
avant  d'accepter  le  mot.  Ils  n'ont  rien  décrété,  rien  inscrit,  rien 
prescrit,  mais  ils  ont  travaillé  avec  une  telle  persévérance,  ils  se 
sont  outillés  avec  une  si  rare  prévoyance,  ils  ont  creusé  le  déve- 
loppement de  leur  force  militaire  jusqu'à  de  telles  profondeurs  dans 
leur  pays,  que  le  sentiment  de  leur  valeur,  l'excès  de  leur  puissance, 
éclatent,  débordent,  pénètrent  jusqu'aux  derniers  rangs  et  créent 
chez  eux  ce  courant  formidable  d'idées  ofi'ensives,  qui  prévalent  sur 
leurs  qualités  natives,  que  révèlent  toutes  leurs  manœuvres  et  que 
reflètent  tous  leurs  écrivains  militaires.  Ecoutez  Blume,  Scherff*,  Goltz, 
écoutez-les  tous,  de  toutes  leurs  œuvres  jaillit  cet  axiome  entraî- 
nant :  Faire  la  guerre^  c'est  attaquer,  et  le  plus  audacieux  d'eux 
tous,  le  plus  fou  d'entrain  et  d'en-avant,  c'est  encore,  malgré  ses 
quatre-vingt-sept  ans,  leur  maître  à  tous,  le  maréchal  de  Moltke, 
parce  qu'il  reste  celui  qui  tient  le  mieux  encore  les  fils  innombra- 
bles de  cette  préparation,  de  cette  direction,  de  cet  assemblage 
colossal,  qui  constituent  la  guerre  moderne.  Lui  3ait  que  l'oflen- 


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1022  LE  MÂRÊCHiL  COMTE  DE  MOLTKE 

siye  ne  se  crée  pas  d'un  signe,  d'un  mot  jeté  à  la  foule,  qu'elle  naît 
de  la  force  même  d'une  nation,  force  gouvernementale,  force  poli- 
tique, force  militaire,  force  financière,  qu'elle  croît  silencieusement, 
comme  la  science  des  chefs  destinés  à  l'utiliser  et  que  sa  révélation 
est  d'autant  plus  terrible  que  le  mystère  et  le  silence  ont  mieux 
plané  sur  son  patient  développement. 

S'il  suffisait,  pour  s'assurer  l'oiTensive,  de  se  confier  au  génie 
guerrier  d'une  race,  je  sais,  ayant  eu  le  très  grand  honneur  d'en 
commander,  qu'avec  des  soldats  français  on  irait  au  bout  de  la 
terre.  Oui,  et  je  reprends  pour  eux  tous  cette  parole  que  Saint- 
Arnaud  adressait  aux  zouaves,  le  jour  de  l'Aima  :  «  Vous  êtes  les 
premiers  soldats  du  monde  !  »  C'est  si  vrai  que,  malgré  nos  dè&îl- 
lances  gouvernementales,  notre  délire  révolutionnaire,  notre  absence 
de  méttKKle,  nos  imperfections  d'organisation,  l'inconsistance  des 
ministres  de  la  défense  du  pays,  l'absence  d'initiative  de  nos  états- 
majors,  toutes  choses  portant  en  elles  des  germes  d'infériorité 
indiscutable,  l'Allemagne  nous  craint  assez  pour  ne  s'occuper  que 
de  nous.  Le  prince  de  Bismarck  et  le  maréchal  de  Holtke  n'ont 
jamais  demandé  à  ajouter  un  soldat  à  leurs  effectifs,  ou  une  pierre 
à  leurs  fortei*esses,  sans  nous  montrer  du  doigt  au  Reicbstag,  et, 
tout  en  faisant  la  part  de  l'exagération  voulue  de  semblables 
craintes,  il  me  plaît  de  constater  que  la  Russie  elle-même,  en  regard 
de  la  France,  ne  semble  arriver  qu'au  second  plan,  dans  l'étalage 
de  leurs  préoccupations  défensives. 

Malheureusement  la  qualité  du  soldat  ne  peut  plus  à  elle  seule 
fixer  la  victoire,  le  nombre  devient  un  facteur  de  jJus  en  plus 
prépond^ant,  il  faut,  pour  le  créer,  une  sage  préparation,  de 
même  que,  pour  l'utiliser,  une  habile  direction  est  nécessaire. 
Préparation  et  direction,  c'est-à-dire  science  et  travail,  et  par  suite 
résolution,  voilà  tout  le  secret  de  l'offensive,  mais,  en  dehors  de  cela, 
en  parler  à  une  nation,  c'est  de  l'imposture  ou  de  l'inconscieace. 

Dernièrement,  lors  d'une  réunion  des  officiers  de  la  garnison  de 
Beriin,  M.  de  Moltke,  faisant  allusion  à  la  prochaine  guerre,  a 
prononcé  ces  paroles,  qui  valent  d'être  méditées  : 

La  prochaine  guerre  sera  surtout  une  guerre  dans  laquelle  l&sdence 
stratégique  et  du  commandement  aura  la  plus  grande  part.  Nos  cam- 
pagnes et  nos  victoires  ont  instruit  nos  ennemis,  qui  ont,  comme 
nous,  le  nombre,  Tarmement  et  le  courage. 

Notre  force  sera  dans  la  direction,  dans  le  commAndement,  en  un 
mot  dans  le  grand  état-major,  auquel  j'ai  consacré  les  derniers  jours 
de  ma  vie.  Cette  force,  nos  ennemis  peuvept  nous  l'envier,  mais  ils  ne 
la  possèdent  pes. 


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12  lAIEGOAL  COMTE  DE  MOLTILE  1023 

Hélas!  il  n'y  a  riai  à  répondre.  Eu  h,  faisant  âienne,  M.  de 
Uûhke  a.  fadt  de  ia  situation  âe  chef  d'état-major  général  une 
situation  militaire  unique  aa  Hionde.  Il  a  été  la  pensée  militaire  de 
la  Prmsse  depuis  trente  ans,  la  pensée  qui  veille  à  tout,  qui  prévoit 
tout,  qui  dirige  tout.  Il  a  conçu,  fondé,  organisé  la  Téritabie  école 
du  haut  dommandeiBent,  si  Men  que  son  oeuvre  ne  peut  pas  périr 
avec  lui»  elle  n'a  même  pas  périclité  un  instant  lorsqu'il  en  a 
remis,  en  partie,  le  fiatrdeau  au  général  de  Waldersee.  C'est  de 
.  c^te  éducation  de  Télsat-major  prusaen  si  patîeaiBoenl,  si  iatelU* 
gemment  suivie,  qu'il  e^t  fier  surtout,  et  il  en  a  le  droit,  car  l'cravre 
est  sienne,  et  elle  est  immtnse. 

Dans  sa  vie  les  paroles  tienaaent  peu  de  place,  elle  est  toute  en 
actes.  C'est  ce  qu'indiquait  sa  fière  réponse  à  un  journaliste,  qui  le 
priait  de  lui  confier  quelques  traits  de  sa  longue  carrière  pour  les 
publier  :  «  Ne  ckercbez  pas,  il  n'y  en  a  pas  ;  dans  ma  vie,  il  n'y  a 
que  des  dates.  » 

Toutefois,  on  ne  peut  parler  de  l'œuvre  de  M.  de  Moltke  sans 
cendre  hommage  à  son  royal  collaborateur. 

Séparer  le  maréchal  de  l'emperetir  Guillaume,  faire  à  chacun  sa 
part  de  gloire  dans  ce  merveilleux  édifice  qui  absorba  leur  vie  et 
cpii  s'appelle  l'aimée  ailemande,  reste  un  problème  difficile  à 
résoudre  pour  la  justiee  de  l'histoire.  A  mon  sens,  elle  fera  bien 
d'y  renoncer.  Le  souverain  et  le  chef  d'état-major  général  sont 
rivés  l'un  à  l'autre  dans  cette  vie  et  par-delà  la  tombe;  voyez,  la 
BEiort  elle-même  hésite  à  les  séparer,  l'âge  les  glace  de  plus  en  plus, 
leurs  traits  prennent  l'immobilité  de  la  pierre  et,  si  la  flamme  de 
leurs  yeux  s''éteignait  tout  à  coup,  on  croirait  voir  déjà  les  statues 
que  l'AUesiagne,  d'un  élan  enthousiaste,  dressera  aux  deux  guer- 
riers, à  qui  elle  doit  d'être.  La  vérité,  c'est  qu'ils  se  complétaient 
l'un  par  l'autre.  Les  grandes  visées  militaires,  la  création  de  la 
mobilisation  moderne,  l'invention  des  concentrations  par  voie  ferrée, 
rélaix)ration  des  plans  de  guerre,  appartiennent  en  propre  à  M.  de 
Moltke.  Tout  cela  rentre  dans  les  attributions  du  chef  d'état-major. 
Mais  l'empereur,  lui,  est  bien  le  seul,  le  véritable  chef  de  l'armée, 
il  l'aura  été  jusqu'à  sa  mort.  Sa  grande  passion  a  été  l'armée,  dès 
qu'il  s'agit  du  soldat,  rien  ne  le  rebute;  aucun  détail  d'organisation, 
de  tenue,  de  règlement,  si  mince  soit-il,  qui  ne  lui  passe  par  les 
mains;  il  dédde  tout  lui-même,  et  puis  il  a  l'œil  à  l'exécution;  c'est 
du  caporalisme,  si  l'on  veut,  mais  les  armées  ne  valent  qae  par  la 
minutie  des  détails.  Les  soldats  de  Napoléon  ne  l'avaient-ils  pas 
surnommé  :  le  Petit  Capoi*al? 

Avant  de  monter  sur  le  trône,  Tempereur  Guillaume  avait  déjà 
discerné  la  valeur  de  M.  de  Moltke;  dès  qu'il  le  put,  il  te  mit  à  la 


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102i  LE  MARÉCHAL  COMTE  DE  MOLTKE 

tète  de  Tétat-major  général.  En  toute  occasion,  il  l'appuya,  il  le 
soutint,  il  s'honora  de  ses  consdls,  et  si  le  maréchal  est  devenn  le 
grand  homme  de  guerre  que  l'on  sait,  il  le  doit  sans  aucun  doate 
à  la  haute  fortune  qui  le  plaça  auprès  d'un  prince  doué  du  sens 
militaire  le  plus  élevé. 

La  dernière  fois  que  je  les  vis,  —  l'empereur  et  le  chef  d'état- 
major  général,  —  c'était  en  1883,  aux  manœuvres  du  XI*  corps, 
près  de  Hombourg.  Il  y  avait  bien  là  i5  000  hoounes,  car,  presque 
seul  de  tous  les  corps  d'armée  allemands,  le  XI*  compte  trois  di- 
visions, grâce  à  l'adjonction  de  l'unique  division  hessoise.  Le  cadre 
était  donc  bien  celui  qui  leur  convenait.  La  revue  fut  splen£de,  les 
manœuvres  furent  remarquables.  Au  cours  de  celles-ci,  j'eus  l'occa- 
sion de  voir  fréquemment  l'empereur,  qui  était  naturellement  le 
point  de  mire  de  toutes  les  curiosités.  Il  se  prêtait  d'ailleurs  avec  la 
plus  grande  bonté  à  l'empressement  du  public,  jusqu'au  moment 
où  il  devait  descendre  de  cheval,  à  la  fin  de  la  mancBuvre,  pour 
regagner  en  voiture  son  cantonnement.  Alors  seulement  on  écartait 
la  foule,  afin  de  ménager  la  coquetterie  militaire  du  souverain  qui 
ne  mettait  plus  pied  à  terre  aussi  facilement  qu'autrefois.  Lorsqu'il 
passait  ensuite  tout  droit  dans  sa  Victoria,  avec  sa  grande  capote 
verte  boutonnée  à  l'ordonnance,  fumant  sa  longue  pipe  de  porce- 
laine, grave,  mais  le  sourire  bon  et  l'œil  doux,  il  avait  bien  l'appa- 
rence de  l'homme  satisfait  du  devoir  accompli  et  de  la  tâche  menée 
à  bien  avec  la  plus  scrupuleuse  conscience  et,  quelle  qu'ait  pu  être 
l'amertume  des  souvenirs,  il  n'est  pas  un  soldat  qui  ne  se  fût  indiné 
d*instinct  devant  ce  grand  vieillard  portant  tout  près  d'un  siècle  et 
resté  depuis  Waterloo,  où  tout  enfant  il  commençait  déjà  à  venger 
sur  nous  son  pays,  le  type  admirable  de  toutes  les  vertus  du  soldat. 

Le  chef  d'état-major  général  n'accompagnait  pas  l'empereur»  il 
suivait  les  manœuvres  pour  son  compte,  gardant  son  indépendance, 
afin  de  voir  plus  à  l'aise. 

Un  jour,  un  général  déboucha,  suivi  d'un  petit  étatHOdajor,  dans 
un  chemin  de  culture,  près  duquel  j'examinais  un  régiment  d'in- 
fanterie massé  en  réserve.  Le  chef  de  ce  ré^ment  se  porta  au  galop 
au-devant  du  général,  salua,  se  nomma  et  nomma  son  r^iment. 
C'était  le  maréchal  de  MoUke,  qui  remercia  d'une  inclinaison  de 
tète,  jeta  un  long  regard  sur  la  troupe  et  s'éloigna.  Je  n'avaôs  pas 
eu  de  peine  à  le  reconnaître;  c'était  bien  cette  tète  inoubliable  de 
moine  militaire,  ce  regard  bleu  et  froid  comme  l'acier,  cette  obsti- 
nation, source  des  grandes  choses,  gravée  en  rides  profondes  sur 
ce  front  méditatif,  cette  grande  taille  voûtée  sous  l'effort  du  labeur 
incessant,  cette  insensibilité,  cette  inflexibilité  de  tout  l'être  si 
nécessaires  à  l'homme  de  guerre,  à  l'homme  de  fer. 


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LE  MARÉCHAL  COMTE  DE  MOLTKC  1025 

Ces  deux  grandes  figures,  —  l'empereur  et  le  chef  d'état-major 
général,  —  cette  fois-là  encore,  je  les  revis  passer  soiis  les  arcs  de 
triomphe  de  Francfort,  tout  enguirlandés  de  bleuets  >,  et  dans  Tem- 
brasement  du  Niederwald.  Francfort,  cette  ville  qui  avait  senti  si 
lourdement  la  main  de  la  Prusse,  humiliée  par  ManteuOel  comme 
ville  ne  le  fut  jamais,  frappée  d'une  contribution  de  guerre  écra- 
sante, puis  déchue  de  ses  franchises  et  annexée  par  le  vainqueur, 
elle  était  là,  pavoisée  avec  un  soin  jaloux,  n'ayant  pas  assez  de  cris, 
de  démonstrations  enthousiastes  pour  fêter  ces  conquérants  à  qui 
elle  devîdt  de  n'être  plus  Francfort  la  libre  cité,  inviolable  comme 
la  diète  de  l'Empire  qu'elle  abritait  jadis  dans  ses  murs.  Et  des 
lignes  de  feux  couraient  de  collines  en  collines,  serpentaient  le 
long  du  Rhin,  semblant  rappeler  à  la  vie  les  somptueuses  ruines 
qui  les  décorent.  Ces  ruines  que  nous  avons  faites,  on  eût  dît 
qu'elles  s'animaient  pour  l'inauguration  de  cette  colossale  statue 
que  l'Allemagne  élevait  à  ses  victoires,  et  qu'elles  allaient  sourire 
à  cette  Germania  qui  incarnait  enfin  leur  vengeance  satisfaite  !  Et, 
de  loin  en  loin,  les  villes  émergeaient  fantastiques  dans  une  immense 
flamme  de  Bengale,  et  les  chants  patriotiques  montaient,  dans  une 
note  calme  et  profonde,  au  milieu  de  cette  atmosphère  de  fête,  où 
tout  respirait  la  joie  et  l'ordre,  la  dignité  et  la  puissance  d'un  peuple. 

Alors,  fatiguée  de  l'obsession  de  cette  grandeur  douloureuse, 
ma  pensée  se  réfugiait  aux  rives  de  la  Loire,  la  neige  craqusdt  sous 
nos  pas,  les  coups  de  fusil  sonnaient  tristes  et  étouffés  sous  ce  ciel 
d'un  gris  mortel,  c'était  la  retraite  sans  répit  et  sans  espoir.  Nous 
luttions  pourtant  pour  nos  foyers,  au  cœur  même  de  cette  France 
qu'on  nous  arrachait  par  lambeaux,  mais  c'est  un  mauvais  champ 
de  bataille  que  la  patrie,  on  est  trop  près  des  siens.  Nous  n'avions 
jamais  bien  su  la  défendre  qu'en  portant  la  guerre  chez  l'ennemi; 
la  preuve,  elle  était  tout  autour  de  moi  :  il  n'était  pas  un  de  ces 
noms  des  rives  du  Rhin  qui  ne  sonnât  à  mon  oreille  comme  un 
rappel  de  nos  triomphes  passés.  Notre  tempérament  de  soldat 
avait-il  donc  dégénéré?  Cela,  qu'on  se  le  dise  par  le  monde,  sera, 
de  nos  vieilles  qualités  françaises,  la  dernière  qui  nous  quittera  et, 
grâce  à  Dieu,  pour  mon  pays  il  y  a  de  la  mai^e  dans  l'avenir.  Non, 
si  une  Getmania  inaugurée  sur  nos  désastres  dominait  le  Nieder- 
wald en  ce  moment,  c'est  que  notre  armée,  succombant  sous  le 
poids  des  fautes  d'un  gouvernement  ^oublieux  de  sa  mission,  ne 
s'était  pas  trouvée  prête  à  faire  honneur  à  sa  maxime  habituelle, 
dont  l'ennemi  s'était  emparé  résolument  :  Faire  la  guerre^  c'est 
attaquer.  ***^ 

^  Le  bleuet  est  la  fleur  favorite  de  Tempereur  Guillaume, 


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MESSIEURS  DE  CISAY* 


IX 

Comme  le  carnaval  s'avançait,  les  fêtes  se  multipliaient.  On  avait 
peine  à  suffire  aux  invitations.  On  se  plaignait  cTêtre  surmené.  Mais 
on  ne  manquant  à  rien  et,  Fentraînement  aidant,  on  trouvait  moyen 
de  suffire  à  tout.  Une  foule  de  gens  qui,  au  commenœment  de 
l'hiver,  avaient  juré  de  rester  chez  eux,  subissaient  cet  entraîne^ 
ment.  La  saison  était  vraiment  brillante.  MM.  de  Cisay  sortaient 
beaucoup.  Le  marquis  se  laissait  faire  assez  volontiers,  ses  goûts 
le  portant  vers  tout  ce  qui  était  joie  et  mouvement.  Les  bruits  de 
mariage  allaient  leur  train.  Chaque  jour  en  voyait  éclore.  On 
parlait  beaucoup  de  l'union  probable  du  vicomte  Bernard  avec 
M^*  Fulston.  Des  intimes  qui  y  avalent  fait  allusion  devant  le  comte 
avaient  reçu  pour  réponse  un  sourire.  On  savait  que  les  de  Qsay 
allaient  souvent  chez  TAméricaine.  Le  marquis  lui-même  y  était 
retourné  plusieurs  lois. 

Un  jour,  cette  nouvelle  parvint  aux  oreilles  de  Frumand.  Il  en 
bondit  : 

—  NonI  s'écria- t-il,  non!  ce  n'est  pas  possible! 
On  lui  cita  des  faits.  Il  en  fut  frappé. 

—  Mais  non,  se  répéta-t-il  à  lui-même.  Bernard  aimait  une  pro- 
vinciale, il  me  l'a  dit.  Je  le  connais... 

Et  se  mettant  en  colère,  à  la  seule  pensée  que  ce  mariage  pour- 
rait être  vrai  : 

—  Ah  !  c'est  à  désespérer  du  monde  entier  ! 

Le  comte  de  Cisay  semblait  de  plus  en  plus  pressé  d'en  finir. 
Le  marquis,  au  contraire,  par  répugnance  instinctive,  gagnait  du 
temps.  Bernard  n'avait  changé  ni  d'humeur  ni  d'attitude.  Il  avait 
assez  de  force  de  caractère  pour  demeurer  impénétrable.  La  seule 
chose  qu'il  ne  pût  dis^muler  était  un  état  de  souffrance  qui  lui 
enlevait  la  gaieté  de  son  âge  et  de  son  caractère.  Le  marquis  et  le 
comte  n'osaient  ni  l'un  ni  l'autre  l'interroger  à  fond.  Peut-être 
trouvaient-ils  cela  malhabile;  peut-être  le  caractère  de  Bernard 
leur  .en  imposait-il  à  leur  insu.  Le  marquis  avait  toujours,  à  înter- 

*  "Voy.  le  Correspondant  des  10  et  25  novembre,  et  40  décembre  1887. 


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MESSlEUaS  M  dSAT  1027 

valles,  des  révdtes  soudaines  qui  épouvaotaient  jRodolphe.  Ces 
boutades  lui  prenaient  surtout  quand  il  avait  revu  de  plus  près 
M"'  Fulston. 

—  Mais  il  y  a  de  quoi  enrager»  disait-il,  quand  on  les  r^arde 
l'un  après  l'autre  :  Bernard  qui  est  un  chef-d'œuvre  de  la  nature; 
et  elle  qui  a  Tair  d'un  gros  hanneton,  la  tète  au  ventl  D'sûlleurs, 
il  est  visible  qu'elle  ne  lui  platt  pas.  11  a  l'air  malheureux  comme 
un  câble  quand  nous  le  traînons  chez  elle. 

•—  Elle  lui  plaira  plus  tard,  mon  père. 

—  Jamais  de  la  viel  Je  t'en  réponds  à  l'avance. 

Le  comte  fit  un  geste  qui  voulait  dire  ;  Il  n'y  a  pas  là  de  quoi 
se  préoccuper.  E^  tout  haut  : 

—  Que  vx>uIez-vous,  mon  père,  au  bout  de  quelque  temps  on  ne 
voit  plus  la  figure  de  sa  femme,  c'est  connu. 

—  C'est  c^nnul.*.  Mais  c'est  là  une  théorie  à  faire  fuir  h..  On 
la  voit  double,  au  contraire,  double  et  triple,  et  quelquefois  môme» 
en  se  multipliant,  ça  empire  I 

-^  On  ne  ia  voit  plus,  continua  Rodolphe,  et  on  lui  sait  gré  toute 
sa  vie  de  vous  avdr  apporté  F  aisance,  le  luxe,  tout  ce  qui  fait  lé 
charme  de  l'existence. 

—  Il  y  a  difiiérents  charmes,  pensa  le  marquis. 

—  Songez  donc,  mon  père,  que  sa  dot  est  ^orme.  Ne  voyez-vous 
pas  quelle  aisance,  quelle  supériorité,  une  pareille  fortune  va  nous 
redonner?  Bernard  pourra  prétendre  à  tout. 

—  A  quoi  veux-tu  qu'il  prétende,  une  fois  marié?uLe  rèves-tu 
président  de  la  république,  par  alliance  avec  les  ÉtatMJnis? 

Le  comte  fit  un  geste  vif  : 

—  Ne  plaisantons  pas,  je  vous  en  conjure.  C'est  trop  grave. 
C'est  notre  avenir  à  tous,  c'est  notre  vie  que  nous  jouons  en  ce 
monaent. 

—  Allons,  bon  I  nous  voilà  dans  le  drame. 

—  Mais  c'est  vous  qui  en  faites.  Moi,  je  oe  prétends  qu'à  une 
chose  très  simple,  qui  est  de  faire  fadre  un  bon  mariage  à  mon  fils. 

—  Dis...  un  riche  marii^e. 

—  Si  vous  le  voulez.  A  mon  sens,  il  n'y  a  que  ceux-là  de  bons« 
Et  en  somme,  je  ne  vois  pas  ^uels  sacrifices  apus  avons  à  faire, 
car  elle  est  très  bien,  cette  jeune  fille,  elle  n'est  ni  borgne  ni  boi- 
teuse» ni... 

—  Il  ne  faudrait  plus  que  celai 

—  Elle  a  une  belle  santé,  un  air  aimable... 

Le  marquis  s'échaulEatt.  U  avait  pris  son  chapeau  et,  à  mesuie 
que  Rodolj^e  faisait  son  énumératioft,  U  s'avançait  v^rs  la  porte  à 
peitits  pas  saccadés.  En  mettant  la  main  sur  le  bouton,  il  se  retourna 


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1028  MESSIEURS  DK  CISUT 

—  Tiens,  Rodolphe,  il  me  vient  une  idée.  Épouse-la  donc* 
puisque  tu  es  veuf... 

Le  comte  resta  attéré.  Tant  de  légèreté  le  suffoquait.  Sur  le 
moment,  il  ne  trouva  rien  à  répondre.  Quant  au  marquis,  il  avait 
pris  la  porte,  et  on  l'entendait  tmverser  l'antichambre  en  sifflotant. 

—  Il  ne  faut  pas  se  le  dissimuler,  murmura  le  comte.  Il  n'y  a  que 
moi  ici  qui  aie  le  sens  commun. 

Plus  que  jamais,  il  s'enfonça  dans  ses  réflexions,  dans  ses  projets. 
Se  sentant  fort  et  très  sûr  de  lui-même,  il  se  rassura  : 

—  Il  suffit  d'une  boussole  pour  conduire  un  navire. 
D'ailleurs,  M.  de  Cisay  sembla  n* avoir  attaché  aucune  importance 

à  leur  conversation.  Il  n'en  reparla  pas  et  continua  d'agir  comme 
par  le  passé.  Une  fois  même  il  fit  l'éloge  de  M"'  Fulston  devant 
Bernard.  C'était  à  n'y  rien  comprendre. 

—  Sa  tête  tourne  comme  le  vent,  pensa  le  comte.  Rendons-nous 
maître  du  vent,  et  filons  vers  le  port. 

Un  matin,  le  marquis  rentra  déjeuner  tout  guilleret,  tout  joyeux.  II 
jeta  sur  la  table  trois  jolies  cartes  bleues,  avec  une  couronne  an  cmn  : 

—  C'est  pour  mardi.  Soirée  intime  chez  ma  vieille  amie  la  com- 
tesse de  Ferrand.  Voilà  nos  invitations  qu'on  vient  d'apporter. 

Bernard  avança  la  main.  Son  front  se  colora.  Il  décacheta  vite  et 
s'absorba  dans  la  lecture,  peu  compliquée  pourtant,  de  sa  carte  im- 
primée. Le  comte  avait  froncé  le  sourcil.  Le  marquis  riait. 

M""'  de  Ferrand  était,  en  effet,  une  vieille  amie  de  la  famille.  C'était 
une  digne  femme,  très  respectée.  Elle  avait  beaucoup  connu  et  beau- 
coup aimé  la  marquise,  avec  qui  elle  était  même  un  peu  parente,  et 
elle  était  restée  liée  avec  M.  de  Cisay,  par  sympathie  de  caractère  et 
par  religion  de  souvenir.  Mais,  grâce  à  une  singulière  coIadJence, 
elle  était  en  même  temps  la  marraine  de  Jeanne  d'Oyrelles,  et  le 
comte  ne  l'ignorait  point,  et  Bernard  le  savait  parfaitement.  Cbaqae 
année,  aux  environs  du  carême,  un  peu  avant  et  un  peu  après, 
M"'  d'Oyrelles  ven^t  avec  sa  fille  passer  six  semaines  à  Paris, 
diez  M"'  de  Ferrand.  C'était  l'occasion  de  distraire  Jeanne,  de  la 
faire  assister  à  des  cours  supplémentaires,  à  des  concerts,  à  des 
sermons,  et  même  à  quelques  soirées  depuis  qu'elle  était  en  âge 
de  voir  le  monde.  .M*"  de  Ferrand  appréciait  M"'  d'Oyrell^,  qu'elle 
connaissait  d'enfance,  qu'elle  avait  suivie  à  travers  de  courtes 
années  de  bonheur  et  de  longues  années  de  chagrin;  elle  s'était 
fait  une  joie  de  l'aider  dans  F  œuvre  si  complexe  de  réducatlon 
d'un  enfant.  «  C'est  un  peu  ma  fille,  disait-elle  en  parlant  de 
Jeanne.  »  L'été,  elle  allait  à  son  tour  en  villégiature  à  la  Gerbière, 
et  sa  présence  créait  un  lien  de  plus  avec  les  de  Cisay.  SI**  de 
ferrand  voyait  peu  de  monde.  Elle  lisait  beaucoup,  die  aimait 


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MESSIEURS  DE  CISAY  102^ 

Tart  et  faisait  de  fort  jolies  aquarelles.  Son  mari,  qui  é(ait  mort 
depuis  quelques  années  seulement,  avait  été  un  collectionneur. 
11  avait  réuni  de  vieilles  faïences,  de  vieux  bahuts,  de  vieilles  tapis- 
series, le  tout  avec  beaucoup  de  goût  et  une  véritable  science  d'anti- 
quaire. Aussi  l'appartement  de  M"®  de  Ferrand  était  un  vrai  musée. 
On  n'avançait  pas  à  regarder  les  choses  curieuses  qui  s'y  trou- 
vaient groupées.  Il  en  sortait  un  parfum  de  vétusté  dû  aux  objets, 
à  l'aspect  grave  et  un  peu  recueilli  de  chaque  pièce,  à  un  ordre  que 
rien  ne  troublait  et  à  l'apparence  même  de  la  maîtresse  de  maison. 

M"'  de  Ferrand  n'avait  jamais  été  mère.  C'était  une  grande 
ligure,  pâle,  allongée,  avec  des  yeux  très  doux,  des  manières 
parfaites,  des  mains  effilées,  aux  tons  de  cire,  et  une  sorte  de 
lenteur  monacale  dans  ses  moindres  mouvements.  Elle  était  de  ces 
gens  qui  font  bien  tout  ce  qu'ils  ont  à  faire,  mais  auxquels  il  suffit 
de  peu  pour  remplir  une  journée.  Pourquoi  se  serait-elle  pressée? 
Rien  dans  sa  vie  n'avait  jamais  sollicité  son  activité,  et  les  goûts  de 
M.  de  Ferrand  le  portant  aussi  vers  ce  qui  était  tranquille  et  raffiné, 
ils  s'étaient  arrangé  l'existence  la  plus  perfectionnée  du  monde, 
existence  qu  elle  avait  continuée  depuis  son  veuvage.  Chaque  chose 
avait  donc  sa  place  :  les  objets,  les  amis,  les  études,  la  charité,  les 
petits  voyages,  toujours  les  mêmes,  et  les  causeries  quand  arrivait 
le  soir.  Car  M""'  de  Ferrand  causait  fort  bien.  Plus  instruite  que  la 
plupart  des  femmes,  et  en  des  branches  diverses,  n'ayant  rien 
d'inopiné,  rien  de  trop  personnel,  elle  s'entendait  merveilleusement 
à  faire  valoir  son  interlocuteur,  à  lui  donner  la  réplique,  à  l'écouter 
et  surtout  à  le  mettre  sur  un  terrain  favorable.  Son  esprit  ne  visait 
pas  au  brillant  et  par  là  même  ne  choquait  jamais.  Elle  glissait,  ne 
heurtant  pas  plus  les  idées  des  autres  que  les  faïences  des  tables. 
Cela  ne  l'empêchait  pas  d'avoir  sa  manière  de  voir;  elle  n'apportait 
même  aucun  changement  dans  ses  dispositions  morales  pas  plus 
que  dans  ses  installations  extérieures,  mais  la  forme  était  d'une 
aménité,  d'une  facilité,  qui  lui  avait  créé  une  réputation  à  part. 
M"'  de  Ferrand  était  une  autorité.  On  comptait  avec  elle. 

Quand  Jeanne  arrivait,  toute  cette  tranquillité  s'agitait  un  peu. 
Sa  jeunesse,  son  entrain,  jetaient  une  lumière  dans  ce  clair-obscur, 
lumière  qui  allait  éveiller  un  rayon  jusqu'au  fond  sculpté  des  vieux 
bahuts.  D'ailleurs,  par  un  contraste  assez  fréquent,  M"***  de  Ferrand 
aimait  les  natures  expansives  :  «  Tu  me  réchauffés,  »  disait-elle  à 
Jeanne.  Car  c'était  une  de  ses  manies  d'être  glacée  jusqu'au  cœur 
de  l'été. 

Jeanne,  ayant  naturellement  l'esprit  très  ouvert,  comme  elle 
avait  les  yeux,  avait  beaucoup  profité  des  divers  talents  de  sa  mar- 
raine. Son  goût  s'était  formé  au  contact  des  vieilleries  artistiques*, 
25  DâcBXDRB  1887.  66 


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1030  MESSIEURS  D8  CISAT 

Son  intelligence  s'était  fortifiée  en  entendant  causer.  Elle  des* 
sinait  avec  M"*  de  Ferrand,  et  sa  mère,  habile  à  faire  sortir  un 
aiseignement  de  toute  circonstance,  redressait,  échauffait,  expli* 
<}uait  ensuite  avec  elle  ce  qu'elle  avait  vu  et  entendu.  Il  n'y  avait 
pas  jusqu'aux  objets  du  musée  qui  n'eussent  contribué  à  Téducatioa 
de  Jeanne.  Parfois  on  la  trouvait  pensive  devant  une  statuette  on 
même  devant  une  fine  sculpture  qui  courait  le  long  d'une  armoire. 
Elle  avait  eu  des  colloques  avec  les  bergères  en  tapisserie  et  des 
eQVolements  avec  les  grands  oiseaux  qui  montent  au-dessus  des 
roseaux.  Émotions  vagues,  rêves  d'enfant,  pendant  lesquels  Tâme 
se  fonne  et  le  souvenir  se  creuse.  Sillon  inefiaçable  où  poussera 
ensuite  le  grain  de  la  vie. 

Cette  année-là,  quand  Jeanne  arriva,  M"""*  de  Ferrand  eut  un 
étonnement.  Elle  la  trouva  tout  d'un  coup  si  jolie,  si  faite,  qu'elle 
lui  demanda  naïvement  : 

—  Mais  quel  âge  as-tu  donc? 

—  Dix-neuf  ans,  marraine...,  vous  savez  bien. 

—  C'est  juste.  Je  n'y  pensais  plus. 

Non,  elle  n'y  pensait  plus.  Elle  croyait  peut-être  que  cette  enfant 
lilait  demeurer  à  la  même  place,  comme  les  bibelots  de  son  mobilier, 
et  elle  était  tout  étonnée  de  voir  qu'elle  s'était  épanouie.  Elle  se 
mit  donc  à  la  traiter  en  grande  jeune  fiUe  et  déclara  que  le  temps 
était  venu  de  donner  une  soirée  chez  elle  à  l'intention  de  Jeanne, 
projet  qu'elle  étudiait  depuis  longtemps  et  qui  lui  parut  à  point 
pour  se  réaliser. 

Ce  fut  un  événement.  Il  fallut  déménager  certains  meubles.  H 
fallut  poser  des  lustres  sans  endommager  les  panneaux.  Pour  per- 
sonne au  monde,  si  ce  n'est  pour  Jeanne,  M""""  de  Ferrand  ne  se  fût 
donnée  une  peine  semblable.  Mais  elle  voulait  que  sa  réception  fût, 
comnoe  elle-même,  très  parfaite,  et  elle  y  apporta  tous  ses  soins. 
D'ailleurs  Jeanne  T aidait  et  la  récompensait  à  chaque  instant.  Per- 
sonne ne  s'entendait  mieux  à  transporter  un  objet  fragile  dune 
main  adroite  et  légère,  à  relever  une  portière,  à  placer  des  fleurs, 
et  surtout  à  montrer  sa  joie,  ce  qui  était  pour  M°®  de  Ferrand  un 
remerciement  perpétuel.  Les  invitations  avaient  été,  conmie  le  reste, 
étudiées  et  choisies.  Elles  étaient  peu  nombreuses,  mais  triées 
sur  le  volet,  et  faites  de  façon  qu'on  fût  flatté  de  les  recevoir. 
Aussi,  personne  ne  refusa.  Personne  :  pas  même  le  comte  Rodolphe 
de  Cisay,  qui  en  aurait  eu  fort  envie.  Il  dut  se  résigner,  et  accepter. 
Beaucoup  de  raisons  l'y  forcèrent  :  la  situation  personnelle  de 
M"'*'  de  Ferrand,  l'impolitesse  notoire  qu'il  y  aurait  eue  à  ne  pas  se 
montrer  chez  elle  alors  qu'on  allait  partout  ailleurs,  les  vieilles  rela- 
;tions  du  marquis,  la  crainte  de  se  heurter  en  résistant  à  une  volonté 


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lusssiEURS  De  cmr  io3i 

arrêtée  de  M.  de  Cîsay,  et  enfin  le  voisinage  de  campagne  avec 
M""'  d'Oyrelles  &t  le  désir  de  garder  des  relations  mondaines  d'au- 
tant plus  courtoises,  que  les  relations  intimes  le  deviendraient  moins. 

D'ailleurs  la  soirée  promettait  d'être  charmante,  et  elle  le  fut  eu 
effet.  Il  n'y  avait  pas  beaucoup'  de  monde,  les  salons  étant  petits 
et  M°®  de  Ferrand  détestant  la  cohue.  Mais  quel  joli  ensemble! 
quel  goût  discret  I  Les  gens  se  connaissaieQt,  et  la  plupart  depuis 
longtwnps.  On  se  sentait  à  l'aise,  on  se  retrouvait  avec  joie,  et  la 
maîtresse  de  maison  ondoyait  de  l'un  à  l'autre  avec  sa  souplesse 
de  corps  et  d'esprit.  Peu  de  danseuses  :  trois  ou  quatre  jeunes 
femmes  et  autant  de  jeunes  filles.  Mais  c'était  la  fine  fleur  d'un 
monde  élégant  dans  lequel  M"***  de  Ferrand  avait  toujours  vécu.  Le 
xnarqois  rayonnait.  Dès  les  preniiers  pas,  il  ressentit  un  tel  bien- 
être,  qu'il  se  prit  à  regarder  autour  de  lui  pour  savoir  d'où  cel^ 
lui  venait.  Certes,  pendant  ce  dernier  hiver,  il  en  avait  vu  des  soirées 
et  des  fêtes;  mais  aucune  qui  eût  ce  charme,  dû  à  la  personnalité 
intelligente  de  sa  vieille  amie.  Peu  à  peu  la  gaieté  naquit,  et  d'au- 
tant plus  sincère  qu'on  ne  l'avait  point  forcée.  Plusieurs  des  jeunes 
gens  et  des  jeunes  filles,  amis  d'enfance,  s'appelaient  par  leur 
petit  nom.  Et  les  grands  parents  ne  s'en  étonnaient  guère,  occupés 
qu'ils  étaient  k  repasser  entre  eux  de  vieux  souvenirs  de  jeunesse. 
Là,  point  de  chocs,  point  de  heurts.  Mots  et  gestes,  tout  était 
d'accord.  Les  femmes  savaient  de  quel  ton  il  fallait  parler  aux 
hommes.  Peut-être,  au  fond  des  choses,  y  avait-il,  comme  partout, 
des  rivalités  vivaces.  Mais  c'était  enveloppé  de  velours. 

Le  marquis  s'en  donnait  à  cœur  joie  de  causer.  Tout  vieux  qu'il 
fût,  il  était  encore  très  brillant.  11  portait  le  frac  avec  une  désinvol- 
txive  que  de  plus  jeunes  pouvaient  lui  envier;  il  avait  l'œil  vif;  son 
teint,  un  peu  chaud,  rajeunissait  sous  la  lumière,  et  les  deux  touffes 
de  cheveux  blancs,  légèrement  poudrés,  qu'il  £a.isait  savamment 
iKHiffer  à  la  hauteur  des  tempes,  étaient  d'une  coquetteiîe,  d'une 
élégance,  d*un  raffinement!  U  avait  toujours  des  succès,  c'était 
yiâible.  On  l'entourait.  M"*®  de  Ferrand  lui  consacrait  tous  les 
loisirs  dont  elle  pouvait  disposer. 

—  Mon  Dieu!  que  votre  Bernard  est  charmant,  lui  disait-elle  à 
mi-voix.  Que  vous  devez  en  être  fier!  C'est  une  flatterie  vivante  à 
votre  endroit. 

" —  Ne  me  le  dites  pas;  je  serais  tenté  de  le  croire... 

' —  C'est  très  original  de  vous  voir  tous  les  trois  réunis!  Cela 
prête  aux  études  comparées,  aux  études  sociales.  Je  m'étonne  que 
M.  Le  Play  ne  vous  ait  pas  déjà  croqués. 

—  Non.  Comme  famille  souche  nous  ne  sommes  pas  un  exemple» 
Mais  tels  que  nous  voilà,  nous  représentons  un  siècle. 


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1032  MESSIEURS  DE  OSAT 

—  C'est  vrai. 

—  Oui,  oui.  J'y  ai  souvent  pensé.  Il  faut  trois  de  Cisay  pour 
faire  un  siècle.  Tant  bien  que  mal  nous  faisons  le  nôtre.  Il  n'est 
pas  fameux,  mais  c'est  égal  ;  comme  vous  le  disiez  tout  à  Tiieure, 
il  finit  mieux  qu'il  n'a  commencé/ 

—  Je  n'ai  pas  dit  cela.  Vous  me  faîtes  parler. 

—  Non,  je  pense  tout  haut  pour  vous  et  pour  moi.  Nous  sommes 
en  progrès,  c'est  évident,  et  ma  génération  était  elle-même  en  pro- 
grès sur  le  dix-huitième. 

—  Ah!  vous  croyez?  dit-elle  en  souriant. 

—  Je  me  rappelle  fort  bien  mon  père.  Il  avait  de  diables  d'idées 
libérales.  Il  était  voltairicn  comme  la  Prusse,  et  quand  il  parlait 
de  mon  grand-père  et  de  mon  bisaïeul,  ce  n'était  point  pour  édifier 
le  prochain. 

—  Vous  dites  cela  avec  une  fierté... 

—  Ce  n'est  pas  ma  faute.  II  est  clair  que  tout  le  monde  n'a  pas 
des  ancêtres,  et  que  ceux  qui  en  ont  ne  peuvent  pas  les  refaire. 

—  Et  puis,  vous  en  avez  d'autres.  Sous  Louis  XIV,  il  doit  y 
avoir  des  braves? 

—  Oui,  ces  trois-là  savaient  leur  affaire.  C'étaient  des  batailleurs, 
toujours  l'épée  en  main.  Il  n'y  a  que  le  dernier  qui,  sur  la  fin  de  sa 
vie,  très  gêné  de  ses  blessures,  avait  un  peu  tourné  aux  lettres. 

—  Je  suis  sûre  que  Bernard  aime  beaucoup  fouiller  vos  vieux 
papiers? 

—  Oui  et  non.  Il  est  surtout  occupé  de  l'avenir. 
M"'  de  Ferrand  devint  attentive  : 

—  Comment  cela? 

—  Ohl  il  a  d'étranges  idées...  des  idées  neuves,  n  est  un  pai 
épris  d'idéal,  mon  Bernard. 

—  Ce  n'est  pas  un  tort 

—  Il  sait  qu'une  aristocratie  a  des  devoirs  sociaux,  qu'il  faut  que 
la  noblesse  reprenne  sa  place,  à  la  tête  de  la  société,  et  pour  câa, 
il  veut  s'employer  à  la  régénérer,  par  l'exemple,  par  rhabitation 
constante  dans  ses  terres,  par  des  œuvres  qui  se  sont  fondées^dans 
ce  but.  Je  les  entends,  ces  jeunes  gens  qui  se  disent  entre  eax  : 
«  Nous  allons  reconquérir  le  sol  de  la  France,  pied  à  pied,  comme 
les  chevaliers,  nos  ancêtres,  l'ont  conquis  sur  les  païens I...  » 

—  Bravo  !  bravo  I  s'écria  M"  •  de  Ferrand.  Comment  s'y  prennent-ils  î 

—  Ils  s'associent,  ils  se  groupent,  ils  mettent  en  commun  leur 
zèle  et  leurs  idées. 

—  De  mieux  en  mieux.  Il  faudra  que  je  le  fasse  causer  là-dessus. 
Je  ne  savais  pas  qu'il  fût  si  lancé. 

—  Ohl  il  est  en  plein  dans  le  mouvement.  Rodolphe  en  rit.  Moi, 


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MESSIEURS  DE  dSJLT  1033 

qui  n'en  aurais  pas  fût  autant  et  qui  me  suis  ladssé  vivre  sans  me 
demander  pourquoi,  je  ne  puis  m'empëcher  de  trouver  l'idée  géné- 
reuse, oui,  généreuse,  et  même  brave.  Je  ne  m'étonne  pas  que 
Bernard  s'y  soit  donné,  car,  en  le  voyant  agir,  j'ai  quelquefois  des 
regrets,  comme  les  vieux  chevaux  qui  entendent  sonner  la  charge. 

—  Et  ses  amis  pensent  comme  lui? 

—  Ses  amis  sont  enragés.  Us  ont  d'ailleurs  une  conception  très 
large  de  ce  qu'ils  appellent  Taristocratie.  Ils  y  admettent  tout  ce  qui 
s'élève  au-dessus  de  la  masse  par  la  supériorité  de  l'intelligence  ou 
la  hauteur  des  doctrines. 

M""'  de  Ferrand  eut  un  sourire,  puis  elle  resta  pensive. 

—  Vous  avez  raison,  dit-elle  enfin  ;  le  siècle  menace  de  bien  finir. 
Au  même  instant  la  robe  blanche  de  Jeanne  qui  dansait,  la  frôla. 
Elle  leva  les  yeux.  Le  marquis  en  fit  autant.  Jeanne  dansait  avec 

Bernard,  sur  l'épaule  duquel  elle  s'appuyait  légèrement.  Il  la  sou- 
tenait, l'enveloppant  de  son  bras.  Il  y  avait  en  eux  tant  de  jeunesse 
et  une  si  parfaite  harmonie,  qu'on  ne  pouvait  les  regarder  sans 
éprouver  cette  émotion  rapide  et  sûre  qui  nous  saisit  devant  n'im- 
porte quelle  émanation  de  la  beauté.  Le  marquis,  peu  habitué  à  se 
contndndre,  se  pencha  à  l'oreille  de  M""'  de  Ferrand  : 

—  Me  permettez-vous  de  vous  dire  ce  que  je  pense  de  votre 
filleule? 

—  Oui.  Vous  pensez  comme  moi  :  c'est  une  bouffée  de  printemps. 
Je  le  sais  d'avance.  Quand  elle  arrive,  f  ai  l'instinct  de  me  mettre  à 
la  fenêtre  pour  entendre  chanter  l'hirondelle. 

Le  marquis  se  tut.  Elle  exprimait  ce  qu'il  avait  ressenti.  Son 
regard  suivit  Jeanne  et  Bernard  que  la  valse  avait  entraînés  plus 
loin.  Jeanne  était  vêtue  simplement.  Msds  la  légèreté  et  la  blancheur 
de  sa  robe  convenaient  à  son  genre  de  beauté.  Elle  avait  une  tûUe 
à  elle,  faite  de  souplesse  et  d'un  modelé  ferme  et  élégant,  une  taille 
qui  n'était  point  un  corset.  Ses  cheveux  blonds,  très  relevés,  sem- 
blaient retenus  par  une  aigrette  de  fleurs  piquée  au  sommet,  et 
cette  aigrette  était  une  branche  de  cerisier  sauvage.  Tout  en  dan- 
sant, elle  causait,  car  la  danse  lui  semblait  si  naturelle  et  si  facile, 
qu'elle  n'avait  pas  besoin  de  s'y  appliquer.  On  voyait  ses  lèvres 
s'entr'ouvrir,  ses  dents  briller,  et  son  regard,  sur  lequel  s'abais- 
saient et  se  relevaient  les  paupières,  son  regard  souriait  en  même 
temps  que  sa  bouche.  Bernard!  Bernard  n'étidt  plus  le  même 
homme.  Son  visage  était  transfiguré.  Le  reflet  d'un  bonheur  intense 
courait  sur  toute  sa  personne.  Ils  causaient.  Jeanne  parlait  de 
guignes.  Pourquoi?  Elle  avait  une  façon  délicieuse  de  prononcer 
ce  mot  de  guignes,  une  façon  de  loriot  «  qui  mange  des  cerises 
et  laisse  les  noyaux.  » 


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lOM  MfigSIEUBfi  DB  (SAkT 

M*^  de  Ferrand,  qni  la  regardait  encore,  soapira  Tagoement: 

—  Quand  je  la  vois  si  parfaite,  dit-elle  au  marqvis,  je  tremUe, 
parce  que  ces  femmes-là  ne  sont  point  de  la  terre.  Elles  y  soaffir^t 
ou  elles  y  meurent.  Vous  le  sarez,  mon  pauTre  ami. 

M.  de  Cisay  ne  répondit  pas  ;  soit  que  cette  comparaison  Veut 
attendri,  soit  que  sa  pensée  fût  ailleurs.  Jeanne  et  Bernard  rere- 
naîent  vers  eux.  C'était  le  tour  de  Bernard  de  parler.  Ce  qull 
disait  les  amusait  tous  deux^,  car  ils  riaient  du  même  rtre. 

—  C'est  étrange,  pensa  le  marquis.  Il  est  redevenu  hû-raèine. 
Voilà  mon  Bernard  retrouvé. 

Ils  arrivaient  près  de  M*'  de  Ferrand.  Jeanne  s'arrêta,  sans 
quitter  le  bras  de  Bernard.  Elle  se  tourna  vers  IL  de  Cisay  : 

—  Nous  parlions  de  vous,  monsieur  le  marquis. 

—  De  moi!  fit-il,  tombant  des  nues. 

—  Sans  doute.  Cela  vous  étonne? 

—  Un  peu,  mademmselle  Jeanne. 

Le  bon  marquis  s'épanouissait.  Déjà  charmé,  il  ne  résistut  pdnt 
à  l'enchantement  de  ce  jeune  bonheur,  de  ce  double  bonheor  qui 
éclatait  sous  ses  yeux;  il  avait  la  bouche  ouverte  pour  un  compli- 
ment, et  Jeanne  avait  trouvé  moyen  de  remuer  son  vieux  cœur. 
Biais  quelqu'un  s'était  approché,  quelqu'un  qui  commeoçait  de 
causer  avec  M"*  de  Ferrand  et  qui  salua  Jeanne,  non  sans  céré- 
monie. C'était  le  comte  de  Cisay.  Il  fit  sur  son  père  l'efiét  d'an 
seau  d'eau  froide.  Bernard  lui-même  eut  comme  un  frisson;  Vent 
d'hiver  qui  fit  rafle  de  sa  gaieté. 

—  Comment  va  votre  âne,  mademoiselle  Jeanne?  demanda  le 
comte.  S'est-il  amendé? 

Ce  n'était  rien,  sans  doute.  Nais  c'était  dît  mir  un  ton  si  sec,  si 
mordant,  qu'on  ne  pouvait  manquer  de  s'en  frm^ser. 

Jeaaine  répondit  quelque  phrase  banale  ;  sans  savdr  pourquoi,  efle 
était  devenue  triste.  On  eût  dit  que  du  beau  cerisier  qui  planait  sur 
leurs  amours,  les  oiseaux  venaient  de  s'envoler  à  tire-d'aile,  et,  que, 
dans  leur  frayeur,  ils  avaient  jeté  i  terre  les  fleurs  fratches  et  toute 
la  nei^  d'avril.  Pourtant,  le  marquis  essaya  de  réagir.  Il  fut  d'au- 
tant plus  aimable  que  Rodolphe  avait  le  regard  plus  dur.  M*'  de 
Ferrand  avait  promené  ses  yeux  clairs  de  l'une  ài'autre  génération  des 
de  Qsay.  Sans  se  hâter,  comme  d'habitude,  elle  se  faisait  une  opiniott. 

La  valse  était  fraie.  Bernard  dut  reconduire  Jeanifê.  Il  jouissait 
encore  de  la  sentir  près  de  lui.  Mais  ce  n'était  phis  le  (<A  élan  qui 
l'avait  saisi  en  entrant,  ce  n'était  plus  l'ivresse  irraisonnée  qu'il 
n'avait  pas  même  pensé  à  combattre.  La  flgure  du  comte  s'était 
levée,  stricte  et  impérieuse  entre  Bernard  et  son  bonheur.  L'idée 
de  l'argent,  cette  horrible  idée,  sonnait  à  ses  oreilles,  conme  on 


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MESSIEURa  DE  GISàY  1035 

^ias,  avec  des  tintements,  métalliques  qui  lui  étaient  odieux. 

Quand  il  eut  quitté  Jeanne,  il  se  retint  dans  un  petit  salon  d'où 
il  pouvait  la  voir  encore.  C'était  le  coin  aux  livres»  un  boudoir  où 
M"^  de  Ferrand  recevait  ses  in^times.  Elle  y  avait  réuni  ce  qu'elle 
possédait  de  plus  exquis  en  fait  d'œuvres  d'art,  et  n'avait  pas  eu  le 
courage  de  le  déménagea  à  l'occasm  de  la  soirée»  de  sorte  qu'on 
n'y  dansait  pas. 

Bernard  s'affaissa  dans  un  fauteuil,  il  regarda  noncbalanunent  le 
petit  salon  qui  n'avait  point  un  air  de  fête  comme  le  reste  de  l'ap- 
partement. Oa  voyaU  qu'on  s'y  était  tenu  tout  le  jour.  Un  ouvrage 
en  broderie  peiidait  au  bord  d'une  table  et  sur  un  cbevalet,  dans  un 
angle,  un  dessin  était  âbaucbé.  Bernard  s'en  approcha.  C'était  la 
Gerbière,  peut-être  l'ceuvre  de  Jeanne  dans  la  (krnière  après-midi. 
n  se  tint  debout,  attentif  aux  moindres  détails  et  cherchant  oelle 
qu'il  aimait  entre  les  arbres  et  les  toureUes.  Il  s'onMiait  encore  une 
fois  dans  une  conileDDplation.  Rêveur  incorrigible,  oiseau  de  trop 
large  envergure  qu'un  coup  d'aile  enlevait.  Un  bruit  de  voix  le 
rappela  subitement  à  lui-même.  Deux  personnes  venaient  d'entrer 
dans  le  petit  salon  pendaut  qu'il  avait  le  do&  tourné  :  M""*  d'Oyrelles 
et  le  comte  de  Cîsay.  Ils  causaient.  Elle  avait  voulu  lui  montrer  une 
tapisserie  et  ils  étaient  venus  ensemble  jusque-là.  Tous  deux,  en 
surprenant  Bernard,  eurent  un  étonnement.  Tous  deux  s'aperçurent 
qu'il  regardait  le  dessin  de  la  Gerbière  et  même  qu'il  rêvait  en  le 
regardant.  Mais  m  l'un  ni  l'autre  ne  le  naontrèrent.  Bernard  seul  fut 
confus  et  troublé,  en  d^t  de  ses  efforts  pour  n'en  rien  laisser  paraître. 

Pourtant  le  comte  avait  eu  besoin  de  son  empire  sur  lui-même  et 
de  tout  son  savoir-vivre  pour  ne  pas  trahir  son  mécontentement. 
Tout  l'irritfidt  dans  cette  soirée  :  la  joie  de  Bernard,  l'attitude  du 
marquis,  la  présence  de  Jeanne.  Mais  il  était  beau  joueur.  Il  fut 
donc  aimable  autant  qu'il  était  capable  de  l'être  et  tint  à  se  montrer 
en  conversation  polie  avec  M°°  d'Oyreltes,  sa  voisine  de  campagne. 
Quant  au  marquis,  il  s'était  décidément  regimbé  contre  les  préven- 
tions de  Rodolphe.  A  mesure  que  la  soirée  s'avançait,  il  trouvait 
Jeanne  plus  séduisante.  Elle  lui  avait  positivement  un  peu  tourné  la 
tête.  Plusieurs  fois  il  était  allé  causer  avec  elle,  et  M"'*'  de  Ferrand 
lui  avait  dit  en  souriant  : 

—  Vous  vous  croyez  donc  le  droit  de  vous  passer  de  Hta  permis- 
sion pour  faire  un  doigt  de  cour  à  ma  filleule? 

Le  comte  avait  par  hasard  entendu.  II  était  furieux,  au  fond  de 
lui-même,  furieux  de  cette  fureur  froide  et  concentrée,  d'autant 
plus  violente  qu'il  la  dominait  davantage..  Aussi,  quand  la  vieille 
voiture  roula  snr  le  pavé,  les  emmenant  tous  les  trois,  il  se  tint 
très  sombre  dans  son  coin.  Le  marquis,  au  contraire,  en  veine  d'ex^ 


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1036  MESSIEURS  DE  aSAY 

pansioD,  attira  Bernard  et  lui  dit  un  mot  à  voix  basse,  an  mot  de 
tendresse  sans  doute.  Il  faisait  nuit  noire.  Paris  dormait.  Sur  le 
siège,  à-côté  du  cocher,  était  monté  Courtois  qui  avait,  lui  aussi, 
assisté  à  la  soirée.  Connaissant  le  domestique  de  M**  de  Ferrand,  il 
étût  venu  voir  la  fête,  dans  Tantichambre. 

Le  marquis  se  coucha  de  tort  belle  humeur.  Il  causa  même  avec 
Courtois  et  le  fit  causer.  Il  se  prit  i  rire  en  voyant  le  livre  que 
Courtois  avait  préparé  sur  la  table  : 

—  Tiens,  c'en  est  un  nouveau  I  Tu  croyais  que  j'avais  fini  l'an- 
cien? Pas  de  danger,  mon  brave  Courtois.  Il  n'y  a  que  les  mauvais 
remèdes  qu'on  épuise.  Les  bons  font  leur  effet  tout  de  suite,  à  légère 
do^e.  D'ailleurs  je  me  sens  déjà  sommeil  après  cette  bonne  soirée. 
J'ai  même  commencé  un  rêve...  Éteins  la  bougie.  Courtois. 

Le  valet  de  chambre  se  retira,  sur  la  pointe  de  ses  pantoufles,  et 
rencontra  dans  le  corridor  son  amie  Rosa  qui  avait  veillé  pour 
attendre  Bernard,  quoique  Bernard  se  fût  fâché  vingt  fois  à  ce 
propos,  et  qu'elle  sût  fort  bien  qu'il  n'avait  point  besoin  de  son 
service.  Mais  elle  voulait  voir,  la  vieille  nourrice  !  A  part  sa  curiositë 
native,  elle  avait  un  peu  de  cet  instinct  maternel,  toujours  à  l'affût, 
qui  reste  de  longues  nuits  éveillé  pour  saisir,  quand  l'enfant  rentre, 
un  jeu  de  physionomie,  un  air  de  visage,  toutes  choses  qui  pour- 
raient être  effacées  le  lendemain  au  réveil,  toutes  choses  qui  parlent, 
et  mieux  qu'un  discours. 

Elle  fut  ravie  de  rencontrer  Courtois,  et,  à  voix  basse,  leur  flam- 
beau à  la  main,  ils  causèrent  quelques  instants. 

—  C'était  beau,  Courtois? 

—  Oui.  C'est  toujours  très  bien  chez  M"'la  comtesse  de  Ferrand. 

—  Et  M.  Bernard? 

—  Ah!  ah I  M.  Bernard I 

—  Eh  bien? 

Courtois  se  pencha  vers  l'oreille  de  Rosa. 

—  Ils  sont  tous  deux  amoureux...  et  de  la  même.  C'est  moi  qui 
vous  le  dis. 

—  Qui  ca,  amoureux? 

—  M.  le  marquis,  donc,  et  M.  Bernard. 

—  Mais  vous  déraisonnez,  Courtois.  C'est  le  Champagne... 

—  Pas  le  moins  du  monde.  Je  suis  sûr  que  H"*  Jeanne  les  a 
ensorcelés  tous  les  deux. 

—  M"'  Jeanne,  dites-vous? 

Courtois  mit  ses  gros  doigts  sur  sa  bouche. 

—  Jolie,  dit-il,  comme  une  princesse,  jolie,  ma  foi,  presque 
autant  que  madame,  notre  défunte  marquise.  J'ai  bien  vu  qœ 
M.  le  marquis  y  pensait. 


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MESSUEURS  DE  GISÂY  1037 

—  Et  M.  le  comte? 

—  Pas  content,  Rosa,  pas  content  du  tout. 

—  Allons,  dit-elle,  assez  satisfaite  de  son  vieil  associé,  allons, 
c'est  bien,  Courtois;  nous  reverrons  cela  demain,  au  clair  du 
jour. 

Au  lieu  de  se  mettre  au  lit,  le  comte  était  rentré  dans  son  cabinet 
et  s'était  pris  à  réfléchir.  Cette  soirée  avait  irrité  ses  nerfs  et  affermi 
ses  convictions.  Ne  pouvant  plus  douter  que  Bernard  fût  encore 
épris  de  Jeanne,  il  se  préparait  à  agir  en  conséquence. 

Sur  sa  table  étaient  rangés  des  papiers  que  Durandal  lui  avait 
apportés  pendant  la  journée.  C'étaient  les  contrats  de  prêts  et  d'bj^- 
pothëques  sur  Chanteloup  que  le  comte  devait  lire  et  présenter  à 
la  signature  du  marquis.  C'est  à  peine  s'il  avait  eu  le  temps  de  les 
regarder  avant  d'aller  chez  M"'  de  Ferrand. 

—  Laissez-les-moi,  avait-il  dit  au  notaire,  et  revenez  demain. 
Nous  signerons. 

Il  parcourut  les  pièces,  le  sourcil  froncé.  Durandal,  pour  atténuer 
l'humiliation,  avait  obtenu  des  prêteurs  de  ne  pas  prendre  hypo- 
thèque sur  le  château  et  les  réserves.  Ils  s'étaient  contentés,  comme 
garantie,  de  plusieurs  fermes,  dioisies  parmi  les  plus  éloignées. 

—  Mais  qui  donc  prête  la  somme? 

En  feuilletant,  il  trouva  la  pièce  qu'il  cherchait  et  vit  que  le 
bailleur  de  fonds  était  un  bonhomme  de  Chanteloup  même,  son 
propre  adjoint  : 

—  Diable  I  ditril  entre  ses  dents,  c'est  désagréable.  L'aurait-on 
cru  si  riche?  Il  a  économisé  radis  par  radis. 

Puis,  repoussant  les  dossiers  avec  un  geste  violent,  il  se  rejeta  en 
arrière,  dans  le  fauteuil  : 

—  Et  voilà  le  moment  que  choisit  mon  père  pour  papillonner 
avec  Bernard  autour  d'une  fille  sans  fortune  I 

Dans  le  silence  de  la  nuit,  les  choses  lui  apparurent  plus  claire- 
ment encore.  Il  vit  que  Bernard  était  profondément  amoureux  de 
Jeanne.  Il  vit  que  le  marquis  était  d'une  faiblesse  insigne.  Il  vit  que 
leurs  affaires  d'argent  étaient  criardes  et  qu'il  fallait  les  relever  à 
tout  prix.  L'évidence  lui  en  sauta  aux  yeux.  Pour  accomplir  cette 
besogne,  plus  que  jamais  il  se  sentit  seul. 

—  En  principe,  mon  père  est  de  mon  avis;  en  fait,  il  ne  résiste 
pas  à  une  impression. 

Alors,  en  bon  général,  il  s'en  prit  droit  à  l'obstacle  : 

—  L'obstacle,  c'est  M"*  d'Oyrelles.  Tant  que  Bernard  y  songera, 
je  ne  le  convaincrai  point  de  la  nécessité  d'une  autre  union. 

Il  se  rendait  parfaitement  compte  que  Bernard,  si  on  pouvait 
arriver  à  le  détourner  de  Jeanne,  n'aimerait  pas  de  la  sorte  deux  fois 


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J 


1038  MGS^ORS  m  CBiT 

dans  sa  vie.  Il  prévoyait  d'avance  l'état  d'indiflRêrence  dans  leqod 
son  fils  passerait  après  la  rupture  de  oe  premier  amour. 

—  Alors,  se  disait-il,  la  pensée  de  Jeanne  une  fois  anachée,  il 
rentrera  dans  les  réalités,  et  se  mariera  comme  doit  £ure  im 
homme  sage. 

C'était  Inen  raisonné.  Mais  le  difficile  était  de  supprimer  Vobs- 
tacle,  c*est-à-dire  de  supprimer  Jeanne  d'Oyrelles. 

n  ne  faudrait  pas  s'y  tromper,  et  croire  qu'en  agissant  ainsi  ie 
comte  était  dur,  était  cruel  vis-à-vis  de  son  fils.  Quand  le  chinir- 
gien  coupe  et  tranche,  il  ne  songe  même  pas  à  s'attendrir  sur  le 
m^ade  ;  il  a  l'idée  du  bien  qull  va  faire  et  jamais  celle  de  la  souf- 
france qu'il  cause.  Le  comte  aimdt  Bernard,  non  pas  tendrement, 
sa  nature  n'en  était  pas  capable,  mais  profondément.  Le  Irien  de  cet 
enfant,  le  bien  de  sa  race  était  sa  préoccupation  constante,  et  pour 
y  arriver,  il  taillait  dans  le  vif.  Son  erreur  était  de  se  placer  à  son 
propre  point  de  vue  pour  juger  du  bonheur  humain,  et  ce  qa*U, 
avait  rêvé  pour  lui-même,  c*est-à-<fire  la  richesse,  la  grandenr,  le 
luxe,  de  le  chercher  avec  la  même  âpreté  peur  le  donner  4  son 
unique  fils.  Les  questions  de  sentiment,  peu  développées  chex  hn, 
étaient  i  ses  yeux  des  questions  secondantes  dont  il  était  ncSe  et 
mâle  de  ne  jamais  s'embarrasser. 

De  long  en  large,  tes  mains  derrière  le  dos,  le  comte  se  nnt  i 
marcher  dans  son  cabinet.  Sa  pensée  oourût  psr  le  Monde,  i 
grandes  chevauchées.  Tout  ce  qu'il  avait  d'imagination  était  en 
jeu.  11  se  faisidt  une  poussée  dans  toutes  les  parties  in?enthces  de 
son  cerveau. 

Des  projets,  des  images,  vingt  figm*es  difKrentes  passaient 
devant  lui.  Visions  fugaces  qui  s*abîmaient  dans  fontbre  sans  être 
relevées  par  sa  volonté. 

Tout  à  coup  une  idée  le  fhippa .  Quelque  chose  brilla  dans  ses  y enx* 

—  Pourquoi  pas?  ce  serait  parfait  Elle  serait  certûneoKnt 
heureuse  et  nous  serions  délivrés  du  même  coup. 

Hais  pour  en  arriver  là,  il  lui  fallait  un  auxiliaire.  Piar  une  duitse 
de  pensées  il  fut  alors  ramené  vers  une  vidlle  dame  qu'il  onnaiwant 
beaucoup.  M""*  Magnin,  une  parente  de  sa  femme.  Il  ont  un  sootto  : 

—  Elle  réussira...  Elle  n'en  manque  pas  uni 

M*'  Magnin  était  une  petite  femme  dîétive,  maigre  et  sentimen- 
tale. Fort  malheureuse  en  ménage,  elle  ne  rèvsdt  que  de  marier 
les  gens.  Ce  n'était  point  vengeance.  Bien  loin  de  ii!  C'était  au 
contraire  idéal  rentré.  Elle  était  sincère  en  s*imaginant  être  utile 
à  l'humanité.  Cela  lui  paraissut  beau  de  fsdre  le  bonheur  des 
autres.  Elle  croyait  s'y  connaître.  On  en  souriait  dans  le  monde, 
on  se  racontait  tout  bas  sa  manie  —  innocente,  disaient  les  mis. 


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MESSIEURS  DE  CISAY  1089 

cruelle»  soutenaient  les  autres;  —  et»  en  somme»  ou  la  laissât  faire, 
car  M""*  Magniu  était  une  femme  qu'on  plsûgnait  et  qui  se  donnait  de 
la  peine  pour  être  aimable.  Elle  recevait  beaucoup,  ce  qui  fadlitaH 
ses  entreprises.  Les  mères  de  familles,  qu'elles  songeassent  ou  non 
à  son  idée  fixe,  y  conduisaient  Yokmtiers  leurs  enfants.  Sitôt  que 
M"'  Magnin  voyait  un  jeune  homme,  sitôt  qu'elle  voyait  une  jeune 
fille,  elle  se  disait  :  «  A  qui  conviennent- ils?  »  Talent  s'impose,  là 
comme  ailleurs;  et  il  est  certain  que  cette  frêle  personne  avait  un 
talent  réel  pour  assortir  le»  gens  du  premier  coup  d'oeil.  Talent, 
avons-nous  dit;  elle  eut  pensé  :  vocation»  Car  c'est  à  la  hauteur 
d'une  vocation  que  sa  sensilnlité  égarée  plaçait  le  désir  de  faire  des 
heureux.  D'ailleurs,  l'bymen  conclu,  elle  se  retirait  Cela  ne  la  regar-* 
.dait  plus,  et  surtout  ne  l'intéressait  pkis.  Au  lieu  de  s'attendre  à  de 
la  reconnaissaïu^e  ou  de  chercher  à  l'imposer,  comme  tant  d'autres, 
elle  trouvait  simple  d'être  oubliée,  oubliant  elle-même.  C'était  un  des 
mérites  de  ses  œuvres  matrimoniales.  Aussi  répétait-dle  naïvement  : 

—  Je  n'ai  jamais  reçu  un  reproche. 

Quand  elle  avait  fait  son  cadeau,  elle  disfMB-aissait* 

—  Comme  les  fées,  disait  le  marquis,  qui  étaient  des  personnes  de 
beaucoup  d'esprit. 

Le  cointe,  en  temps  ordinaire,  n'avait  pas  asses  d'àpig^immes 
pour  les  travers  de  sa  vieille  cousine.  Peut-être  avait4i  eu  à  s'en 
défendre.  En  tout  cas,  il  ne  lui  avait  pas  confié  Bernard,  fid^  à 
son  principe  de  mener  seul  ses  propres  aOaires*  liais,  dans  la  cir« 
constance,  l'activité  de  M^""  liagnîn  lui  paamt  d'une  incomparabfe 
ressource. 

—  C'est  ce  qu'il  me  faut,  pensa^-tt.  Elle  va  faire  son  plan,  et 
comme  le  projet  se  présente  sous  d'cacellents  ddiors,  ellerenlèvem 
de  main  de  maître. 

Fort  de  son  idée,  il  s*assit  devant  la  tabie  et  écrivit  deux  mots  à 
M"^*  Magnin  pour  la  prier  de  lui  accorder  un  rendez*voos  «  d'af- 
faires, n  Cela  fait,  il  se  sentit  plus  tranquille,  et  fut,  comme  toujours, 
extrêmement  satisfait  de  Im-même.  Le  moyen  qu'il  venait  de  trouver 
pour  se  jeter  à  la  traverse  des  amours  de  Bernard  flattait  à  la  fois 
ses  instincts  d'haUleté  et  ses  instinds  de  prudence.  Le  comte  de 
Gisay  était  de  ceux  qui  ahnent  à  faire  jouer  les  ressorts  sans  m 
montra:.  Comme  toutes  les  natures  froides,  qui  n'ont  point  de 
goût  pour  l'assaut,  il  n'aimait  pas  attaqner  de  f^ont.  En  ^.revanche, 
les  prises  à  rebours  lui  alkûeot  fort*  Il  n'avaU  jansais  eu  à  leur  ^rd 
le  moindre  soupçm  de  déloyauté. 

Voyant  filtrer  sous  les  rideaux  mie  preoûère  lueur  du  jour  nais- 
sant qui  allait  bientM  combattre  la  lumière  affaiblie  de  sa  lampe,  il 
lira  brusquement  sa  montre.  Le  temps  avait  mardié.  11  était  sept 


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1040  MESSIEURS  DE  CISAT 

heures  du  matin.  Il  sonna,  donna  ordre  de  porter  sa  lettre  à  la  pre- 
mière poste.  Puis,  rentrant  dans  sa  chambre,  le  visage  tiré,  les  yeux 
creux,  avec  cette  lassitude  adhérente  à  chaque  trait  que  laisse  une 
nuit  sans  sommeil,  il  se  dit  : 
—  Qu'importe  le  repos?...  Avant  tout,  il  fallait  jouer  serré! 


Les  jours  qui  suivirent  ressemblèrent,  dans  Phôtel  de  Cisay,  à 
des  lendenudns  de  bataille,  tristes  et  longs.  Le  marquis,  d'humeur 
incertaine,  tantôt  bavard,  tantôt  morose,  semblait  prendre  à  tâche 
de  taquiner  Rodolphe.  II  lui  mordait  les  jambes  ;  il  eût  mis  en  rage 
un  tempérament  tant  soit  peu  nerveux.  Se  croyant  tenu,  par  raison, 
d'approuver  la  conduite  de  son  fils,  il  s'en  vengeait  en  détail  en  le 
harcelant,  en  lui  cherchant  chicane  à  propos  de  tout.  Manière  d'agir 
où  glissent  aisément  les  caractères  faibles.  Le  comte  y  prétait  le 
flanc,  étant  plus  que  jamais  renfermé  en  lui-même.  Il  sortait  beau- 
coup et  parlait  fort  peu. 

—  Gela  ne  t'étouffe  pas  de  manger  sans  rien  dire?  lui  demandait 
le  marquis  de  son  ton  narquois.  Autant  te  faire  Chsurtreux.  Tu  y 
tournes,  d'ailleurs.  Tu  maigris,  et  ton  teint  de  cheminée  a  des 
lueurs  claustrales  qui  font  honneur  à  ton  austérité. 

—  Chacun  prend  la  vie  comme  il  peut  Les  uns  en  rient.  Les 
autres  en  pleurent.  Certains  passent  leur  temps  à  gazouiller  comme 
les  hirondelles,  certains  travaillent  en  silence,  comme  les  fourmis. 
Il  ne  m'appartient  pas  de  décider  ce  qui  vaut  le  mieux. 

—  Mais,  dit  Bernard,  ce  n'est  point  une  question  de  compa- 
raison. C'est  une  simple  question  de  fait.  Chacun  de  nous  est  créé 
avec  des  aptitudes  diverses  et  doit  coopérer  d'une  manière  différente 
à  l'œuvre  commune,  sans  qu'il  y  ait  lieu  à  blâme  ou  à  supériorité. 

—  C'est  consolant,  ce  que  tu  dis-là,  mon  petit  Bernard,  inter- 
rompit le  marquis.  JTsdme  assez  cette  philosophie.  C'est  la  raison 
des  oiseaux,  une  jolie  raison,  toute  chantante,  une  raison  qui  a 
des  ailes,  au  moins,  et  qui  peut  monter... 

—  Bah  !  dit  Rodolphe,  les  ailes  ne  sont  jamais  que  du  luxe.  Cest 
avec  les  pieds  que  l'oiseau  gratte  la  terre,  c'est  avec  le  bec  qu'il 
cherche  sa  vie.  Pour  eux  comme  pour  nous,  c'est  lâ  l'essentiel. 
Le  reste  n'est  qu'un  badinage. 

—  Eh  bien  I  s'écria  le  marquis  en  s'échauffant,  que  ceux  qui  ont 
des  pattes  gardent  leurs  pattes!  Moi,  je  suis  pour  le  sucre  dans  le 
café,  pour  le  vol  dans  l'oiseau,  et  je  me  sens  plein  d'excuses  pour 
ceux  qui  ont  un  grain  de  folie  au  coin  du  coeur! 

Le  comte  ne  répondit  rien.  Craignait-il  que  la  discussion  ne 


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MESSIEURS  DE  OSAT  lOU 

déviât  sur  un  terrain  glissant;  renonçait-il  au  combat,  fort  de  ses 
convictions?  II  prétexta  une  course  à  faire,  et  se  hâta  de  sortir. 

Mais  Bernard,  recevant  le  contre-coup  des  escarmouches  que  se 
livraient  incessamment  son  père  et  son  grand-père,  sachant  bien 
qu'il  en  était  l'enjeu,  devenait  plus  triste  de  jour  en  jour.  La 
soirée  de  M"'  de  Ferrand,  cette  soirée  qui  l'avait  d'abord  charmé, 
ne  lui  avait  laissé  qu'une  plus  lourde  peine.  En  revoyant  Jeanne^ 
il  avait  senti  mieux  que  jamais  qu'elle  était  parfaite  et  qu'il  l'aimait. 
Un  instant,  il  s'était  livré  à  ce  rayonnement  de  bonheur  qu'elle 
éveillait  en  lui,  rayonnement  où  toutes  les  facultés  de  son  âme 
trouvaient  leur  compte,  où  tous  les  sentiments  de  justice,  de 
vérité,  de  sagesse  étaient  satisfaits  comme  l'était  aussi  la  flamme 
de  sa  jeunesse.  Puis,  en  rentrant  à  l'hôtel  de  Cisay,  il  avait  retrouvé 
les  volontés  de  son  père,  les  obligations  de  son  rang  et  même,  il 
le  sentait  à  travers  des  instants  de  faiblesse,  certams  penchants  de 
son  grand-père  pour  une  autre  union.  Il  se  voyait  au  moment  d'être 
pressé  d'en  finir.  C'était  en  lui  une  lutte  perpétuelle  dans  laquelle 
il  ne  pouvait  ni  se  vaincre  ni  se  dérober.  Bernard  en  était  arrivé 
à  ce  point  où  la  souffrance  éprouve  le  besoin  de  s'épancher.  Lui, 
jusqu'alors  si  fort  et  si  jaloux  de  ses  secrets,  se  sentait  entraîné 
à  les  confier  à  unautre  qui  lui  aiderait  à  en  porter  le  poids.  Pour- 
tant il  résistait  encore  à  cette  tendance  naturelle,  et  pendant  qu'il 
montsût  l'escalier  de  Frumand,  il  ne  savait  s'il  parlerait,  comme  il 
en  avait  soif,  ou  s'il  se  tairait,  comme  il  y  était  porté. 

Il  sonna.  Frumand  était  servi  par  une  vieille  cuisinière  qui  était 
venue  avec  lui  de  la  province.  Mais  il  avait  l'habitude,  quand  un 
de  ses  amis  arrivait,  d'accourir  toujours  au-devant  de  lui.  Ou  était 
sûr  de  le  trouver  dans  le  petit  vestibule  sur  lequel  ouvraient  les 
appartements.  Gomment  faisait-il  pour  reconnaître  celui  qui  tirait 
le  cordon  de  la  sonnette?  Il  eût  été  difficile  de  l'expliquer.  C'était 
une  des  intuitions  de  son  amitié.  Ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  qu'il 
ne  se  trompait  pas,  et  que,  fût-ce  Bernard  ou  Mélinot,  ou  tout 
autre,  il  les  distinguait  à  leur  coup  de  cloche,  repoussait  son  fau- 
teuil et  bondissait  à  leur  rencontre.  Ce  jour-là,  au  premier  coup 
d'œil,  Frumand  démêla  Bernard,  et,  lui  passant  son  grand  bras  sur 
l'épaule  : 

—  Mon  vieil  ami,  tu  n'es  pas  bien.  Il  y  a  un  chagrin  dans  ta 
prunelle. 

—  Comment  le  saurais-tu?  Comment  peux-tu  deviner  ce  qui  n'a 
jamais  passé  par  mes  lèvres  ? 

—  Enfant!  reprit  Frumand  d'un  air  tendre.  Est-ce  que  ta  pensée, 
est-ce  que  ta  souffrance  ont  besoin  d'une  porte  pour  entrer  chez  moi? 

Frumand  était  une  de  ces  âmes  puissantes  qui  ont,  vis-à-vis  des 


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104?  lIt»9E0RS  m  CBAt 

autres,  des  attraits  d'infirmières,  une  de  ces  Ames  qai  slocUnenty 
qui  s'agenooillent  auprès  de  ceux  qui  souffrent,  d'autant  phis  seiH 
sibles  aux  faiblesses  qu'elles  sont  dies-mëmes  plus  fortes  et  plus 
braves.  11  puisait  dans  la  richesse  même  de  sa  nature,  cette  coa>- 
passion  ardente  (|u'il  dérersait  sur  ses  amis,  et  on  edt  pu  dire  de 
lui,  comme  de  la  yieille  Sœur  hospitalière  r  An  momeort  od  Ycàt 
Toît,  la  main  panse. 

—  Nous  allons  causer,  mon  Bernard,  rù  mille  dièses  à  te  cBre; 
moi  aussi.  Mais  auparavant,  viens  que  je  te  présente  à  ma  mèie. 

—  Comment!  ta  mère  est  ici? 

—  Mon  Dieu,  oui.  Elle  est  arrivée  hier,  parce  que  j'avais  heamt 
d'elle.  Je  suis  content  qu'elle  te  voie...  et,  ajoula-t-il  plus  bas,  je 
suis  très  fier  de  te  la  montrer. 

Bernard,  fort  étonné,  se  retint  pourtant  d'interroger  son  ami.  B 
savait  que  M"*  de  Frumand,  qui  habitait  Orléans,  n'était  venue  à 
Paris  qu'une  seule  fois,  pour  installer  son  fils.  Il  avait  souvent  an- 
tendu  dire  qu'elle  avait  horreur  des  voyages,  et  il  se  demandait 
quelle  pouvait  bien  être  la  cause  d'une  arrivée  si  imprévue.  Maïs  il 
voulut  attendre  que  Frumand  jugeât  bon  de  s'en  expliquer,  et  il 
le  suivît  sans  réflexion. 

Frumand  ouvrit  la  porte  d'un  petit  saloB  oh  l'on  n'entrait  janai» 
d'ordinaire.  Très  simple  de  goûts,  il  n'habitait  que  sa  chambre, 
et,  à  l'heure  des  repas,  sa  salle  à  manger.  Le  petit  salon  ne  le 
voyait  pas  : 

—  C'est  du  luxe,  dîsait-il...  Je  n'y  suis  pas  chez  ukh. 

Près  de  la  cheminée  était  assise  une  femme  de  haute  et  ferte 
taille  qui  tricotût  un  ouvrage  de  laine  grossière,  sans  doute  destiné 
aux  pauvres.  Son  profil,  très  accentué,  se  détachait  en  doari)re  sur 
le  cadre  de  la  fenêtre.  Ses  deux  pieds  étaient  tendus  au  feu.  Elle 
se  tenait  droite  sur  un  fauteuil  assez  mat  commode,  sans  s'appuyer 
le  dos.  En  voyant  entrer  les  jeunes  gens,  eBc  tourna  la  tfite  de  leur 
côté,  et  laissa  retomber  son  tricot  sur  ses  genoux,  le  soutenant 
d'une  main  et  gardant  l'autre  libre,  pour  la  tendre, 

—  Ma  mère,  dît  Frumand  en  parlant  très  haut,  je  vous  présente 
mon  ami,  Bernard  de  Cisay. 

M"'  de  Frumand  sourit,  et  Bernard  fut  frappé  de  la  ressemUanee 
entre  le  sourire  de  la  mère  et  le  sourire  du  fils.  C'était  le  même 
rayon  dans  les  mêmes  grands  traits,  c'était  la  même  douceur  dua 
la  même  force. 

—  Soyez  le  bienvenu,  monsieur.  Je  suis  heureuse  de  vous  voir. 
Quant  à  vous  connaître,  c'est  déjà  fait  depuis  longtemps. 

Elle  avait  un  timbre  de  voix  couvert  et  voilé  qui  contrastait  avec 
son  apparence.  Bernard  en  fut  frappé,  et,  remarquant  aussi  le  ton 


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MEftSERmS  DE  €ISÂT  1013 

éleré  dont  Frumand  se  serrait  pour  s'adresser  à  elle,  il  en  conclut 
qu'elle  était  un  peu  sourde.  Il  prit  la  main  qu'elle  loi  tendait,  une 
main  grande  et  brune,  mais  de  belle  forme,  une  main  qui  devait 
être  active,  et  il  se  sentit  une  sympathie  soudaine  pour  la  mère  de 
son  ami.  Elle  avait  l'air  un  peu  austère,  c'est  vrai;  ses  longs  ban** 
deaux  noirs,  encore  abondants,  encadraient  son  visage  sans  élégance 
et  se  mettaient  surtout  en  contravention  avec  toutes  les  modes  ac* 
tuelles.  Mais  il  y  avait  en  elle  tant  de  dignité,  qu'elle  inspirait  le 
respect,  et  sa  bonté,  qui  était  visible,  tempérait  Ce  que  son  énergie 
pouvait  avoir  d'effrayant.  Les  vêtements  semblaient  du  temps  des 
bandeaux.  Ils  étaient  d'une  rigidité  et  d'une  coupe  tellement  simple^ 
qu'elles  en  étaient  originsdes.  M**  de  Frumand  étdt  comme  son  fils, 
une  personnalité.  Quand  on  l'avait  vue,  on  ne  pouvût  l'oublien 
C'était  d'elle  que  Frumand  tenait  ses  qualités  et  pn>biU>lement  ses 
défauts.  Sa  vie  avait  été  une  suite  d'épreuves  qui  avaient  mis  i 
^contribution  toutes  les  vaillances  de  son  caractère  et  qui,  peu  à 
peu,  en  se  succédant,  avaient  amené  chez  elle  le  calme  et  une  sorte 
de  résignation  puissante.  Gh^  Frumand,  il  n'y  avait  encore  que 
fougue  et  emportement,  que  passions  généreuses,  mais  parfois 
inconsidérées.  Chez  la  mère,  l'équilibre  s'était  fait,  et  la  sagesse 
s'était  assise  sur  un  sol  que  les  chagrins  et  les  hittes  avaient  in^ 
cessamment  labouré. 

—  C'est  un  caractère,  pensa  Bernard. 
Puis,  se  reportant  vers  le  fils  : 

—  Ce  sont  ces  femmes-lâ  qui  préparent  les  générations  fortes. 
M**  de  Frumand  les  fit  asseoir  et  se  naît  à  causer  avec  beaucoup 

d'aisance  et  d'entrain.  Elle  avait  une  manière  de  prendre  l'idée  que 
Bernard  avait  souvent  remarquée  chez  Frumand.  Quand  elle  l'avait 
saisie,  elle  la  suivait  jusqu'au  bout,  avec  une  logique  impitoyable, 
et,  à  force  de  la  presser,  elle  en  faisait  jaillir  une  autre  qu'elle  tra^ 
vaillait  par  le  même  procédé.  Ses  yeux,  suppléant  à  ce  que  ses 
oreilles  avaient  d'imparfait,  s'attachaient  sur  les  gens  d'un  seul  jet, 
rapide  et  sûr.  De  même  qu'elle  pensait  juste,  elle  voyait  juste,  et 
son  regard  était  aussi  mobile  que  les  évolutions  de  son  esprit  étaient 
promptes.  En  même  temps,  elle  avait  repris  son  tricot  et  travaillait 
sans  relâche.  Frumand,  assis  en  face  d'elle,  ne  la  quittsdt  pas  des  yeux. 

—  Ma  mère,  dit-il  tout  à  coup,  j'admire  comment  vous  pouvez  à 
la  fois  si  bien  causer  et  si  bien  tricoter.  Vous  avez  le  talent  de  mener 
les  petites  choses  en  même  temps  que  les  grandes,  et  ni  les  unes  ni 
les  autres  ne  se  font  tort. 

—  Mon  cher  enfant,  c'est  mon  métier  de  femme,  tout  simple^ 
ment.  Réfléchis  un  instant.  Quelles  sont  nos  attributions  spéciales? 
Tenir  un  ménage  et  élever  des  enfants,  c'est-à-dire  tout  ce  qu'il.y 


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to44  mssinms  de  csàT 

a  de  plus  vulgaire  et  tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  noble  ;  Tun  et  Vautre 
s* enchaînant  et  exigeant  la  même  application  de  nos  facultés.  Il 
nous  faut  bien  vivre  à  la  fois  sur  les  sommets  et  dans  la  plaine.' Et 
du  sonmiet,  où  Ton  prend  l'air  du  ciel,  on  veille  au  grain  qui  pousse 
dans  la  plaine. 

—  Voilà  le  grain,  dit  Frumand  en  touchant  le  tricot. 

Puis,  se  levant,  il  baisa  le  front  de  sa  mère,  entre  les  deux  grands 
bandeaux. 

—  Quant  au  sommet,....  vous  êtes  le  mien,  ma  chère  maman. 
M"*  de  Frumand  sourit  de  nouveau  en  r^ardant  son  fils,  mais 

d*un  sourire  bref,  avec  une  tendresse  qui  n'avait  rien  de  mîgnard. 
Klle  trouva  un  mot  aimable  pour  Bernard,  et  même  un  compliment 
très  bien  venu  à  l'adresse  du  marquis  de  Gisay. 

Quand  Bernard  sortit  du  petit  salcm,  il  lui  sembla  que  son  amitié 
pour  Frumand  avait  augmenté.  Ainsi  vont  les  cœurs.  Les  fils  pro- 
fitent de  ce  que  gagnent  les  mères. 

Passant  son  bras  sous  celui  de  Bernard,  Frumand  Fentraina  au 
fond  de  sa  grande  chambre,  une  grande  chambre  aux  tentures 
vertes,  qui  donnait  sur  le  Luxembourg,  et  que  tous  ses  amis 
connaissaient,  car  il  y  habitait  depuis  sa  première  année  de  droit 
C'était  en  même  temps  son  cabinet  de  travail.  Que  de  choses 
s'étaient  dites  entre  ces  quatre  murs!  combien  d'idées  y  avaient 
vécu  !  Et,  par  la  fenêtre  qui  souvent  restait  ouverte  biver  comme 
été,  combien  de  généreux  élans  s'étaient  envolés  vers  le  ciel  bleu, 
à  la  suite  des  nuages,  sur  les  ailes  du  vent,  dans  les  rayons  du 
soleil  ou  dans  les  lueurs  des  étoiles,  enfin  dans  ce  monde  supérieur 
qui  domine  le  nôtre  et  se  tient  toujours  inaccessible. 

En  face  de  la  fenêtre,  il  y  avait  un  canapé,  un  peu  bas,  bien  rem* 
bourré,  où  l'on  était  assis  à  merveille,  assez  large  pour  deux,  même 
quand  on  aime  à  gesticuler,  et,  par  lui-même,  invitant  à  causer.  A 
droite,  la  bibliothèque,  un  peu  étrange,  très  diverse  de  tons,  déno- 
tant une  tendance  au  paradoxe,  et  une  scmime  énorme  de  travail. 
A  gauche,  Frumand  s'était  dessiné  à  lui-même  un  grand  saint 
Michel  terrassant  le  démon.  Saint  Michel  avait  des  yeux  étince- 
lants,  un  geste  superbe,  grand  comme  le  monde,  et  le  démon  avait 
une  figure  de  juif.  Les  lignes  n'étaient  point  parfaites,  les  pro- 
portions surtout  laissaient  à  désirer;  mais,  tel  qu'il  était,  le  desàn 
avait  du  relief  et  Frumand  en  était  ravi. 

—  Vous  ne  sauriez  croire  ce  que  ça  me  fait  plaisir  de  voir  un 
ange  qui  écrase  quelque  chose  de  mauvais.  Je  ne  m'en  rassasie 
pas  et,  quand  je  faiblis,  il  n'en  faut  pas  davantage  pour  me  redonner 
du  courage.  Chacun  devrait  en  faire  autant. 

—  Mais  les  murs  se  couvriraient  de  saints  Michel. 


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UESSlfiURS  DE  GISAT  1045 

—  Pas  du  tout  Ce  n'est  pas  là  ce  que  je  veux  dire.  Chacun  aurait 
un  dessin  particulier,  où  Ton  mettrait  son  idée  dominante.  C'est 
une  sorte  de  miroir  moral... 

—  Tu  te  flattes,  Frumand,  car,  si  c'est  un  miroir,  lequel  des 
deux  réfléchit  ton  visage  :  est-ce  saint  Michel  ou  est-ce  le  juif? 

—  Ni  l'un  ni  l'autre,  mes  amis.  C'est  le  tout. 

—  Ah!  j'y  suis,  s'écria  l'un  d'eux.  Frumand  n'est  lui-même  que 
lorsqu'il  se  fâche.  Il  se  délecte  dans  la  vue  d'une  sainte  colère. 

Ce  fut  sur  le  can^)é,  que  Frumand  fit  asseoir  Bernard,  en  s'ins- 
tallant  près  de  lui. 

—  Maintenant,  dit-il,  allumons  un  cigare. 

Quand  il  eut  tiré  la  première  bouffée  blonde,  voyant  que  son  ami 
en  avait  fait  autant,  il  le  regarda  longuement.  Ce  regard,  très  bon 
et  très  pénétrant,  rappelait  celui  du  médecin  qui  s'apprête  à  ob- 
server pendant  que  le  malade  va  parler.  Nul  mieux  que  lui  ne  pou- 
vait constater  l'altération  des  traits  de  Bernard.  Il  saisissait  dans 
les  moindres  détails,  l'empreinte  d'une  douleur  secrète.  Bernard, 
troublé,  et  toujours  hésitant,  fumait  sans  rien  dire. 

—  Que  veux-tu,  mon  pauvre  ami,  s'écria  tout  à  coup  Frumand, 
les  millions  te  consoleront  du  reste  I 

—  Quels  millions?  demanda  Bernard,  que  ce  mot  fit  revenir  de  loin. 

—  Ceux  de  M"*  Fulston,  parbleu  I 

Ce  fut  au  tour  de  Bernard  de  regarder  Frumand,  et,  au  fond  de 
ses  yeux  bleus,  il  y  avait  un  reproche  qui  allait  toujours  grandissant 
comme  un  flot  qui  arrive  à  la  côte. 

—  Toi  aus^,  Frumand!  toi  aussi,  tu  l'as  cru? 

—  Eh  bien,  tu  l'épouses!  C'est  connu,  mon  vieux,  tout  le  monde 
en  parle  ;  et  je  comprends  fort  bien  que  tu  n'en  sois  pomt  parfai- 
tement heureux. 

—  Tu  Tas  cru,  reprit  Bernard,  et  cela  ne  t'a  point  étonné  de  moi? 

—  Si.  Cela  m'a  ^ooné  et,  au  fond  de  moi-même,  j'en  ai  frémi. 
Mais  que  veux-tu,  mon  ami?  il  y  a  des  nécessités  dans  la  vie.  Je 
me  suis  dit  que  tu  n'étais  pas  libre,  que  tu  ne  t'appartenais  pas 
complètement.  Je  sais  que  tu  as  des  devoirs  de  famille.  J'ai  accusé 
les  autres  pour  te  disculper.  J'ai  même  accusé  ta  provinciale,  qui, 
sans  doute,  t'a  abandonné.  Et  puis,  vois-tu,  mon  Bernard,  je  suis 
déjà  un  vieux  de  la  vieille,  et,  bon  gré  mal  gré,  j'ai  vu  faiblir. 
Bans  cette  petite  phalange  serrée  que  nous  formions  au  sortir  du 
cottège,  il  y  a  déjà  bien  des  blessés.  A  la  vie,  c'est  comme  à  la 
guerre  :  on  part  en  nombre,  et  on  s'égrène  tout  le  long  du  chemin. 

—  Ainsi,  pour  toi,  je  suis  un  blessé? 

—  N'est-ce  pas  ce  que  je  pouvais  penser  de  mieux?  Je  ne  te  le 
cacherai  pas,  Bernard,  j'avais  fait  fond  sur  toi.  Qui  de  nous  ac- 

25  DÉCEMBRE  1887.  67 


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1046  MESSIEURS  M  GRiX 

oompKra  Tceavre  qae  nous  aTions  rêvée?  Qui  de  noM  conânoenL 
la  croisade  contre  le  paganisme  moderne?  Qui  de  nous  contribaen 
longtemps  encore  au  relèvement  de  la  France?  le  ne  sais.  Il  ne 
£aiut  être  embarrassé  ni  de  trop  ni  de  trop  pen  d'argent.  Il  faut 
l'entourage,  la  santé,  les  dons  personnels.  U  faut  la  grâce  de  Dieo« 
qui  fait  les  chefs.  Quelques-uns  d'entre  nous,  je  l'espère,  bataîlie- 
ront  encore  à  l'âge  d^bomme  pour  les  saintes  caoses  qui  ont  en- 
flammé notre  jeunesse;  mais  ils  seront  rares,  et  les  antres...  il 
faudra  peut-être  les  plaindre  plus  que  les  blâmer. 

U  disait  cela  pour  consoler  Bernard.  Mais,  à  sa  grande  sorpriae, 
Bernard  s'était  levé,  l'œil  brillant  et  la  lèvre  frémissante  : 

—  Frumand,  dit-il,  j'ai  deux  sortes  d'amour  au  cœur.  Ceux  que 
tu  viens  de  dire  et  celui  de  la  femme  qi&e  f  aime.  De  mon  plein  gré,  et 
si  je  garde  du  aaagdans  les  veines,  je  ne  les  aibandonnerai  jamais. 

—  Maie  alors?... 

—  Alors,  dît  Bernard  avec  un  peu  plus  de  calme.  M**  Folston 
est  loin  de  ma  pensée. 

—  Tu  ne  l'épouses  pas!  cria  Frumand  en  bon^ssant  comme 
un  chat. 

—  Non,  dit  brièvement  Bernard.  Je  ne  fépoose  pas. 
Frumand  6»sit  son  ami  dans  ses  deux  bras  et  le  pressa  contre  sa 

poitrine  : 

—  Mon  Bernard!  mon  enfant!  tu  es  encore  à  nous!  Mm  qui 
t'avsHS  rayé  des  cadres! 

Puis,  passant  à  une  autre  pensée,  avec  son  baJbitoeUe  rapidité 
d'allures  : 

—  Mais  si  tu  ne  souffres  pas  de  cette  douleur,  <ïu'csl-ce  ^oe  tu 
as?...  Je  ne  comprends  plus. 

Bernard  s'était  laissé  retomber  sur  le  canapé.  Son  invincibie 
régnante  à  parier  de  Jeanne  venait  de  le  reprendre.  Fnunand 
s'assit  de  nouveau  près  de  lui  et  lui  prit  la  main,  sans  le  regarder, 
les  yeux  fixés  sur  la  large  baie  de  la  fenêtre. 

—  C'est  de  l'amour,  se  dit-il  comme  parlant  à  lui-même. 

—  Oui,  murmura  Bernard. 
Frumand  se  retourna  vers  son  ami  : 

—  Pourquoi  ne  t'ouvres-tu  pas  i  moi?  Est-ce  que  tu  doutes  de 
mon  amitié? 

—  Ohî  non.  Cela  me  serait  impossible. 

—  Tu  étais  venu  pour  me  confier  tes  pdnes,  j&  Vti  tu  dès  fon 
entrée. 

—  Oui,  sans  doute,  je  le  voulais,  et  maintenant,  U  mesOTbIe 
que  je  ne  le  pourrai  pas. 

—  Étrange!  pensa  Frumand. 


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MI8S1EURS  DE  CISAY  1047 

L(»n  de  s'en  blesser,  il  en  augura  que  Bernard  était  possédé  par 
une  tendresse  profonde^  par  une  tendresse  rivée  au  fond  du  cœur. 
Il  lui  revint  à  Tesprit  cette  pensée  si  vraie  :  «  Les  grandes  amours 
ne  peuvent  ni  se  taire  ni  s'exprimer.  )> 

—  Allons,  se  dit-il,  il  faut  que  f  entre  dans  son  cœur  sur  la 
pointe  des  pieds.- 

Un  instant  il  sembla  chercher* 

—  Elle  ne  t'aime  donc  pas,  mon  Bernard? 
Bernard  releva  la  tète,  un  peu  surpris. 

—  Je  crois  que  si.  Ce  n'est  pas  là  qu  est  le  mal. 

—  L'as-tu  demandée? 

—  Non.  Mon  père  et  mon  grand-père  s'y  opposent. 

—  Elle  est  pauvre?  dit  Frumand  en  posant  le  doigt  sur  la  véri* 
table  difficulté. 

—  Elle  n'est  ni  pauvre,  ni  ricbe.  Mais  on  m'assure  que  je  ne  puis 
épouser  qu'une  mUlionnaire.  Ah  I  Frumand,  voilà  ce  qui  me  tor- 
ture, d'un  côté  je  suis  entndné  vers  elle  qui  tient  en  ses  mains  le 
seul  bonheur  de  ma  vie,  et  de  l'autre  on  me  montre  un  tas  d'argent 
en  me  disant  que  c'est  mon  devoir  de  le  ramasser* 

-^  L'argent,  grommela  Frumand.  Je  le  pensais  bien  que  c'était 
encore  l'argent. 

Sa  lèvre  s'avança,  sou  œil  étincela.  Une  flamme  de  colère  passa 
sur  lui,  flamme  qui  s'allumait  à  l'étincelle  de  certaines  idées. 

—  Vois-tu,  Bernard,  il  n'y  a  que  trois  ou  quatre  agents  du  mal 
en  ce  mon  3e,  pas  davantage.  Ce  sont  toujours  les  mêmes,  qu'on 
retrouve  sous  différentes  formes.  Et  le  pire  de  tous*.,  je  crois»  eu 
vérité,  que  c'est  celui-là. 

Il  allait  s'emporter;  déjà  il  tenait  le  sarcasme  aux  dents.  Mais  il 
eut  peur  d'effaroucher  in  coofianœ  naissante  de  Beroard.  Il  se 
contint. 

—  Il  y  a  longtemps,  mon  ami,  que  tu  subis  cette  torture? 

—  Depuis  que  nous  sommes  revenu  de  Ghantek>up. 

Frumand  fit  sa  voix  plus  douce.  Ce  singulier  homme  se  tranafor* 
mait  à  chaque  instant  C'était  comme  un  flot  mouvant,  comme  une 
marée  perpétuelle  qui,  sans  relâche,  montait  et  descendait  eu  lm« 

—  Bernard,  est-ce  que  je  connais  celle  que  tu  aimes? 
Bernard  se  tut.  Il  eut  un  geste  singulier,  un  geste  d'effroi. 

—  Est-ce  que  tu  me  la  nommerais?  insista  Frumand. 

—  Non!  s'écria  Bernard,  noûl  ne  me  le  demande  pas.  Laisse-moi 
te  parler  d'elle,  mais  qu'elle  reste  cachée  dans  mon  cœur. 

—  Comme  tu  voudras,  mon  pauvre  ami. 
Et  il  pensa  tout  bas  :  ^ 

—  Ce  sera  pour  une  autre  fois.  AUons  par  étapes. 


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1048  M£8S1SURS  DE  CISÀY 

—  Écoute,  mon  Bernard,  ne  te  désoles  pas.  II  n'y  a  rien  là 
d'irrémédiable,  ni  entre  toi  et  elle,  ni  entre  toi  et  tes  parents.  Tu 
ne  te  heurtes  pas  à  des  faits,  —  ces  choses  de  pierre  contre  lesqueUes 
on  se  brise,  —  mais  à  des  idées  qui  peuvent  se  modifier. 

—  Les  idées  amènent  les  faits. 

—  Pas  toujours,  et,  encore  une  fois,  eUes  permettent  la  lutte, 
et  par  conséquent  la  victoire;  en  pareil  cas,  vois-tu^  le  revirement 
peut  arriver.  C'est  un  des  procédés  du  bonheur.  Il  se  fait  prier, 
puis  il  entre  conmie  un  coup  de  vent,  par  une  petite  fenêtre  oubliée. 

Bernard  secoua  la  tôte  en  signe  d'incrédulité.  Il  avait  déjà  trop 
souffert,  et,  à  sa  manière,  trop  lutté,  pour  ne  pas  se  rendre  compte 
qu'il  avait  peu  de  chances  de  succès. 

*  Frumand,  au  contraire,  était  si  heureux  de  penser  que  son  ami 
ne  faisait  point  un  sot  mariage,  si  heureux  de  le  retrouver  à  lui,  à 
leurs  idées,  qu'il  ne  saisit  pas,  dans  le  premier  moment,  toute  la 
gravité  des  embarras  de  Bernard.  Ce  qui  lui  sautait  aux  yeux,  c'était 
ce  qu'il  venait  d'exprimer  :  rien  d'irréparable...  rien  de  conclu... 
Bernard  restant  à  nousl...  Pour  le  reste,  on  aurait  le  temps 
d'aviser.  Il  se  sentait  en  veine  de  chance,  maintenant  que  l'Améri- 
caine était  écartée;  son  humeur  batailleuse  se  réjouissait  même  de 
guerroyer  pour  Bernard,  avec  Bernard. 

—  Et  quant  à  l'amour,  le  nu^tge  qui  passe  devant  n'est  que  le 
brouillard  des  belles  aubes. 

Plein  de  cette  confiance,  formant  déjà  dans  sa  tète,  toujours 
chaude,  une  foule  de  projets  virulents,  U  dut  faire  un  effort  pour 
ne  pas  laisser  paraître  devant  Bernard,  plus  de  joie  que  de  tristesse. 
Sa  pensée  s'enlevait  malgré  lui,  pendant  qu'il  cherchait  à  la  ramener 
vers  le  pauvre  cœur  blessé  qui  battait  près  du  sien.  Elle  Ten traînait 
dans  des  sphères  différentes.  Son  imagination  avait  pris  le  galop. 
Il  en  était  à  peine  maître.  Ce  qu'elle  lui  montrait,  c'étaient  des  loin- 
tains souriants  et  des  charges  endiablées  contre  le  dollar  et  ses  adeptes. 

Bernard,  voyant  qu'il  s'oubliait  à  réfléchir,  le  regarda  à  dUTè- 
rentes  reprises.  L'aveu  qu'il  avait  fait,  si  restreint  qu'il  fût,  l'avait 
un  peu  soulagé.  Il  subissait  aussi  l'influence  secrète  qu'une  organi- 
sation puissante  exerce  toujours  sur  ceux  qui  l'approchent. 

—  Mon  ami,  dit  Frumand,  ne  te  désoles  pas,  je  te  le  répète.  Plus 
j'y  songe,  plus  je  trouve  que  rien  n'est  perdu.  Si  je  te  connais  bleti, 
tu  es  aussi  résolu  dans  le  fond  que  tu  es  doux  dans  la  forme.  Oo 
n'a  pas  raison  de  ces  caractères-là.  Un  jour  ou  l'autre,  demadn  peut- 
être,  tu  t'ouvriras  à  moi  tout  à  fait... 

Bernard  sourit  : 

—  Peut-être! 

Frumand  eut  un  moment  d'hésitation.  Puis  il  ajouta,  avec  une 


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MESSIEURS  DB  CISAY  1049 

sorte  d'embarras,  comme  une  chose  dont  on  n*a  point  l'habitude. 

—  Je  voudrais  pourtant  bien  te  donner  l'exemple.  Moi  aussi  j'ai 
à  te  parler,  et  puisque  je  suis  le  plus  âgé,  la  justice  veut  que  je 
commence..  • 

—  Comment,  dit  Bernard  étonné,  est-ce  que  toi  aussi?... 

—  Nous  y  voilai  En  avant I 

—  Toi...  FrumandI  tu  vas  me  parler  d'amour  1 

—  D'amour;  pas  encore,  mais  de  mariage,  oui. 

—  Tu  vas  te  marier? 

—  J'ai  fait  une  demande.  C'est  pour  cela  que  ma  mère  est  venue. 

—  Est-ce  à  Paris  que  tu  as  fait  ta  demande? 

—  A  Paris  même.  Ohl  ne  crains  rien,  je  n'ai  pas  dérogé  à  mes 
principes.  Celle  dont  je  voudrais  faire  la  compagne  de  ma  vie  est 
aussi  bonne  Française,  aussi  bonne  chrétienne  qu'on  la  puisse  rêver. 

—  Et  ta  mère  t'encourage? 

—  Ma  mère  ne  ressemble  pas  à  tout  le  monde,  dit  Frumand  avec 
un  certain  orgueil;  elle  a  des  idées  à  elle,  tu  as  pu  t'en  apercevoir, 
et,  en  particulier,  elle  a  des  théories  très  spéciales  sur  le  mariage 
appliqué  à  son  fils.  Mais  ce  que  je  savais  bien,  et  ce  qui  n'a  pas 
manqué,  c'est  qu'elle  Ta  trouvée  charmante. 

Bernard  écoutait  avec  une  attention  avide.  Il  ne  comprenait  qu'à 
demi.  Son  étonnement  et  sa  curiosité  étaient  surexcités,  et  il  éprou- 
vât un  trouble  étrange  qui  l'agitait  plus  que  de  raison.  Il  se  leva  et 
fit  le  tour  de  la  table,  chargée  de  livres. 

—  Quelle  nouvelle,  FrumandI  est-ce  bien  toi  qui  parles?  Tu 
l'aimes,  n'est-ce  pas?  Fait  comme  je  te  connais,  tu  l'adores,  sans 
^oute?Toi  qui  n'avais  jamais  voulu  aimer,  tu  te  seras  épris  plus 
qu'un  autre. 

—  Non,  dit  Frumand  très  grave.  Je  ne  l'aime  pas  encore,  et  je 
ne  veux  pas  l'aimer  avant  d'être  fixé.  J'ai  mes  raisons,  j'ai  mes 
idées,  moi  aussi,  sur  le  mariage.  Je  ne  veux  donner  mon  cœur 
qu'à  celle  qui  le  gardera...  Mais  je  suis  tout  prêt  à  le  jeter  à  ses 
pieds  si  elle  ne  le  refuse  pas.  Ma  raison  est  aussi  satisfaite  de  mon 
choix  que  le  sont  mes  yeux  et  mes  ordlles.  Et  pourtant!... 

.    —Pourtant? 

—  Je  suis  un  original,  tu  sais,  et  je  ne  me  sersds  peut-être  pas 
décidé  si  on  ne  m'eût  poussé  par  les  épaules.  J'avais  de  l'union  con- 
jugale une  si  haute  idée,  et  de  moi-même  une  si  pauvre,  que  je 
n'osais  m'y  lancer.  Mais  on  a  agi,  on  m'a  persuadé  que  je  serais 
agréé;  on  m'a  flatté,  on  m'a  pressé,  beaucoup  pressé,  et,  ma  foi, 
je  me  suis  laissé  faire,  et  je  ne  m'en  repens  point.  Maintenant, 
j'attends.  Que  sera  la  réponse?  Je  ne  sais.  Gomme  je  te  l'ai  dit,  je 
veux  me  tenir  prêt  à  tout. 


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1050  IBSaiEORS  M  OSàX 

—  Ob!  Frumafiâ,  qu'eUe  sera  heureuse,  la  femme  que  tu  û- 
meras! 

Frumand  sourit  à  soa  tour.  Son  corar  s'eniait  déji  coamie  une 
voile  à  la  brise. 

—  Tu  voudrais  la  coonaltre.  Tu  es  plus  curieux  qoe  ma,  Ber- 
nard. Eh  bien,  pourquoi  pas?  Je  D*ai  aucune  rûaoB  de  te  cacher 
son  nom.  J'ai  dit  que  je  te  donnerais  l'eiemple.  Ta  prieras  mieux 
pour  moi  quand  tu  sauras  qui  elle  est.  D'ailleurs,  elle  oe  t'est  point 
étrangère  :  c'est  M^*'  Jeanne  d'Oyrelles. 

Bernard  chancela.  Il  s'appuya  de  la  main  sur  la  tid)le>  et,  réu- 
nissant toutes  ses  forces,  se  tourna  du  côté  de  la  îesAtie.  U  s'y 
accouda  pour  se  cacher  de  Frumànd.  Sa  tête  en  désordse  pensait 
à  la  fois  i  tout  et  à  rien.  11  se  sentit  perdu.  Un  aenl  aentîmeitf 
surnageait  :  une  sorte  de  terreur  folte. 

Frumand  s'approcha  et  lui  toucha  le  bras  : 

—  Kb  bien  !  qu^est-ce  qui  te  prend  donc? 

—  Rien,  dit  Bernard  en  faieant  un  suprême  effort.*.  Je  ne  m'y 
attendais  pas...  j'ai  été  surpris. 

Il  chercha  de  nouveau  à  se  dérober  an  regu*d  qui  s'était  attaché 
sur  lui,  à  ce  terrible  regard  de  Frumand  qui  s'enfonçak  comme  un 
lourne-vis.  La  situation  était  délicate  entre  tontes.  Avant  de  s'y 
recoonattre,  il  suppliait  Dîeo  de  ne  pas  lui  kîsaar  dire  une  parole 
qu'il  dàt  regretta  ensuite. 

—  Tu  ne  me  félicites  pas,  Becnardl 

—  De  quoi?..-  dit41,  c'est  trop  tôt. 

—  C'est  vraL  Tu  açé  comme  un  sage* 

Bernard  comprit  qu'il  ne  pouvait  pas  rester  davantage*  fl  sesen- 
tait  pâle,  d'une  pâleur  qu'il  eût  voulu  dissimuler.  Fnnnand,  qm 
fumait  toujours  en  amochant  autour  de  la  table,  avait  sa  fxbjsieoo- 
mie  des  jours  sombres,  des  jours  où  de  gmck  touihilkns  M 
passaient  dans  la  tète;  il  était  à  la  fois  méditaâif  et  tourmenté*  Son 
Silence,  comme  celui  des  flots,  avait  des  profondeurs  inquiétantes. 

Bernard  prit  son  chapeau  : 

—  Adieu^  dit41  en  tendant  la  main  à  son  ami. 

—  Bonsoir,  Bernard,  répondit  une  voix  creuse  et  grosse  é*srages* 

Jacques  Biet. 

La  suite  prochainement. 


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A  QUI  APPAETIENDM  LE  MAROC  ? 


i  Quand  on  étudie  arvee  attention  Tbistoire  de  l'Europe  depuis 

'  quatre  cents  az>s,  —  non  pas  au  ponit  de  rue  de  ses  luttes  mes- 

quines et  des  guerres  qui  l'ont  désolée,  —  mats  en  envisageant  sous 
*  un  rapport  phis  élevé  le  ôévelopperoent  naoral  et  sociologique  des 

3  peuples  qui  vivent  à  sa  surfkoe,  on  aperçoit  la  même  race  que  des 

t  migrations  successives  avaient  poussée,  six  xsààle  ans  a^nparavant, 

i  des  plateaux  de  Y  Asie  vers  les  contrées  ^s  tempérées  de  l'anckm 

continent,  éprouver,  dès  la  fia  du  moyen  &ge,  une  tendance  îrrési^ 
tible  à  immigrer  de  nouveau  vers  des  terres  inconnues  *. 

A  Tépoque  où  Marco  Polo,  où  Béthencourt,  Barthélémy  Diaz, 
Christophe  Colomb,  Vasco  de  Gama,  entroprirait  leurs  premiers 
voyages,  la  population  qui  couvrait  l'Europe  n'était  pas  le  diûëme 
de  ce  que  nous  la  voyons  aujourd'hui  ^.  D'immenses  fractions  de 
ses  territoires  demeuraient  à  peine  hatûtées,  et  Tan  serait  bien 
loin  de  h,  védté  en  prétendant  que  ce  fut  poor  combattre  la  plé* 
tfaoïe  d'existences  qui  l'aurait  ecvalbe,  que  les  grands  découvreurs 
dont  nous  avons  cité  plus  haut  les  noms  cherchèrent  les  vastes 
contioents  et  les  bodoms  incontnus  qu'ils  ouvrîreot  devant  leurs 
compatriotes* 

La  véritable  raison  n'est  certainement  pas  celle-là.  Tout  d'abord 
te  sont  les  peuples  répandus  sor  lés  côtes  <»oddental68  de  l'Europe 
que  saiût  le  vertige  de  la  découverte,  l'appât  de  Ilnconnu.  En 
premiOT  Meu  viennent  les  Français,  «vec  le  Calaisien  Béthencourt 
qui  découvre  les  Canaries  ea^  lèOi,  c'est  ie  tour  des  Portugais, 
trouvés  par  la  contemplation  de  oet  Océan  par  éàk  lequel  ils 
cherchent  à  voir;  après  les  Portugais,  les  Espa^aols  condœts  par 
im  Italien,  enfm  les  Anglais  et  les  Hollaadaîs^  eonfinaait  les  uns  et 
les  autres  à  la  mer  par  une  étendue  considérable  oq  pair  la  totalité 
de  leurs  côtes. 

1  On  fixe  généralement  à  six  milie  ans  avant  Tère  chrétienac  la  date  de 
la  première  migration  aryenne,  des  plateaux  asiaticfues  en  Europe. 

2  D'après  Moreau  de  Jonnès,  l'Europe  double  sa  population  en  soixante- 
kuit  ans,  époque  moyenne.  Le  chiffire  mopins  éleTé  est,  pour  la  Belgique, 
^luarante  et  un  ans,  et  le  plus  élevé,  pour  la  France*  cent  dix-huit  ans. 
D'après  ce  calcul,  l'ancien  contineat  serait  aujourd'hui  sej^t  fois  plus 
peuplé  qu'au  quinzième  siècle,  mais  il  faut  tenir  compte  que  la  proportion 
adoptée  ne  s'applique  qu'au  siècle  dernier,  elle  demeure  beaucoup  trop 
forte  pour  les  trois  siècles  précédents. 


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1052  A  QDl  APPARTIENDRA  LE  MAROC? 

Le  mouvement  entamé  au  commencement  du  quinzième  siècle, 
se  continue  au  seizième  avec  un  redoublement  d'activité  et 
d'éner^e.  Peu  à  peu  les  peuples  du  centre  de  TEurope  prennent 
part  à  l'effervescence  générale.  En  1642,  Richelieu  invite  le  roi 
Louis  XIII  à  planter  le  drapeau  fleurdelisé  sur  Madagascar,  et  dans 
les  années  qui  suivent,  de  hardis  marins  vont  prendre  pied  au  nom 
de  la  France  au  Canada,  aux  Antilles,  aux  Indes. 

Au  dix-huitième  siècle,  le  mouvement  continue  en  s'accentuant 
avec  un  redoublement  d'énergie.  A  cette  époque,  le  continent 
américain  est  conquis  en  entier,  au  sud  par  l'Espagne,  au  centre 
par  l'Angleterre,  au  Canada  par  la  France  :  comme  il  n'y  a  plus  de 
champ  ouvert  aux  investigateurs  de  ce  côté,  c'est  sur  les  mers  des 
Indes,  vers  les  continents  asiatiques  et  africains  que  se  lancent  les 
explorateurs.  Les  noms  du  Danois  Behring,  du  Hanovrien  Niebuhr, 
du  Suédois  Thunberg,  des  Anglais  Carteret  et  Cook,  des  Français 
Sonnerat,  Bongainville,  La  Pérouse,  Adanson,  Levaillant,  person- 
nifient le  mouvement  géographique  au  dehors  de  l'Europe,  à  cette 
glorieuse  époque. 

Et  à  mesure  que  ces  grands  audacieux  disparaissent,  d^autres, 
en  grand  nombre,  fasdnés  par  leur  exemple  et  leurs  découvertes, 
s'élancent,  à  leur  tour,  à  la  recherche  de  terres  inexplorées.  La 
vapeur  et  l'électricité  viennent  activer  encore  cette  fièvre  de 
l'inconnu,  en  mettant  à  la  disposition  des  voyageurs  des  moyens 
merveilleux  de  transport  et  de  rensdgnement,  et,  grâce  i  ces 
facilités,  nous  assistons  de  nos  jours  à  un  mouvement  d'expanàon 
vers  l'Orient  qui  n'a  jamais  eu  de  précédent. 

En  Asie,  la  Russie,  qui  s'est  avancée  par  le  continent,  est  aux 
prises  avec  l'Angleterre,  dont  les  vaisseaux  ont  fait  le  grand  tour 
par  les  mers  de  l'Inde.  Cette  dernière,  qui  a  perdu  ses  colonies 
d'Amérique,  s'est  rendue  maltresse  du  continent  australien  et  de  la 
moitié  de  l'empire  asiatique.  La  Hollande  cherche  à  maintenir  et  à 
développer  son  influence  dans  les  mers  où  elle  a  régné  sans  par- 
tage, à  Java,  à  Sumatra,  sur  la  côte  africaine.  L'Espagne,  le 
Portugal,  défendent  énergiquement  leurs  anciens  droits,  et  des 
peuples  nés  d'hier  comme  la  Belgique,  l'Italie,  ou  l'empire  d'Alle- 
magne, témoignent  hautement  de  leurs  visées  conquérantes  au 
Congo,  dans  la  Tripolitaine,  dans  la  mer  Rouge. 

De  nos  jours,  la  raison  de  l'insuffisance  de  notre  vieux  continent 
à  nourrir  une  population  qui  s'accroît  dans  une  proportion  inces- 
sante pourrait  être  mise  en  avant  avec  plus  de  raison  qu'il  y  a 
quatre  cents  ans.  Et  cependant,  serait-on  en  droit  de  dire  que 
l'Europe  est  devenue  trop  exiguë  pour  le  nombre  de  ses  enfants? 
En  France  seulement,  un  des  pays  les  mieux  cultivés  d'Europe,  ne 


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A  QUI  APPÂRTIENDRALB  MAROC?  1053 

compte-t-on  pas  encore  8  millions  d'hectares  —  sur  52  qui  forment  la 
totalité  —  composés  uniquement  de  landes,  de  pâtis  et  de  bruyères? 

Non,  l'Europe  pourrait  être  encore  pour  nous  Valma  parens 
de  Virale,  si  notre  race,  plus  casanière,  n'avait  eu  elle  l'amour  de 
la  nouveauté,  des  découvertes,  cette  instabilité  instinctive  qui 
l'amena  il  y  a  six  mille  ans  des  bords  du  Gange  aux  rives  du 
Danube  et  du  Rhin. 

D'ailleurs,  il  faut  le  dire,  cette  instabilité  ne  lui  est  pas  particu- 
lière. «  L'histoire  de  l'humanité  se  réduit  presque  à  celle  des 
migrations  des  hommes  sur  le  globe;  les  luttes  incessantes  qu'elle 
enregistre  ne  sont  que  combats  pour  la  possession  des  climats  les 
plus  doux,  des  terres  les  plus  fécondes.  »  A  la  même  heure  où  la 
race  blanche  se  porte  avec  un  irrésistible  penchant  vers  l'Orient, 
et  spécialement  vers  cette  terre  africaine,  objet  de  si  ardentes 
convoitises,  nous  assistons  à  une  vériti^le  invasion  des  races  noire 
et  jaune  vers  le  continent  américain.  C'est  donc  le  lot  de  l'huma- 
nité de  marcher  et  de  se  mouvoir,  de  tendre  vers  un  inconnu  qui 
fait  miroiter  devant  ses  yeux  de  chatoyants  mirages.  Pour  les 
peuples  comme  pour  les  individus,  le  mouvement  n'est-il  pas  la  vie? 

L'histoire  de  l'expansion  coloniale  des  divers  peuples  du  conti- 
nent européen  serait  une  étude  bien  curieuse  à  faire  et  nul  doute 
que  le  moraliste  n'en  tirât  pour  l'histoire  de  l'humanité  de  pré- 
cieuses conclusions.  Chaque  peuple  colonise  à  sa  façon  :  chaque 
race  a  ses  procédés  pour  s'implanter  sur  le  territoire  qu'elle  foule 
pour  la  première  fois,  en  vainqueur,  en  despote  ou  en  ami.  Jadis 
Rome  eut  le  courage  de  sa  barbarie  et  son  Vœ  viciisIl^Lncé  insolem- 
ment aux  peuples  qu'elle  écrasait,  les  prévenait  qu'ils  eussent  à 
bannir  toute  espérance.  L'Europe  moderne  n'a  pas  agi  avec  autant 
de  brutalité  :  les  mots  de  progrès,  de  civilisation,  de  bien  être  ont 
été  généralement  mis  en  avant  par  tous  les  conquérants  modernes 
qui  se  sont  élancés  vers  le  nouveau  monde  et  vers  les  Indes,  mais 
qui  saura  le  nombre  de  victimes  sacrifiées  sans  pitié  sous  le  couvert 
de  ces  expressions  sacrées. 

La  France,  nous  pouvons  le  dire  bien  haut,  car  le  fait  est  tout 
à  notre  honneur,  n'a  jamais  su  verser  le  sang  pour  s'implanter  dans 
les  pays  éloignés  où  elle  s'efforçait  de  se  fixer,  et  c'est  pour  cette 
raison  peut-être  que  certains  peuples  —  les  Anglais  par  exemple, 
—  tiennent  encore  aujourd'hui  en  médiocre  estime  nos  facultés 
colonisatrices.  En  Orient,  aux  Indes,  en  Amérique,  les  couleurs 
françdses,  soit  qu'elles  fussent  représentées  par  la  cornette  blanche 
d'Henri  IV  ou  par  l'étendard  d'Austerlitz  n'ont  jamais  propagé 
que  des  idées  d'égalité  et  de  justice.  Les  souvenirs  de  Flacourt  à 
Madagascar,  de  Dupleix  aux  Indes,  de  Montcalm  au  Canada,  de  Bu- 


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1054  A  Qd  APPAItTISNDiA.  LKlUaûC? 

geaud  et  du  duc  d'Orléans  ea  Algérie,  seront  toujouxa  entourés  d*ime 
auréole  glorieuse  que  n'obscurcira  pas  la  moindre  tache  sanglaoïte* 

11  n'en  est  malbeureusement  pas  de  mêoie  pour  iàeu  des  peuples 
que  nous  ne  voulons  pa»  nommer. 

La  conquête  lointaine»  quand  elle  n*a  réeUemeut  pour  but  que 
l'éducation  morale  de  races  arriérées,  sauvages  ou  moins  dvilisées, 
n'a  pas  besoin  d'être  défendue.  Quelle  que  soit  Fopinion  qu'on 
ait  encore  aujourd'hui  sur  l'Algérie,  sur  les  avantages  qu'elle 
procure  à  la  métropole,  sur  le  plus  ou  moins  de  raison  qu'ont  eu  la 
Restauration  et  la  monarchie  de  Juillet  d'en  entreprendre  et  d'en 
organiser  la  conquête,  personne  ne  saurait  nier  qu'au  point  de  vue 
de  la  civilisation,  du  progrès,  de  la  prospérité,  du  bien  général  de 
l'humanité,  notre  influence  n'ait  été  salutaire  dans  l'immense  do- 
maine des  deys,  que  l'Algérie  de  18S7  ne  soit  préférable  à  l'Algérie 
de  1830.  Sous  ce  rapport,  la  France  en  annexant  sans  verser  de 
sang  la  Tunisie  i  sa  grande  colonie  africaine,  a  continué  généreu- 
sement l'œuvre  de  Charies  X,  et  quand  on  amra  oublié  les  cûrcoas- 
tances  assez  vulgaires  dans  lesquelles  a  été  eifectuée  cette  seconde 
conquête  on  arrivera  sans  doute  à  excuser  les  moyens,  en  laveur  de 
la  un  qu'on  se  proposait  d'atteindre. 

L'adjonction  de  la  Tunisie  à  l'Algérie,  en  nous  attribuant  l'étendue 
des  côtes  qui  séparent  le  cap  Roux  de  la  Tripolitaine,  a  donné  k 
la  France,  dans  le  Nord  de  l'Afrique,  la  liante  territoriale  naturelle 
qu'elle  devait  atteiudre  vers  l'est.  Puis,  lorsque  nous  nous  vîmes 
tranquilles  de  ce  côté,  il  était  rationnel  que  les  préoccupations  de 
notre  pays  se  portassent  sur  l'autre  flanc  de  notre  grande  colonie 
et  que  les  esprits  désireux  de  savoir  notre  Algérie  également  assurée 
à  l'est  et  à  l'ouest,  se  demandassent  si,  vers  le  Maroc  nous  avions 
bien  les  sécurités  auxquelles  nous  étions  en  droit  d'aspirer. 

Il  n'était  pas  difficile  d'apercevoir  combien  ^  sous  ce  is^ppori,  nos 
desiderata  étaient  loin  d'être  atteints,  combien  la  situaUon  acuielle 
demeurait  entachée  d'un  caractère  provisoire. 

11  est  incontestable,  —  l'histoire  est  là  pour  le  démontrer,  —  que 
le  Nord-Ouest  de  l'Afrique,  de  la  Tripolitaine  à  l'eoiboucbure  du 
fleuve  Nun,  qui  se  jette  dans  l'Océan  vis-à-vis  des  Canaries  et  sert 
de  limite  méridionale  au  sud  du  Maroc,  constitue  une  région  unique 
à  laquelle  conviendrait  une  unique  souveraineté.  Au  temps  des  Bo^ 
naains,  tout  ce  pays,  scindé  nominativement  en  cinq  provinces,  ne  for- 
mait en  réalité  qu'un  tout  indivis  *  ;  plus  tard,  les  Arabes  donnèrent 

'  C'était,  à  Test,  l'Afrique  proconsulaire  ou  pays  de  Carthage,  ayec  la 
Byzacène  et  la  Tripolitaine;  à  Touest,  la  Numidie,  avec  Constautine  pour  ca- 
pitale; enfin,  plus  à  Touest  eneore,  les  trois  Maurétanies  :  la  Sitifienne,  c&pi* 
taie,  Sétif,  la  Césarienne,  chef-liea  GhereheU,  la  Tingilane,  capitale  Tanger. 


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1  m  kffkKtmmik  le  maroct  1055 

également  un  nom  général,  celai  de  Maghreb,  à  toate  cette  partie  da 
continent  africain,  et  les  dénominations  de  Maghreb  «l  Aonla,  donné 
i  la  Tunisie,  de  Ma^reb  ei  Aouçaht,  attribué  à  l'Algérie,  de  Ma^reb 
el  Aksa,  choisi  pour  le  Maroc,  confirment  bien  cette  vérité  que  cette 
partie  de  la  côte  méditerranéo-africaine  formait  un  empire  unique. 

Il  est  certain  encore  que  la  position  prépondérante  de  ta  France 
dans  la  Méditerranée  et  son  établissement  définitif  eo  Tunirie  et  en 
Algérie  donnent,  le  cas  édiéant,  à  notre  pays  le  droit  d'envisager 
le  sol  marocain  comme  faisant  partie  de  son  domaine.  Toutefois, 
dans  la  situation  de  la  politique  européenne  et  avec  les  bases  du 
droit  public  tel  qu'on  l'applique  aujourd'hui  en  fait  de  colonies  :  à 
savoir  que  la  terre  est  au  premier  occupant  pourvu  que  P occupation 
soit  effective^  il  est  inniable  qu'un  autre  pays  que  le  nôtre  n'ait 
actuellement  sur  le  Maroc  de  légitimes  droits.  Cette  puissance,  c'est 
l'Espagne. 

Il  peut  paraître  oiseux  de  rechercher  à  qui,  en  droit,  appartient 
le  Maroc,  quand  le  Maroc  existe  toujours  comme  puissance,  qu'il 
jouit  toujours  de  son  autonomie,  qu'il  a  son  souverain,  son  peuple, 
son  armée.  Cependant,  pour  peu  qu'on  ait  étudié  les  questions 
africaines,  il  n'est  pas  permis  d'ignorer  que,  dès  aujourd'hui,  le 
Maghreb  est  une  succession  ouverte,  qu'en  deiiors  des  dieux  héritiers 
dont  nous  avons  parlé,  bien  d'autres  prétendants,  en  dehors  de  la 
France  et  de  l'Espagne,  sont  déjà  sur  les  rangs. 

Les  révoltes  qui,  dans  ces  dernières  années,  ont  éclaté  au  Haroc^ 
l'insurrection  de  Bou-Amama,  les  réclamations  de  la  l^ance  pour  la 
répression  du  banditisme  qui  infeste  notre  province  d'Oran,  les 
agressions  des  Maures  du  Riff  ^  contre  la  possession  espagnole 
d'Alhucetnas,  avaient  naguère  attiré  l'attention  de  l'Europe  sur 
l'ancien  empire  des  Almoravides;  puis  les  esprks  s'étaient  portés 
ailleurs,  quand  subitement,  il  y  a  deux  mois,  le  meurtre  d'un 
officier  français  attaché  à  l'empereur  du  Maroc,  et  la  maladie 
myst^euse  du  sultan  Muiey-Hassan,  ont  contraint  à  nouveau  les 
puissances  européennes  à  porter  leurs  yeux  vers  l'empire  diériiien. 

Dans  la  situation  tendue  de  l'Europe,  les  nMnndres  questions 
prennent  un«  importance  exceptionnelle,  et  celle  du  Maroc,  qui,  en 
des  temps  moins  troublés,  eût  été  sans  doute  reléguée  au  second 
plan,  tire  des  circonstances  dans  lesquelles  elle  se  présente  une 
gravité  spéciale.  Comme  des  gens  qui  redoutent  un  incendie  immi- 
nent, nous  nous  demandons,  à  la  moindre  trace  de  feu,  si  elle  ne 
Bera  point  l'étincelle  qui  fera  sauter  les  poudres. 

Encore  que  nous  vivions  à  une  époque  brutale  où  les  raisons  de 

*  On  nomme  uiasi  la  partie  du  Maroc  baignée  par  ht  Méditerranée* 


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1056  k  QUI  APPiRTUNDià  LC  MÀBOCT 

droit  aient  moins  d'autorité  que  jamais;  bien  qu'il  nous  ait  ètè 
donné  d'entendre  un  diplomate  célèbre  proclamer,  en  plein  dix- 
neuvième  siècle,  cet  axiome  insensé  que  la  force  est  la  loi  suprême, 
il  ne  sera  pas  inutile*  relativement  à  cet  empire  du  Maroc,  de 
rechercher,  de  dire  les  compétitions,  les  espérances,  les  ambitions 
des  puissances  et  de  les  comparer  à  leurs  droits. 

A  l'heure  o&  peuvent  naître,  de  l'autre  côté  de  Gibraltar,  des 
complications  inattendues,  il  est  bon  que  l'opinion  publique  soit 
éclairée  sur  une  question  plus  européenne  qu'africaine  :  une  exacte 
connaissance  des  problèmes  est  une  condition  indispensable  pour 
leur  appliquer  une  solution  rationnelle. 

I 

Quand  on  examine  sur  une  carte  géographique  ce  que  nous  appe- 
lons en  Europe  l'empire  du  Maroc,  on  aperçoit  un  quadrilatère 
irrégulier  dont  la  superficie,  calculée  à  vol  d'oiseau,  est  d'environ 
500  000  kilomètres  carrés,  un  peu  moins  de  ce  que  compte 
l'Algérie,  environ  ce  que  mesure  la  France. 

Ce  vaste  territoire  est  baigné  par  la  Méditerranée,  du  point  où  il 
confine  à  l'Algérie  jusqu'à  Ceuta,  vis-à-vis  Gibraltar,  sur  une  étendue 
de  300  kilomètres  ;  la  céte  occidentale,  qui  confine  à  l'Océan,  n'a  pas 
moins  de  800  kilomètres;  quant  aux  deux  autres  faces,  le  côté  com- 
mun à  l'Algérie  à  l'est,  celui  qui  sépare  le  Maroc  du  Sahara  au  sud, 
ils  ont  une  longueur,  le  premier  de  700  kilomètres,  le  second  de  900. 

Au  point  de  vue  orographique,  le  Maroc  est  traversé,  du  sud- 
ouest  ou  nord-est,  sur  une  étendue  de  600  kilomètres  par  la 
chaîne  de  l'Atlas,  dont  l'inclinaison  sur  l'équateur  est  d'environ 
25  degrés,  —  celle  des  Pyrénées,  ou  peu  s'en  faut.  Cette  défor- 
mation principale  n^est  d'ailleurs  pas  la  seule  qui  mouvementé  le 
sol  du  territoire  marocain.  Au  sud  de  l'Atlas,  les  dépressions  sont 
peu  nombreuses  et  peu  considérables,  mais,  au  nord,  de  nombreux 
plissements  bossuent  le  sol  en  différents  endroits  et  attrîgnent 
parfois  des  hauteurs  qui  s'élèvent  jusqu'à  3500  mètres. 

Nous  n'entreprendrons  pas  de  faire  ici  une  descripdon  géogra- 
phique du  Maroc;  outre  qu'elle  serait  hors  de  propos  dans  un  travail 
comme  le  nôtre,  nous  aurions  la  cerdtude  de  donner  des  chiffres 
inexacts,  des  noms  tronqués  ou  erronés,  des  définitions  iantùsistes. 

Située  à  côté  de  notre  Algérie,  aujourd'hui  relativement  A  bien 
connue,  la  monarchie  chérifienne  demeure  encore  sur  la  plupart  de 
ses  parties  aussi  inexplorée  que  le  pays  des  Touaregs  ou  les  déserts 
de  Wangara.  Il  est  bien  vrai  que  la  partie  de  l'empire  où  le  sultan 
règn%  effectivement  a  été  parcourue  par  de  nœnbreux  voyagenis. 


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A  QUI  ÀPPARTIEi«)RA  LB  MAROC?  1037 

mais,  dans  les  répons  où  Tautorité  du  prince  n'est  qoe  nominative, 
—  et  on  verra  plus  loin  quelle  étendue  considérable  mesurent  ces 
territoires,  —  c'est  à  peine  si  quatre  explorateurs,  les  Allemands 
Rohlfs  et  Lenz,  les  Français  Caillé  et  de  Foucauld  les  ont  entrevues. 

Les  fleuves  du  Maroc  sont  de  beaucoup  les  plus  considérables  de 
toute  la  région  africaine  qui  confine  à  la  Méditerranée.  Sur  le  ver- 
sant septentrional,  le  premier  et  à  peu  près  le  seul  à  signaler  est 
la  Moulouya  (M'iouya)  qui  formait  autrefois  la  limite  entre  la 
Tingitane  et  la  Maurétanie  césarienne.  Ce  fleuve  prend  sa  source 
dans  le  grand  Atlas,  au  djebel  Aîatchin  et  se  jette  dans  la  Méditer- 
ranée, à  quelques  kilomètres  à  l'ouest  de  Nemours,  après  un  cours 
d'environ  AOO  kilomètres.  De  la  Moulouya  au  ruisseau  qui  arrose 
Tanger  on  ne  rencontre  que  des  torrents  sans  importance,  et  les 
véritables  rivières  ne  recommencent  à  apparaître  que  sur  la  côte 
occidentale.  Là,  nous  trouvons  successivement^  en  descendant  du 
nord  au  sud,  le  Sebou  {Sbour)^  connu  de  Pline,  qui  l'avait  appelé 
le  «  Merveilleux  » ,  le  Bou  Begrag,  l'Oum  er  Rbia  ou  «  mère  des 
pâturages  »,  l'oued  Tensift,  l'oued  Sous,  enfin  l'oued  Draâh. 

Les  derniers  cours  d'eau  que  nous  venons  de  nommer  ont,  la 
plupart,  une  importance  sérieuse  au  point  de  vue  géographique,  et 
ils  pourraient  en  acquérir  une  autre  bien  supérieure  sous  le  rapport 
commercial.  Le  Sebou  qui  arrose  Fez,  est  le  second  fleuve  de 
l'Afrique  pour  l'abondance  de  son  débit.  Large  de  300  mètres  «  dans 
sa  plaine  inférieure  que  parsèment  des  ruines  romsdnes,  il  coule  en 
méandres  entre  des  berges  terreuses  de  7  mètres  de  hauteur,  qu'il 
dépasse  parfois  dans  les  crues*.  »  Sa  profondeur  ordinaire  est 
d'environ  3  mètres.  Prenant  sa  source  au  nœud  de  montagnes  qui 
lie  l'Atlas  au  système  des  dépressions  du  Riff,  le  Sebou  constitue, 
avec  la  Moulouya,  un  canal  naturel  qui  unit  la  Méditerranée  à 
l'Océan  :  nul  doute  que,  même  dans  l'état  actuel  d'anarchie  où  se 
trouve  le  Maroc,  des  communications  commerciales  se  seraient 
établies  par  cette  voie,  si  le  voisinage  des  tribus  pillardes  qui  infes- 
tent les  sources  de  ces  deux  cours  d'eau  n'interdisait  de  ce  côté 
tout  passage. 

L'oued  Oum  er  Rbia  est,  comme  le  Sebou,  un  fleuve  considé- 
rable, et  certains  voyageurs,  Renou  et  Hooker  entre  autres,  préten- 
dent qu'il  lui  est  supérieur  comme  débit;  quant  aux  oueds  Tensift 
et  Sous,  ce  sont  des  rivières  internûttentes  qui  demeurent  sans  eau 
la  plus  grande  partie  de  l'été. 

L'oued  Draâh  parait,  à  sa  source,  devoir  être,  comme  le  Sebou  et 
la  Moulouya,  un  fleuve  important;  mais  il  arrive  que,  coulant  dans 

*  Oskar  Lenz,  Timbuktu,  dans  0.  Reclus.  ^ 


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1058  i  QUI  iPPlRnCIDRA  LE  MABOCf 

un  pays  pUt  et  sablonneux,  il  s'étend  en  lagones,  perd  çà  et  là  ses 
eaux  et  finit  par  n'apporter  phis  à  la  mer  qu'un  imperceptible 
filet  liquide. 

Lo  climat  du  Maroc,  en  particulier  sur  la  cAte  de  l'Atlantique, 
est  d'une  douceur  et  d'une  régularité  qui  en  font  un  des  pays  les 
plus  sains  qu'on  puisse  désirer.  A  Mogador,  qui  s'étend  sous  le 
32*  degré  de  latitude,  la  tecopérature  ne  s'abaisse  jamais  au-dessous 
(k  10  degrés  et  ne  s'élève  pas  plcffi  haut  que  31  ^  :  aussi  les  maladies 
dues  aux  fréquents  changements  de  température  sont-elles  inconnues 
dans  cette  zone  tempérée,  et  la  phthisie,  par  exemple,  qui  fait  ea 
Europe  de  si  rudes  ravages,  est,  à  Mogador,  une  véritable  excepûon  K 

Dans  un  pays  qui  s'étend  du  37*  au  27*  degré  de  latitude,  qui 
confine  d'un  côté  à  la  mer,  de  l'autre  aux  sables  du  Sahara,  toutes 
les  régions  ne  sont  pas  aussi  favorisées.  Ainsi,  la  partie  du  Sud 
est  plus  desséchée  que  la  zone  septentrionale,  et,  au  contraire,  on 
constate  souvent  à  Tanger  une  humidité  malsaine;  cependant, 
d'une  £açon  générale,  on  peut  dire  que  le  Maroc  est  un  pays  &vorisé 
sous  le  rapport  du  climat,  et  que  les  conditions  hygiéniques  de 
rexistence  y  sont  préférables  non  seulement  à  celles  que  nous  avons 
en  France,  mais  à  celtes  dont  jouissent  l'Espagne  et  l'Algérie. 

Ai|  point  de  vue  de  la  végétation,  le  sol  marocain  produit  un 
quart  des  essences  que  l'on  rencontre  en  Espagne  :  cent  quatro- 
vingt-une  e^>ëces  lui  sont  particulières. 

C'est  dans  la  région  des  montagnes  et  sur  le  versant  septen» 
trional,  que  se  trouvent,  sous  ce  rapport,  les  plus  grandes  richesses, 
mais  l'iocorie  et  l'insouciance  des  habitants,  qui  incendient  à  tort  ^ 
à  travers  pour  se  créer  des  pâturages,  exercent  chaque  année,  dans 
cette  branche  de  la  fortune  publique,  d'irréparables  ravages.  Le  datr 
tier  pousse  à  Tanger  oomme  à  Mogador,  mais,  ni  dans  l'une  ni  dans 
l'autre  de  ces  villes,  il  ne  donne  de  fruits  estimés  :  il  Cuit  remonter 
jusqu'aux  oasis  du  Draàh  pour  rencontrer  des  dattes  arrivant  à 
ratière  maturité.  D'ailleurs  les  deux  versants  de  l'Atlas  constituent 
pour  la  végétation  deux  zones  bien  tranchées  :  au  nord,  les  essences 
européennes  ;  au  sud,  les  productions  sahariennes  et  équatorialos. 

Sur  le  territoire  dont  nous  venons  d'esquisser  i  grands  tnûts 
Tofisature  s'égrène  une  population  que  les  chifires  les  plus  rëceots 
permettent  de  fixer  à  7  000  000  d'individus.  Cependant,  pour  tf^tm 
juge  avec  quelle  prudence  il  faut  accepter  les  statistiques  que  nous 
ont  ajqwrtées  les  différents  explorateurs  de  l'empb'e  cbérifieo,  nous 

*  Observations  de  Beaumier  sur  une  période  de  neuf  années. 
^  Le  docteur  Thévenin  n'a  constaté  que  cinq  cas  de  phthisie  en  dix  années, 
et  encore  trois  malades  avaient-ils  rapporté  cette  afiSection  d'un  autre  pays. 


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àQUI  AFPAETiENDIU  LE  MAROC?  1059 

cUrona  que  l'un  d'eux,  Kl5den  par  exemple,  évalue  à  2  750  000  le 
nombre  de  ses  habitantSt  quand  Jackson  l'estime  1&  000  000* 

Comme  on  le  voit,  l'accord  est  loin  d'être  parfait. 

Sur  le  chiffre  de  7  000  000  d'individus  que  nous  adoptons  comme 
le  plus  plausible^  1  000  000  environ  appartiennent  à  la  race  arabe 
ou  conquérante  et  6  000  000  à  la  race  berbère  ou  autocbthone.  En 
disant  autocbthone,  nous  ne  voulons  pas  insinuer  que  les  Berbères 
marocains  descendent  tous  d'une  famille  unique.  Les  différences 
de  types  qu'on  rencontre  chez  eux  permettent,  au  contraire,  de 
reconnaître  des  différences  marquées,  en  particulier  la  présence 
de  la  race  ibère;  d'ailleurs  la  découverte,  faite  sur  divers  points  du 
Maroc,  de  dolmens,  de  cromlechs,  de  menhirs,  semblables  à  ceux 
que  l'on  trouve  dans  notre  Bretagne,  permet  de  supposer  que  ces 
mégalithes  ont  été  dressés  autrefois  par  des  individus  appartenant 
aux  races  qui  peuplèrent  primitiven^nt  la  Gaule. 

Les  Arabes  forment  actudlement,  au  Maroc,  une  famille  unique  : 
ils  habitent  en  grande  partie  les  villes  et,  en  dehors  des  villes,  les 
campagnes  qui  confinent  aux  centres  populeux.  Les  Berbères  ^ 
répandus  sur  le  territoire  qui  s'approche  de  l'Atlas,  sur  les  épar 
nouissements  montagneux  qui  forment  le  Riff,  sur  la  côte  méditer-^ 
ranéenne,  dans  les  plaines  qui  touchent,  au  sud,  au  Sahara,  sont 
divisés  en  trois  grandes  classes.  Au  nord  de  l'Atlas  les  Akbails» 
Kabails  ou  Kabyles  (habitants  du  Riff),  les  Chellabâs  sur  les  deux 
versants  de  l'Atlas  et  la  côte  océanique,  les  Aiatines  au  sud  de 
TAtlas,  dans  la  région  du  Draâh,  de  Dschesula  et  de  Tadscha- 
kant.  Les  Kabyles  et  les  Chellahàs  sont  de  race  blanche,  les  Arati« 
nés  appartiennent  à  la  race  noire. 

Au  point  de  vue  social,  Arabes  et  Berbères  vivent  généralement 
en  tribus  ou  kebilas.  La  kebila  est  la  réunion  de  diverses  familles 
tenant  l'une  à  l'autre  par  les  liens  du  sang  et  vivant  d'une  existence 
commune  sous  l'autorité  d'un  cheik  élu,  assisté  d'un  conseil  (rf;c- 
makât)  disposant  de  pouvoirs  à  la  fois  administratifs,  exécutifs  et 
judiciaires.  Parfois  la  tribu,  quand  elle  est  considérable,  se  divise 
en  sous-tribus  {fehed  ou  iedj  ^,  qui  peuvent  également  avoir  un 
cbeik  à  leur  tète.  En  dehors  de  \dk  première  djemahâk  dont  nous 
ayons  parlé,  et  que  constitue  une  réunion  de  notables  de  toute  la 
tribu,  la  réunion  des  divers  cbeiks  des  feheds  ou  des  ieds  en 
forme  une  antre  dont  les  pouvoirs  sont  à  peu  près  les  mêmes.  L'ad* 
ministration  de  la  justice  est  dévolue  à  un  officier  spécial  qui  porte 
le  nom  de  cadi  :  il  y  a  un  cadi  par  tribu  ou  par  fehed* 

*  Toir,  sur  l'origine  des  Berbères,  Touvrage  de  M.  Gustave  Boissîère  : 
r Algérie  romaine.  Parifl,  Hachette  1883,  2»  édition. 
^  JFelied,  cuisse;  ied,  main. 


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1060  A  QUI  APPARTIENDRA  LE  MAROC  ? 

La  tribu  est  la  grande  division  sociale  et  administrative  da 
Maghreb,  la  seule  effective.  Au  point  de  vue  politique,  il  en  existe  une 
autre  qui  demeure,  sur  beaucoup  de  points,  absolument  nominative, 
car  il  est  temps  de  dire  que  sur  les  sept  millions  d'habitants  qui 
peuplent  l'empire  du  Maroc,  un  peu  plus  des  quatre  cmqtaèmes^ 
environ  six  millionSj  se  considèrent  comme  absolument  indépen- 
dants. D'après  cette  division  les  tribus  organisées  avec  les  djemahàts 
que  nous  venons  de  dire  ont  à  leur  tête,  côte  à  côte  avec  lescheiks 
élus,  un  préfet  ou  représentant  du  sultan  qui  porte  le  nom  de  caïd. 

L'empire  du  Maroc,  que  les  géographes  dessinent  sur  la  carte 
comme  une  région  nettement  limitée,  une  et  bien  définie,  se  com- 
pose en  réalité,  au  point  de  vue  politique  et  géographique  des  trois 
royaumes  distincts  de  Fez,  de  Maroc  et  de  Tafilet,  plus,  d'une  série 
de  territoires  entièrement  autonomes  :  le  Riff  au  nord,  le  Dukkala, 
l'Abda,  le  Hahza,  à  l'ouest;  Figuig,  à  l'est;  le  Dschesula  et  le  Tad- 
schakant,  au  sud,  sans  compter  une  infinité  d'autres  régions  dont  la 
nomenclature  fatiguerait  inutilement  l'esprit  du  lecteur. 

L'ensemble  de  ces  territoires  est  divisé  en  deux  régions  nette- 
ment tranchées,  non  pas  au  point  de  vue  topographique,  mais  sous 
le  rapport  des  devoirs  qui  incombent  à  l'une  et  à  l'autre.  On  appelle 
pays  du  Maghzen,  c'est-à-dire  pays  du  gouvernement,  les  r^^ons 
qui  reconnaissent  sans  difficulté  l'autorité  du  sultan,  —  le  reste, 
c'est-à-dire  l'ensemble  des  provinces  insoumises,  c'est  le  pays 
indépendant,  le  Bied  es  Siba. 

Le  sultan  ou  chérif  suprême  est  maître  absolu  de  la  terre  et  des 
iiommes,  possesseur  du  sol,  mattre  de  la  vie  de  ses  sujets;  il  est 
également  le  chef  religieux  de  l'empire,  le  représentant  de  Mahomet. 
Au-dessous  de  lui,  le  sultan  délègue  une  partie  de  son  pouvoir  à 
un  certain  nombre  de  ses  frères,  qui,  en  qualité  de  kalifas  (lieute- 
nants), perçoivent  l'impôt  et  l'envoient  au  maître,  non  sans  avoir 
prélevé  de  fortes  dîmes. 

Près  de  la  personne  du  sultan,  les  hautes  fonctions  gouverne* 
mentales  sont  remplies  par  un  premier  ministre  appelé  grand  vinr, 
un  ministre  des  réclamations  ou  affaires  étrangères,  un  ministre  de 
la  guerre  et  un  caïd  méchoarh,  sorte  de  majordome,  introducteur 
des  étrangers  et  mattre  des  cérémonies.  Les  fonctionnaires  admi- 
nistratifs sont  les  pachas,  sorte  de  préfets  civils  ou  militûres  qui 
commandent  dans  les  villes;  au-dessous  des  pachas,  les  caïds,  les 
kalifas,  juges  militaires,  puis  viennent  les  préposés  aux  douanes 
{métasséibs  et  moulines  kasse)^  les  moulines  dhor  (agents  de 
police),  les  mokadèmes  koniahsy  sorte  de  juges  de  paix,  les  cadis 
(juges  civils)  les  adoulis  (notaires)  les  mésekrines  (gardes-champè- 
tres),  etc..  etc. 


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k  QUI  APPARTIENDRA  LE  MAROC?  1061 

L'administration  de  la  justice,  avec  l'application  des  diverses 
peines»  bastonnade,  mutilation,  etc.,  est  exercée  un  peu  par  tous 
les  agents  du  sultan  et  souvent  par  l'empereur  lui-même,  qui 
comme  le  Perrin  Dandin  de  Racine,  trouve  que 

....  cela  fait  toujours  passer  une  heure  ou  deux. 

M.  Jules  Leclerq,  qui  a  visité  Tanger  en  1878,  nous  a  laissé,  à  ce 
sujet,  le  récit  d'une  audience  de  cadi  à  laquelle  il  a  assisté  et  qui  a 
une  physionomie  bien  typique.  «  Ce  fonctionnaire,  nous  dit-il, 
cadi  de  Tanger,  —  siège  en  face  de  la  mosquée  principale,  dans 
une  salle  d'une  grande  simplicité,  dont  la  voûte  est  soutenue  par 
des  piliers  de  style  mauresque.  Je  lui  fus  présenté,  et,  suivant 
l'usage,  j'échangeai  avec  lui  une  poignée  de  main.  Il  siégait  sur 
une  estrade,  assis  à  la  façon  des  Orientaux,  les  jambes  croisées  sur 
des  nattes.  Il  n'avait  à  ses  côtés  ni  assesseurs  ni  greffier;  sur  les 
nattes  qui  lui  servaient  de  tapis  vert,  il  y  avait  un  roseau  taillé  en 
plume  et  un  vulgaire  encrier  en  terre  cuite.  Le  cadi  tient  lui-même 
note  de  ses  jugements  et  les  envoie  au  notaire  public  qui  a  mission 
de  les  acter...  A  peine  étions-nous  entrés  dans  la  salle  d'audience, 
qu'un  pauvre  diable  s'avança  devant  le  cadi,  mit  un  genou  en  terre 
-et  exposa  son  cas.  Il  s'agissait  d'un  terrain  dont  on  lui  avait  usurpé 
la  possession.  Sur  l'injonction  du  cadi,  les  plaideurs  se  rendirent 
chez  le  notaire  public  et  là  s'éleva  entre  eux  la  plus  violente  dis* 
cussion  :  ils  criaient  à  rompre  le  tympan  d'un  sourd.  Cette  dispute, 
accompagnée  de  toutes  sortes  de  gestes  menaçants,  se  prolongea 
pendant  plus  d'une  demi-heure.  Quant  au  notaire  public,  il  écrivait 
aussi  impassible  que  s'il  n'eût  rien  compris  à  tous  les  gros  mots 
qui  pleuvaient  autour  de  lui... 

((  Du  cadi,  nous  allâmes  chez  le  kalifa.  Celui-ci  est  le  juge  mili- 
taire; il  condamne  à  la  prison  et  à  la  bastonnade  pour  les  pecca- 
dilles ordinaires,  et  à  la  mutilation  pour  des  méfaits  plus  graves. 
On  m'a  fait  voir  l'instrument  qui  sert  au  supplice  de  la  bastonnade. 
Ce  n'est  pas  un  bâton,'  comme  on  pourrait  le  croire,  mais  une 
lanière  de  cuir  qui  déchire  aflrcusement  les  chairs.  Un  jour  de 
marché  ne  se  passe  guère  sans  bastonnade.  Le  kalifa,  voulant 
m'être  agréable,  m'offrit  de  m'en  donner  un  spectacle  :  je  me  hâtai 
de  décliner  cette  gracieuseté  arabe.  Cet  excellent  kalifa  eut  trouvé 
tout  naturel  de  faire  fustiger  un  pauvre  diable  pour  le  pisdsir  d'un 
étranger,  de  même  que  le  roi  M'tésa  faisait  couper  des  têtes  en 
l'honneur  du  colonel  Chaillé-Long.  » 

Pachas,  caïds  et  autres  fonctionnaires  sont  d'ordinaires  de  très 
peu  recommandables  personnages.  Le  pacha  que  vit  M.  Leclerq  à 
Tanger,  avec  ses  quatre-vingt-seize  ans  et  sa  barbe  blanche,  n'avait 

25  DÉQBMBRS  1887.  68 


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tm  km  Â^ÂRTiiNDRÀ  u Maroc? 

guèa:^  à  son  acUf,  pour  le  haut  poste  quil  occupait,  que  le  souvenir 
dos  quinze  mille  têtes  qu'il  avait  fait  couper  jadis,  au  temps  où  U 
commandait  les  armées  du  sultan,  u  Ce  général  n'entendait  pas  un 
mot  de  français  ni  d'espagnol  :  il  parait  même  qu'il  parlait  fort  mal 
l'arabe,  car,  en  dehors  de  l'art  de  couper  les  têtes,  il  était  de  la  plus 
crasse  ignorance,  comme  la  plupart  des  fonctionnaires  de  ce  beau 
pays  *.  » 

Le  commerce  et  Tindustrie  du  Maroc  ne  peuvent  être  bien 
développés  dans  un  pays  où  les  transactions  ne  sont  garanties  par 
aucune  loi,  où  l'exportation^ et  le  transit  sont  interdits,  où  il  n'existe 
ni  routes  ni  communicaUons  bien  tracées. 

Ce  pays,  qui  a  eu  jadis  avec  l'Europe  des  rapports  commerciaux 
considérables,  est  tombé  sous  ce  rapport  tlans  un  état  d'inertie 
incroyable.  Non  pas-  que  les  industries  propres  aux  habitants,  la 
fabrication  d^  tapis,  des  maroquins,  des  armes,  de  cert^ûns  tissas 
ne  continue  à  y  avoir  leurs  ouvriers  habile»,  mais  les  échanges  y 
sont  diffidles  et  peu  productifs,  et  partant,  la  production  n'est  pas 
encouragée  par  l'appât  du  gain^  ce  grand  stimulant  dû  commerce. 

On  est  étonné  en  lisant  par  exemple,  le  livre  du  comte  de  Uas*La- 
trie  ^  sur  les  relations  du  Maghreb  avec  les  nations  chrétiennes,  on 
celui  de  M'.  Nettement  sur  la  conquête  d'Aiger^,  de  ¥OÎr  qu'avant 
saint  Louis,  Marseille  entretenait  avec  Geuta  des-  relaUon»  com- 
merciales considéiubles,  de  lire  une  liste  d^objets  importés  ou 
exportés  qui  dénote  un  trafic  des  plus  étendus.  U  est  impossible 
de  ne  pas  apercevoir,  en  comparant  ce  que  fut  l'Afrique  il  y  a  un 
itiillier  d'années  et  ce  qu'elle  est  aujourd'hui,  combien  l'influence 
musulmane  y  a  été  funeste,  de  ne  pas  désirer  que  cette  influence 
fasse  place  le  plus  tôt  possible  à  un  système  politique  moins  bornée 
moins  démoralisateur. 

A  ne  parler  que  des  céréales»  le  Ma^reb  pourraut  tirer  de  leur 
exportation  une  richesse  considérable,  le  sol  est  en  efet  d'une 
fertilité  extrême,  et  «  les  champs,  qui  ne  reçoivent  jamais  d^engrais^ 
qu'on  laboure  seulement  avec  de  misérable^  socs  en  boi&,  rapportent 
jusqu'à  trois  récoltes  par  an  ».  Mais  que  servinait  aux  industrieux 
Berbères  de  récoifter  plus  qu'ils  ne  peuvent  consommer,  puisque 
toute  vente  de  grain  à  l'étranger  est  interditls  et'  que  leurs  grenier» 
sont  vidés  à;  époques^fix^B  par  les  agents  du  sultan  ou  piUés^par  ses 
troupes^ 

*  Jules  Leclerq.  De  Modagor  à  Biskra^ Maroc  et  Algérie, .Paris,  Ghall«mel 
aîné,  1881,.  p.  4244x 

2  Relations  de  commerce  de  l'Afrique  septentrionale  ou  Maghreb  avec  les  nations 
chrétiennes  au  moyen  âge,  par  le  comte  d&  Mas-Latrie,  membre  de  l'Institut. 
:Pàri8.  Didot.  1SS6. 

3  ÉbKoire  de  la  conquête  d'Alger,  par  Alfred  Nettement;-  Paris;  Lecoffhv 


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A  QQl  APPARXIBRDU  XE  IfimOG?  tt093 

Tonte  la  préoocupatiaii  des  sujets  de  Tempeceur  vConsiste  à  se 
mettre  en  état  de  payer  le  tribut,  d'en  payer  le  môias  possôble,  et 
pour  «atiafaire  à  ce  'dernier  deuderotum,  il  eat  uéoessaire  4e  poo^ 
dutre  juste  de  façon  à  ne  pas  monrûr  «de  faim. 

L'impôt,  qui  est  au  Maroc  le 'goaod  aoucl  de  diaoun,  des  vm 
pour  4e  prélever,  des  autres  pour  s'y  soustraire,  ae  perçoit  de  deaiK 
façons  diiléreDtes,  dont  l'une  est  absolument  >particiilîève  au  pays. 

«Cet  knpôc,  si  te  «gouvernement  se  ibomût:à  loucher  umqnemsaori; 
celui  que  prescrit  'leiCoran,  ne  seraîx  pas  ruineux  «pour  :1a  popula^ 
€ion.  11  se  compose  de  Vatchour^  dlme  perçae  «ur  )l6S  ^grrâis,  ^tde 
doux  'pour  cent  prélevés^urla^valeur.du  bétail.  -^  Malbeutenœsement, 
il  arrive  que  les  agents  (ou»Mm«6^)  chargés  d'évaluer  les  moissons 
^  les  bestiaux  se  livrent,  dans  leurs  appréoiatâona,  à  des  erceuss 
telles,  que  la  dlme  fixée  par  eux  atteint  souvent  la  valeur  ttotale 
des  récoltes  ou  des  troupeaux.  Coaune  le  mattieureux  conAàbuadde 
n'a  aucun  moyen  de  i^éclamer,  il  en  est  réduit  à  ^payer  ou  A  se  taine; 
quant  à  résister,  il  ne  faut  pas  qu'il  y  songe,  ia  prison  ou  la  bas^ 
tonnade  se  chargeraient  de  lui  prouver  qu'il  a  eu  tort. 

Ceci  est  dit  bien  entendu  pour  les  pays  du  Magbzen,  c'«at-à- 
dire  cedx  dans  lesquels  l'impôt  est  consenti  jDénévolement  tpar  le^ 
populations. 

Dans  les  pays  de  Siba,  les  cboees  ne  «oot  point  ausai  faciles,  il 
est  un  certain  nombre  de  ces  territoires  desquels  te  sultan  n'a 
jamais  pu  tirer  un  flousse,  cette  pièce  dont  orat  vingt  fonrt  un  fisoc-; 
quant  aux  autres,  ceux  auxquels  Sa  Ibjesté  /obérifienne  cherche  de 
«ernps  en  temps  à  soutirer  quelques  piastres,  la  perception  ^lopère 
de  la  façon  que  nous  allons  dire. 

Chaque  année  le  gouveniementdu'Ma^izaQ  invite  les  kebiias  iu- 
soumises  à  lui  'verser  4inîmp(k  dont  la  quotité  est  tantôt  fixée,  et 
tantôt  aussi  laissée  à  la  généreuse  appréoiation  des  tribus.  Celles-di 
font  généralement  la  sourde  oreille.  Alors  le  sultan  monte  4 
cheval,  rassemble  son  armée  et  procède  à  coups  de  fusil  à  la  >ien- 
trée  des  deniers  de  l'État.  Comme  les  récalcitrants  sont  nombreux^ 
comme  le  pays  est  vaste,  l'empereur  ipasse^sa  vie  dans  cette  exis- 
tence nomade,  et,  soit  d'un  côté,  soit  d'un  autre,  on  peut  dure 
sans  exagération  que  le  jiombre  de  jours  ob  il  n'est  pas  en  expé- 
dition est  infiniment  restr^nt^ 

Après  avoir  arrêté  de  quel  côté  il  tournera  ses  pas,  'l'empereur 
s'avance,  précédé  de  ses  troupes,  dans  la  direction  de  tla  <tribu  sur 

*  «  Le  gouvernement  n'a  pas  de  siège  déterminé  :  pour  maintenir  son 
peuple  dans  le  devoir  et  assurer  le  rendement  des  impôts,  le  sultan  est 
obligé  de  voyager  très  souvent.  »  {Le  Maroc  moderne,  par  Jules  Eckr mann, 
capitaine  d'artillerie,  ancien  chef  de  la  mission  militaire  française  au 
Maroc.  —  Paris,  Ghallamel  aine,  1885. 


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1064  AQUI  APPAETIERDRALEMÂROG? 

laquelle  il  a  jeté  son  dévolu.  Le  pillage,  rincendie,  la  razna, 
marquent  aussitôt  son  passage.  Comme  il  a  un  petit  nombre  de 
troupes  et  qu'il  tient  à  les  ménager,  cpiand  une  tribu  se  résout  à 
l'attendre  de  pied  ferme,  il  ne  fait  pas  donner  tout  d'abord  l'assaut 
par  ses  troupes  régulières.  On  cherche,  dans  les  environs,  une 
kebila  en  guerre  avec  la  kebila  rebelle,  on  excite  son  fanatisme 
et  ses  rancunes,  puis,  on  la  lance  en  tète  de  colonne  sur  les 
récalcitrants.  Ces  derniers  font  généralement  des  premiers  assail- 
lants un  grand  carnage,  mais,  au  bout  de  quelques  haires  de  lutte, 
ils  sont  épuisés  ou  tout  du  moins  fatigués.  C'est  alors  que  le  sultan 
lance  sur  les  pauvres  hères  à  bout  de  forces,  ses  propres  bataillons. 
Après  une  lutte  plus  ou  moins  acharnée,  les  malheureux  Berbères 
sont  le  plus  souvent  écrasés,  et  alors  tout  ce  qui  reste  debout  est 
massacré  si  ce  sont  des  hommes,  est  rasé  ou  incendié  s'il  s'agit  de 
maisonf.  Quant  aux  bestiaux,  aux  chameaux,  aux  mulets,  aux 
moissons,  tout  vient  grossir  le  butin  du  vainqueur,  qui,  chargé  de 
dépouilles  opimes,  s'en  va  un  peu  plus  loin  chercher  de  nouvelles 
victimes  et  de  nouveaux  lauriers. 

Cette  façon  d'inculquer  à  ses  sujets  l'amour  de  sa  personne  ne 
produit  pas  l'effet  auquel  on  pourrait  s'attendre.  Que  le  sultan  soit 
aimé  dans  son  empire,  nous  n'oserons  le  prétendre,  mais  il  est 
craint,  et  sa  qualité,  à  peu  près  reconnue  partout,  de  chef  religieux 
de  représentant  de  Mahomet,  lui  permet  de  commettre  ses  exactions 
sans  que  son  nom  soit  exécré.  Quelque  étrange  que  ce  soit  ce 
résultat  d'un  fanatisme  aveugle  et  inintelligent,  il  e  iste. 

Malgré  ses  troupes,  malgré  sa  tactique  adroite,  le  sultan  actud 
Huley-Hassan  n'a  pas  toujours  le  dessus,  et  la  déroute  de  Taza, 
éprouvée  en  187&,  est  un  exemple  des  échecs  qu'il  peut  subir. 
Néanmoins,  il  arrive  la  plupart  du  temps,  tant  bien  que  mal,  à  ses 
fins,  et  force  reste  à  la  loi,  si  l'on  peut  appeler  loi  la  singulièFe 
autorité  du  chérif. 

Dans  la  situation  où  est  l'Europe,  à  la  veille  d'un  conflit  qui  peut 
éclater  d'un  jour  à  l'autre,  il  ne  sera  pas  sans  intérêt  d'examiner 
ici  ce  qu'est  l'armée  marocaine,  de  voir  la  puissance  militaire  réelle 
qu'elle  représente  :  nous  donnerons  donc  sur  ces  troupes  des 
détails  généralement  peu  connus  et  qui,  mis  de  côté  jusqu'ici  par 
les  voyageurs,  pourraient  acquérir  demain  une  réelle  importance  *. 

L'état  miUtaire  du  Maroc  se  compose  d'environ  vingt  à  vingt- 
cinq  mille  hommes,  comprenant  des  troupes  d'infanterie,  de  cava- 
lerie, d'artillerie,  et  un  certain  nombre  d'ingénieurs  militaires  con- 

*  Nous  extrayons  en  grande  partie  ces  renseignements  du  livre  du  capi- 
taine Ërckmann  déjà  cité.  Ils  peuvent  donc  être  considérés  comme  officiels, 
lies  autres  sources  auxquelles  nous  avons  puisé  sont  des  documents  espa*- 
gnols  récents  et  dignes  de  foi. 


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  QUI  ÂPPARTieNDR\  LE  MAROC  ?  1063 

naissant  les  quatre  règles  de  l'arithmétique  et  un  peu  de  géométrie. 

Le  recrutement  est  tout  à  fait  fantaisiste.  Inutile  de  dire  que  les 
tribus  autonomes  ne  fournissent  aucun  contingent.  Quant  aux  tri- 
bus du  Maghzen,  suivant  qu'elles  sont  militsdrés  ou  non,  elles  agis- 
sent de  deux  façons  différentes.  Les  kebilas  militaires  sont  celles 
qui  sont  exemptes  d'impôt,  à  la  condition  de  fournir  un  combattant 
par  foyer;  elles  sont  en  petit  nombre  et  toutes  dévouées  au  sultan; 
quant  aux  autres,  le  nombre  des  recrues  qu'elles  envoient  à  l'armée 
est  déterminé  par  le  caïd  :  ce  dernier  dresse  la  liste  des  familles  qui 
doivent  payer  l'impôt  du  sang  et  choisit  la  recrue.  L'aptitude 
physique,  la  taille,  le  nombre  d'années,  ne  sont  pas  examinés  : 
vieillards  et  enfants,  borgnes  ou  boiteux  peuvent  être  également 
désignés,  et  cette  promiscuité  de  soldats  de  tout  âge,  de  tout  aspect 
n'est  pas  une  des  moindres  singularités  de  l'armée  marocaine. 

Il  n'y  a  pas  à  proprement  parler  de  temps  de  service  :  quand  on 
a  été  choisi  pour  faire  partie  des  troupes  de  l'empereur,  c'est  pour 
toujours,  et  il  n'y  a  d'autre  moyen  de  quitter  l'armée  que  de  se 
faire  remplacer  par  un  membre  de  sa  famille. 

La  première  troupe  de  l'armée  du  Maghzen,  c'est  le  Guieh^ 
troupe  de  cavalerie  comprenant  une  cavalerie  active  et  une  cavalerie 
de  réserve  réparties  en  escadrons  et  recrutées  spécialement  par 
certaines  kebilas  dites  des  Bokaris,  des  Soucis,  des  Gheraaas,  des 
Cheragas  et  des  Oudacas. 

Ce  guich,  — du  moins  sa  partie  active,  —  comprend  environ  quatre 
à  cinq  mille  cavaliers,  employés  continuellement  en  service  auprès 
du  sultan  ou  employés  dans  les  grandes  villes  aux  fonctions  diverses 
de  gardes  du  palais,  service,  escortes,  conduite  des  prisonniers, 
et  autres  services  dévolus  en  France  à  notre  gendarmerie  à  cheval. 

Commandés  par  des  caïds-aghas  (chefs  d'escadrons),  les  esca- 
drons du  guich  comprennent  les  ferregtùs  (estafettes  et  plantons) 
les  moulines-moukhala  (porteurs  de  fusil)  les  moulines-squines 
(porteurs  de  sabre)  les  mésèkrines  (gendarmes  achevai),  etc.,  etc. 

Les  cavaliers  du  guich  sont  armés  d'un  fusil  arabe  à  pierre, 
ornementé  de  verrotteries  de  couleurs;  parfois  d'un  sabre  court  et 
d'un  poignard  [koumiâh  ou  kandjar).  La  crosse  du  fusil  est  ordi- 
nairement enveloppée  d'une  étoffe  destinée  à  le  protéger  contre 
la  poussière.  Le  reste  de  l'équipement  comporte  une  poire  à  poudre, 
on  sachet  pour  les  balles  et  un  tourne-vis  pour  démonter  le  fusil. 

L'habillement,  qui  n'a  rien  d'uniforme  ni  comme  coupe  ni 
comme  couleur,  consiste  en  un  cafetan,  une  chemise  plus  ou  moins 
Jblanche  sur  le  cafetan,  une  chéchia,  un  pantalon  arabe  en  toile  ou 
en  laine  et  en  babouches  rouges,  vertes  ou  jaunes  suivant  le  goût 
du  cavalier  :  très  peu  d'hommes  portent  des  bottes,  seuls  les  caîds- 
9ghas  portent  le  turban. 


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lOeS  A  QUI  iPPARTIEUDRÂ  LE  MAROC? 

En  outre  des  hommes  da  guicb,  Tarmée  du  Haghzen  est  aug- 
mentée, en  temps  d'expédition,  d'an  certain  nombre  de  cavaliers 
recrutés  dans  les  tribus  sons  le  nom  de  noohaîbes,  sorte  d^irrégnlters 
qui  r^Mient  de  bons  services. 

L'infanterie  marocame,  Vasker  ou  Vaskar  se  compose  actadie- 
ment  de  trente  bataillons  divisés  en  an  certûn  nombre  de  compa* 
gnies  dites  midhs.  Ces  dernières  unités  sont  commandées  par  des 
ca£dfl  el  miàh,  les  bataillons  par  des  caîds-aghas.  Entre  te  caîd-ag^ 
et  le  caïd  ei  mtàb,  vient  le  kalifa  de  caîd-agfaa,  mot  à  mot  lieute- 
nant du  chef  de  bataillon  (commandant  en  second)  et  au-dessous 
du  caïd  el  miàh,  te  mokadème,  assimilable  à  notre  sergent. 

L'askermorocaine  est  forte  de  dix  mille  hommes  environ. 

L'armement  se  compose  du  fusil  arabe  des  cavaliers  {moukala)^ 
de  mauvais  fuiûls  chass^ot,  ou  autres  systèoies  analogues ,  auxquels 
il  manque  généralement  une  pièce  plus  ou  moins  indispensable  et, 
pour  quelques  soldats,  de  baïonnettes. 

L'équipement  normal  comprend  une  giberne  et  un  foprreau  de 
baïonnette;  cependant,  tous  les  soldats  sont  loin  d*en  posséder. 
Dans  ce  dernier  cas,  la  poudre  et  les  balles  se  portent  dans  un 
on  deux  sachets  suspendus  au  cou  ou  i  la  ceinture;  la  baK)nnetle 
est  alors  attachée  dans  le  dos. 

Pas  de  havre-sac  :  en  expédition  les  soldats  mettent  sur  des 
chameaux,  des  ânes  ou  des  mulets,  les  effets  qu'ils  peuvent  avoir  i 
emporter,  leurs  vivres  ou  leurs  munitions. 

L'faabillemeat  de  l'asker  est  plus  pittoresque  encore  que  cdrâ  de 
la  cavalerie.  Depuis  qu'i^ès  la  tnitaille  (Tisly  le  sultan  Mnley- 
Abder-Rhaœan  voulut  habiller  à  la  française  ses  trQupes  i  jned, 
la  coupe  des  costumes  a  beaucoup  varié,  mais,  au  for  et  à  mesure 
qu'arrivaient  les  nouveaux  aniformes,  les  anciens  demeurûent,  et 
ce  mélange  a  fini  par  produire  une  variété  aussi  inattendue 
qu'étrange.  La  veste  ou  la  tunique  et  te  gilet  sont  la  plupart  da 
temps  de  couleur  voyante,  rouge  le  plus  souvent;  le  panùlon  ou 
la  culotte  sont  bleu^  la  calotte  est  rouge,  les  babouches  sont 
rouges,  jaunes,  grises  ou  vertes.  Le  suprême  de  l'étëgance  est  de 
portar  une  chemise  parnlessus  le  pantalon. 

Au  surplus,  tout  ce  qui  a,  de  pf^  ou  de  loin,  l'aspect  d'une  teaœ 
militaire  est  bon  pour  un  footassin  marocain,  et  l'on  en  trouve 
affublés  de  livrées  de  facteurs  des  magaâns  du  Louvre  ou  du  Bon- 
Marché  venues,  on  ne  sait  comment,  échouer  à  Fez  eu  à  Maroc. 
L'fitai  est  d'aiileurs  très  parcimonieux  daus  ses  distributions  d'effets, 
par  la  raison  que  fort  souvent  les  soldats  et  les  officiers  vendent  an 
marché  les  vêtements  qu'ils  viennent  de  recevoir  :  il  a  donc  tout 
intteêt  k  laisser  à  ses  hommes  des  guenilles  sans  prix  ni  attrait» 
c'est  son  seul  moyen  d'arriver  à  conserver  ses  appravifflonnemaits« 


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y 


i  QUf  APPARTIfillDtÂ.  L|  MAROC  ?  1067 

L'ariffierie  de  campagne  marocaine  est  fournie  —  en  tant 
qu'hommes  de  troupe  —  par  le  guieh,  et  comprend  deux  bâtait* 
tans  de  qiHnze  miâha  d^une  centaine  d'hommes  chacune.  L'instruc- 
tion de  ces  caaonniers  est  plus  que  rudimentaire^  et  comme  les 
caids-aghas  (commandanta  de  bataillon)  ne  savent  pas  lire,  an  est 
obligé,  au  moment  des  eupéditibfis,  d*aulj<Hndre  k  diaque  miâh  un 
de  ces  officiers  du  génie  dont  nous  avons  parlé,  un  mohendez, 
diargé  de  disposer  la  hausse  au:  moment  du  tir. 

L'armement  des  troupes  d'artillerie  cooipre&d  ua  mousqueton 
sans  baïonnette  :  leur  haî>illemettt  est  celui  de  l'infanterie. 

Quant  aux  pièces,  c'est  un  ramasus  hétéroclite  des  systëiaes  et 
des  calibres  des  plus  divers  :  cependant  l'artillerie  peut  atteler  deux 
batteries  montées  et  deux  de  m<H>tagne. 

Voici  d'aiUeors  la  liste  complële  de  l'artillerie  de  campagne 
marocaine  telle  que  la  donne  en  1885  \e  capitaine  Erckmaan^  t'aa- 
cien  chef  de  la  mission  militaire  française  au  Maghreb  :  6.  canons 
rayés dei  de  campagne;  6  canons  rayés  de  h  deoioiitagne;  6  Par- 
rott  de  10  livres;  6  Witworth  de  montagne;  h  canons  de  8  de 
campagne,  lisses;  3  mitrailleuses  Gatiling;  1  mitrailleuse  Hotcbkiss; 
2  mortiers  de  15. 

Ces  pièces,  de  provenance  française,  sont  en  bon  état  et  se  sent 
angoEientées,  croyons-nous,  depuis  l'année  dernière  d'une  secoDde 
batterie  de  &  cte  campagne^  don  du  président  de  la  républi<|ae 
française  au  sultan  en  1886. 

Viennent  en  second  Ueu  les  pièces  suivantes,  qui  seraient^  pc^ 
Taît4I,  dangereuses  pour  les  canonniers  qui  pousseraient  latiémé^ 
rite  jusqu'à  vouloir  s'en  servir  :  h  canons  analogues  au  4  de  cam- 
pagne; 24  canons  de  montagne,  lisses,  en  bronze  (de  provenance 
espagDc^);  1  batterie  de  montagne  Witworth,  achetée  daas  l'in- 
dustrie en  Angleterre;  1  canon  Armstrong,  démontable;  4 mitrail- 
leuses belges;  6  mortiers  d'environ  1&  centimètres. 

Nous  ne  parlerons  pas  du  génie,  qui  compte  seulement  les  offi- 
ciers ou  mohendez  dont  nous  avons  fait  mention  déjà,  mais  nous  ajou- 
terons à  l'infanterie  les  nouhaïbes  à  pied,  qui,  comme  leurs  camarades 
cavaliers  sont  on  excellent  appoint  au  moment  d'une  expécUtion. 

La  défense  régronale  ne  peut  fetre  que.  rndimentaire  en  un  paf  s 
où  l'art  de  l'ingénieur  n'a  pour  représentants  que  des  officiers  boi?- 
nant  leurs  connsdssances  madiématiques  à  la  possesâon  des 
quatre  rè^es.  Cependant,  deux  points  du  t^ritoire  présentent  une 
certaine  force  en  tant  que  forUfication  :  Tanger  et  R'bat. 

Tanger,  point  extrême  du  Maroc  vers  l'Eun^ie,  résidence  des 
ambassadeurs  étrangers,  devait  naturellement  bénéficier  de  sa 
situation  privilégiée  à  côté  d'un  continent  civilisé  et  elle  n'a  pas 
manqué  d'en  profiter.  Tout  est  relatif  cependant,  et  nous  ne  vou* 


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1068  i  QUI  APPARTIENDRA  LE  MAROC? 

drions  pas  dire  par  là  que  l'ancienne  capitale  de  la  Hngitane  ait 
l'aspect  d'une  place  fortifiée  par  Vauban,  Montalcmbert  ou  Brial- 
mont.  Cependant  ses  trois  batteries  avec  réduit  construites  par  des 
ingénieurs  anglais  de  Gibraltar  ont  un  aspect  européen  qui  frappe, 
sur  cette  terre  arabe«  et  les  six  canons  Annstrong  qui  tournent 
vers  le  détroit  leurs  énormes  bouches,  ne  manquent  pas  de  crànerie. 

Avec  Tanger,  le  port  du  Maghreb  le  mieux  défendu  est  R'bat.  On 
compte  dans  cette  dernière  ville  167  canons  dont  30  pièces  de  12. 

Pour  quelqu'un  qui  n'est  pas  au  courant  des  questions  militaires, 
R'bat  a  même  un  aspect  plus  redoutable  encore  que  Tanger  :  ce  Les 
fortifications  de  R'bat,  écrit  M.  Jules  Leclerq,  semblent  résister  aux 
injures  du  temps.  Du  côté  de  la  mer,  des  bastions  croisent  leurs 
feux  avec  ceux  de  Salé  et  défendent  l'accès  de  la  rivière.  La  barre 
est  protégée  par  une  batterie  inexpugnable,  qui,  pourvue  de  canons 
modernes,  anéantirait  en  un  instant  les  bâtiments  qui  voudraient 
forcer  l'entrée. 

Rassurons  notre  compatriote.  Les  30  pièces  de  12  dont  nous 
avons  parlé,  sont  sur  des  châssis  en  fer  que  le  manque  d'argent  a 
empêché  de  mettre  en  batterie  et  qui  n'y  seront  probablement 
jamais  :  d'ailleurs,  c'est  une  maigre  défense  qu'un  canon  de  12  contre 
les  cuirassés  dont  disposent  aujourd'hui  les  flottes  européennes. 

A  Mogador,  les  canons  des  remparts  encloués  en  iShà  par  les  ma- 
rins du  prince  de  Joinville  et  jetés  du  haut  des  batteries  au  pied  des 
murailles  gisent  encore  dans  le  sable  qui  les  a  reçus.  A  HÛaghan, 
abandonné  par  les  Portugais  en  1769  sur  l'ordre  du  marquis  de 
Pombal,  de  funeste  ménK)ire,  les  canons  des  anciens  dominateurs 
«  sont  rongés  par  la  rouille,  et  leurs  affûts  tombent  en  pourriture  "». 
Les  murailles  de  Mazaghan  «  racontent  la  gloire  du  pays  de  Vasco 
de  Gama  et  de  Gamoens...,  leur  largeur  est  telle,  que  les  mulets  et 
les  chameaux  y  cheminent  comme  sur  la  grande  muraille  de  Chine. 
Tout  autour  règne  un  large  fossé  qui,  du  temps  des  Portugais,  corn- 
muniqusdt  avec  la  mer  et  servait  de  bassin  pour  les  petits  bâti- 
ments »;  mais  la  valeur  de  toute  cette  maçonnerie  n'atteint  pas 
même  aujourd'hui  le  prix  des  moellons  qu'elle  a  coûté. 

En  dehors  des  villes  dont  nous  venons  de  parler,  il  y  a  encore 
des  canons  à  Maroc,  à  Fez,  à  Tétouan,  à  Méquinez,  à  Larache,  mais 
toute  cette  quincaillerie  ne  vaut  plus  guère  que  ce  qu'en  donnerait 
au  poids  un  marchand  du  quai  de  la  ferraille. 

En  somme,  la  puissance  militaire  du  Maroc  apparaît  au  premier 
abord  sous  un  assez  piteux  aspect.  Vingt-cinq  mille  hommes,  mal 
armés,  mal  coomiandés  ^  sans  instruction  militaire,  sans  tactique^ 

^  Il  n'y  a  pas  au  Maroc,  de  généraux  :  le  grade  le  plus  élevé  est  celai  de 
chef  de  batailloD.  En  évitant  de  créer  des  situations  prépondérantes  dans 
Farmée,  les  sultans  ont  eu  un  but  politique.  L'empereur  confie  quelquefois 


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A  001  APPARTIENDRA  LK  MAROC  ?  1069 

constituent  aujourd'hui  un  bien  faible  appoint  pour  la  victoire. 
Quant  à  songer  que  devant  une  invasion  chrétienne  le  Maghreb  se 
lèverait  tout  entier  pour  la  défense  du  sol,  le  fait  ne  parait  pas  à 
redouter,  étant  donné  l'état  de  fractionnement  des  tribus,  celui  de 
guerre  perpétuelle  dans  lequel  elles  vivent  les  unes  par  rapport  aux 
autres,  le  mauvais  entretien  ou  plutôt  l'absence  totale  de  routes  et 
de  communications. 

Sous  ce  rapport,  on  ne  pourrait  tirer  de  conclusions  pour 
l'avenir  de  ce  qui  se  passa  il  y  a  cinquante  ans,  au  moment  de 
notre  conquête  d'Algérie.  En  1830,  nous  arrivions  sur  la  terre 
d'Afrique  ignorant  d'une  façon  à  peu  près  complète  et  la  nature  du 
sol  sur  lequel  nous  allions  lutter  et  le  genre  d'hommes  que  nous 
allions  combattre.  Notre  base  d'opérations  était  la  France,  nous 
avions  la  mer  à  traverser,  et  nous  ne  disposions  ni  de  la  vapeur  ni 
de  l'électricité.  Nous  avions  affaire  à  une  race  hardie,  entreprenante, 
moins  groupée  encore,  et  de  beaucoup  plus  fanatique  que  les  Maro- 
cains, enfin  nous  étions  habitués  à  cette  guerre  du  continent  où 
nous  étions  passés  maîtres  à  la  vérité,  nuds  dont  les  principes 
n'étaient  plus  applicables  sur  un  terrain  montagneux,  privé  de 
routes,  de  débouchés,  comme  était  alors  celui  de  l'Algérie.  Telle  fut 
la  véritable  cause  des  échecs  partiels  que  nous  éprouvâmes  de  1830 
à  1840.  Aujourd'hui  la  conquête  du  Maroc  par  la  France  ne  pré- 
senterait plus  ces  difficultés,  et  il  suffit  d'énumérer  comme  nous 
venons  de  le  faire  nos  causes  d'insuccès  à  nos  débuts  en  Afrique, 
pour  comprendre  que  toutes  ces  anciennes  sources  de  revers  se 
sont  changés  en  éléments  de  succès. 

D'ailleurs,  le  passé  lui-même  ne  serait  pas  pour  nous  décou- 
rager. Le  14  août  18/1&,  dans  la  plaine  d'Isly,  le  maréchal  Bugeaud 
venait  à  bout,  avec  sa  petite  armée  de  11  000  hommes,  des  25  000  ca- 
valiers et  des  5000  fantassins  du  sultan  Abder-Rhaman.  3000  Maro- 
cains environ  restèrent  sur  le  champ  de  bataille. 

Combien  en  demeurerait-il  aujourd'hui  que  l'armée  du  Maghzen  a 
encore  son  armement  d'il  y  a  cinquante  ans,  quand  nos  soldats 
disposent  de  l'arme  redoutable  que  tout  le  monde  verra  demain 
dans  les  mains  de  nos  fantassins. 

Il  serait  intéressant  de  répondre  à  cette  question  si  nous  avions 
l'intention  de  la  poser,  mais  ce  n'est  pas  le  lieu,  et  nous  devons 
nous  borner  à  rediercher  ici  si  la  France  a  un  intérêt  véritable  à 
conquérir  le  Maroc. 

Arthur  de  Ganioers. 
La  suite  prochainement. 

le  commandement  d'une  expédition  à  un  grand  personnage,  mais  la  cam- 
pagne terminée,  le  général  d'hier  est  rendu  à  sa  situation  de  la  veille. 


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RACINE  ÉCOLIER 

D'APRÈS  UNE  RÉGENTE  DECOUVERTE 


<(  11  me  semble,  dit  Sainte-Beuve  "i,  que  quand  on  sait  qudque 
chose  de  particulier  et  d'un  peu  nouveau  sur  Racine,  on  n'est  pas 
libre  de  le  garder  pour  soi  et  qu'on  le  doit  à  tous.  »  On  me  per- 
mettra, je  Tespère,  de  suivre  le  conseil  de  l'éminent  critique,  en 
signalant  un  document  qui  se  rapporte  à  la  première  jeunesse  de 
notre  grand  poète  tra^que. 

Cest  à  aermont  (Oise),  où  les  devoirs  de  mes  fonctions  m'appe- 
laient à  résider,  que  ce  document  a  passé  sous  mes  yeux.  Toaobé 
inopinément  dans  cette  petite  ville,  dbarmante  à  la  vérité,  mais  où 
tout  était  nouveau  pour  moi,  chose>î  et  gens,  peut-être  aurais-je 
fait  connaissance  avec  cette  vilsdne  maladie  d'importation  étrangère 
qu'on  nomme  le  spleen,  si  ma  bonne  étoile  ne  m'avait  fort  heureu- 
sement donné  pour  voisin  un  digne  et  excellent  abbé,  esprit  fin  et 
lettré,  qui,  dès  ma  première  visite,  me  témoigna  une  sympathie  que, 
d'ailleurs,  je  partageai  eniièrement.  M.  l'abbé  Sabatier -,  chanoine 
honoraire  de  Beauvais,  aumônier  de  l'hospice  de  Clermont,  mit 
aussitôt  sa  bibliothèque  à  ma  disposition,  en  me  priant  de  m'y  con- 
sidérer comme  chez  moi,  et  j'eus  l'heureuse  surprise  de  feuilleter, 
chez  cet  aimable  bibBophile,  au  milieu  de  volumes  précieux,  on 
ouvrage  d'un  rare  intérêt,  qui  se  recommande  moins  encore  par  le 
prix  de  Fédition,  d'ailleurs  fort  belle,  que  par  les  annotations  dont 
une  main,  enfantine  encore,  et  plus  tardlllustre, a  diargé  sesmarg^ 

Il  s'agit  d'un  Virgile  qui  a  appartenu  &  Racine  dans  la  prenûëre 
période  de  ses  études.  Il  fournit  de  précieuses  révélations,  à  qui 
l'interroge  avec  attention,  sur  la  méthode  de  travail  et  la  pré- 
cocité du  poète.  C'est  une  édition  latine,  petit  in-fdio,  avec  notes 
très  savantes  en  latin  et  en  grec,  imprimée  à  Anvers  en  1575,  chez 
Christophe  Plantin.  Ce  volume  est  en  parfait  état  de  conservation. 

*  Nouveaux  lundis,  t.  X,  p.  356. 

^  M.  Tabbé  Sabatier  est  fauteur  d'ouvrages  très  estimés  pour  leur  éru- 
dition et  la  pureté  de  leur  style.  Citons  entre  autres  :  ài  Vie  eu  Saints  du 
diocèse  de  Beauvais;  i  vol.,  Pineau,  Beauvais,  1866.  —  Limitation  des  Saints, 
1  vol.,  fiartit,  Parts,  iSS9;  et  une  édition  de  VEiaorneée  tgfkse,  ftr  Alaog, 
conthittée  juiqu'^n  4«72, 4  val.,  Ôariit.  Paris,  1675. 


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AAGINE  ÉGÛLffiR  1071 

Il  possède  une  marge  de  5  centimètres.  Les  caractères  en  sont 
très  nets;  la  reliure  en  veau,  un  peu  fatiguée,  n'offre  pas  d'intérêt 
particulier.  Mais,  nous  Tavons  déjà  dit,  ce  qui  fait  le  prix  de  cet 
ouvrage,  c'est  sa  glorieuse  provenance,  et  pour  établir  de  faiçon 
irréfutable  cette  origine  de  propriété,  nous  ne  rencontrerons  aucune 
difficulté. 

I 

Tout  d'abord,  dans  la  vignette  gravée  au  frontisface  du  volume, 
se  lit,  écrit  à  l'encre,  ce  mot  :  a  Radne  ».  C'est  la  ûgnature  du 
poète,  ainsi  qu'on  s'en  peut  convaincre  à  l'aide  d'une  confrontation 
d'écritures  toute  simple  à  faire.  Nous  avons  comparé  la  signature 
en  question  avec  celles  d'une  lettre  adressée  par  Racine  à  Boileau, 
écrite  de  Fontainebleau,  datée  du  S  octobre,  sans  indication 
d'année';  d'une  lettre  à  M.  le  prince  Henri-Jules  de  Bourbon 
(postérieure  à  1687)  ^  ;  de  son  testament  en  date  du  10  octobre  1690  ^  ; 
d'un  fac-similé  d'une  lettre  à  Boileau,  datée  de  Paris,  26  janvier  1698, 
reproduit  dans  l'édition  {»ibiiée  par  M.  Petitot,  en  183S^;  enfin 
d'une  sorte  de  déclaration  adressée  à  IL  le  maréchal  duc  de 
Luxembourg,  dont  nous  avons  ^i  sous  les  yeux  un  fae-stimlé 
appartenant  à  M.  l'abbé  Hazard,  curé  de  la  paroisse  Sûnd-Nicolas,  & 
la  Ferté-tlilon^;  ce  document,  rédigé  collectivement  par  Racine  et 
Despréaux,  écrit  en  entier  de  la  main  dé  Racine,,  «c  celui  de»  deux 
qui  tenait  ordinairement  la  plume  »  ^t  est  daté  <ki  ft  juillet,  Parb, 
sans  indication  d'année,  mais  les  félicitations  qu'il  contient  à 
l'adresse  du  maréc^  indiquent  bien  qu'il  a  été  motivé  par  la 
bataille  de  Fleurus,  du  1*'  juillet  1600.  I^y  a  identité  {Murfaite  entre 
toutes  ces  pièces  et  la  signature  apposée  sur  notre  Virgile. 

Ajoutons  que  l'expérience  est  tout  aussi  concluante  à  l'égard  des 
notes  manuscrites,  dont  nous  aurons  i  parier  tout  à  l'beure,  et  que 
nous  avons  rapprochées  d'un  exemplaire  de  Sophocle,  publié  à 
Paris,  chez  Adrien  Tournèbe,  en  1553,  exposé  dans  les  galeries  de 
la  Bibliothèque  nationale^,  et  que  MM.  les  Conservateurs  ont 
eu  Tamabilité  de  remettre  en  nos  mains.  Cet  exeiqilaire  ne  porte 

^  Bibliothèque  nationale,  galerie  des  cartes  et  manuscrits,  n9  351  des 
Manuscrits. 
^  Bibliothèque  nationale,  manuscrits  de  J.  Racine,  1. 1"*,  fonds  français, 

no  l'esse. 

^Ibid. 

*  Fin  de  la  1"  partie  du  I"  volume.  Paris,  Lebigre  frères,  éditeurs. 
5  Un  autre  fac-similé  de  cette  lettre  se  trouve  dans  Tédition  de  GeofTroy. 
«  Œuvres  eomplèie$  de  J.  Bacine,  t.  V,  p.  5.  Paris,  Pourrat  frères,  édi- 
teurs, 1834. 
7  Galerie  des  cartes  et  manuscrit»,  n«  3G7  du  Catalogue  des  imprimé»» 


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ton  HiGIRB  ÈOOLIBl 

pas  la  signature  de  Radoe,  mais  il  est  couvert  de  remarques  et 
d'oi)servatioDS  fort  intéressantes,  présentant  le  caractère  d'un  tra- 
vail posé  et  réfléchi.  Nous  avons  comparé  Técriture  des  deux 
volumes,  en  nous  attachant  tout  spécialement  aux  lettres,  aux 
majuscules,  aux  mots  qui  figurent  dans  les  deux  ouvrages;  le 
rapprochement  que  nous  avons  fait  ne  Isdsse  aucun  doute  à  cet 
égard.  Certaines  majuscules,  qui  présentent  dans  l'écriture  de 
Racine  des  caractères  particuliers  à  leur  auteur,  les  R,  les  T,  les  F, 
les  D,  les  mots  «  fils  »,  «  fils  à  sa  mère  »,  «  Dieu  »,  les  lettres 
grecques,  ne  peuvent  laisser  aucun  doute.  Un  détail  minutieux, 
intéressant  &  retenir  :  au  cours  de  ces  notes  du  Sophocle,  coomie 
d'ailleurs  dans  chacun  des  manuscrits  du  poète  que  nous  avons 
compulsés,  celui-ci  a  fréquemment  employé  la  préposition  «  i  »; 
pas  une  seule  fois  il  n'a  mis  l'accent  ;  dans  notre  Virale,  il  se  sert 
une  fois  ^  de  cette  préposition,  et  là  aussi  il  omet  l'accent. 

Sans  doute,  tous  les  manuscrits  de  Racine  ne  présentent  pas  la 
même  analo^e,  et  entre  notre  Virgile  et  d'autres  écrits  authentiques 
du  poète,  notamment  les  lettres  à  Boileau  et  le  testament  dont 
nous  avons  parlé,  il  faut  tenir  compte  de  certaines  modifications 
dans  les  détails  du  point  d'écriture,  qui  se  manifestent  le  plus 
souvent  au  fur  et  à  mesure  des  années,  et  dont  Racine  a  éprouvé 
les  effets,  ainsi  que  le  constate  d'ailleurs  un  de  ses  biographes, 
M.  Paul  Mesnard,  qui  parle  de  «  l'écriture  de  Racine,  un  peu  diffé- 
rente en  différents  temps  de  sa  vie  *  »  ;  mais  ces  changements,  loin 
de  dérouter  le  lecteur,  qui  reconnaît  sans  difficulté,  dans  l'aasemble 
et  spécialement  dans  les  majuscules,  la  même  nudn,  lui  fournissent, 
au  contraire,  un  nouvel  clément  d'études,  en  assignant  à  chaque 
écrit  de  l'auteur  tragique  sa  date  propre. 

En  dehors  même  de  l'écriture,  analogie  absolue  dans  l'aspect 
matériel  des  annotations,  dans  la  façon  dont  certains  passages 
du  texte  sont  soulignés,  dans  la  configuration  des  accolades  et  des 
renvois.  Dans  notre  Virgile,  seules  la  signature  et  cinq  notes  sont 
tracées  à  l'encre;  toutes  les  autres  sont  au  crayon.  Dans  le 
Sophocle,  au  contraire,  toutes  les  notes  sont^  l'encre,  car  le  poète 
a  voulu  faire  dans  ce  travail  une  œuvre  de  critique  durable;  mais 
plusieurs  passages  du  tragique  grec  sont  soulignés  au  crayon,  ce 
qui  établit  l'habitude  qu'avait  Racine  de  se  servir  concomitam- 
ment  de  la  plume  et  du  crayon. 

Il  ne  faudrait  attribuer  ni  à  une  ressemblance  fortuite  ni  à  un 
examen  superficiel  ou  complaisant  les  résultats  incontestables  de 

*  Page  142  de  notre  exemplaire  :  Plaintes  d'un  fils  a  sa  mère. 
2  Les  Grands  Écrivains  de  la  France,  Racine,  8  vol.  avec  notices  de  M.  Paul 
Mesnard.  Paris,  Hachette,  1875,  t.  VI,  p.  171. 


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RÀCnnS  ÊGOLISR  1073 

cette  confrontation;  ces  résultats,  en  effet,  se  trouvent  singulière- 
ment corroborés  par  tout  un  faisceau  de  preuves  d'une  autre  nature. 

L'exempkdre  de  Sophocle,  les  lettres  de  Racine,  son  testament, 
ne  sont  pas  des  manuscrits  isolés.  La  Bibliothèque  nationale  en 
possède  plusieurs  autres,  notamment  un  Euripide,  un  Aristote,  un 
Pindare,  un  Traiié  de  Rhétorique  de  Gicéron,  un  Plutarque,  ces 
trois  derniers  ouvrages  portant  au  premier  feuillet,  sous  le  titre  ou 
entre  les  Ugnes  du  titre,  la  signature  de  Racine.  Dans  la  même 
bibliothèque  se  rencontrent  encore  des  Extrsdts  de  Tacite,  de  Plu- 
tarque et  de  Quintilien  S  des  Remarques  sur  les  dix  premiers 
livres  de  Y  Odyssée  ^^  et  un  cahier  de  format  in-8^,  relié  dans  un 
cartonnage  vert,  contenant,  avec  des  Remarques  sur  les  Olympiques 
de  Pindare  3,  une  cinquantaine  de  pages  remplies  d'Extraits  d'Horace, 
de  Pline'  l'Ancien,  de  Cicéron  et  des  premier,  troisième  et  qua- 
trième livres  des  Georgiques. 

La  bibliothèque  de  Toulouse  est  riche  aussi  en  volumes  ayant 
appartenu  à  Racine.  Citons  une  Iliade^  un  Eschyle,  un  Euripide, 
signé  à  la  première  page,  et  un  exemplaire  de  Virgile,  également 
signé,  mais  ne  portant  aucune  note.  C'est  un  volume  in-&*  ayant 
pour  titre  :  P.  Virgilius^  cum  veterum  omnium  commentarUs  et 
selectis  récent,  notis.  Ex  offic.  Abr.  Commelini,  16i6.  Cet  ouvrage 
était  jusqu'ici,  avec  le  cahier  contenant  les  Extraits  des  Georgiques ^ 
la  seule  trace  qu'on  ait  pu  rencontrer  des  études  de  Jean  Racine 
sur  Virgile.  Il  faut  désormais  y  joindre  le  volume  appartenant  à 
M.  l'abbé  Sabatier. 

M.  Sabatier  partage  avec  plusieurs  autres  amateurs  la  bonne 
fortune  de  posséder  un  des  ouvrages  de  la  bibliothèque  de  Racine. 
Citer  tous  ces  livres  dispersés  dans  des  collections  particulières, 
passant  fréquemment  d'un  cabinet  dans  un  autre,  ce  serait  rééditer 
sans  nécessité  une  nomenclature  qui  a  déjà  été  dressée,  et  nous  ne 
saurions  mieux  faire  que  de  renvoyer  purement  et  simplement  le 
lecteur  à  la  remarquable  étude  de  M.  Paul  Mesnard,  qui  a  si  admi- 
rablement coordonné  tout  ce  qui  touche  à  Racine,  à  sa  vie  et  à 
ses  œuvres.  Contentons-nous  donc  de  faire  remarquer  que,  toute 
sa  vie,  notre  auteur  eut  l'habitude  d'annoter,  au  fur  et  à  mesure  de 
ses  lectures,  les  passages  qui  captivaient  son  attention,  et  d'apposer 
sa  signature  sur  la  plupart  de  ses  livres,  ce  qui  a  permis  à  plusieurs 
bibliophiles  de  recueillir  un  Aristophane,  un  Xénophon,  un  Hésiode, 
un  Callimaque,  un  Salluste,  un  Pline  l'Ancien,  un  Martial,  un 
Régnier,  un  opuscule  de  TEcoIe  de  Salerne,  la  Sagesse  de  Charron, 

*  Bibliothèque  nationale,  fonds  français,  n?  12  888. 
a/ôà/.,nM2  891. 
3 /ÔM^.,  no  12  890. 


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i0i4r  BAmn.  Epousa 

VHistùite  des^  Jmfs  de  Josèphe,  le  Trak4  du  chemin  de  la  per- 
fettiM^  de  saifUe  Tbéfèse^  les  eaun'esr  de  ScarroUr  uoe  édition 
diEêther  »vec  dédicace  à*  11°''  de  MainteiiOB^  etc. 

Lenift  Racine,  ébua  ses*  Mémoires  sfur  son  père,  parle  de» 
<c  extraite-  qp'il  fai«air  des  auteur»  goeca^et  latins  q^*il  lisait.  Tsdy 
ay»ute^l,  cee^extraâte  éerit&de  sajuainv,.  J'ai  bériié  de  son  Plaioa 
et  de  son*  Phitarqne,  doDties  ouurges  charges  de  ses  s^^tiUes  sont 
ht  pneiMie  de  TaltentÂen  ai^ec  la^^uelle  il  les  lisait.  »  Il  est  bien 
éyldient  cpic  cette  cDittuine  devait  frapper  avec  un  égal  intéitt 
l'aUttniieii  dlss  bibliopkHes  ei  dfts  biographes  du  poète,  car  les 
^okioMa  ainei  annotées  se  recomatttDdent  doublement  aux  lettrés, 
d  Kacine^  dit  M.  Gustave  Brunes  ^  avait  Tbabilude  de  mettre  sa 
signature  ^r  les  livre»  qui  lui  appartenaient,  et  il  se  plaisait  sou- 
lient  à  y  joindlre  les  notes  qpie  lui  suggérait  Tétude  des  écrivains  de 
l'antiquité.  »  Puis  ^  il  parle  d'«  un  Démostbène,  Psuris,  1570,  in- 
folio,  avee  la  signature  et  des  notes  autographes  de  Badne  >»,  et 
d'  «  untesemplaire  des  Saiiresf^  de  Régnier,  16^2,.  avec  la  signature 
et  queiqiies  corrections  également  de  la  maia  de  Racine  ».  Charks 
Nodier  3,  s^'ooaupant  des  différents  hommes  célèbres  qui  ont  ^gnë 
et  anooié  lemrs  liviea,  car  cet  usage  n'est  pas  exclusivement  spécial 
à  Racine,  est  tout  naturellement  amené  à  citer  ce  dernier  :  «  RadoOr 
diXHlf  Sf  UesKé  son  Bomt  avec  des  notes  g^ecques^  latines  ou  fran- 
çaisest  s«r  les  marges  des  principaux  poètes  de  l'antiquité.  La 
Bibliothèque  du  Roi  a  son  Ëuiipide  et  son  Aristophane;  M.  Renouaid 
a  son  Sophocle.  »  Enfin,  chacun  des  manuscrits  de  Racine,  chacun 
des  livres  pt^  lui.  annotés  a  été  l'objet  de  la  part  de  iL  Paul  Mes- 
nard'  d'étude»  eonscieûeieuses  £estilesren  rapprochements  ingénieux, 
el  il  est  fort  regrettable  que,  lors  de  la  rédaction  de  ses  savantes- 
notices  sur  Racine,  il  n'ait  pas  eu  connaissance  de  notre  exem^ 
plaire,  auquel  il  eût  évidemment  assigné  une  place  exacle  et  iiii> 
r&le  important  dans'la  vie  intelleeteielle  du  poète. 

IS 

Cesf  à  Beauvaîs,  il  y  a  quelque  trente  ans,  que  BT.  fabbé  Sabatier 
fit,  chez  un  bouquiniste,  sa  précieuse  découverte.  Or  Louis  Racine 
nous  apprend,  dans  ses  Mémoires^  que  son  père  a  passé  plusieurs 
années  fie  sa  jeunesse  à  Beauvais,  où  il  fut  envoyé  au  collège*. 

*  Dittwnncdre  de  bibUaiogde,  far  Guelave  ârunetf;  édition  publiée  par 
Tabbé  Migae  ea  iSôO,  p.  343. 

2  Jbidem,  p.  405  et  406. 

3  Mélanges  extraits  d'une  petUe  èibUôtàèque: 

*  Nous  devons  mettre  le  lecteur  en  garde  contre  une  confosion  qui  pour- 
rait se  produire  dans  son  esprit,  et  dont,  malgré  les  assertions  de  hovàs^ 


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^<  II  fut  d'abord  envo^  |)Our  apprendre  le  latlio  dras  la  mile  de 
Beauvais,  dont  le  oc^lëge  était  sous  la  directkm  de  quelques  ecolé^ 
siastiques  de  mérite  et  tte  savoir /€e  fut  alors  que  kk  guerre  ^civile 
s'alluma  à  Paris  et  se  répandit  dans  les  provmera.  Les  écoliers  s'en 
mêlèrent  aussi  et  prirent  parti  efaacun  selon  son  incltnatioB.  Mon 
père  iut  obligé  de  se  battre  tx)mme  les  ^^itpes,  et  reçut  au  front 
un  coup  de  f»erre,  dont  il  a  toujouro  porté  la  cioalriee,  aut^essus 
de  l'œil  gauche.  II  disait  que  le  principal  de  ce  coilëge  le  montpait 
à  tout  le  monde  comme  un  'brave,  ce  qu'il  racontait  en  plaisantant.  » 

C'est  très  peu  de  temps  après  la  mort  de  son  grand^përe  Radne, 
décédé  à  la  Ferté-Milon,  où  il  fut  inhumé  'en  l'église  Notre-^Dame, 
le  22  septembre  1640  ^  que  l'enfant  quitta  sa  ville  natale.  Il  étût 
alors  dans  sa  neuvième  année,  étant  né  le  21  décembre  1689.  H 
était  déjà  préparé  à  profiter  des  leçons  qu'il  allait  recevoir  à  Beau* 
vais,  car  il  avait  très  probablement  appris  les  premiers  éléments 
dans  la  petite  pension  que  dirigeait,  à  la  Ferté-Milon,  son  oncle 
Regnault. 

L'établissement  où  fut  pkeé  le  jeune  bomme  se  recommandait 
par  plus  d'un  siède  d'^iistence.  Un  maître  es  arts  et  docteur  eft 
théolo^e,  Nicolas  Pastour,  chancelier  et  chanoine  de  la  cathédrale, 
l'avait  fondé  pour  en  faire  don  à  «a  ^lle  natale.  Par  acte  notarié 
en  date  du  20  août  1555,  il  remettait,  «  à  la  république,  tant  ecclé^ 
siastique  que  civille,  de  la  ville  et  dté  de  Beauvais,  la  domination, 

Racine  et  les  détails  si  précis  donnés  par  M.  Paul  Mesnard,  M.  l'abbé 
Pêcheur  s'est  fait  tout  récemment  Técho  dans  les  Annales  du  diocèse  de  Soitm 
:sons,  t.  VI,  p.  591.  (SoisaoDS,  imprimeHe  âe  V Argus  Sêistonnais,  t886.)  XI 
s^agtt  bien  ici  du  coUôge  construit  daais  la  ville  ée  Beaaws,  ^mon  pas  ito 
l'établissement  connu  à  Paris  sous  le  nom  de  collège  de  Beauvais,  parce 
qu'il  avait  été  fondé  par  un  évéque  de  cette  ville,  Jean  de  Dormans.  Au  dix« 
septième  siècle,  Louvet,  dans  son  ouvrage  intitulé  :  Bistoire  et  Antiquités  du 
diocèse  de  Beauvais  (Beauvais,  veirve  Vallet,  t.  Il,  p.  549),  dit  :  c  Ce  fut  Jean 
<le8  Dormans  qui  fit  édifier,  en  l'an  1W7,  en  la  TiUe  ée  Parie,  le  collège  dB 
OBeauvais,  autrement  appelé  des  Dormans,  où  il  fonda  vingt-quatre  Boup- 
isiers,  un  grand  Maître,  âous-'Maitre  et  un  Procureur  qui  «eront  natifs  de 
la  terre  et  seigneurie  des  Dormans  et  lieux  circonvoisins,  et  en  leur  défout 
du  diocèse  de  Boissons,  propres  et  idoines  à  porter  la  tonsure,  et  que  sur 
iceux,  Tabbé  de  8aint^ean  de  Boissons  «urait  la  superintendanoe,  le  régime 
et  gouvernement,  lui  donnant  le  pouvoir  de  les  instituer,  destituer  et  cor- 
riger. »  —  Simon,  conseiller  au  Présidial  de  Beauvais,  dans  le  Supplément 
à  rÂisioire  du  Beau/msis  (Guillaume  Gavelier.  Paris,  1704,  p.  121  et  1%), 
indique  Xîomme  date  de  la  fondation  de  cet  édifice,  non  l'année  1367,  mais 
l'année  1870.  Il  nous  apprend  que  Tévéque  fondateur  était  t  fils  de  Jean  des 
Dormans,  du  village  des  Dormans,  entre  Épernay  et  Ghâteau-Thierry.  »  — 
Ajoutons  que  Louis  Racine  a  fait  ses  études  à  Paris,  dans  cette  maison  de 
Dormans-Beauvais. 

*  Les  registres  de  la  paroisse  Saint-Waast^  à  la  Ferté^'Milon,  font  foi  de 
cette  date. 


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1076  fiÀGniK  ÈGOLBR 

fonds  et  propriété,  d'un  lieu  contenant  plusieurs  corps  de  maisons, 
chambre,  librairie,  salle,  classe,  oratoire,  cour  et  jardin  ».  Ces 
bâtiments  étaient  situés  dans  la  rue  des  Chinchers  (des  Fourreurs), 
actuellement  rue  Sainte-Marguerite;  ils  s'élevaient  sur  remplace- 
ment occupé  aujourd'hui  par  Tévèché  ^  Le  motif  du  donateur, 
c'est  «  la  fervente  dévotion  qu'il  a  en  la  saincte  foy  catholique  et 
augmentation  d'icelle,  aussi  en  faveur  de  la  république,  tant  ecclé- 
siastique que  civille,  et  &  ce  que  cy-aprës  la  jeunesse  de  la  ville 
et  lieux  circonvoisins  soit  instruite  en  bonnes  mceurs  et  liiéra- 
ture  ».  Érigée  en  collège  par  le  cardinal  de  Ch&tillon,  évèque  de 
Beauvais,  cette  maison  devait  bientôt  bénéficier  des  dispositions  de 
l'édit  d'Orléans,  rendu  par  François  II,  en  janvier  1560,  et  per- 
mettant au  roi  de  France,  en  exécution  du  concile  de  Trente,  de 
conférer,  à  certains  professeurs  gradués,  des  «  prébendes  précep- 
torales  ».  Un  arrêt  du  Parlement  de  Paris,  rendu  sous  Charles  IX, 
le  3  août  156i,  a  décidé,  en  effet,  «  que  l'évèque  et  comte  de 
Beauvais  et  les  dénommés  par  ladite  ordonnance,  adviseront  en- 
semble d'un  homme  de  bonne  vie,  mœurs,  conversation  et  doctrine, 
pour  instruire  les  jeunes  enfants  de  la  ville,  auquel  sera  baillé  une 
prébende  préceptorale  en  ladite  église  ^  ». 

Quelques  années  après,  le  22  août  159i,  Henri  IV  tenait,  aux 
envoyés  de  la  ville  de  Beauvais  qui  venaient  de  lui  faire  leur  sou- 
mission solennelle,  un  langage  qui,  grâce  à  Jean  Racine,  ne  devait 
pas  rester  une  vaine  déclaration  :  «  Croyez,  mes  amis,  leur  disait-il, 
qu'avec  la  fidélité  que  je  me  promets  en  vous,  je  rétablirai  de  si 
^ns  précepteurs  à  toute  la  jeunesse  française,  que  rhonneur  en 
voilera  jusqu'aux  confins  d'Inde.  Je  n'ai  autre  désir  que  votre 

*  On  nous  a  rapporté  avec  quelque  malice  que  le  professeur  cbai^,  an 
mois  d'août  dernier,  de  prononcer  le  discours  d'usage  à  la  distrtbatioa  des 
prix  du  collège  communal  de  Beauvais,  avait  représenté  à  ses  élèves  leur 
illustre  camarade  du  dix-septième  siècle  foulant  du  pied  le  sol  des  cours  et 
des  préaux  témoins  actuels  de  leurs  jeux  quotidiens.  L'image  pouvait  être 
ingénieuse  et  le  tour  de  phrase  agréable;  mais  Torateur  avait  oublié  un 
détail  :  ce  n'est  que  depuis  1813  qu'un  certain  abbé  Guénard  installa,  dans 
un  ancien  couvent  d'Ursulines,  à  l'emplacement  qu'il  occupe  encore  aajoiir^ 
d'hui  rue  des  Jacobins,  un  collège  ecclésiastique,  qui,  en  1827,  fut  trans- 
formé en  collège  communal.  Cette  erreur  paraît  d'ailleurs  avoir  été  partagée 
par  M.  Debeauve,  ingénieur  en  chef  des  ponts  et  chaussées  à  Beauvais,  gui, 
dans  le  discours  en  réponse  qu'il  prononça  en  qualité  de  président  de  la 
.séance  (voy.  le  Moniteur  de  COite  du  3  août  1887),  vanta  à  ses  jeunes  audi- 
teurs la  peinture  qu'avait  su  faire  leur  professeur  du  «  tableau  charmant  de 
Jeur  vieux  collège  ».  Charmant,  nous  n'en  doutons  pas,  mais  un  peu  trop 
fantaisiste. 

^  M.  l'abbé  Morel,  les  Ecoles  dans  les  anciens  diocèses  de  Beauvais,  Noyon  et 
Sentis;  Lefebvre.  Compiègne,  1887,  p.  44. 


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RÂGOIE  tGOLIKR  1077 

grandeur,  et  pouvez  vous  assurer  que  mon  travail  sera  pour  vous 
agrandir  et  faire  fleurir  sous  mon  règne  ^.  d 

L'intervention  plusieurs  fois  répétée  du  pouvoir  public  dans 
Tadministration  du  collège  de  Beauvais  et  les  marques  de  faveur 
qui  lui  furent  prodiguées  indiquent  assez  qu'il  s'agissait  là  d'un 
établissement  de  premier  ordre,  auquel  il  importait  d'assurer  un 
heureux  développement.  Il  est  bien  certain  que  sa  réputation  était 
faite  depuis  longtemps  dans  les  contrées  environnantes,  et  qu'à 
la  Ferté-Milon,  ville  proche  de  Senlis  et  de  Gompiègne,  personne 
n'ignorait  son  excellente  renommée. 

Jean  Racine,  toutefois,  ne  devait  pas  rester  bien  longtemps  dans 
cette  maison.  Si  l'on  ne  connaît  pas  exactement  la  date  à  laquelle 
il  y  entra,  on  sût,  par  contre,  qu'il  la  quitta  en  1655,  pour  être 
envoyé,  le  1"  octobre  de  cette  même  année,  à  l'école  des  Granges 
de  Port-Royal  des  Champs.  Il  était  tout  naturel  qu'on  le  confiât 
aux  religieux  de  cette  maison  fameuse,  car  sa  famille  était  depuis 
longtemps  déjà  en  étroites  relations  d'amitié  avec  eux.  C'est  à  la 
Ferté-Milon  que  Claude  Lancelot,  Antoine  le  Maître  et  M.  de  Séri- 
court,  se  réfugièrent  lorsqu'ils  furent  chassés  de  leur  monastère, 
en  1638;  ils  avaient  trouvé  une  généreuse  hospitalité  chez  le  père 
d'un  de  leurs  élèves,  Nicolas  Vîtart,  contrôleur  au  grenier  à  sel. 
Ce  Vitart,  par  son  mariage  avec  Claude  des  Moulins,  fut  le  grande- 
oncle  de  Jean,  car  la  sœur  de  Claude,  Marie  des  Moulins,  avait 
épousé  le  grand-père  du  poète  2.  Veuve  en  1649,  comme  nous 
l'avons  dit,  elle  se  retira  bientôt  à  Port-Royal,  où  une  de  ses  filles, 
Agnès  de  Sainte-Thècle,  avait  fait  profession.  Voici,  certes,  plus  de 
raisons  qu'il  n'en  faut  pour  expliquer  la  sollicitude  toute  particu- 
lière que  ces  maîtres  savants  devaient  montrer  pour  l'intelligent 
élève  qui  les  intéressait  à  tant  de  titres. 

Mais  revenons  à  Beauvais  et  retrouvons  notre  écolier  au  moment 
où  il  s'apprête  à  entrer  à  Port-Royal.  Je  me  plais  à  me  le  repré- 
senter, embarrassé,  à  la  veille  de  son  départ,  par  le  format  incom- 
mode de  son  Virgile,  et  le  revendant  à  vil  prix  au  libraire  le  plus 
proche;  je  me  figure  ce  volume  enfoui  pendant  deux  siècles  sous 
la  poussière,  dans  quelque  coin  obscur  d'une  arrière-boutique, 
jusqu'à  ce  qu'un  heureux  hasard  ait  permis  à  M.  l'abbé  Sabatier 
de  mettre  la  main  sur  ce  confident  discret,  mais  non  muet,  des 
premiers  efforts  et  des  espérauces  premières  du  poète. 

Ceci  n'est,  bien  entendu,  qu'une  hypothèse,  mais  toutes]  les 

*  Delettre,  Histoire  du  diocèse  de  Beauvais;  Desjardins.  Beauvais,  1843, 

t.  m,  p.  345. 

*  Le  grand-père  et  le  père  de  notre  poète  tragique  portaient,  comme  lui, 
le  prénom  de  Jean. 

25  oÊGBiiBBB  1887.  69 


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1078  RAGlNfi  ÉGOUBR 

vraisemblances  sont  en  sa  faveur.  Nous  n'affirmerons  pas  que  œ 
livre  fût  resté  à  la  même  place,  ignoré  de  tous,  pendant  deux  cents 
ans,  —  la  preuve  d'un  fait  négatif  est  pour  ûnsi  dire  impossible  i 
rapporter;  —  il  est  certain  toutefois  que  le  revendeur  ne  se  doutsdt 
pas  du  trésor  qu*il  possédidt,  qu'aucun  indice  provenant  d'un  tiers 
ne  signale  la  rareté  de  ce  vohrme,  qu'il  ne  porte  le  nom  d'aucun 
autrepropriétaire,  enfin  que  nul  parmi  les  auteurs  qui  ont  recberdié 
jusqu^au  fond  des  collections  privées  les  manusmts  du  poète  «'a 
eu  connaissance  de  cet  exemplaire.  Il  n'apparaît  pas  que  Radne 
soit  jamais  retourné  à  Beauvais,  ni  qu'il  y  ait  conservé  des  rela- 
tions. Ne  serait-il  pas  dès  lors  bien  étrange  que  ce  Virple,  i 
supposer  que  le  jeune  homme  ne  s'en  soit  pas  dessaisi  en  quittant 
le  collège  et  qu'il  l'ait  emporté  dans  ses  nombreuses  résidences, 
fût  revenu  par  le  plus  grand  des  hasards  échouer  obscurément  i 
son  point  de  départ? 

m 

Notre  Virgile  doit  être  un  des  premiers  Hvres,  ânon  le  premier, 
que  le  jeune  Racine  a  étudiés.  Il  l'avait  entre  les  mains  au  coll^ 
de  Beauvais.  C'est,  à  n'en  pas  douter,  le  premier  ouvrage  qm  a 
été  pour  son  intelligence  en  éveil  l'objet  d'une  étude  déjà  soutenue; 
c'est  celui  qui  peut-être  a  fait  jaillir  dans  ce  cœur  d'adolescent  la 
vocation  poétique. 

Le  futur  auteur  de  thèdre  n'a  pas  daté  son  Virgile,  comme  il  a 
€u  la  précaution  de  le  faire  pour  ses  notes  sur  Wutarque  en  1655 
et  1656,  pour  ses  Extraits  de  Tacite  et  de  QuintiHen  qui  remontent 
à  i6ô6.  Mais  peu  nous  importe,  car  nous  sonmies  assuré  que  l'étude 
à  laquelle  il  s'est  livré  est  antérieure  au  mois  d'octobre  i6S5. 
L'examen  que  nous  aurons  à  faire  des  premiers  vers  sortis  de  la 
plume  de  Jean  Racine  précisera  ce  point. 

Le  seul  aspect  des  annotations  de  notre  Virgile  établît  qu'elles 
émanent  de  la  jeunesse  du  poète.  C'est  ainsi,  nous  le  répétons,  que 
l'écriture  correspond  absolument  à  celle  des  notes  prises  à  Port- 
fioyal  sur  le  Sophocle  de  la  Bibliothèque  nationale,  ainsi  qu'aux 
Extraits  de  Plutarque,  de  Tacite  et  de  Quintîfien  (1655  et  1656), 
dont  les  lettres  sont  beaucoup  plus  nettement  configurées  que  dans 
les  autographes  postérieurs.  De  plus,  et  cette  observation  est  plus 
frappante  encore,  si  -nous  recherchons  Tintention  qui  a  dû  guider 
le  jeune  homme,  lorsqu'il  s'arrêtait  à  tel  passage  de  Vir^e  plutôt 
qu'à  tel  autre,  nous  pouvons  faire  une  remarque  semblable  à  cdie 
que  IL  Paul  Slesnard  a  formulée  i  propos  des  Extrtûts  de  Plu- 
tarque :  u  Une  grande  partie  de  ces  notes  n'efift  encore  qu'uw 


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RÂGINB  ÉCOUER  1070 

table  de»  matières  très  développée*.  »  En  effet,  nous  relevons  au 
hasard  les  mots  suivants,  isolés  en  marge  de  notre  livre,,  dénués  de 
tout  commentîdre  :  «  Aquilon,  —  Pasteurs  d'Afrique,  —  Pays 
froids,  —  Glaces,  —  Fromages,  —  Chiens,  —  Serpent,  —  Araignée, 
—  Hirondelle,  —  Rossignol,  —  Cyclope,  —  Postérité,  —  Aiguillon 
(que  Racine  a  orthographié  :  Équillon) , — Midy ,  —  Concombre,  »  etc. 
Ce  ne  sont  pas  encore  des  remarques  substantielles  comme  celles 
qui  couvriront  plus  tard  les  marges  du  Sophocle,  et  dans  lesquelles 
se  trouvent  les  éléments  d'une  dissertation,  le  sens  d'une  critique 
littéraire  déjà  mûrie. 

Dans  un  certain  nombre  de  notes,  en  outre,  on  surprend  chez 
Bacine  en£ant  la  préocciqpation  caractéristique  de  graver  dans  sa 
mémoire  un  renseignement  précis,  un  phénomène  scientifique,  un 
fait  historique,  ou  bien  encore  la  signification  exacte  d'un  mot 
jusque-là  inconnu;  en  résumé,  c'est  l'étude  consciencieuse  d'un 
texte  latin  par  un  esprit  observateur.  Non  content  de  traduire  à  la 
bote  sa  version,  il  cherche  à  étendre  par  un  travail  réfléchi  le 
cercle  de  ses  connaissances  dans  les  diverses  branches  de  la  science. 
Au  troisièotô  livre  des  Géorgiques,  il  prend  une  série  de  notes 
répondant  à  une  noème  préoccupation  de  son  esprit  :  la  mdadie, 
ses  symptômes,  les  ravages  qu'elle  exerce,  les  différentes  formes- 
qu'elle  affecte  :  «  Maladie,  —  Marques  de  maladie,  —  Victime 
malade,  —  Maladies  d'animaux,  —  Poisons  malades,  —  Fièvre 
(fieure),  —  Gorge  enflammée-  ». 

Lit-il  cet  autre  passage  des  Géorgiques  ^. 

Frincipio  arboribus  vaiia  est  natura  creandù. 
îfamque  aHs  nullis  hominum  cogentibus  ipsœ 
Sponte  sua  venirmt  camposque  et  flumina  laie 
Curvff  tenent... 

frappé  de  cette  sorte  de  cours  d'histoire  naturelle,  quTl  pourra 
avoir  à  consulter  un  jour  ou  l'autre,  le  jeune  Racine  inscrira  en 
marge  ces  mots  :  «  Diverses  manières  dont  les  arbres  poussent  *.  » 
Du  principe,  passant  à  l'exemple,  Virgile  poursuit  sa  démons- 
tration : 

,.,  ut  molle  siler  lentœque  genùtœ*. 

Biais  un  mot  échappe  à  l'écolier.  Quel  est  le  sens  de  siler? 
lî  oarre  son  vocabnlaire;  ceite  expression,  qu'il  rencontre  ici  pour 

*  Paul  Mesnard,  t.  VI,  p.  291. 

*  Pages  123,  124,  125,  126  et  127  de  notre  exemplaire. 

*  Livre  II,  vers  9  et  suivants. 

*  Page  74  de  notre  exemplaire. 
5  Livre  II,  vers  12. 


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1060  RAGOIE  ÉOOUKB 

la  prenûëre  fois,  est  synonyme  de  vimerij  dont  il  connaissdtVac- 
ception  plus  usuelle;  immédiatement,  de  crainte  d'oublier,  il  pique 
un  renvoi  et  écrit  dans  la  marge  :  «  ozier  *  » ,  avec  un  e,  suivant 
l'orthographe  du  temps.  Un  peu  plus  loin,  il  est  question*  de 
rimare  et  du  mont  Tabume,  et  le  jeune  homme  qui,  jAus  lélé  que 
tant  d'autres  écoliers,  a  pris  la  peine  de  rechercher  dans  qudles 
contrées  sont  situées  ces  montagnes,  note  que  l'Imare  e^  un  «  mont 
de  Thrace  »  et  le  Taburne  un  «  mont  dans  la  Campanie^  ». 

Mais  cette  préoccupation  de  s'instruire,  en  accumulant  de  nou- 
velles connaissances,  n'est  pas  seule  à  hanter  l'esprit  de  l'étudiant. 
Il  ne  s'arrête  pas  qu'aux  faits;  le  développement  d'une  pensée  de 
l'ordre  littéraire  ou  moral  l'intéresse  plus  vivement  encore.  En 
conséquence,  dans  notre  Virgile,  toujours  comme  dans  les  Extraits 
de  Plutarque,  nous  pouvons  signaler,  avec  H.  Paul  Hesnard,  a  le 
soin  particulier  que  Racine  a  pris  d'extraire  de  son  auteur  les 
réflexions  générales,  et,  comme  on  dit  dans  la  langue  de  la  rhé- 
torique, les  lieux  communs.  C'était,  il  est  permis  de  le  croire,  une 
provision  qu'il  voulait  faire,  et  dont  il  sentait  qu'il  pourrait  tiror 
un  jour  parti,  comme  orateur  et  comme  poète  *  ».  Ici,  ce  n'est  pas 
par  extraits  que  Racine  procède,  mais  peu  importe,  on  retrouve 
aisément  dans  certaines  de  ses  observations  l'idée  qui  l'a  frappé. 
C'est  la  richesse  d'une  période,  c'est  une  heureuse  description  ou 
une  image  pittoresque  :  «  Course  de  chariots,  —  Combat  de  deux 
taureaux,  —  Taureaux  qui  se  battent,  —  Combat  d*abeilles,  — 
République  des  abeilles,  —  Roy,  —  Aristée,  —  Nil,  —  Écho,  — 
Jeunes  gens  morts,  —  Enfers,  —  Ombres,  —  Plainte  d'un  fils  à  sa 
mère,  —  Dieu  respandu  partout,  »  etc.  Autant  de  remarques  feîtes 
par  Racine  pour  graver  dans  son  esprit  une  tournure  de  phrase 
originale,  une  pensée  profonde  ou  un  sentiment  délicat  que,  par  la 
suite,  il  pourra,  à  l'occasion,  s'approprier,  expressions  et  images 
qui,  en  réalité,  ont  passé  dans  ses  œuvres  et  que  nous  retrouverons 
tout  à  l'heure. 

C'est  à  peine  si,  dans  cette  première  lecture  du  poète  latin, 
T Enéide  a  eu  le  don  de  captiver  l'attention  du  jeune  homme;  il  n'y 
a  inséré  qu'une  seule  note  et  n'a  souligné  qu'un  petit  nombre  de 
vers.  Au  contraire,  il  a  une  préférence  marquée  pour  les  Géor- 
giques.  Pourquoi,  sinon  parce  que  le  pittoresque  de  ces  tableaux 
agrestes  produit  chez  le  jeune  homme  une  profonde  impression? 
Que  de  poètes  chantent,  à  leurs  débuts,  les  splendeurs  de  la  nature 

*  Page  74  de  notre  exemplaire. 

2  Livre  II,  vers  33  et  34. 

3  Page  75  de  notre  exemplaire. 
<  Paul  Mescard,  t.  VI,  p.  291. 


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BiGIRE  ÉGOLKR  1061 

avant  d'aborder  Tétude  sî  complexe  du  cœur  humain  I  Victor  Hugo 
a  passé  par  les  Odes  et  ballades  avant  de  faire  parler  et  agir  Her- 
nani,  Ruy-Blas,  Cromwell,  et  pour  rentrer  dans  notre  sujet,  Virgile, 
dès  sa  quinzième  année,  si  Ton  en  croit  ses  biographes,  célèbre  les 
plaisirs  rustiques,  et  à  vingt-cinq  ans  compose  sa  première  églogue, 
tandis  qu'au  bout  de  douze  années  d'efforts,  après  s'être  assimilé 
toutes  les  légendes,  toutes  les  traditions  épiques  de  sa  patrie, 
Y  Enéide  lui  apparaît  encore  si  peu  digne  du  plan  magnifique  qu'il 
a  conçu  que,  sentant  la  mort  approcher,  il  prescrit  dans  son  testa- 
ment la  destruction  de  cette  œuvre  qu'il  considère  comme  inachevée 
et  sans  valeur. 

Racine  a  subi  cette  loi.  Avant  d'atteindre  à  la  pleine  maturité 
du  génie  et  de  se  révéler  auteur  tragique  aux  traits  personnels, 
aux  situations  savamment  construites,  au  langage  pur  et  élégant, 
l'écolier  s'est  essayé  dans  ses  premières  rimes  à  célébrer  dans  un 
style  mal  assuré,  à  grand  renfort  d'amplifications  descriptives, 
l'hymne  éternel  des  champs  et  des  boi3.  Faut-il  s'étonner,  dès  lors, 
qu'il  ait  été  séduit  davantage  par  les  peintures  famihères  des 
Géorgiques  que  par  le  soufile  grandiose  du  poème  épique? 

IV 

Jusqu'à  son  entrée  à  Port-Royal,  nous  ne  connaissons  de  la  vie 
intellectuelle  de  Jean  Racine  que  ce  que  nous  en  révèle  le  Virgile 
que  nous  avons  sous  les  yeux.  Personne  n'a  songé  à  recueillir  sa 
correspondance  ni  ses  premiers  essais  d'alors  (si  toutefois  le  démon 
poétique  l'a  déjà  piqué),  parce  que  personne  ne  soupçonnait  encore 
son  glorieux  avenir.  Et  pourtant,  il  eût  sufîijpeut-être  pour  le  pré- 
voir de  suivre  avec  attention  ses  rapides  progrès. 

Tout  au  contraire,  c'est  à  tort  que  ses  biographes  attribuent 
exclusivement  à  son  séjour  chez  les  Solitaires  et  à  l'influence  de 
ses  maîtres  d'alors,  les  Amauld,  les  Lancelot,  les  Nicole,  les  Hamon, 
les  le  Maître,  sa  connaissance  approfondie  des  auteurs  classiques, 
sa  méthode  sûre  et  l'extraordinaire  précocité  de  son  esprit.  Le 
collège  de  Beauvais  a  eu  sa  part,  et  larçe  et  glorieuse,  dans  la 
formation  et  la  culture  intellectuelle  du  poète,  et  ce  n'est  que 
justice  de  reconnaître  ici  sa  bienfaisante  influence.  M.  Paul  Mes- 
nard,  qui  s'est  si  profondément  identifié  avec  celui  dont  il  a  publié 
les  œuvres,  a  pressenti  cette  excellente  impulsion  donnée,  dès  ses 
plus  tendres  années,  à  l'intelligence  de  l'enfant.  Il  a  été  frappé  du 
nombre  relativement  considérable  des  élèves*  et  de  l'état  flo- 

^  Un  des  plus  illustres  enfants  de  Beauvais,  Antoine  Loysel,  avocat  au 
Parlement  de  Paris,  né  en  1536,  avait  fait  une  partie  de  ses  classes  dans 


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1ÛS2  RiONKEGOUEft 

lissant  dans  lequel  se  trouvait  alors  cet  établissement  plus  que 
centenaire,  sous  la  direction  d'un  prêtre  expérimenté,  Nicolas  Des- 
suslefour.  Un  ami  des  Solitaires,  le  célèbre  docteur  en  Sorbonne  Go- 
defroy  Hermant,  avant  d'être  recteur  de  l'Université  de  Paris,  avait 
enseigné,  une  dizaine  d'années  auparavant,  la  rhétorique  au  collège 
de  sa  ville  natale.  Auteur  d'un  grand  nombre  de  dissertations  thto- 
logiques  et  de  traductions  des  Pères  de  l'Église,  a  Godefroy  Her- 
mant, dit  Simon  S  a  beaucoup  brillé  de  son  temps  par  lavivadté  de 
son  esprit  et  son  érudition  ».  Pendant  le  temps  que  Badne  passa  i 
ce  collège,  un  autre  ami  des  Solitaires,  Nicolas  Choart  de  Buzanval^ 
«  un  homme  de  bien,  qui  avait  l'intention  droite  -  »,  au  dire  de 
Simon,  avait,  en  qualité  d'évêque  de  Beau  vais,  une  haute  autOTÎté 
sur  l'établissement.  De  tels  noms  recommandaient  puissamment  i 
Fattention  des  Solitaires  le  collëgejde  Beauvais  et  ses  élèves.  Cest 
ce  que  dit  M.  Paul  Mesnard  ^.  «  Ce  collège  devait,  ce  nous  semble, 
être  en  bonne  renommée  à  Port-Royal.  Il  se  peut  que  les  parents 
de  Racine  aient  reçu  de  ce  côté-là,  d'Antoine  le  Maître  par  exemple, 
grand  ami  de  M.  Hermant,  ou  de  M.  de  Beaupuis,  ancien  élève  de 
Beauvais,  le  conseil  de  choisir  pour  leur  enfant  cette  m^ûson  d'édu- 
cation. Remarquons  qu'au  sortir  de  Beauvais,  Racine  entra  aux 
écoles  de  Port-Royal  à  un  âge  où  l'on  n'avait  pas  coutume  d'y 
recevoir  des  élèves,  et  que,  pour  avoir  dérogé  à  leur  règle,  il  falMt 
que  ses  nouveaux  maîtres  eussent  quelque  confiance  dans  les  pre- 
miers enseignements  qu'il  avait  reçus.  »  Cette  supposition  n'a  rien 
de  téméraire  ;  aussi,  lorsque  M.  FVul  Mesnard  ajoute  :  «  Avec  un 
esprit  si  heureusement  doué,  il  devait,  à  cet  âge,  être  fort  avincé 
dans  ses  études,  et  se  trouver  en  état,  pour  les  achever,  de  mettre 
à  profit  les  meilleures  leçons  de  Port-Royal,  »  on  serait  tenté  de 
croire  que  l'érudit  écrivain  avait  deviné  l'existence  de  notre  Vîi^gile, 
témoignant  des  progrès  surprenants  du  jeune  Racine  dans  les 
langues  latine  et  grecque,  comme  le  démontre  la  note  que  je 
relève  dans  Y  Enéide^  livre  XI,  en  face  du  vers  578  : 

Tela  manu  fam  ium  tenera  pueriUa  torsU. 

Il  est  question,  dans  ce  passage  du  poème  ^sqiie,  de  CamiOe, 

cette  maison.  La  science  juridique  qu'il  a  déployée  dans  ses  traités» qui  font 
encore  autorité  dans  notre  jurisprudence  moderne,  les  Institutes  eoutumièrei, 
Pasquier  ou  le  dialogue  des  avocats,  ne  le  cède  en  nen  à  la  ^•aIcn^  littéraire 
de  ses  Poésies  latines  et  au  mérite  de  précision  historique  de  ses  Mémoires  de 
Beauvais, 

*  Le  Nobiliaire  de  vertu,  ou  Supplément  aux  Mémoires  de  maitnss  Antoine 
Loysel  et  Pierre  Louvet,  p.  53. 

2  Supplément  à  V Histoire  du  Beauvinsis,  p.  138- 

3  2«  édition,  t.  h^,  p.  14. 


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fille  de  ilétabufi  :  élevée  par  son  père,  dès  sa  pks  tendre  enfimce, 
an  milieu  ées  iDOOtagoes,  nourrie  du  lait  d  une  jument,  et  dès 
qu'elle  peut  diriger  sœ  yas,  -vêtue  d'une  peau  de  tigre  et  armée 
d'un  javelot  et  d'un  carquois,  Camille  lance,  d'une  nain  faible 
encore^  des  flèches  proportionnées  à  son  âge.  Racine  a  déjà  lu 
dans  Pindare  une  description  analogue  ;  il  s'agit  d' Achille,  saisis- 
samt^  tout  jeune,  de  petits  javelots,  poids  bien  lourd  pour  ses  mains 
débiles,  et  les  lançant  avec  vaillaBce.  Pour  mieux  comparer  les 
traits  de  cette  éducation  martiale  chez  tes  deux  auteurs,  l'écolier 
pirend  la  peine  de  transcrire  en  marge  de  l'ouvrage  latin  le  pas- 
sage oorrespandant  du  livre  grec  :  «  Pindare,  Nem.  od.  3,  dît-il^ 
parlant  d'Achille  enfant  :  ira?ç  èwit,  aQupt  jxryàAa  Ipya  x^P^^  ©afJtvà 
^pœxySfSapQV  obcovra  iroXXcov  *. 

Pindare  lui  était  assez  familier  déjà  pour  qu'il  s'empressât  de 
noter  cet  emprunt  que  Virgile  avait  fait  au  poète  lyrique  dans  le 
Ters  cité  plus  haut  :  Tala  manu^  etc. 

Bad&e  se  livrait  fréquemment  à  jces  sortes  de  rapprochements. 
Il  a  pu  être  porté  à  suivre  cette  méthode  par  son  exemplaire  de 
Virg^  surd^rgé  de  savants  commentaires.  Nos  seulement  il  avait 
la  boBDe  habitude  de  Hre  ces  notes,  mais  il  les  complétsdt  au  besoin, 
ainsi  <îu'il  a  feit  pour  le  vers  578,  cpie  nous  avons  cité,  n*ava5t  été 
l'objet  d'aucune  annotation. 

Dans  les  Extraits  qu'il  fera  de  Plutarq'oe,  il  ne  se  privera  pas  de 
citer  Tacite,  Quintîlien,  Vii^ie,  qu'il  connaît  déjà  à  fond,  -nous 
en  avons  maintenant  la  preuve,  Gicéron,  Salluste,  fioraoe,  Lucain, 
Pline  le  Jfeune.  Quand  il  lira  Sophocle,  il  laissera  également  entre- 
voir l'étonnante  étendue  de  sa  cukure  littéraire;  là,  encore,  îl  citera 
Pindare,  il  renverra  à  Thucydide,  il  établira  d'instructives  comparai- 
sons en4re  Bomère  ^  Sophocle,  il  mettra  en  relief  des  analo^es  de 
détaâls  entre  ÏAjax  de  celui-d  et  Yfphigéme  d'Euripide,  rap- 
prochera Œdipe  d^Electre  et  de  PhUoctète.  Si  l'en  veut  Men  se 
nuppeder  que  ces  différentes  études  ont  été  faites  à  Port-Royal  par 
Racine  VCTS  sa  seieiftme  ou  sa  dix-septième  année,  en  eera  bien 
forcé  d'admettre  que,  dès  le  collège  de  Beauvais,  il  avait  dû  ac- 
quérir en  partie  cette  érudition  précoce  en  tradiiisant  d'autres 
auteurs  -encore  que  Virgile  et  Pindare.  «  A  l'âge  de  sc&e  et  de 
dix-'sept  ans,  dit  M.  Panl  Meeoard,  avoir  lu  d'un  bout  à  l'autre,  la 
plume  &  la  main,  et  avioir  annoté  avec  tant  de  'détail  tous  les  écrits 
de  Phatarque,  n'est-ce  pas  un  fait  très  digne  d'être  remarqué,  et 
qui  donne  vme  haute  idée  aussi  bien  des  maîtres  habiles  de  Racine 
que  de  leur  jeune  éiève^?  »>  De  môme  pour  les  Extraits  de  <}uinti- 

*  Page  517  de  notre  exemplaire. 
2  Paul^Mesnard,  t.  VI,  p.  291. 


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1064  BAGWK  ÈCOUER 

lien  et  de  Tacite,  M-  Mesnard  fera  cette  remarque  :  «  Qu'étant  hm 
authentiquement  de  Port-Royal,  ils  nous  apprennent  qu'en  1656, 
Racine,  écolier  depuis  un  an  à  peine  dans  cette  studieuse  maison, 
y  avait  déjà  lu  tout  entier,  la  plume  à  la  mdn,  deux  auteurs  que 
d'ordinaire,  au  collège,  on  ne  connaît  guère  que  par  quelques 
fragments  ^  » 

De  son  côté,  Louis  Racine  rapporte'  que  dans  le  même  temps 
son  père  avait  traduit  le  commencement  du  Banquet  de  Platon, 
qu'il  avait  fait  en  grec  des  extraits  de  saint  Basile,  et  recueilli  des 
notes  sur  Homère  et  sur  Pindare.  Ceci  d'ailleurs  n'est  pas  fût  pour 
surprendre  nos  lecteurs,  qui  savent  mdntenant  que,  dès  le  col- 
lège. Racine  connaissait  cet  auteur,  et  qu'il  en  avait  commenté  des 
fragments. 

V 

Après  tout  ce  que  'nous  venons  de  dire,  nous  sera-t-il  permis 
d'affirmer  que  les  Solitaires  ont  semé  dans  une  terre  déjà  cultivée, 
avec  un  soin  jaloux,  par  des  hommes  de  mérite  et  de  science. 
Attribuons-leur  la  part  qui  leur  revient  dans  la  formation  intellec- 
tuelle de  leur  élève,  et,  en  cela,  séparons-nous  de  Louis  Radne, 
disant  simplement  dans  ses  Mémoires  que  son  père  avadt  appris  à 
Beauvais  «  les  premiers  principes  du  latin  »;  séparons-nous  égale- 
ment de  M.  Emile  Deschanel  ^,  qui,  trop  exclusivement,  et  un  peu 
à  la  légère,  limite  à  Port-Royal  l'époque  des  débuts  de  l'adolescent, 
lorsqu'il  dit  :  «  C'est  là  que,  sous  d'excellents  maîtres,  il  étudia 
l'antiquité,  particulièrement  la  littérature  grecque  avec  le  bon 
Lancelot...  Le  jeune  écolier  eut  vite  fait  d'apprendre  i  lire  cou- 
ramment les  écrivains  grecs.  » 

L'instruction  littéraire  de  Racine  à  sa  sortie  de  Beauvais,  en 
grec  notamment,  est  beaucoup  plus  étendue,  ceci  est  dès  mainte- 
nant constant,  que  ne  semblent  le  croire  ses  biographes. 

Il  n'est  pas  nécessaire  d'aller  en  chercher  bien  loin  la  ndson; 
c*est  que  sa  vive  et  précoce  intelligence  était  servie  par  une 
mémoire  d'une  souplesse  prodigieuse. 

Quel  commentateur  de  Racine  n'a  pas  raconté  une  anecdote 
datant  de  son  arrivée  à  Port-Royal,  et  à  laquelle,  dès  1656,  dans 
ses  Extraits  de  Tacite,  il  a  fait  lui-même  une  allusion  indirecte  en 
soulignant^dans  le  livre  XIV  des  Annales  ce  passage  du  cha|ûu%  l', 
qui  lui  a  rappelé  sa  récente  mésaventure  :  Ubros  exuri  jussii! 
Le  sévère  Claude  Lancelot  avait  surpris  entre  ses  mains  un  roman 
en  langue  grecque^de  l'évêque  fléliodore,  les  Amours  de  Théagène 

<  Paul  Mesnard,  t.  VI,  p.  291. 

2  Racine.  Paris,  Calmann-Lévy,  1884, 1. 1*',  p.  50. 


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RACINE  ÉCOLIER  1085 

et  de  Chariclée^  il  le  jette  au  feu.  Peu  de  temps  après,  il  confisque 
entre  les  mêmes  mains  un  nouvel  exemplaire,  qui  a  le  sort  du 
premier.  Mais  l'écolier  indocile  se  procure  encore  une  fois  l'ouvrage 
interdit,  puis,  un  beau  jour,  il  va  trouver  Lancelot,  et  lui  tendant 
malicieusement  son  volume  :  «  Brûlez-le  maintenant,  si  vous  voulez, 
lui  dit-il,  je  le  sais  par  cœur  ^  » 

Il  n'y  a  rien  d'impossible  à  ce  que  l'écolier  ait  dit  vrai.  Telle 
était  alors  son  ardeur  à  l'étude,  et  telles  son  application  et  sa 
mémoire,  qu'il  pouvait  parfaitement  retenir  de  sa  lecture  non  seu- 
lement les  points  saillants,  mais  jusqu'aux  passages  qui  l'avaient 
le  plus  ému.  11  aurait  pu  réciter  de  mémoire  Sophocle  et  Euripide, 
pour  les  avoir  lus  et  relus  bien  souvent  dans  ses  promenades  sous 
les  ombrages  de  l'abbaye.  Déjà,  quelque  temps  avant,  il  avait  donné 
une  preuve  de  cette  heureuse  faculté.  C'était  encore  à  Port-Royal. 
Selon  toute  vraisemblance,  nous  le  savons,  il  avait  abandonné 
à  Beauvais  son  Virgile;  mais  il  avait  conservé,  des  Géorgiques  sur- 
tout, un  souvenir  très  précis.  Il  en  savait  par  cœur  des  tirades 
entières,  notamment  un  certain  nombre  de  vers  qui,  à  la  lecture, 
lui  avaient  semblé  particulièrement  beaux  et  qu'il  n'avait  pu  s'em- 
pêcher de  souligner.  Nouvellement  installé  chez  les  Solitaires,  jouis- 
sant au  milieu  des  bois,  dans  ce  site  pittoresque  de  la  vallée  de 
Ghevreuse,  d'une  liberté  relative  qui  évidemment  lui  éUût  inconnue 
à  Beauvais,  il  s'était  laissé  séduire  par  les  charmes  de  la  campagne 
environnante  et  la  douceur  des  paisibles  rêveries.  «  Toutes  les  voix 
de  la  nature  lui  parlaient  alors,  dit  M.  Hippolyte  Babou  ^;  ses 
grands  yeux,  miroirs  intelligents,  renvoyaient  à  son  imagination 
mille  tableaux  de  la  vie  rustique  et  pastorale.  »  Cette  tranquillité, 
ce  repos,  ce  bonheur,  comment  les  exprimera  un  poète,  et  surtout 
un  poète  de  seize  ans?  Par  une  ode,  et  c'est,  en  effet,  par  une  ode 
qu'il  débute  dans  les  lettres.  Si  les  gracieux  horizons  qui  venaient 
de  séduire  ses  regards  ont  pu  inspirer  le  jeune  hoinme  et  provo- 
quer ses  premières  rimes,  en  réalité,  cette  ode  lui  a  été  bien  plus 
directement  dictée  par  les  réminiscences  encore  toutes  fraîches  de 
ses  lectures,  par  les  lieux  communs  qu'il  avait  puisés  dans  Virgile, 

*  Cette  jolie  anecdote  a  inspiré  à  M.  Lucien  Auge  de  Lassus  un  à-propos 
joué  pour  la  première  fois  à  la  Comédie-Française,  le  21  décembre  1884,  à 
l'occasion  de  Tanniversaire  de  la  naissance  du  poète.  Cette  petite  pièce  de 
circonstance  avait  pour  titre  :  Racine  à  Port-Royal.  Le  héros  était  repré- 
senté avec  une  grâce  aimable  par  M^^*  Rosa  Bruck;  MM.  Goquelin  cadet  et 
Leloir  incarnaient  plaisamment  les  sombres  silhouettes  de  Nicole  et  d'Ar- 
nauld.  Il  est  regrettable  que  l'auteur  ait  cru  devoir  s'écarter  de  la  légende, 
et  que,  dans  l'intention  de  renforcer  cette  historiette,  il  lui  ait  enlevé  une 
partie  de  son  charme  naïf. 

2  Les  Poètes  français,  Gide.  Paris,  4861,  t.  III,  p.  68. 


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1086  HAGIHS  ecouer 

et  qu'U  s'aBsimile  dad^  cette  pièce  avee  plt»  d'énthoosiaame  ywé- 
nfle  que  d'à-propos^  dadn»  un  dtyler  encore  fort  inexpérimeiilfe, 
akMirdt  de  iiépétiiious,  de  baaalUéa  et  de  chevilles^  révâant  le  ibv 
labeur  d'houe  pénible  T(e3*âiffi)ca4^0Q. 

La  pièce  porte  sur  le  manusciity  appartenant  à  H.  Angnsle  de 
NauroiSy  lo  titre  authentique  :  le  Paysetf^e  ou  tes  Promenades  Ai 
Po9ri'Royal  des  Champs.  Elle  est  divisée  ea  sept  ades,  el  âans 
certaine  des  saus-ttures  de  ces  odesv  on  rencûnti^  de»  espressîoiâ 
que  le  débutant  avait  récemment  notées  en  marge  de  notre  Vît* 
gile.  Ainsi  nous  relevons,  aux  pages  132  et  13%  de  notre  précknx 
exemplaire,  ces  mot»  :  «  Jardiniers,  Jardins  )>  ;  et  Tode  septième 
est  intitulée  les  Jardins.  De  même  pour  l'ode  sixième,  qui  traite 
des  itowj^aux  et  Hiat  combat  de  taweauXy  le  jeune  auteur  s'est 
souvenu  qu'à;  Beauyais,  il  avait  inscrit  aux  pages  111  et  112.  de  son 
Virgile  cette  remarque  :  k  Combat  de  deux  ttauveaux,  —  Taareaoi 
qui  se  battent.  » 

Le  lecteur  doit  comprendre  que  là  ne  s'arrêteat  pas  les  rémè- 
nîscences  du  poète  ;  si  l'étiquette  qu'il  emploie  est  empruatèe  & 
Viffgîley  le  développement  de  sa  pensée  s'en  inspirera  plus  ècnûti^ 
nMnt  eneece.  On  pourrait  dire  sans  exagération,  q^'il  la'y  a.pafr  «ne 
éescriptioQ,  pas  un  trait,  annotés  par  Racine  dans  les^  troisièiDe  et 
quatrième  livres  des  Géorgiques^  dont  on  ne  retrouve  avec  plue  ea 
■loîiiâ  de  netteté  la  trace  dans  l'ode  à  Port-Royal.  C'est,  da  reste» 
ce  qui  ôte  i  cette  pièce  tout  cachet  d'ori^alité,  ei  nous  ne  pes- 
ions qu'adopter  l'appréciation)  que  Louis  Racine  donne  suc  le  <^but 
èft  son  père  :  «  Outre  tes  vers  faibles  qui  sont  dane  ces.  ed^^  dîfc4 
dans  ses  MémoireSy  elles  ne  disent  rien  qiie  de  général  à  toute 
campagne,  et  n'ont  rien  de  particulier  à  Port-Royal.  »  £videll^- 
ment^  elles  n'ont  rien  de  particulier  à  l'Abbaye,  et  nous  savons 
pourquoi.  Ne  nous  étonnons  pas  d'ailleurs  qu'à  seiae  aas*  i'âxifier 
nfait  pas  su  revêtir  d'une  fiorme  personnelle  des  ebeervatioiis 
directes  sur  les  hommes  et  les  choses. 

Dans  l'ode  troisième,,  le  jeune  heinme  paraphrase  le  ?eE9  â6&  du 
quatrième  livre  de  Y  Enéide  : 

.,  Nèc  Zephyros  audis  spirare  seeundos. 
G*ést  là  qu'avec  de  doux  murmures 
L'on  entend  les  petits  zéphirs» 
De  qui  les  tranquilles  soupirs 
Charment  les  peines  les  plus  dures*. 

Bais  rioiitation  la  plus  fidèle,  c'est,  dans  Fbdlé  sixième,  le 
combat  de  taureaux.  La  lecture  atteadve*  de  cette  pièce  mdiqaera 


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RACINE  ÉCOLIER  tOST 

mieux  que  tous  les  commentaires  cette  ressemblance  que  nous 
nous  bornerons  à  indiquer  par  quelques  citations. 
II  est  question  de  taureaux.  Déjà,  dît  Racine, 

Déjà  transportés  de  courroux, 

Et  sous  leurs  pieds  et  sous  leurs  coups. 
Us  font  gémir  la  terre  ; 

Déjà  leur  mugissante  Toix, 
Gomme  un  bruyant  tonnerre, 

Fait  trembler  les  monts  et  les  bois. 
Illi  alternantes  multa  vi  prœlia  miscent 
Vulneribus  crehris  ;  lavit  ater  corpora  sanguis, 
Versaque  m  ohnixos  urgentur  cornua  vasto 
Cum  gemitu,  reboant  sylvœque  et  maçnus  Olympus^. 


Xja  rage  excite  leur  vigueur; 

Le  vaincu  redevient  vainqueur. 
Post,  ubi  coUectum  robur  viresque  receptas, 
Signa  movet,  prœcepsque  oblitiun  fertur  in  hostem  *. 

Parfoifii,  VuR  f  ayant  en  arrière 

Se  fait  voir  plus  faible  et  plus  lent. 

Et  puis  redevient  pfads  vioicsnt. 

Décharger  son  âpre  colèoe; 

De  môme  un  torr^t  arrêté 

D'abord  suspend  sa  £erté, 
Remonte  vers  sa  source, 

£t  puis,  redoublant  ea  fureur 
Bon  indomptable  course, 

Traîne  le  ravage  et  Thorreur. 

Ergo  omni  cura  vires  exereet 

Et  tentât  sese,  atque  irasci  in  cornua  discit 
Arboris  obnixus  tranco^  ventosque  lacessiJt 
Ictibus,  et  sparsa  adpugnam  proludit  arena... 
F\bÊCbÊL8  ut  medio  ^cœpit  cum  aibesccre  ponto 
LongimSy  ex  aHsque  mnum  trakk;  utque  wltttus 
Ad  terras  immane  sanatper  saxa,  nec  ipso 
Monte  minor  procucmbit;  at  ima  exmstuAî  unda 
Vorticibus^  migramgue  alte  subjectat  ofwuun  ^. 


Pendant  cette  ruLde  tempête, 
Kon  voit  les  timides  troupeaux 
Attendre  qui  des  deux  rivaux 
lies  doit  ffdre  enfin  sa  conquête. 

*  Géorgiques,  livre  III,  vers  220  et  suiv. 

a  Livre  IIl,  vers  235  et  236. 

2  Géorgiques,  livre  III,  vers  229  et  suiv. 


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1088  RACINE  ÉœLIER 

Dulcibus  nia  quidem  illecebris,  et  zsepe  superbos 
Cormbus  inter  se  subigit  decemere  amantes, 
Pascitur  in  magna  Sylva  formosa  juvenea  K 

Mais  déjà  l'un,  tout  glorieux. 
Fait,  d'un  effort  victorieux. 

Triompher  sa  furie  ; 
L'autre,  morne  et  plein  dejdouleur, 

Ya  loin  de  la  patrie 
Cacher  sa  honte  et  son  malheur. 
Nec  mos  hellantes  una  slabulare;  sed  aller 
y  ictus  abit,  longeque  ignotis  exsulat  oris; 
Multa  geinens  ignominiam,  plagasque  super bi 
VictoriSy  tum  quos  amisit  inultus  amores  ; 
Et  stabula  adspectans  regnis  excessU  avitis  ^, 

Le  lecteur  nous  pardonnera  ces  parallèles,  trop  longs  déjà,  entre 
la  première  pièce  du  jeune  Racine  et  l'œuvre  du  chantre  d'Auguste, 
en  faveur  de  l'intérêt  qu'ils  présentent  au  point  de  vue  de  la 
méthode  employée  par  l'élève  pour  mettre  à  profit  les  enseigne- 
ments du  maître.  Ce  travail  d'assimilation  auquel  il  s'est  livré  dans 
certaines  parties  de  l'Ode  à  Port-Royal,  il  le  renouvellera  peu  de 
temps  après,  lorsqu'il  tentera  d'écrire  des  vers  latins.  La  persécu- 
tion, dont  les  religieux  du  monastère  sont  l'objet  en  1656,  fournit 
à  leur  élève  l'occasion  d'écrire  l'élégie  Ad  Christum.  Ici,  ce  n'est 
plus  une  inspiration,  ce  n'est  plus  une  traduction  que  je  relève, 
c'est  un  emprunt  direct,  on  dirait  un  plagiat  si  le  mot  n'étadt  pas 
hors  de  toute  proportion  et  s'il  ne  comportait  pas  une  intention 
frauduleuse  que  nous  ne  voulons  pas  prêter  au  trop  fidèle  écolier. 
Virgile,  dans  les  Géorgiques,  parle  d'Orphée  réclamant  nuit  et 
jour  son  Eurydice  à  tous  les  échos  des  enfers  : 


Tcj  veniente  die,  te,  decedente,  canebat 


3 


Cette  tournure  poétique  a  frappé  le  jeune  homme,  et  il  l'a 
soulignée,  comme  il  avait  fait  de  ces  tirades  entières  que  nous 
citions  tout  à  l'heure.  Aussi,  lorsqu'il  parlera  de  ses  maîtres  invo- 
quant sans  cesse  le  Christ  qui  les  soutient  dans  leurs  épreuves,  ne 
nous  étonnons  pas  qu'il  s'écrie  avec  son  modèle  : 

Te,  veniente  die,  te,  fugiente,  vacant. 

En  1660,  à  l'occasion  de  la  naissance  d'un  enfant  de  M"*  Vitaut, 
sa  tante,  le  jeune  homme  compose  un  sonnet  que  nous  voulons 

*  Livre  III,  vers  217  et  suiv. 
a  Livre  m,  vers  223  et  suiv. 
3  Géorgiques,  livre  IV,  vers  466. 


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BAGINE  ÊGOUER  1089 

dter  tout  entier,  car  on  aperçoit,  dans  son  allure  générale  plutôt 
encore  que  dans  telle  ou  telle  expression,  des  idées  évidemment 
empruntées  au  chantre  des  Eglogues. 

n  est  temps  que  la  nuit  termine  sa  carrière, 
Un  astre  tout  nouveau  vient  de  naître  en  ces  lieux  ; 
Déjà  tout  rhorizon  s'aperçoit  de  ses  feux, 
U  échauffe  déjà  dans  sa  pointe  première. 

Et  toi,  fille  du  Jour,  qui  nais  devant  ton  père, 
Belle  Aurore,  rougis,  ou  te  cache  à  nos  yeux. 
Cette  nuit,  un  soleil  est  descendu  des  cieux, 
Dont  le  nouvel  éclat  efface  ta  lumière. 

Toi,  qui  dans  ton  matin  parait  déjà  si  grand. 
Bel  astre,  puisses*tu  n'avoir  point  de  couchant  ! 
Sois  toujours  en  beauté  une  aurore  naissante! 

A  ceux  de  qui  tu  sors  puisses- tu  ressembler! 
Sois  digne  de  Daphnis  et  digne  d'Amaranthe, 
Pour  être  sans  égal,  il  faut  les  égaler. 

Est-ce  que  les  exagérations  juvéniles  de  ce  sonnet  ne  font  pas 
songer  à  l'admirable  passage  de  la  quatrième  églogue,  où  le  poète 
célèbre  avec  une  telle  exaltation  lyrique  l'enfant  divin  dont  la 
naissance  doit  amener  sur  terre  une  ère  nouvelle  de  paix  et  de 
prospérité. 

Magnus  ah  intégra  sœclorum  nascitur  ordo. 

Un  astre  tout  nouveau  vient  de  naître  en  ces  lieux. 

Jam  nova  progenies  cxlo  demittitur  alto» 

Cette  nuit  un  soleil  est  descendu  des  cieux. 

Nous  avons  vu  le  jeune  poète  demander  à  Virgile  l'inspiration 
de  ses  premières  compositions,  et  cette  source  à  laquelle  il  a  puisé, 
nous  en  avons  remonté  le  courant  à  l'aide,  non  de  comparaisons 
plus  ou  moins  éloignées  dans  les  tableaux  dépeints  par  notre 
auteur,  mais  de  traces  matérielles,  je  veux  dire  de  coups  de  crayon, 
de  traits  de  plume  de  sa  propre  main.  Certes,  il  n'a  pas  à  se 
repentir  de  s'être  placé  ainsi,  dès  son  enfance,  sous  cette  illustre 
tutelle;  aussi  ne  se  fera-t-il  pas  faute,  à  tout  âge,  en  toutes 
circonstances,  de  recourir  au  maître  qui  a  favorisé  ses  premiers 
pas  et  de  proclamer  bien  haut  le  culte  qu'il  lui  a  voué.  De  là,  les 
citations  fréquentes  qu'il  en  fait  dans  sa  correspondance  pendant 
sa  jeunesse. 

«  Je  passe  tout  le  temps,  écrit-il  le  24  janvier  1662  à  M.  Vitart 
dans  une  lettre  qu'il  lui  adresse  d'Uzès,  où  il  demeura  plusieurs 
années,  chez  son  oncle  Antoine  Sconin,  vicaire  général  et  prieur 


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1090  Râgine  Écolier 

des  chanoines  réformés  de  l'église  cathédrale,  je  passe  tout   le 
temps  avec  mon  oncle,  avec  ssdnt  Thomas  et  Virale.  » 

Quelques  jours  après,  dans  nne  lettre  du  3  février  &  Tabbé  Le 
Vasseur,  il  fait  d'abondantes  citations  de  son  auteur  fiivori.  Deux 
entre  autres  sont  à  retenir.  Il  félicite  le  galant  abbé  sur  tes  amours, 
ajoutant  :  Et  meniem  Vernis  ipsa  dedU.  Ouvrons  notre  exem* 
plaire,  et,  par  une  singulière  coïncÂdence,  nous  verrons,  au 
livre  III  des  Géorgiques^  cette  fraction  du  vers  267  soulignée  : 


Et  meniem  Venus  ipsa  dédit  •, 


Quelques  lignes  plus  bas,  il  cite  et  oommeate  les  vers  93  et  9& 
du  livre  IV  des  Géorgiques,  et  ces  mêmes  vers,  il  les  a  soulignés 
au  crayon  quelques  années  auparavant  dans  notre  vokiaie,  et  il  les 
a  fait  suivre  de  oe  oammentaîre  en  ottifje  :  «  Faioéa&t  gras  ^.  »  II 
fait  allusion,  dans  sa  correspondance  avec  l'abbé  Le  Vasseur,  an 
bailli  de  Chevreuse,  Pierre  Sellyer,  qui  avait  ^t^berché  à  supplanter 
dans  son  emploi  M.  Vitart,  et  il  ae  cache  pas  le  méfioê  souversdn 
que  lui  inspirent  la  lourde  incapacité  et  la  basse  duplicité  de  ce 
personnage  vulgaire.  «  Mais  que  vous  aves  bien  ra»0B,  ditni,  ^'«c- 
cuser  l'autre  d'une  infidélité  si  noirel  H  est  capiMe  4e»  pi»  ttekes 

trahisons  : 

lUeb/Bniàm  alkr 
Desidia  latamque  trakens  inglorius  alvum. 

A  votre  avis,  Virgile  ne  sait-il  pas  aussi  bien  frife  le  portrait 
d'un  traître  que  d'un  héros?  »  Cette  dernière  réflerion,  on  pourra  un 
jour  l'appliquer  à  Jean  Racine.  N'a-t-il  pas,  en  effet,  dépeint  avec 
la  même  vigueur  et  la  même  élévation  de  sentiments  les  perver- 
sités et  les  hûnes  de  Phèdre,  de  Néron,  d'Athalie,  que  la  réaîgpa- 
don  touchante  d'iphigénie,  le  courage  de  liitàrÛai^  et  i'soMMar 
ouLterael  d' Azidromaque  ! 

Nous  ne  reproduirons  pas  ici,  ils  seraîeut  trop  MMbreu,  Iw 
passages  de  sa  correspondance  où  Racine  parle  de  Vhrgple;  pov* 
tant,  il  nous  semble  intéressant  de  faine  reoKiaFqiier  ^ue,  père  4s 
famille  soucieux  de  la  bonne  éducation  littéraire  et  norale  de  ses 
eidknts,  il  se  souviendia  toujours  de  ce  qu'il  doit  à  Vii;ple  et  es 
reooAunandera  l'étude  A  ses  fils.  «  Je  voudrais^  éûrit-U  de  Feafeai* 
fiebleau,  le  Ik  octobre  1603^4  son  fils  atoé  Jeaa-iB«p([«sie,  qu'aK 
jours  où  vous  n'allez  point  au  cailège,  vous  pasaîes  neiise  de  mtt^ 
Cicéron,  et  vous  rafraîchir  la  mémoire  des  plus  beaoi:  eoàeciu 
d'Horace  ou  de  Virgile,  ces  smteurs  étaat  fort  poopiss  i  npus 

*  Page  114  de  notre  exemplaire. 
^  Page  131  de  notre  exemplaire. 


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nÂCINE  ÉCOLIER  109! 

accoatumer  à  penser  et  à  écrire  avec  justesse  et  avec  netteté.  » 
Quel  poète  français  a  pensé  et  a  écrit  avec  plus  de  justesse  et  plus 
de  netteté  que  Jean  Racine? 

VI 

II  est  un  ^nomène  indiscutable  :  les  vieillards  ont  sor  les 
petits  faits  contemporains  de  leur  enfance  des  souvenirs  infiniment 
plus  précis  que  sur  de  récents  événements  d'une  importance  capi- 
tale. Il  semble  que,  par  une  sorte  d'analogie,  ce  soient  les  plus 
aneieffnes  lectures  de  Racine  qui,  durant  toute  son  existence,  aient 
«u  sur  son  génie  la  plus  grande  force  impiilsive.  N*est41  pas  curieux, 
«n  effet,  de  remarquer  conbîen  l'étude  faite  de  Virale  au  collëgn 
deBeauvais  s'est  gravée- pffofeDdèoientdans  se»  esprit?  Sana doute, 
il  a  bien  SMiveni  lu  et  relu,  depuis^  le  prince  des  poètes  latins; 
«evtes^  9  a-  e»  sous.  les  yeux  d^autres  exemplaires  que  celui  du 
collège,  ne  serak-ce;  ^e  le  voluine  qui  fait  pat tie  de  la  bibliothèque 
ée  Toulouse  y  mais  à  chaque  instant,  dans  ses  imitatioAS,  dans  ses 
citatnoiis,  et  eeei  le  plus  souvent  à  son  insu,  c'est  k  un  vers^ 
nemarqué  antrefeis^  à  Beauvais  qu'il'  fait  allusioa,  c^est  d'un  passée 
souligné  sur  les  bancs  de  l'école  qu'il  tire  profrt. 

Il  serait  superflu  de  toucher  du  doigt  dans  chacune  des  œuvres 
de  Racine  les  réminiscences  de  Virgile.  Elles  apparaissent  à  chaque 
page,  depuis  ses  premiers  essais  jusqu'aux  tragédies  les  plus  par- 
faiteS'  de  son  âge  mûr.  Andrométpêe,  cette  œuvre  si  int'uaeoient 
imprégnée  du  sentiment  de  l'antiquité;  Phèdre^  Béréniee,  Mapazety 
autant  de  chefs-d'œuvre  nés  de  la  lecture  de  V Enéide.  Encore  une 
fois,  le  tragique  français  se  fait  un  devoir  de  reconnaissance  de 
rendre  à  son  aine  un  éclatant  hommage  dans  ses  préfaces,  où  il 
indique  si  loyalement  ses  sources  et  les  oMMUficatÎMa  provenant  de 
son  fait.  A  propos  à'Andromaqiie^  après  avoir  reproduit  quelques 
passages  du  troisième  livre  de  Y  Enéide  :  «  Voilà,  ajoute  l'auteur, 
en  peu  de  vers  tout  le  sujet  de  cette  tragédie  \  vmlà  le  lieu  de  la 
seène,  l'action  qui  s'y  passe,  les  quatre  principaux  acteurs  et  même 
leurs  caractères,  excepté  celui  d'Hermione.  »  Plus  loin,  cet  esprit 
délicat  et  tempéré  dira  :  «  Toute  la  liberté  que  j'ai  prise,  c'a  été 
d'adoucir  un  peu  la  férocité  de  Pyrrhus,  que  Sênèque,  dians  la 
Troade,  et  Virale,  dsuis  le  second  livre  de  Y  Enéide^  ont  po«ssé 
ibeaueoup  plus-  loin  (foe  je  n'ai  cru  devoli*  le  faire.  » 

Emt-il  \at  préfistce  êtlpkifénie^  il  confesse  eiicere  ses  empmiils'  & 
Vîrgire,  a  Aride  n'est  point  un  personnage  de  mon  invention. 
Virgile  dit  qu'Hîppolyte  l'épousa,  et  en  eut  un  fîb,  après  qu'Escu- 
lape  l'eut  ressuscité.  » 


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1092  RACUVE  ÉCOLIER 

Dans  sa  première  tragédie,  la  Thébaîde,  Racine  termine  le  récit 
de  la  mort  de  Polynice  par  le  dernier  vers  de  VEnéide  : 

Vitaque  cum  gemitu  fugit  indignata  suh  umbra$. 
Et  80Q  âme  en  courroux  s'enfuit  dans  les  enfers  *. 

Plus  de  vingt  ans  après,  en  1685,  dans  rYdylle  sur  la  Paix,  il 
traduit  ainsi  le  quatrième  vers  de  la  première  églogue  : 

Deus  nobis  hxc  otia  feeîL 
Un  roi  victorieux  nous  a  fait  ce  loisir. 

Aussi  peut-on  dire,  pour  résumer  d'un  mot  l'influence  de  Virgile 
sur  Jean  Radne,  que  d'un  bout  à  l'autre  de  l'œuvre  considérable 
du  poète  d'Auguste,  du  premier  vers  sorti  de  sa  plame  féconde 
jusqu'au  dernier,  Racine,  si  bien  préparé  par  ses  inclinadoos 
personnelles  à  goûter  l'harmonieuse  élégance  et  les  pensées  élevées 
de  son  illustre  devancier,  n'a  négligé  aucune  occasion  de  s'appro- 
prier les  beautés  dont  son  modèle  se  montrait  si  prodigue. 

C'est  même  au  point  que  parfois  de  la  même  idée  il  tire  plu- 
sieurs adaptations.  Virgile  nous  montre,  au  premier  livre  de 
VEnéide  (vers  50  et  51),  l'altière  Junon  qui  se  glorifie  de  sa  double 
parenté  avec  Jupiter  : 

Ast  ego,  quœ  dioûm  incedo  regina,  Jovisque 
Et  soror  et  conjux,.. 

Après  la  reine  des  dieux,  l'impératrice  des  Romains,  Agrippine, 
exprimera  la  même  idée  : 

Et  moi,  qui  sur  le  trône  ai  suivi  mes  ancêtres. 
Moi,  ûUe,  femme,  sœur  et  mère  de  vos  maîtres 3... 

et  plus  tard  Abner  répétera  à  Athalie  ^  : 

£h  quoi!  vous  de  nos  rois  et  la  femme  et  la  mère^. 

Nous  avons  énuméré  rapidement  ce  que  notre  poète  doit  i 
Virgile,  et  grâce  à  l'exemplaire  que  Racine  avait  entre  les  mains 

*  Acte  V,  scène  m. 

3  Britannicus,  acte  I»*".  scène  ii,  vers  155  et  156. 

*  Athalie,  acte  II,  scène  iv,  vers  449. 

*  Bossuet  a  bien  connu,  lui  aussi,  ces  beaux  vers  de  Virgile,  que  rappelle, 
dans  Toraison  funèbre  de  la  reine  d*Ângleterre,  cette  phrase  dans  laquelle 
l'orateur  parle  «  d'une  grande  reine,  fille,  femme,  nièce  de  rois  si  paissants, 
et  souveraine  de  trois  royaumes  ».  Remarquons  même  en  passant  que  cette 
oraison  était  prononcée,  dans  Téglise  de  Sainte-Marie  de  Ghaillot,  le  16  no- 
vembre 1669,  c'est-à-dire  quelques  jours  avant  la  première  représentation 
de  Britannicus  (13  décembre  1669). 


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RÂGINB  ÊGOUER  1093 

au  collège  de  Beauvais,  nous  avons  pu  noter  de  curieuses  rencon- 
très  entre  le  débutant  et  son  modèle.  Mais  le  poète  latin  n'a  pas 
seul  l'honneur  d'avoir  formé  le  goût  de  l'écolier.  Après  le  premier 
aliment  qu'il  a  tiré  de  Virgile,  nourri  à  Port-Royal  des  classiques 
grecs  et  latins,  il  puisera  dans  chacun  concurremment,  et,  toujours 
avec  un  égal  bonheur,  il  exploitera  le  fonds  richement  meublé  de 
connaissances  littéraires  qu'il  a  recueillies  dans  les  volumes  de  sa 
bibliothèque.  C'est  ainsi  que  plusieurs  des  vers  soulignés  dans  le 
Sophocle  appartenant  à  la  Bibliothèque  nationale  se  trouvent  imités 
dans  Andromaçue  et  dans  Phèdre.  Certaines  remarques  extraites 
de  Pluiarque  ont  passé  dans  Alexandre^  enfin  la  lecture  la  plus 
féconde  pour  son  inspiration,  c'est  le  roman  des  Amours  de  Théa- 
gène  et  de  Chariclée^  soit  parce  que  cette  lecture,  ayant  l'attrait  du 
fruit  défendu,  avait  plus  directement  frappé  son  imagination,  soit 
parce  que  cet  ouvrage  est  un  des  premiers  qu'il  ait  étudiés.  Aussi 
Louis  Racine,  dans  ses  Mémoires,  dit  avec  raison  que  son  père 
«  avait  conçu  dans  son  enfance  une  passion  extraordinaire  pour 
Héliodore,  il  admirait  son  style  et  l'artifice  merveilleux  avec  leque* 
sa  fable  est  conduite  ».  Dès  1660,  c'est  par  une  pièce  tirée  de  ce 
roman,  tAmasie,  que  Jean  Racine  manifeste  son  ambition  d'aborder 
le  théâtre.  Cette  pointe  un  peu  précieuse  de  Pyrrhus  {Andromaque^ 
acte  I,  scène  iv), 

Brûlé  de  plus  de  feux  que  je  n*en  allumai, 

certaines  situations  dramatiques  à'Iphigénie  et  de  Phèdre^  vien- 
nent de  la  même  source.  «  Dans  ce  roman,  dit  M.  Emile  Deschanel  S 
un  père,  pour  obéir  aux  lois,  est  forcé  d'immoler  sa  fille,  qui  lui 
avait  été  enlevée  dès  l'enfance,  et  qu'il  vient  de  retrouver  :  quelle 
que  soit  sa  douleur,  comme  il  est  roi,  il  préfère  le  salut  de  son  pays 
à  ce  qu'il  a  de  plus  cher  au  monde,  et  tient  à  sa  fille,  Chariclée,  et 
à  son  peuple  un  discours  magnanime,  qui  avait  pu  frapper  l'ima- 
gination de  Racine  adolescent  et  qui,  rapproché  d'une  situation 
analogue  dans  ïlpkigénie  d'Euripide,  put  lui  donner  l'idée  d'imiter 
rphigénie  à  Aulis,  » 

Enfin,  au  chapitre  iv  de  ce  roman,  dans  l'épisode  de  Déménète, 
il  est  question  d'une  belle-mère  qui,  voyant  son  beau-fils  «  dans 
son  plus  bel  accoustrement,  sort  do  son  bon  sens  et  ne  déguise  plus 
son  amour  »,  appelant  l'objet  de  sa  flamme  criminelle  :  «c  0  nouvel 
Hippolytel  ô  mon  Thésée I  »  Elle  profite  d'une  absence  de  son  mari 
pour  venir,  la  nuit,  trouver  son  beau-fils,  et,  dit  une  vieille  tra- 

^  Emile  Deschaael,  Racine,  t.  U,  p.  6. 

25  d6g£Mbre  1887.  70 


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1094  lAGm  ÉCOLUI 

ductîoDf  «  ad  met  m  effort  d'obtenir  de  lui  une  chose  détestable  ». 
liais  le  jeune  hoaune  a  réâsté.  Pour  se  venger,  elle  prétend  men- 
flOfigëronent  qu'il  l'a  battue  et  attire  sur  Finnocent  la  colère  de- 
son  mari.  On  voit  immédiatement  le  parti  que  Racine  a  tiré  de  cet 
épisode  dans  Phèdre^  et  en  même  temps  combien  plus  dnanatîqiie 
est  sa  version,  lorsqu'au  Heu  de  se  plaindre  avec  qudque  naïveté 
des  brutalités  de  soft  beau-âs,  l'époase  incestueuse  l'accœ  de  soa 
profure  cràae. 

Si  Jean  Racine  n'a  paa  tout  d^abord  écrit  pour  la  scène  (noos 
savons  que  ses  tentatives  de  YAmasie  (1660;  et  des  Amours 
i Ovide  (1661) t  ne  sont  pas  ses  preoûers  essais),  il  est  permis  de 
croire  qu'il  eut,  tout  jeune,  Tinstinct  du  tbé&tre  et  que  ce  fut 
toujours  là  l'ob^t  de  son  ambition  secrète  et  de  œs  constants 
efforts.  Ce  qui  le  prouve,  c'est  le  travail  aaquel  il  se  livre  à  Port- 
loyal  »ir  Sophocle,  sur  cet  auteur  dont  il  devait  sk  vivement 
goûter  la  mesure,  Tbarmonie  et  la  perfection  de  forme,  lui  qui 
aeratt  nn  jour  le  plus  barmonieux  et  le  plus  mesuré  de  tous  les 
psëtes  drunatiques.  Ce  qui  le  frappe  davantage,  dmis  cette  lecture, 
c'est  rkafaîletè  de  l'autev  à  présenter  le  sujet  de  sa  pièce;  entête 
de  preaqpie  tovfees  ks  tragédies  de  Sopbecle,  Fétni&mt  marque 
saa  adaératîcm  pour  ragœcement  tedmique  des  scènes  d'expo- 
sition. «  Belle  manière  d'expliquer  le  lieu  de  la  scène  dès  le 
premier  vers  »,  écrit-il  en  marge  de  son  livre  à  propos  de  Philoc- 
tète.  C'est  à  la  lecture  des  JYmckmiennes  qa'û  a  pour  ainsi  dire 
l'intuition  du  rôle  de  confident  et  de  son  utilité  dans  l'action 
dramatique.  «  Un  esclave,  écrit-ii,  peut  quelquefois  parler  à 
propos  »,  réfleiioQ  nsûlve  dont  il  a  dà  se  souvenir  bien  souvent, 
quand  il  faissût  parler,  et  avec  que)  i-propos  et  quelle  éloquence, 
ks  Géphise,  les  OEnone,  les  Arsace,  lesArbate,  et  jusqu'au  veiiieui 
Théramène. 

Parfois  Racine  se  &it  i  lui-même  des  emprunts  om  plutM  il  re- 
prend et  développe  avec  l'avtorité  que  lui  donne  le  génie,  lespensées 
qu'il  a  émises,  moins  nettes  et  moins  bien  appropriées  dans  ses  pins 
hnntaiDS  essais.  M.  Pan)  Mesnard  a  fait,  au  ssjet  de  Tétégie  bciae 
Ad  Christum^  qui,  nous  l'avons  dit,  date  de  1656,  rbeuFeox  rap- 
procbement  suivant  :  «  Il  y  a  un  rapport  frappant,  non  d'expresôon 
sans  doute,  ni  de  Isrce  ou  de  charme  poétique,  mais  de  sentiments,, 
mitre  ces  premiers  bégaiements  de  la  mose  en£amtine  du  poète, 
et  tes  dernières,  les  pbis  magnifiques  înspiratioQS  de  son  génie  : 

Quem  dabis  œtemo  finem,  Bes  magne,  labori? 

Quis  dabîtur  bellis  invidixque  modus? 
Combien  de  temps.  Seigneur,  combien  de  temps  encore 
Verrons-nous  contre  toi  les  méebaats  s'élever? 


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J 


RACmE  ÉGOUER  1095 

Cet  enfant,  «  élevé,  tosime  le  M  disait  Koilean,  dans  k  saoïo- 
toaire  de  la  piété,  en  un  temps  de  cruelles  épreuves  pour  ses 
maîtres,  au  n^eu  des  Joad  toonants  et  des  colooibes  gémifisantes 
de  Port-Royal,  amassait  là  dans  son  âme  des  souvenirs  et  des 
impressions  qu'il  devait  fondre  plus  tard  avec  la  grande  poésie  de 
la  Bible*  ». 

Mais  remontons  plus  Idn  encore  daais  le  passé,  remontons  jus- 
qu'il l'ode  à  Pwt-Royai,  et  nous  pourrons  répéter^  mrac  SaioÉe- 
Beuve  etxvec  TH.  PatrlMesnard,^[ue  «  dans  ces  strophes -:  «le vois 
ce  iiloUre  véfiérd>Ie  »  et  «  Sacrés  palais  de  llonocenoe  »,11  y  a 
déjà  de  l'aocont  ties  chœurs  ^'Esther.  » 

Ainsi  nous  avons  parcouru  raj^idement  l'csuvre  de  notre  auteur 
en  ÎBidiqiiaAt  oelTteaiefift  les  progrès  Inoeasaots  de  «cette  riche  et 
abondante  prodiKftion  -qui  a  peur  point  de  départ  ccrt?le  premère 
étude  des  cksâques,  où  le  jaune  bomme  s*est  formé  ^  sàremenit  le 
goùL  Qu'^n  conduis  makiteiiant  7 

De  même  que  de  Port-Rtryal,  où  Raciiie  fisait  pour  la  première 
fois  Sophocle,  Plutarque,  Héliodore,  date  la  première  pensée  de 
ce  qui  s'appellera  par  la  suite  Iphigénie^  Phèdre^  Aihalie^  de 
mèiae,  dlrofiB-oous,  dès  4e  collège  de  Beauvais,  le  jeuae  éoQÏer 
a  eu  l'intuitÛMi  première»  vague  enoom  et  fort  inceptakie,  ma» 
réelle,  des  cbe£sHl'œavre  qu'après  une  longuet  féconde  médîtailâMi 
devait  un  jour  créer  son  pcôssant  nénîe. 

Ainsi  il  existe,  entre  le  jour  <»ù,  enfaat,  Racine  a  pour  la  ppeauèiie 
fois  ouvert  «on  Virgile,  et  le  jour  où,  dans  la  plénitude  de  sa  gloire 
littéraii^e,  il  a  reoueilli  te  fruit  de  ses  labâira,  uœ  série  wm 
interrompue  de  travaux»  de  pensées,  d'espéranoeg  et  de  «tooès,  et 
c'est  un  {Saisir  Men  indtrucitîif  d'en  remonter  le  cours  juafu'4  «a 
source  modeste,  jusqu'au  collège  de  Beauvats,  jusqu'à  -ces  bà6* 
soents  depuis  longtemps  en  poussière  où  l'écotier  studieux  annotaût^ 
la  plume  &  la  main,  €e  m^e  Vii:gile  ifi-foUo -qui,  plus  setide  qua 
la  pierre,  est  arrivé  à  travers  deux  siècles  et  deoÉni  intact  jn8q(u'à 
nous,  nous  apportant  eotre  ses  ie«illete  quelque  ohoBe  de  la  *viB 
intime  de  l'immortel  tragique. 

Maurice  VeNaiET. 

^  Edition  de  1885,  1 1",  p.  16. 


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LES  ŒUVRES  ET  LES  HOMMES 

COURRIER  DO  THÉÂTRE,  DE  LA  UTTÉRATORE  ET  DK  ARTS 


Les  agitations  de  la  rue.  La  démission  de  M.  Grévy  etTélection  de  M.  Caraot. 
Une  courte  lune  de  miel.  La  logique  d'un  fou.  Les  coups  de  revolver  et 
la  popularité  de  M.  Jules  Ferry.  Acquittement  de  M.  Wilson  et  oondam- 
natioQ  de  M.  Garvalho.  —  Théâtre  de  la  Porte-Saiut-Martln  :  la  Tosca,  de 
M.  Sardou.  Une  revanche  du  Crocodile.  Rentrée  de  M™*  Sarah  Bemhardt. 
Odéon  :  Beaucoup  de  bruit  pour  rien,  par  M.  L.  Legendre.  Shakespeare  et 
Bacon.  Les  tombaux  dans  la  poésie  dramatique.  Ambigu  :  Matluas  iSom- 
dorf,  tiré  du  roman  de  Jules  Verne  par  M.  Busnach.  Vaudeville  :  C Affaire 
Clemenceau,  par  M.  d'Artois  et  A.  Dumas.  -—  Un  mot  sur  la  dernière 
séance  annuelle  de  TAcadémie  française.  Académie  des  sciences  morales 
et  politiques  :  Téloge  de  Louis  Reybaud  par  M.  Jules  Simon.  Concours 
pour  les  peintures  de  la  mairie  du  VP  arrondissement.  Décoration  de  la 
salle  des  mariages,  par  M.  Besnard,  à  la  mairie  du  I«'.  Les  livres  d*art  : 
la  Vie  rustique,  de  M.  Theuriet;  if"»  Chrysanthème,  de  Pierre  Loti,  etc. 
Revue  funèbre.  M™«  Boucicaut  et  son  testament. 


Les  amateurs  d'émotions  fortes  n'ont  plus  à  se  plûndre  :  peut- 
être  même  se  sont-ils  trouvés  ce  mois-ci  un  peu  plus  satisfaits 
qu'ils  ne  le  souhaitaient.  Nous  avons  failli  revoir,  on  peut  même  dire 
que  nous  avons  revu,  tout  au  moins  de  profil,  cette  vieille  con- 
naissance des  Parisiens  qui  n'avait  pas  repris  possession  de  la  rue 
depuis  la  Commune,  tout  en  faisant  néanmoins  en  sorte  de  ne 
point  se  laisser  complètement  oublier  :  Témeute.  Elle  a  de  nouveau 
déployé  sa  bannière  et  essayé  ses  forces  ;  elle  a  jeté  des  pierres  et 
même  tiré  quelques  coups  de  pistolet  aux  agents;  elle  a  été  chargée 
pendant  deux  jours  par  les  gardes  municipaux  ;  elle  a  rappris  le 
chemin  du  Palais-Bourbon.  Le  1^'  décembre  dernier,  sur  la  place 
et  le  pont  de  la  Concorde,  on  pouvait  se  croire  au  15  mai  18&8, 
et  tandis  que  M.  Déroulède  marchait  sur  la  Chambre,  H.  Basly  et 
M.  Camélinat  marchaient  sur  l'Hôtel  de  Ville. 

L'insurrection,  le  plus  saint  des  devoirs,  était  dirigée  à  la  fois^ 
contre  M.  Grévy,  qui  tardait  à  donner  sa  démission,  et  contre 
M.  Jules  Ferry,  dont  on  redoutait  l'élection  par  le  Congrès.  Un 
courant  universel  et  irrésistible  s'était  d'abord  prononcé  contre  le 
vieux  président,  solidaire  des  méfaits  de  son  gendre  et  atteint  par 
le  cynisme  de  ses  opérations  commerciales.  En  vain  le  vieUlard 
faisait  la  sourde  oreille,  plaçant  sa  résistance  opiniâtre  sous  le 
patronage  du  respect  pour  la  Constitution,  tous  les  personnages 
auxquels  il  adressait  des  appels  désespérés  pour  constituer  son 
ministère  de  la  Méduse  se  dérobaient  l'un  après  l'autre;  l'Elysée 


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LES  CEOVRES  ET  LES  HOMMES  lOOT 

prenait  de  plus  en  plus  la  physionomie  d'une  maison  funèbre,  et 
M.  Grévy  aurait  pu  répondre  comme  ce  mourant  à  qui  Ton  deman- 
dait :  «  Que  sentez-vous? — Je  sens  une  grande  difficulté  de  vivre.  » 
Mais  toute  la  question  n'était  pas  de  renverser  le  président,  en 
quoi  on  se  sentait  d'accord;  il  s'agissait  aussi  de  le  remplacer,  et 
là  on  ne  s'entendait  plus  du  tout.  Si  *bien  qu'un  certain  nombre  de 
députés  conçurent  le  projet  de  garder  M.   Grévy,  pour  éviter 
l'embarras  d'avoir  à  lui  donner  un  successeur.  La  République  n'a 
produit  qu'un  petit  nombre  de  grands  hommes,  dont  pas  un  seul 
n'a  l'heur  de  plaire  à  tous  les  républicains.  On  n'avait  que  des 
candidats  de  groupes,  voire  de  sous-groupes,  dont  les  groupes 
voisins   ne   voulaient  absolument    pas  entendre   parler   et    sur 
chacun  desquels  s'engageaient  les  discussions  des  médecins  de 
Molière  au  chevet  de  leurs  malades  :  «  Je  soutiens  que  l'émétique 
le  tuera.  —  Et  moi,  que  la  saignée  le  fera  mourir.  »  N'était-il  pas 
plus  simple  de  s'en  tenir  à  ce  qu'on  avait?  Cette  idée,  plus  simple 
en  effet  qu'ingénieuse,  parut  accueillie  d'abord  avec  une  certaine 
faveur;  on  rédigea  même  une  pétition  qui  recueillit  jusqu'à  sept 
ou  huit  signatures  à  la  Chambre;  on  s'en  fut  clandestinement 
exhorter  M.  Grévy  à  la  résistance,  et  on  le  trouva  prêt  à  donner 
cette  nouvelle  preuve  de  dévouement  à  son  pays.  Il  est  vrai  que 
le  courant  semblait  bien  fort  contre  lui,  mais,  comme  disait  le 
rédacteur  en  chef  de  X  Intransigeant  y  que  la  peur  de  M.  Ferry 
ralliait  à  cette  combinaison,  «  nous  savons  comment  on  crée  les 
courants  et  comment  l'opinion  se  fait  ».  Il  est  vrai  encore  que, 
dans  l'entratnement  de  la  polémique,  on  avait  traité  avec  fort  peu 
de  considération  l'intégrité  du  vieux  président.  Mais  Géronte  est 
accommodant  et  miséricordieux   :   «  Monsieur,  j'ai  une  douleur 
inconcevable  des  coups  de  bâton  que  je  vous  ai  donnés.  —  Ne 
parlons  pas  de  cela.  —  Ces  malheureux  coups  de  bâton  que  j'ai... 
—  Taisez-vous,  vous  dis-je,  j'oublie  tout.  —  Hélas!  quelle  bonté I 
mais  est-ce  de  bon  cœur,  monsieur,  que  vous  me  pardonnez  ces  coups 
de  bâton  que?. . ., —  Hé  oui,  ne  parlons  plus  de  rien.  Je  vous  pardonne 
tout.  Voilà  qui  est  fait.  »  Après  avoir  qualifié  M.  Grévy,  avec  le 
sans-façon  de  la  langue  démocratique,  de  «  vieux  farceur  »  et 
même  de  «  vieux  coquin  »,  en  l'accusant  d'avoir  pris  sa  part  des 
pots-de-vin  du  gendre,  on  commençait  à  développer  ce  thème  : 
«  Après  tout,  et  comparaison  faite,  c'est  encore  le  meilleur  et  le 
plus  honorable  président  que  puisse  avoir  notre  république.  »  Mais, 
par  un  phénomène  bizarre,  dès  qu'on  sut  que  M.  Grévy  ne  donnait 
plus  sa  démission,  la  Chambre  se  retrouva  unanime  pour  la  vouloir 
et  lui  signifia  qu'elle  l'attendait. 

Il  fallut  s'exécuter.  En  vain  M.  Déroulède  demeura-t-il  fidèle 


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jm  LES  (BUYIBS  ET  LES  HCHQBS 

josqa'au  bout  aa  beau-père  de  KL  WUson.  En  viin,  bissé  sur  les 
épaules  de  ses  amis,  derânt  les  grilles  du  Corps  lë^^tîf,  ioian- 
gusdt-il  la  foule,  en  rexhortant  à  crier  à  la  fois  :  Vive  Grévy!  et 
A  bas  Ferry I  la  foule  indocile  criait  :  A  bas  tous  les  deux!  M.  Dé- 
ronlëde  devient  décidément  une  figure  de  la  rue.  Le  blessé  de 
Sedan,  l'auteur  de  la  Moabite\  de  YHetman,  de  ces  Chants  fun 
soldat^  tout  frémissants  de  patriotisme,  dont  on  vient  de  doqs 
donner  une  nouvelle  édition,  illustrée  par  Détaille,  de  NeaviUe  ei 
dix  autres  et  augmentée  de  plusieurs  pièces  inédites  panm  les- 
quelles il  faut  signaler  surtout  la  dernière,  plaidoyer  personnel 
dont  l'accent  nous  a  parfois  ému  sans  nous  convaincre;  fanden 
Déroulède  dont  l'exubérance  juvénile  pouvait  faire  sourire,  mais 
qu*on  aimait  jusqu'en  ses  emportements  et  ses  maladresses,  nous 
nous  refusons  à  le  reconnaître  eu  ce  personnage  encombrant  et 
compromettant  qui  prend  de  plus  en  plus  toutes  les  allures  d'an 
agitateur  révolutionnaire,  se  montre  au  peuple  entre  le  général 
Eudes  et  Louise  Michel,  prétend  faire  fnôemiser  le  drapeau  tri- 
cote avec  le  drapeau  rouge  et  qui,  en  croyant  utiliser  an  profit  de 
sa  cause  les  forces  révolutionnaires,  se  fait  leur  dupe  et  lâir  com- 
plice. En  lui  voyant  choisir  pour  héros  M.  Grëvy  après  le  gùkérû 
Boulanger,  il  est  permis  de  trouver  que  IL  Déroulède  n'est  pas  iHen 
difficile  en  fait  d'héroïsme  et  que  l'épopée  qu'il  rêve  na  rien 
d'homérique.  Le  plus  clair  résultat  de  ses  dernières  et  broyantes 
manifestations  aura  été  de  diviser  et  de  disloquer  la  grande  oravre 
dont  il  était  si  fier,  —  la  Ligue  des  patriotes,  —  es  provoquant  de 
toutes  parts  des  protestations  contre  sa  conduite,  et  finalement  de 
se  voir  contraint  à  donner  sa  démission  de  président,  qoelgncs 
jours  après  celle  de  M.  Grévy. 

Le  2  décembre,  la  Chambre  écoutait  en  silence  la  lecture  d'un 
message  où  M.  Grévy  prenait  congé  en  s'efibrçant  de  dissimoier 
son  amertume  sous  les  formes  de  la  dignité.  Cet  acte  m  extremis 
disait  en  substance,  mais  avec  des  formes  solennelles  :  a  Je  m* en 
vais,  puisqu'il  n'y  a  pas  moyen  de  faire  autrement;  maïs  je  me 
lave  les  mains  de  ce  qui  peut  arriver,  et  ne  vous  en  praiez  qu'i 
vous  s'il  y  a  du  grabuge.  »  La  Chambre  en  était  venue  à  ses  &is. 
Elle  avait  fait,  elle  aussi,  sans  sortir  de  l'attitude  partementaire,  son 
petit  coup  d'État.  Notre  histoire  moderne  a  désormais  deux  journées 
du  2  décembre  :  la  seconde  est  la  revanche  de  la  première.  En  1851, 
le  président  avait  dissous  l'Assemblée;  en  1887,  l'Assemblée  a 
dissous  le  président.  Ah  I  l'opération  a  été  laborieuse,  et  le  patient 
a  opposé  une  résistance  qu'on  pouvait  ne  pas  attendre  d'an  tonne 
dont  la  notoriété  politique  a  pour  base  un  amendement  fioneax  sur 
la  suppression  de  la  présidence  I 


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LES  OBUTRES  ET  LES  HOMMES  1099 

La  flèche  au  Parthe  que  décochait  ce  vieillard  en  quittant  le  palais 
du  faubourg  Saint-HoDoré  pour  l'hôtel  de  l'avenue  d'iéna,  n'était 
pas  tout  à  iait  telmn  imbelle  sine  iciu.  La  situation  paraissait 
menaçante.  La  rae  déclarait  hautement,  par  ses  organes  les  plus 
impérieux,  qu'elle  ferait  des  barricades  plutôt  que  d'accepter 
M.  Jules  Ferry.  Son  élection  serait  le  signal  de  la  guerre  civile. 
Le  sang  coulerait.  Les  fusils  partiraient  d'eux-mèoies.  Et  de  soq 
côté  l'Hôtel  de  Ville,  sans  prendre  la  peine  de  se  gêner,  préparait 
ouvertement  la  proclamation  de  la  Commune  :  le  bcireau  du  conseil 
municipal  siégeait  en  permanence  ;  il  avait  installé  le  général  Eudes, 
arraché  au  bras  de  H.  Déroulëde,  dans  une  salle  de  l'édifice;  il 
s'était  mis  en  rapport  avec  les  comités  révolutionnaires  établis  dans 
chaque  quartier;  il  se  préparait  à  enlever  le  préfet  de  la  Seine, 
au  premier  bruit  de  l'élection  Ferry,  et  il  reboncbah  de  son  mieux 
les  souterrains  que  ce  fonctionnaire  avait  eu  Faudace  de  iaire 
déblayer  pour  livrer  passage  aux  troupes  en  cas  de  besoin.  L'Hôtel 
de  Ville  est  la  propriété  du  conseil,  sa  maison  :  il  ne  se  conteste 
pas  d'y  siéger,  il  y  tient  cour  plénifere,  il  y  invite  qui  il  veut,  il  y 
accueille  qui  bon  lui  semble.  S'il  lui  plaît  d'y  recevoir  la  viate  du 
peuple  et  du  drapeau  rouge,  personne  n'a  rien  à  y  vw.  H  ofire  une 
large  hospitalité  au  général  Eudes,  à  ses  amis  et  à  ses  dients;  maïs 
il  se  refuse  à  loger  le  préfet  et  s'il  a  fini  par  tolérer  que  celui-ci 
occupe  un  cabinet  à  côté  de  lui,  c'est  parce  qu'il  peut  être  utile 
d'avoir  un  otage  sous  la  main. 

On  a  vu  une  fois  de  plus,  en  cette  circonstance,  de  quelle  feçon 
admirable  les  radicaux  entendent  la  liberté  des  sufirages  :  a  Vous 
êtes  libres,  à  la  seule  condition  de  voter  comme  moi.  Si  votre 
candidat  passe,  je  le  tue  comme  un  chien  et  je  mets  le  feu  à  Pari8« 
Vous  voilà  prévenus.  D'ailleurs,  encore  une  fois,  vous  êtes  libres,  y^ 
L'intimidation  a  réussi.  Le  Congrès  a  obéi  aux  injonctions  de  la  me, 
et  les  partisans  de  M.  Jules  Ferry,  notoirement  inquiets,  n'ont  pas 
déployé  pour  le  soutenir  la  ténacité  dont  se  vante  volontiers  leur 
patron.  On  sait  comment,  au  second  tour  de  scrutin,  la  ooocen- 
tration  républicaine  s'est  faite  sur  le  nom  de  M«  Sadi  Camol,  qui 
n'inspirait  d'ooibrage  à  personne.  On  peut  dire  que  M.  Sadi  Carnot 
a  été  élu  précisément  parce  que  nul  ne  songeait  à  lui.  C'était  le 
candidat  qui  divisait  le  moins.  On  a  pu*lé  du  troisième  larron 
saisissant  mattre  Aliboron  :  cette  comparaison  est  désobligeante  i 
la  fois  pour  la  République,  pour  les  pr^endants  évincés,  dont 
M.  V^lson  ne  faisait  point  partie,  et  pour  M.  Camot  lui-même, 
dont  la  candidature  imprévue  n'avait  été  rendue  posmble  que  par 
la  fermeté  avec  laquelle  il  avait  défendu  les  intérêts  du  Trésor 
fDontre  les  assauts  de  M.  Wilson  et  de  ses  protégés.  On  était  si 


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1100  LES  ŒUVRES  ET  LES  HOMMES 

charmé  d'avoir  trouvé  un  hoonête  homme  dans  ce  lamentable 
enchevêtrement  de  tripotages  que,  du  coup,  il  était  devenu  un 
candidat  pos^le,  en  attendant  qu'il  fournit  aux  psurtisans  irrécon- 
dliables  de  M.  Ferry  et  de  M.  de  Freydnet  un  terrain  neutre  pour 
les  mettre  d'accord.  C'est  ainsi  que  la  vertu  est  quelquefois  récom- 
pensée. Vous  verrez,  disait  à  ce  propos  un  journal  républicain, 
qu'il  suffira  bientôt  d'avoir  dhié  en  ville  sans  emporter  les  couverts, 
pour  poser  sa  candidature  &  la  présidence  de  la  République. 

L'aïeul  et  même  le  père  de  U.  Sadi  Carnot  ont  également  com- 
battu pour  lui  dans  la  circonstance.  Les  républiques,  elles  aussi, 
peuvent  avoir  leurs  dynasties,  et  en  votant  pour  le  nouveau  pré- 
ttdent,  tels  et  tels  membres  de  la  majorité  ont  donné  instincti- 
vement satisfaction  à  un  vague  sentiment   monarchique  qu'ils 
portaient  en  eux.  Ils  ont  élu  Carnot  III.  Immédiatement  les  photo- 
graphes et  les  rédacteurs  en  chef  des  journaux  illustrés  se  mirent 
en  quête  des  portraits  du  successeur  de  M.  Grévy.  Des  nuées  de 
reporters  se  lancèrent  dans  toutes  les  directions.  La  rue  des  Bas- 
sins vit  passer  en  quarante-huit  heures  plus  de  journalistss  qu'elle 
n'en  avait  vu  depuis  son  ouverture.  On  a  fait  la  cour  à  la  cui^- 
nière  de  M.  Sadi  Carnot,  tenté  de  corrompre  son  valet  de  chambre, 
couvert  d'or  son  concierge,  interviewé  le  vénérable  Ml.  Carnot  père 
jusque  dans  son  escalier.  On  a  expliqué  par  quelle  anomalie  ce  fils 
d'un  saint-simonien,  destiné  dès  l'âge  le  plus  tendre  à  la  carrière 
d'ingénieur,  avait  été  placé  sous  le  patronage  du  poèie  des  roses, 
en  recevant  un  prénom  qui  pouvait  faire  croire  au  Sbah  qu'un  de 
ses  sujets  venait  d'être  appelé  à  la  présidence  de  la  République 
française.  Les  confiseurs,  qui  tremblaient  pour  leur  fameuse  trêve, 
ont  poussé  un  soupir  de  soulagement;  le  fondant,  qui  était  dans 
le  marasme,  a  repris  courage;  les  marrons  glacés  et  les  (ruits  con- 
fits se  sont  senti  renaître  à  la  vie.  Tous  les  partis  se  donnaient  le 
baiser  Lamourette  sur  la  joue  de  M.  Carnot.  Il  semblait  bien  diffi- 
cile que  cette  lune  de  miel  ne  durât  pas  un  mois,  ce  qui  est  le 
minimum  des  lunes  de  miel  dans  les  ménages  les  plus  mal  assortis. 
Et  cependant,  trois  ou  quatre  jours  après,  il  n'en  restait  déjà  plus 
qu'un  quartier;  à  la  fin  de  la  semaine,  il  n'en  restait  plus  rien; 
quinze  jours  plus  tard,  il  ne  manquait  pas  d'impatients  qui  mani- 
festaient le  désir  de  casser  le  président  tout  neuf  que  la  France 
avait  reçu  du  Congrès  pour  cadeau  d'étrennes,  afin  de  voir  «  ce 
qu'il  y  a  dedans  ».  Dès  maintenant,  malgré  son  prénom  de  Sadi, 
M.  Carnot,  tiraillé  entre  les  partis  qui  se  le  disputent  et   qu'il 
voudrait  bien,  mais  qu'il  ne  peut  contenter  tous  â  la  fois,  commence 
à  s'apercevoir  qu'il  n'est  pas  sur  un  lit  de  roses. 

En  voyant  arriver  à  la  présidence  un  homme  jeune  ^encore^  — 


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LES  OEUVRES  ET  LES  HOMMES  1101 

il  y  a  des  jeunesses  relatives,  et  on  peut  dire  qu'un  président 
quinquagénaire  est  dans  la  fleur  de  l'âge,  —  les  femmes  des  fonc- 
tionnaires s'étaient  dit  :  «  Enfin  on  dansera  cet  hiver  à  l'Elysée  I  » 
Peut-être,  mais  l'on  n'y  danse  pas  encore.  Les  débuts  de  la  nou- 
velle présidence  ont  manqué  totalement  de  gaieté.  La  formation  du 
ministère  a  été  aussi  lente,  aussi  laborieuse,  aussi  énervante  que 
sous  M.  Grévy.  Il  semble  que  son  successeur  ait  repris  les  aiïaires 
juste  au  point  et  dans  l'état  où  il  les  avait  laissées;  que  la  Répu- 
blique, n'ayant  plus  de  force  que  pour  les  violences  de  la  polé- 
mique et  les  agitations  de  la  rue,  soit  réduite  au  dernier  degré  de 
l'anémie  en  ce  qui  concerne  les  fonctions  vitales.  Dans  sa  fièvre 
comateuse,  elle  a  des  convulsions  qui  ne  sont  qu'un  nouveau  symp- 
tôme d'agonie.  C'est  V Intransigeant^  la  Lanterne  et  le  Cri  du 
peuple  qui  représentent  tout  ce  qui  lui  reste  de  vigueur. 

Il  y  avait  huit  jours  pleins  que  la  République  était  retombée  dans 
son  coma  somnolent,  quand  les  coups  de  revolver  tirés  par  un 
énergumène  sur  M.  Jules  Ferry  sont  venus  derechef  secouer  sa 
torpeur.  Les  partis  révolutionnaires  n'ont  pas  voulu  en  avoir  le 
démenti.  Contraints,  par  le  vote  du  Congrès,  de  renoncer  à  leur 
insurrection,  ils  se  sont  dédommagés  de  leur  mieux.  Les  pro- 
vocations à    l'assassinat   hurlées    sans    empêchement    par    des 
gueules  de  fauves  dans  les  réunions  publiques,  les  sauvages  appels 
au  meurtre  jetés  sans  relâche  dans  des  esprits  détraqués  par 
toutes  les  passions  et  par  tous  les  mensonges,  les  injures  homi- 
cides vomies  chaque  jour  contre  l'héritier  de  Gambetta  par  une 
presse  de  boue  et  de  sang,  comme  l'appellent  aujourd'hui  les  jour- 
naux opportunistes,  qui  s'indignent  du  débordement  des  injures 
et  des  calomnies  lorsqu'ils  en  sont  les  victimes  au  lieu  d'en  être 
les  organes,  ont  porté  leur  fruit  naturel,  et  on  peut  s'étonner  qu'il 
n'ait  pas  mûri  plus  tôt.  Aubertin  a  tiré  sur  X orléaniste  Ferry,  sur 
Ferry  le  tonkinois^  sur  Ferry  Y  ami  de  Bismarck^  comme  sur  un 
chien  enragé.  11  a  dû  être  fort  surpris,  si  on  le  tenait  au  courant, 
de  se  voir  désavoué  par  les  journaux  dont  il  n'avait  fait  que  suivre 
les  conseils.  Est-ce  que  le  mot  d'ordre  des  manifestations  dirigées 
par  le  président  de  la  Ligue  des  patriotes  n'était  pas  :  A  teau 
Ferry?  Aubertin,  patriote  Lorrain  et  logique  comme  un  fou,  ne 
s'est  pas  borné  à  crier  ;  il  a  agi.  Si  on  argue  de  sa  démence,  que 
penser  de  la  raison  des  gens  dont  les  excitations  désignent  aux 
aliénés  leurs  victimes?  Ah  !  M.  Ferry  peut  se  vanter  d'être  bien  haï 
de  la  canaille  :  c'est  un  honneur,  cela,  et  nous  lui  souhaiterions 
d'en  être  tout  à  fait  digne.  Il  y  a  des  carrières  dont  cette  magni- 
fique impopularité  serait  la  récompense;  elle  a  été  jusqu'à  présent 
le  châtiment  de  la  sienne.  Il  ne  l'a  vraiment  pas  assez  méritée,  et 


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1102  LES  ŒDYMES  ET  LES  fiOMMES 

il  ne  peut  ni  s'en  vanter  ni  s'en  plaindre.  Mais  il  peut  en  tirer 
leçon  et  profit.  Huit  jours  plus  tôt,  les  coups  de  revolver  d'Auberân 
auraient  peut-être  enlevé  son  élection;  ils  lui  ont  refait  dn  moins 
une  sorte  de  popularité.  Voilà  un  joli  résultat  de  la  campagne 
radicale  contre  lui  1 V IniramigeanL  et  la  Lanterne  ont  fait  ce  chef- 
d'œuvre,  qu'on  eût  juré  impossible,  d'exciter  un  grand  mouvement 
de  sympathie  en  faveur  de  cet  liomme  d'ÉtaU  M.  Sadi  Camot 
pourrait  le  prendre  maintenant  comme  président  du  conseil  et  lui 
offirir  ainsi  l'occasion  de  montrer  s'il  a  vraiment  en  lui  l'étofie  d'un 
Casimir  Périer  de  la  République.  En  attendant,  on  parle  de  musela 
et  de  bâillonner  ces  bouches  d*égout  dont  les  vomissements  n'offos- 
quaient  personne  tant  qu'ils  n'atteignaient  que  les  conservateurs 
et  les  catholiques,  qu'on  encourageait  alors  et  qu'on  protégeât, 
mais  qu'on  trouve  intolérables  dès  qu'ils  éclaboussent  les  opportu- 
nistes. Il  leur  sied  mal  de  se  pLaiodre.  Ceux  qui  ont  semé  le  vent 
doivent  s'attendre  à  récolter  la  tempête.  Si  ce  n'est  pas  eux  qui 
ont  tiré  sur  M.  Ferry,  c'est  eux  qui  ont  mis  le  revolver  aux  mains 
de  son  meurtrier,  et,  comme  l'a  dit  le  satirique, 

Quû  tuleril  GracchtH  de  seditioMe  qusrentes? 

La  République  fijiira  par  avoir  ses  lois  de  septembre,  et  ce  sera 
encore  là  un  autre  résultat  non  moins  admirable  de  la  campagne 
des  radicaux. 

Pendant  ce  temps,  l'enquête  se  poursuivait  sur  l'affaire  des 
fameuses  lettres  à  la  femme  Limousin,  et  la  Chambre  des  mises  en 
accusation,  réunie  à  la  ChamlHre  des  appels  correctionnels  en 
audteoee  pléniëre,  rendait  un  arrêt  de  non-lieu.  Il  est  lûen  vrai 
que  les  deux  lettres  en  question  ont  été  interceptées  au  passage 
par  le  préfet  de  police  et  livrées  à  quelqu'un  qu'on  ne  nomme  pas, 
qu'elles  ont  été  détruites,  enfin  qu'elles  ont  été  remplacées  par  des 
copies,  qui,  interrogées  de  près,  ont  dénoncé  d'eUes-mèioiies  la 
fraude  dont  elles  avaient  été  l'objet.  On  ne  disait  rien  autre  chose; 
les  faits  qui  ont  servi  de  point  de  départ  à  la  poursuite  sont 
reconnus  et  proclamés.  Seulement  il  parait  qu'en  tout  cda  il  n'y 
avait j  point  lieu  à  poursuivre.  Que  ne  s'en  avisait-on  plus  tôt! 
On  [eût  épargné  à  la  conscience  étonnée  d'une  foule  de  braves 
gens  étrangers  aux  arcanes  de  la  science  juridique  le  scandale 
apparent  d'un  arrêt,  trop  prévu  et  trop  prédit,  qui  semble  mettre 
le  droit  en  oontradiction  avec  la  justice  et  reconnaître  que  les 
mailles  du  Code  sont  assez  larges  pour  laisser  passer,  avec  un  peu 
d'adresse,  les  actes  les  plus  coupables,  s'ils  sont  commis  par  de 
hauts  personnages.  Lorsque  c'est  la  politique  qui  dicte  le  choix  des 


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LES  OEUY&ES  IT  LKS  BOMMES  1103 

magistrats,  comment  s'étonner  si  le  public  est  disposé  à  croire  que 
c'est  la  politique  aassi  qui  dicte  leurs  arrêts  I 

M.  Carvalho  a  été  moins  heureux  que  M.  Wilson  et  M.  Gragnon. 
Le  procès  relatif  à  l'incendie  de  l'Opéra-Comique,  qui  se  traînait 
depuis  plus  d'un  mois  au  milieu  d'interminables  lenteurs,  relégué 
à  l'arrière-plan  par  les  agitations  politiques,  s'est  terminé  par  la 
condamnation  de  l'ancien    directeur  à  trois  mois  de  prison,  i 
200  francs  d'amende  et  à  des  dommages-intérêts   envers    le:» 
familles  de  ses  victimes.  Seul  avec  l'un  des  pompiers,  M.  Carvalho 
a  payé  pour  tous.  Triste  couronnement  d'une  longue  carrière  qui 
n'a  pas  été  sans  éclata  mais  dont  les  périodes  prospères  ou  bril- 
lantes se  sont  presque  toujours  brusquement  terminées  par  des 
catastrophes.  Chanteur  de  troisième  ordre  à  l'Opéra-Comique  jus- 
qu'aux premières  années  de  l'empire,  combien  ne  dut-il  pas  être 
envié  par  tous  ses  camarades,  quand,  après  avoir  épousé  la  jeune 
cantatrice  déjà  célèbre  et  devenue  si  vite  illustre,  il  obtint  le  pri- 
vilège du  Théâtre-Lyrique  !  A  diverses  reprises,  il  revint  à  la  tête 
de  ce  théâtre.  En  1868,  on  le  vit  même  mener  de  front,  avec  cette 
exploitation,  celle  de  la  salle  Yentadour.  De  prodigieux  efforts, 
une  habileté  à  laquelle  tout  le  monde  rendait  hommage,  son  double 
savoir-faire  de  metteur  en  scène  et  â*impresario^  le  merveilleux 
talent  de  sa  femme,  tous  les  services  qu'il  avait  rendus  à  l'art  en 
montant  d'excellents  ouvrages,  en  révélant  des  compositeurs  et  des 
artistes  hors  ligne  et  en  vulgarisant  parmi  nous  les  chefs-d'œuvre 
étrangers,  n'aboutirent  qu'à  épuiser  ses  ressources  et  ne  purent 
conjurer  un  dénouement  funeste.  M"**  Miolan-Carvalho,  qui  avait 
généreusement  jeté  dans  le  gouffre  plusieurs  années  de  sa  vie  et 
qui  ne  touchait  que  des  appointements  fictifs,  alors  qu'on  se  fût 
disputé  ailleurs  le  privilège  de  la  couvrir  d'or,  dut  séparer  sa  for- 
tune de  celle  de  son  mari.  Depuis  ce  jour,  M.  Carvalho  a  fait  bien 
d'autres  tentatives  :  il  a  passé  par  le  Vaudeville,  il  a  été  directeur 
de  la  scène  à  l'Opéra,  enfin  il  a  pris  en  main  les  rênes  de  l'Opéra- 
Comique,  qui  s'était  abattu  sous  M.  du  Locle,  et  il  l'avait  relevé 
après  de  longs  efforts,  il  en  avait  rappris  le  chemin  au  public 
quand  l'effroyable  incendie  du  25  mai  est  venu  anéantir  encore  le 
résultat  de  tant  de  travaux,  en  le  faisant  passer  de  son  cabinet 
directorial  à  la  barre  de  la  9"  Chambre  correctionnelle,  et  de  là  en 
prison.  La  fortune  lui  a  chèrement  vendu  tout  ce  qu'elle  semblait 
lui  donner. 

II 

L'administrateur  prorisoire  de  l'Opéra-Comique,  M.  Jules  Bar- 
bier, remplacera  définitivement  sans  doute  M.  Carvalho  à  la  tête 


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1104  LES  OBUTRKS  ET  LES  HOMMES 

d'un  théâtre  où  il  a  été  nourri  et  dont  il  connaît  les  détours.  Dans 
la  période  de  transition  qu'il  traverse  et  dans  la  salle  provisoire  où 
il  est  relégué,  l'Opéra-Comique  n'a  pas  eu  jusqu'à  présent  Tambi- 
tion  de  nous  donner  une  œuvre  nouvelle,  et  c'est  déjà  quelque 
chose  qu'il  ait  pu  remettre  sur  pied  le  Soi  malgré  lui  et  reprendre 
Philémon  et  Baucis.  Il  faut  cherdier  sûlleurs  les  nouveautés  qui  ne 
font  jamds  défaut  en  cette  saison. 

M.  Sardou,  nos  lecteurs  s'en  souviennent,  avait  échoué  avec  le 
Crocodile^  pièce  de  vacances  à  l'usage  des  collégiens,  où  se 
combinaient  Jules  Verne  et  le  Robinson  suisse.  On  lui  reprochait 
d'avoir  fait  une  berquinade,  et  ce  reproche  lui  étîdt  resté  sur  le 
cœur.  Il  a  voulu  y  répondre  en  écrivant  la  Tosca.  Après  le 
troisième  acte,  comme  le  rideau  baissait  sur  les  cris  d'effroi  et 
d'horreur  de  la  salle,  on  raconte  qu'il  demandait  d'un  air  triom- 
phant :  «  Eh  bien,  est-ce  encore  du  Berquin,  cette  fois?  a 
Non  certainement,  ce  n'est  pas  du  Berquin,  et  sur  ce  point, 
M.  Sardou  a  partie  gagnée.  Msûs  ce  n'est  point  là  tout  ce  qu'il 
voulait.  Il  voulait  encore  profiter  du  retour  de  M"*  Sarah  Bem- 
hardt,  et,  en  lui  ménageant  une  rentrée  triomphante  dans  l'un  de 
ces  rôles  ajustés  à  sa  personne,  à  son  talent,  à  ses  défauts  même, 
préparés  sur  mesure  par  ce  Worth  de  l'art  dramatique,  et  qui  sont 
toute  une  pièce  à  eux  seuls,  l'approvisionner,  pour  ses  tournées 
futures,  d'un  article  brillant  et  fructueux  qu'elle  pût  emporter  dans 
ses  malles. 

La  première  de  la  Tosca  réunissait  donc  le  double  attrait  d'une 
pièce  nouvelle  de  M.  Sardou  et  de  la  rentrée  de  M""  Sarah  Bemhardt  : 
on  était  à  la  fois  désireux  d'entendre  de  nouveau  la  voix  d'or  et 
curieux  de  voir  eu  quel  état  l'Amérique  nous  la  rendait.  Joignez-y 
encore,  si  vous  voulez,  l'attrait  de  la  réouverture  du  théâtre,  qui,  en 
prolongeant  sa  fermeture  pour  l'exécution  des  travaux  prescrits  par 
la  commission  d'incendie,  semblait  avoir  voulu  se  réserver  pour  un 
coup  d'éclat.  Joignez-y  enfin  le  mystère  et  le  huis-clos  absolu  des 
répétitions.  M.  Sardou  est  intraitable  et  professe  des  théories 
absolues  sur  ce  point.  Avec  ceux  mêmes  qui  passent  pour  les  plus 
sévères,  il  est  des  accommodements;  la  porte  s'entrebâille,  si  elle 
ne  s'ouvre  pas  tout  à  fait.  Avec  lui,  rien  de  pareil.  Tandis  que 
M.  Pailleron  admet  tout  le  monde,  par  principe,  afin  de  profiter  au 
dernier  moment  des  impressions  de  ce  public  préparatoire  sur 
lequel  il  essaie  pour  ainsi  dire  sa  pièce,  M.  Sardou,  par  principe 
également,  n'admet  personne,  afin  de  rester  maître  de  son  œuvre 
jusqu'au  bout  et  de  ne  pas  déQorer  l'effet  du  premier  soir,  dont  le 
résultat,  suivant  lui,  règle  les  destinées  d'une  pièce.  Qui  des  deux 
a  raison  ?  Tous  les  deux  peut-être,  chacun  à  son  point  de  vue, 


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LES  CeUTRES  ET  LES  HOMMES  1105 

M.  Padlleron  cherchant  plutôt  son  succès  dans  l'esprit  et  l'agrément 
du  détail,  la  variété  des  caractères,  la  verve  et  les  mots  du  dîa  ) 
logue;  M.  Sardou,  dans  les  combinaisons  dramatiques  et  les  sur- 
prises du  dénouement.  D'ailleurs,  si  l'on  songe  à  l'armée  de  comé- 
diens et  d'employés  des  deux  sexes,  de  machinistes,  de  costumiers, 
de  décorateurs,  de  copistes,  qui  évolue  autour  d'une  pièce,  le  secret 
absolu  ne  saurait  être  qu'une  chimère.  On  l'a  vu  une  fois  de  plus 
en  ce  qui  concerne  la  Tosca. 

L'action  se  passe  en  1800,  à  Rome,  administrée,  en  l'absence  du 
pape,  par  le  gouvernement  napolitain,  après  la  chute  de  l'éphé- 
mère république  parthénopéenne.  Le  rideau  se  lève  sur  une  cha- 
pelle de  l'église  Sant' Andréa,  où  le  jeune  peintre  Mario  Cavaradossi 
exécute  une  fresque.  Mario,  Français  par  sa  mère,  qui  est  la  nièce 
d'Helvétius,  a  fait  ses  études  à  Paris;  il  a  fréquenté  ce  qui  restait 
des  encyclopédistes  et  appris  la  peinture  à  l'école  de  David.  Sus- 
pect comme  libéral,  il  achète  sa  tranquillité  personnelle  par  des 
tableaux  pieux.  La  police  napolitaine  a  l'œil  sur  lui,  comme  sur 
un  jacobin  suspect.  Pourquoi  donc  tient-il  à  rester  à  Rome  dans 
des  conditions  si  difSciles  et  si  périlleuses,  au  milieu  des  excès  de 
la  réaction  triomphante?  Cherchez  la  femme.  Ou  plutôt,  vous. n'avez 
pas  besoin  de  la  chercher,  elle  va  venir.  Il  l'attend.  La  porte  de 
sa  chapelle  s'ouvre,  mais  pour  une  autre  visite  plus  imprévue.  Un 
homme  pâle  et  défait  s'élance  vers  lui  :  c'est  un  proscrit,  un  con- 
damné à  mort  qui  vient  de  s'échapper  du  château  Saint-Ange, 
Cesare  Angelotti.  Sa  sœur,  la  marquise  Attavanti,  a  préparé  pour 
lui,  dans  la  chapelle  fondée  par  la  famille,  un  déguisement  de 
femme;  il  se  confie  à  Mario  qui,  en  sa  qualité  de  libéral,  est  le 
type  accompli  de  toutes  les  vertus  et  qui  le  prend  généreusement 
sous  sa  protection.  Dès  la  première  minute,  sans  s'être  jamais  vus, 
tous  deux  se  content  leurs  secrets  et  leurs  amours,  et  Mario  se 
montre  prêt  à  exposer  sa  vie  pour  son  nouvel  ami. 

En  ce  moment,  on  frappe  à  la  porte  :  c'est  Floria  Tosca,  la 
grande  cantatrice  dont  Mario  est  épris,  et  qui  le  lui  rend  bien.  Le 
fugitif  disparait  dans  la  chapelle  des  Angelotti;  mais,  pendant 
qu'on  la  laissait  attendre  à  la  porte,  la  Tosca  a  entendu  un  bruit 
de  chuchotements  et,  après  s'être  agenouillée  un  moment  devant 
la  madone,  en  déposant  â  ses  pieds  les  fleurs  dont  elle  est  chargée, 
elle  fait  une  scène  de  jalousie  â  Mario.  Reconnaissant  dans  la 
Madeleine  qu'il  vient  de  peindre  sur  le  mur,  les  cheveux  blonds 
et  les  yeux  bleus  de  la  belle  marquise  Attavanti,  la  Tosca  est 
persuadée  que  c'est  avec  elle  qu'il  causait.  Il  la  rassure,  mais 
sans  lui  révéler  son  secret,  car  elle  est  royaliste,  et  d'ailleurs,  il 
vaut  toujours  mieux  ne  pas  mettre  les  femmes  dans  ces  sortes 


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tm  IBS  ŒUTMS  ET  ISS  flfiAQIES 

d'affiaîresr.  Leurs  ^paasdieiaeiits:  sont  infterrompos  par  fat  soid>relte 
de  la  caDtaliriee,  qui  hii  apporte  un  biltet  de  Paûsiello.  Marie- 
Carolkie  Tiettt  de  recevoir  liî  paremiëre  dépèche  de  MélaSy  tpà 
annonce  la  défaite  des  Français  àr  Marengo^  et,  pour  célébrer  cet 
heureux  éYénement,  le  maestro:  a  iimprovisé  one  cantate  qu'on 
eiétvtera  te  som  elles  ht  reine.  Il)  mande  ht  ditm  en  teiile  hâle 
pcfiir  la  répétition.  A  peine  est-elfe  partie,  que  le  canon  da  châ- 
teau Saint- Ange  annonce  qu'on  a  décoiirert  l'éva^n.  Le  prosoît, 
déguisé^  s'échappe  arrec  Bferia,  qui  Teiranène  dans  sa  vilfa..  H  était 
temps  :  bi  piace  encore  chamdie,  pour  ainsi  dore,,  est  envahie  tout 
à  courp  par  la  poliec,  que  dirige  le  terrible  baron  Scarpia.  D 
iîkterroge  lé  sacvîstain  et  fait  tout  fouilier  :  on  ne  découvre  per- 
90Bne,  mais  on  trouve  un  éventail  au  c^iflre  de  la  marquise  Atla- 
vanti,  oublié  par  son  ffirère.  Le  sagace  Scarpia  devme  ce  qn  s'est 
passé,  en  combinant  tous  les  indices^  Gesaore  a  été  samré  par  le 
jKcobiD  Mario,  qm  le  cache  quelque  part.  Où?  A  défimt  de  ses 
aveui,  on  peut  avoir  ceux  de  la  Tosca.  Toute  royaisle  qaTdle 
soit,  ette  ne  trahira  pas  celui  qu'elle  aime;  aenl^nent,  e^  est 
femme,  et,  avec  cet  éventail,  rien  de  plus  facile  que  de  rèrelHer  sa 
jalousie  et  de  la  faire  parler. 

YoiE  une  chapelle  dans  laquelle  il  vient  de  se  passer  es  me 
demi^heure  bien  des  choses  trte  profanes  :  scènes  polkîqnes,  seines 
amoureuses,  scènes  policières^  On  y  a  maudit  les  Bourbons  de 
Naples  et  la  tyrannie,  flétri  les  férociités  de-  la  répression,  exaké 
Voltaire,  sans  rien  négliger,  ni  dano  la  conversatioii  éhi  peiotre 
avec  le  proscrit,  ni  dans  celle  de  Mario  ayec  la  Tosca,  ni  même 
dans  celte  dlu  sacrîsHaia  avec  le  petit  Gennarino  des  jdaisasteries 
fhciles  qui  pouvaient  complaire  aux  écrits  forts  de  la  daqœ 
et  des  troisièmes  galeries^  J'en  ai  retenu  qoelqnes-nae»  an  pas- 
sage. M.  V.   Sardou  n'a  pas  manqiaé,  natarelleMent,  de  Élire  de 
sa  Tosca  une  dévote  mêlant  sans  cesse  les  pratiques  de  la  piété  à 
celles  de  Famour.  Mais,  comme  le  dit  un*  personnage,.  «  h  èèvoûon 
et  l'amour  s'aecordeoit  assez  bien  ensembte.  —  C'est  la 
chose,  ikçomA  Tantre.  —  Songez  qu'eUe  est  dévote,  s'écrie  W 
jeumes  gens  quand  il  s'a^  de  savoir  si  on  lui  confiera  le  secret,  et 
que  le  confessionnal  est  nn  terrible  confident  >».  Les  épignomnes 
swr  Fenfer  étaient  tout  indiquées  pour  réjouir  le  ptercàis  de  la 
Porte-Saint-Martin,  et  je  vous  prie  de  croire  que  M.  Sardac  est 
xm  trop  habile  homme,  trop  pénétré  de  ses  devoirs  cTautenr  drama- 
tique, poar  s'en  être  privé.  Le  bedeau  ne  manque  pas  de  menacer 
de  feuler  le  petit  rapin  dt  Mario,  qui  S''en  moque  sî  l'on  peut  y  £aàre 
la  sieste^  et  la  Toeca  raconte  elle-même  que  le  P.  Carafa,  son  caiK 
fesseur,.  lui  a  prédit  les  flammes  étemelles  à  cause  de  son  amovr 


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LES  OBBWB&  ET  LES  flOMMES  1107 

pour  un  impie  :  u  Mais  qu'importe,  mon  fliario,  ajoute  cette  Aé^oiB 
Toaudoe,  si  j'y  suis  avec  toi!  »  Je  ne  puis  citer  textuellement,  car 
M.  Sardou  ne  se  contente  pas  de  fermer  les  répétitions  à  la  presse, 
il  garde  maintenant  ses  pièces  en  manuscrit  pour  mieux  se  réserver 
le  moyen  d'en  disposer  seul  et  de  traiter  directeaient  avec  les 
entrepreneurs;  mais  fiez-vous-en  à  lui  pour  la  façon  d'appuyer 
sur  cette  note.  Toute  la  fin  de  l'acte  se  déroule  an  milieu  du  va-et* 
vient  des  fidèles  qui  traversent  la  chapelle  pour  gagner  la  nef  de 
l'église  :  on  entend  derrière  l'autel  d'abord  le  bourdonnement 
du  chapelet  récité  en  oonratun,  puis  les  orgues,  les  chants  litur- 
giques, le  Te  Deum^  servant  d'accompagnement,  j'allais  dire  de 
fond,  au  dialogue  du  baron  Scarpia  et  de  ses  sbires.  N'oublions 
pas  de  montrer  toujours  l'association  du  trône  et  de  l'autel. 

Le  deuxième  acte  nous  transporte  au  milieu  de  la  fête  donnée 
par  la  reine  au  palais  Farnèse.  C'est  une  merveille  de  décoration  et 
de  mise  en  scène.  Dans  la  vaste  salle  décorée  de  bas-reliefs,  de 
fresques,  de  peintures  d'Annibal  Garradie,  du  Guide,  du  Douiini- 
quin,  s'agite,  en  attendant  la  reine,  tout  un  monde  de  courtisans, 
parmi  lesquels  M.  Sardou  a  glissé  un  émigré  français,  variante 
«fiacée  du  La  Trémouille  de  Patrie,  Msuis  Scar[Ha  est  là  aussi,  et 
il  n'a  point  oublié  l'éventail.  Il  prend  à  part  la  Floria,  et  lui  montre, 
avec  un  grand  air  d'ingénuité»  la  trouvaille  qu'il  a  faite  dans  la 
chapelle  de  Mario.  Aussitôt  la  jalousie  de  la  cantatrice  se  réveille; 
plus  de  doute  :  il  aime  la  marquise;  c'est  avec  elle  qu'il  était;  elle 
s'est  cachée;  ils  sont  partis  de  compagnie»  ils  doivent  être  ensemble 
maintenant.  Elle  brûle  d'aller  surprendre  le  traître  et  a  grand'peine 
à  se  contemr  jusqu'à  l'exécution  de  la  cantate.  Ce  n'est  plus  que 
l'aSaire  d'un  quart  d'heure  maintenant  :  la  reine  est  entrée  ;  Pai« 
siello  lève  son  archet  pour  donner  le  signal.  A  ce  moment,  on  apporte 
une  nouvelle  dépêche  à  la  reine.  Elle  reconnatt  l'écriture  de  Mêlas 
et  ouvre  la  lettre  avec  joie.  Hélas  I  c'est  l'annonce  de  la  défaite 
définitive.  Elle  retombe  attérée  sur  son  trône.  Plus  de  cantate 
maintenant  ;  la  Floria  peut  s'élancer  au  dehors,  et  les  sbires  du 
baron  s'élancent  derrière  elle. 

Pour  les  besoins  de  son  drame.  M:  Sardou  a  transporté  la  rein^ 
Marie-Caroline  à  Rome  au  moment  de  la  bataille  de  Harengo.  Elle 
était  à  Livoume,  avec  Nelson,  l'ambassadeur  d'Angleterre  et  sa 
femme,  la  trop  fameuse  lady  Hanûlton,  sur  le  point  de  s'embarquer 
pour  gagner  Trieste  et  de  là  Vienne.  Elle  ne  revint  nullement  à  Rome. 
C'est  à  Livoume  et  dans  son  lit  qu'elle  reçut  les  deux  bulletins 
de  Mêlas  :  celui  de  la  prétendue  victoire  et  celui  du  désastre,  — 
non  à  RcMne,  au  milieu  d'une  fête.  Toute  cette  histoire  est  connue 
dans  les  moindres  détails,  et  nous  ne  songerions  pas  d'ailleurs  à 


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nos  LES  OEUVRES  ET  LES  HOMMES 

relever  une  inexactitude  qui  est  bien  la  moindre  des  fantaisies  que 
puisse  se  permettre  un  auteur  dramatique,  sans  les  grandes  prt- 
tentions  à  la  plus  scrupuleuse  fidélité  historique  qu'a  toujours  afll- 
chées  M.  Sardou. 

Mario  a  conduit  son  ami  de  fraîche  date  dans  la  villa  mystérieude 
où  il  sera  en  sûreté  et  où,  d'ailleurs,  il  pourrait  au  besoin  se  cicber 
au  fond  d'un  puits  dont  le  secret  n'est  connu  que  de  lui  seul,  k 
peine  a-t-il  eu  le  temps  de  donner  ces  explications  à  Cesare,  gae 
la  Floria  arrive  furieuse.  Pour  mettre  un  terme  à  des  soupçons 
toujours  renaissants,  Mario,  malgré  ses  théories  sur  la  nécessité  âe 
tenir  les  femmes  à  l'écart  de  ces  sortes  d'affaires,  lui  raconte  tont 
et  lui  montre  le  proscrit.  La  voilà  rassurée,  heureuse.  Mais  on 
frappe  à  la  porte  :  c'est  la  police,  qui  a  suivi  ses  traces.  Angelotti 
se  jette  en  toute  hâte  dans  sa  cachette.  Les  sbires  ont  beau  fouiller 
la  villa  :  ils  ne  trouvent  rien.  Il  est  trop  clair  que  Mario  se  taira  et 
que  la  cantatrice,  si  elle  sait  quelque  chose,  ne  trahira  point  Mario. 
Mais  l'infâme  Scarpia  a  son  plan  :  comme  il  s'est  servi  de  la  Tosca 
pour  découvrir  la  villa  Cavaradossi,  il  se  servira  d'elle  encore  pour 
trouver  le  fugitif.  Il  va  soumettre  Mario  à  la  question  et,  s'il  ne 
répond  pas,  c'est  elle  qui  répondra,  pour  le  sauver. 

Ici  se  place  une  scène  atroce,  qui  a  mis  tous  les  spectateurs  enx- 
mêmes  à  la  torture,  bien  qu'une  partie  seulement  se  déroule  sons 
leurs  yeux.  On  a  emmené  Mario  dans  la  pièce  voisine  pour  l'inter- 
roger «  selon  la  forme  ordinaire  » .  La  forme  ordinaire,  c'est  la  griffe 
d'acier  à  trois  pointes  qui  s'enfoncent  dans  les  tempes  et  dans  la 
nuque,  et  qu'on  resserre  davantage  chaque  fois  que  l'aveu  se 
dérobe.  Dispensez-moi  de  décrire  en  détail  cette  horrible  scène  où 
à  la  torture  physique  de  l'homme  répond  la  torture  morale  de  la 
femme.  La  Tosca  se  débat,  elle  supplie,  elle  pleure,  elle  ,Va  parler, 
elle  recule  encore  :  «  Insistez!  »  crie  le  bourreau  à  ses  acolytes.  Et 
on  insiste.  Un  hurlement  de  douleur  arrive  jusqu'à  elle.  La  malbea- 
reuse  se  sent  défaillir.  Elle  l'interpelle  à  travers  la  porte;  èUelc 
supplie  de  lui  permettre  de  parler,  car  enfin  elle  ne  peut  pourtant  pas 
le  laisser  mourir  dans  les  tortures.  Et  une  voix  râlante  loi  arrive  : 
«  Que  dirais-tu?  Il  n'y  a  rien  à  dire.  Tu  ne  sais  rien.  Je  te  défends 
de  parler.  »  Mais,  à  un  dernier  cri,  elle  n'y  tient  plus.  Elle  n'a  làcbé 
qu'un  mot  :  «  Le  puits!  »  On  y  court,  et  on  ne  trouye  que  le 
cadavre  d' Angelotti  qui,  se  voyant  découvert,  a  avalé  le  poîsoB 
qu'il  portait  dans  le  chaton  d'une  bague. 

Je  ne  nie  pas,  et  n'ai  nulle  envie  de  le  faire,  que  cette  scène  ne 
produise  un  effet  considérable;  elle  le  produit  par  des  moyens  de 
mauvais  aloi.  M.  Sardou  ne  s'adresse  qu'aux  nerfs  des  q[>ectateuis  : 
il  les  prend  comme  dans  une  pince  de  fer^  il  les  tord  et  les  broie;  i 


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LES  CEUYRES  ET  LES  flOUMES  1109 

nous  enfonce  à  nous-mêmes  dans  le  crâne  la  griffe  d*acier  qui 
martyrise  son  héros.  Le  premier  soir,  quand  celui-ci  reparut  sur 
la  scène  le  front  cerclé  de  taches  sanguinolentes,  un  cri  d'horreur 
s'éleva  dans  la  salle;  quelques  femmes  firent  mine  de  s'évanouir, 
comme  jadis  au  Beverley  de  Saurin,  à  la  Gabrielle  de  Vergy  de 
Dubelloy,  à  Y  Othello  de  Ducis,  en  ces  temps  heureux  où  Ducis 
lui-même  paraissait  un  barbare.  C'était  trop  :  on  a  mis  ordre  dès  le 
lendemain  à  ce  maquillage  excessif,  qui  pouvait  gâter  le  succès.  Ce 
qui  reste  suffit,  —  du  moins  pour  le  moment,  car,  après  un 
entr'acte  où  nous  aurons  pu  reprendre  quelques  forces,  M.  Sardou 
va  nous  remettre  à  la  torture,  comme  dans  ces  questions  savamment 
dirigées  où  le  médecin  tâtait  le  pouls  au  patient  pour  régler  les 
ralentissements,  les  suspensions  et  les  reprises  du  bourreau. 

N'est-il  pas  nécessaire  aussi  de  donner  les  derniers  coups  de 
pinceau  à  la  physionomie  du  baron  Scarpia?  Ce  chef  de  la  police 
s'est  contenté  jusqu'à  présent  d'être  atroce;  il  faut  maintenant 
qu'il  soit  immonde.  M.  Sardou  n'en  avait  fait  qu'une  copie  vio- 
lente des  Guidobaldi  et  des  Spéciale;  il  l'achève  en  nous  montrant 
dans  ce  bourreau  sans  scrupule,  sans  foi  ni  loi,  un  rival  du 
marquis  de  Sade,  alliant  le  libertinage  à  la  férocité,  cherchant 
l'amour  dans  le  sang.  Qui  ne  sait  que  tous  les  révolutionnaires 
sont  doués  des  instincts  les  plus  nobles  et  des  sentiments  les  plus 
généreux,  tandis  que  les  préfets  de  police  sont  des  monstres  qui 
apfwrtent  une  cruauté  de  cannibales,  sans  préjudice  de  tous  leurs 
autres  vices,  dans  la  répression  I  Si  vous  aviez  le  malheur  d'en 
douter,  regardez  autour  de  vous.  M.  Sardou  s'est  conformé  à  cette 
esthétique,  qui  diffère  un  peu  de  celle  de  Rabagas,  et  il  a  jugé 
qu'il  était  opportun,  utile,  glorieux  de  rappeler  à  la  modération  le 
féroce  M.  Bourgeois,  qui  persécute  si  méchamment  le  général 
Eudes,  Louise  Michel  et  le  citoyen  Lisbonne. 

Ici  encore  je  me  contente  d'indiquer  la  scène  abominable  où  1« 
baron  Scarpia,  en  se  levant  de  table,  bien  repu,  satisfait  de  lui  et 
voulant  se  récompenser  d'avoir  si  bien  vengé  la  cause  de  Dieu  et  la 
cause  du  roi,  propose  à  la  Floria  suppliante,  —  et  en  quels  termes, 
avec  quels  raffinements  monstrueux  I  —  un  marché  infâme  pour 
lui  accorder  la  vie  de  Mario.  11  fait  plus  que  le  lui  proposer  :  il  a 
éloigné  tout  le  monde,  et  peu  s'en  faut  qu'il  ne  le  mette  à  exécu- 
tion. C'est  la  situation  de  Marion  et  de  Laffemas,  mais  poussée  à 
outrance,  et  quand  le  Didier  de  M.  Sardou  demandera  à  sa  Marion  : 
«  De  quel  prix  as-tu  payé  ma  grâce?  »  elle  pourra  répondre  : 
<(  D'un  coup  de  couteau  I  »  La  Tosca  feint  de  se  rendre.  En  échange 
de  son  consentement,  il  changera  le  mode  d'exécution  ;  au  lieu  de 
pendre  Mario,  on  le  fusillera;  les  fusils  ne  seront  chargés  qu'à 

25  DÉGBUBRB  1887.  71 


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lliO  LES  CBUVRES  ET  LES  mmMSS 

poudre  :  le  condamné  simulera  la  mort  et,  après  le  départ  des  soldats, 
ils  fuiront  ensemble,  grâce  au  sauf-conduit  qu'il  lui  reoiet.  Deyani 
elle,  il  mande  le  capitaine  qui  doit  diriger  Texécution  et  lui  domie 
l'ordre,  en  soulignant  chaque  mot,  afin  d'être  bien  compris,  d'agir 
en  tout  comme  pour  le  condamné  Paloûeri  et  de  charger  tes  fusils 
lui-même.  «  —  Oui,  Excellence,  répond  le]  capitaine,  absolument 
comme  pour  Paloûeri.  Que  Votre  Excellence  soit  sans  inquiétude.  » 
Il  sort:  Scarpia  ferme  la  porte,  et  revient  les  bras  ouverts  à  la 
Tosca,  qui  lui  plonge  dans  le  cœur  un  couteau  saisi  par  elle  sur 
la  table.  M.  Pierre  Berton  meurt  en  se  tordant  comme  un  reptile, 
et  M"'  Sarah  Bemhardt  est  effrayante  d'énergie  sauvage  et  de 
haine.  Les  applaudissements  éclatent  furieux  :  la  toile  qui  s'était 
baissée  sur  le  cadavre  se  relève  et  l'on  voit  le  mort,  donnant  la 
main  à  celle  qui  l'a  tué,  venir  deux  fois  de  suite,  avec  un  sourire 
aimable,  saluer  le  public.  La  direction  ne  pourrait-elle  r^résenter 
à  ce  cadavre  récalcitrant  qu'une  résurrection  si  prompte  n'est  pas 
suffisamment  justifiée  par  le  désir  de  prendre  sa  part  des  bravos  et 
qu'elle  est  funeste  à  l'émotion  du  drame?  J'aime  encore  nù^ix 
cette  actrice  anglaise,  mistress  Farrell,  qui,  sifflée  pour  sa  mauvûse 
grâce  à  mourir  dans  The  mouming  bride^  se  releva,  fit  une  belle 
révérence  en  priant  le  public  de  l'excuser  parce  qu'elle  n'avait 
accepté  ce  rôle  que  par  complaisance,  et  revint  se  coudier  au  miliea 
des  muets,  qui  recouvrirent  aussitôt  son  visage  du  voile  fonëbre. 
La  Tosca  court  au  château  Saint-Ange.  Liformé  par  elle,  Mario, 
qui  était  prêt  à  mourir  vaillamment,  en  refusant,  comme  il  àed 
à  un  libéral,  les  consolations  des  moines  qui  l'exhortent  i  se 
repentir  et  en  scandalisant  les  honnêtes  sbires  qui  l'assassinent 
avec  les  sentiments  de  la  plus  profonde  piété,  marche  gaieoient 
au  supplice.  Après  la  décharge  et  le  départ  du  peloton,  Fl<ma 
s'approche  du  corps  étendu,  et  l'avertit  qu'il  est  ten^.  Mais  le 
corps  ne  bouge  pas.  L'infâme  Scarpia,  qui  est  complu  en  son 
genre,  avait  menti  sur  ce  point  conmie  sur  tous  les  autres,  et  le 
capitaine  s'était  associé  sans  vain  scrupule  à  ce  subterfuge,  — 
comme  pour  le  condamné  Palmieri.  —  Les  soldats  des  despote 
n'ont-ils  pas  l'âme  aussi  basse  que  leurs  policiers?...  La  Tosca, 
dans  le  transport  de  son  désespoir,  crie  alors  à  ces  bourreaux  le 
meurtre  qu'elle  vient  de  commettre.  Us  veulent  la  saisir  pour  la 
conduire  elle-même  â  la  mort.  Msds  elle  se  jette  du  haut  de  la 
plate-forme  dans  le  Tibre,  avec  un  :  «  J'y  vais,  canailles!  »,  qid 
n'est  qu'une  très  légère  variante  du  mot  de  la  vieille  maréchale  de 
X.,  aux  bourreaux  en  bonnet  rouge  qui  s'impatientaient  de  ne  pas 
la  voir  monter  assez  vite  dans  la  charrette  :  «  On  y  va,  canailles  1  ». 
Comme  Molière,  M.  Sardou  prend  son  bien  partout  où  il  le  trouve^ 


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LES  (EUTRES  ET  LES  SOMMES  1 U  t 

Tel  est  ce  drame,  qui  fait  violence  à  Tintérêt  et  qui  ne  s'adresse 
pas  un  moment  à  Tâme,  mais  uniquement  aux  sens  et  aux  nerfs. 
Il  n*y  a  là,  au  fond,  qu'un  rôle  :  celui  de  la  Tosca,  autour  duquel 
gravitent  tous  les  autres.  Elle  seule  et  c'est  assez  !  La  pièce  a  été 
iaite  uniquement  pour  fournir  à  M"^''  Sarah  Bernbardt  l'occasion  de 
montrer  les  diverses  faces  de  son  talent  :  la  grâce  et  la  terreur, 
le  sourire  et  le  désespoir,  la  tendresse  et  la  fureur.  De  l'idylle  on 
passe  à  la  comédie,  de  la  comédie  au  drame,  du  drame  au  mélo- 
drame, du  mélodrame  au  cauchemar.  Les  autres  personnages,  en 
dehors  de  Mario  et  de  Scarpia,  ne  sont  que  des  comparses.  La  pièce 
entière  roule  sur  eux  trois,  et  tous  les  trois  meurent  :  l'un  par  le 
couteau,  Tautre  par  le  feu,  le  troisième  par  l'eau,  —  sans  parler 
du  proscrit,  qui  meurt  par  le  poison.  Cet  excès  de  carnage  finit 
par  devenir  presque  gai.  La  Tosca  est  l'œuvre,  assurément,  d'un 
fort  habile  ouvrier  dramatique,  mais  n'y  cherchez  aucune  étude  de 
caractère,  rien  de  creusé,  rien  de  fouillé,  rien  de  pensé.  Les  per- 
sonnages sont  taillés   tout  d'un  bloc,   sans   nuances.  L'action, 
nouée  d'une  main   adroite  et  brutale   à  la  fois,   court  au  dé- 
nouement au  milieu  d'un  grand  luxe  de  costumes  et  de  décors, 
à   travers  les  palais  et  les  cachots,  les  fêtes  et  les  tortures,  les 
boudoirs   et  les  corps  de  garde,  pleine  de  cris  d'amour  et  de 
douleur,  de  rugissemeots  de  désespoir  et  de  rage,  forcenée,  roman- 
tique comme  un  mélo  de  Bouchardy.  Au  point  de  vue  historique, 
ce  drame  a  tout  juste  la  valeur  de  la  San  Felice  d'Alexandre 
Dumas.  Il  a  trouvé  moyen  de  calomnier  jusqu'aux  excès  sanglants 
de  la  réaction  royaliste,  sans  rien  dire  de  ceux  de  la  république 
parthënopéenne.  Lâe  baron  Scarpia  n'a  plus  rien  de  réel,  tant  il 
est  placé  en  dehors  de  l'humanité,  et  c'est  par  une  fantaisie  toute 
personnelle  que  l'auteur  a  substitué  Rome  à  Naples  pour  en  faire 
le  théâtre   de  ses  exploits    carnassiers.  Non  pas,  d'ailleurs,  que 
M.  Sardou  ait  voulu  satisfaire  des  sentiments  de  haine  contre  les 
Bourbons  de  Naples  :  il  se  peut  même  qu'un  jour,  si  les  circons- 
tances s'y  prêtent,  il  les  montre  sous  un  aspect  favorable,  comme  il 
a  écrit  Damel  Roekat  après  Séraphine^  et  Rabagas  avant  la  Tosca. 
On  le  méconnattrait  en  l'accusant  de  changer,  d'opinions  suivant 
les  jours  :  pour  en  changer,  il  faudrait  en  avoir,  et  M.  Sardou  n'a 
que  des  opinions  dramatiques,  si  je  puis  ainsi  dire;  il  ne  voit  les 
choses  qu'au  point  de  vue  de  l'effet  à  en  tirer;  les  événements  et 
les  hommes  n'existent  pour  lui  que  comme  éléments  de  combinai- 
sons scéniques.  Il  fait,  avec   une   indifférence  magnifique  pour 
ridée  pure,  tout  ce  qui  concerne  son  état,  depuis  la  féerie  et 
la  ferce  du  Palais-Royal  jusqu'au  grand  drame  historique.  Jadis  il 
cultivait  surtout  la  fine  comédie  d'intrigue,  comme  les  Pattes  de 


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1112  LIS  ŒUVRES  ET  LES  HOMÏIS 

mouche^  et  la  spirituelle,  la  piquante,  quelquefois  la  harfie 
comédie  de  mœurs,  toujours  mêlée  de  jolis  tours  de  passe-passe  où 
brillait  sa  dextérité  de  main.  Oii  sout  les  Ganaches^  les  Femmes 
fortes^  Nos  intimes  y  la  Famille  Benoiton^  Maison  neuve  ?  C'était  le 
bon  temps.  Il  y  avait  là  quelque  chose  pour  l'esprit  :  l'auteur  y 
esquissait  des  silhouettes,  des  figures,  des  caractères;  il  s'en 
prenait  aux  ridicules  et  aux  vices  contemporains  :  il  ne  bornait  pas 
toute  son  ambition  à  combiner  les  ressorts  d'une  machine  drama- 
tique, à  être  le  plus  habile  des  industriels  qui  exploitent  la  scfene, 
à  se  fdre  le  metteur  en  œuvre  de  M"*  Sarah  Bernbardt.  Il  ne 
jugeait  point  uniquememt  une  œuvre  d'après  son  rapport.  Si  mer- 
veilleuse que  soit  dans  la  Tosca^  comme  elle  l'avait  été  dans  Dora^ 
dans  Fœdora^  dans  Théodora^  cette  étonnante  actrice  à  qui  l'on  ne 
saurait  guère  reprocher  qu'une  certaine  afféterie  enfantine  dans  les 
scènes  gracieuses  et  tendres,  mais  qui  nous  bouleverse  et  nous 
fait  frissonner  dans  la  scène  de  la  torture,  comme  dans  celle  du 
meurtre,  je  crains  qu'elle  n'ait  été  plus  nuisible  qu'utile  à  H.  Sardou, 
en  le  poussant  à  écrire  pour  elle  et  non  pour  la  postérité. 

L'Odéon  semble  avoir  entrepris  d'initier  le  public  aux  œuvres 
moyennes  de  Shakespeare,  de  l'introduire  dans  ces  régions  fleuries 
et  tempérées  où,  au-dessous  des  grands  sommets  escarpés  et 
sublimes  de  Macbeth^  à'Othello^  d'Hamlei^  du  Bot  Lear,  s'épa- 
nouissent les  comédies  aimables  et  romanesques  qui  s'appellent 
Conte  d'hiver  y  Comme  il  vous  plaira^  Cymbeline^  Peines  d'amour 
perdues f  Tout  est  bien  qui  finit  bien,  etc.  Depuis  moins  de  deux 
ans,  il  nous  avait  donné,  avec  des  succès  divers  le  Conte  d'avril 
de  M.  Dorchain,  qui  est  une  adaptation  de  la  Douzième  nuit^  et  le 
Songe  d'une  nuit  dété.  Voici  aujourd'hui  Beaucoup  de  bruit  pour 
rien^  mis  en  rimes  françaises  par  un  jeune  poète  qui  s'est  déji 
essayé  une  fois  ou  deux  au  théâtre  :  M.  Louis  Legendre. 

La  pièce  de  M.  L.  Legendre  n'est  pas  une  pure  traduction  de 
Shakespeare  ;  du  moins  c'est  une  traduction  libre  où,  tout  en  cen- 
servant  la  plupart  des  personnages  et  en  suivant  l'ordre  des  scènes, 
il  a  réduit  et  émondé  une  œuvre  trop  touffue  pour  nous,  en  pous- 
sant au  premier  plan  le  drame,  qui  n'est  que  secondaire  dans 
Shakespeare,  et  en  repoussant  au  second  la  comédie,  qui  y  tient 
la  plus  large  place.  II  a  ainsi  modifié  l'allure  et  la  nature  même 
de  l'œuvre.  Elle  en  est  devenue  plus  claire,  et,  si  elle  y  a  perdu 
un  peu  de  sa  fantaisie  et  l'agrément  de  quelques  épbodes,  elle 
marche  d'un  pas  allégé. 

Le  fond  de  l'intrigue  est  l'amour  de  Claudio,  favori  du  roi 
d'Aragon,  pour  la  douce  Héro,  fille  du  vieux  gouverneur  de  Mes- 
sine Léonato,  et  la  machination  perfide  ourdie  contre  le  bonheur 


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LES  ŒUVRES  ET  LES  HOMUES  1 1 13 

des  deux  jeunes  gens  par  le  frère  bâtard  du  roi,  don  Juan,  qui 
veut  se  venger  sur  Claudio  d'avoir  été  battu  par  lui  dans  sa 
récente  révolte  contre  son  frère.  Il  charge  une  de  ses  âmes  dam- 
nées, le  seigneur  Boracx^hio,  ivrogne  et  libertin  sans  scrupule,  de 
renouveler  la  scène  du  balcon  de  Roméo  et  Juliette  à  la  fenêtre 
d'Héro,  avec  une  suivante  qui  aura  revêtu  une  robe  de  sa  mai- 
tresse  et  qui  passera  pour  elle  dans  la  nuit.  Claudio  donne  dans 
le  piège.  Il  se  laisse  conduire  à  l'autel  avec  Héro,  mais  quand  le 
prêtre  l'interroge,  il  éclate,  et  la  cérémonie  nuptiale  est  inter- 
rompue par  une  explosion  d'ironie  amère  et  violente,  puis  de  dou- 
leur et  de  désespoir.  La  timide  Héro  s'affaisse  sans  savoir  se 
défendre,  et  il  l'interpelle,  devant  le  prêtre  éperdu,  devant  le  père 
indigné,  devant  le  roi  qui  apporte  sa  parole  à  l'appui  des  accusa- 
tions du  malheureux,  —  car  don  Juan  a  pris  soin  de  le  rendre 
lui-même  témoin  de  la  scène  du  balcon,  —  avec  une  colère  oii  se 
mêle  un  reste  de  tendresse  : 

Belle  et  perfide  Héro,  sous  la  honte  écrasée, 

Quel  ange  dans  le  ciel  ne  t'aurait  jalousée 

Si  ton  âme  avait  eu  la  moitié  seulement 

Des  grâces  qui  paraient  ton  corps  svelte  et  charmant! 

Même  à  présent  encor,  tu  gardes  ton  air  chaste!... 

Oh!  quel  mal  tu  m'as  fait!  Tu  parlais  de  poison! 

J'ai  bu  le  plus  amer.  Après  ta  trahison, 

Héro,  toute  croyance  est  morte  dans  mon  âme. 

Et  je  maudis  l'amour,  et  je  maudis  la  femme, 

Et  je  maudis  Tazur  dont  se  votent  les  cieux, 

Depuis  que  j'en  ai  vu  la  douceur  en  tes  yeux. 

Puis  il  quitte  l'église  avec  le  roi  et  don  Juan,  tandis  qu'on 
emporte  Héro  évanouie.  Son  vieux  père,  désespéré,  la  fait  passer 
pour  morte.  Il  ne  la  rendra  à  la  vie  que  lorsqu'elle  aura  recouvré 
l'honneur.  Cela  ne  tarde  pas.  Boracchio  est  surpris  par  le  guet  au 
moment  où,  plus  ivre  encore  que  de  coutume,  il  s'épanche  dans 
le  sein  d'un  ami  en  lui  contant  le  honteux  stratagème  dont  il  a  été 
rinstrument.  On  le  saisit,  on  l'interroge  dans  les  règles;  tout 
s'explique.  Il  confesse  son  crime  devant  Claudio,  et  le  vieillard, 
avec  une  éloquence  et  une  noblesse  de  langage  que  gâte  un  peu, 
pour  le  spectateur  au  courant  de  la  pièce,  l'idée  qu'il  joue  un  rôle, 
s'écrie  alors  : 

Son  meurtrier,  malgré  ce  qu'il  a  dit, 
0  noble  Claudio,  ce  n'est  pas  ce  bandit, 
Non,  ce  n'est  pas  ce  loup  sorti  de  son  repaire. 
C'est  l'homme  qu'elle  aimait  déjà  plus  que  son  porc», 
Celui  qui  m'avait  fait  devant  Dieu  le  serment 
De  veiller  à  son  tour  sur  elle  tendrement... 


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1114  LES  (EUTRIS  ET  LES  HOMMES 

Il  l'adjure  du  moins  de  rendre  rhonueur  à  son  enfant,  en  yeoaia 
la  nuit,  vêtu  de  deuil,  un  flambeau  à  la  main,  faire  amende  hono- 
rable devant  sa  tombe.  Claudio  le  fait.  Biais  ce  n'est  pas  toat;  le 
vieillard  lui  impose  une  nouvelle  pénitence  :  celle  de  recevoir  de 
sa  main  une  nièce  et  de  l'épouser  sur-le-champ,  sans  la  conoaitre. 

Fùt-elle  plus  affreuse  encore  que  ma  faute, 

répond  Claudio,  je  suis  prêt  à  vous  obéir.  La  tenture  qui  cache  la 
chapelle  du  tombeau  s'ouvre  et  laisse  voir  l'autel  tout  resplendis- 
sant de  lumière,  avec  le  prêtre  sur  la  plus  haute  marche,  et  plus  bas 
deux  femmes  masquées,  vêtues  de  blanc.  Sur  l'ordre  du  vieillard^ 
Claudio  joint  sa  main  à  celle  de  la  plus  petite.  Le  masque  tombe  : 
c'est  Héro,  —  Héro  morte  sous  l'outrage  de  celui  qu'elle  aioiait, 
ressuscitée  par  son  repentir  et  ses  larmes.  L'autre  est  son  amie 
Béatrix,  qui  va  épouser  en  même  temps  le  seigneur  Bénédict,  car 
à  cette  action  principale  se  joint  une  intrigue  subalterne,  — subal- 
terne dans  l'adaptation  de  M.  Legendre,  —  qui  se  développe  sur 
une  ligne  parallèle,  mais  en  un  sens  contraire.  Tandis  que  don 
Juan  tendait  ses  trames  pour  empêcher  le  mariage  de  Héro  et  de 
Claudio,  qui  s'adorent,  don  Pëdre  et  Claudio  en  ourdissaient  une 
autre,  plus  innocente,  pour  persuader  à  Bénédict  et  Béatrix,  qui 
croient  se  délester  et  ne  se  rencontrent  pas  sans  se  livrer  aux 
plus  piquantes  escarmouches,  qu'ils  s'adorent  au  fond  et  que  la 
partie  adverse  ne  se  montre  si  agressive  que  pour  cacher  son  jeu. 
Voilà,  réduite  à  sa  plus  simple  expression,  cette  pièce  extrava- 
gante et  charmante,  dont  les  rôles  de  Béatrix  et  de  Bénédict  sont 
la  gaieté  ;  dont  ceux  des  gardes  de  nuit  et  du  capitaine  du  guet 
sont  la  bouffonnerie.  Quoique  M.  Legendre  ait  abrégé  ces  scènes 
burlesques,  que  Chiendent,  devenu  Gandolfo  dans  son  adapta- 
tion, remplit  de  sa  suffisance  et  de  sa  sottise,  le  hors-d  œuvre 
a  paru  encore  im  peu  long.  En  donnant  plus  d'importance  à  la 
partie  sérieuse  de  l'intrigue,  il  a  aussi  mieux  fait  ressortir  ce  qu'il 
y  a  de  puéril  et  d'absurde  dans  des  inventions  qui  ne  sont  que  des 
épisodes   secondaires   chez   Shakespeare.   Quant  aux  scènes  de 
l'église,  très  belles  au  point  de  vue  dramatique,  mais  prodigieuse- 
ment romanesques,  elles  se  sauvent  de  l'inconvenance  par  leur 
caractère  de  haute  fantaisie.  On  se  sent  dans  un  monde  tout  diffé- 
rent du  nôtre,  dégagé  des  lois  ordinaires,  en  plein  rêve,  en  pleine 
féerie.  De  quelle  religion  est  ce  jeune  seigneur  qui  parle  de  Vénus 
et  de  Diane  devant  l'autel  préparé  pour  son  mariage?  Ce  mélange 
singulier   répond  suffisamment.   L'union  de  Héro   et  de  Claudio 
appartient  aux  mêmes  rites  religieux  que  celui  de  Roméo  avec 
Juliette  et  que  l'enterrement  d'Ophélie.  La  raison  a^beau  protester  ; 


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LES  OEUVRES  ET  LES  H(mMES  1115 

toutes  ces  inventiens  bizarres  ont  un    caractère  tellement   scé- 
nîque,  qu  elles  ne  laissent  pas  de  produire  beaucoup  d'effet. 

En  assistant  à  la  représentation  de  Beaucoup  de  bruit  pour  rierij 
je  songeais  à  l'opinion  déjà  ancienne,  mais  qui,  dans  une  polémique 
toute  récente  vient  de  s'enrichir  d'arguments  nouveaux  et  non 
sans  valeur,  d'après  laquelle  Shakespeare  n'aurait  été  que  le  prête- 
nom  de  François  Bacon.  S'il  est  diffidle  de  comprendre  comment 
un  coureur  de  tavernes  qui  avait  essayé  un  peu  de  tous  les  métiers, 
depuis  ceux  de  garçon  boucher  et  de  gardeur  de  chevaux  jusqu'à 
celui  d'acteur,  et  qui  ne  parait  pas  avoir  jamais  fait  preuve,  dans  sa 
vie  privée,  d'une  délicatesse  intellectuelle  ou  morale  suffisante  pour 
l'élever  au-dessus  du  commun  des  hommes,  a  pu  laisser  tant 
d'œuvres  où  la  marque  du  génie  est  si  profonde,  et  particulièrement 
tant  de  scènes  d'un  esprit  charmant,  d'une  poésie  précieuse  et  d'une 
grâce  ailée;  si  l'on  ne  parvient  pas  davantage  à  s'expliquer  que, 
après  avoir  produit  ces  chefs-d'œuvre  avec  l'inconscience  d'un 
pommier  portant  des  pommes,  il  n'ait  été  averti  par  personne  de 
leur  valeur  et  n'ait  pris  aucun  soin  de  les  réunir;  que  son  activité 
créatrice  ait  cessé  tout  à  coup  dans  la  force  de  Tâge,  qu'il  ait  passé 
tranquillement,  et  sans  que  personne  s'en  souciât  plus  que  lui,  de 
cette  vie  agitée  et  féconde,  à  celle  d'un  petit  bourgeois  campa- 
gnard, qu'enfin  l'auteur  de  ces  drames  incomparables  et  de  ces 
comédies  immortelles  soit  si  peu  et  si  mal  connu,  il  n'est  pas  moins 
malaisé  de  concevoir  qu'un  philosophe  puisse  être  l'auteur  de  la 
Tempête  et  du  Songe  dune  nuit  d!été^  non  plus  que  ^OtheUo. 
Bacon  était  trop  raisonnable  pour  écrire  des  scènes  comme  celles 
de  l'église  dans  Beaucoup  de  bruit  pour  rien;  trop  pondéré  pour 
se  livrer  aux  fantaisies  parfois  sans  frein  de  la  comédie  ou  de  la 
tragédie  shakespearienne;  trop  bien  élevé  pour  se  permettre  les 
grossièretés  qui  déparent  Macbeth,  Roméo  et  Juliette^  les  Joyeuses 
commères  et  presque  tout  le  théâtre  de  Shakespeare;  trop  philo- 
sophe pour  concevoir  et  pour  exécuter  ces  drames  où  l'auteur 
dérobe  toujours  sa  pensée  personnelle  sous  i'agitatîcm  de  la  vie. 
Philosophie  et  art  dramatique  sont  deux  termes  apposés,  contrar 
dictoires  :  l'auteur  d'Bamlet,  comme  ceux  de  Britanmcus  et  de 
Cinna,  peut  mettre  de  la  philosophie  dans  son  art,  mais  jamais  en 
philosophe.  Le  philosophe  voit  la  pensée  i^traite  et  au  repos;  l'écri- 
vain dramatique,  et  Shakespeare  plus  que  tous  les  autres,  ne  la 
voit  que  revêtue  de  chair  et  en  mouvement.  Ce  qu'il  lui  faut,  ce 
n'est  point  l'idée  en  soi,  c'est  l'action,  c'est  la  passion,  c'est  le 
choc,  c'est  la  lutte.  Si  l'auteur  du  Novum  organum  est  également 
l'auteur  di  Othello  et  de  Beaucoup  de  bruit  pour  rien,  il  a  réuni  en 
lui  les  éléments  les  plus  dissemblables,  ceux  dont  l'association 


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1116  LES  OEUVRES  ET  LES  HOMMES 

dans  un  même  esprit  semble  le  plus  impossible»  et  il  est  tout  sim- 
plement le  génie  le  plus  extraordinaire  de  la  création,  tout  en  ayant 
été  l'un  des  hommes  les  plus  vils  et  les  plus  méprisables,  également 
inférieur  à  la  bonne  comme  à  la  mauvaise  fortune. 

Le  sujet  de  la  pièce  est  tiré  d'une  nouvelle  de  Bandello,  dont  on 
retrouve  également  le  fond  dans  le  cinquième  chant  du  Roland 
funeux  et  dans  la  Reine  des  fées  de  Spencer.  C'est  un  de  ces 
sujets  comme  Lope,  Calderon  et,  après  eux,  notre  tragicomédie 
romanesque  de  la  première  moitié  du  dix-septième  siècle,  en  ont 
traité  par  centaines. 

En  suivant  la  représentation,  j'étais  frappé  des  rapports  entre 
la  pièce  et  plusieurs  tragicomédies  de  Rotrou.  Sans  l'énorme  dil- 
férencc  du  génie,  l'analogie  serait  bien  plus  frappante  encore.  La 
scène  de  la  fenêtre,  avec  substitution  de  personnages,  est  un  lieu 
commun  du  genre  :  je  la  trouve  dans  les  Occasions  perdues  et  la 
Laure  persécutée  de  celui  que  Corneille  appelait  son  père.  La  scène 
de  l'amende  honorable  à  la  tombe  d'Héro,  avec  les  stances  où 
Claudio  exprime  sa  douleur  et  son  repentir,  reparaît  sans  cesse 
dans  notre  théâtre  sous  Louis  XllL  Le  Pyrame  et  Thisbé  de  Théo- 
phile, la  Silvanire  de  Mairet,  la  Panthée  de  Tristan,  VAntigone  et 
VInnocente  infidélité  de  Rotrou,  reprennent  successivement  ce 
thème  du  Tombeau  où  l'amant,  avec  un  grand  luxe  de  pointes  et 
de  concetti^  se  lamente  sur  les  restes  mortels  de  celle  qu'il  aimût. 
C'était  un  exercice  de  rhétorique,  qui  prêtait  aux  belles  amplifi- 
cations, aux  belles  images,  aux  beaux  élans  lyriques. 

L'adaptation  de  M.  Louis  Legendre  est  faite  avec  beaucoup 
d'habileté.  On  y  sent  le  respect  et  l'amour  de  Shakespeare,  même 
lorsqu'il  le  réduit  à  la  mesure  de  notre  théâtre  et  à  celle  du  goût 
français.  Sa  versification  est  d'une  élégance  aisée,  où  la  gène  du 
traducteur  ne  se  trahit  guère.  La  musique,  composée  par  M.  Ben- 
jamin Godard  pour  la  fête  au  palais  de  Léonato  et  pour  la  scène  du 
mariage,  est  tout  à  fait  charmante.  M.  Porel  a  donné  à  la  fantaisie 
du  poète  un  cadre  dont  la  richesse  n'exclut  pas  le  goût.  Us  sont 
loin  les  temps  où  l'on  plaisantait  la  sage  économie  des  décors  et 
des  costumes  de  l'Odéon.  Beaucoup  de  bruit  pour  rien  est  joué 
avec  un  ensemble  où  nul  acteur  ne  se  détache  hors  ligne,  mais  où 
aucun  non  plus  ne  reste  au-dessous  de  sajtâche. 

Entrons  un  moment  à  l'Ambigu,  où  nous  ne  nous  arrêtons  pas 
souvent,  pour  y  constater  l'éclatant  succès  de  Mathias  Sandorf, 
pièce  en  huit  tableaux,  tirée  par  M.  William  Busnach  d'un  des 
derniers  et  des  plus  attachants  récits  de  M.  Jules  Verne.  Depuis 
une  dizaine  d'années  surtout,  M.  Busnach  a  pris  pour  sp^ialité 
de  changer  des  romans  en  pièces.  Il  s'en^tire  avec  une  habileté 


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LES  OEUVRES  ET  LES  HOMMES  1117 

consommée,  s'agît-il  de  Y  Assommoir  et  de  Pot-Bouille.  Mathias 
Sandorf  était  loin  d'offrir  les  mêmes  difficultés,  et  il  en  a  extrait 
sans  peine  un  drame  mouvementé,  pittoresque,  amusant  et  émou- 
vant, où  la  marche  de  l'action  nous  transporte  dans  les  milieux  les 
plus  divers,  en  prison,  dans  l'abîme  de  la  Foïba,  dans  une  fête 
populaire,  sur  les  flancs  d'un  volcan  en  éruption,  et  nous  promène 
d'illyrie  en  Dalmatie,  de  Dalmatie  en  Sicile,  de  Sicile  au  Maroc. 
Matbiis  Sandorf  est  le  Monte-Cristo  de  M.  Jules  Verne.  Dénoncé 
à  la  police  par  un  misérable,  au  moment  où  allait  éclater  la  cons- 
piraiion  qui  devait  affranchir  la  Hongrie,  son  pays  natal,  il  est 
enfermé  dans  une  forteresse  inaccessible,  découvre,  par  un  hasard 
miraculeux,  le  nom  du  traître  qui  l'a  vendu  pour  s'emparer  de  sa 
fortune  et  de  sa  fille,  s'évade  par  une  nuit  d'orage,  à  travers  les 
péripéties  les  plus  dramatiques,  devient  colossalement  riche,  comme 
Edmond  Dantès,  et,  caché  sous  un  nom  d'emprunt  comme  lui, 
méconnaissable  pour  tout  le  monde,  retiré,  toujours  comme  lui, 
dans  une  île  inconnue  d'où  il  pousse  des  explorations  en  tous  sens, 
il  consacre  le  reste  de  sa  vie  à  retrouver  sa  fille  et  à  châtier  le  traître. 
Le  public  de  l'Ambigu,  comme  tous  les  publics  populaires,  adore 
ces  hommes  mystérieux  qui  arrivent  toujours  au  moment  opportun 
pour  jouer  le  rôle  de  la  Providence,  en  punissant  le  vice  et  en 
récompensant  la  vertu.  Il  a  applaudi  au  docteur  Antékirtt,  comme 
il  l'avait  fait  au  prince  Rodolphe,  au  comte  de  Monte-Cristo,  au 
vaillant  et  invincible  Lagardëre,  et  il  a  ri  de  tout  son  cœur  aux 
exploits  des  saltimbanques  Cap-Matifou  et  Pointe-Pescade,  les  deux 
humbles  auxiliaires  du  docteur,  comme  à  ceux  de  Cocardasse  et  de 
Passe-Partout.  L'athlétique  M.  Dunoiaine  prête  ses  muscles  et  son 
talent  à  l'hercule  de  la  Cannebière,  élève  d'Arpin,  qui  porte  son 
pître  au  bout  d'une  perche,  jongle  avec  les  madriers,  prend  des 
charrettes  sous  son  bras,  retient  par  son  amarre  un  trabacolo  glis- 
sant à  la  mer  et,  au  dénouement,  étrangle  le  traître  comme  un 
lapin.  Des  tableaux  tels  que  ceux  de  l'évasion  par  une  nuit  d'orage, 
à  la  lueur  de  la  foudre,  le  long  de  la  chaîne  du  paratonnerre  qui 
descend  des  hauteurs  de  la  forteresse  au  fond  du  gouffre  obscur  où 
bondit  le  torrent  de  la  Foïba;  du  lancement  du  navire,  de  l'éruption 
du  volcan  et  de  la  bataille  entre  les  bandits  et  les  matelots  d.e 
Mathias  Sandorf  dans  une  auberge  suspecte,  sur  les  flancs  de  l'Etna, 
suffiraient  à  faire  courir  tout  Paris.  Voilà  un  spectacle  à  souhait 
pour  les  vacances  de  Noël  et  du  jour  de  l'an. 

Le  Vaudeville  vient  de  donner  V Affaire  Clemenceau^  drame 
mêlé  de  comédie,  tiré  par  M.  Armand  d'Artois  du  roman  d'Alexandre 
Dumas,  qui  remonte  à  1867  et  qui  fit  assez  grand  bruit  en  son 
temps.  Clemenceau  est  un  jeune  sculpteur  plein  de  talent  et  déjà 


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11 18  LES  CEUYKES  ET  LES  HOMMES 

célèbre  qui  s'éprend  follement  de  la  fille  d'une  aTenturiëre  exo- 
tique. Sous  les  dehors  de  la  candeiir,  Iza  cache  une  dépravation  pré- 
coce que  le  jeune  artiste  développe  lai-mème  par  les  extravagances 
d'un  amour  tout  sensuel,  en  respectant  assez  peu  sa  femme  pour  la 
prendre  sans  cesse  comme  modèle  et  révéler  au  public,  dans  ses 
œuvres,  chaque  détail  d'une  beauté  dont  il  est  fier.  Tout  en  l'aimant 
comme  elle  sait,  elle  le  trompe  et  le  déshonore,  il  ne  l'apprend 
qu'après  tout  le  monde,  rompt  violemment  avec  elle,  pois,  dompté 
par  sa  pas»on  malsaine,  va  la  rejoindre,  accepte  un  hideux  par- 
tage et  la  tue  dans  des  circcmstances  que  je  ne  suis  point  condamné 
à  expli{uer  ici.  M.  Dumas  a  conté  cette  épouvantable  histoire  sous 
forme  d'un  «  mémoire  de  l'accusé  »,  adressé  à  l'avocat  qui  doit  te 
défendre  devant  les  assises. 

Elle  n'était  pas  facile  à  transporter  sur  la  scène,  à  cause  de 
certains  détails  caractéristiques  qu'il  semblait  aussi  iospossible 
d'éviter  que  d'accueillir,  puis  par  la  nécessité  de  mettre  en  œuvre 
un  plaidoyer  personnel,  oti  le  meurtrier  s'analyse  Im-mème. 
M.  d'Artois  a  pris  son  parti  des  détails  choquants  et  des  mots  crus« 
mais  il  a  fait  subir  une  heureuse  modification  au  dénouemenU 
Au  lieu  de  se  produire  dans  les  circonstances  révoltantes  et  avec 
l'espèce  de  préméditation  raffinée  du  roman,  l'idée  da  crime  se 
dresse  tout  à  coup  dans  le  cerveau  affolé  du  mari,  sur  une  réponse 
de  sa  femme  0(1  lui  apparaît  nettement  l'ignominie  du  marché 
qu'il  venait  d'accepter  pourtant,  et  qui  le  rend  fou  de  furwir. 

La  pièce  est  inégale.  L'exposition  se  prolonge  outre  mesure,  en 
s'amusant  aux  bagatelles  de  la  porte.  L'action  ne  ccnnmence,  en 
réalité,  que  vers  la  fin  du  quatrième  tableau,  et  t Affaire  Clemenceau 
n'en  a  pas  plus  de  six.  Le  premier  surtout  est  complètement  inutile 
et  pouvait  être  si  aisément  fondu  avec  le  deuxième  qu'on  chercbe 
vainement  le  motif  secret  qui  a  pu  s'opposer  à  cette  amputation. 
Au  quatrième,  l'épisode  de  M°°  Clemenceau  mère,  frappée  à  mort 
dans  l'atelier  de  son  fils  par  la  révélation  de  l'infamie  de  sa  bru, 
est  un  hor&Kl'œuvre  mal  amené,  invraisemblable,  qui  s'explique  seu- 
lement par  le  désir  d'un  effet  facile  et  à  peu  près  sûr.  A  partir  du 
moment  où,  par  un  moyen  discutable,  le  mari  est  éclairé  sur  le 
compte  de  sa  femme,  la  pièce,  jusque-là  languissante,  incertakie 
dans  sa  marche,  mal  concentrée,  avec  des  parties  vieillottes  et 
d'autres  qui  sont  plus  ingénieuses  et  plus  piquantes,  mais  ne  se 
rattachent  pas  d'assez  près  à  l'action,  se  relève  et  marche  d'un  pas 
plus  ferme  et  plus  vif  jusqu'au  dénouement,  qui  est  enlevé  d'une 
main  vigoureuse,  et  enlève  aussi  le  succès,  longtemps  indécis,  /e 
ne  répondrais  point,  cependant,  des  longues  destinées  d'une  ceuvre 
qui  a  tant  de  côtés  contestables  et  où  le  cœur  est  si  peu  intâ:^essé. 


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LES  ŒUVRES  ET  LES  HOMMES  1119 

M.  Rapbaèl  Duflos  est  supérieur  dans  toutes  les  parties  dramati- 
ques de  son  rôle.  M"*  Cemy  serait  parfaite  si  elle  avait  autant  de 
force  que  de  gentillesse  et  de  grâce.  M°*®  Tissandio*  sauve,  par  la 
physionomie  originale  et  comique  cpi'elle  lui  donne,  ce  qu'il  y  a 
d'odieux  dans  le  personnage  de  la  comtesse  Dobronowska,  cette 
maznsm  Cardinal  des  bords  de  la  Vistule. 


m 

n  est  trop  tard  pour  revenir  longuement  à  la  sésmce  annuelle  de 
l'Académie  française,  qui  se  tenait  au  moment  où  a  paru  notre  der- 
nière causerie.  M.  Fr.  Coppée  a  fait  applaudir  l'excellence  de  sa 
diction  en  même  temps  que  les  beaux  vers  de  M.  Emile  Moreaa 
qui,  en  chantant  PcUias  Atàéné,  a  écrit  l'apothéose  de  la  Grèce 
antique  avec  le  lyrisme  d'un  croyant  de  l'Olympe  et  d'un  contem- 
porain de  Périclès.  Nous  n'avons  rien  à  signaler  dans  la  distribution 
des  prix  littéraires,  sauf  le  nombre  inusité  des  journalistes  qui  en 
ont  eu  leur  part.  Ils  sont  une  douzaine,  pour  le  moins,  et  même 
plus.  Jamais  peut-être  on  ne  leur  avait  fait  une  place  aussi  large. 
Puisqu'elle  n'hésite  pas  maintenant  à  leur  donner  des  fauteuils, 
comment  l'illustre  Compagnie  hésiterait-elle  à  leur  donner  ses 
couronnes? 

L'Académie  des  sciences  morales  et  politiques  a  clos  le  17  dé- 
cembre le  défilé  des  séances  solennelles  de  l'Institut,  M.  Jules  Simon 
y  a  donné  lecture  d'une  notice  sur  Louis  Reybaud  qui  a  tenu  pen- 
dant une  heure  l'auditoire  sous  le  charme  et  qui  n'est  inférieure  en 
rien  à  ses  notices  précédentes  sur  Guizot,  Thiers  et  Mignet. 
L'homme  sans  doute  n'est  point  de  la  même  taille,  mais  la  nature 
de  ses  travaux  permettait,  appelait  même  d'intéressantes  digres- 
sions, étroitement  rattachées  au  sujet,  et  M.  Jules  Simon  en  a  un 
peu  agi  envers  son  ancien  confrère  comme  le  poète  Simonidc  avec 
l'athlète  dont  il  avait  à  écrire  l'éloge  :  il  s'est  rejeté  sur  Castor  et 
Pcdlux.  Depuis  longtemps,  et  même  avant  sa  mort,  M.  Louis  Rey- 
baud n'était  plus  connu  que  comme  l'auteur  de  Jérôme  Paturot^ 
mais  il  avait  touché  à  tous  les  genres  dans  une  carrière  d'une  infa- 
tigable fécondité  :  il  avait  fait  de  l'histoire,  des  voyages,  du  jour- 
nalisme, des  romans,  de  la  poésie  même,  hélas  1  Qui  se  rappelait  la 
Dupmade?  Qui  se  doutait  qu'il  eût  collaboré  à  la  Némésis?  C'est 
lui,  probablement,  qui  en  a  fait  tous  les  méchants  vers,  —  je  ne  dis 
pas  tous  les  vers  méchants,  —  si  l'on  en  juge  par  ceux  qu'il  a  eu 
l'imprudence  de  publier  sous  sa  seule  signature  et  que  M.  Jules 
Simon  déclare  sans  ambages  <c  d'une  platitude  désespérante  ». 
Après  avoir  ainsi  tâtonné  longtemps  et  cherché  sa  voie  dans  des 


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It20  LES  OEUVRES  ET  LES  HOXUES 

directions  qui  ne  semblaient  guères  mener  à  l'Institut,  quoiqu'elles 
eussent  un  point  commun  dans  leur  extrême  diversité,  en  laissant 
voir  une  prédilection  pour  Tétude  des  types,  l'observation  et  la 
satire  des  ridicules  ou  des  vices,  il  rencontra  enfin  un  thème  fait 
pour  mettre  en  relief  les  qualités  les  plus  brillantes  et  les  plus 
solides  de  son  esprit.  En  appréciant  son  ouvrage  sur  les  réformateurs 
et  socialistes  modernes,  M.  Jules  Simon  a  tracé  pour  son  propre 
compte  une  esquisse  du  sujet  sur  laquelle  nous  aurions  quelques 
réserves  à  faire,  mais  qui,  dans  son  ensemble,  n'en  constitue  pas 
moins  une  galerie  d'une  vérité  et  d'un  relief  singuliers.  Ces 
silhouettes  de  Saint-Simon,  de  Fourier,  d'Auguste  Comte,  de  Pierre 
Leroux,  sont  vivantes  et  pleines  de  traits  qui  peignent.  Jérôme 
Paturot  n'est  pour  ainsi  dire,  (pi'une  traduction  amusante,  une 
vulgarisation  sous  forme  romanesque,  de  ces  études  sur  les  utopistes, 
leur  bruyant  cortège  et  leurs  dupes.  Le  livre  a  plus  de  bonne 
humeur  et  d'entrain  que  de  finesse,  et  la  satire  a  vieilli;  mais  sur 
le  moment,  elle  frappait  juste  et  porta  coup. 

Au  début  de  la  séance,  le  président,  M.  J.  Zeller,  avait  proclamé 
les  prix  et  annoncé  les  sujets  des  prochains  concours.  Nous  ne 
nous  y  arrêterons  pas.  Un  concours  d'un  autre  genre  nous  appelle 
dans  la  salle  des  fttes  de  THôtel  de  Ville.  Il  s'agissait  de  peindre  trois 
plafonds  à  la  mairie  du  VP  arrondissement,  et  d'y  représenter  la 
Liberté,  l'Égalité,  la  Fraternité.  Soixante-deux  concurrents  ont 
répondu  à  l'appel.  Le  jury  en  a  mis  trois  hors  ligne  :  MM.  Urbain 
Bourgeois,  Henri  Lévy  et  Lionel  Royer.  M.  Lévy  est  celui  qui  a  le 
plus  de  style;  M.  Royer,  le  plus  d'élégance  et  de  grâce.  Dans  le 
projet  du  premier,  l'Égalité,  sous  l'égide  de  la  Loi,  préside  à  l'exer- 
cice des  droits  et  à  l'accomplissement  des  devoirs  de  tous  les 
citoyens;  la  Fraternité  éteint  les  haines  qui  armaient  les  nations  les 
unes  contre  les  autres  et  ramène  la  concorde  et  la  paix,  —  ce  qui 
fait  honneur  à  l'imagination  de  M.  Lévy  ;  enfin  la  Ville  de  P^ûîs 
offre  à  la  Liberté  triomphante  le  sacrifice  de  ses  enfants  morts  en 
combattant  pour  elle  :  la  Liberté  plane  dans  les  airs  sur  son  char, 
que  précède  un  génie  portant  le  drapeau  de  89  et  que  suit  une 
Renommée  au  vol  fougueux,  sonnant  de  la  trompette;  en  bas,  la 
silhouette  d'une  Bastille,  des  monceaux  de  corps  entassés,  la  Ville 
une  palme  en  main,  et  une  autre  figure  allégorique  soulevant  on 
blessé.  La  composition  a  de  la  tournure  et  s'arrange  bien,  mais 
nous  voilà  loin  du  courant  naturaliste.  M.  Bourgeois,  moins  mâle 
moins  étoffé,  n'est  pas  moins  préoccupé  du  style.  M.  Royer  a 
mêlé  le  symbole  à  la  réalité.  Sa  Fraternité  est  un  joU  tableau  de 
genre,  que  dominent  des  figures  aériennes.  Il  n'a  pas  commis  la 
même  faute  que  trois  ou  quatre  naïfs  concurrents  qui  ont  habillé 


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LES  OBUYRES  £T  LES  HOMMES  1121 

leur  Fraternité  d'une  cornette  blanche,  et  dont  la  candeur  témoigne 
en  faveur  de  l'honnêteté  de  leurs  sentiments  plutôt  que  de  leur 
habileté. 

La  plupart  des  concurrents  ont  sacrifié  à  l'allégorie,  comme 
semblait  l'exiger  le  sujet.  Plusieurs  pourtant,  mieux  imbus  des 
nouveaux  principes,  ont  traduit  la  devise  républicaine  en  compo- 
sitions historiques  :  la  Prise  de  la  Bastille^  le  Serment  du  Jeu  de 
Paume ^  la  Fédération;  mais  il  faut  croire  que  l'allégorie  est  encore 
admise  pour  les  plafonds  et  qu'elle  parait  plus  décorative. 

Gomme  toujours,  les  excentriques  donnent  çà  et  là  une  note  gaie. 
L'un  symbolise  la  Fraternité  sous  la  forme  d'un  banquet  dans  le 
jardin  du  Luxembourg,  à  l'ombre  de  la  fontaine  de  Médicis,  et 
nous  montre  l'Égalité  recevant  les  hommages  des  riches  et  des 
pauvres  devant  le  fronton  de  l'Institut.  On  ne  s'attendait  guère  à 
voir  l'Institut  en  cette  affaire.  Dans  un  autre  projet,  l'Égalité  fait 
reforger  le  vieux  monde  par  trois  serruriers  musculeux  qui,  armés 
d'énormes  marteaux,  tapent  à  tour  de  bras  sur  un  globe  cerclé  de 
fer.  Un  troisième,  dont  l'excentricité  de  conception  se  double  d'une 
exécution  burlesque,  représente  la  Fraternité  sous  la  forme  d'une 
jeune  fille  offrant  à  son  petit  frère  un  toutou  en  carton,  idée  dont 
la  simplicité  désarme.  L'Égalité,  c'est  une  aimable  et  heureuse 
famille  où  chacun  a  «ce  qu'il  préfère  »  :  celui-ci  une  poupée,  celui- 
là  un  polichinelle,  —  et  où  l'on  voit  l'un  tendre  un  morceau  de  sucre 
à  un  lévrier,  l'autre  à  un  caniche.  La  Liberté,  enfin,  c'est,  comme 
nous  l'explique  une  devise  inscrite  en  tête  de  la  première  compo- 
sition, «  le  Mariage  libre  amenant  l'Amour  et  la  Paix  )>  :  pour  le  coup, 
c'est  trop  de  zèle,  car  le  mariage  libre  se  passe  de  la  mairie  aussi 
bien  que  de  l'Église,  et  l'artiste,  en  choisissant  ce  motif,  a  commis  un 
contre-sens  presque  aussi  réjouissant  que  sa  composition  elle-même. 

On  cherche  à  métamorphoser  peu  à  peu  les  mairies  de  Paris  en 
de  petits  musées.  La  tâche  est  vaste  et  elle  sera  longue.  En  atten- 
dant la  mairie  du  VP,  celle  du  P'  arrondissement  vient  de  rece- 
voir sa  décoration.  Au  sortir  de  l'Hôtel  de  Ville,  nous  sommes 
passé  par  la  place  Saint-Germain  l'Auxerrois  pour  examiner  les 
peintures  où  M.  Besnard  a  représenté,  dans  la  salle  des  mariages, 
le  Matiiiy  le  Midi  et  le  Soir  de  la  vie.  De  ces  trois  compositions, 
la  meilleure  est  incontestablement  la  dernière,  qui  figurait  au 
Salon  de  1886.  Il  y  a  de  la  poésie  et  du  style  dans  ce  couple  de 
vieillards  assis  mélancoliquement  côte  à  côte  et  qui  rêvent  au 
soleil  couchant.  Le  Matin^  c'est  un  garçon  et  une  fillette  chantant 
aux  oiseaux  dans  un  paysage  tout  fleuri,  sous  les  rayons  de  l'aube. 
Joli  thème,  exécution  sèche;  il  eût  fallu  tremper  sa  brosse  dans  la 
rosée  madnale.  Le  Midi  de  la  vie  est  également  associé  au  midi 


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1122  LES  OEUYftIS  ET  US  HOVHiS 

du  jour.  Les  deux  enfants  ont  grandi  :  nous  les  retnravons  eo 
pleins  chanips,  dans  la  chaleur  du  soleil  qm  frappe  d'aploab  sur 
eux.  Le  garçon  est  devenu  un  travailleur  robuste  ;  la  fillette,  une 
vigoureuse  mère  de  famille;  mais  fallait-il  la  faire  si  bûde?  L'art 
devrait  s'appliquer  à  propager  la  beauté.  La  laideur  triviale  et  yal- 
gaire  n'a  pas  besmn  de  ses  encouragements.  Qoiot  au  deval» 
c'est  une  bête  presque  fantastique  par  sa  forme  et  par  la  couleur  de 
sa  robe.  La  facture  du  tableau  est  sommaire  et  lâchée.  Rien  ne  for- 
çait M.  Besnard  à  donner  les  travaux  de  la  moisson  poar  cadre  à  sa. 
peinture  dans  une  mairie  parisienne;  on  peut  même  troorer  que 
l'idée  eût  été  mieux  à  sa  place  en  une  mairie  de  banlieoe.  Mais,  du 
moins,  on  ne  lui  reprochera  pas  d'avoir  tenté  de  débaucher  les 
citadins  par  le  charme  d'une  idylle  à  la  Florian. 

A  cette  époque  de  l'année,  les  expositions  se  continn^at  dans 
les  livres;  les  magasins  des  grands  éditeurs  se  changent  en  musées; 
partout  se  publient  des  ouvrages  qui  sont  le  charme  des  yeux  et 
qui  ne  s'adressent  pas  tous  à  l'enfance,  il  s'en  faut.  Les  homnes 
faits  ont  aussi  leurs  étrennes,  et  le  mois  de  décembre  est  devenu 
la  saison  des  bibliophiles. 

Nous  retrouvons  justement  la  Vie  rustique  dans  un  beau  volume 
de  M.  André  Theuriet,  avec  dessins  de  M.  Léon  Lbermitte^  Dans 
notre  dernière  causerie,  nous  avons  parlé  de  l'exposition  àt  ces 
magnifiques  fusains,  et  n'avons  à  y  revenir  aujourd'hui  que  pour 
dire  qu'ils  ont  été  soigneusement  gravés  sur  bois  par  ML  dânent 
Bellenger,  et  qu'ils  forment  un  riche  ensemble  de  cent  scàxe 
compositions,  dont  vingt-six  hors  texte.  Le  talent  de  H.  Lhenmtte 
et  celui  de  M.  TheuVict  s'harmonisent  à  merveille.  Tous  deux  ont 
un  égal  amour  des  champs  ;  tous  deux  savent  en  pdndre  les  types 
et  les  travaux  d'un  pinceau  robuste  et  sincère,  qui  eo  dégage  la 
poésie  sans  jamais  tomber  dans  la  fadeur  et  les  conventions  de 
l'églogue.  Poète  et  romancier,  M.  Theuriet  £siit  circuler  à  travers 
chaque  page  de  ses  descriptions  les  parfums  salubres  de  la  natoret 
et  il  en  parle  non  pas  en  amateur  cpii  n'a  fait  que  la  traverser 
pendant  ses  vacances,  mais  avec  la  sûreté,  et  même,  au  besoin^ 
avec  le  sens  pratique  d'un  homme  dont  la  jeunesse  s*est  passée 
dans  son  sein  et  qui  est  revenu  bien  souvent  s'y  retremper  depuis. 

La  Vie  rustique  se  divise  en  six  livres  où  M.  Theuriet  ^udie 
successivement  la  ferme,  le  blé,  la  vigne,  le  chanrre,  la  forêt,  Jo 
village,  et  chaque  livre  s'ouvre  par  une  poésie. 

0  mon  village,  à  travers 
Les  prés  verts 

*  Launette,  1  voL  grand  in-8*. 


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LES  ŒUVRES  ET  LES  HOMMES  112^ 

Grimpent  tes  logis  en  pente; 
Un  ruisseau  bordé  d'aubiers, 

A  tes  pieds, 
Court  dans  la  sauge  et  la  menthe. 

Sous  les  auvents  de  bois  brnn, 

Le  parfum 
Du  vieux  temps  se  garde  encore  ; 
On  y  parle  le  patois 

D'autrefois, 
Rude,  chantant  et  sonore... 

Chemin  faisant,  ses  descriptions,  d'un  coloris  ferme  et  sobre, 
s'animent  de  scènes  vivantes  et  de  récits  pittoresques.  Il  recueille 
les  vieilles  chansons,  les  vieux  usages,  les  vieilles  légendes.  Lisez 
surtout  le  dernier  livre,  où  se  dérouleront  sous  vos  yeux  les  diverse» 
faces  de  la  vie  au  village,  —  l'enfance  et  l'école,  la  fête  patronale, 
les  fiançailles  et  les  noces,  la  vie  de  famille,  la  vieillesse  et  la  mort,. 
—  si  vous  voulez  voir  tout  ce  qu'il  y  a  non  seulement  d'excessif, 
mais  de  faux  dans  l'immonde  et  odieux  roman  de  M.  Emile  Zola. 
M.  Theuriet  ne  flatte  pas  le  paysan  ;  il  n'en  fait  point  un  portrait 
de  fantaisie;  il  ne  dissimule  aucune  de  ses  laideurs;  il  dit  à 
quelles  ruses,  à  quelles  luttes,  à  quelles  haines,  à  quels  actes 
tfimprobité,  parfois  même  à  quels  crimes  le  pousse  celte  âpre 
passion  de  la  terre  d'où  découlent  la  plupart  de  ses  vices  comme 
de  ses  verlus.  Mais  cela  ne  l'empêche  pas  de  conclure  que  «  la 
famille  paysanne,  même  avec  ses  rudesses,  ses  grossièretés  et  ses 
tares,  est  encore  l'élément  )e  plus  vivace  et  le  plus  sain  de  la 
société  actuelle  »,  et  que  «  c'est  dans  la  culture  de  la  terre,  dans 
la  vie  campagnarde  en  plein  air  que  la  bourgeoisie  française  devrait 
désormais  chercher  le  rajeunissement  et  le  salut  ». 

Il  semble  que  ce  soit  aussi  en  guise  d'antithèse  et  d'antidote 
à  la  Terre  de  M.  Zola  qu'on  vient  de  réimprimer  l'un  des  romans 
rustiques  les  plus  célèbres  de  George  Sand  :  François  le  Champi^ 
avec  dessins  et  aquarelles  de  M.  Eugène  Burnand.  François  le 
Ckampi  est  surtout  connu  par  la  pièce  de  théâtre  que  l'auteur  en 
a  tirée  et  qui  a  popularisé  le  titre.  Elle  avait  un  peu  relégué  dans 
l'ombre  le  roman,  que  je  n'avais  jamais  la,  je  l'avoue.  Sans  valoir 
la  comédie,  et  tout  en  prêtant  aux  mêmes  réserves  dans  son 
dénouement,  ce  récit  berrichon  peut  intéresser  encore  par  la 
saveur  champêtre  du  style,  le  naturel  du  dialogue,  la  vérité  de& 
peintures,  le  charme  discret  et  voilé  des  figures  de  l'honnête 
Madeleine  et  du  brave  Champi. 

Dans  la  même  collection  que  François  le  Champi  et  les  Chants 
du  $oldat^  dont  j'ai  dit  un  mot  plus  haut,  a  para  également  un 


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1124  LES  ŒUVRES  ET  LES  HOUlfES 

livre  nouveau  d'un  écrivain  tout  à  fait  à  la  mode  :  Madame  Chry- 
santhème^ par  Pierre  Loti*.  C'est  un  de  ces  récits  exotiques  sans 
aucune  composition  apparente,  qui  s'éparpille  en  notes  fluides,  à 
peine  reliées  çà  et  là  par  un  fil  très  frêle  et  très  lâche.  L'auteur 
nous  conduit  cette  fois  au  Japon.  Il  ne  s'agit  pas  d'un  voyage,  — 
d'une  promenade  tout  au  plus,  d'une  lente  flânerie,  d'un  séjour 
anémique,  languissant,  ennuyé,  à  Nangasaki.  S'il  faut  en  croire 
M.  Pierre  Loti,  nos  marins,  pendant  ces  escales  dans  les  villes  de 
l'extrême  Orient,  ont  coutume  de  contracter,  par  devant  un  oflicier 
de  l'état  civil,  des  mariages  morganatiques  avec  de  jeunes  per- 
sonnes indigènes.  On  en  est  quitte,  lorsqu'on  part,  pour  faire 
rédiger  un  acte  de  divorce,  et  la  jeune  femme  peut  recommencer 
à  l'arrivée  du  navire  suivant  :  la  chose  est  dans  les  mœurs  du  pays, 
et  sa  réputation  n'a  pas  subi  la  moindre  atteinte.  Que  H.  Pierre 
Loti  ait  jugé  à  propos  de  pousser  \e  japonisme  jusque-là,  c'est  son 
affaire,  mais  était-il  indispensable  de  nous  en  rendre  comptef 
Comment  ne  pas  remarquer  qu'il  revient  bien  souvent  à  ce  genre 
de  confidences?  Après  Aziyadé,  Rarahu;  après  Rarabu,  Chrysan- 
thème. Et  j'en  passe.  C'est  déjà  une  petite  galerie.  Non  pas,  d'ail- 
leurs, qu'il  s'agisse  ici  d'une  histoire  d'amour;  il  n'a  d'autre 
amour  au  cœur  que  celui  de  la  couleur  locale  :  il  a  pris  une  femme 
uniquement  comme  il  eût  acheté  un  bibelot  d'étagère;  elle  l'inté- 
resse si  peu,  que  son  livre  est  une  variante  des  Fleurs  d'ennui.  Elle 
ne  nous  intéresse  pas  davantage.  En  nous  décrivant  ce  petit  animal 
singulier,  dans  toutes  ses  moues  et  ses  grimaces,  ses  toilettes,  ses 
coiffures,  ses  habitudes,  ses  superstitions,  M.  Pierre  Loti  ne  songe 
pas  un  moment  à  élargir  cette  observation  d'épiderme,  à  regarder 
dans  l'intérieur,  à  nous  révéler  l'être  intellectuel  ou  moral,  quel 
qu'il  soit,  caché  sous  cette  enveloppe  chiffonnée.  Il  la  traite  en 
figure  de  paravent.  Aussi,  malgré  l'admirable  talent  descriptif  de 
l'auteur,  qui  nous  transporte,  comme  sans  effort,  dans  le  milieu 
qu'il  habite,  qui  évoque  les  figures  et  les  choses  avec  une  sorte  de 
magie  d'autant  plus  étonnante  qu'elle  a  les  allures  les  plus  amples 
du  monde,  qui  nous  donne  la  sensation  de  cette  nature  factice, 
mignarde  et  contournée,  de  ces  magots  à  la  gaieté  enfantine  et  à  la 
drôlerie  irrésistible;  malgré  tant  de  fins  et  spirituels  croquis  tracés 
d'une  touche  menue  comme  les  physionomies,  les  mœurs  et  les 
paysages  qu'ils  peignent,  ne  tarde-t-on  pas  à  ressentir  un  peu  de 
fatigue  et  d'énervement.  Cela  finit  par  tourner  sur  l'esprit,  si  je 
puis  ainsi  dire,  comme  tournent  sur  l'estomac  ces  mets  fragiles, 
bizarres  et  compliqués  qui  amusent  l'appétit  sans  le  satisfaire,  et 

*  Édition  du  Figaro,  Galmanu-Lévy,  1  vol.  in-8«. 


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LES  OEUVRES  ET  LES  HOMMES  1125 

après  lesquels  on  donnerait  beaucoup  d*un  simple  rosbif  saignant. 

Il  faut  déguster  Madame  Chrysanthème  à  petites  doses,  cha- 
pitre par  chapitre,  comme  on  prend  une  gorgée  de  thé  dans  une 
de  ces  tasses  microscopiques  qui  nous  viennent  de  Tokio.  Les 
japonisants^  si  nombreux  aujourd'hui,  seront  charmés  de  tous 
ces  petits  morceaux,  et  j'imagine  que  M.  Edmond  de  Concourt 
s'en  est  régalé.  Quant  à  l'Ulustration  de  MM.  Rossi  et  Myrbach,  elle 
est  absolument  exquise,  —  bien  parisienne  et  bien  japonaise  à 
la  fois,  —  d'une  grâce  exotique  et  d'une  saveur  originale  qui 
réveille  sans  cesse  la  curiosité.  On  dirait  de  ces  peintures  comme 
en  exécutent  sur  les  éventails  et  les  kakémonos  les  grands  ardstes 
d'Yeddo,  rehaussées  par  une  pointe  d'esprit  français. 

Au  sortir  de  Madame  Chrysanthème^  j'ai  relu  avec  un  plaisir 
tout  nouveau  le  Raphaël  de  Lamartine  et  le  Roman  (f  un  jeune 
homme  pauvre^  d'Octave  Feuillet,  dont  la  maison  Quantin  vient 
de  nous  donner  de  belles  et  riches  étUtions,  à  l'usage  des  biblio- 
philes et  non  autres.  Le  Raphaël^  qui  continue  la  collection  des 
chefs-d'œuvre  du  roman  contemporain,  a  été  tiré  à  petit  nombre,  sur 
beau  papier,  par  le  maître  imprimeur.  Avec  sa  couverture  blanche 
repliée,  sur  laquelle  se  détachent  simplement,  vers  le  bas,  le  titre 
de  l'ouvrage,  et  dans  l'angle  supérieur  un  médaillon  repoussé  en 
or,  il  se  présente  sous  un  aspect  d'un  élégance  sobre  et  d'un  goût 
parfait.  M.  Ad.  Sandoz  a  dessiné,  pour  ces  «  pages  de  la  vingtième 
année  »,  dont  il  serait  superflu  de  refaire  aujourd'hui  l'analyse  et 
l'appréciation,  dix  compositions  d'un  beau  caractère,  gravées  à 
l'eau-forte  par  M.  Ghampollion  avec  une  pointe  qui  a  toute  la  per- 
fection et  toute  la  science  du  burin  le  plus  exercé. 

Dans  l'œuvre  entière  de  M.  Octave  Feuillet,  je  ne  sais  s'il  est  un 
livre  dont  le  succès  ait  été  plus  complet,  plus  décisif  et  plus 
durable  que  le  Roman  dun  jeune  homme  pauvre;  il  l'a  retrouvé 
sous  la  forme  du  drame.  Certes,  l'histoire  est  romanesque,  et  le 
titre  même  nous  en  prévient  loyalement;  mais,  si  l'on  veut  bien  ne 
pas  se  montrer  trop  exigeant  sur  le  chapitre  de  la  vraisemblance, 
qu'elle  est  attachante,  dramatique  et  noble  I  Oix  est  le  lecteur 
rébarbatif  que  n'a  point  ému  la  scène  de  la  tour  d'Ëlven?  Et  quelle 
galerie  de  figures  dont  chacune  a  son  originalité  et  sa  vie  propre  I 
On  se  retrempe  avec  un  charme  tout  particulier  dans  une  atmo- 
sphère si  généreuse  et  si  salubre  par  cette  époque  de  naturalisme^ 
comme  on  respire  avec  délices  l'air  pur  des  sommets  après  avoir 
séjourné  dans  un  cloaque  infect.  Un  portrait  de  l'auteur  gravé  à  l'eau- 
forte  ouvre  cette  édition  de  grand  luxe,  qu'illustrent  de  nombreuses 
gravures  hors  texte  et  d'autres  de  dimensions  moindres,  en  tête  ou 
à  la  un  des  chapitres,  exécutées  sous  la  direction  de  M.  Méaulle. 

25  DÉCEMBRE  1887.  72 


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1126  IM  CBOVRIS  ET  LSS  iMMIMES 

Cette  fois  encore  nous  voici  acculé  à  la  dernière  page  sans  avoir 
pu  passer  la  revue  funèbre  déjà  ajournée  à  notre  précédente  cau- 
serie. Pour  remplir  ce  peu  d'espace  qui  nous  reste^  lequel  chiùsi- 
rons-nous  de  tant  de  noms  entassés  par  la  Mort  sur  son  livre? 
Sera-ce  un  glorieux  soldat,  un  illustre  serviteur  du  pays,  comme 
l'amiral  Jauréguiberry»  le  général  de  Gourcy,  qui  fut  l'un  àes  béros 
du  Tonldn,  ou  le  vieux  général  Le  Fié,  qui  servit  aussi  lien  la 
France  dans  sa  campagne  diplomatique  qu'il  l'avait  servie  sur  les 
champs  do  bataille?  Sera-ce  le  rossignol  suédois,  Jenny  Lind,  qui 
avant  Racbel,  avant  la  Patti,  avant  Sarah  Bembardt,  flt  délirer 
l'Amérique  et  à  la  gloire  de  laquelle  il  n'a  manqué  que  la  consé- 
cration parisienne?  Sera-ce  des  artistes  comme  Hippolyte  Lazei^es, 
Philippe  Rousseau,  qui  éleva  la  nature  morte  jusqu'au  tableau  de 
genre;  Gallait,  qui  a  élé  plusieurs  fois  dans  sa  vie  un  vrai  pdnut 
d'histoire»  un  des  rares  du  temps  présent,  et  qui  est  un  peu  à 
nous  aussi,  puisqu'il  a  travaillé  pour  les  galeries  de  VersâiJIes, 
et  qu'il  était  l'un  des  associés  étrangers  de  notre  Académie  des 
beaux-arts.  François  Bonvin,  le  peintre  du  peuple»  au  talent 
robuste  et  simple,  qui  vécut  à  l'écart  et  qui  est  mort  pauvre? 
Sera-ce  des  écrivains  comme  le  vieux  Marco  Saint-Hilaire  dont  la 
mort  a  produit  l'eiTet  d'une  résuiTection,  car  tout  le  monde  le 
croyait  enterré  depuis  plus  de  trente  ans,  et  dont  les  récits  aneo- 
dotiques  ont  fait  certainement  plus  encore  que  les  chansons  de 
Béranger  pour  la  création  de  la  légende  napoléonienne  ;  ou  Jules 
Lacroix,  frère  cadet  du  bibliophile  Jacob,  beau*frère  de  Balzac, 
le  traducteur  de  Juvénal,  de  Sophocle  et  de  Shakespeare,  l'autau- 
du  Testament  de  César^  de  Valeria  et  aussi  de  nombreux  romans 
de  jeunesse  dont  il  serait  difficile  de  louer  la  délicatesse  et  la  dis- 
tinction et  qu'il  vaut  mieux  ne  point  tirer  de  l'oubli? 

Non.  Ce  ne  sera  ni  l'artiste,  ni  le  poète,  ni  le  diplomate,  ni  le 
capitaine.  Ce  sera  tout  simplement  la  fondatrice  et  la  directrice 
d'un  magasin  de  nouveautés,  dont  la  mort  a  été  un  événement, 
doQt  vingt  mille  personnes  ont  suivi  le  cercueU  et  dont  l'admirable 
testament  demeurera  dans  les  annales  charitables  comme  un  monu- 
ment de  la  bienfaisance  la  plus  généreuse,  la  plus  attentive  et  la 
plus  éclairée. 

Il  y  a  une  quarantaine  d'années,  dans  un  qusutier  pordu  de 
Paris,  à  l'angle  de  la  rue  de  Sèvres  et  de  la  rue  du  Bac,  une  bou- 
tique de  mercerie  portant  une  enseigne  vulgaire  :  Au  BonrMarcbi^ 
était  tenue  par  un  jeune  commerçant  portant  le  nom  d'un  maréchal 
de  France,  avec  le  prénom  d'un  des  sages  de  la  Grèce  :  M.  Arisdde 
Boucicaut.  C'était  un  homme  actif,  pix>be,  intelligent.  Il  sortait  du 
Petit  Saint-Thomas  où  il  avait  épousé  une  giletîère,  âgée  de  trente 


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LBS  OBUVRBS  BT  LBS  HOMMES  1127 

ans  et  douée  des  mêmes  qualités  que  lui.  Le  jeune  couple  avdt 
emprunté  1800  francs  pour  agrandir  la  peUte  maison  de  commerce. 
C'était  beaucoup  hasarder  :  les  experts  jugeaient  qu'il  n'y  avait  pas 
d'avenir  dans  un  quartier  pareil,  si  loin  du  centre  de  Paris.  Cepen- 
dant le  magasin  de  mercerie  s'élargissait  peu  à  peu;  il  s'était 
adjoint  la  bonneterie,  la  rouennerie,  la  tapisserie  et  un  peu  de 
nouveautés.  Bientôt  il  absorba  Tune  des  maisons  voisines,  puis 
une  autre,  puis  une  autre  encore,  reliées  tant  bien  que  mal  à  la 
maison  primitive  et  formant  un  ensemble  de  bâtisses  inégales  qui 
communiquaient  entre  elles  par  un  labyrinthe  de  couloirs  et  d'esca- 
liers. Et  enfin,  dans  son  développement  continu,  toujours  avançant, 
toujours  s'annexant  et  s'assimilant  ce  qui  l'avoisinait,  le  bâtiment 
du  Bon-Marché  est  devenu  ce  palais  colossal,  une  des  curiosités  de 
la  ville,  recouvrant  tout  l'espace  situé  entre  quatre  rues  et  prolon- 
geant ses  annexes  encore  au  delà,  contenant  la  population  d'une 
sous-préfecture,  ayant  le  budget  d'une  grande  ville  et  où  l'on  vend 
tout  ce  qui  peut  s'acheter.  M.  Boucicaut  est  mort  il  y  a  dix  ans, 
mais  l'essor  de  l'œuvre  n'en  a  pas  été  arrêté  une  minute,  et  la 
veuve  s'est  montrée  digne  de  recueillir  son  héritage. 

Cette  maison  au  titre  banal  et  partie  de  si  humbles  origines  en  est 
arrivée  à  ce  point  qu'elle  a  transformé  le  quartier  où  elle  s'élève, 
comme  elle  a  transformé  les  conditions  mêmes  du  commerce,  et 
qu'elle  s'est  rangée  parmi  les  phénomènes  qui  sollicitent  les  études 
des  économistes.  On  n'a  plus  à  craindre  l'apparence  d'une  réclame 
en  parlant  de  magasins  dont  la  réputation  est  beaucoup  plus 
qu'européenne,  et  qui  attirent  les  clients,  comme  les  pick-pockets, 
de  toutes  les  parties  du  monde..  Sans  doute,  la  médaille  a  son 
revers.  De  pareilles  madsons  ne  créent  pas  la  commodité  des  achats 
par  l'accumulation  sur  un  même  point  des  marchandises  les  plus 
diverses,  par  l'abaissement  des  prix,  par  la  faculté  d'échanger  ou 
de  rendre  les  objets  «  qui  ont  cessé  de  plaire  »,  sans  créer  en 
même  temps  la  tentation,  sans  allumer  dans  certains  cerveaux 
frivoles  et  malades  la  folie  de  l'achat  et  quelquefois  le  vertige  du 
vol.  On  peut  s'y  promener  pendant  des  journées  entières,  au  milieu 
d'une  foule  dont  le  flot  ne  se  ralentit  pas  une  minute,  s'y  installer 
comme  chez  soi,  tout  regarder,  tout  palper,  monter  au  cabinet  de 
lecture,  admirer  les  tableaux,  passer  au  buffet  gratuit,  visiter  la 
mîdson  en  détail,  avec  ses  sous-sols,  ses  cuisines,  ses  dortoirs,  ses 
écuries,  sous  la  conduite  d'un  guide  en  cravate  blanche,  se  faire 
inscrire  pour  les  concerts  donnés  par  l'orchestre  de  l'établissement 
avec  intermèdes  où  l'on  entend  Faure  et  Paulus.  On  y  respire  une 
atmosphère  qui  a  son  ivresse.  Ces  bazars  prodigieux  vulgarisent  la 
passion  du  luxe.  Que  de  femmes  y  ont  ruiné  leurs  maris,  sous 


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1128  LES  OEUVRES  ET  LES  UNIMES 

prétexte  de  profiler  de  soldes  exceptionnels,  d'occasions  uniques. 

Autre  revers  de  médaille.  Ces  monstres  ne  sauraient  vivre  sans 
tout  absorber  et  tout  tarir  autour  d'eux.  Aucune  concurrence  n'est 
possible.  Le  Bon-Marché,  pour  nous  en  tenir  à  lui,  a  nécessai- 
rement tué,  dans  un  large  rayon,  presque  tout  le  petit  commerce, 
conséquence  cruelle,  dangereuse  même  au  point  de  vue  social, 
mais  iuéviiablc,  —  comme  le  chemin  de  1er  a  tué  la  diligence, 
comme  le  gaz  a  tué  le  quinquet  et  sera  peut-être  tué  par  l'éclairage 
électrique,  —  ut  qui  n'est  pas,  d'ailleurs,  sans  compensation.  11 
rend  d'une  main  ce  qu'il  a  pris  de  l'autre  et,  en  dehors  de  ses  trois 
mille  deux  cenis  employés  des  deux  sexes,  il  fait  vivre,  dans  toutes 
les  rues  avoisinantes,  des  multitudes  d'ouvriers  et  d'ouvrières 
employés  à  ses  confections. 

Si  M"'  Boucicaut  n'avait  donné  que  l'exemple  de  la  fortune, 
comme  dit  M.  Benoîton,  ce  n'eût  pas  été  suffisant  pour  faire  un 
événement  de  sa  mort,  aujourd'hui  que  les  millionnaires  courent 
les  rues.  Mais,  après  s'être  montré  capable  de  l'acquérir  par  une 
intelligence  commerciale  hors  ligne,  elle  s'est  montrée  digne  de  la 
posséder  par  l'usage  qu'elle  en  a  su  faire,  de  son  vivant  et  à  sa  mort. 
Ni  son  mari  ni  elle  ne  se  croyaient  quittes  envers  leurs  employés  en 
les  payant  :  ils  leur  donnaient  des  maîtres,  ils  leur  enseignaient  Ja 
musique,  l'escrime,  les  langues  vivantes;  ils  avaient  refait  une  maison 
de  famille,  une  sorte  de  foyer  domestique  aux  jeunes  filles  venues  de 
province;  ils  avaient  associé  les  plus  intelligents  et  les  plus  capables 
aux  bénéfices  d'une  maison  qui  est  leur  propriété  aujourd'hui  ;  ils 
avaient  assuré  la  vieillesse  des  autres  en  créant  en  leur  faveur  une 
caisse  de  prévoyance  que  M"'  Boucicaut  vencdt  encore  d'enrichir 
de  !i  millions  peu  de  temps  avant  sa  mort.  Son  testament  a  mis  le 
comble  à  tant  d'actes  généreux.  C'est  un  monument  de  charité 
vigilante,  de  bienfaisance  intelligente  et  éclairée.  On  peut  dire 
qu'elle  a  déployé,  eu  réglant  l'emploi  de  ses  100  millions,  autant 
de  sagacité,  de  prévoyance,  d'esprit  d'organisation  qu'elle  en  avait 
montré  à  les  acquérir.  Elle  n'a  rien  oublié,  ni  personne.  Elle  a 
voulu  faire  partout  bénir  sou  nom,  en  faisant  partout  tomber  la 
mauue  do  ses  legs.  Montyon  et  les  autres  philanthropes  fameux 
sont  bien  dépassés  par  elle.  11  y  avait  l'àme  d'une  reine  en  cette 
ancienne  mercière  qui  vient  d'inscrire  son  nom  aux  premiers  rangs 
j)armi  ceu\  des  bienfaiteurs  de  l'humanité,  et  dont  les  disposidons 
posthumes,  véritable  féerie  de  la  charité,  mériteraient  de  réconcilier 
le  plus  larojclie  socialiste  avec  u  l'infâme  capital  ». 

Victor  FouRNEL. 


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LIVRES  D'ÉTRENNES 


MAISON  DIDOT 


Cette  année,  fidèle  à  ses  traditions  et  jalouse  d'ajouter  de  nouveaux 
titres  à  son  illustration,  la  maison  Didot  a  multiplié  les  publications 
nouvelles  et  en  offre  tout  d'abord  trois  de  premier  ordre  qui  méritent 
les  éloges  et  les  recommandations  de  la  critique. 

La  première  est  consacrée  au  pape  Léon  XIII,  et  tout  à  fait  digne  de  ce 
noble  sujet.  Cette  histoire  de  la  vie  et  des  œuvres  de  Tillustre  pontife  se 
présente  au  public  sous  les  auspices  des  patronages  les  plus  autorisés  ^ . 

De  tels  témoignages  non  seulement  nous  dispensent  de  toute  appré- 
ciation critique  sur  un  ouvrage  dont  Torthodoxie  absolue  n'est  pas 
contestable  et  n'a  pas  besoin  d'autres  garanties,  mais  encore  nous  font 
une  obligation  de  la  plus  expresse  réserve  pour  tout  ce  qui  toucbe  au 
fond.  Notre  rôle,  ainsi  aUégé,  se  borne  à  la  mission  toute  profane  de 
déduire  brièvement  les  motifs  d'un  jugement  portant  exclusivement 
sur  la  forme,  sur  le  plan,  l'exécution  de  l'ouvrage,  les  mérites  de  cette 
exécution,  les  services  qu'il  est  appelé  à  rendre,  les  qualités  solides  et 
les  agréments  qui  nous  ont  fait  trouver  autant  d'intérêt  que  de  charme. 

L'enfant  prédestiné  qui  devait  être  un  jour  Léon  XIII,  le  pontife  si 
habile,  si  politique,  qui  préside  glorieusement  aux  destinées  de  l'Église 
catholique,  est  né  le  2  mars  1810,  à  Carpineto,  petite  ville  de  5000  habi- 
tants, assise  comme  un  nid  d'aigle  entre  deux  rochers  gigantesques, 
sur  le  versant  des  montagnes  dressées  en  face  de  Velletri.  Non  loin  de 
la  ville  s'élève,  entre  deux  pics  sauvages,  un  château  en  style' français, 
entouré  de  massifs  de  châtaigniers,  et  dont  l'entrée  s'ouvre  sur  de 
verdoyantes  pelouses.  C'est  la  résidence  d'été,  la  maison  de  campagne 
do  la  famille  Pecci.  La  résidence  d'hiver,  placée  à  l'ombre  d'une  des 
quatre  églises  de  Carpmeto,  en  style  ogival,  remontant  à  l'époque  de 
Calixte  III,  est  un  édifice  seigneurial  du  seizième  siècle,  dont  les 
maîtres  étaient  en,  mars  1810,  le  colonel  Dominique-Louis  Pecci,âgé  de 
quarante  et  un  ans,  et  son  épouse,  Anna-Prosperi  Buzi  alors  dans  sa 
trente-septième  année.  Dieu  avait  béni  leur  union  en  leur  accordant 
(le  nombreux  enfants  :  Charles,  âgé  de  seize  ans,  Anna-Maria,  de  douze, 
Catherine,  de  dix,  Joseph,  qui  commençait  sa  quatrième  année  et  Joa- 
chim  Vincent,  qui  entrait  à  peine  dans  la  vie. 

La  famille  appartient  au  patriciat  siennois.  On  montre  encore,  k 
Sienne,  le  palais  Pecci,  situé  près  de  la  cathédrale  dont  plus  d'un  tom- 
beau porte  ce  nom.  La  famille  Pecci  habite  Carpineto  depuis  le  ponti- 

*  Bernard  O'Reilly,  docteur  en  théologie,  docteur  es  lettres,  Vie  de 
Léon  XIII,  son  siècle,  son  pontificat,  son  influence,  composée  d'après  des  docu- 
meots  authentiques,  précédée  de  deux  lettres  de  LL.  E£.  les  cardinaux 
Parocchi,  Simeoni  et  Gibbons,  et  d'une  préface  de  S.  Gr.  Mgr  Germain. 
Edition  française  entièrement  refondue  et  annotée  avec  soin  par  P. -M.  Brin 
P.  S.  8.,  professeur  de  théologie  dogmatique.  Un  volume,  grand  iu-S", 
illustré  de  2  photogravures,  de  8  chromo-lithographies  et  de  300  gravures 
sur  bois.  Librairie  de  Firmin-Didot  etC*,  libraires  de  l'Institut.  1887. 


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1130  LIVRES  D^ÉTRENNES 

ficat  de  Clément  VII.  Sous  Benoît  XIV  (1740-1758),  Ferdinand  Pecci 
acquit  une  çrande  réputation  coniipe  lépste.  Un  Jean-Baptiste  Pecci 
fut  évêque  de  Segni.  Mgr  Pecci  fut  chargé  sous  Pie  VI  des  affaires  de 
sa  famille,  et  sous  Pie  VII  fut  commissaire  général  de  la  Chambre 
apostolique.  Le  comte  Ludovico  Pecci  avait  épousé,  en  1792,  Anna- 
ProsperiBuzi,  d'une  illustre  famille  de  Cori,  Tan  tique  Cora  des  Volsoues. 
Son  quatrième  fils,  né  le  2  mars  1810,  fut  baptisé  et  tenu  sur  les  fonts 
du  baptême  en  qualité  de  parrain  par  Mgr  Joachim  Tosi,  évêque 
d*Anagni,  ami  de  la  famiUe,  qui  donna  à  son  filleul  les  noms  de 
jQaehim-Vincent-Raphaël-Louis.  La  comtesse  Anna  était  une  femme, 
une  épouse,  un  mère  accomplie,  dont  la  mémoire  est  entourée  par  ses 
fils,  surtout  par  le  cardinal  Joseph  et  le  pape  Léon  XIII,  objet  de  sa 
prévoyante  prédUection  d'une  juste  et  pieuse  vénération.  Son  portrait 
et  cdui  de  son  mari  ornent  encore  aujourd'hui,  honorés  de  ce  eulte 
domestique  et  populaire,  le  grand  salon  du  palais  Pecci  à  Carpineto. 

A  Tautomne  de  1718,  Joseph  et  Vincent,  qui  devait  à  partir  de  1830 
porter  exclusivement  le  prénom  de  Joachim,  entrèrent  au  collège  des 
Jésuites  à  Viterbe,  après  avoir  passé  un  an  à  Home,  auprès  de  leur 
oncle,  Antonio  Pecci,  qui  habitait  le  palais  Muti,  près  de  rAra-Cceli. 

Dès  1815,  9*était  passé  un  événement  qui  devait  avoir  une  grande 
influence  sur  la  vie  spirituelle  de  la  comtesse  Pecci  et  par  elle  sur  ses 
enfants,  en  provoquant  chez  l^  mère  un  redoublement  de  ferveur  dans 
la  piété  particulière  qu'elle  avait  toujours  manifestée  pour  saint  Fran- 
çois d^Assise.  Chasses  de  leur  monastère  par  Tinvasion  française  de 
1707,  les  Franciscains  étaient  rentrés  en  1815  dans  leur  ancienne 
demeure,  dont  Ifi  protection  généreuse  de  la  comtesse  Pecci  les  avait 
aidés  à  relever  les  ruines. 

n  Les  religieux  de  Carpineto,  dit  le  biographe,  appartenaient  à  cette 
branche  vigoureuse  et  féconde  que  saint  Bernardin  de  Sienne  et  saint 
Pierre  d'Alcantara  avaient  greffée  sur  le  tronc  du  bel  arbre  franciscain 
et  qui  avait  produit  sur  le  sol  italien  les  saint  Jean  de  Capistran,  les 
saint  Léonard  ie  Port-Maurice  et  toutes  ces  légions  4*bommes  et  de 
femmes  dont  la  noble  ambition  était  de  suivre  le  Pauvre  d'Assise  dans 
les  voies  sublimes  du  sacrifice  et  du  dévouement.  » 

Les  deux  frères  Pecci  héritèrent  de  la  prédilection  maternelle  pour 
cet  ordre  des  Franciscains,  où  la  tradition  de  son  fondateur  a  perplétué 
le  culte  particulier  des  vertus  d'exemple  et  des  oeuvres  de  charité,  et 
ils  en  ont  donné  plus  d'un  témoi^age.  Le  pape  Léon  XIII  a  racheté  de 
ses  deniers  le  couvent  des  Franciscains  à  Carpineto,  et  les  y  maintient 
h  ses  dépens.  Pour  la  comtesse  Pecci,  affiliée  au  tiers  ordre  de  Saint- 
François,  elle  voulqt  mourir  revêtue  de  Thabit  des  tertiaires,  et  c'est, 
portée  sur  leurs  bras,  qu'cUe  fut  inhumée  h  Rome,  dans  l'église  fran- 
ciscaine des  Quaranta-Martyrs,  où  se  lit  encore  Tépitaphe  touchante 
tracée  de  la  main  de  ses  fils,  toi^ours  inconsolables  d'une  telle  perle. 

Nous  voudrions  pouvoir  insister  sur  ces  débuts,  sur  ces  commen- 
cements d'une  grande  vie,  qui  ont  la  douceur  modeste  et  la  fraîcheur 
obscure  des  petits  filets  de  source  qui  deviendront,  au  sortir  de 
l'ombre,  rivière  et  Quelquefois  torrent.  Mais  il  faut  se  hâter.  L'élève 
d'élite  du  collège  de  Viterbe  fut  aussi  im  des  meilleurs  élèves  du 
Collège  ï^pmain^  rendu  par  Léon  XII  h  ces  admirables  maîtres  delà 
Compagnie  de  Jésus.  Il  s'y  distingua  par  un  travail  assidu,  fécondant 
une  vocation  incontesta^jle  et  s'y  montra  humaniste  tout  à  fait  doué. 
Après  avoir  manié  avec  j^isancç  et  dignité  la  lyre  vir^ilif nne,  et  fait 


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LIVRES  DTTRENNES  1131 

rendre  des  sons  nouveapx  aux  finliques  Carminsi,  le  futur  Léon  XIU 
tenait  avec  une  supériorité  marqué^  la  plume  de  la  harangue  qçérq- 
n|enne.  Les  vers  signés  ^e  Vincent  Pecçi  étaient  une  fête  pour  ses 
maîtrçs  et  ses  condisciples,  cooirpe  s^s  encycliques  4'ui\  latin  91  pur 
et  si  correct  sont  un  régal  pour  les  oreille?,  ^^  vij'tups^ç  et  des  ^Uei- 
tantî  de  la  pério4e  classique  paagistralement  dérçiiilée.  pe  tçls  talent^, 
om^s  de  la  plus  douce  modestie  et  de  la  pl\is  fervente  piété,  de  si 
solides  vertus  souriant  avec  une  grâce  innée  dans  une  gravité  pré- 
coce, devaient  désigner  le  jeune  Pecci  à  \^,  sollicitude  et  a  la  protec- 
tion des  papes  Léon  XII  et  Grégoire  XVI,  qui,  èçi  effet,  la  lui  accordè- 
rent. Le  comte  Peçci  étç\it  «  prélat  domestique  »  de  ce  dernier  pontife 
en  janvier  i837,  à.  vingt-sept  ans,  et  pf^y^  ce  cl^pix  d'une  épreuve 
décisive  comme  collaborateur  du  çarainal  $ala,  surintendant  dés 
hôpitaux  de  Rome  pendant  une  invasion  ^V  chol^T^,  ÎPÎ  ^^  iflontra  à 
la  hauteur  de  tous  les  dévouements  et  çlç  tofls  le?  sacrmces.  Ce  novi- 
ciat administratif  \^  ipontrait  capable  a*oçci)per  tpi^s  les  postes,  s.^ir- 
tout  les  plus  difficiles.  Le  dernier  iour  de  ran  1837,  il  ^tfîit  consacré 

Îrôtre  par  le  cardinal  Ôdescalcbi,  et  au  inois  cle  février  18i38,  le  cardinal 
ambruschînî  le  désignait  aq  Sainl-Pôre  po^r  gpijverner,  e^i  qualité 
de  délégué,  la  province  de  Bénévent.  Au  ffois  qe  mai  ^641,  y 'èta|t 
cpfirgé  d'administrer,  dans  \^^  çp^dition*  les  mieux  fî^ites  pour  mettre 


titul^iç-e  4ei  D^miette  le  27  janvier,  il  reçiit  la  consécration  épiscopde 
des  iflains  di4  cardin^  Lamb^ruschini  le  19  février^  dan^  la  vénérable 
église  ^e  Sain^-Laurent  \n  Pdnispçma,  e(  le  19  inars,  il  partent  pour 
}a  càpii?^ie  de  ^a  fielçique.  H  réussit  dans  la  diplon^atie  cpmpae  il  ^vait 
réussi  4ans  Tadministration,  et  ne  fut  rappeie  à  la  vie  pastoralçi  que 
parce  que  le  pape  Grégoire  ^VJ  trouva  nécessaire,  pour  ie  bien  de 
ri^glise,  de  le  rendre  aux  vœux  des  h^ltant§  de  rOmDrie,  dû  A  ftv^^t 
çonq^is  une  gopi^lçtrité  telle,  par  ses  ceiiYres  et  ces  exemples,  que  sqp 
retour  ^  Pérouse,  eri  qualité  drévôque,  fut  un  vérilablo  triomphe.' 

G'e^t  à  pérouse  que  Mgr  Pecci  put  donner  entîfer^n^ent  la  ffesufe 
de  ses  mérites  ê^J|e  ses  services,  comme  adininist^atei^r,  pomme 
prédicateur,  comme  éducateur  des  çispirants  a^  sacerdoce,  con^me 
défenseur  des  droits  dp  TÉgUse  contre  la  révolntion  itc^Uennp  co^^- 
rpnnée  dçmsi  la  perspnne  de  Victor-Emmani^el.  Qt\  put  juger  4©  3op 
influence  sur  son  peuple  pt  4^  'a  reconnaissance  de  son  ^roppean  aux 
fêtes  destinées  h,  célèbre^,  en  février  18t^,  ?pn  élévation  au  cardi- 
nalat (consistoire  du  ^9  décembre  (853),  et  e^^  {S^l^  le  vingt-cin- 
quième anniversaire  de  çpn  ^piscppat  ^  Pérq^sé. 

Aussi  nul  p^rmi  les  principaux  â}x  Sacré  Go^ège,  i^ul  parmi  les 
maîtres  et  les  disciples  ^p  cette  école  modèle  et  ^P  çptte  «^ca^émje  de 
Pérouse  dont  sont  sortis  tant  de  pr^l^ts  ret^argyi^ples»  et  en  t^t^» 
Mçr  àotelli,  actuellement  np^nce  ^  Paris,  pi^  t,m^  peijx  dui  co.jir^ai^ 
saient  lés  mérites,  les  services  et  les  vertus  du  cardinal  Fecci,  nul, 
hormis  lui,  ne  fut  étonné  des  quarante-quatre  suffrages  qui  se  réuni- 
rent sur  son  nom  le  dû  février  l8iB,  et  \a  déftipiètient  pour  occuper, 
gens,  le  nom  qu'il  choisit,  de  Léon  XHI,  le  tfône  puntiflcal  laissé  vacant 
par  la  mort  de  Pie  IX. 

La  seconde  partie  de  Vquvrage  est  consacrera  Tfinalyî^e  des  actes 
de  Léon  XIII  comme  Souverain  Pontife  et  à  l'histoire  de  ces  succes- 


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1132  LIVRES  D'fcTRENNES 

sifs  chefs-d'œuvre  de  sagesse,  de  prévoyance,  d'habileté,  grâce  ara- 
quels  la  Papauté,  prisonnière  au  Vatican,  a  pu  reconquérir  pacifique- 
ment, par  le  seul  empire  de  la  raison,  de  la  modération,  delà  patience, 
tout  le  terrain  perdu  antérieurement,  exercer  une  médiation  triom- 

5 hante  dans  tous  les  grands  conflits  européens,  et  recevoir,  à  l'occasion 
u  jubilé  de  1888,  les  hommages,  les  félicitations  et  les  présents  de 
l'empereur  de  la  Chine,  du  sultan  ottoman,  de  l'Allemagne  et  de 
l'Angleterre  protestantes,  mêlés  aux  hommages  et  aux  présents  de 
l'Europe  catholique. 

La  composition  et  le  style  de  l'ouvrage  sont  dignes  de  ces  mémora- 
bles événements  qu'il  raconte,  de  cette  grande  figure  du  Souverain 
Pontife  qu'il  met  dans  un  relief  saisissant.  L'illustration  en  est  combinée 
avec  un  soin  et  an  goût  consommés  qui  ne  laissent  aucun  épisode 
de  cette  grande  histoire  sans  les  tableaux  et  les  portraits  qui  en 
forment  le  commentaire  pittoresque. 

Napoléon  et  son  histoire  politique  et  militdre,  écrite  au  point  de 
vue  de  cette  impartialité  sereine  que  permet  à  la  postérité  un  demi- 
siècle  d'informations  et  de  discussions,  grâce  auxquelles  on  peut 
essayer  aujourd'hui  de  prononcer  sur  les  points  essentiels  des  juge- 
ments définitifs,  a  tenté  déjà  bien  des  écrivains,  elle  en  tentera  encore 
plus  d'un,  séduit  par  les  grandeurs  de  ce  vaste  sujet.  M.  Roger  Peyre 
a  voulu  contribuer  à  cette  histoire  par  un  tableau  d'ensemble,  une 
sorte  de  vaste  fresque  historique,  vivement  brossée,  qui  comporte 
non  seulement  les  hardiesses  de  la  synthèse,  mais  encore  les  finesses 
de  l'analyse,  qui  passe  tour  à  tour  des  événements  esquissés  à  grands 
traits  aux  figures  peintes  souvent  avec  la  minutie  et  l'intimité  du 
portrait  ^  On  trouve,  dans  le  livre  de  M.  Peyre,  aussi  attrayant 
qu'instructif,  des  parties  traitées  avec  le  soin  sévère  et  la  gravité  qui 
convient  au  récit  d'événements  épiques,  et  d'autres  parties  où  la  fami- 
liarité anecdotique  se  donne  heureusement  carrière.  L'ouvrage  n'est 
pas  seulement  un  inventaire,  un  répertoire  des  victoires  et  des  con- 

auêtes,  des  triomphes  et  des  revers;  l'organisation  impériale  y  revit 
ans  ses  détails  les  plus  caractéristioues.  L'histoire  des  sciences,  des 
lettres,  des  arts,  des  mœurs,  des  modes,  des  théâtres,  des  salons,  des 
monuments,  ]r  alterne  avec  celle  des  batailles,  des  traités,  des  institu- 
tions et  des  lois.  Le  tout  s'enchaîne  sans  lacuneet  semèle  sans  confusion. 
On  ne  saurait  analyser  en  quelques  lignes  un  volume  de  près  de 
neuf  cents  pages,  où,  malgré  des  eilorts  souvent  heureux  de  concen- 
tration et  de  classification,  les  événements  et  les  détails  accumulés 
grouillent  dans  un  sorte  de  fouillis  frémissant.  Nous  louerons  l'auteur 
de  ce  livre,  gros  comme  un  dictionnaire,  de  l'avoir  rendu  beaucoup 
plus  intéressant  et  de  l'avoir  écrit  dans  un  esprit  qui  nous  a  paru 
répondre  à  cette  moyenne  de  l'opinion  qui  est  le  plus  près  de  la  jus- 
tice et  de  la  vérité.  U  reconnaît  ce  que  Napoléon  a  fait  pour  la  globe 
de  la  France,  et  nous  ne  sommes  pas  assez  gâtés  par  le  présent  pour 
répudier  un  tel  passé  et  tfire  fi  d'un  tel  héritage.  Mais  il  ne  dissimule  pas 
le  prix  sanglant  qu'a  coûté  cette  gloire  décevante  et  de  quels  sacrifices 

^  Roger  Peyre,  Napoléon  /«  et  son  temps.  Histoire  militaire,  gouverne- 
ment intérieur,  lettres,  sciences  et  arts.  Ouvrage  iUustré  de  13  planches  en 
couleur  et  431  gravures  et  photogravures  d'apr&  les  documents  de  TéjKNjue 
et  les  monuments  de'  Part,  accompagné  de  21  cartes  ou  plans.  Librairie  de 
Firmin  Didot  et  G*.  Un  grand  volume  de  900  pages. 


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LIVRES  D'ÉTRENMS  1133 

de  liberté,  de  sécurité  et  d'humanité  même,  la  France  en  a  payé  l'eni- 
vrement, qui  chatouille,  il  est  vrai,  si  flatteusement  la  fibre  nationale, 
qu'il  dure  encore.  Les  titres  de  Napoléon  à  l'admiration  comme  réor- 
ganisateur de  la  société  française  sont  plus  modestes  à  la  fois  et  plus 
durables,  et  c'est  la  partie  de  son  œuvre  qui  est  fondée  sur  la  raison 
et  ne  doit  rien  à  la  force,  qui  lui  survit  surtout,  avec  le  souvenir  de 
nos  succès  et  de»nos  revers.  Telle  qu'elle  est,  cette  figure  a  gardé  une 
incontestable  popularité,  due  à  la  fois  aux  victoires  qui  étonnent  et  aux 
défaites  qui  attendrissent,  et  cette  histoire  si  merveilleuse,  tout  en 
restant  si  réelle,  et  qui  a  déjà  conquis,  quoique  encore  si  proche  de 
nous,  la  poésie  du  lointain,  cette  nistoire  qui  déroule  ses  tableaux 
depuis  l'école  de  Brienne  et  le  siège  de  Toulon  jusqu'au  tillac  du 
Bellérophon  et  au  rocher  de  Sainte-Hélène  ;  cette  histoire  d'un  Corse, 
simple  officier  d'artillerie,  conquérant,  à  travers  les  Alpes  ou  le  désert, 
à  travers  les  bvpogées  d'Egypte  et  les  palais  d'Italie,  ce  laurier  consu- 
laire mêlé  de  fleurs  de  lotus,  montant,  parvenu  glorieux  de  la  Révo- 
lution, sur  le  trône  de  Louis  XIV  et  de  Louis  XVI,  défiant  les  malédic- 
tions de  la  guerre  d'Espagne  et  de  la  guerre  de  Russie,  tombant  par 
la  guerre  qui  Ta  élevé,  trouvant  les  dernières  éloquences  et  les  der- 
niers héroïsmes  de  son  rôle  dans  cette  campagne  de  France  où  il  ne 
touche  pas  en  vain,  mais  où  il  touche  trop  tard  le  sol  de  la  patrie  et 
de  la  liberté,  et  triomphant  du  désespoir  et  du  suicide,  allant  mourir 
de  consomption  et  d'oisiv.eté,  de  regret  et  aussi  de  remords  dans  l'île 
malsaine  où  l'Angleterre  s'est  faite,  sous  la  sinistre  figure  d*Hudson- 
Lowe,  la  geôlière  du  prisonnier  de  k  coalition  :  quelle  épopée,  quel 
drame,  et  surtout  quel  drame  à  grand  spectacle,  car  le  héros  est  un 
grand  acteur,  il  aime  les  acteurs,  il  est  l'ami  et  parfois  le  plagiaire  de 
Talma,  et  c'est  par  le  côté  théâtral  plus  que  par  le  côté  intime  de  sa 
vie,  objet  de  la  prédilection  des  seuls  philosophes,  qu'il  a  captivé  les 
peuples  et  les  rois  qui  lui  ont  fait  un  moment  une  cour  couronnée. 

Un  tel  sujet  appelle  et  favorise  singulièrement  l'illustration.  Et  celle 
du  Napoléon  et  son  temps  est  très  bien  choisie,  très  bien  combinée, 
cherchée,  comme  le  texte  lui-même,  qui  a  peut-être  un  peu  abusé  de 
certains  documents  anecdotiques,  tels  que  les  souvenirs  du  capitaine 
Coignet,  le  grognard  mort  épicier  à  Auxerre,  et  qui  nous  paraît  avoir 
pariois  singulièrement  romancé  ou,  si  Ton  veut,  epicé  sa  marchandise 
(les  vieux  soldats  sont  un  peu  hâbleurs  comme  les  vieux  chasseurs), 
cherchée,  disons-nous,  aux  sources  les  plus  intimes. 

Les  témoignages  pittoresques  ne  manquaient  pas.  Au  contraire,  leur 
abondance  devait  plus  embarrasser  un  choix  que  leur  pénurie.  Il  y 
avait  à  puiser  abondamment  dans  l'œuvre  de  Denon,  dans  l'œuvre  des 
quatre  G.,  c'est-à-dire  des  peintres  Guérîn,  Gros,  Gérard  et  Girodet. 
David,  Prudhon,  Lefebvre,  Isabey,  n'étaient  pas  à  négliger.  Et  Carie  et 
Horace  Vernet?  Et  Raffet  et  Charlet  et  Bellangé  devaient  fournir  des 
butins  précieux  à  l'illustrateur,  de  même  que  les  récents  ouvrages 
publiés  sur  Napoléon,  la  cour  impériale,  les  Mémoires  de  M"'  de 
Rémxisat,  le  livre  de  Fauriel  sur  le  Consulat,  les  rapports  du  com- 
missaire autrichien  sur  le  séjour  de  Sainte-Hélène,  donnaient  à  l'his- 
torien quelques  notes  nouvelles,  quelques  nuances  et  tons  nouveaux 
à  ajouter  à  sa  palette. 

C'est  avec  une  entière  et  curieuse  érudition  spéciale  qu'est  traitée 
cette  illustration,  charme  principal  du  Napoléon  et  son  temps. 
David,  Gérard  et  Prudhon  ont  contribué  aux  planches  en  couleur  par 


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1134  LIVRES  irÉTRBimKS 

la  reproduction  de  tableaux  ou  de  portraits  connus.  De  cnème  d'Isabey. 
La  collection  de  costumes  Huutecœur  a  donné  les  modèles  de  curieuses 
chromo-lithographies,  de  costumes  militaires  ou  de  modes.  Il  n*y  a 

3u'une  planche  en  tailie-douce,  mais  elle  est  exquise.  C'est  le  portrait 
'après  Gérard,  de  la  belle  et  ingénument  coquette  comtesse  Regnauld 
de  Saint-Jean  d'Apgély,  belle-sœur  d*Arnautt  et  digne  fille  de  cette 
moins  belle,  quoique  encore  très  agréable  amie  de  M"*  Vîçée-Lebrun 
et  plus  qu'amie  d'André  Chénîer,  qui  Ta  chantée  sous  le  nom  de 
Camille,  la  comtesse  de  Bonneuil. 

Nous  ne  saurions  faire  le  dénombrement  des  gravures  hors  texte. 
Mais  c'est  tout  un  petit  musée  de  batailles,  de  monuments,  de  por- 
traits. Les  collections  anglaises  et  allemandes  ont  été  heureusement 
fpuillées.  L'illustration  n'est  pas  seulement  épique,  t^agiqu^;  elle  est 
aussi  comique,  comme  le  sujet  l'est  parfois,  et  traitée  if  la  façon 
shakespearienne,  en  faisant  la  part  de  1  attitude  sublime  et  de  la  gri- 
mace vulffaire,  des  larmes  et  des  rircsi  des  peuples  qui  vengent  leurs 
larmes.  Il  y  a  d'amusantes  reproauctions  aes  caricatures  du  temps. 
Ènfln  c'est  là  un  livre  tout  à  fait  hors  pair,  plein  de  leçons  de  tout 
genre,  et  où  le  texte  et  l'image  s'unissent  pour  mettre  en  relief  le  plus 
mémorable  exemple  des  vicissitudes  ^e  la  fortune,  et  le  plus  éloqpient 
témoignage  de  l'action  providentielle  qui  mène,  en  somme,  «t  fort 
heureusement  pour  lui,  le  monde  où  l'homme  s'agite. 

Le  succès  éclatant  de  l'ouvrage  de  M^ï.  Edmon^  et  Jules  de  Concourt 
sur  la  Femme  au  XV IIP  siècle  \  édition  définitive,  om&  d'une  illus- 
tration des  ipieux  choisies,  a  encouragé  les  éditeurs  à  faire  subir  cette 
année  la  «môme  toilette  de  luxe,  d'aç't  et  de  haut  goût  h  l'ouvrage  con- 
sacré par  les  mêmes  écrivains  à  M""*  de  Pampaxiour.  Le  livre  est 
assez  connu.  Le  sujet  ne  l'est  que  trop.  Le  livre  a  mérité  son  succès 
par  une  curiosité,  une  intimité  et,  il  faut  bien  le  ^re,  une  frivolité  de 
rficherches  et  de  découvertes  et  aussi  des  mîèv^'eries  et  des  coquettenes 
de  style  qui  conviennent  bien  à  l'histoire  de  la  plus  fnvole  des 
ipfluences  funestes  qu|  ont  abaissé,  sous  Louis  XV,  le  caractère  de  la 
royauté  et  le  caractère  rju  roi.  C'est  par  l'illustration  et  une  illus- 
tration tout  à  fait  appropriée  k  cette  célébrité  d'alcôve,  à  cette  piajesté 
de  boudoir,  à  ce  règne  du  cotillon,  du  chiffon,  ^e  la  fanfreluche,  que 
le  livre,  tput  en  gardant  sa  physionomie,  a  gagné  une  sorte  de  regain 
de  vie  nouvelle.  11  s'quvre  dignement  par  une  estampe  en  couleur, 
faite  en  imitation  du  pastel  de  Boucher,  1751,  —  Bonnet,  1769, 
représentant  la  favorite,  en  habillenaent  de  jardiniè^^,  le  bras  ^ùr  un 
panier  de  fleurs.  Le  plus  curieux,  le  plus  neuf,  pour  nous  etl)eaucoup 
d'autres,  de  cette  illustration,  ou  l'héliogravure  a  témoigné  de  ses 
progrès  par  rinlepsité  de  vie,  a^ssez  inattendue  *  qu'elle  a  pu  ^onner  à 
certains  portraits,  celui  du  comtç  de  ÇlermonV  et  celu^  du  président 
de  Maynières,  par  exemple^  c'est  la  suite  d'estampes  gravées  par  la 
marquise  d'après  les  pierres  gravées  idè  Guay,  graveur  du  roi.  C'e^t 
grâce  ï.  cet  amour  des  arts,  à  cette  protiection  des  artistes^  c'est  grâce 
à  rt^eiirensè  et  patriotique  inspiration  de  la  fondation  de  l'école 

*  Bdmond  et  Jules  de  Concourt,  M"'''  de  Pompadour,  nouvelle  édition, 
revue  et  aucmeatée  de  lettres  et  documents  inédits,  tirô«  du  dép6t  de  la 
gqçr^^,  de  If^  Bibliothèque  de  Tan^Qn^l,  des  Archivas  uation^es  et  de 
cpU^ctipDç  particulières,  ^UuBtré^s  de  55  reoroduc^ons  s^r  cuivre,  par 
Puiardm,  et  de  deux  planches  en  couleur,  par  Ôainsac,  d'après  de;^  origiuam 
de  l'époque.  Librairie  de  Firmin-Bidolet'^CK  1^8,  rn-4«.  ^^  ^îir  ..i. 


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LIVRES  D'ÉTRRNNES  1Î35 

mililaîre,  qu'il  sera  de  bon  goût  de  pardonner  quelque  chose  à  la 
marquise,  qui  gagne  encore  aussi  par  la  comparaison  avec  Tindignilé 
de  celle  qui  lui  succéda. 

La  maison  Didot  ne  borne  pas  à  ces  trois  magnifiques  ouvrages  le 
trophée  de  ses  nouveautés.  Elle  continue  le  petit  monument  de  son 
Waller  Scott  illustré  ^EUe  continue  à  mettre  en  pièces  (les  morceaux 
en  sont  très  bons  surtout  avec  l'assaisonnement  de  notes  et  d'amé-r 
liorations  de  tout  genre,  qui  double  Tœuvre  par  qn  commentaire  d'un 
érudit,  d'un  critique  et  d'un  écrivain  des  ^lus  distingués,  M.  Paul 
Louisy)  la  collection  d'études  historiques  de  Paul  Lacroix  sur  les  quatre 
derniers  siècles  de  notre  histoire.  Cette  encyclopédie,  dont  une  fllùstra- 
tion  méthodique  faisait  le  principal  ragoût,  était  devenue  un  peu  lourc|e 
et  demeurait  un  peu  diffuse  pour  les  nesoins  de  légèreté,  de  clarté  et 
d*ordre  des  jeunes  intelligences.  Elle  était  aussi  accessible  seulement 
aux  grandes  bourses.  Maintenant  le  public  si  intéressant  des  étrennes 
et  des  présents  d'anniversaire  pourra  puiser,  avec  la  modeste  bourse 
des  économies  du  collège,  dans  cette  collection  nouvelle  découpée  et 
distribuée  méthodiquement  par  M.  Louisy  en  autant  de  petits  ouvrages 
embrassant  chacun  un  ou  plusieurs  siècles.  Quatre  volumes  de  celte 
encyclopédie  historique  et  pittoresque  de  Y  Ancienne  France  ont  paru 
cette  année,  et  pour  qui  connaît  cette  ancienne  collection  Lacroix- 
Séré,  dont  le  succès  se  renouvelle  ainsi  en  devenant  populaire,  il 
peut  suffire  de  la  citer  pour  ôtre  dispensé  de  l'éloge  du  texte  et  fies 
gravures  ^.  Il  fallait  toutes  les  ressources  d'une  grande  maison  et  d'un 
grand  succès  pour  permettre  de  donner  à  un  prix  modique  un  beau 
livre  orné  de  200  gravures  et  d'une  chromo-lithographie. 

Le  nom  de  la  directrice  de  la  Mode  illustrée  et  de  la  Bibliothèque 
des  familles^  qui  n'en  est  plus  à  faire  ses  preuves  de  moraliste  et 
d'observatrice  pleine  de  sens  et  de  goût,  suffirait  à  recommander  à  la 
famille  une  collection  de  romans  d'une  moralité  irréprochable,  d'un 
intérêt  dramatique,  qu'ont  signés  d'ailleurs  les  auteurs  les  plus  en 
vogye  dans  ce  genre  modeste  du  roman  d'éducation,  qui  n'exige  pas 
moins  de  talent  que  les  autres,  au  coritraire,  puisque  Técrivain  n'y 
fait  appel  gu'aux  spectacles  honnêtes,  aux  sentiments  généreux,  aux 
nobles  aspirations,  et  ne  se  pique  d'éveiller  que  des  rires  de  bon  ton 
ou  des  larmes  salutaires.  Cette  année,  cette  excellente  collection  s'est 
enrichie  de  quatre  ouvrages  nouveaux  ^. 

M.  DE  Lescure. 

*  Woodstocky  traduction  çle  M.  Ed.  Schclîer.  Dessin  de  M.  Edouard 
Toudouse.  C'est  le  quinzième  volume  de  cette  jolie  collection  des  chefs- 
d'œuvre  du  romancier  de  l'histoire,  de  la  jeunesse  et  de  là  famille. 

*^  D Ancienne  France.  —  U école  et  la  science  juaçu'à  la  Renamance,  —  Le 
Théâtre  (mystère,  tragédie,  comédie)  et  la  Musique.  Instruments,  ballet, 
opéra  jusqu'en  4789  ('2z8  gravures  et  une  chromo-lithographie).  —  L  industrie 
ei  fart  déroratif  aux  deux  derniers  sièckn  (20Î  grî^vures  et  une  chromo-iithOt 
graphie).  —  Les  Arts  et  Métiers  au  vçtoyen  dg^  (avec  181  g^a^^l^e8  et  une 
chromp-Uthpgraphie,  texte  entièrement  refondu).  4  vpl.  grand  ia-8*.  Firmin- 
I)idotetC«. 

■*  Bibliothèque  des  mères  de  famille  illustrée.  —  La  seconde  femme,  par 
E.Marlitt,  imité  de  l'allemand,  par  M"»"  Emmeline  Raymond,  9  gravures 
hors  texte,  par  P.  Mervart.  —  Le  Secret  de  k  vieille  demoiselle,  par  B.  Marlitt, 
traduit  de  1  allemand  par  M»»«  Emraeline  Raymond,  ti  gravulre^  hors  texte, 
par  Kauffmann.  —  I^  Benjamine,  par  â.  Blandy,  C  gravures  hors  texte  par 


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1136  UVRES  D'ÉTREIiNES 

Il  nous  en  reste  beaucoup  encore  à  signaler,  et  de  toutes  sortes,  livres 
d'amateurs  et  livres  d'enfants,  livres  à  feuilleter  et  livres  à  lire.  Mais, 
avant  de  les  passer  en  revue,  nous  tenons  à  revenir  sur  un  de  ceux 
dont  nous  avons  parlé  la  dernière  fois,  Tun  des  plus  remarquables  de 
Tannée,  Sainie-Manjucriie  de  Cortone,  édité  par  la  maison  Pion  et 
dont  un  accident  d'imprimerie  a  défiguré  la  première  phrase  en  nous 
faisant  dire  tout  le  contraire  de  notre  pensée.  Mais  nos  intelligents 
lecteurs  n'ont  pu  s'y  méprendre.  Destiné  à  être  offert  au  Souverain 
Pontife  pour  son  jubilé,  ce  volume  est  digne,  tout  à  fait  digne  de 
prendre  rang  entre  les  œuvres  d*art  de  tous  genres  aue  la  France  ca- 
tholique se  prépare  à  lui  offrir  en  témoignage  de  sa  uliale  vénération. 

A  côté  de  ce  chef-d'œuvre  typographique,  la  maison  Pion,  Nourrit 
et  C*  se  distingue  encore  cette  année  par  de  spirituels  et  récréatifs 
albums  pleins  d  excellentes  leçons  pour  les  enfants,  et  qui  d'un  trait 
leur  en  disent  plus  que  ne  feraient  peut-être  bien  des  pages  de  morale. 
Un  rapide  dessin,  un  léger  croquis,  une  esquisse  enlevés  en  quelques 
coups  de  crayon  ont  souvent,  on  le  sait,  plus  d'effet  sur  eux  que  les 
meilleures  discours.  Il  faut,  avant  tout,  parler  à  leurs  yeux.  Il  faut 
tenter  leur  regard  par  des  nuances  joyeuses,  les  amuser  par  une  com- 
position pittoresque  :  ainsi  alléchés,  ils  liront  docilement  les  bons 
conseils,  les  exemples  vertueux,  les  utiles  et  aimables  leçons  qu'on 
propose  à  leur  jeune  intelligence. 

Voilà  ce  que  la  maison  Pion  a  compris  et  ce  que  réalisent,  cette 
année  principalement,  ses  albums  où  le  texte  est  ingénieusement 
encadré  de  dessins  en  couleurs,  qui  en  forment  le  commentaire  coa  - 
tinuel,  qui  l'expliquent,  le  vivifient,  le  rendent  pour  ainsi  dire  réel  et 
palpable  pour  le  petit  lecteur.  Le  succès  obtenu  dans  cette  voie  avec 
les  délicieux  ouvrages  de  Boutet  de  Monvel  :  Vieilles  chansons  et 
rondes  pour  les  petits  enfants  et  Chansons  de  France  pour  les 
petits  Français;  HvecVÉquitation  puérile  et  honnête  du  spirituel 
Crafty;  enfin,  avec  le  gracieux  albums  de  Mars  :  Nos  Chéris^  ont 
engagé  les  éditeurs  à  continuer  la  série  si  heureusement  commencée, 
si  bien  accueillie  du  jeune  public  auquel  elle  s'adresse.  Aussi  ont-ils 
mis  cette  année  encore  à  contribution  le  talent  si  apprécié  des  trois 
dessinateurs  parisiens,  dont  il  serait  superflu  de  refaire  l'éloge. 

Un  des  plus  curieux  documents  qui  nous  restent  sur  la  vie  de  nos 
ancêtres,  depuis  le  seizième  siècle,  est  la  collection  des  Livres  de 
civilité,  recueils  de  maximes  sur  la  bonne  tenue,  le  savoir-vivre,  la 
conduite  journalière  de  la  vie.  Ces  manuels  nous  révèlent  souvent  la 
physionomie  de  l'époque  à  laquelle  ils  ont  été  écrits. 

La  Civilité  puérile  et  honnête,  expliquée  par  l'oncle  Eugène  et 
illustrée  par  Boutet  de  Monvel,  a  plus  d'un  trait  dé  ressemblance  avec 
ces  Livres  de  civilité  dont  nous  venons  de  parler.  Si  on  la  retrouve 
un  jour,  dans  deux  ou  trois  siècles,  au  fond  de  quelque  bibliothèque 
poudreuse,  elle  renseignera  à  merveille  les  historiens  futurs  sur  les 
idées,  les  mœurs  intimes,  les  habitudes  domestiques,  les  ^lures,  les 
costumes,  le  mobilier  de  notre  époque. 

Ecrite  avec  une  bonhomie  souriante,  souvent  malicieuse,  toujours 
de  bon  goût,  la  Civilité  puérile  et  honnête  deviendra  le  bréviaire  de 

Eugène  Thadome,  Richard  Gustaffson,  membre  du  Parlement  suédois.  — 
Autour  du  poêle,  contea  et  récits  pour  les  enfants,  traduit  par  Edouard 
Delabesse,  4  vol.  in-8».  Firmin  Didot. 


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LIVRES  D'ETRENNES  1137 

nos  bébés,  bréviaire  aussi  utile  qu'amusant.  Propreté  et  politesse,  — 
Les  devoirs  de  convenance  h  la  maison,  —  La  bonne  tenue  à  table,  — 
La  civilité  en  promenade  et  en  visite,  —  La  courtoisie  entre  enfants  : 
tels  sont  les  sujets  traités  par  Tauteur  dans  un  style  simple,  clair, 
émaillé  d'anecdotes  et  de  réilexions  piquantes.  Ajoutons  que  les  aqua- 
relles de  Monvel  qui  enguirlandent  les  sages  préceptes  de  l'oncle 
Eugène  sont  d*une  grâce,  d'une  finesse  exquises»  parfois  d'un  comique 
achevé.  On  sait  que  Monvel  excelle  à  mettre  en  scène  les  péripéties  de 
la  vie  enfantine.  Jamais  il  ne  l'avait  mieux  prouvé. 

Mars  est  le  dessinateur  attitré  de  tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  agréable 
à  regarder  en  ce  bas  monde,  c'esl-à-dire  les  jolies  femmes  et  les  beaux 
enfants.  L'année  dernière,  dans  JVos  chéris,  il  a  portraituré  garçon- 
nets et  fillettes  de  la  plus  aimable  façon.  Cette  année,  dans  Compères 
et  Compagnons,  il  étudie  aussi  les  animaux  amis  de  nos  chéris.  Cet 
album  fiât  défiler  sous  nos  yeux  tout  un  monde  de  gracieux  babies  au 
milieu  de  leurs  petits  amis,  c'est-à-dire  les  minets,  les  toutous,  les 
chèvres,  les  pierrots,  les  serins,  jacquot,  les  canards,  les  cygnes,  les 
pigeons,  etc.  Leurs  grands  amis  sont  les  poneys,  les  chevreuils  du 
parc,  le  bon  petit  âne,  les  vaches  de  la  prairie.  N'oublions  pas  non 

Elus  les  bonnes  connaissances  représentées  par  les  otaries,  mara- 
outs,  lamas,  chimpanzés,  chameaux  et  éléphants  du  Jardin  d'accli- 
matation. Sous  le  fin  crayon  de  Mars,  ces  Compères  et  Compagnons 
prennent  gaiement  leurs  ébats  ensemble,  à  la  grande  joie  des  parents. 

VEquitation  puérile  et  honnête  de  Crafty  forme  le  manuel  indis- 
pensable de  tout  apprenti  cavalier.  Sa  Chasse  à  tir  sera  non  moins 
nécessaire  à  tout  chasseur  novice.  Avec  l'humour,  la  verve  comique 
dont  il  a  le  secret,  Crafty  nous  y  conle,  de  la  plume  et  du  pinceau,  les 
exploits  du  débutant  dans  la  carrière  cynégétique.  Premier  rendez- 
vous  de  chasse,  hécatombe  du  gibier  de  plume  ou  de  poil,  et  même 
massacre  de  pauvres  chiens  par  le  tireur  maladroit,  aflfût  au  sanglier, 
battues,  tir  aux  allouettes,  aux  grives,  aux  faisans,  poursuite  des 
bécassines  à  travers  les  marais,  guerre  aux  chats  sauvages  et  aux 
renards,  toutes  les  aventures  du  jeune  Nemrod  y  sont  narrées  avec 
une  foule  de  détails  amusants,  d'observations  utiles  et  pratiques. 

Auprès  de  ces  albums  se  place  naturellement  un  nouveau  livre  de 
M.  Lucien  Biart,  l'écrivain  plein  de  cœur  dont  la  maison  Pion  publia 
l'an  dernier,  sous  ce  titre  :  Quand  j'étais  petit,  la  franche  et  gra- 
cieuse vie  d'enfant  qu'avait  «illustré  le  crayon  ae  Monvel.  M.  Biart 
n'obtiendra  pas,  nous  en  sommes  sûrs,  un  moindre  succès  avec 
Grand-père  Maxime,  histoire  d'un  vieux  chimiste  et  de  deux 
orphelins,  illustré  par  un  élégant  dessinateur,  M.  L.  Mouligné. 
Enfants  et  parents  y  trouveront  des  émotions  douces,  une  donnée 
entraînante  et  ce  qui  ne  saurait  nuire,  un  peu  de  science  en  plus. 
Grand- père  Maxime  est,  en  effet,  un  vieux  savant  en  même  temps 
qu'un  excellent  homme.  Il  a  entrepris  l'éducation  de  deux  orphelins, 
et  leur  apprend  non  seulement  à  être  bons  et  laborieux,  mais  encore 
à  observer  mille  curieux  phénomènes  de  la  nature. 

L'instruction  et  l'éducation  vont -donc  là  de  front  sous  l'une  des 
meilleures  formes.  

Revenons  à  la  maison  Hachette  en  mentionnant  d'abord  un  beau 
volume,  destiné  aux  jeunes  garçons,  dans  lequel  M.  Rousselet  a  réuni 
sous  ce  titre  :  JVos  grandes  écoles  les  articles  parus  au  Journal 


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1138  UYRES  ITETRfiNIUSS 

de  la  jeunesse,  et  auxquels  U  a  joint  des  études  sur  l'Ecole  de  Méde- 
cine, celle  de  Droit  et  TÉcole  Forestière,  études  prises  sur  le  vif  et 
pleines  d'utiles  informations.  Signalons  dans  la  Bibliothèque  blanche, 
Danielle  de  M™'  Colomb,  qui  s'harmonise  avec  les  ouvrages  de  M.  Gi- 
rardin,  et  offre  un  enseignement  sérieux  présenté  sous  la  forme  d'une 
charmante  nouvelle.  En  abordant  la  Bibliothèque  rose  nous  sommes 
heureux  d'y  revoir  les  noms  de  M'*°  J.  Gouraud,  de  M"*  Fleuriot,  de 
constater  que  tous  les  collaborateurs  attitrés  y  ont  apporté  leur  con- 
tingent. Nous  avons  noté  particulièrement  Petit  Monstre  et  Poule 
mouillée  de  M"°  de  Pitray  qui  a  hérité  de  M"»*  de  Ségur  par  tous  les 
bons  côtés.  Pour  les  enfants,  Touvrage  de  M"®  Emilie  Carpentier  offre 
un  très  vif  intérêt;  il  aurait  mérité,  a  notre  avis,  les  honneurs  de  la 
bibliothèque  blanche.  Cette  étude,  la  vie  chevaleresque  à  Tépoque  de 
François  1*%  s'adresse  moins  aux  enfants  qu'aux  adolescents,  que 
passionneront  davantage  les  aventures  de  Pierre  le  Tors. 
Voici  le  tour  des  bébés  de  quatre  à  cinq  ans  que  M"'  de  Witt  n'oublie 

«mais.  Avec  les  siennes  nous  trouvons  les  amusantes  histoires  de 
"**  Desgranges,  Le  Chemin  du  collège  et  les  Enfants  de  Bois^leuri 
de  M"*  Chéron  de  la  Bruyère.  N'oublions  pas  Mon  Journal,  qui  con- 
tinue dans  sa  sixième  année,  les  bonnes  traditions  des  précédentes. 


s 


Outre  ses  livres  pour  la  jeunesse,  la  maison  Hachette  a  encore 
cette  année,  à  l'adresse  des  amateurs  et  des  Rens  du  monde,  des 
ouvrages  de  grand  luxe  typographique  aussi  nomoreux  et  aussi  beaux 
que  ceux  par  lesquels  elle  s'est  distinguée  jusqu'ici.  Deux  de  ses 
nouvelles  publications  entre  autres,  2a  Belgique  et  les  Cahiers  du 
capitaine  Coignet^  brillent  par  l'abondance  —  nous  dirions  volontiers 
ar  la  prodigalité  des  illustrations.  —  La  Belgique,  magnifique  in-4» 
e  près  de  cinq  cents  pages,  dû  à  la  nlume  de  M.  Camille  Lemonnier 
et  à  nos  artistes  les  plus  réputés,  a  plus  fourni  au  crayoa  des  dessi- 
Dateurs  que  son  titre  ne  semblait  promettre.  Le  pays  dont  il  présente 
le  tableau  n'est  pas  en  effet,  à  première  vue,  des  plus  pittoresques. 
Sauf  de  belles  eaux  et,  comme  dit  M.  C.  Lemonnier,  un  déroulement 
infini  de  paysages  doucement  variés,  la  nature  n'y  a  rien  de  bien 
saisissant  pour  le  regard.  Mais  ce  que  ce  pays  n  a  pas  reçu  de  la 
nature,  sous  ce  rapport,  l'homme  le  lui  a  largement  donné.  Nulle 
part  on  ne  trouve,  et  en  plus  grand  nombre,  des  villes  plus  curieaseB, 
remplies  d'édifices  plus  merveilleux  et  décorés  de  plus  de  chefs- 
d'œuvre  artistiques.  La  population  elle-même,  avec  ses  costumes  variés, 
ses  solennités  Bourgeoises  et  populaires,  ses  fêtes  religieuses,  ses 
exhibitions  de  toutes  sortes,  n  est  pas  non  plus  sans  lyouter  à  l'at- 
trayante originalité  du  tableau.  Or,  c'est  ce  tableau  que  déroule 
sous  nos  yeux  ce  volume,  dont  presque  chaque  page  amène,  quand 
on  l'ouvre,  quelque  belle  église,  quelque  splendide  hôtel  municipal, 
quelque  élégante  ou  bizarre  maison  bourgeoise,  quelque  copie  de 
peintures  et  de  sculptures  célèbres.  Le  texte  en  esi  comme  absorbé 
parfois,  quelque  effort  qu'ait  fait  l'auteur  pour  prendre  et  garder  la 
première  place.  Il  y  parvient  néanmoins  souvent  et  brille,  non  sans 
un  peu  d'effort  toutefois,  dans  la  description  des  objets  et  des  lieux, 
dont  il  rend  heureusement  physionomie;  mais  il  n'en  est  pas  ainsi  des 
populations,  dont  il  voit  mai  certains  traits,  les  plus  généraux  et 
les  plus  accusés  notamment,  la  foi  religieuse,  qu'il  accuse  «  d'ulan^uir 


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LIYRKS  D'KTRfNIlKS  1139 

la  vie  publique  y>,  comme  si  oe  n'était  pas  à  son  énergie  que  le  pa^s 
doit  d'avoir  lutté  avec  succès  contre  Tabsorption  étrangère,  d*avoir 
une  existence  propre  et  d'être  aujourd'hui  lui-même. 

Superbe  volume  encore,  que  ces  Cahiers  du  capitaine  Coignet  \ 
où  Tartiste  a  mis,  dans  ses  figures  et  ses  scènes  militaires,  toute  la 
vérité  et  toute  la  vie  qui  animent  les  récits  du  vieux  soldat.  Ces 
récits,  sous  la  forme  de  Mémoires  personnels,  sont  une  sorte  d'épopée 
des  guerres  du  premier  empire,  quelque  chose  qui  fait  penser  a  nos 
Chansons  de  gestes^  œuvres  d'écrivains  assez  peu  lettrés,  comme 
Goignet,  d'une  exactitude  historique  contestable,  mais  qui  n'en  sont 
pas  moins  de  l'histoire. 

a  En  est-il  ainsi  des  souvenirs  de  Goignet,  dit  M.  Lorédan  Larchey; 
ont-ils  la  valeur  d'un  livre  d'histoire?  Ce  n*est  point  là,  non  plus  gue 
dans  riiiade,  que  j'irai  chercher  ce  qu'on  appelle  des  vérités  de  faits. 
Non,  je  ne  me  suis  pas  même  attardé  à  leur  discussion  et  à  leur  véri- 
fication! L'intérêt  est  ailleurs.  Gomme  tous  ceux  qui  se  battent,  notre 
soldat  ne  saurait  nous  faire  le  détail  des  opérations  d'une  armée;  mais 
il  donne  ce  que  ne  pourrait  donner  la  précision  d'un  bulletin  du  grand 
état-major.  Avec  lui,  vous  avez  la  pnysionomie  du  combattant,  les 
incidents  de  la  marche,  la  couleur  des  champs  de  bataille,  l'imprévu 
de  l'action,  le  chaud  de  la  mêlée...  Toutes  choses  vives,  pittoresques, 
singulièrement  émouvantes.  »  Ajoutez-y  l'histoire  touchante  d'un  brave 
enfant  parvenu  à  force  de  courage,  histoire  propre  à  relever  le  coeur  de 
ceux  qui,  comme  lui,  débutent  dans  la  vie  par  Tisolement  et  la  peine. 


Pour  de  l'histoire,  dans  le  vrai  et  l'exact  sons  du  mot,  de  rhistoire 
basée  sur  les  documents  écrits  et  appuyé  sur  le  témoignage  des  monu- 
ments exhumés  ou  encore  debout,  telle  oue  l'exigence  de  notre  temps 
la  demande,  YHistoire  des  Grecs^  par  M.  Duruy  ^  en  est,  avec  son 
Histoire  des  Romains^  un  grand  et  bel  exemple.  Les  deux  ouvrages 
se  tiennent,  mais  ont  paru  dans  un  ordre  inverse;  YHistoire  des  Ro- 
mains est  achevée  depuis  deux  ans,  celle  des  Grecs  en  est  à  son 
second  volume.  Ge  volume,  qui  vient  de  paraître,  comprend  le  récit 
des  guerres  médiques  et  un  brillant  tableau  de  la  civilisation  athé- 
nienne au  cinquième  siècle,  c'est-à-dire  à  l'époque  de  la  plus  grande 
prospérité  d'Athènes.  Gomme  dans  YHistoire  des  Romains,^.  Duruy, 
en  écrivant  YHistoire  des  Grecs,  a  eu  pour  but  de  fixer  définitive- 
ment, chez  nous,  la  connaissance  des  civilisations  antiques,  dont  nous 
avons  été  les  héritiers  sans  doute,  mais  pas  aussi  universels  peut-être 
qu'il  le  croit.  Avec  plus  d'art  et  d'éclat  encore  que  dans  son  autre 
ouvrage,  l'auteur  ressuscite  ici  une  société  célèbre,  qui  nous  était 
moins  complètement  connue  que  nous  nous  en  flattions.  M.  Duruy 
fait  revivre,  autant  que  Téloignement  le  permet,  ce  peuple  actif,  intel- 
ligent et  raffiné  des  Grecs,  pour  lequel  nous  avons  toutefois,  au  fond, 
plus  d'admiration  que  d'estime,  et  dans  la  passagère  prospérité  duquel 

<  Les  Cahiers  du  capitaine  Coignet  (4776*1850),  publiés  d'après  ses  manus- 
crits originaux,  par  Lorédan  Larchey,  illustré  par  J.  I^e  Blant,  i  vol.  in-4» 
avec  18  grandes  héliogravures  et  66  dessins  dans  le  texte. 

2  Un  volume  graud  in-8*»,  illustré  de  274  p;ravures  d'après  Tantique  et 
accompagné  de  cartes  et  de  planches  eu  couleur  et  à  double  pages. 


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1140  UVBES  D'KTRKXNES 

on  peul  déjà  voir  sa  décadence.  Celle  décadence  prochaine  et  faUle, 
que  l'uuleur  nous  a  dissimulée,  sera  le  sujel  du  troisième  et  dernier 
volume.  

Voici,  comme  tous  les  ans  à  pareille  date,  un  nouveau  volume  de 
la  Nouvelle  Géofjraphie  universelle  de  M.  Elisée  Reclus  *.  Bien  que, 
depuis  plus  de  douze  ans,  Tauteur  nous  y  ait  habitués,  une  telle  r^- 
larilé  dans  un  pareil  travail,  dont  la  matière  s'étend  chaque  jour  el  qui 
esl  toujours  au  couranl  de  tout  ce  qui  s'y  rapporte,  ne  laisse  pas  d'être 
pour  uous  un  sujet  d'élonnemeut  et  d'admiration.  Le  volume  d'au- 
jourd'hui, qui  est  le  treizième  et  n'est  ni  moins  considérable  en 
étendue,  ni  moins  riche  de  renseignements,  ni  moins  soigneusement 
édité,  a  de  quoi  particulièrement  surprendre.  11  est  consacré  en  effet 
à  1  une  des  contrées  du  globe  les  plus  récemment  explorées,  TAlrique 
méridionale.  G*est  le  quatrième  dont  ce  continent  est  l'objet  dans  la 
géographie  de  M.  Reclus.  Ce  n'est  pas  un  petit  étonnement  de  voir 
cette  région,  presque  encore  inconnue  il  y  a  trente  ans,  occuper  dans 
le  tableau  générd  des  connaissances  géographiques  presque  autant  de 
place  que  la  vieille  Europe  si  minutieusement  inventoriée,  et  surtout 
de  trouver,  presque  entièrement  disparue,  la  large  tache  blanche 
qu'offraient  naguère  encore  nos  meilleures  cartes.  C'est  précisément 
la  description  de  cette  partie  de  l'Afrique  où  il  semblait  qu'il  n'y  eût 
rien,  qui  remplit  ce  volume,  de  plus  de  huit  cents  pages  riches 
d'informations  abondantes  et  précises.  Malgré  son  étendue,  sera  lu 
tout  d'une  haleine  par  quiconque  aime  à  voir  s'ouvrir  devant  soi 
ces  grands  et  saisissants  spectacles  :  le  centre  de  l'Afrique  et  ses 
grands  lacs,  le  Tanganyika,  maintenant  sillonné  de  bateaux  à  vapeur, 
et  le  Bangouéolo;  Timmense  bassin  du  Congo  et  de  ses  affluents;  les 
nouveaux  Etats  qui  s'y  élèvent,  le  Congo  français  et  le  royaume 
indépendant  fondé  par  le  roi  des  Belges,  évoquant  à  notre  souvenir 
les  noms  des  deux  explorateurs  intrépides,  Brazza,  Stanley.  Voilà  plus 

Su'il  n'en  faut  pour  donner  à  ce  volume  un  intérêt  multiple  :  intérêt 
e  nouveauté,  puisque  nous  y  trouvons  pour  la  première  fois  une  vue 
d'ensemble  de  régions  jusquà  présent  inconnues;  intérêt  patriotique, 
puisque  la  France  peut  revendiquer  une  bonne  part  dans  les  voyages 
d'exploration  qui  les  ont  révélées  au  monde,  et  qu'elle  y  possède  un 
des  plus  beaux  fleurons  de  son  domaine  colonial,  domaine  jadis  si 
vaste  et  si  brillant,  mais  qu'elle  est,  quoi  qu'on  en  dise,  plus  apte  que 
pas  un  autre  peuple  à  reformer. 

L'opuscule  de  Michelct  sur  Jeanne  d'Arc  est  connu  et  jugé.  C'est 
littérairement  ce  que  sa  plume  brillante  a  le  plus  caressé,  et  ce  qu'il 
y  a  de  plus  remarquable  dans  les  écrits  de  sa  dernière  manière,  qui, 
de  l'avis  des  maîtres  sincères,  n'est  pas  la  meilleure.  La  valeur  his- 
torique n'en  est  pas  plus  grande  en  réalité  que  celle  du  terne  essai 
fait  dans  le  même  esprit  par  Aimé  Martin.  Ce  n'est  pas  en  nous 
assurant  u  qu'elle  confondait  la  voix  de  son  cœur  avec  la  voix  du 
ciel  »  qu'on  nous  expliquera,  en  dehors  d'une  mission  céleste,  la  mer- 
veille de  son  inspiration  et  le  miraculeux  succès  de  son  entreprise. 
Les  pages  qui  lui  sont  ici  consacrées  n'en  ont  pas  moins,  nous  le  recon- 

*  1  volume  couteuant  5  cartes  eu  couleur,  170  cartes  insérées  dans  le 
texte  et  80  gravures  sur  bois. 


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LIVRES  D*ÉTRENNES  1141 

naissons,  un  certain  prestige,  et  nous  comprenons  que  la  librairie 
Hachette  en  ait  fait  choix  pour  son  cheM'œuvre  typographique  de 
Tannée  *.  Ce  petit  volume,  d'un  format  élégant,  dont  les  pages  sont 
encadrées  d*un  léger  fllet  pourpre  à  la  façon  du  seizième  siècle,  est 
un  morceau  d'amateur  qui  fait  honneur  aux  presses  de  Timprimerie 
Ghamerot,  d'où  il  sort. 

Il  y  a  peu  de  Parisiens  qui  sachent  l'histoire  de  Paris;  on  ne  saurait 
le  nier.  Leur  ignorance  à  cet  égard  n'est  pas  précisément  leur  faute; 
elle  vient,  en  grande  partie,  ce  nous  semble,  de  ce  que,  maintes  fois 
écrite,  cette  histoire  ne  l'a  jamais  été  pour  tout  le  monde.  Ne  serait-il 
pas  temps  de  la  faire  enfln?  C'est  ce  que  vient  d'essayer  un  jeune  archi- 
viste, M.  Fernand  Bournon,  élève  aistingué  de  l'école  des  Chartes, 
dans  un  volume  intitulé  :  Pans,  histoire^  monuments^  adminis- 
tration ^,  où  il  retrace,  dans  une  esquisse  rapide,  le  tableau  complet 
des  vicissitudes  par  lesquelles  a  passé  la  capitale  de  la  France,  depuis 
son  origine  jusqu'à  nos  jours,  en  s'aidant  des  grands  travaux  qui  ont 
été  faits  sur  ce  sujet,  et  en  appelant  en  témoignage,  à  l'aide  de  nom- 
breuses gravures  intercalées  dans  le  texte,  les  monuments  les  plus 
connus  qui  nous  restent  de  chaque  époque.  L'ouvrage  n'est  pas  sans 
prêter  à  la  critijiue  de  fond  et  de  forme,  mais  ce  n'en  est  pas  moins  un 
utile  travail.  Ajoutons  que,  grâce  ce  concours  de  la  plume  et  du  crayon, 
où  l'auteur  ne  cherchait  (ju'à  faire  un  bon  résumé  historique,  il  se 
trouve  avoir  fait  un  beau  livre  d'étrennes. 

P.  DOUHAIRB. 

LIBRAIRIE  GH.  DELAGRAVE 

En  restant,  cette  année,  fidèle  à  ses  belles  traditions,  la  maison 
Delagrave  ne  met  pas  en  vente  de  publications  nouvelles  qui  soient 
vraiment  coûteuses.  Les  plus  chères  sont  à  13  francs  reliées,  et  plu- 
sieurs collections,  bien  que  parées  à  peu  près  avec  les  mêmes  soins, 
sont  marquées  de  prix  tout  à  fait  modestes.  Voilà  pour  les  conditions 
extérieures.  Quant  à  l'âme  de  ces  livres,  à  leur  valeur  morale,  il  suf- 
firait de  rappeler  qu'ils  sont  nés  là,  dans  une  des  vieilles  librairies 
classiques  qui  passent  pour  les  meilleures,  une  de  celles  qui  tâchent 
le  mieux  de  mériter  ce  renom. 

Les  Héritiers  de  Jeanne  d'Arc^  un  de  ces  beaux  volumes  à 
13  francs,  est  un  grand  roman  historique. 

La  première  moitié  du  quinzième  siècle,  ce  temps  où  le  cœur  de 
notre  France  (qui  n'avait  guère  jusque-là  vécu  d'une  même  vie) 
battait  enfln  ses  premières  pulsations,  époque  féconde  en  malheurs, 
mais  pleine  aussi  de  gloire,  où  les  patries  locales  commencèrent  à 
s'effacer  et  à  se  fondre  dans  la  mère-patrie  unie  devant  l'envahis- 
seur, cette  période  où  le  pittoresque  des  usages,  des  costumes  et  des 
habitations  est  coudoyé  par  l'héroïsme  des  sentiments,  a  enthousiasmé 
M.  Dillaye,  et  bien  inspiré  le  crayon  savant,  large,  animé  de  M.  Sandoz. 
Jeanne  la  Lorraine,  dont  le  glorieux  supplice  forme  un  des  premiers 

<  Jeanne  d*Arc  (1412-1431),  par  J.  Michelet.  1  volume  in-S^  jésus,  conte- 
nant 10  eaux-fortes  de  Boilvin,  Boulard,  GhampoUlon,  Courtry,  Géry- 
Bichard,  Miilius  et  Monziès,  d'après  les  dessins  de  Bida. 

2  Armand  Colin,  éditeur. 

25  DÉGBMBnE  1887.  73 


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1142  UTRIS  D'ÈTRKNNES 

tableaux  du  livre,  le  roi  Charles  VU,  les  chers  des  Anglais  |>assait 
tour  à  tour  devant  les  yeux  dans  les  compositiojis  étudiées,  vivantes 
et  vraiment  magistrales  de  Tartiste. 

Dans  la  même  collection,  à  cdlé  du  Déshérité,  le  petit  chef-d'œuvre 
dTiUdoxie  Dupuis,  et  de  ses  pittoresques  Héritiers  de  Montmercu, 
cet  auteur,  dont  le  nom  est  si  cher  à  Venfance,.  a  placé  cette  année  le 
Petit  Lord,  touchante  et  curieuse  histoire  illustrée  par  Birch.  C'est 
la  conquête  de  la  vieille  Angleterre  par  la  jeune  Amérique  en  la  per- 
sonne d  un  dmable  et  spirituel  enfant  de  dix  ans,  né  à  New -York,  que 
son  grand-père  Anglais  détestait  d'avance  sans  Tavoir  va,  et  qui, 
manaé  par  lui  pour  des  raisons  majeures,  le  désarme  par  sa  bonté 
native,  le  charme  par  sa  gentillesse,  enSn  force  le  vieillard  à  Taimer 
sans  rien  faire  pour  cela,  rien  C[u  en  laissant  agir  sa  nature  profon- 
dément aimante  et  tendre.  Aussi,  quelle  adorable  physionomie  morale 
a  ce  petit-fils  d'un  riche  pair  d* Angleterre,  qui  grandit  ingénument  à 
New- York,  sans  ^  se  douter  qu'il  doit  hériter  de  tant  de  grandeur  et  de 
fortune,  et  qui,* fort  étonné  d'ailleurs  quand  ces  honneurs  et  cette 
richesse  viennent  le  chercher,  fait  tourner  tout  ce  bonbeor  au  profit 
des  compagnons  jeunes  et  vieux  de  sa  libre  enfance,  de  sa  mère  go 'il 
réconcilie  avec  son  aïeul,  enfin  de  ceux  mêmes  parmi  lesquels  il  vient 
vivre  en  Angleterre.  Ce  qui  doit  surtout  plaire  au  public  enfantin  dans 
cette  naïve  et  curieuse  histoire,  ce  sont  tous  ces  piquants  détails  qoi 
abondent  dans  la  peinture  de  l'enfance  du  futur  lord  à  New-York,  de 
sa  traversée,  de  son  installation  dans  ses  grandeurs  inattendues. 
L'ampleur  du  sujet  et  ce  qu'il  comporte  dlmprévu  et  de  varié,  la 
sympathie  qui  s'attache  aux  figures  principales,  la  gaieté  qui  se  mêle 
à  la  plupart  des  incidents,  doivent  faire  de  ce  livre  un  de  ceux  que  le 
jeune  âge  dévore.  —  Dans  la  même  collection  que  le  Petit  Lord,  la 
joyeuse  Mission  du  Capitaine,  de  M.  de  Charlieu,  est  illustrée  par 
Sandoz,  de  noême  que  Mont-SalvaLge,  conte  de  fées  sans  fées,  de 
S.  Blandy.  Le  Vœu  de  Nadia,  de  Henry  Greville  et  YEspion  des  écoles 
de  Louis  Ulbach  sont  des  modèles  du  roman  chaste.  Le  premier  est 
illustré  par  Adrien  Marie. 

La  Farce  de  Pathelin  est  offerte  par  M.  Gassies  des  Brulies,  non 
dans  la  prosaïque  adaptation  qui  nous  égayait  encore  par  sa  force 
comique,  mais  en  vers  du  même  rythme  qui  a  jadis  charmé  nos 
aïeux,  où  les  mots  qui  n'ont  pas  vieilli  sont  conservés  à  leur  place, 
avec  des  rimes  sonores,  avec  quelque  chose  d'achevé,  ^e  brillant,  qui 
permet  de  coûter  d'autant  mieux  la  fidélité  à  l'ancien  texte.  Seize  des- 
sins en  taille- douce  de  Boutet  de  Mouvel  accompagnent  ce  bijoa 
typographique. 

On  sait,  depuis  l'an  dernier,  ce  que  Jazet,  un  des  premiers  parmi  nos 

Îieintres  militaires,  a  mis  dé  talent  dans  les  52  phototypies  qni  iUus- 
rent  VHistoire  de  VÉcole  de  Saint-Cyr.  Il  en  a  reproduit  les  aspects 
intérieurs,  les  uniformes  anciens  et  actuels,  la  vie  intime.  Le  texte 
rappelle  les  origines  de  l'École,  retrace  les  souvenirs  des  promoUoDS 
passées,  s'arrête  sur  les  règlements  et  les  coutumes  d'aujourd'iioi. 
C'est  ce  que  demandent  tous  ceux  qui  s'intéressent  à  la  première  École 
militaire  du  monde. 
Si  les  meilleures  étrennes  sont  celles  qui  durent  toute  TaBoée, 

?ieut-être  l'abonnement  au  Saint-Nicolas  est-U  le  cadeau  qu'on  pré- 
érera  pour  les  enfants,  qui  aiment  à  lire  et  à  contempler  de  vralHient 
belles  gravures.  Réunis  en  volume,  les  52  numéros  formait  un  magni- 


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UVRES  D^ÉTRENNES  114S 

fique  album  de  dessins  t^ës  variés,  mais  tons  dus  l  des  maîtres  du 
erayon.  C'est  en  môme  temps,  c'est  avant  tout  un  merveilleux  recueil 
d'histoires  diverses,  de  petites  pièces  de  vers,  de  drôleries  inattendues 
et  toujours  renouvelées,  de  récits  d'aventures  lointaines  ou  extraor* 
dinaires  :  le  tout  amusant  et  moral  comme  il  convient  pour  les  enfants. 
Le  journal  existe  et  progresse  depuis  neuf  années  :  il  j  a  deux  ans 
que  l'Académie  française,  par  la  plume  de  son  secrétaire  perpétuel, 
louait  le  bon  esprit,  la  i;ariëf^,  Vagrément  de  ce  re(meil  amusant 
et  instructif. 

Tout  passe  et  tout  lasse  :  les  enfants  ont  grandi,  le  journal  des 
petits  n'est  plus  pour  eux.  Heureusement  le  Musée  des  familles  est 
là  qui,  depuis  plus  de  cinquante  ans  renouvelle  les  aimables  et  utiles 
distractions  qu'il  apporte  au  foyer  domestique  et  qui  s'est  notablement 
rajeuni  en  venant  il  y  a  six  ans  à  la  librairie  Delagrave.  Cette  année^ 
avec  un  grand  roman  historique  dont  nous  parlions  un  peu  plus  haut» 
il  a  donné  des  morceaux  importants  signés  Eugène  Mûller,  Ed.  Thierry, 
Eud.  Dupuis,  Louis  Ulbach,  A.  Cim,  M.  Blanchecotte,  Adrienne  Piazzi, 
Jean  Aicard,  Ch.  Ségard,  J.  Lafenestre.  Les  illustrations  sont  dues 
à  des  artistes  comme  Poirson,  B.  de  Monvel,  Girardet,  Ferdinandus» 
Sandoz,  P.  Régamey,  Gaillard,  quand  elles  ne  sont  pas  des  reproduc* 
tions  soignées  de  tableaux  remarqués  au  Salon  ou  dans  les  diverse» 
expositions  artistiques.  La  direction  tient  en  réserve  pour  cette  année 
des  pages  où  l'histoire  est  alliée  à  Timagination  par  Emile  Moreau,  le 
poète  lauréat  de  l'Académie  française,  un  opéra -comique  de  salon 
par  Lacôme  et  Armand  Silvestre,  les  farces  du  moyen  âge  respec- 
tueusement raieunies  en  vers  perlés  et  rimes  en  perfection,  un  récit 
humoristique  d'Ernest  d'Hervilly,  etc.,  etc.  Comme  toujours,  des  chro- 
niques périodiques  sur  la  mode  et  les  élégances,  sur  la  science  en 
famille,  le  théâtre  (par  H.  de  Bomierk  la  musique  et  la  peinture, 
quand  en  vient  la  saison,  apporteront  la  note  de  l'actualité. 

Voici  des  élrennes  dont  les  prix  étonneront  ceux  qui  auront  vu  les 
volumes.  A  7  francs  (un  peu  plus  ou  moins,  suivant  la  reliure)  V Afrique 
pittoresque^  qui,  sur  chaque  partie  du  grand  continent,  emprunte  les 
pa^es  les  plus  intéressantes  à  des  voyageurs,  des  géographes,  des 

Seintres  à  la  plume,  et  qui  accompagne  d'une  profusion  d'illustrations 
e  choix  ces  aM)rGeaux  soigneusement  choisis  eux-mêmes  par  Victor 
Tissot.  —  Puis  c'est  le  Tonkin  de  Stéphane  Dumoulin.  Sans  doute 
il  s'est  publié  plus  d'un  livre  sur  cette  guerre  douloureuse,  malgré  la 
gloire  qu*elle  nous  a  rapportée,  et  sur  cette  possession  discutée  quant 
à  sa  valeur,  mais  que  tout  Français,  forcé  qu'il  est  d'y  tenir,  est  forcé 
de  connaître.  Stéphane  Dumoulin  en  a  dit  ce  que  les  enfants  devaient 
le  mieux  saisir,  ce  qui  était  pour  les  intéresser  à  coup  sûr,  sans 
jamais  fatiguer  leur  attention.  Quant  à  Dick  de  Lonlay  on  sait  qull 
n'est  guère  de  dessinateur  plus  habile  que  lui  pour  conduire  en  marche 
par  les  longues  routes,  en  reconnaissance  ou  à  l'assaut,  pour  déployer 
en  bataille,  pour  mettre  au  repos  dans  les  campements  improvisés,  nos 
crânes  petits  soldats.  La  multiplicité  des  personnages  à  dessiner  pour 
rendre  ce  personnage  collectif  :  une  armée  française  n'a  rien  qui 
l'effraye  :  il  a  le  don  spécial  de  créer  les  ensembles,  et  il  nous  a  donné, 
dans  ce  volume,  une  guerre  du  Tonkin  pleine  de  vie  et  de  couleur 
locale.  —  Au  même  prix,  la  Comédie  des  animaux  de  Méry,  la  Pierre 
philosophale  de  Ed.  Leblanc,  le  Voyage  autour  de  ma  c/iam&re 
d'Arthur  Mangin  et  la  Guerre  de  Carlo  du  Monge. 


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1144  LITRES  DtrRKRNES 

A  4  francs,  Un  an  à  Alger,  promenades  dans  notre  métropole 
africaine  d*un  homme  instruit  qui  sait  voir  et  conter  avec  un  discer- 
nement exquis,  avec  une  bonne  humeur  charmante  ce  qu'il  a  vu.  — 
Au  même  prix  que  ce  beau  livre  algérien  et  illustrés  comme  lui,  les 
Souvenirs  d*un  Alsacien,  par  P.  du  Château,  les  Voyages  au  pays 
du  Nord,  par  Léouzon-le-huc,  les  Disciples  d'Eusèbe^  par  Eudoxie 
Dupuis,  et  la  Nouvelle  Schéhérazade,  par  Leîla  Hanonm. 

Parmi  tant  d'autres  collections  illustrées  à  des  prix  qui  se  suivent 

Sar  ordre  descendant,  j'en  signale  deux  comme  tout  à  fait  sérieuses  et 
'un  extrême  ton  marché,  celle  qui  contient  les  Poètes  du  foyer, 
anthologie  des  plus  habiles  ouvriers  en  poésie  de  Tépocme  moderne  et 
celle  qm  contient  des  Voyages  fantastiques  de  Grafàgny,  la  Tra- 

?édie  grecque,  histoire  et  extraits  des  beaux  drames  de  1  époque  de 
ériclès,  par  MM.  DeUour  et  Rinn;  enfin,  car  il  faut  finir,  une  édition 
très  bien  faite  des  Prouesses  du  chevalier  Bayard,  par  Itassat,  et 
deux  amusants  récits  d^excursions  de  Cherbourg  à  Brest  et  de 
Lorient  à  Toulon^  par  le  docteur  Bernard  de  Cannes. 

Pensons  aux  tous  petits  et  passons  aux  albums  dlmages.  Le  mot 
image  ne  suffit  pas  du  reste  pour  désigner  les  estampes  très  originales, 
très  étudiées  et  très  comi(][ues  qu*a  laissées  Robert  Tinant  et  dont  les 
recueils  s'appellent  Y  Affaire  Arlequin  (vers  de  Léon  Valade),  Aux 
trousses  du  diable  et  Deux  contre  un  (vers  d'E.  d'Hervilly),  Fan- 
taisies moyen  âge  et  Nouvelles  fantaisies  moyen  âge^  Drôle  de 
gens  et  Drôles  de  bêtes,  ceux-ci  d'un  bon  marché  extrême. 
Mais  j'ai  h&te  d'arriver  à  la  nouveauté  la  plus  charmante  en  ce 

Îenre  et  la  plus  coquette,  et  la  plus  désopilante  :  VEducation  de 
^etit-Pierrot,  par  le  peintre  Geofl'roy.  Ce  n'est  pas  un  seul  Pelit- 
Pierrot,  c'est  une  nichée,  parfois  une  farandole  de  pierrots-bébés, 
dont  les  visages  frais  et  jeunes  et  les  silhouettes  bizarres,  avec  les 
manches  ballantes,  des  gestes  jeunes,  une  allure  gracieuse,  s'enlè- 
vent gaiement  en  blanc  sur  des  fonds  tout  noirs.  Petit-Pierrot  se 
débarbouille  et  tous  ses  sosies  se  passent  la  serviette  derrière  l'oreille, 
il  fait  des  farces  et  tous  rient  aux  larmes,  il  est  puni  et  tous  pleurent, 
il  demande  pardon  et  tous  implorent.  C'est  neuf  et  c'est  enfantin. 
C'est  saisissant  et  c'est  naïf.  Cet  album  ne  coûte  que  3  francs.  — 
Rappelons  à  ce  propos  les  noms  de  quelques-uns  des  albums  les 
plus  recherchés  pour  le  jeune  âge  :  Nichées  d'enfants,  la  Coquille 
de  noijc,  Prédictions  de  Saint-Nicolas,  Album-confidences... 
Mentionnons  enfin  deux  nouveautés  très  artistiques  et  qui  ne  coûtent 
presque  rien  :  Toinette  et  Toto  et  Serpolet  et  Coin-Coin. 

Une  petite  collection  non  illustrée,  mais  exquise  avec  sa  jolie  reliure 
d'amateur,  son  beau  papier,  sa  typographie  soignée,  sa  grande  quan- 
tité de  texte  bien  lisible,  nous  ramène  aux  étrennes  un  peu  sérieuses. 
Les  volumes  ne  coûtent  que  t  francs.  Les  curieux  Flibustiers  et 
Aventuriers  d'Oexmelin,  la  France  à  vol  d'oiseait,  par  Augustin 
Challamel,  les  Voyages  racontés  par  des  poètes  du  dix-septième  et 
du  dix-huitième  siècle  raviront  les  bibliophiles  en  quête  de  trouTaliles 
peu  coûteuses. 

De  beaux  volumes  du  format  in-12  à  3  fr.  50,  parmi  lesquels  on 
connaît  surtout  les  JSssais  de  littérature  anglaise  de  M.  Darmesteter 
et  les  remarquables  travaux  de  M.  Joseph  Fabre  sur  Jeanne  d'Arc, 
forment  une  collection  qui  vient  de  s'accroître  de  deux  ouvrages  très 
différents.  Voici  Un  siècle  de  musique  française,  où  M.  C.  Bellaigue 


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LIVRES  DÉTRE5NES  1145 

expose  rhistoire  de  rOpéra-Comiaue  depuis  le  temps  où  il  sortit  du 
théâtre  de  la  foire  d'une  part,  de  la  Serva  padrona  de  Pergolèse  de 
l'autre,  jusqu'à  Carmen^  le  dernier  chef-d'œuvre  de  notre  époque.  — 
M.  Léon  Ricquier,  l'habile  et  dévoué  directeur  des  matinées  littéraires 
pour  les  enfants  de  nos  écoles,  nous  donne  à  choisir  des  Monologues^ 
des  Scènes  classiques  et  modernes  à  deux,  trois,  quatre  personnages, 
morceaux  qui  tous  sont  de  nature  à  être  dits  dans  un  salon,  accom- 
pagnés d'indications  précieuses  sur  la  manière  de  jouer,  de  dire,  do 
taire  valoir,  sans  trop  appuyer,  tout  ce  qu'indique  le  texte  et  môme  ce 
qu'il  ne  dit  pas. 

Nous  sommes  dans  le  sévère.  Restons-y,  car  il  est  attrayant  pour 
plus  d'un.  Faisons  penser  aux  beaux  Dictionnaire  d'Histoire  et  de 
Géographie,  par  Dezobry  et  Bachelet,  deè  Lettres  par  les  mômes, 
des  Sciences^  par  Privât- Deschanel  et  Focillon.  Rappelons,  à  qui- 
conque n'a  pas  rompu  tout  commerce  avec  l'antiquité  romaine,  qu'il 
faut  avoir  lu  cette  savante  évocation  du  passé  d'où  nous  sommes 
issus,  la  Rome  au  siècle  d'Auguste^  par  Dezobry. 

Mentionnons  enOn  deux  beaux  volumes  et  des  tout  nouveaux,  l'un 
tout  petit  et  l'autre  magistral  par  le  format,  par  l'ampleur  des  ren- 
seignements contenus  soit  dans  ses  belles  cartes  à  grande  échelle,  soit 
dans  les  feuilles  pleines  d'informations  précises  et  bien  groupées  qui 
les  accompagnent  et  les  complètent. 

Le  premier  s'appelle  Petit  Atlas  Son  cartonnage  élégant  et  souple 
tient  dans  la  pocbe.  Avec  24  cartes  dont  la  flnesse  et  la  netteté  ne 
laissent  rien  à  dés^irer,  il  contient,  en  50  pages  de  notices,  toutes  les 
indications  importantes  sur  les  grands  États  et  leurs  relations  entre 
eux.  L'autre  parait  en  i^  livraisons.  C'est  YAtlas  général  du  colonel 
Niox,  professeur  à  l'École  supérieure  de  guerre.  Il  contiendra  32  cartes, 
établies  de  manière  h  donner  autant  que  possible  l'ensemble  d'une 

Îrande  région  sur  une  seule  feuille.  Deux  livraisons  ont  paru  (il  en  est 
onné  deux  par  trimestre)  qui  indiquent  suffisamment  ce  que  sera 
dans  son  ensemble  ce  sérieux  et  magnifique  travail. 


LIBRAIRIE  QUANTIN 

La  Bibliothèque  de  Véducation  maternelle,  entreprise  par  la 
maison  Quantin,  et  si  favorablement  accueillie  du  public,  s'augmente 
cette  année  de  cinq  volumes  nouveaux,  dans  lesquels  nous  retrouvons 
toujours  les  mêmes  soins  que  par  le  passé  pour  le  choix  des  textes 
et  la  variété  des  illustrations  (chaque  volume  broché,  2  fr.  25.  Relié 
ileu  et  or,  3  fr.  50). 

Ces  cinq  nouveaux  volumes  sont  : 

i^  Hans  Mertens,  par  M.  Henry  Garnoy,  professeur  au  lycée  Louis- 
le-Grand,  illustrations  de  Ghovin.  Hans  Mertens  est  un  garnement 
isympathi^e  et  intelligent,  mnis  quelque  peu  enclin  à  la  paresse  et  à 
la  désobéissance  qui  préfère  Técole  buissonnière  aux  leçons  de  l'ins- 
tituteur. Ces  vilains  défauts  l'entraînent  dans  une  série  d*innocnbra- 
bles  aventures,  et  nous  le  voyons  parcourir  la  France  entière,  tour  à 
tour  gardeur  de  dindons,  marchand  de  pipes,  braconnier,  saltim- 
banque, montreur  d'ours,  et  enQn  involontaire  aéronaute,  enlevé  dans 
^n  ballon  qui  va  l'égarer  dans  les  landes  de  Bretagne.  Tous  ces  évé- 


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1146  UVRES  D*ÉTRBNKES 

nements  n'ont  pu  altérer  son  courage  ni  sa  bonne  humeur,  mais  lui 
ont  donné  beaucoup  à  réfléchir,  et  quand  il  retrouve  enfin  sa  famille 
désolée  de  sa  disparition,  on  sent  que  chez  Hans  Mertens  le  mauvais 
sujet,  instruit  par  les  dures  leçons  de  l'expérience,  a  définitivement 
fait  place  à  un  garçon  docile  et  travailleur. 

2°  Les  Rogimbot,  par  M"*  Noémi  Balleyçuier,  illustrations  de  Zier. 
—  Dans  les  Tiogimbot  nous  retrouvons,  mis  en  scène  avec  la  même 
verve  et  la  même  gaieté,  à  peu  près  les  mêmes  personnages  que  dans 
M"*  Trymbalmouche,  un  volume  du  même  auteur  paru  l'année  der- 
nière. S  il  a  changé  physiquement,  le  brave  commandant  Eogimbot 
.est  reslé  le  même  excentrique  à  la  tête  exaltée  et  au  coeur  géné- 
reux, fl  est,  de  plus,  devenu  père  d*un  garçon  et  de  deux  flUes  qui  hii 
causent  bien  des  préoccupations.  A  la  suile  d*un  héritage  inattendu, 
le  commandant  Rogimbot  a  la  malencontreuse  idée  de  q^uitter  sa 
province  et  de  venir  se  fixer  à  Paris  ;  mais,  devenu  la  victime  d'un 
charlatan,  il  ne  tarderait  pas  à  laisser  dans  toutes  ces  tribulations 
sa  fortune  et  sa  raison,  sans  de  braves  amis  et  sans  Vinaltérable 
dévouement  de  la  bonne  M™'  Rogimbot,  née  Palmyre  Trymbalmouche. 

3**  Les  Cœurs  aimants,  par  M"*'  de  Witt,  née  Guizot  et  M"*  S.  Doy, 
illustrations  de  Jules  Girardet.  —  Deux  touchantes  histoires  compo- 
sent ce  volume  :  dans  la  première,  Mère  et  fille,  on  voit  de  qael 
miracle  est  capable  le  dévouement  d*une  mère  pour  une  malheureuse 
enfant  venue  au  monde  sourde  et  muette.  Dans  la  seconde,  Fille  et 
père^  Tauteur  nous  montre  une  jeune  fille,  aimante  et  bien  douée, 
dont  ringénieuse  tendresse  s'efforce  à  faire  le  bonheur  d'un  père  que 
trop  de  générosité  et  de  noblesse  a  réduit  à  la  pauvreté.  M'"*  de  Witt, 
à  laquelle  ses  ouvrages  pour  la  jeunesse  ont  acijuis  une  juste  r^u- 
tation,  a  trouvé  en  M"*  S.  Doy  une  collaboratrice  qui,  comme  aie, 
joint  le  charme  et  la  délicatesse  du  style  à  Télévation  des  sentiments. 

4^  Bouton  d^or^  par  M"»'  J.  de  Sobol,  illustrations  de  Lœvy,  Steinlen 
et  Tofani.  —  Trois  enfants,  un  jeune  garçon  et  ses  deux  sœurs,  sont, 
en  l'absence  de  leurs  parents,  à  peu  près  livrés  à  eux-mêmes.  Ce  n'est 
pas  sans  peine  q^u'ils  arrivent  à  remplir  leur  promesse  de  rester  tou- 
jours sages;  mais  le  souvenir  de  leur  mère  éloignée  et  malade,  leur 
ardent  désir  de  ne  lui  causer  aucun  chagrin,  suffisent  à  leur  faire 
tenir  parole.  Ils  en  sont  d'ailleurs  bientôt  récompensés  par  le  retour^ 
en  bonne  santé,  de  leur  chère  maman.  Il  est  impossible  de  peindre 
avec  plus  de-  finesse  et  de  vérité  que  ne  l'a  fait  l'auteur  le  caractère 
des  enfants,  leur  générosité  naturelle,  les  naïfs  élans  de  leur  ccsur. 

5'  Les  vingt'huit  jours  de  Suzanne  ne  sont  autre  chose  que 
les  vacances  de  l'enfant.  Sa  tante  Jane  la  conduit  successivement  dans 
la  forêt,  au  bord  de  la  mer  et  dans  la  plaine.  Et  là,  devant  la  nature, 
l'enfant  reçoit  une  leçon  de  choses  qui  se  grave  dans  sa  mémoire, 
mieux  peut-être  que  la  leçon  de  son  professeur.  Les  nombreux  et 
charmants  dessins  de  G.  Fraipont  complètent  admirablement  les 
démonstrations  de  tante  Jane. 

Dans  la  Bibliothèque  enfantine,  deux  nouveaux  petits  volumes 
pour  les  étrennes  de  1888. 

i"*  Mignonnettes,  histoires  pour  les  petits  enfants,  par  M"*  Noémî 
Balleyguier,  illustrations  de  Vavasseur.  Six  contes  écrits  avec  sim^- 
cité,  dans  chacun  desquels  les  enfants  trouveront,  en  même  temps 
qu'un  récit  amusant,  une  utile  leçon  morale. 

2**  Mémoires  de  Cigarette,  par  Théo-Critt,  illustrations  de  Stainleziv 


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UVRES  DÉTRENKES  1147 

«ntobiographie  d'ane  petite  chienne  blanche  qui,  par  son  obéissance, 
son  dévouement  à  ses  maîtres,  intéressera  tous  ses  jeunes  lecteurs. 

—  Petites  bonnes  gens,  par  M°"  Julie  de  Monceau.  Illustrations 
d'Adrien  Marie.  —  Un  joli  volume  in-4*  avec  gravures  en  deux 
tons.  Cartonnage  toile  en  plusieurs  couleurs.  Prix  :  5  francs. 

M*"  Julie  de  Monceau,  l'aimable  auteur  dont  le  premier  ouvrage  : 
VEnfant  des  Vosges,  a  été  dès  son  apparition,  Tannée  dernière, 
adopté  offlciellement  par  la  ville  de  Paris,  nous  donne  cette  fois,  dans 
une  suite  de  nouvelles  charmantes,  la  gamme  complète  des  sentiments 
et  des  émotions  par  où  passeront,  tour  à  tour  attendris  ou  joyeux,  ses 
fidèles  lecteurs  les  Petites  bonnes  gens. 

Adrien  Marie,  le  dessinateur  favori  des  enfants,  a  illustré  ce  netit 
livre.  Jamais  il  n'a  fait  mieux,  et  ses  compositions  imprimées  en  aeux 
tons  forment  une  série  de  petits  tableaux  d'un  aspect  très  artistique. 

—  Le  Soldat,  par  M.  Charles  Léser,  chroniqueur  militaire.  Illustra- 
tions du  peintre  militaire  Eugène  Chaperon.  Un  vol.  in-8*  de 
300  pages  de  texte  avec  de  nombreuses  gravures.  Broché,  7  fr.  50; 
richement  relié,  10  francs. 

C'est  une  véritable  et  complète  description  de  la  vie  militaire  aux 
différentes  époques  de  l'histoire.  Les  Grecs  et  les  Romains,  les  barbares 
et  les  soldats  de  Louis  XIY,  les  héros  de  la  Révolution  et  du  premier 
empire  et  ceux  de  la  guerre  de  1870,  revivent  dans  les  pages  de  cette 
monographie  exacte  et  pittoresque,  amusante  et  savante. 

—  Au  Pays  des  Fées^  par  la  baronne  L.  de  Rochemont,  illustrations 
de  Mes.  —  Un  vol.  in-8*  de  300  pages  illustrées.  —  Broché,  7  fr.  50; 
relié,  10  francs. 

a  II  convient  de  croire  aux  fées,  dit  M.  Anatole  France  dans  un  des 
meilleurs  chapitres  de  sa  Vie  littéraire  :  elles  ne  sont  pas  çlus 
fausses  que  le  reste  et  elles  sont  plus  aimables.  »  Telle  est  aussi  la 

Sensée  cb  l'auteur  du  charmant  volume  que  nous  annonçons  aujoor- 
'hui.  Il  est  évident  que  M'"''  L.  de  Rochemont  uni  nous  conduit  au 
£ays  des  fées,  les  a  beaucoup  fréquentées,  aussi  bien  que  leurs  amis 
)8  plus  intimes,  Ch.  Perrault  et  M""*  Dufresnoy;  elle  connaît  leurs 
caractères,  leurs  sentiments  et  leurs  mœurs.  Les  récits  qu'elle  nous 
offre  sont  des  histoires  vraies,  sincères,  vécues^  où  se  retrouvent  notre 

Eays  et  notre  temps,  avec  ses  défauts  et  ses  vices,  et  aussi  ses  qua- 
tés  et  ses  vertus.  Que  les  enfants  fassent  avec  M'"^  L.  de  Rochemont 
un  voyage  au  pays  des  Fées  et  certainement,  à  suivre  leur  aimable 
guide,  ils  trouveront  plaisir  et  profit. 

—  Le  voyage  de  M"*  Rosalie^  par  R.  Vallery-Radot,  dessins  d'Adrien 
Marie.  —  Un  volume  album  cartonné.  Prix  :  1  fr.  50. 

M.  Yallery-Radot  offre  en  étrennes  aux  enfants  bien  sages,  et  qui 
savent  lire,  l'histoire  du  Voyage  de  M"*  Rosalie.  M***  Rosalie  est 
ime  couturière  qui  ne  connaît  de  Paris  que  les  mes  où  elle  va  tra- 
vailler en  journée.  Yieille  comme  son  quartier  Saint-Jacques,  elle 
ii*est  jamais  sortie  des  fortifications  et  n'est  jamais  allée  en  chemin  de 
fer,  quand  une  petite-fille  imagine  de  l'inviter  à  passer  une  journée 
d'été  chez  ses  parents  à  la  campagne.  M"*  Rosalie  mit  un  an  à  décider 


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1148  LIVRES  D*ÉTRENKES 

ce  grand  voyage.  Aussi,  çruand  on  la  vit  débarouer  à  la  station  de 
Garcbes,  sur  la  ligne  de  Versailles,  ce  fut  un  événement.  C'est  cet 
événement  et  tous  ses  épisodes  que  raconte  M.  Vallery-Radot,  avec  un 
charme  et  un  esprit  qui  ne  perdent  rien  de  leurs  qualités  littéraires  k 
se  mettre  à  la  portée  du  jeune  âge. 

Adrien  Marie  s'est  chargé  des  illustrations  de  ce  petit  volume.  Il  en 
a  fait,  selon  son  habitude,  un  joli  livre  dont  chaque  page,  chaque 
alinéa  est  égayé  d'amusants  dessins.  Papas  et  mamans  regarderont 
souvent  par-dessus  Tépaule  des  petits  lecteurs  pour  voir  eux  aussi 
les  belles  images  qui  éclairent  le  saisissant  Voyage  de  M"*  Rosalie. 


LIBRAIRIE  HENNUYER  * 

Parmi  les  ouvrages  si  nombreux,  si  variés,  si  brillants  par  la  forme, 
si  séduisants  par  raJ)ondance  des  images,  qu'on  voit  apparaître  en  ce 
moment  pour  la  plus  grande  joie  de  la  jeunesse,  nous  signalerons  par- 
ticulièrement à  Tattention  des  gens  de  goût  les  livres  d'étrennes  die  la 
maisoQ  Uennuyer. 

Ces  livres,  faits  pour  le  plaisir  de  l'esprit  et  des  yeux,  se  recomman- 
dent, en  effet,  par  des  qualités  de  premier  ordre,  par  leur  valeur  litté- 
raire, par  leur  moralité  élevée  et  saine,  par  le  cnoix  des  sujets  à  la 
fois  attrayants  et  instructifs.  Us  forment  une  collection  très  estimée,  la 
Bibliothèque  nouvelle  de  la  jeunesse,  dont  plusieurs  volumes  ont 
été  couronnés  par  l'Académie  française. 

Au  premier  rang  de  ces  ouvrages,  nous  placerons  ceux  d'un  savant 
voyageur,  d'un  écrivain  plein  d'imagination,  qui  est  un  des  plus  bril- 
lants conteurs  de  notre  temps,  M.  Lucien  Biart.  A  travers  VAmé- 
rique  est  un  recueil  de  nouvelles  et  de  récits  couronné  par  l'Académie 
dans  lequel  on  trouve,  mêlés  à  toutes  sortes  d'aventures  captivantes, 
des  tableaux  exacts  de  la  nature,  des  pages  historiques,  des  peintures 
de  mœurs  sur  diverses  régions  du  continent  américain.  —  Le  Roi  des 
prairies  est  un  roman  aux  émouvantes  péripéties,  aux  personnages 
d'une  vie  intense  et  dont  l'action  se  passe  au  Mexique  où  M.  Lucien 
Biart  a  longtemps  vécu,  étudiant  la  faune,  la  flore,  ainsi  que  les  mœurs 
indigènes.  Non  moins  intéressant  est  le  Fleuve  d'or,  récit  plein  de 
verve  et  d'imagination  sur  le  périlleux  voyage  d'un  Parisien  au  milieu 
des  tribus  indiennes  de  l'Amérique  du  Nord.  Ces  ouvrages,  si  amu- 
sants, par  l'imprévu  des  aventures,  si  instructifs  par  l'exactitude  des 
renseignements  sont,  comme  l'Homme  et  son  berceau  et  Entre  deux 
Océans,  du  même  auteur,  brillamment  illustrés  par  Lix,  un  de  nos 
dessinateurs  les  plus  estimés. 

Après  ces  volumes,  mentionnons  Plantes  et  Bêtes,  par  M.  Pizzetta, 
une  suite  de  causeries  familières  sur  l'histoire  naturelle  étudiée  tour  î 
tour  au  bord  de  la  mer,  à  travers  champs  et  à  travers  bois,  une  œuvre 
de  vulgarisation  savante  écrite  avec  une  élégante  simplicité  et  illustrée 
de  150  gravures  sur  bois  el  de  planches  coloriées. 

L'Académie  française  a  couronné  le  livre  de  M.  Pizzetta  et  elle  a  fait 
de  même  pour  une  autre  œuvre  à  la  fois  patriotique  et  touchante, 
VHistoire  d'un  forestier^  de  M.  Prosper  Chazel,  qui  décrit  à  merveille 

<  47;  rue  Laffitte* 


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UYRBS  D'ËTRENNES  1149 

les  paysages  des  Vosges,  les  mœurs  des  habitants  et  raconte  avec  une 
émotion  pénétrante  le  sombre  drame  de  l'invasion.  Auprès  de  ce  beau 
livre,  illustré  par  Lix,  plaçons  une  ravissante  idjrlle  de  M.  Eugène 
MuUer,  Nizelle,  souvenir  d'un  orphelin,  avec  de  jolies  vignettes  de 
Tofani.  Cette  œuvre,  d'une  exquise  fraîcheur,  a  été  écrite  tout  exprès 
pour  les  Jeunes  6Ues. 

Rappelons  pour  mémoire  des  ouvrages  humoristiques  dont  le  succès 
a  été  très  grand  :  les  Mémorables  aventures  du  D'  J.-B.  Quiès, 
Tœuvre  la  plus  spirituelle  et  la  plus  amusante  de  Paul  Célières,  iUus- 
trée  par  Lix,  et  deux  contes  du  célèbre  humoriste  américain  Mark 
Twain  :  les  Aventures  deTom  Sawyer  et  les  Aventures  de  Huck 
Finnj  illustrés  par  Sirouy. 

Nous  devons  une  mention  spéciale  à  deux  productions  très  origi- 
nales de  M.  Raoul  de  Najac.  L  une,  le  Retour  d'Arlequin^  est  une 
spirituelle  pantomime  en  un  acte  et  à  un  seul  personnage,  avec  musigue 
d'André  Martinet  et  dessins  de  Lix.  Dans  ce  livre  de  haut  goût,  les 
trois  collaborateurs  luttent  d'esprit  et  de  finesse.  La  musique  de 
M.  Martinet,  d'un  grand  charme  mélodique,  accompagne  à  ravir  la 
mimique  si  piquante  et  si  variée  d'Arlequin.  Le  second  volume  de 
M.  de  Najac,  les  Exploits  d'un  Arlequin,  illustrés  par  Lix,  contient 
le  récit  de  la  vie  d'un  ancien  mime,  François  Fredon,  qu'une  irrésis- 
tible vocation  poussa  à  suivre  les  traces  de  Deburau,  et  abondent  en 
épisodes  excentriques  sur  la  vie  des  artistes  forains. 

U  nous  reste  à  signaler  deux  jolis  petits  livres  :  le  Neveu  de  Sadi, 
conte  persan,  agréablement  conté  par  M.  F.  de  Glaramond,  avec  des 
dessins  de  Sirouy,  et  les  Héroïnes  du  devoir^  par  Paul  Célières, 
quatre  récits  illustrés  par  Lix,  et  dont  nous  recommandons  aux  fillettes 
1  attrayante  et  fortiflante  lecture. 

A  ces  publications  si  variées,  ajoutons  un  recueil  de  morceaux  clas- 
siques pour  piano,  intitulé  Souvenirs  des  maîtres,  et  contenant 
trente-sept  œuvres,  choisies  parmi  les  plus  exquises  de  Beethoven, 
Mozart,  Weber,  Haydn,  Schumann,  etc. 

Rappelons,  en  terminant,  que  la  maison  Hennuyer  publie  un  recueil 
très  répandu  et  très  goûté  du  public  féminin,  le  Magasin  des  demoi- 
selles. Cette  publication  bi-mensuelle  illustrée  est  à  la  fois  une  revue 
littéraire  dirigée  avec  beaucoup  de  goût,  contenant  des  romans,  des 
nouvelles,  des  poésies,  des  variétés  de  tout  genre,  et  un  excellent 

I'ournal  de  modes  aux  indications  précieuses  pour  ce  qui  concerne 
es  ouvrages  de  femmes.  Un  abonnement  à  cette  publication  est  une 
étrenne  permanente  dont  une  jeune  fille  sera  certainement  charmée, 
car  elle  lui  apportera  une  suite  ininterrompue  de  lectures  attrayantes. 


LIBRAIRIE  CALMANN  LÉVY 

Quel  livre  charmant  que  les  Chasseui's,  de  Gyp,  illustrés  par 
Graftyl  Avec  quelle  belle  humeur  il  est  écrit!  L'auteur  de  tant  de 
livres  mondains  si  appréciés  du  Parisien  parisiennant,  a  mis  cette 
fois  toute  sa  verve  et  son  esprit  au  service  des  disciples  de  saint 
Hubert,  qu'il  daube  avec  cette  finesse  qui  fait  le  charme  de  son  talent 
vif  et  pénétrant.  Il  est  vrai  de  dire  que  Gyp  n'a  pris  à  partie  que  ceux 
pour  lesquels  la  chasse  est  un  entraînement  de  mode,  en  un  mot,  que 


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1150  UTIIS  irÉTREIHIS 

les  parodistes  des  chasseurs  et  des  veneurs.  Personne  n^en  vondra  à 
la  chasse  factice  et  surtout  à  celle-là  d'être  si  en  Togoe,  pnisqn'dle 
nous  vaut  une  série  de  croquis  si  divertissants  et  si  habilement 
crayonnés.  Chacun,  sans  se  reconnaître  soi-même^  reconnaîtra  à  coup 
sûr**  son  voisin,  perspicacité  beaucoup  plus  aisée,  et  applaudira  à  la 
finesse  d'observalion  du  blue  devil,  satisfaisant  avec  une  justesse 
aussi  piquante  que  sûre  les  petits  côtés  de  la  vie  mondaine.  I>ans  cet 
aimable  volume,  rien  n'est  oublié  :  l'ouverture,  ce  que  coûte  un  équi- 
page, maniaques  et  abrutis,  ce  qu'ils  disent  les  uns  des  antres, 
chevaux  et  voitures,  bourdes  de  chasse,  la  visite  au  chenil,  une 
journée  de  chasse  et  jusqu'aux  litanies  de  saint  Hubert. 

Ces  dernières  sont  peut-être  un  tantinet  irrévérencieuses,  mais  les 
chasseurs  dont  il  est  question  le  sont  plus  encore  à  l'égard  de  notre 
saint  patron.  Il  y  a  aussi  des  dialogues  entre  chiens  du  dernier  fai- 
sant. Tout  cela  est  rehaussé  par  le  crayon  humoristique  de  Crafty, 
dont  le  crayon  est  aussi  fin  que  spiritud  et  qui  dessine  ses  types  avec 
une  gaieté  et  une  crànerie  sans  rivales. 

Ce  volume  n'est  pas  un  livre  pour  les  jeunes  personnes,  i  moins 
que  celles-ci  n'aient  été  élevées  dans  un  lycée...  mais  c'est  une  oeuvre 
mondaine  dont  le  succès  est  certain. 

En  déplacementj  chasses  à  courre  en  France  et  en  Angleterre^ 
par  Donatien  Lévesque,  in- 8^. 

L'auteur,  mattre  d'équipage  consommé,  dont  la  réputation  est  faite 
depuis  longtemps,  nous  emmène  à  la  poursuite  du  chevreuil  dans  les 
diverses  forêts  de  France,  aux  dra^s  de  Pau,  à  la  chasse  du  cerf  et  du 
renard  en  Angleterre;  en  nous  initiant  aux  difBcultés  de  la  prise^  il 
nous  donne  des  leçons  utiles  pour  éviter  les  buissons  creux  et  forcer 
tous  les  animaux.  Les  théories  sur  le  pied,  les  anecdotes  joyeuses  sur 
les  chasseurs,  les  équipages  et  les  chiens  célèbres  fourmillent  à  cha^e 
page  de  ce  volume,  dans  lejuel  le  peintre  S.  Arcos  a  jeté  à  profusion 
une  foule  de  dessins  exquis  qui,  s'il  en  était  besoin,  feraient  à  eux 
seuls  le  succès  du  livre. 


LIBRAIRIE  PALMÉ 

Les  Saints  Évangiles,  traduction  nouvelle,  par  Henri  Lasserrb.  — 
Grande  édition  in-4*,  revue,  corrigée  et  illustrée. 

Après  avoir  écoulé,  dans  le  cours  de  1887,  vingt-cinq  éditions 
successives  de  la  traduction  nouvelle  des  Saints  Évangiles,  par 
M.  Henri  Lasserre,  publiée  avee  Y  Imprimatur  de  l'Archevêché  de 
Paris  et  honorée  de  Lettres  approbatives  de  Rome  et  de  l'Épiscopat, 
l'éditeur  Yictor  Palmé,  à  l'occafflon  de  Noël  et  du  jour  de  l'an,  vient 
d'en  faire  une  splendide  et  monumentale  édition  qu'il  a  illustrée, 
d'après  les  chefs-d'œuvre  de  tous  les  temps  et  de  tous  les  pays,  et 
d'après  les  vues  pittoresques  des  sites  célèJbres  qui  furent  témoms  de 
la  vie  du  Rédempteur. 

Merveilleusement  adaptés  au  texte  et  disposés  dans  on  harmonieux 
ensemble,  formant,  à  travers  les  pages  du  texte  sacré  cooune  une 
histoire  de  Tart  chrétien  et  un  voyage  aux  Lieux  saints,  près  de 
400  paysages,  monuments,  gravures  de  tout  gtsm  empruntées  aux 


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LIVRES  D'ETRENNES  1151 

chefs-d'œuvre  de  plus  de  cent  peintres  divers,  retracent  pas  à  pas, 
dans  ses  moindres  scènes,  la  vie  de  Jésus-Christ. 

Au  milieu  des  publications  innombrables  de  la  librairie  à  cette 
époque  de  Tannée,  il  n'est  pas  un  seul  volume,  quel  que  soit  son 
mérite,  qu'une  main  chrétienne  puisse  préférer  au  Livre  divin.  Il  n'en 
est  pas  un  seul  non  plus  dont  Tornementation  soit  mieux  faite  pour 
charmer  et  pour  captiver  le  goût  éclairé  des  esprits  artistiques. 

Cette  belle  production  fait  autant  d'honneur  à  Fauteur  qui  Ta  conçue 

Ju'aux  habiles  éditeurs  qui  l'ont  si  bien  exécutée,  et  qui,  en  imitation 
'un  vieil  usage  de  nos  pères,  ont  eu  l'heureuse  idée  d'insérer,  en  tète 
de  leur  Év&ngéliaire^  quelques  feuillets  élégamment  encadrés,  des- 
tinés à  recevoir  des  portraits,  des  noms  et  des  dates,  qui  formeront, 
ce  qu'on  appelait  autrefois  le  «  mémorial  de  la  famille  ». 


LIBRAIRIE  WESTHAUSSER 

Adelberl  de  Chamisso,  Histoire  merveilleuse  de  Pierre  SchlémihU 
ou  VHomme  qui  a  vendu  son  ombre,  suivie  d'un  choix  de 
poésies.  Traduction  nouvelle  par  Auguste  Dietrich,  illustrée  de 
106  dessins  de  Henri  Pille.  Un  magnifique  volume  grand  in-8*^, 
couverture  en  couleur  ^  Prix  :  15  francs. 

VHistoire  merveilleuse  de  Pierre  Schlémihl,  ou  VHomme  qui 
a  vendu  son  ombre,  d'Adelbert  de  Chamisso,  un  gentilhomme  cham- 
penois émigré  en  Allemagne  à  la  suite  des  événements  de  la  Révolution, 
est  une  œuvre  célèbre  dans  le  monde  entier.  La  vieille  et  unique 
traduction  (}u'on  en  possédait  était  très  incomplète,  mal  écrite,  et 
donnait  à  peme  une  iaée  de  la  saveur  de  l'original.  Un  écrivain  très 
au  courant  des  choses  littéraires  de  l'Allemagne,  M.  Auguste  Dietrich, 
vient  d'en  publier  une  traduction  nouvelle  et  définitive,  suivie  d'un 
choix  des  poésies  remarquables  de  Chamisso,  et  précédée  d'une  Étude 
sur  l'auteur  et  son  œuvre.  On  y  trouvera,  entre  autres  faits  d'un  très 
vif  intérêt,  des  détails  à  peu  près  ignorés  et  ti*ès  curieux  sur  les  rap- 
ports de  Chamisso  avec  M'"''  de  Staël  et  Chateaubriand.  Ce  volume 
attrayant  est  orné  de  106  dessins  de  l'éminent  artiste  Henri  Pille  et 
de  2  beaux  portraits  de  Chamisso.  C'est  un  livre  qui,  comme  les 
chefs-d'œuvres  analogues,  cqnvient  à  tous  les  âges  et  qui  est  de 
nature  à  faire  les  délices  des  petits  et  des  grands. 

*  Louis  Westhausser^  10,  rue  de  FAbbaye. 


25  DÉCEMBRE  1887.  74 


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CHRONIQUE  POLITIQUE 


23  décembre  1887. 

L'année  1887  finit,  pour  la  République,  dans  une  sorte  de  calme 
qui  ressemble  moins  à  la  paix  qu'à  une  fausse  et  courte  trêve.  On 
sent  dans  le  gouvernement  nouveau  je  ne  sais  quoi  de  médiocre 
et  d'insignifiant  qui  ne  commande  le  respect  que  par  sa  nouveauté 
même,  pour  un  temps.  On  ne  peut  pas,  devant  un  gouvernement 
qui  a  du  moins  un  nom»  une  apparence,  un  certain  appareil,  on 
ne  peut  pas  dire  qu'il  n'y  a  rien.  On  peut  dire  de  lui,  cependant, 
qu'il  n'est  rien.  On  le  supporte  et  tous  les  partis,  à  voix  basse  ou 
haute,  en  souhaitent  un  qui  soit,  non  seulement  un  gouvernement 
meilleur,  mais  un  gouvernement  réel.  On  se  repose  un  peu,  après 
tant  de  crises;  on  a  peur  d'en  occasionner  une  autre,  trop  vite  et 
trop  brutalement  ;  mais  on  ne  se  dissimule  pas  que  c'est  un  repos 
tout  temporaire  et  comme  conventionnel.  On  se  contente  du  pro- 
visoire, en  prévoyant  toutefois  qu'il  y  faudra  un  changement  avant 
quelques  mois,  peut-être  avant  quelques  semsdnes.  Le  peu  de  pres- 
tige de  M.  Gamot  lui  suffira  sans  doute,  pour  prolonger  sa  pru- 
dence pendant  une  période  d'un  an  ou  deux.  Mais  personne  n'oserait 
l'assurer  et  personne,  non  plus,  n'ose  croire  que  le  règne  de 
M.  Gamot  puisse  avoir  sa  durée  légale  de  sept  ans.  Quant  au 
ministère,  son  peu  de  prestige  suffit  plutôt  pour  abréger  son  exis- 
tence. Personne  ne  pense  qu'il  subsiste  encore  au  printemps; 
des  prophètes  hardis  se  sont  même  hâtés  d'annoncer  qu'il  ne  serait 
déjà  plus  dès  les  premiers  jours  de  février.  Voilà  parmi  quels  pré- 
sages commencera  l'année  1888.  G'est,  dans  les  choses,  une  pro- 
fonde incertitude,  parce  que  l'instabilité  naturelle  de  la  Républicpie 
a  comme^élargi  et  accéléré  son  mouvement  à  travers  tout  l'État; 
c'est,  dans  les  esprits,  la  défiance,  la  crainte,  l'alarme. 

Gertes,  le  Message  de  M.  Gamot  n'aura  pas  plus  instruit  la 
France  que  la  République,  l'une  de  ce  qu'elle  peut  espérer  de  lui, 
l'autre  de  ce  qu'elle  doit  en  attendre.  Rien  de  plus  honnêtement 
banal,  fade  et  vain.  G'est  un  chant  d'hyménée  rimé  par  un  mauvais 
poète.  Entente  !  Goncentration  I  Union  !  Goncorde  I  Sécurité  I  «  Ère 
d'activité  ordonnée,  paisible  et  féconde  I  »  Retranchez  du  Message 
ces  mots  d'amour  et  d'allégresse,  il  ne  reste  que  le  vide.  Non  qu'on 
le  doive  reprocher  beaucoup  à  M.  Gamot.  Sans  cette  phraséologie, 
qu'aurait-il  pu  dire?  Quelle  politique  peut-il  avoir?  Quel  pro- 
gramme a-t-il  en  propre?  Élu  par  les  radicaux  et  par  les  opportu- 


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CHRONIQUE  POLITIQUE  1153 

DÎstes,  non  pour  satisfaire  an  choix  qui  leur  plaisait  séparément, 
mais  pour  y  suppléer,  il  ne  représente  aucun  des  deux  partis;  il 
est  entre  eux  comme  un  neutre  dont  la  vertu  principale  consiste 
à  ne  pas  posséder  les  leurs.  Est-ce  qu'il  a  le  droit  de  parler  ou 
d'agir  en  opportuniste  devant  les  radicaux,  en  radical  devant  les 
opportunistes?  Et  puis,  le  devoir,  constitutionnel  ou  non,  d'un 
président  de  République  n'est-il  pas  de  s'annuler  comme  M.  Grévy? 
Ne  nous  étonnons  donc  pas  que,  dans  son  Message,  M.  Carnot 
n'ait  su  qu'exhaler  des  soupirs  tendres  et  célébrer  «  l'accord  »  qui 
lui  a  procuré  un  tel  honneur,  une  telle  félicité.  Il  n'y  a  dans  tout 
ce  Message  platonique  qu'un  mot  qui  nous  paraisse  étrange  :  c'est 
celui  par  lequel  M.  Carnot  se  déclare  «  le  gardien  vigilant  et  résolu 
delà  Constitution.  »  Quoil  M.  Carnot  n'a-t-il  pas  lu  le  dernier 
Message  de  M.  Grévy,  son  Message  suprême?  A-t-il  déjà  oublié 
que  la  Constitution  a  été  violée  par  les  républicains,  le  jour  où  ils 
ont  obligé  M.  Grévy  à  son  abdication  et  que,  précisément,  c'est  à 
cette  violation  de  la  loi  constitutionnelle  qu'il  doit,  lui  Carnot,  son 
consulat?  Est-ce  qu'il  n'a  pas  lui-même  participé  à  ce  coup  d'État 
parlementaire?  Est-ce  qu'il  s'imagine  qu'il  a  la  garde  d'une  Cons- 
titution vraiment  intacte  et  pure?  Ou  bien  prétend-il,  avec  une 
présomption  dont  sourirait  M.  Grévy,  défendre  mieux  cette  Consti- 
tution, pour  son  compte  personnel,  que  ne  l'a  pu  son  prédécesseur? 
Non,  il  ne  faut  pas  que  M.  Carnot  s'abuse,  après  l'expérience  et 
l'exemple  de  M.  Grévy  :  la  condition  même  où  il  a  trouvé  la 
Présidence,  le  3  décembre,  en  règle  désormais  l'exercice  et  le  sort; 
qu'il  le  veuille  ou  non,  il  est  tout  simplement  un  président  respon* 
sable  et  révocable;  il  est  à  la  merci  de  ses  électeurs... 

Le  jour  même  où  M.  Carnot  modulait  ce  Message,  il  composait 
un  ministère  qui,  trop  opportuniste  pour  les  radicaux,  trop  radical 
pour  les  opportunistes,  est  odieux  aux  uns,  suspect  aux  autres. 
Les  radicaux  ne  reconnaissent  un  ami  dévoué  ni  en  M.  Tirard,  qui 
présidera  le  Conseil,  ni  en  M.  Sarrien,  qui  redevient  ministre  de  Tin- 
térieur.  Les  opportunistes  n'ont  pas  plus  confiance  dans  la  fermeté 
de  M.  Tirard  que  dans  l'énergie  de  M.  Sarrien  :  tous  deux  ont 
donné  jadis  aux  radicaux  des  gages  de  leur  complaisance.  Mais,  ce 
ministère,  il  est  à  l'image  de  M.  Carnot.  Pas  de  programme  précis, 
pas  de  politique  certaine;  pas  de  talents,  pas  d'autorité;  peu  ou 
point  de  réputation.  M.  Tirard,  le  financier  qui  omit  au  budget  une 
somme  de  100  millions,  prend  la  présidence  du  Conseil  comme 
M-  Carnot,  le  financier  qui  ne  put  pas  refaire  le  budget  défait  entre 
ses  mains  mêmes  par  M.  Rouvier,  a  pris  la  présidence  de  la  Répu- 
blique; ensemble,  fraternellement,  ils  vont  gouverner  la  France, 
à  rendre  jaloux  de  leur  génie  celui  de  M.  de  Bismarck!  Leur  bonne 
harmonie  est  telle  que  M.  Tirard  a  imité  dans  sa  Déclaration  le 


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1154  GHIONIQUE  POLITIQUI 

Message  de  M.  GarDOt.  Le  ton^  le  langage,  tout  en  est  presque 
identique.  M.  Tirard  affirme  qu'il  n'a  «  d'autre  ambition  que  de 
continuer  l'œuvre  de  concorde  et  d'entente  républicaine  commencée 
dans  la  journée  du  3  décembre  ».  Il  proclame  que  «  l'union  de 
tous  les  républicains  est  nécessaire  ».  Il  veut  «  l'apaisement  des 
esprits  à  Tintérieur  » .  II  promet  à  la  France  «  une  ère  de  repos  et 
de  tranquillité  ».  Enfin,  il  «  assurera  sans  faiblesse  le  respect  de 
la  Constitution  républicaine  et  des  lois  ».  Voilà,  devant  le  Parle- 
ment, le  premier  discours  de  M.  Tirard  ;  il  n'était  pas  pour  dépbôre 
aux  opportunistes.  Mais  quel  est  son  premier  acte?  Un  acte  qui 
plaît  aux  radicaux.  Interrogé  par  M.  de  Lamarzelle  sur  Taudace 
impunie  avec  laquelle  le  parti  révolutionnaire  a  installé  à  l'Hôtel  de 
Ville,  le  3  décembre,  les  chefs  de  l'émeute  qu'il  méditait,  qu'il  pré- 
parait, M.  Tirard  s'est  dérobé  en  ajournant  Tinterpellation.  Quant 
au  second  acte,  c'est  le  parti  républicain  tout  entier  qui  en  porte 
la  responsabilité,  avec  M.  Tirard.  II  a  fallu  laisser  là  le  budget;  le 
plan  n'en  était  pas  même  achevé.  Le  temps  qu'on  aurait  pu  et  dû 
employer  à  ce  grand  travail,  on  l'avait  consacré  aux  scandales,  aux 
intrigues,  aux  disputes  dont  la  République  nous  a  offert  le  spec- 
tacle durant  ces  deux  mois.  Tant  pis  pour  la  fortune  de  la  France I 
M.  Tirard  a  demandé  trois  douzièmes  provisoires  ;  il  les  a  obtenus 
sans  peine;  un  député  radical  a  presque  loué,  félicité  la  Répu- 
blique de  n'avoir  pas  de  budget  pour  l'année  1888.  Puis  on  a  con- 
géàé  le  Parlement.  M.  Tirard  est  libre,  M.  Carnot  va  respirer  à 
rÉIysée,  dans  sa  gloire  nouvelle.  Nous  pouvons,  sur  la  foi  du 
Message  de  l'un  et  de  la  Déclaration  de  l'autre,  attendre  les  bien- 
faits qu'ils  nous  destinent. 

Malheureusement,  il  y  a,  non  plus  dans  l'ombre,  mais  à  la 
lumière  même  du  soleil,  une  puissance  sinistre  qui  attend  aussi. 
C'est  la  Commune.  M.  Hovelacque  l'appellerait  la  Commune  de 
Paris,  comme  en  1793  ;  le  général  Eudes  la  nommerait  tout  âmr 
plement  la  Commune,  comme  en  1871.  Mais,  dès  ce  moment, 
M.  Hovelacque  et  le  général  Eudes  pactisent  :  l'un  introduit  l'autre 
à  l'Hôtel  de  Ville;  ils  n'aspirent  pas  seulement  à  y  régner  ensemble, 
ils  y  conspirent.  Pendant  la  crise  présidentielle,  le  Conseil  muni- 
cipal s'était  déclaré  «  en  permanence  » ,  conformément  à  la  tradi- 
tion jacobine.  De  plus,  pour  garantir  sa  liberté  insurrectionndle, 
ses  chefs  s'étaient  concertés  avec  ceux  des  comités  révolutionnai/es  : 
ils  avaient  intercepté  les  souterrains  par  lesquels  on  communique 
de  la  caserne  de  la  garde  républicaine  à  l'Hôtel  de  Ville.  Enfin,  ils 
avaient  juré,  devant  les  délégués  de  ces  comités,  qu'ils  prendraient 
«  la  direction  du  mouvement  populaire  »,  s'il  fallait  s'insurger 
contre  M.  Jules  Ferry,  devenu  président  de  la  RépubBque,  et, 
«  pour  parer  aux  dangers  que  ferait  courir  à  la  République  cette 


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CHRONIQUE  POLmQUE  1155 

élection  »,  ils  s'étaient  aussi  abouchés  et  entendus  avec  certains 
députés  de  la  Seine,  dans  un  colloque  dont  on  n'a  pas  connu  le 
secret.  Le  3  décembre,  pendant  que  le  Congrès  yote  à  Versailles, 
une  bande  de  révolutionnaires  siège  magistralement  à  l'Hôtel  de 
Ville,  sous  la  préâdence  du  général  Eudes.  On  le  constate,  on  s'en 
émeut,  on  somme  M.  Hovelacque  de  les  expulser  de  la  salle  qu'ils 
occupent.  Il  finit  par  les  y  inviter.  Mais  ils  ne  sortent  qu'en  attes- 
tant  la  promesse,  le  serment  de  M.  Hovelacque  et  des  conjurés; 
ils  disent  bien  haut,  sur  le  seuil  de  l'Hôtel  de  Ville  :  «  Puisque  le 
Conseil  municipal  prend  la  direction  du  mouvement,  il  est  naturel 
de  lui  en  laisser  la  conduite.  »  Manifestement,  la  Commune  étidt 
prête,  le  3  décembre.  M.  Jules  Ferry  élu,  les  révolutionnaires 
donnaient,  des  fenêtres  de  l'Hôtel  de  Ville,  le  signal  de  l'insurrec- 
tion. Ils  n'avaient  plus,  comme  dans  l'ancien  temps,  à  envahir 
l'Hôtel  de  Ville  pour  proclamer  la  Commune;  ils  s'y  trouvaient 
avant  l'émeute  même;  ils  y  trônaient  déjà,  commodément  tran- 
quUlement,  avec  le  bureau  du  Conseil  munidpal.  C'est,  dans  les 
procédés  de  la  faction,  un  perfectionnement  véritable.  Qu'est-ce 
que  les  deux  préfets  qui  devaient  veiller  sur  l'Hôtel  de  Ville  ont 
fait,  le  3  décembre?  Rien.  Ont-ils  seulement  protesté,  le  jour  où 
ils  ont  entendu,  eux  et  le  Conseil  municipal,  le  rédt  de  cette  cons- 
piration? Non.  Et,  le  gouvernement,  qu'a-t-il  décidé,  en  commun 
avec  Sa  majorité?  Il  ne  répondra  que  dans  un  mois,  à  l'interpella- 
tion de  M.  de  Lamarzelle.  Que  d,  alors,  il  a  pu,  malgré  l'inter- 
diction du  Consdl  municipal,  installer  M.  Poubelle  à  l'Hôtel  de 
Ville,  sa  demeure  légale,  M.  Tirard  montera  au  Capitole  et,  triom- 
phalement, il  se  taira  sur  tout  le  reste  :  ce  sera  une  nouvelle 
amnistie,  une  amnistie  morale... 

L'ère  de  «  l'apaisement  »,  cette  ère  qu'inaugurait  la  présidence 
de  M.  Carnot,  était  commencée  depuis  six  jours  déjà,  quand 
M.  Jules  Ferry  a  failli  être  assassiné,  dans  l'un  des  vestibules 
mêmes  de  la  Chambre.  Un  furieux  s'est  rué  sur  lui,  en  lui  tirant 
deux  coups  de  revolver.  M.  Jules  Ferry  n'a  échappé  à  la  mort  que 
par  un  hasard  miraculeux.  Aubertin,  le  meurtrier,  était  un  fou, 
semble-t-il.  Il  n'en  faut  pas  moins  reconnaître  que  l'attentat  a  été 
commis  au  milieu  d'excitations  qui  pouvaient  armer  un  assassin  dont 
le  cerveau  fût  moins  malade.  Quand  il  y  a  un  parti  pour  glorifier 
l'assassinat  et  quand  ce  parti  a  des  tribuns  acharnés  pour  demander 
la  suppression  violente  de  l'adversaire,  des  pamphlétaires  cyniques 
pour  détruire  autour  de  lui  les  dernières  sauvegardes  du  respect  et 
de  l'honneur,  il  est  lo^que  qu'un  criminel  surgisse,  docile  à  leur 
vindicte.  C'est  l'éternelle  histoire.  On  pousse  le  cri  de  guerre  contre 
une  classe  de  la  société,  contre  un  groupe,  contre  un  homme.  Cet 
homme,  on  incame  en  lui  tout  le  mal  dont  le  pays  souffire  ou 


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tl56  CHRONIQUE  POLITIOUS 

croit  souffrir.  Lui  seul,  à  entendre  Tanathëme,  lui  seul  trouble  la 
paix  publique;  lui  seul  empêche  la  felidté  générale.  Quelqu'un 
3e  lève,  sûr  d'accomplir  un  acte  salutaire,  et  il  frappe.  Voilà 
comment  le  sectaire  se  justifie  lui-même,  au  for  de  sa  conscience^ 
et  voilà  pourquoi  la  secte  le  divinise.  Bien  coupables  les  Cainatiques 
et  les  sophistes  qui  créent  daos  la  foule  cet  état  monstrueux  de 
l'imagination  politique  I  Ceux  dont  les  cris  injurieux  et  les  menaces 
désignaient  M.  Jules  Ferry  à  la  rage  de  la  canaille  ont  été  impi- 
toyables pour  lui,  même  après  l'attentat.  Parce  qu'il  n'avait  pas 
succombé»  ils  ont  continué  de  l'insulter,  d'autant  plus  qu'Aubertin, 
qui  n'était  pas  un  révolutionnaire  hantant  leurs  clubs  ou  repré- 
sentant le  peuple  à  l'Hôtel  de  Ville,  leur  a  paru  être  un  héros  de 
qualité  inférieure.  Nous  nous  associerons,  nous,  à  tous  les  honnêtes 
gens  qui  réprouvent  le  crime.  Mais,  tout  en  félicitant  M.  Jules 
Ferry  du  bonheur  qui  l'a  préservé,  nous  estimons  qu'il  fera  bien 
de  modérer  la  colère  un  peu  trop  zélée  de  ses  amis.  Ils  se  scan- 
dalisaient fort,  sous  l'Empire,  quand,  au  lendemain  d'un  attentat, 
le  gouvernement  se  créait  des  moyens  nouveaux  de  répression  on 
même  de  prévention.  Ils  l'oublient  plus  qu'il  ne  sied,  aujourd'hui 
que  la  vie  précieuse  de  M.  Jules  Ferry  étant  à  son  tour  en  danger, 
ils  s'en  prennent  aux  libertés  abusives  qu'ils  ont  établies,  malgré 
nos  avertissements,  et  qu'ils  ont,  eux  aussi,  tant  de  Tois  tournées 
licencieusement  contre  nous.  Que  deviennent  désormais  les  thèses 
si  chères  aux  doctrinaires  de  leur  école?  Que  devient  spécialement 
cette  maxime  déclamatoire  du  parti  républicain,  à  savoir  que  les 
rois,  les  empereurs,  sont  seuls  exposés  à  l'assassinat?  Et  nous 
vantera-t-on  toujours  la  facilité  avec  laquelle  la  République  opère  k 
transmission  de  sa  présidence,  alors  que  non  content  d'avo'o: 
annoncé  au  Parlement  la  guerre  civile,  pour  l'heure  où  M.  Jules 
Ferry  serait  élu,  on  l'a  voulu  tuer,  à  une  heure  où  sa  candidature 
n'était  déjà  plus  que  le  souvenir  de  la  veille? 

S'il  fallait  ne  consulter  que  la  sentence  du  tribunal  qui  a  lîb^ 
M.  Wilson  et  M.  Gragoon,  accusés  d'avoir  soustrait  deux  lettres 
au  dossier  de  la  femme  Limouzin,  la  crise  morale  de  la  Répu- 
blique semblerait  finie  comme  la  crise  politique.  Mais  cette  sen- 
tence, qui  en  soi,  virtuellement,  est  un  scandale  juridique,  ne  fait 
guère  que  continuer  et  aggraver  l'autre  scandale.  «  11  est  constant, 
témoigne  la  sentence,  il  est  constant  que  Wilson  a  fabriqué  ies 
deux  lettres  qui  ont  été  remises  au  juge  d'instruction  comme  étant 
les  deux  saisies  chez  la  femme  Limouzin...  Il  paraît  constant  que 
Gragnon  a  distrait,  détruit  ou  détourné  les  deux  lettres  Wilson... 
Ce  qui  est  établi  par  la  procédure,  c'est  que  Gragnon  a  méconno 
les  règles  tracées  par  la  loi  en  matière  de  saisie  et  de  transmis^on 
de  pièces;  c'est  qu'il  a  arbitrairement  disposé  de  lettres  s^ûaes  et 


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CHRONIQUE  POLITIQUK  1157 

cherché  à  dissimuler  la  disparition  de  ces  lettres,  en  y  substituant 
des  lettres  nouvelles;  c'est  que  Wilson,  de  son  côté,  a  prêté 
son  concours  à  cette  substitution.  »  Puis,  après  avoir  affirmé  que 
<c  de  pareilles  pratiques  doivent  être  hautement  réprouvées  »,  le 
magistrat  déclare  «  qu'elles  ne  tombent  sous  l'application  d'aucune 
disposition  de  la  loi  pénale  ».  Il  renvoie  donc,  tout  à  la  fois  flétris 
et  absous,  M.  Wilson  et  M.  Gragaon.  On  était,  vraiment,  plus 
ingénieux,  quand  on  avait  la  volonté  de  trouver  a  des  lois  exis* 
tantes  »  pour  arracher  à  leurs  maisons  et  à  leurs  autels  des  reli-« 
gieux,  ou  à  leurs  drapeaux  et  à  la  patrie  des  princes.  Les  juriscon- 
sultes diraient  que  si  «  la  loi  pénale  »  a  paru  impuissante  et  muette 
au  magistrat  qui  a  rendu  cette  ordonnance  de  non-lieu,  c'est  qu'il 
lui  a  plu  de  ne  pas  interroger  le  Gode  à  l'endroit  où  il  le  devait. 
Il  faut  donc  que  nous  sachions  bien  dorénavant  qu'il  n'y  a  pas  de 
justice  sous  le  régime  républicain,  que  les  grands  de  la  République 
sont  assurés  de  l'impunité.  Avis  au  malheureux  aux  dépens  duquel 
ils  prévariquent  :  ils  peuvent  lui  voler  jusqu'aux  pièces  de  son 
dossier,  dans  les  dépôts  réputés  jusqu'à  ce  jour  comme  des  dépôts 
sacrés!  Mais  on  aura  eu  beau  innocenter  IVl.  Wilson,  M.  Gragnon 
ou  même  M.  Grévy,  qui  reste  s»ispect  d'avoir,  lui  chef  de  l'État, 
opéré  de  ses  propres  mains  la  soustraction  frauduleuse  dont  on  ne 
punit  pas  M.  Gragnon.  Rien  n'eff.ice  l'histoire  de  ces  deux  mois. 
On  se  souviendra  du  scandale  qui  a  régné  à  l'Elysée  avec  tant 
d'ignominie  que  la  révolte  de  l'opinion  publique  a  soulevé  contre 
M.  Grévy  le  Parlement,  à  défaut  du  tribunal.  Le  jugement  qui  a 
frappé  M.  Grévy,  au  Palais-Bourbon,  supplée,  pour  la  nation,  le 
jugement  qui.  n'a  pas  frappé  M.  Wilson  et  M.  Gragnon,  devant  la 
Cour. 

Pendant  cet  entr'acte  de  notre  drame  républicain,  l'Europe  a 
reporté  vers  l'Est  toute  son  attention.  La  querelle  qui  s'est  émue 
presque  subitement,  sur  la  frontière  de  la  Gallicie,  entre  la  Russie 
et  l'Autriche,  est-ce  la  guerre?  Cette  question  a  déjà  causé,  depuis 
quinze  jours,  plus  d'une  panique.  Il  s'est  tenu  plusieurs  conseils 
de  guerre  à  Vienne,  un  à  Berlin.  On  semble  être  resté  calme  à 
Saint-Pétersbourg,  sans  cesser  de  faire  avancer  vers  la  frontière 
de  Gallicie  les  troupes  dont  le  rassemblement  alarme  si  vivement 
l'Autriche.  Jusqu'à  présent,  point  d'action  diplomatique;  aucune 
note.  Seul,  le  général  de  Schweinitz  est  arrivé  à  Saint-Péters- 
bourg, porteur  d'une  lettre  de  l'empereur  Guillaume  pour  le  Tzar, 
dit-on.  La  dispute  n'est  encore  que  de  journal  ajournai.  D'un  côté, 
on  justifie  par  des  raisons  purement  stratégiques  les  précautions 
que  prend  la  Russie;  on  allègue  les  forces  si  considérables  et  si 
aisément  mobilisables  des  deux  puissances  voisines;  on  argue  du 
^oit  qui  appartient  au  peuple  russe  de  se  protéger  sans  provoquer 


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tl5t  GH10HIQ€B  POUTIOCB 

personne.  De  l'autre,  on  compare  les  chiffres  des  trds  années;  on 
prétend  être  à  peine  sur  la  défensive;  on  nie  toute  espèce  de  pré- 
paratif;  on  accuse  le  peuple  russe  d*être  animé  des  sentiments  1^ 
plus  belliqueux.  Les  gazettes  favorites  de  M.  de  Bismarck  ne  décla- 
ment pas  seulement  contre  la  Russie  avec  une  véhémence  parti- 
culière; on  pourrait  croire  qu'elles  ont  pour  tâche  le  soin  d'exdter 
l'Autriche  à  la  lutte,  tant  elles  s'évertuent  à  éveiller  ses  craintes, 
à  enflammer  son  animosité.  Que  veut  réellement  M.  de  Bismarck  ? 
Est-ce  sérieusement  un  conflit  sur  toute  la  ligne  orientale  du 
monde  européen,  conflit  où  il  écraserait  la  Russie,  tandis  qua 
rOcddent,  il  contiendrait  la  France?  Est-ce  une  collision  uni* 
verselle,  où  il  anéantirait  la  France  en  même  temps  qu'il  amni- 
hilerait  la  Russie?  N'essaie-t-il,  au  contraire,  qu'une  manœuvre 
diplomatique?  Veut-il,  par  une  violente  pression  delà  Russie,  réduire 
l'Autridie  à  céder  en  Bulgarie  et  compte-t-il,  en  sacrifiant  le  prince 
'  Ferdinand,  rétablir  son  crédit  à  Saint-Pétersbourg,  ressaisir  i'amitié 
du  Tzar?  Ou  bien  ne  pense-t-il  qu'à  stimuler  les  armem^ts  de 
l'Autriche,  pour  qu'elle  soit  apte  à  seconder  pleinement  F  Alle- 
magne, dès  que  le  commandera  le  pacte  de  la  Triple  Alliance?  Ou 
bien  encore,  n'a-t-il  que  la  très  simple  intention  d'influer  par  la 
peur  sur  le  Reichstag,  pour  obtenir  rapidement  de  lui  le  vote  d'une 
loi  qui,  en  augmentant  le  service  de  la  landwehr,  grossirait  dans 
Tannée  allemande  le  nombre  des  troupes  propres  i  entrer  en 
campagne?  C'est  l'énigme  du  jour.  Nous  rencontrons,  parmi  les 
politiques  les  mieux  informés,  bien  des  gens  qui  croient  que, 
malgré  tant  de  bruit,  le  danger  n'est  pas  pressant  et  même 
qu'une  fois  de  plus  la  paix  de  l'Europe  se  maintiendra.  Ce  dont  on 
ne  peut  douter,  c'est  que  le  jeu  de  M.  de  Bismarck,  s'il  n'y  a  là 
qu'un  jeu,  se  répète  trop.  Il  y  a  un  an,  il  susciudt  à  l'Occident 
l'émoi  qu'il  suscite  aujourd'hui  à  l'Orient.  Il  risque  de  Jasaer  i'£a* 
rope.  Hais,  dùt-il  ne  pas  la  fatiguer,  son  dessein  intime  de  ne  ladsaer 
s'*établir  aucune  alliance  entre  la  France  et  la  Russie,  est-ce  le 
réaliser,  est-ce  l'exécuter  habilement  que  de  les  harceler  tour  à  tour, 
avec  le  même  genre  de  menace,  et  de  s'acharner  à  les  placer,  chaque 
année,  dans  le  dilenune  de  l'isolement  ou  de  la  guerre?  Est-il  même 
bien  sûr  que  l'Autriche,  quelque  résignation  qu'elle  ait  b^oin  de 
pratiquer,  ne  soupçonne,  tôt  ou  tard,  qu'elle  est  la  dupe  de  l'AUe- 
magne?  Il  faut  que  M.  de  Bismarck  se  défie  de  sa  trop  presdgieose 
toinleté  aussi  bien  que  de  son  bonheur.  Au  surplus,  est-ce  qu'il  ne 
voudra  pas  à  la  fin  goûter  le  charme  d'un  peu  de  loisir  et  permeUre 
à  l'Allemagne  de  jouir  d'un  peu  de  tranquilité,  ne  fût-ce  qu'une 
année?  Son  oreille  est-elle  sourde  à  ces  avertifisements  de  la 
vieillesse  et  de  la  mort  qui  viennent  de  retentir  de  la  maison  impé- 
riale jusque  dans  la  sienne?  N'est-ce  pas  pour  M.  de  Bismarck  Is 


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CBROmQUE  POLITIQUB  1)5Î> 

moment  de  derenir  ou  pacifique  ou,  au  moins,  de  le  paraître? 
Pendant  que,  avec  notre  ignorance  profonde  du  lendemain  et 
\      presque  de  l'heure  présente,  nous  nous  appliquons  péniblement, 
[      nous  autres,  malheureux  politiques,  à  calculer  les  probabilités  de 
ï      l'avenir,  il  nous  faut  bien  nous  incliner  devant  la  foi  qui  sait,  qui 
croit,  qui  voit  les  vérités  éternelles  de  là-haut;  il  nous  faut  bieii 
envier  ceux  qui  s'en  vont,  loin  de  notre  monde  troublé,  saluer  à 
Rome,  dans  les  plus  antiques  et  les  plus  grands  sanctuaires  du 
christianisme,  le  Dieu  qui  ne  se  trompe  pas  et  qui  ne  trompe  per- 
t      sonne;  il  nous  faut  bien  nous  avouer  que  ceux  qui,  demain,  dans 
la  journée  radieuse  de  Noël,  chanteront  l'hymne  de  la  délivrance  et 
de  l'espérance,  les  yeux  levés  vers  le  ciel,  sont  plus  heureux  que 
ceux  qui  balbutient,  les  yeux  tournés  vers  la  terre,  ces  mots  si 
^       chers  à  la  misère  humaine.  Souverains,  chefs  de  partis,  diplomates, 
historiens,  philosophes,  notre  sagacité  se  sent  bornée  par  deux 
,      forces  dont  nous  ne  pouvons  pas  plus  dominer  l'une  que  maîtriser 
l'autre  :  celle  de  l'événement  qui  dérange  soudain  le  plan  de  toutes 
nos  prévisions  et,  par-dessus  l'événement,  celle  de  la  puissance 
infinie  qui,  hasard  et  fatalité  pour  le  sceptique.  Providence  pour  le 
chrétien,  règle  mystérieusement  le  cours  des  choses,  malgré  nos 
volontés  les  plus  fermes  et  les  plus  héroïques,  en  y  laissant  tout  juste 
à  nos  actes  la  part  nécessaire  d'une  certaine  responsabilité,  d'un 
peu  de  logique  et  de  beaucoup  d'expiation.  Ahl  que  de  vœux^ 
devant  cet  inconnu,  devant  cette  ombre  si  noire  et  ce  silence  si 
terrible  de  l'avenir!  Que  de  voeux  déjà  soupires  vainement  par  nous 
tous,  peuples  ou  individus,  princes  ou  citoyens,  qui  attendons 
chaque  fois  de  l'année  nouvelle  un  bien,  le  repos,  la  justice,  la 
liberté,  la  fortune,  la  gloire!  Et  le  temps  passe.  Il  passe  pour  la 
France  appauvrie  et  affaiblie,  pour  l'Alsace-Lorraine  opprimée, 
pour  tant  de  nations  souffrantes,  pour  l'Europe  inquiète.  Non, 
prophétiser  ne  sert  de  rien,  à  pareille  heure.  Qui  oserait  prédire 
les  destinées  de  l'an  1888?  Les  tombes  qui  se  creusent,  les  gouver- 
nements qui  se  ruinent  et  qui  se  renversent,  les  champs  de  bataille 
qui  se  déploient,  les  drapeaux  qui  s'abattent  ou  qui  se  relèvent,  les 
bornes  qui  se  déplacent  sur  les  frontières,  nul  ne  peut  deviner  où 
et  quand;  les  signes  qui  annoncent  une  année  tragique  peuvent 
aussi  bien  disparaître  à  l'horLiîon  que  s'y  marquer  davantage  encore. 
£ontentons-nou8  donc  modestement  de  nos  souhaits,  si  vains  qu'ils 
aient  été  déjà,  et  de  nos  prières,  si  lentes  qu'elles  puissent  être  à 
fléchir  Dieu.  Contentons-nous-en;  mais  que  ce  soit,  pour  chacun 
de  nous,  à  la  condition  de  se  préparer  virilement,  dans  cette  incer- 
titude de  l'avenir,  à  tout  ce  que  le  devoir  impose,  à  tout  ce  qu'on 
peut  craindre  comme  à  tout  ce  qu'on  peut  désirer. 

Auguste  Boucher. 


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BULLETIN  BIBLIOGRAPHIQUE 


Le  Seizième  Siècle.  Dix  éludes 
anecdotiques  sur  la  Renaissatice  el 
la  Réforme,  par  A.  Pellissier, 
hoQoré  d'ua  prix  Monthyon  par 
TAcadémie  frauçaise.  (Paris.  R. 
Haton.) 

Pour  continuer  sa  lutte  contre  les 
extravagances  de  l'Esprit  révolu- 
tionnaire et  justifier  les  suffrages  de 
l'Académie  Iranraise,  l'auteur  de  la 
France  chrétienne  a  encadré  dans 
deux  études  magistrales  de  politique 
contemporaine  dix  tableaux  histori- 
ques d  lin  vif  intérêt.  Le  parallèle 
entre  Philippe  II  et  Guillaume  le 
Taciturne,  le  portrait  de  Henri  IV 
et  surtout  le  programme  du  rôle 
que  l'avenir  réserve  à  l'Eglise,  à  la 
Papaoté,  et  à  la  Presse  militante 
sont  dignes  d'être  signalés  à  l'atten- 
tion des  lecteurs  intelligents. 


La  Duchesse  de  Berry  et  la  Gonr 
de  Louis  XVIII,  par  Imbbrt  de 
Saint-Amand,  1  vol.  (Dentu.) 

Cet  ouvrage,  qui  fait  suite  à  la  série 
des  vingt  et  un  volumes  consacrés 
par  Tauteur  aux  Femmes  de  Versailles 
et  aux  Femmes  des  Tuileries,  est  une 
histoire  complète  de  la  duchesse  de 
Berry,  depuis  sa  naissance  jusqu'à 
Tavènement  de  Charles  X.  Aucun 
roman  de  Walter  Scott  n*est  plus 
intéressant  que  la  vie  de  cette  prin- 
cesse, aussi  attachante  dans  la  pros- 
périté que  dans  le  malheur. 


Une  fille  de  France  et  sa  cor- 
respondance inédite,  par  ^.  de 

Beauriez,  1  vol.  in-i2.  —  3  fr.  50. 
Librairie  Perrin. 

Us'agitdcla  fille  aînée deLouisXV, 
Louise-Elisabeth  de  France,  mariée 
à  douze  ans  avec  l'Infant  don  Phi- 


lippe, ûls  cadet  du  roi  d'Espagne, 
Philippe  V.  Sa  vie  a  été  écrite,  mais 
ses  lettres  n'avaient  jamais  été  pu- 
bliées, et,  outre  qu  elles  éclairent 
son  histoire  d'un  jour  nouveau,  elles 
font  connaître  un  coin  caché  de  la 
cour  de  France  et  introduisent  le 
lecteur  dans  la  familiarité  des  grands 
événements  qui  agitaient  alors  VEu- 
rope  entière.  Un  précédent  ouvrage 
de  M.  de  Beauriez  :  Elisabeth  d'Au- 
triche, lui  avait  valu  une  mention  de 
l'Académie  française.  Sa  nouvelle  et 
attachante  étude*  justifie  ces  heureu- 
ses prévisions  et  assure  au  jeune  his- 
torien  un  rang  honorable  parmi  les 
écrivains  de  marque. 


L^assassinat  du  maréchal  Brune, 

par  le  commandant  Vermeil  de 

Conchard.  1  vol.  in-18.  (Librairie 

Perrin.) 

Cet  assassinat,  l'un  des  plus  sai- 
sissants épisodes  de  la  terreur  blan* 
che,  est  toujours  demeuré  enveloppé 
de  certains  nuages.  Il  y  a  dans  cette 
tragique  histoire  des  dessous  qui 
n'avaient  jamais  été  pénétrés  com- 
plètement jusqu'ici.  Après  l'assas- 
sinat du  maréchal,  commis  on  sait 
avec  quels  raffinements  de  barbarie, 
les  assassins  avaient  essayé  de  faire 
croire  à  un  suicide,  afin  de  se  mettre 
à  Tabri  des  poursuites  de  la  justice. 
Heureusement,  pour  la  mémoire  de 
l'illustre  soldat,  sa  veuve  était  là  : 
non  seulement  elle  ne  voulut  jamais 
admettre  cette  version,  mais  elle 
n'eut  de  cesse  qu'elle  n'eût  obtenu 
le  châtiment  des  assassins.  Le  livre 
commence  par  la  peinture  du  drame 
et  nous  ne  savons  si  le  récit  des  Ion* 
gués  luttes  soutenues  par  la  maré- 
chale Brune  pour  venger  la  mémoire 
de  son  époux  n'est  pas  plus  émou* 
vant  encore. 


Uun  des  gérants  :  JULES  GERVAIS. 


rA&U.  —  B.  OB  SOTC  KT  VILS,  IMflUMBVS»,   IS,  BUB  OB»  rOSSBa-BAUrr-JACQOBS» 


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TABLE  ANALYTIQUE 

ET  ALPnABÉTIQUE 

DU  TOME  CENT  QUARANTE-NEUVIÈME 

(OBIT  TKim^MH  DK  LA  VOUmBXB  S&BSE^) 


Nota.  —  Lm  noms  en  capitales  grants  sont  ceux  des  collaborateurs  du  Correspùndan 
dont  les  travaux  ont  paru  dans  ce  volume;  les  autres,  ceux  des  auteurs  ou  des  sujets 
dont  il  est  question  dans  les  articles. 

Abréviations:  Art.,  article;  —  G.  R.,  compte  rendu. 


BBIAURAIN  (Georges).  Les  Curés 
de  campagne  au  dix-huilième 
siècle  (fin).  151. 

BENTZON  (Th.).  Perdu,  nouvelle. 
108. 

BOUCHER  [Auguste).  Chroni(pte po- 
litique, —  10  octobre.  182.  —  25  oc- 
tobre. 368.  —  10  novembre.  561. 

—  25  novembre.  754.   ^-  10  dé- 
cembre. 953.  —  25  décembre.  1152. 

BRET  (Jacques).  Messieurs  de  Cisay. 

—  10  novembre.  489^  —  25  no- 
vembre. 664.  —  10  décembre.  866. 

—  25  décembre.  1026. 

GARRON  (Gabriel).  Le  socialisme 
d'Etat  en  Angleterre  et  en  Italie. 
Art.  747. 

GHENCLOS  (A.  de).  Le  canal  des 
Deux-Mers.  632, 

BEAUREGARD  (marquis  Costa 
de).  Un  héritier  présomptif.  —  25 
novembre.  594.  —  10  décembre. 
824. 


CRONZAZ-CRÈTET  (Léon  de). 
Une  éducation  au  dix-huitième 
siècle.  Art.  289. 

DEBROU  (docteur).  La  chevelure 
et  la  baroe  dans  la  sculpture. 
Art.  305. 

DELORMB  (H.).  Mémoires  du 
comte  de  Yillèle.  Art.  71. 

DOUHAIRE  (P.).  La  R.  M.  Ja- 
vouhey.  Art.  547. 

FALIiOUX  (A.  de).  Mémoires  d'un 
royaliste.  —  10  décembre.  765.  — 
25  décembre.  965. 

FITZ- JAMES  (duchesse  de).  Les 
Congrès  viticoles.  Art.  902. 

FORNERON  (H.).  La  Société  fran- 
çaise sous  le  règne  de  Napoléon  !«'*. 

—  25  octobre.  193.  —  10  novem- 
bre. 381. 

FOURNEL  (Victor).  Les  œyvres 
et  les  hommes.  —  25  octobre.  339. 

—  25  novembre.  693.  —  25  dé- 
cembre. 1096. 


1  Cette  table  et  la  suivante  doivent  se  Joindre  au  numéro  du  25  décembre  1887. 
25  DÉCEMBRE  1887.  75 


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1162 


TABLE  ANALYTIQUE  DU  TOME  CENT  QUARANTE-NEUVIÈME 


GANNIERS  (A.  de).  Nos  écoles 
militaires.  —  10  octobre.  123.  — 
25  octobre.  245.  —  10  novembre. 
527. 

—  A  qui  appartiendra  le  Maroc? 
—  25  décembre.  1051. 

HENRIET  (Maurice;.  Racine  éco- 
lier. Art.  1070. 

JA^^NET  (Claudio).  Les  faits  éco- 
nomiques et  le  mouvement  social. 
Art.  725. 

JOUBSRT  (Louis).  Le  comte  de 
Paris,  par  M.  le  marquis  de  Fiers. 
Art.  930. 

^ALLEMAND  (Paul).  La  Bruyère 
historien.  Art.  887. 

LAN6LOIS  (Anatole).  Le  gouver- 
nement anglais  et  son  avenir. 
Art.  432. 

LARGENT  (P.).  Prédicateurs  et 
apologistes  contemporains.  Art. 
417. 

LAUMONIER  (J.).  Les  étrangers 
en  France.  Art.  407. 


LAVEDAN  (Léon).  T^e  jubilé  (k 
S.  8.  Léon  XIII  et  la  qnestion  ro- 
maine. —  25  décembre  1. 

LAVOLLÉE  (René).  Le  bUan  de  h 
politic/ue  coloniale.  —  25  octobre. 
227.  —  10  novembre.  464. 

LOROIS  (Léon).  Les  InvalidaUons 
en  Angleterre  et  en  France.  Art. 
54. 

PARVILIiE  (Henri  de).  Rewe  de* 
sciences,  10  octobre.  173.  —  10  no- 
vembre. 552.  — 10  décembre,  923. 

PONTMARTIN  (comte  A.  de).  Na- 
poléon et  ses  détracteurs.  Ait.  29. 

REULBT  (abbé).  Le  cardinal  Gui* 
bert  dans  les  dernières  années  de 
sa  vie.  —  25  novembre.  653.  —  10 
décembre.  854. 

SAAR  (F.  de).  Marianne,  nouvelle. 
267. 

VOGUE  (marquis  de).  Malplaquet 
et  Denain  (&n).  3. 


FIN  DE  LA   TABLE   AÎ^ALYTIQUE  DU   TOME  CENT  QUARANTE -SEUVIiarB 


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TABLE 


DU  TOME  CENT   TREIZIÈME  DE  LA  NOUVELLE  SÉRIE 

(CBNT  QUABANTE-NeUYIÈMB  OE  LA  COLLECTION) 


i^  LIVRAISON.  —  10  OCTOBRE  1887 

Malplaquet  et  Denaîn.  —  Fin,  par  M.  le  marquis  de  Vogué»  de  l'Ins- 

litut 3 

Napoléon  et  ses  détracteurs',  par  le  prince  Napoléon.  —  Comte  A.  de 

PONTMARTIN 29 

Les  Invalidations  en  Angleterre  et  en  France,  par  M.  Léon  Lorois, 

député 54 

Mémoires  du  comte  de  Villèle,  par  H.  Delorme 71 

Perdu,  par  M.  Th.  Bentzon.    .  * 108 

Nos  Ecoles  militaires.  —  Saint-Cyr.  —  II,  par  M.  A.  de  Ganniers.    .  123 

Les  curés  de  campagne  au  xviii*  siècle,  par  M.  Georges  Beaurain.    .  151 

Revue  dos  sciences,  par  M.  Henri  de  Parville 173 

Chronique  politique,  par  M.  Auguste  Boucher 182 

Bulletin  bibliographique 191 


2«  LIVRAISON.  —  25  OCTOBRE  1887 

La  société  française  sous  le  règne  de  Napoléon  I»*".  —  VI,  par  M.  H. 

FORNERON 193 

Le  bilan  de  la  politique  coloniale.  —  I,  par  M.  René  Lavolléb.    .     .  227 

Nos  écoles  militaires.  —  Saint-Cyr.  —  III,  par  M.  A,  de  Ganniers.  .  245 

Marianne,  nouvelle,  par  M.  F.  de  Saar 267 

Une  éducation  au  xviii^»  siècle,  par  M.  Léon  Crousaz-Crétet.  .  .  .  289 
Etudes  d*art  et  d'histoire.  —  La  chevelure  et  la  barbe  dans  la  sculp- 

ture,  par  M.  le  docteur  Debrou 305 

Les  œuvres  et  les  hommes,  par  M.  Victor  Fournel 339 

Chronique  politique,  par  M.  Auguste  Boucher 368 

Bulletin  bibliographique 378 


3«  LIVRAISON.  —  10  NOVEMBRE  1887 

La  société  française  sous  le  règne  de  Napoléon  I«^  —  VII.  —  Fin,  par 

M.  H.  Forneron .  381 

Les  étrangers  en  France,  par  M.  J.  Laumonier 407 

Prédicateurs  et  apologistes  contemporains,  par  M.  P.  Laroent.    .    .  417 

Le  ffouvemement  anglais  et  son  avenir,  par  M.  Anatole  Lanolois.    .  432 

Le  Bilan  de  la  politique  coloniale.  —  II,  par  M.  René  Lavollée.  •    .  464 

Messieurs  de  Cisay.  —  I,  par  M.  Jacques  Brbt 489 

Nos  écoles  militaires.  —  Saint-Cyr.  —  IV,  par  M.  A.  de  Ganniers.    .  527 


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1164  TABLE  DES  MATIERES 

La  R.  M.  Javouhey,  par  M.  P.  DouHAinE 547 

Revue  des  sciences,  par  M.   Ubnri  db  Paryillb bbî 

Chronique  politique,  par  M.  Auguste  Boocher 561 

Bulletin  bibliographique 571 


4*  LIVRAISON.  —  25  NOVEMBRE  1887. 

Le  maréchal  comte  de  Mollke. — 1 573 

Un  héritier  présomptif.  —  La  jeunesse  du  roi  Cbarlet«Albert  —  I,  par 

M.  le  marquis  Costa  db  Beaureoard 594 

Le  canal  des  Deux-Mers,  par  M.  A.  db  Chenclos 63^ 

Le  cardinal  Guibert  dans  les  dernières  années  de  sa  vie,  par  M.  l'abbé 

Reulet •    .     .    .     .  653 

Messieurs  de  Cisay.  —  II»  par  M.  Jacques  Brbt 664 

Les  œuvres  et  les  nommes,  par  M.  Victor  Fourmel 693 

Les  faits  économiques  et  le  mouvement  social,  par  M.  Claudio  Jannet.  725 

Le  socialisme  d'Etat  en  Angleterre  et  en  Italie,  par  M.  Gabriel  Gaulos.  747 

Chronique  politique,  par  M.  Auguste  Boucher 754 

Bulletin  bibliographique 


5*  LIVRAISON.  —  10  DÉCEMBRE  1887 

Mémoires  d'un  royaliste,  par  le  comte  de  Falloux 765 

Le  maréchal,  comte  de  Moitke.  —  II.  • 799 

Un  héritier  présomptif.  —  La  jeunesse  du  roi  Charles-Albert  —  I!, 

par  le  marquis  Costa  db  Bbaureo.%rd 824 

Le  cardinal  Guibert  dans  les  dernières  années  de  sa  vie.  —  U,  par 

M.  Tabbé  Reulet 854 

Mes^^ieurs  de  Cisay.  —  III.  par  M.  Jacques  Brbt ^     .  866 

La  Bruyère  historien,  par  M.  Paul  Lallemand 887 

Les  Congrès  viticoles.  — 1869  à  1887,  par  M>»«  la  duchesse  de  Fitx- 

James 902 

Revue  des  sciences,  par  M.  HsNRr  de  Parvillb 923 

Le  comte  de  Pans,  par  M.  le  marquis  de  Fiers.  —  Louis  Joudbrt.     .  930 

Livres  d'etrennes 933 

Chronique  politique,  par  M.  Auguste  Boucher 953 


6*  LIVRAISON.  —  25  DECEMBRE  1887 

Le  Jubilé  de  S.  S.  Léon  XIII  et  la  question  romaine,  par  M.  Léon 

Lavboaii i 

Mémoires  d'un  royaliste.  —  Le  Deux  Décembre,  par  M.  le  comie  dk 

Falloux 965 

Le  maréchal  comte  de  MoUke-  —  III.  —  Fin 988 

Messieurs  de  Cisay.  ^  IV,  par  M.  Jacques  Brbt 1026 

A  qui  appartiendra  le  Maroc  ?  —  I,  par  M.  A.  de  Ganniers.     .    .    .  1051 

Racine  écolier,  par  M.  Maurice  Hbnribt 1070 

Les  œuvres  et  les  hommes,  par  M.  Victor  Fourmbl 109$ 

Livres  d'étrennes. 1129 

Chronique  politique,  par  M.  Auguste  Bougbbr 1152 


k  —  k  B£  MTB  XT  nu,  wn^  ta,  K,  PM  tm9ia-s.'3Atqm% 


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TABLE  ANALYTIQUE 


ET  AIPHABÉTIQUE 

DU  TOME  Cmt  QUARANTE-HUniÈttEl 


DB  LA  HOXrvaLLB  BÉB2B<) 


HoTA.  ^  Les  noms  en  capitales  grasses  sont  ceux  des  collaborateon  èa  Cmrûapondant 
dont  les  trayaox  ont  paru  dans  ce  volume;  Ifcs  autres,  ceux  des  auteurs  ou  des  sqjets 
domi  il  est  question  dans  le»  articles» 

Abbêvutions:  Art^  article-,  —  C  R.,  compte readiu 


ARBANT  (G.).  JL.a  femme  préhis- 
torique. Art.  161. 

BAZIN  (René).  Le  portrait  ina- 
chevé (poésie).  Art.  919. 

BEAUHAIN  (Georges).  Les  Curés 
de  campagne  au  dix- huitième 
siècle  1.  Art.  1102. 

BÉCHAUX  (A).  Les  questions  du 
travail  ea  Belgique.  Art.  728r 

BIR&  (E.).  Choses  vues  et  choses 
vraies.  Art.  535. 

BORDES  (J.-M.).  Excentricités  an- 
thropologiques. Art.  314. 

BOUCHER  (Auguste).  Chronique po- 
inique.  —  10  juillet.  182.  —  25  juil- 
let. 387.  — 10  août.  577.  —25  août. 
768.  —  10  Feptembre.  960.  — 
25  septembre  1153. 

BOtlILUER  (Francisque).  Cente- 
naires, anniversaires,  expositions. 
Art.  94. 

GALMON  (M°»«).  Cécile,  nouvelle. 
Art.  513. 


CANET  (A.).  Mélanges.  Art.  566. 

CHENGLOS  (Albert,  dej.  La  noa« 
velle  guerre  maritime.  10  août.  440. 

—  10  septembre.  851. 

COMBES  (F.).  Les  antécédents  de 
la  question  d'Alsace- Lorraine  II. 

—  Art.  1060. 

GOUBERTIN  (Baron  de).  Souve- 
nirs d'Oxford  et  de  Cambridge. 
Art.  705. 

DESHATS  (Henri).  Mélinette.  lY. 

—  Fin,  10  juillel.  Art.  114. 

DONGIBUX  (Georees).  Un  poète 
inconnu.  Art.  1040. 

DOUHAIRE  (P.).  Mélanges.  25  juil- 
let 382.  —  Revue  critique.  25  août. 
755. 

FIDES.  Florence  et  moi.  Art.  293. 

FORNERON  (H).  Les  Emigrés  et 
[h.  Société  française  sous  Napo- 
léon I".  — 10  juillet.  35.  —  25  juil- 
let. 193.  —  10  août.  397.  25  août. 
663.  —  10  septembre.  896. 


1  Cette  table  et  la  suivante  doivent  se  joindre  au  numéro  du  25  septembre  1887. 
25  SEPTEMBRE  1887.  74 


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1166 


TABLE  ANALYTIQUE  DU  TOME  CENT  OUARAîHÎ-HUrnÈME 


FOURNEIi  (Victor).  Lies  oenvres 
et  les  hommes.  25  juillet.  351.  — 
10  septembre.  925. 

OANNIERS  (Â.  de).  Nos  écoles 
militaires*  1006. 

OIBON  (F.).  Les  lycées  de  jBUes 
en  1887.  Art.  142. 

JANNBT  (Claudio).  Les  faits  éco- 
nomiques et  le  mouvement  social, 
25  juillet.  331.  —  25  septembre, 
1134. 

JOUBBRT  (Louis).  Mélanges.  170. 

LALLBMAND  (Paul).  La  poésie 
contemporaine.  Art.  131. 

liANGLOIS  (Anatole).  Le  Ghape« 
lain  du  Cénacle  de  1830.  Art.  258. 

UCSCUHB  (de).  Joseph  de  Maistre 
intime,  10  juillet.  58.  —  25  juillet. 
223. 


NADAILULG  (marqnis  de).  Les 
Pygmées.  468. 

PARVTLLB  (Henri  de).  Revue  eu 
sciences.  10  juilIeL  174.  —  10  août 
569.  —  10  septembre.  951. 

RAOIS  (Louis).  Alexandre  I«r  ^  le 
prince  Adam  Gzartoryski.  Art.  478. 

THUREAU-DANGIN  (Paul).  Ia 
création  du  royaume  de  Belgique 
et  l'élection  de  son  premier  ni 
25  août.  589.  —  10  septembre  781. 

TRÉVBRRET  (A.  de).  Emilie  Gis- 
telar.  25  août.  615.  —  10  sep- 
tembre. 812.  —  25  septembre.  9S5. 

VACHBROT.  La  monarchie  r^né- 

senlative.  Art.  3. 

VILLBTARD  (Amédée).  L'onde 
Tiburce.  25  août  681.  —  10  sep* 
tembre.  874.— 25  septembre.  1076. 

VOGUÉ  (marqnis  de).  Malplaquet 
et  Denain.  I.  —  25  septembre.  973- 


PIN  DE  LA  TABLE  AI^ALYTIQUB  DU  TOME  CENT  QUARAKTB-HUmÈlC& 


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^*#i 


XjS! 


CHLORAL 

Fait  donnir  ?ite,  sans  nausées  ni  cëplialalgies 

a  C'est  la  meilleure  forme  d'administration  dU' 
Cliloreil,  sa  conservation  est  parfaite,  ainsi; 
conseillé,  il  n'irrite  pas  l'estomac.  » 

(formulaire  du  Professeur  BOUCHARDAT,  1886.) 

[Le  Sirop  de  Follet  supprime  la  douleur: 
ou  l'insomnie  occasionnées  par  les 

NÉVRALGIES 

GOUTTE 

MIGRAINES 

ASTHME 

MAUX  DE  DENTS 

AGITATION 
PRÉOCCUPATION 

A  VIS.  —  Le  Sirop  de  Follet  procure  un  sommeU  profond  \ 
[analogue  au  sommeil  normal.  De  plus ^  avec  l'opium  on  est  oblÀgé\ 
d'élever  progressivement  les  doses,  cela  n'est  pas  nécessaire  avec', 
,ce  Sirop. 

PmX  DANS  TOUTES  LES  PHARMACIES  :  3  FR.  LE  FLACON 

Une  Instraction  accompagne  chaque  flacon. 

Fabrication  :  ICaison  L.  FBEBB,  19,  rue  Jaoob,  FABZS 


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LE  PERDRIEL 


\ 


C 


OETAI L .  70  JnlvfiirBmfi^iAMTXiiiBi  JO 
.DEPOTS  liwLmsIis  rHABMAClEjX      | 

•  VEmplâtrt  et  Tkttftim  détemina  wéritiiiat, 
•  iMuel  est  bieDlM  tuivi  d'un*  éniptioa  aitiaifi 
«  tréi-«boDdaiit«  «C  tr^f-Mimain.  &»  ftctiw  «1 
«  rapide,  plui  tArt  q««  l'huile  de  cnrtoa,  «t  tan 
«  emploi  eti  exempt  dei  oombfeox  iaeoBfteMBli 
«  reprochée  aui  eutret  afenta  eiteneg. 

•  Nouf  iveoe  coutume  de  le  yretcrlre  daaa 
«  beaucoup  de  cas  oA  une  ré? uleion  eit  indiqaëe, 
«  maia  plua  p2rticttUéremeot  ûêbê  les  efBBctioM 
«  de  poitrine,  lee  rhomatitmei.  ke  erthritee^  ifl 
«  bronchites  ;  il  noue  a  égalemeil  feads  a«rtiee 
«  dans  les  maladies  dee  entente.  • 

«  (D*  A.  Massor,  CéUfIfi  ém  gêfiêÊmm,  tt  Mi 
ld60.)» 


•  V Emplâtre  de  rHeptM  est  ene  nou  telle  ree- 
Bource  thérapeutique  dont  le  principe  actif  a  été 
extrait  d'une  plante  d'Algérie  (ie  iM^em  6er- 
e),  par  m.  le  docteur  Keboullean,  médecin 


•  en  cher  de  l'hôpital  civil  de  Coostantine.  C%Mi 

•  un  réTultif  des  plus  énergiques,  dont  on  peut 
«  cependant  graduer  les  effets  par  la  durée  plus 
c  ou  moins  prolongée  de  son  application,  qui  tient 
t  lieu  de  vésicatoire  dan»  les  cas  f  raves,  ou  se 

•  substitue  aux  simples  nibéAwnts  dans  les  affeo 
«  (ions  légères.  Il  est  indiqué  toutes  les  (bis  qu'il 

•  est  nécessaire  de  produire  une  irritation  artifi- 
t  aelle  à  le  peau  alln  de  pré?enir  lea  progréi 

•  d'une  léalon  interne* 

■ 
sine  comwté  ûçênt  rémulêif  $oui  ffwnê 


le  docteur  Rebonlleen  a  publié  rar  U  Aésine  ié  Thûptia  Qarçêmc^  9Î  mut  mm 

comme  ûçênl  réwulêif  sous  /erme  ffêmpUtrê  une  brochu 
UMtes  les  perwiom^  qui  la  demindêTcat  frtMo.  Iiiiat  to  pr< 
IIP  ufesiurts  dei  tulem* 


lire  qiM 
oMt4( 


•  ÊmpUimwiiê^ 
èlAdisrQaitiaade 


TAWS,  -»  t.   UE  bort   Et  FILS,   IMJ'B.,   18,. R.   DE»  FOSSês-S.-iACQCE». 

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